Souvenirs de jeunesse, 1828-1835
Les Souvenirs que nous publions s'étendent de 1S28 à i836 : durant ces sept années^ leur auteur, Charles Sainte-Foi, a vécu à la Chesnaie et à Malestroit, et il a séjourné à Munich, à Berlin et à Vienne.
Disciple de Lamennais, lié avec les fondateurs du premier Correspondant, reçu par tous les personnages célèbres, qui, en Allemagne et en Autriche, illustraient la politique, la littérature et surtout la religion, Charles Sainte-Foi a tracé de tous les hommes avec lesquels il eut des relations des portraits vigoureux ; il les a étudiés d'une vue pénétrante, et les jugements qu'il a laissés dans ses Souvenirs sont précieux à recueillir.
Les innombrables travaux consacrés à Lamennais n'enlèvent pas leur intérêt à ces confidences de Sainte-Foi; et même les plus récents historiens de l'école de la Chesnaie vont, s'ils sont bien infor-
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mes, demander à Sainte-Foi une vision précise du grand écrivain et du uiilicii incomparable qu'il animait de son affection et de son génie. En effet quelques pages de ces Souvenirs ont j)aru, après la mort de Sainte-Foi, dans la Hevue du monde catholique (lojuillct i86r^), et les ouvrages de Spuller, de Ricard, de Laveille et de Boutard y ont fait d'heureux emprunts.
L'Allemagne, elle aussi, nous est bien connue depuis la publication des beaux livres de M. Georges Goyau : ses études de V Allemagne religieuse, remplies d'une érudition si riche et si sûre, sont comme le répertoire de tous les travaux que les chercheurs allemands et français ont produits sur ce réveil fécond du catholicisme dans les pays germaniques. Néanmoins les Souvenirs de Charles Sainte-Foi ajouteront quelques clartés à la lumineuse synthèse de M. Goyau ; ces écrivains qui ont exprimé les idées novatrices, ces hommes politiques qui les ont appliquées ou combattues, Sainte- Foi les a fréquentés ; il a noué avec quelques-uns do solides amitiés; et comme il est doué d'une grande force d'analyse, ses réflexions nous livrent le secret de l'Ame de ces philosophes, de ces pnblicisles, de ces hommes d'État : liaader, Schelling, Gomtcs, Jarke, Philipps, Gans, Ancillon, Mellernich, Humboldt, etc. : tous passent devant nos yeux, dessinés dune main sOre, et leurs Iraits prennent un relief inoubliable ; leur physionomie, très nette, se fixe en notre souvenir avec des contours bien arrêtés ; les moindres nuances en ont élé ndniirableblemenl siiisi(;s cl riucment rendues.
D'autres voyageurs ont été séduits par la grAce
OU l'originalité des paysages : ils ont subi Tenchan- -tement qui émane des lignes et des couleurs, et ils ont traduit leurs émotions dans une langue imagée et pittoresque. Lui, Sainte-Foi, n'est curieux que du paysage intérieur : il s'applique, d'un effort intense, à l'étude des idées, et il excelle à rendre en un style aisé les impressions claires et justes qu'il a reçues des hommes.
Aussi bien a-t-il fait ses preuves comme écrivain; en son temps, il eut sinon la gloire, du moins une enviable notoriété ; aujourd'hui encore, quelques-uns de ses livres trouvent des éditeurs et des lecteurs. Cependant, nous avons cru utile de mettre en tête des Souvenirs, une courte notice sur sa vie et ses écrits K
Eloi Jourdain, connu sous le pseudonyme de Charles Sainte-Foi, naquit le 7 août i8o5, à Beaufort dans l'Anjou. Ses études se firent au petit séminaire de Beaupréau, puis au séminaire de Nantes.
Il n'avait pas encore engagé son avenir, lorsqu'il perdit sa mère qu'il aimait pour sa tendresse et sa bonté, qu'il admirait pour son intelligence et sa vertu. Il resta auprès de son père, et il l'aida dans ses travaux. Mais il donnait tous ses loisirs à l'étude, et souvent, il s'en allait chez des amis de Beaupréau, les frères Eugène et Léon Bore.
La famille Bore avait une maison de campagne à une demi-lieue d'Angers ; là se réunissaient, autour des deux frères, quelques jeunes gens distin-
1. Nous avons suivi l'excellent article que Louis Veuillotlui a consacré (/?ey«e du monde calholique, 25 décembre 1861).
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gués, Cypricn Hobcrl, C.hàtcau, Eloi .lourdain. Passionnes pour les chefs-d'œuvre de l'école romanlii[ue, ils lisaient Victor Hugo, Hyron, Nodier : d'ordinaire, Château tenait lo livre en main; Cyprien Robert et Léon Bore commentaient; Eugène Bore et Jourdain écoutaient et admiraient. Léon Bore, poète d'une imagination rêveuse, s'enivrait de la musique des mots mélodieux et des rythmes caressants ; Cyprien Robert, dont l'esprit s'ouvrait aux enthousiasmes de la poésie, s'attachait de préférence à la grAce et à la grandeur des images ; Château était plus touché par la justesse et la vérité de l'expression ; Eugène Bore et. Jourdain goûtaient surlout l'élévalion des pensées et la force des sentiments.
C'était l'époque où Lamennais, de son éloquence enllammée, avaitslimulé lesardeurs delà jeunesse catholique et la lançait h l'assaut d'une société indilTérenle ou hostile. A tout prix, il voulait conjurer l'isolemenl de l'Eglise, enfermée entre les vieux partis retenus dans les chaînes du passé et la jeune démocralii; avide de conquérir le pouvoir. Dans la solitude delà Chesnaie, il allait former un noyau de disciples fervents, pour les préparer î\ l'apostolat de la bonne nouvelle.
I.éon Bore, présenté à la (Miesnaie par l'abbé I\;iiiiinsUi, était revenu enthousiaste; et ses amis, comme si un mystère leur ciU été révélé, virent dans celle circonstance un appel de Dieu; ils sentirent s'éveiller en eux des besoins, des goûts, des sentiments, que la veille ils ne soupçonnaient même pas : ce fut comme une crise où se décida lejir avenir.
Léon Bore écrivit à Jourdain pour lui communiquer ses espérances et son bonheur ; et Jourdain, obtint de son père la permission d'aller à la Chesnaie : « Voir, s"écrie-t-il, cet homme dont j'avais lu et admiré tant de fois les ouvrages, dont le nom avait retenti tant de fois à mes oreilles, dont j'avais entendu parler si diversement, et qui excitait tant de sympathies d'un côté, tant de colères de l'autre, vivre près de lui, entendre sa parole, et recevoir sans intermédiaire les rayons de son intelligence, c'était pour moi une perspective bien au-delà de l'horizon d'espérances que mon imagination s'était créé. »
On lira dans les Souvenirs le récit de son arrivée à la Chesnaie (octobre 1828) : quel enthousiasme juvénile, quelles profondes émotions ! quel don de son intelligence et de son cœur!
Pourtant, Eloi Jourdain n'aliéna pas la liberté de son esprit et l'indépendance de son caractère auprès du maître, qui lui ouvrait une perspective inespérée de bonheur. Le jugement qu'il a porté sur Lamennais atteste sa clairvoyance et sa pénétration.
11 a nettement revendiqué pour Lamennais le mérite de l'entière sincérité, et il a plaint ces prophètes empressés qui, longtemps avant la chute, croyaient pouvoir annoncer l'apostasie future de l'auteur de V Essai sur i indifférence: « Aucun homme, a-t-il dit, ne me paraît moins propre que lui à la dissimulation et à l'hypocrisie. Il faut le connaître bien peu, pour croire son âme accessible à ces sentiments... s'il pouvaitbannir de son âme la sincérité qui lui est naturelle, elle se réfugierait dans son
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forps, dans les Iraits de; son visage, dans les nuances de son regard, dans ses iiiouvenienls, dans loulcs ses atliludes. Sa jtensée, ses s(;nlinienls lui échapperaient jtar tous les sens, et il ne |)ounait dire une parole sans les trahir. »
Jourdain estime avec raison que les livres et les articles de Lamennais ne le l'ont pas cormaître tout entier : il a mis dans ses ouvrages son intelligence, sa puissance de logique et son génie d'écrivain; mais seule l'inlimité de la Chesnaie a permis à ses disciples de comprendre Lamennais, par les contrastes et les oppositions de son caractère. Nul n'en a tracé un portrait plus fouillé et plus ressemblant que (iharles Sainte-Foi; nous nous empressons de renvoyer à ces admirables pages les lecteurs des Souvenirs.
Autour du maître, Sainte-Foi a groupé les princij)aux hùtcs de la Chesnaie.
L'abbé Gerbet, disciple-né, si Ton peut dire, dont rinlelligence chercliait dinslincl à être dirigée et dont la volonté éprouvait l'irrésistible besoin d'obéir: âme passive, sur laquelle Lamennais imprimait toutes les modilications de sa pensée.
L'abbé .lean-Marie de l^amennais, homme pratique, et non spéculatil, loujijurs à l'anïU dune bonne fj'uvre ; un saint, à cpii de haules fonctions furent un nnuMont dévolues à Paris, mais «pii était revenu en Bretagne fonder la congrégation des Frères et llnstilut de Maleslroit.
lîlugène lîoré, <|ue siîs goillsel ses éludes ra|>prochaient dl-lloi Jourdain : d'une piété douce el calme, d'une Ame modért'C, il ne connut point ces asj)iratioivs vagues, ces ardeurs où se consume souvent
le cœur du jeune homme ; dépourvu d'égoïsme, était-il capable d'une amitié profonde?
Léon Bore, généreux, confiant et dévoué, « un des hommes, dit Jourdain, que j'ai le mieux connus et le plus aimés, un ami qui m'a emporté, pour ainsi dire, sur son cœur loin de ma famille, loin de ma patrie, loin de toutes mes affections, parce que la sienne me tenait lieu de toutes les autres ». Mais si Jourdain loue son esprit élevé, son cœur excellent, son âme ardente, il montre aussi que l'excès d'expansion épuisait les forces intellectuelles et morales de Léon, et que sa faible volonté le condamnait parfois à l'abdication de lui-même, à l'aveugle docilité, à l'obéissance passive.
Cyprien Robert ne s'intéressait pas à la doctrine du sens commun ; mais il prit à l'école de la Chesnaie la passion de l'étude et la discipline du travail ; il devint un historien de valeur, à qui n'a manqué que l'aptitude aux vastes synthèses.
Ange Blaize, fils de la sœur de Lamennais, devait suivre le maître jusqu'au bout de ses doctrines.
Enfin l'abbé Jules Morel nous est présenté comme un échappé de l'hôtel de Rambouillet : causeur spirituel aux saillies originales, à la plaisanterie fine, aux manières apprêtées, il se prodiguait à tous, incapable d'un attachement sérieux ou profond, inaccessible au ressentiment ou à la vengeance ; pour le moment, le futur collaborateur de 'V^euillot à r Univers ne semblait attentif qu'à ne pas déranger la bonne opinion qu'il avait de lui-même et à éviter le moindre pli dans cette toilette intérieure qu'entretenait avec tant de soin la coquetterie de son esprit.
Mais il fallut quitter cet asile béni : les deux frères Lamennais avaient ouvert à Malestroit une sorte d'Institut, pépinière de savants, d'écrivains, de professeurs, de prédicateurs et de missionnaires. Les jeunes hôtes de la Chesnaie furent mis en demeure de prendre une décision : s'ils avaient la vocation sacerdotale, ils iraient au noviciat de Malestroit ; sinon, ils se sépareraient du maître.
Cyprien Robprt et Château se déclarèrent les premiers, et rentrèrent dans le monde. Kloi .Jourdain, que l'exemple de Léon Bore entraîna malgré ses hésitations, vint à Malestroit, la veille de la Fête- Dieu de l'année 1829.
Là, il vécut dans l'étude etdans la rontonij)lalion: des habitudes sévères de travail, une atmosi)hère de sympathie noble et tendre, tout y était un moyen d'élever l'esprit et de sanctifier le cœur. De la fenêtre de sa cellule, il pouvait apercevoir les prairies qui bordaient les deux rives du canal de Brest; il entendait les chants graves et lents des paysans bretons qui revenaient des champs, le soir; le tictac d'un jnoulin, et le bruit de la cascatle qui en faisait mouvoir les roues, rompaient pendant le jour la monotonie du silence.
11 y vécut ])arfaitement heureux, et, en 1^?)^, il disait de Malestroit : <( Nulle part Télude, la piété, l'amour de l'Eglise et le désir de s'instruire, ne marchaient ensemble à ce degré. Là aucune contrainte ne gênait l'expansion tie l'esprit ni du caractère : chacun pouvait s'y montrer tel qu'il était
et personne, du reste, n'avait rien à cacher. Une douce intimité unissait tous les membres de cette joyeuse famille, et l'on reconnaissait les supérieurs bien moins à l'autorité qu'ils exerçaient qu'à la confiance qu'ils inspiraient à tous. En un mot, si l'image du ciel peut être quelque part sur la terre^ elle était certainement à Malestroit. C'est là que les anciens disciples de M. de Lamennais ont puisé cet attachement au Saint-Siège et cet amour de TEglise qui ne se sont jamais démentis chez eux, et qui leur ont fait trouver la force de se séparer de leur chef, dès qu'il s'est séparé lui-même du Saint- Siège et de l'Eglise, sans que parmi tous ces hommes, jeunes encore, pleins d'enthousiasme et d'illusions, il s'en soit trouvé un seul qui ait failli à son devoir en ces tristes circonstances K »
Les études, telles qu'elles étaient organisées à Malestroit. révélaient Tesprit nouveau dont Lamennais voulait animer l'ordre qu'il avait Tambition de substituer aux anciens ordres épuisés ou rejetés par l'opinion publique. La théologie s'y apprenait par le contact direct avec les Pères de l'Eglise, et Eloi Jourdain s'y nourrit particulièrement de saint Thomas d'Aquin, dont la Somme était autrement substantielle que les médiocres abrégés qui servaient aux séminaristes d'alors. Chaque jour, l'après-midi était remplie par l'étude des langues et de la littérature : l'hébreu, le grec et le latin étaient obligatoires : pour les autres langues, sanscrit, arabe, persan, chaldéen, chinois, allemand, anglais, italien, la plus grande liberté était laissée aux novices.