SOUVENIRS. — CHAPITRE XII
franchise de mon caractère. Sans les événements qui ont impérieusement commandé à mes actions dans le cours de ma carrière, je suis sûr qu'il ne m'aurait jamais quitté et qu'il eût été pour moi un second Pigault-Lebrun.
Une mère et un père adoraient leur fils qui allait très souvent au spectacle, ce qui rendait inquiet le père, qui ne pouvait dormir si son fils n'était pas rentré. La mère lui dit ; o Tu sais combien ton père t'aime, et tu ne crains pas de le mettre en colère en rentrant si tard du spectacle! vas-y le matin! » Aujourd'hui j'ai profité de cet avis, et j'ai été, avant de déjeuner, dans douze spectacles : j'ai porté le prospectus de mes Souvenirs aux douze concierges.
Un grenadier du régiment de la Couronne, nommé Joli-Cœur, vint en semestre chez sa mère, dans un petit bourg de Picardie. Il n'était pas très sage dans ses garnisons. Sa mère lui dit : f Mon fieu, le vieux curé qui est ici est celui qui t'a baptisé; si tu voulais me faire un grand plaisir, t'irais à confesse à lui. » Il lui répondit : (i Ma mère, je veux bien, moi ! que qu' ça me f...? Avertis le curé qu'il me donne son heure demain, et je vat'à confesse! » La mère Si-
monne enchantée courut chez le curé, et lui dit : « Mon fieu consent à venh' à confesse à vous demain ; quelle sera votre heure? — Dix heures. Joli-Cœur part et rencontre un seniestrier comme lui à ([ui il dit le sujet de sa démarche en ajoutant : « Nous boirons bien bouteille avant? » Ils en boivent deux, puis trois. 11 se rend ensuite au confessionnal, où le curé l'attendait. 11 met son chapeau à terre, s'agenouille et conte toutes ses fredaines. Le curé lui dit : « Mon fds, je ne peux vous donner l'absolution. — S. n. de D. ! pourquoi ça? dit le grenadier. — Mon fils, on ne jure pas au tribunal de la pénitence. » 11 presse le curé de lui dire pourquoi il ne veut pas lui donner l'absolution. Le curé lui répond : « C'est que je n'ai pas les cas réservés. » Le grenadier se lève, ramasse son chapeau et dit au curé : « S. n. de D.! quand on n'a pas les outils nécessaires, on ne se f... pas en boutique !»
Le colonel d'un régiment, grand amateur de chasse, avait engagé un assez bel homme du village de sa seigneurie, nommé l'Intrépide. 11 est surpris par son colonel , braconnant, dans une position plus qu'équivoque ; son colonel le
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Surprend dans cette position et lui dit en le nie-
naçant de son fusil : « Tu vas en manger ! »
11 exécute l'ordre de son colonel qui lui dit : « C'est assez! » Pendant que ce colloque avait lieu, le grenadier se r' habille, prend son fusil et dit à son colonel : « A ^otre tour maintenant! je sais bien que je serai pendu. » Le colonel se met en devoir d'obéir. Vlnti-épide lui dit: «Cela me suffît ! Donnez-moi votre parole qu'il ne sera jamais question de ce qui vient de se passer. — Je te la donne. » A une prise d'armes, le colonel avance vers l'Intrépide et lui donne une poignée de main en échangeant quelques politesses. Ses camarades furent surpris de cette familiarité; il les laissa dans l'embarras quelques instants, et les tira de peine en leur disant : « Imbéciles, quand on a déjeuné ensemble!... »
L'acteur Armand du Théâtre-Français, simple clerc de notaire avant son entrée au théâtre, donnait un jour, à l'aide de ses camarades, une petite représentation chez son patron, dont on célébrait la fête en famille.
Le jeune Armand se chargea de haranguer la compagnie et prononça, en habit de Cris^
pin, ce compliment dont il était l'auteur î « Messieurs, mon dessein n'est pas, dans ce jour, de vous jeter de la poudre aux yeux ni de vous faire croire que des vessies sont des lanternes. Je sais qu'un marchand d'ognons doit se connaître en ciboules, et que vous êtes des éveillés de Poissy à qui l'on ne ferait pas passer des chats pour des lièvres, parce que vous en avez vu bien d'autres, et qu'on ne saurait vous en donner à gai'der. Je n'ignore pas qu'un discours bien garni de fleurs de rhétorique viendrait ici juste comme de cire, ou, si vous voulez, comme mars en carême, et que ce ne serait pas tirer ma poudre aux moineaux ni semer des perles devant des pourceaux. Mais vous savez qu'il n'y en a pas de plus embarrassé que celui qui tient la queue de la poêle. A petit mercier petit panier, et à bon entendeur demimot. Si nous ne remplissons pas nos rôles comme de grands acteurs, c'est qu'il n'est pas permis à tout le monde d'aller à Gorinthe, et que qui est apprenti n'est pas maître. Loin de nous en faire accroire, nous avouons de bonne foi que si nous comptions moins sur votre indulgence, nous ne saurions sur quel pied danser. Ainsi,