‹ Souvenirs de jeunesse, 1830-1850Chapitre 15 sur 17 · ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

ALFRED DE VIGNY

Quand je voulus reprendre Chatterton du. Théâtre-Français, Alfred de Vigny ne trouva bien ni les acteurs, ni les actrices, parce que son idéal n'était plus de la comédie: madame Dorval venait de mourir.

Alfred de Vigny fut un romanesque charmant. Il fut toujours l'amoureux plutôt que l'amant. Marie Dorval me disait: « Quand je suis avec Alfred de Vigny, j'ai toujours peur de m'envoler. Je l'ai recommandé à l'aéro- I. 26

naute Nadar pour son prochain voyage dans le ciel. »

Madame Dorval, qui se métamorphosait pour chacun de ses rôles et qui s'enchevêtrait dans les passions les plus terrestres, aimait à faire ses ascensions dans l'idéal, tantôt avec Alfred de Vigny, tantôt avec Jules Sandeau qui lui-même était un rêveur à perte de vue. On ne la couvrait pas d'or, ni chez l'un, ni chez l'autre: Alfred de Vigny, qui devait devenir riche un jour, avait juste de quoi payer les hommes de loi, qui, à Paiis et à Londres, le représentaient pour un grand héritage; mais* ô justice railleuse 1 Alfred de Vigny ne gagna son procès qu'un quart de siècle après sa mort. Sandeau, qui venait de se marier avec une charmante créature sans dot, ne donnait à Marie Dorval que les miettes de la table. Et ce n'était pas son mari, le critique Merle, qui pouvait la secourir, lui qui' vivait de Pair du temps, selon son expression.

Celte grande actrice qui mourait à la peine

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n'a jamais eu d'argent; aussi, pour oraison funèbre elle avait à peine fermé les yeux que les huissiers venaient saisir son mobilier.

Madame Dorval non plus qu'Alfred de Vigny ne criaient pas misère, tant il vivaient tous les deux dcins le septième ciel. Aussi le poète voulait-il toujours paraître un comte millionnaire, il se croyait déjà dans l'Empyrée. Il prenait souvent la solennelle désinvolture d'un dieu. On ne le surprit jamais terre à terre ni dans ses inspirations, ni dans ses amours ; il métamorphosait sa femme et ses maîtresses en archi-déesses de l'Olympe. Jamais l'aristocratie de race ni l'aristocratie littéraire ne s'élevèrent à un tel diapason. Il est vrai que le comte Alfred de Vigny demeurait alors au cinquième étage, presque au septième ciel.

J'allais le voir en voisin au temps où je dirigeais le Théâtre-Français. Avec moi comme avec tout le monde, iljouait du grand seigneur par un orgueil hors de sai.^on. Il n'avait dans son service qu'une cuisinière de second ordre

qui semblait dressée pour la scène. Par exemple, quand je sonnais à la porte de son petit appartement rue des Écuries-d'Artois, au coup de sonnette je l'entendais dire très haut: « Jean, allez donc ouvrir la porte. «

Comme il n'y avait pas de Jean et que la cuisinière torchonnait, il ouvrait lui-même en disant : « Ce valet de chambre est à mettre à la porte, il n'est jamais là. »

Et très gravement il me faisait les honneurs de son petit salon sans perdre un pouce de sa taille héraldique. Après une causerie où il était toujours charmant, d'ailleurs, il appelait encore Jean pour me reconduire: même jeu, vrai jeu de théâtre.

Qui donc oserait reprocher à Alfred de Vigny le péché d'orgueil qu'il pratiquait vaillam-

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