‹ Souvenirs de Jean-Nicolas BarbaChapitre 67 sur 122 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Mon grand-père Barba. — Noces au village. — Rubans tricolores, quinze aunes. — Cabriolet versé. — Chute. — Mon ami mort à cinquante-trois ans. — Vin de Champagne.

Mon grand-père Barba, qui était d'une taille de cinq pieds cinq pouces, excessivement vif et extrêmement laborieux, aimait surtout à rendre service. 11 était très fort et portait un sac de blé pesant cent quatre-vingts livres à une lieue. Après avoir soigné ses chevaux dans là ferme où il demeurait, il faisait l'ouvrage des servantes. Si malheureusement le tocsin se faisait entendre la nuit, il paraissait le premier sur le toit de la maison incendiée, quand bien même

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la distance aurait été de huit kilomètres. Marchant sur ses pieds et sur ses mains, en un mot faisant la roue, il ne connaissait aucun obstacle ; il franchissait une haie aussi bien qu'une petite rivière de quatorze pieds de largeur. L'envoyait-on porter une lettre à douze kilomètres de distance, au bout de deux heures on avait la réponse ; il se montrait habituellement fort sobre et buvait très peu de vin. Par exemple, la patience n'était pas sa vertu favorite, et il ne fallait pas le taquiner. Il était surtout prudent de ne pas lui faire dire : « M'en défies-tu? tu vas voir; « car ces mots n'étaient pas plutôt sortis de sa bouche, que vous aviez reçu un soufflet. Originaire du Grand-Marisy, près laFerté-Milon, village où l'on voit une propriété magnifique appartenant à M. ïmbert, membre du conseil général de l'Aisne, mon grand-père avait un frère qui partit lors des guerres de 17/i3, et dont on n'a jamais entendu parler.

Pour lui, il se plaça chez le curé de mon village. A cette époque, les curés avaient le droit d'exempter leurs domestiques du service militaire ; mais pour cela il fallait faire preuve chez eux d'un séjour de six mois. Or. mon grand-

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père n'étant chez le curé que depuis trois mois, on voulut le prendre pour remplacer le fils de M. Deuzat, fermier de mon village. Mais il fallait le saisir vivant, et c'était là le point difficile. Les cavaliers de la maréchaussée le trouvèrent un jour à un gué près de la fontaine dans le village, aiguisant un couteau. 11 avait une fourche auprès de lui, car il venait de répandre du fumier dans les champs. « Vous n'êtes que deux ; quand vous seriez trois, je vous tuerais tous. » Ils n'osèrent l'arrêter, et pendant qu'ils étaient allés chercher du renfort, il courut se cacher sur le haut d'une meule ; il y resta quatre jours pendant lesquels la servante de M. Deuzat lui portait du pain la nuit. Par reconnaissance, mon grand-père l'épousa par la suite. Mais après cinquante-deux ans de mariage, on fut obligé de les séparer. Mon grandpère n'avait point assoupli son caractère. Mais revenons à sa jeunesse. Les hommes manquant alors aux travaux de la campagne, les femmes battaient le blé dans la grange. Deux hommes déguisés, qui n'étaient autres que des cavaliers de la maréchaussée, s'approchent en disant : « Bonjour, batteux ! » Mon grand-père, qui bat-

tait en grange vis-à-vis, comprit bien ce qu'ils voulaient; il barricada sa porte et grimpa comme un chat sur le tas de blé. Il avait eu la précaution de se munir de grosses pierres qu'il se proposait de leur lancer à la tête. En sortant de la grange, il courut se cacher chez sa sœur, qui demeurait dans une bove au-dessous de Oulchy-le-Clîâteau auprès de la rivière d'Ourcq. A minuit, on vint frapper à la porte de la part du roi. Mon grand-père était couché ; il se lève, tire dans la cheminée les deux coups de son fusil. On lui demande ce qu'il fait. « J'essaie mon arme, répond-il. «Après l'avoir rechargée, il dit à sa sœur d'aller ouvrir à ces messieurs. Sur son refus, il y alla lui-même, en disant : Mon fusil est chargé à deux coups, et à côté du lit il y a une fourche. Les cavaliers de la maréchaussée n'osèrent entrer, et ils firent bien, car mon grand-père était très hardi et fort adroit. Comme il demeurait à Lucy-les-Moines, ferme près de Courchamps, la servante vint un jour lui annoncer dans les champs que les cavaliers de la maréchaussée se trouvaient à la ferme dans l'intention de l'arrêter, et qu'il fallait qu'il se sauvât tout de suite. Il rejeta cette proposi-

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