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même temps la science et l'art du plaisir. C'est une observation qu'ont pu faire tous ceux qui ont beaucoup voyagé et beaucoup comparé. La ferveur de la foi et l'ardeur du plaisir marchent très souvent de front, et par la même raison l'incrédulité et l'indiiïérence pour le plaisir se tiennent par des liens intimes et mystérieux. Le P. Dalman, bénédictin espagnol, que j'ai connu plus tard à Solesmes, m'a raconté à ce propos des choses intéressantes et curieuses, qui confirmaient d'une manière sensible les observations que j'avais déjà faites. Pendant qu'il était prieur de son monastère, tous les dimanches après vêpres, il venait s'asseoir à la porte de l'église, pour assister aux danses des jeunes gens du village, et les retenir par sa présence dans les bornes de la modestie chrétienne. Dans ce pays si catholique où la foi a pénétré tous les rapports et tous les domaines de la vie de son influence salutaire, où les chefs-d'œuvre de l'art dramatique représentent les mystères de la religion et les vies des saints, où le poète dramatique le plus célèbre est un prêtre, la danse elle-même a pris un caractère sacré. Parmi les danses si nombreuses et si orio^inales de ce peuple, il en est une qui représente la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qui se danse vers la fin du carême. C'est le curé du village qui désigne lui-même les personnages ; et celui qui est chargé de représenter Jésus-Christ, de même que celle qui doit faire le personnage de la sainte Vierge, doivent cet honneur, non pas à leur habileté, mais à la réputation de piété dont ils jouissent dans la paroisse.
Pour en revenir à Strauss et à Lanner, ces deux hommes étaient, à Vienne, des personnages aussi célèbres et aussi considérables que plusieurs des archiducs. Le peuple les aimait parce qu'ils l'amn-
saiont, et les lionorait ])arc(' qu'ils ramusaient innocemment. Ciiacun les icfj^ardait [)resque comme ses amis, les saluait quand il les rencontrait dans la rue, ou, s'il n'osait se permettre ce témoignage de sympathie, se détournait du moins pour les regarder et disait à son voisin : c'est lui.
Le peuple do Vienne est un des plus aimables et dos plus spirituels fjue je connaisse. Il a une malice fine, gracieuse, de bon goût, qui plaît et fait rire sans blesser la charité. Cette qualité est entretenue par plusieurs théâtres populaires, dont le réj)ertoireest admirablement composé. Je ne pense pas que le ])euple d'aucune capitale ait un théâtre aussi choisi, des auteurs aussi remarquables et des acteurs aussi distingu(''s. Les pièces qu'on joue devant lui, et dans lesquelles il retrouve sa langue, son dialecte, ses usages, ses habitudes, la satire spirituelle et quelquefois mordante de ses di'fauts ou de ses vices, ces pièces traduites dans le beau langage seraient des chefs-d'œuvre. Presque toujours au fond des choses plaisantes qui excitent le rire, il y a des positions ou des sentences sérieuses, qui font rentrer l'âme en elle-même et qui lui rappellent le néant des plaisirs môme qu'elle goûte dans le moment. C'est là un caractère qui seml)lo inlit'ient à toutes les productions de l'art en Allemagne. Et sous ce rapport l'art possède une des qualités qui contribuent le plus à sa porfeclion : c'est d'oxj)rimor lidèlement la réalité. Car, dans la vie, le plaisir et la douleur, la joie etleslarmes se disputent le ca>ur de l'homme et se partagent les moments de son existence. Ce caractère m'a souvent frappé dans les compositions de Strauss et de Lanner, mais surtout du dernier. Au fond de ces notes si gaies, si h'gères, si capricieuses, on croit entendre comme; l'écho mystérieux d'uiu:; grande douleur. Les tons mineurs et
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plaintifs succèdent quelquefois d'une manière si inattendue aux tons majeurs et triomphants, que vous diriez presque une joie qui se brise, une larme venant tout à coup fermer un sourire qui commençait à s'épanouir.
Le peuplé de Vienne est traité comme une réunion de princes. Il est peu de villes où l'on ait fait plus pour lui ; il a trois théâtres, tandis que l'empereur et sa cour n'en ont que deux. Il a un jardin qui s'appelle le Jardin du Peuple, où on lui donne presque chaque jour pour quelques sols de la musique excellente. Il a un des parcs les plus magnifiques qui existent en Europe : le Prater. Là, il peut se promener dans des sentiers qui sont à lui, où il n'a point à craindre d'être éclaboussé par les carrosses des grands ou foulé aux pieds des chevaux. Car chaque catégorie y a son allée particulière : les équipages ont le milieu, les cavaliers la droite, les piétons la gauche. Il a des poètes à lui, des compositeurs et des musiciens à lui. Dès que le printemps commence, les glacis qui entourent la ville d'une pelouse délicieuse, plantée d'arbres, se remplissent, depuis cinq heures du matin jusqu'à dix heures du soir, d'une foule de promeneurs qui viennent prendre du lait ou boire de la bière près d'un orchestre toujours bien composé. Il a son empereur qui est à lui, qui parle sa langue, qui marche à pied comme lui, sans suite, sans rien qui annonce sa haute dignité, à qui il peut s'adresser sans intermédiaire deux fois par semaine, chez qui il peut se présenter en veste, en habit de travail, carie palais impérial est ouvert à tout le monde. La veste et la casquette y sont admises, et le dimanche chacun peut aller se promener dans les galeries et les appartements pour y attendre l'empereur et le voir passer, quand il se rend à l'église ou quand il revient. Aussi vous voyez sur tous les visages un air de fête et de
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conttnleiiieut. Vous im trouverez dans les iiies ni meadiants qui vous fatiguent, ni haillons «jui vous dégoûtent. La misère et la j>auvreté semblent bannies de cette ville, (jui est au milieu des provinces autrichiennes ce qu'était Rome autrefois pour le reste du monde : ime reine entourée d'esclaves, dont les tributs l'enrichissent, dont les sueurs et les fatigues entretiennent son abondance et sa prospérité. Vienne est comme la pépinière qui fournit à toutes les autres villes de l'Empire la plus grande partie de leurs employés. Ses habitants peuplent les bureaux des ministères ou des chancelleries de Milan, de Léopold et de i'rague. C'est une ville de proconsuls, car c'est là le nom qui convient à ces fonctionnaires qui vont administrer, au nom de l'empereur et à leur prolit, les provinces que lui ont conquises les armes ou les mariages de ses princes.
Mais je parle de toutes ces choses comme si elles étaient présentes, et je ne m'aperçois pas que j'écris cette page en 18i9, un an après cette révolution qui a dépouillé pour longtemps peut-être cette ville ingrate .de ses richesses, de sa prospérité et de sa gloire. Une révolution à ^'i('nno! Mais c'est à n'y pas croire! c'est un rêve ! Une révolution à Vienne! Mais pour qui ? Pour quoi ? Pour être plus heureux, pour avoir plus d'aisance, de bien-être, de jouissances ou de richesses ! Insensés, vous oubliez donc que vous êtes les souverains de quarante millions d'esclaves qui vont peut-être vous échapper, doubles bras travaillent pour vous, dont les travaux font affluer l'or dans vos maisons ! Ah ! vous justifiez bien cette parole de Moïse : « Le peu j de favori s'est engraissé, puis il s'est rt'volté. »
Qu'est-elle aujourd'hui, cette vilhî si florissante autrefois '.' Et quelle sera pour elle l'issue de la lutte dont elle a si imprudemment donné le signal! Il faut
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chercher plus haut les causes de cette révolution si inexplicable pour ceux qui s'arrêtent à la superiicie des choses, et qui ne savent pas que les nuages, où naît la foudre qui frappe les nations et les rois, sont forméspar ces exhalations queproduisent leurs vices et la corruption dont ils sont l'effet. Il était facile de prévoir que Dieu ne tarderait pas à venger sa gloire outragée et son Eglise foulée aux pieds, qu'il punirait dans sa colère ces évêques lâches et complaisants, qui, comme des chiens muets, ne savaient pas aboyer quand le loup menaçait le troupeau confié à leurs soins, et ces monastères dont l'opulence ne servait qu'à entretenir la mollesse et l'oisiveté et n'avait pas même assez d'attraits pour multiplier des vocations qui semblaient ne promettre que des jouissances sans imposer aucune privation. S'il est nécessaire qu'il y ait des scandales, comme le dit Jésus-Christ lui-même, il est bien permis de penser que les révolutions, qui sont des scandales politiques, sont nécessaires aussi quelquefois, pour purifier comme un orage l'atmosphère infecte d'une société corrompue. Une révolution était nécessaire en Autriche pour venger l'Eglise, pour punir ceux qui l'avaient persécutée et avilie, pour briser les liens qui Penchainaient comme une esclave à la puissance temporelle, pour retremper le clergé et les ordres religieux, et pour forcer tout le monde à lever les yeux vers le ciel et à reconnaître, dans les coups de sa justice, le Dieu qu'ils n'ont pas connu dans sa miséricorde.