‹ Souvenirs de Jean-Nicolas BarbaChapitre 61 sur 122 · J23 SOUVENIRS · texte numérisé non relu

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de l'argent au secrétaire de son patron quand il en avait besoin , il n'y avait qu'une bourse pour eux deux. Un jour , le vicomte s'aperçoit qu'il lui manque six cents francs, il demande à Pilorge s'il n'a pas pris cet argent pour un besoin ; il répondit que non ; le vicomte était inquiet depuis ce jour. Enfin sa mémoire lui revient, et, appelant Pilorge, il lui dit : « Embrasse-moi ; j'ai osé te soupçonner ! j'avais oublié que j'avais donné cette somme à un homme de lettres malheureux. » Il est et sera toujours son ami, et, comme M. Chateaubriand n'a pas de fortune à laisser à son décès , il a fait obtenir à ce digne garçon une place d'inspecteur des postes aux lettres d'un arrondissement de Paris. « Avec cela, après ma mort, tu ne mourras pas de faim , lui dit-il. » Je crois bien pouvoir assurer que notre bon Philippe ni ses descendants ne retireront jamais cette place à un si digne garçon, si désintéressé; si cela arrivait, ce serait pour lui en donner une plus belle.

Le vendredi de Juillet, je rencontrai dans la cour des Fontaines ce bon Pilorge ; nous nous embrassâmes sans nous parler ; il me dit après :

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« Chateaubriand est là devant. » Je courus, et, au milieu du monde qui l'entourait, j'arrive à lui et lui dis : Barba désire vous embrasser, et nous nous embrassâmes comme deux pauvres ; qu'on me pardonne cette expression : c'est qu'après nos malheureuses guerres civiles , il n'y a plus d'opinion pour les braves et honnêtes gens. Je vais pourtant oser blclmersa conduite à la révolution de juillet, c'est son refus d'être pair de France , comme le plus grand homme sous tous les rapports. Si cette conduite avait été une des causes qui a encore fait verser du sang dans la Vendée. . . J'avais cela sur le cœur depuis cette époque, et j'ai osé l'écrire. 11 sera étonné qu'un paysan comme moi ose attaquer un colosse comme lui ; je suis sûr qu'il ne m'en voudra pas, il est si grand , si généreux ! il me semble que je l'embrasse encore comme le vendredi de juillet.

J'étais juré; je reçois une lettre de mon ami Merle un samedi soir, qui me dit qu'il a besoin de me parler d'ici à lundi ; je lus le journal du dimanche, et je vis qu'il était question de juger la Mode, la Quotidievnp et la Gazette de France ; j'écrivis de suite à Merle que je le priais de ne me rien dire , même de ne pas me saluer s'il me

rencontrait , que je ne lui rendrais pas son salut, qu'il pouvait compter sur moi le lendemain matin dans la chambre du conseil. J'étais arrivé un des premiers, je prépare les voies avec chaque collègue qui entrait, et j'étais un garçon à toupet pour la liberté de la presse, et on m'aimait assez par ma franchise et ma loyauté. J'étais d'une indulgence rare pour les premières fautes commises, et d'une tolérance pareille ; mais pour les fripons j'étais sans rémission. J'écoutais religieusement les causes , ma conviction était dans ma pensée. En arrivant dans la chambre des jurés, je donnais mon opinion le dernier, et toujours elle prévalait. Je me suis fait dans ces pénibles fonctions plus d'amis que dans la librairie; là il n' y a pas de jalousie de métier. 11 y a quinze jours, je voulais voir le bon garçon d'Auguste , régisseur du théâtre du Panorama, Variétés; un monsieur sortait du théâtre ; nous étions dans la petite cour ; il me dit bonjour avec bonté ; je lui demande son nom, il avait de jolies petites moustaches noires, et il y avait longtemps que je ne l'avais vu. II me dit son nom. « Baudoin de l'île St-Louis ? répondis-je, — Oui. — Ah ! je vous reconnais ,

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je n'ai pas oublié qu'après une cause que vous avez perdue d'après votre opinion, vous me dites : Monsieur Barba, vous aviez mon amitié et mon estime, mais je vous retire tout cela. » Je lui répondis qu'il reviendrait de son erreur. Je n'ai pas oublié non plus que, trois mois après, il vint m' acheter des livres ; il est caissier du théâtre, et nous serons toujours amis. Mon confrère Charles Gosselin, libraire, m'écrivait un jour : «Mon cher confrère en jury. » J'ai eu besoin de lui dans des causes où les antécédents des accusés étaient beaux ; je l'ai trouvé, et nous sommes amis, j'en suis sûr.

Un voleur, nommé Rivière, avait gagné la confiance de deux jeunes personnes , l'une de soixante-quatorze ans, l'autre de soixante-dixhuit. Quand la oause est venue devant nous , l'aînée était morte , et la jeune avait soixantedix-huit ans; il s'agissait d'un faux testament. J'ai été condamné pour cette affaire, attendu

tclla loi du qui défend de revenir Un

homme de Vaugirard, que je ne nommerai pas, cela coûte trop cher, dit dans la chambre du conseil, avec son accent méridional, qu'il mettrait sa main au feu que le testament était vrai ;

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je lui iVipondis avec une expression énergique qu'elle brûlerait. Nous n'a>ions que cinq voix contre sept. M. Cousin , qui siégait à ma gauche, me fit observer que M. Delahaye avait laissé tomber ses bras sur le bureau en signe de désespoir de l'acquittement de Rivière. Le garçon de bureau s'écria : « Comment ! ce brigand de Rivière est acquitté? » Je dis à mes collègues : «Messieurs, je ne veux pas porter ce crime-là sur le cœur; voulez-vous que j'écrive à la cour? » Tous les quatre spontanément répondent : « Oui, oui ! » J'écrivis le billet suivant : « Messieurs les magistrats , les jurés qui ont condamné le brigand de Rivière sont : MM. Polyssart, Jean-Baptiste Guyot, Cousin, Le Breton, et votre serviteur Jean-Nicolas Barba. » Lisez le Droii du oO mars 1837, vous y verrez que le testament était faux. Mon billet aux magistrats n'a peut-être pas peu contribué à cela. Je vis, {[uelque temps après, un beau garçon se présenter chez moi pour un échange de livres ; je tom])e d'accord avec lui, et je lui demande son nom ; il me répondit de suite : " Vous êtes l'ami de mon père. — Son nom? — Le Breton, rue Richer, — Ah, ouil )- lui répondis-je spontanément,

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