‹ Souvenirs de Jean-Nicolas BarbaChapitre 79 sur 122 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Demoustier. Les Lettres à Emilie ont fait sa réputation. Quant à ses pièces, elles étaient musquées. Un petit opéra, intitulé C Amour filial ou la Jambe de bois, eut un grand succès. Il était plus que poli ; en raison décela, il n'était pas de la première délicatesse avec ses libraires; en voici deux preuves : il avait vendu aux frères Dessenne, libraires au Palais-Royal, en 1788, les quatre premières parties de ses Lettres à Emilie, douze mille francs ; la révolution arriva , et ces libraires n'avaient tiré aucun parti de son ouvrage ; il écrivit une lettre à ces messieurs (1), dans laquelle il disait qu'il venait de corriger cet ouvrage , qu'il avait vendu ses œuvres à M. Renouard , et qu'ils pourraient prendre les corrections qu'il avait faites quand ils réinprimeraient , ce qui n'était qu'une dérision , car M. Renouard le père , sous le titre de première livraison, vendit cinquante mille exemplaires des Lettres, et fit de son théâtre, plus tard, la deuxième livraison qui ne se vendit pas. Je lui ai acheté Alceste ou le Misanthrope corrigé, qu'on avait joué au théâtre de la (îaîté , par l'acteur

(1) J'ai la copie de cette lettre dans mes papiers.

Ribié. Il me la vendit deux cents francs, moitié de suite, et l'autre moitié quand Saint-Phal du théâtre de la Nation et Baptiste aîné du théâtre delà République, aujourd'hui Théâtre-Françciis, seraient de retour de province et joueraient chacun à leur théâtre. Il me donna sa parole d'honneur , je le crus : elle ne fut jouée àaucun des deux théâtres. Il m'a écrit des sottises et m'en a dit chez moi. J'ai été obligé de lui payer les cent francs restant et je n'avais tiré aucun parti de sa pièce. Voilà le poli Demoustier. Guiraud, né en 1788, à Limoux. 11 a fait jouer à l'Odéon sa tragédie des Maclmbées, par mademoiselle Georges ; elle eut un grand succès à ce théâtre, ce qui est très difficile; elle fit beaucoup d'argent. Le Comte Jutienn'eut pas autant de succès; pourtant les éditions de ces deux ouvrages sont épuisées. Il a en portefeuille d'autres pièces dont on dit beaucoup de bien. Quel malheur pour un homme de talent d'éprouver autant de difficultés pour être joué ! Les comédiens français sont trop riches de tous les chefs-d'œuvre qu'ils possèdent ; il serait bien utile, pour les jeunes littérateurs, qu'il y eût un deuxième Théâtre-Français. De

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nos jours on en a vu plusieurs aller se faire jouer à Rouen, ou dans des grandes villes de province. Faites fermer quelques petits théâtres s'il le faut , et donnez-nous aussi un deuxième théâtre d'opéra comique. Je parle dans l'intérêt de l'art : un jeune auteur qui ne sait où il pourra se faire jouer renonce à une carrière qui ferait honneur à notre pays.

Helle (d') , né en Angleterre en 1740 , mort à Paris en 1780, a fait trois opéras comiques avec le spirituel Grétry, le Jugement de Midas, les Evénements imprévus, l'Amant jaloux. Quel dommage , mourir si jeune ^ après trois succès! 11 a fait encore une parade jouée par Volange au théâtre en planches , parallèle au Théâtre-Français d'aujourd'hui , qui fut jeté en bas quand la nouvelle salle a été bâtie : c'est Gilles ravisseur, qui eut beaucoup de succès. C'est un quiproquo : Gilles a volé une pendule , l'amant a enlevé sa maîtresse , le père trouve Gilles; ce dernier avoue son vol , le père parle de sa fille : « Quand tul'aseue, qu'enas-tu fait? — Je l'ai portée dans ma chambre, répond Gilles. — Après? — Je l'ai jetée sur mon lit. — Qu'a-t-elle fait? — Elle a sonné. — Ah! l'honnête fille! s'écrie le père. »

Champfort, né en 1741 , après avoir adopté avec énergie la révolution, fut persécuté. 11 attenta en vain plusieurs fois à ses jours , et mourut de misère le 13 avril 1794. On n'a de lui que deux pièces , que j'ai vu jouer , le Marchand de Smijrne , où figurait Dugazon, et la Jeune Indienne , pièce en vers , dans laquelle on trouve des scènes spirituelles.

Chénier, Marie- Joseph, de l'Institut, né le 28 août 1764 à Constantinople , et mort à Paris le 10 janvier 1811. Il a ftiit beaucoup de pièces au commencement de la Révolution. Charles IX et Fénélon, les mieux traitées , obtinrent du succès. Charles /A' est écrit avec une verve entraînante. On a débité sur cet auteur des choses affreuses ; tous les jours il recevait des lettres anonymes, dans lesquelles on lui disait : Caïn, tu as tué ton frère , par allusion à la mort d'André. C'est affreux ! Deux hommes qui vivaient dans son intimité, Pigault-Lebrun et Baptiste aîné, dont on ne peut suspecter la probité et la loyauté, m'ont souvent assuré que M.-J. Chénier était un honnête homme.

Dans son épître à Voltaire, il y a ces trois vers :

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