ALFRED DE VIGNY
ment? Si tous les orgueilleux le pratiquaient ainsi, le monde monterait d'un degré vers toutes les dignités humaines. Et tout d'abord il faudrait supprimer l'orgueil dans les péchés capitaux. Il paraît qu'il y en a sept, pour moi je n'en connais que deux ou trois. Quoi qu'il en soit Alfred de Vigny était un orgueilleux de haute volée de par son esprit et de par sa plume. 11 en est au dix-neuvième siècle de plus bruyants que lui, mais combien peu sont de sa taille ! A peine trois ou quatre poètes : Lamartine, Hugo, Alfred de Musset, seuls le dépasseraient de quelques millimètres s'il voulait se mesurer avec eux. Oui, c'est une noble figure que nous devons saluer chapeau bas. Cet orgueilleux de noble maison a vécu dans les grandes idées sans jamais tomber dans les infiniment petits.
Et pourquoi n'admettrait-on pas, dans le même rayon, parmi les dieux de l'Olympe romantique, la sympathique figure du soldatpoète, du gentilhomme de lettres Alfred de Vi-
gny? N'a-til pas eu ses jours de triomphe et ses quarts d'heure de sublimilé? Faut-il donc le renfermer dans sa Tour d'ivoire, celui dont le génie avait pris pour épigraphe: Seul le si' lence est grand! N'a-t-il pas marqué l'histoire dans ses romans, comme Walter Scott? u'at-il pas, dîins son théâtre, réveillé la voix de Shakespeare? n'a-t-il pas, poète mystique, continué dans seâ poèmes la parole des prophètes? Figure à- jamais poétique, beau front habité par le rêve, bouche souriant sous l'amertume de la pensée, yeux bleus noyés dans l'idéal, chevelure blonde couronnant d'une auréole romanesque ce trouvère égaré dans le dix-neuvième siècle!
Louis Ralisbonne, l'ami tout fraternel d'Alfred de Vii^nv, devrait faire une conférence
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sur ce grand poète trop oublié : ni marbre, ni bronze pour ce génie superbe et ce cœur vaillant.
Et à propos de bronze et de marbre, Louis Ralisbonne m'écrit : « Un Anglais de passage à Paris m'a demandé sur quelle place se trouvait la statue d'Alfred de Viguy et quelle pièce de lui il pourrait voir jouer au Théâtre- Français. J'ai été confus.
« Alfred de Vigny a vécu pauvre et retiré entre sa mère et sa femme malades dont il fut le frère infirmier. Il mourut peu de temps après sa femme, en proie au terrible vaulour: le cancer.
» Vous savez que sous son apparence rigide et doucement altière, il disait : « La politesse » est une défense. » C'était un passionné. Eh bien! ce qui a remué les profondeurs de son cœur ardent, il l'a dit comme il a voulu le dire sous le voile divin de la poésie dans la Maison du Berger, dans les Colères de Samson et autres poèmes en vers immortels.
» Ne cherchez pas à enfoncer les portes de la Tour d'ivoire. Ouvrez-en, cher ami, la porte avec douceur et montrez le poète travaillant comme on prie la nuit, surtout cherchant avec ferveur dans les étoiles, comme Jil Chatterton, le chemin que montre le doigt du Seigneur. »
Voilà l'éloquence de l'amitié ; mais sous prétexte qu'il ne faut pas enfoncer la porte d'ivoire, Une faut pas non plus couvrir d'un voile plus ou moins transparent les actions d'un homme doué de grands sentiments; ne cachons que ceux qui ont mal mené leur existence. Ce sont précisément des hommes comme Alfred de Vigny qu'il faut donner en exemple.