‹ Souvenirs de jeunesse, 1828-1835Chapitre 33 sur 41 · LA VIE POPULAIRE A VIENNE · texte numérisé non relu

LA VIE POPULAIRE A VIENNE

quefois jusqu'à prêter ses temples et ses couvents pour les représentations qui devaient récréer le pauvre peuple après un travail pénible et soutenu. Elle avait agi avec tant de bonté, de condescendance et d'habileté à la fois, qu'elle était parvenue à s'emparer pour ainsi dire de tous les plaisirs, afin de les sanctilîer et de les empêcher de se corrompre, comme il arrive hélas ! si facilement, quand ils ne sont point assaisonnés par le sel de la religion. C'est à la porte de ses temples, sous les yeux de ses ministres, que ses enfants prenaient la récréation dont ils avaient besoin pour soulager leurs membres fatigués et varier un peu la triste uniformité de leur vie. Sa doctrine et les mystères de sa foi servaient de thèmes et de fond aux drames qui piquaient la curiosité, et dans lesquels ils trouvaient à la fois un aliment pour leur piété et une distraction agréable pour leur esprit. Le plaisir, loin de les éloigner de Dieu et du but suprême de leur vie, les y ramenait au contraire. Mais depuis l'époque funeste où le jansénisme a soustrait les mœurs et les habitudes de la vie à l'influence de l'Eglise, sous prétexte de les rappeler à la sévérité primitive du christianisme, un funeste malentendu s'est produit entre le peuple et l'Eglise. Les premiers ont voulu exclure celle-ci de leurs jeux et de leurs plaisirs, ils n'ont pas voulu l'avoir pour témoin de leurs délassements ; et le plaisir privé de l'arôme de la religion s'est bientôt gâté, et, une fois corrompu, il s'est tourné contre l'Eglise, qui, de son côté, a dû réprouver et frapper de ses anathèmes des plaisirs qui craignaient sa présence et flétrissaient les âmes en les amusant. Malheur aux hommes et aux peuples qui ne connaissent pas l'art de s'amuser, cet art qui est sans contredit l'un des plus importants de la vie, et sans lequel l'âme est obligée de chercher dans les vices, qui la flétrissent,

^42. A THAVHRS l'aF-I-EMAGNE

uiK' [vèvo nux travaux (jiii rcnnuient. Dût ma jti'oposition sembler un paradoxe, je ne craindrais j)as «rnrfirmer qu'après la science de la prière, la ))lus ni'cossaire jjeut-être est celle du [daisir. En elTet, à quoi vous servira-t-il do prier Dieu et d'obtenir de lui les grAces que vous lui demande/ dans l'oraison, si vous en perdez le fruit dans des amusements cou- ]»al»]es'.' l'nedes parties les plus impoi'tantes, mais en même temps les plus négli<^éos de l'éducation, c'estd'appreiidre à l'homme à s'amuser innocemment, d'une manière eonroi-me à sa natiire et à ses hautes destinées. Mais qui sait s'amuser aujourd'hui ? Où sont ces plaisirs innocents, gracieux, naïfs, chastes et francs que connaissaient si bien nos aïeux, et dans lesquels l'âme se livrait tout entière au présent, oubliant le passé et détournant ses regards de l'avenir? Où sont ces joies sincères et de bon aloioùtoutes les faculti's de l'homme semblaient s'épanouir, et versaient leurs parfums dans un rire large; et profond ? Le blasphème, les (juerelles, la calomnie, l'ivrognerie et le libertinage ont succédé à ces plaisirs du bon vieux temps ; et les amusements du peuj)le le cori-ompent, l'c-puisent et le ruinent à la fois.

Les peuples qui ont consoivé avec la religion une certaine innocence de mœurs, laquelle exclut non la laiblesso, mais la débauche, sont les seuls (|ui savent s'jimuser. Muiiich et Vienne olïrent sous ce rapport une notable dilTi-rcnco, non seulement avec Paiis et Londres, mais même avec Berlin. [jC carnaval de Rom<! et les réjouissances de Hyde-Pail< forment les deux extrêmes en ce point. |jà on s'amuse comnîe des enfants qui ne connaissent ni le pécln'', ni la douleur, ici comme des brutes qui ne connaissent ni le bien, ni la joie qui le suit. Dès qu'un homme ou un peuple a perdu la foi et l'innocence, il perd (mi

Page 1