‹ Souvenirs de Jean-Nicolas BarbaChapitre 78 sur 122 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

parage venait le voir au collège. A seize ans, on lui fit quitter la cour sous le prétexte d'aller voir sa mère à un port de mer, je crois Dunkerque. On l'embarqua sur un petite chaloupe pour gagner un vaisseau peu éloigné du port ; il demandait dans tout ce trajet à voir sa mère, ce qui ne se réalisa pas. On mit à la voile, et le lendemain, en seréveillant,il trouva à la place de ses beaux habits ceux de soldat qu'il jeta à la mer. Il fut pris, ainsi que le bâtiment qui le portait, par un corsaire; comme il avait de l'esprit et qu'il avait une très belle écriture, il fut racheté par un haut personnage. Enfin, à dix-huit ans, il était secrétaire du consul de France à Surate. Revenu en France en 1770, il vit l'abbé de Bourbon, son frère (celui-ci avait été reconnu par son père), qui le traita assez bien. Mais comme il avait l'âme élevée, il voulut vivre ignoré de la cour et se fit auteur et comédien chez Nicolet. Il fit beaucoup de pièces, et se faisait des rôles à sa taille. Je l'ai vu dans Biaise te hargneux et dans d'autres pièces. Il était comédien médiocre, froid ; sa première pièce sur un grand théâtre fut le Désespoir de Jocrisse, pièce si originale et si bien jouée par

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Baptiste Cadet, qui fit courir tout Paris et la province. Je l'ai connu en lui achetant sa pièce de Les tu et les loi, comédie en trois actes jouée au théâtre des Arts. Plus tard, l'Opéra, où le duc de Bcrry a été assassiné, avait été bâti par mademoiselle Montansier; elle voulut y conduire sa troupe du Palais-Royal ; mais ces acteurs paraissaient faibles dans un si grand vaisseau. Enfin, elle vendit cette salle au gouvernement. Dorvigny demeurait alors rue du faubourg du Temple, vis-à-vis la caserne, un peu au-dessus du hal Liiquet, fort couru à cette époque. Il avait une très belle volière et une bibliothèque que j'ai toujours estimée vingt mille francs. Doué d'une extrême facilité pour écrire ses pièces et ses romans, il a fait presque autant de pièces que Scribe. Tous les Jocrisses sont de lui; son cabinet de travail était aux Vendanges de Bourgogne, au fond du jardin, endroit assez humide : cela est bien changé depuis ce temps. Je demandais après le poète, on ne le connaissait que sous ce nom; il vendait ses pièces soixante ou soixante-douze francs. En vieillissant, il tomba dans la misère; je le voyais très souvent : j'apprends que quand je

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l'avais quitté, il avait vendu ou une chemise, ou quatre volumes de sa bibliothèque. Je lui fis des reproches de n'avoir pas plus de confiance en, moi en me demandant de l'argent. 11 me répondait : « Tu ne me dois rien; ma chemise ou mes quatre volumes sont à moi. » Voyant son père Louis XY dans une loge au spectacle, 1 il dit : « On voit partout son image, excepté dans ma poche ! » Trois ans avant sa mort, il lo- / geait chez un marchand de chevaux, derrière le théâtre de la Porte-Saint-Martin ; on pouvait lire par le jour qu'il y avait dans sa grande cheminée, aussi la neige y tombait comme dans une cour. JepriailepèrelaSoselière-Gautrin, qui dînait, deux fois par semaine, chez moi avec Pigault (Gautrin, était secrétaire du théâtre des Variétés), de demander pour lui une pension de vingt sous par jour; elle fut refusée. Une deuxième demande eut lieu : même refus.

Mon ami Brunet n'a-t-il pas quelques reproches à se faire? 11 n'aurait payé que deux ans et deux mois cette modique pension. Il est mort dans une petite rue des Vertus, près l'ancien marché Saint-Martin ; la bienfaisance publique l'a fait enterrer. Piibié, directeur de la Gaîté,

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apprend sa mort, envoie de suite mon ami Gougibusaîné, le meilleur mime que j'aie vu, beaupère du digne Leménil, acteur du Palais-Royal, qui dit à Ribié que le malheureux Dorvigny a resté quatre jours dans son taudis après avoir rendu l'âme sans être enterré. « Je n'étais pas riche, dit-il, j'avais six enfants; malgré cela, je me reproche ma conduite envers ce digne et excellent homme. » Tous ces détails sont connus de la fille à Dabin, qui vend des livres au bout du Pont-des-Arts, vis-à-vis le Louvre.

Leménil, acteur du Palais-Royal, garçon de beaucoup de talent et d'une conduite envers sa famille, qu'on pourrait prendre pour modèle : son beau-père Gougibus vit chez lui, il ne manque de rien. Jamais, dans cette belle famille, on n'y dit un mot plus haut que l'autre. Ceux qui ont eu le bonheur de les voir chez eux ne me démentiront pas, j'en suis sûr.

Ducis. Presque toutes ses pièces sont restées au répertoire : Hamlet, Roméo et Juliette, Œdipe chez Admète, le roi Léar, qu'on n'a pas joué depuis la mort de Brizard ; Othello ; Talma faisait frémir dans ce rôle ; Abitfar ou la famille arabe. J'étais à la première représentation. M. Mara-

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dan, qui venait de me vendre quarante-neuf mille pièces de théâtre, se trouvait avec moi. La pièce avait éprouvé quelques désagréments ; il me dit ; « Achetez-la demain, car on enlèvera les taches qui ont déplu, et la seconde représentation aura un grand succès, » ce qui a été vrai. Je ne puis passer sous silence la bienveillance que m'a toujours montrée M. Maradan. En m'établissant en 1791, j'avais deux cents francs, après avoir donné cent cinquante francs pour six mois d'avance. Le Prieur me fit crédit de cinquante francs sur cent que je lui achetais de livres, et le bon Maradan me fit aussi crédit de cent francs. Bance père me vendit à crédit la Vie de Marie- Antoine lie pour deux mille francs. Je fis en tremblant vingt billets à ordre, et je réussis. Nous imprimâmes dans ce temps, avec le Petit, un volume in 18, à nous deux, qui réussit. Dans ce temps-là, ce n'était pas comme aujourd'hui : on n'imprimait pas six, dix ou vingt volumes in-8°. On allait doucement, et on faisait honneur à ses petites affaires. Puis vint mon père nourricier, Pigault- Lebrun, le Cuisinier royal avec lequel j'ai gagné cent mille francs. J'ai imprimé sept millions

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d'exemplaires de pièces de théâtre ; je ne réussissais pas toujours. Pigault me disait souvent : « Tu perds l'argent que tu gagnes avec moi en imprimant tous ces mauvais ouvrages de pièces de théâtre. » Quant aux livres, je réussissais presque toujours, jusqu'aux Œuvres d'Alea:. Durai.

A l'origine de mon petit établissement, j'avais la pratique du bon M. de Beauregard, aujourd'hui rédacteur en chef de la Gazette de France; c'est lui qui me l'a rappelé, en me disant : «Je ne vous ai jamais perdu de vue depuis ce temps. » J'éprouve aujourd'hui un grand plaisir à lui en témoigner ma reconnaissance.

Delrieu a fait Démétrius et Âr taxer ce. Cette dernière a obtenu un petit succès d'estime; des petites comédies , telles que la Jeune veuve et le Jaloux malgré lui , se jouent encore souvent, elles sont bien écrites. Ce brave homme avait la manie d'aller à tous les endroits où il y avait des affiches de spectacles, et de dire tout haut, quand on jouait une de ses pièces : Diable! on donne Artaxerce aujourd'hui aux Français, j'irai de bonne heure pour avoir de la place , car il y aura foule. Il est mort presque dans l'indigence.

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