‹ Souvenirs de Jean-Nicolas BarbaChapitre 48 sur 122 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Anecdotes di-amatiques. — Le jeu de dominos. — Pigault à Liège. — Boursault. — Pigault fils tué en duel. — Je perds mou fils Alphonse.

C'est à la Comédie-italienne-Favart qu'on a joué d'abord les pièces de Marivaux, de Desforges, le Tom Jones, la Femme jalouse, le Mort supposé ou les Étourdis du bon Andrieux. Il y avait dans les pièces de Marivaux des arlequins qu'on a depuis changés en valets. La Comédie-Française, trop riche de son répertoire et de ses excellents acteurs, Lekain, Bellecourt, Mole, Larive, Préville, etc., dédaigna à cette époque les trois auteurs d'un mérite inégal, mais d'un mérite réel, que je viens de nommer : Marivaux, Desforges, Andrieux. Aujourd'hui on joue

9h SOUVENIRS.

au Théâtre- Français et on y jouera toujours les Fausses confidences^ les Jeux de l'amour et du hasard, la Femme jalouse et la jolie comédie d'Andrieux.

L'Opéra-Comique possédait aussi quelques acteurs de talent : Clairval, qui jouissait d'une grande réputation ; madame Dugazon et Michu. Ces deux derniers, madame Dugazon, très belle femme, et Michu, fort bel homme, jouaient Biaise et Babet de Monvel, ISina ou la Folle par amour du bon Marsolier. Le public était enchanté ; ils avaient doublé le succès de ces deux jolis opéras. Quand, à la fm du vaudeville final, Biaise invite les spectateurs à revenir, Babet chantait : Babet aussi ; on répétait dans la salle : Oui! oui!... Plus tard, Michu prit la direction de Rouen , après avoir joué les amoureux jusqu'à l'âge de cinquante-cinq ans à Paris ; il ne réussit pas dans son entreprise et se noya de désespoir.

Enfin, pour compléter la liste des meilleurs sujets de la troupe, je ne dois pas oublier Carline, la femme du fameux Carlin, qui remplissait les travestissements et dont l'ingénuité était admirable dans la jeune personne des Étourdis ; la bonne mère Gontier, qui y jouait

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l'hôtesse, et enfin un acteur dontj'ai déjà parlé, qui a créé Dorsan de la Femme jalouse, et Folleville des Étourdis, Granger.

Alors parut le plus bel acteur et le meilleur comédien des Italiens-Favart, Elleviou enfin. Il jouait avec Clairval, son secrétaire, dans le Convalescent de qualité, de GoUot-d'Herbois, dans Philippe et Georgelle, puis réuni à Martin dans Picaros et Diégo^ Maison à vendre ; ils chantaient si admirablement ce fameux duo : Quand tu seras dans mon château, Martin avec sa voix mélodieuse et Elleviou avec sa belle âme qui ressemblait à son physique, tellement qu'on les faisait souvent répéter, et ils s'amusaient autant que le public. Tout enfant que j'étais en fait de comédie, cela me rappelle mon Lagrenée. On donna Ma tante Aurore, opéra en trois actes, qui fut sifflé ; alors on coupa le troisième acte ; il y avait dans cet acte une romance que Martin chantait dans la perfection , et, après la pièce jouée en deux actes, le public demandait la romance qui était composée sur trois notes. Voici le commencement d'un couplet :

Deux jeunes gens s'aimaient d'amour, Mais tous deux étaient loin de l'âge, etc.

On a chanté ces couplets plus de vingt fois de suite; Elleviou a joué un petit opéra intitulé : LeTrenie et quarante, d'une manière étonnante. C'était un officier de hussards qui avait reçu une belle éducation, mais le plus mauvais sujet qu'on pût voir, et qui, étant ivre, conservait encore le ton d'un homme de bonne compagnie. Il chantait le couplet qui commence ainsi :

On dit que j'ai de grands défauts :

Voyez quelle perfidie !

J'aime le vin, le jeu, les femmes, les chevaux : Voyez quelle calomnie !

Depuis qu'il a quitté le théâtre, personne n'a osé se charger de ce rôle ; la pièce n'est pas forte : tout le succès lui appartenait. Il avait réuni chez lui une belle et nombreuse société; il donnait un souper et un bal. En débouchant une bouteille qu'il avait entre les jambes, elle se brisa, et les morceaux entrèrent dans ses cuisses : il ne dit rien, ou plutôt il rassura la société et se coucha, parce que le sang coulait en abondance. Le bal fini, il envoya chercher un chirurgien qui lui retira les mor-

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