CHAPITRE XTII
moment où Ariane cherche avec sa confidente quelle peut être sa rivale, et où elle prononce ce vers :
Est-ce Mégyste, Églé, qui le rend infidèle ?
l'actrice vit un jeune homme qui, les yeux en larmes, se penchait vers elle et lui criait d'une voix étouffée : « C c si Phèdre l c est Phèdre! »
Voilà bien le cri de la nature qui applaudit à la perfection de l'art.
Un des premiers gentilshommes de la chambre lui faisait des reproches de ce que l'on avait cessé au quatrième acte une tragédie nouvelle, généralement huée jusque-là : « Ma foi, monseigneur, répondit-elle, je voudrais bien vous voir sifflé pendant quatre actes, pour savoir quelle mine vous feriez au cinquième.»
Madame Dancourt. Lorsque ses deux filles parurent au théâtre , leur beauté n'effaça pas celle de madame Dancourt; il parut qu'elles eurent toutes les trois un grand nombre d'adorateurs, et, sans prononcer qu'il y en eût sans doute quelques-uns de favorisés , du moins peut-on le soupçonner par l'anecdote suivante ;
W y ftvait à la foire Saint^Laurent iip grand
homme de bonne mine, appelé Lerat, toujours habillé de noir, coiffé d'une perruque de la même couleur et d'un volume si considérable qu'elle le couvrait jusqu'à la ceinture par devant et par derrière. Il avait un bel organe et annonçait fort bien et avec beaucoup de gravité les détails des tableaux changeants qu'il montrait au public. Il rassemblait toujours beaucoup de spectateurs et terminait constamment son annonce, en disant : « Oui, messieurs, vous serez contents, très contents, extrêmement contents, et si vous n'êtes pas contents, on vous rendra votre argent. Mais vous serez contents , très contents , extrêmement contents. »
Ce singulier personnage fut imité dans une petite comédie de Legrand, jouée en 1709, sous le titre de la Foire Saint- Laurent, par Lathorillière, qui s'en acquitta fort bien. Lerat, piqué d'avoir été joué, dit le lendemain, en annonçant ses tableaux changeants : « Vous y verrez Lathorillière ivre ; Baron avec la Desmares ; Poisson qui tient un jeu ; madame Dancourt et ses filles. Toute la cour les a vus, tout Paris les a vus; on n'attend point, cela se voit dans le
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moment, et cela n'est pas cher. Vous serez contents, très contents, etc. »
Cette plaisanterie fut payée dès le même jour, et Lerat, par ordre du lieutenant de police, fut conduit en prison où il demeura jusqu'à la fin de la foire.
Mademoiselle Duménil savait produire, dans le rôle de Cléopàtre, des effets qu'on croirait fabuleux, s'ils n'avaient pas été attestés par mille témoins. On n'oubliera pas surtout qu'un jour où elle avait mis dans les imprécations de Cleopâtre toute l'énergie dont elle était dévorée, le parterre tout entier, par un mouvement d'horreur aussi vif que spontané, recula devant elle de manière à laisser un grand espace vide entre ses premiers rangs et l'orchestre. Ce fut aussi à cette représentation , à l'instant où , prêle à expirer dans les convulsions de la rage, Cléopàtre prononce ce vers terrible :
Je maudirais les deux, s'ils me rendaient le jour,
que mademoiselle Duménil se sentit frappée d'un grand coup de poing dans le dos par un vieux militaire placé sur le théâtre. Il accompagna ce trait de délire, qui interrompit le spec-