CHAPITRE XIV
Débuts de Brunet. — Lcgouvé. — Lemcrcicr-Ncpomucènc. Dufrcsny. — Labruyère. — La Chaussée. — La Fontaine. — Lanière Gontier. — Guiraud. — Granger.
Brunet, (Mirra) né à Paris en 1764, jouait la comédie à Rouen dans la troupe de Ribié. Ce dernier lui donna la brochure du Désespoir de Jocrisse en lui disant! «Tiens, voilà ta fortune. » 11 vint débuter dans ce même rôle au théâtre de la Cité, aujourd'hui Prado, il y reçut cinq à six coups de sifflet ; le public pensait encore à Baptiste Cadet qui avait établi ce rôle avec une grande supériorité de talent. « Je dis établi, pour ne pas dire créé : en effet si l'acteur crée, l'auteur arrive à néant. Mais, messieurs, V acteur qui a établi Tartufe ^ le Mismtlirope, Don
Juan... etc., qui les a bien établis, pensez-vous que sa tâche ait été légère, bien qu'il ait reçu de l'auteur tous les avis nécessaires ? Je pose en fait que la comédie est plus facile à jouer à Paris qu'en province , par deux raisons : on arrive à Paris avec une réputation déjà faite; puis les auteurs font répéter les comédiens et leur indiquent les nuances; et celui-là sera un grand artiste, qui aura saisi vos nuances sur cent que l'auteur lui aura indiquées. Si un acteur manque, l'auteur se garde bien de le tourmenter ; un ami seul qui connaît le théâtre pourra connaître les fautes que l'acteur a commises ; et si sur vingt il en réforme dix, l'auteur y gagnera encore; sinon ces mêmes fautes existeront toujours et elles passeront à ses successeurs. Donc si l'auteur crée sa pièce, l'acteur l'établit. « Soyons amis, je sais que je vous flatte , mais je veux que vous soyez de mon avis; et l'on attrape plus de mouches... » Revenons à Brunet. Lui ayant lu, le jour de son début à la Cité, une lettre d'un de mes correspondants qui, pour encourager Brunet, me marquait que le public rouennais le regrettait beaucoup, celui-ci me dit : « Tu verras ce que deviendra ce rôle quand
CnAPITRE XIV. 219
je ranrai joué cinq ou six fois ; mais venir débuter (levant un public qui a encore devant les yeux et les oreilles ce grand imbécile de Baptiste, c'est très difficile. » Il a continué son emploi des imbécilles avec un grand talent de vérité et de chaleur. Jamais on ne se serait douté, dans la vie intérieure, quelle verve et quel esprit il apportait en scène. En voici une preuve : Il accompagnait un chœur, et pour les encourager il prononçait ces paroles : « Allez-donc sacrés, mâtins, bougres de c..., vous n'allez pas; et, en finissant, il enlevait ces trois derniers mots sur Tair d'Alcindor.
Les rôles dans lesquels il a paru étant trop longs à énumérer, j'énoncerai les principaux : Pour M. Vautour, on lui rasait tous les jours la tête; dans Je fais mes farces , son père Dindon, il égalait Potier; celui-ci s'efforçait de ne point rire, mais Brunet riait presque aux éclats. «Voilà que tu ris, sacré mâtin, » lui disais-je,il rentrait aussitôt en lui-même. Il tremblait lorsqu'il m'apercevait à l'orchestre des musiciens, j'étais sa bête noire; pourtant, comme il avait de l'esprit et qu'il adorait son état , nous sommes restés amis.
Un tour de Brunet à mon égard.
Dans une pièce, il y avait à la place du chef d'orchestre un homme à qui il adressait la parole; il demande s'il y a quelqu'un, on lui répond que c'était moi; il s'avance jusqu'au trou du souffleur et m'interpelle ainsi : Tiens, te voilà , Barba , comment te portes-tu ? — Très bien, lui répondis-je, veux-tu une prise? 111' accepte et éternue. Dieu te bénisse? ajoutai-je... Quoique j'eusse joué la comédie pendant six ans, je laisse à juger de mon embarras sitôt la pièce finie; je me baissai pour qu'on ne vît pas ma figure, et je m'enfuis sans demander mon reste. . . Je cours encore. Beaulieu m'a fait le même tour.
Dans les Landes, il jouait un rôle de poltron ; j'étais à l'orchestre appuyé sur le théâtre à côté des quinquets ; il craignait la chute de la pièce comme directeur, il craignait pour son rôle, il avait peur enfin... Jamais de sa vie il ne fut si beau; je lui dis ensuite : « Mon garçon, ne joue jamais ton rôle mieux que cela, car tu le gâterais. » La pièce obtint un grand succès.
Aux débuts de Potier, quelqu'un à l'orchestre disait du mal de Brunet ; je pris sa défense, pi cela fit assez de î^ruit pour parvenir au^