CHAPITRE PREMIER
Mon enfance.
Je suis né en 1769, à Sommelan , village à égale distance environ de Château-Thierry, patrie de La Fontaine, et de la Ferté-Milon, qui a donné le jour à Racine; c'est peut-être une des causes de mon goût prononcé pour la littérature et le théâtre. J'attachais une sorte d'importance à cette circonstance. Pourtant, un jour, quelqu'un me contrariant à ce sujet, je lui dis :
Il vaut mieux naître entre deux grands hommes qu'entre des imbéciles. Le bon Andrieux m'a fait aimer le théâtre par sa jolie pièce, les ^tourdiSf que j'ai vu jouer vingt fois dans ma jeunesse. Michot, de la Comédie-Française, est en partie cause que j'ai joué la comédie pendant quatre ans.
Ma mère, femme robuste, avait cinq pieds six pouces (vieux style). A douze ans, j'eus le malheur de la perdre. A trente ans , quand on parlait d'elle, je la pleurais encore. Elle m'a fait aimer dans tous nos environs, malgré ma rudesse et ma franchise en fait de vérités. Mon père , homme de petite taille, mais ne manquant pas d'esprit naturel, était resté cinq ans sans pouvoir obtenir ma mère en mariage. Le vieux maître d'école de la Ferté-Milon, Maugras, me répétait encore il y a six ans : « J'ai vu votre père et votre mère se faire la cour pendant cinq ans, mais en tout bien, tout honneur ; dans ce temps-là on était vertueux.» Je ne puis oublier le digne fils de ce brave homme, qui est garde général de la forêt de Villers-Cotterets et architecte de cette ville. Il possède un talent rare, celui de savoir se faire aimer en remplissant