‹ Souvenirs de jeunesse, 1830-1850Chapitre 7 sur 17 · LE SALON · texte numérisé non relu

LE SALON

En ce temps-là, il y a près d'un demi-siècle, l'esprit de Paris était gouverné dans les salons par des femmes incomparables : la comtesse de Castellane, la princesse Mathilde, la comtesse Le Hon, madame de Girardin, mademoiselle Rachel, quelques autres, dignes de survivre dans le souvenir impérissable de la

beauté dans l'art et de l'esprit avant la lettre. C'était un vrai plaisir de franchir le seuil de ces salons, toujours fermés aux non-valeurs, toujours ouverts aux grands artistes, aux grands poètes, aux grands mondains.

Les salons de la comtesse de Castellane étaient souvent transformés en théâtre. On jugeait qu'une vraie fée présidait là aux plaisirs des autres. La comtesse de Castellane avait conservé les traditions de ces grands seigneurs du dix-huitième siècle, qui ne faisaient jamais bâtir un château, ni un hôtel, sans s'inquiéter de la èalle de spectacle. Le théâtre Castellane était un vrai théâtre, presque pareil au théâtre du Palais-Royal.

Chez la charmante comtesse, les comédies étaient représentées devant un parterre de grands seigneurs et de duchesses. Le 25 mars 185î, à la représentation de la Comédie à la fenêtre, il n'y eut pas moins de trois cents spectateurs, et quels spectateurs! Louis XIV, quand il donnait la co-

médie à Versailles ou à Fontainebleau, n'avait pas assurément un meilleur public. En effet, on y remarquait les infants d'Espagne, la princesse Mathilde, le duc et la duchesse de Blacas, le prince de Broglie, le duc de Castries, la pi-incesse de Chimay,' le duc de Grillon, la duchesse de Grammont, le comte de Clermont-Tonnerre, le vicomte de la Tourdu-Piu, le duc et la duchesse de Doudeauville, le comte et la comtesse Sosthène de La Rochefoucauld, le duc de Fitz-James, la duchesse de Dino, le duc de Richelieu, le duc et la duchesse de Valentinois, le duc et la duchesse de Mortemart, le duc et la duchesse de Noailles, le comte et la comtesse Pozzo di Bûrgo, la comtesse de Sainte-Aldegonde, le marquis et la marquise de Jumilhac, le comte et la comtesse de Talleyrand, la baronne de Rothschild, le prince Poniatowski, le marquis de Barbentane, la duchesse de Vicence, le marquis de Fénelon, la marquise de Las- Marismas, le comte Apponi, la duchesse d'Is-

trje; et les homines politiques et littéraires qui faisaient la pluie et le beau temps dans la France contemporaine : les deux Dumas, Victor Hugo, Alfred de Musset, Théophile Gautier, Jules Janin, le duc de Morny, le prince Murât, Edouard Houssaye, Albéric Second, Eugène Delacroix, Robert Fleury, Hébert, le prince Napoléon, Morny. N'oublions pas M. Auber, qui avait donné un joli motif pour l'orchestration invisible de la Comédie à la fenêtre.

Théophile Gautier a dit dans son feuilleton de la Presse du 28 mars 1851 :

« C'était, ce soir-là, une vraie première représentation, et non pas la représentation d'un proverbe fait pour être joué entre deux paravents : c'était une vraie comédie avec un vrai décor; vous allez en juger : la Coviédie à la fenêtre, c'est le titre de la pièce. En effet, tout se passe à la fenêtre. Le théâtre représente une maison vue du dehors à l'étage du balcon et à l'étage des

mansardes; le balcon est divisé par un mur mitoyen bâti avec des rosiers et des orangers; d'un côté du mur, il y a une dame; de l'autre côté, il y a un monsieur. Comment peut-il en être autrement? Au-dessus de la dame, à une des fenêtres du toit, il y a un étudiant qui étudie sa voisine. A l'autre fenêtre, au-dessus du monsieur, il y a une jeune fille qui brode des manchettes et que je peindrai d'un seul mot, en disant qu'elle s'appelle Rosine.

» Quand la toile se lève, l'étudiant se penche au-dessus du balcon et cueille au mur mitoyen des roses avec une pincette. — Voilà, dit-il, mon bouquet pour Rosine.

» Et Rosine, en fille bien apprise, se montre à la fenêtre.

— » Ah! le beau soleil, comme cela réjouit le cœur : il me semble que le mien joue du violon !

» Exclamation de l'étudiant :

— » Qu'elle est jolie, avec, ses cheveux en I. 10

révolte! Ma voisine, voulez-vous des roses? » Les femmes prennent ce qu'on leur donne, et les femmes ne donnent que ce qu'on leur prend.

— )) Qu'est-ce que vous répondez à mon billet doux?

» Je ne l'ai pas lu.

— » Cela ne vous dispense pas d'y répondre.

« Rassurez-vous, votre billet est bien placé, je l'ai mis là.

)) Et Rosine indique délicatement son sein.

— » Alors, dit l'étudiant, c'est un billet sous seing-privé.

— » Vous n'êtes pas sérieux. Vous ne m'aimez pas.

— » Je vous aime comme les Normands aiment les procès et comme les sculpteurs aiment le marbre.

■ — » Et moi, je vous aime comme le vent aime les girouettes.

— » Je vous aime, Rosine; mais, à votre

fenêtre, je ne vous vois qu'en buste, et je voudrais bien qu'il me fût permis d'aller fumer mon cigare à vos pieds. »

Voilà comment s'ouvre la première scène.

« Tout cela est très spirituel et très inattendu », dit Théophile Gautier.

Nous passons par-dessus toute la seconde partie, où la passion prend la place de l'esprit.

« Nous espérons, d'ailleurs, revoir bier.tôt, ajoute le critique, la Comédie à la fenêtre, car cette pièce appartient désormais au répertoire de l'esprit français; mais où serat-elle jouée comme elle Ta été, au théâtre Caslellane, par Brindeau et Got, mesdames Judith et Fix? Quel meilleur éloge pour ces quatre charmants comédiens, que de citer leurs noms ! »

Ce rêve de Théophile Gautier ne fut pas réalisé. La représentation avait fait beaucoup de bruit. L'empereur me dit qu'il voulait voir jouer la pièce au Théâtre-Français, avec les

mêmes acteurs. Je fis remarquer à l'empereur qu'étant directeur du Théâtre-Français, je ne pouvais pas y faire jouer une pièce de moi; mais l'empereur insista à ce point que j'assemblai le comité de lecture qui décida tout d'une voix qu'il fallait jouer la pièce.

On peignit les décors. C'est alors que mes ennemis prirent la parole et me promirent une bordée de sifHets à chaque scène.

On sifflait beaucoup en ce temps-là. Les sifflets ne me faisaient pas peur, mais j'aurais été désolé que les acteurs en eussent leur part.

Pendant une période, ce fut un rude métier que celui d'apaiser le parterre en révolte, parce qu'on avait voulu supprimer la claque. Augier, Ponsard, Mérimée, Sandeau et plusieurs autres furent siffles, témoin Diane, une belle comédie d'Augier et de Sandeau, qui tomba le premier soir sous les sifflets; témoin aussi les Entractes de la Comédie de Molière, par Alexandre Dumas, et le Carrosse

du Saint-Sacrement, de Mérimée. En un mot, il y avait des sifïleurs à tout propos.

Brindeau et Maillart ne voulaient pas qu'on sifflât de belles choses; ils promirent de souffleter toute la série d'imbéciles qui voulaient faire la loi sur la première scène française, sifflant, de-ci, de-là, les comédiens comme les auteurs. C'est alors qu'un soir Brindeau administra une gifle, qui eut un grand retentissement, à un jeune chenapan chassé de la claque avec un de ses pareils. Ce soufflet calma les esprits rebelles.

Brindeau était quelquefois difficile à vivre. Un soir, il rencontre un chroniqueur au café de la Régence.

— Dis donc, gamin, on me dit que tu as mal parlé de moi dans une de tes feuilles de chou.

— Avec plaisir, dit le chroniqueur en riant. Sur ce mot, Brindeau le soufflette.

— Avec plaisir, dit, à son tour, le comédien, éclatant de rire.

Le jeune journaliste raconta lui-même la scène dans le Figaro, comme si Brindeau lui eût ainsi donné un titre de noblesse.

Parmi les femmes qui se disputaient la couronne de la mode, il y eut alors une femme bruyamment spirituelle qui disait : « J'ai de l'esprit pour deux. « Cette femme, c'était la comtesse Le Hon ; elle avait de l'esprit pour elle et pour son mari, un petit ambassadeur qui laissait dire et qui laissait faire, mais qui n'était pas si bête que cela. L'ambassadrice, elle aussi, donnait la comédie dans ses salons, sans parler de la comédie intime. Son hôtel aux Champs-Elysées est encore debout, et il abrite toujours celui du duc de Morny, surnommé par antiphrase : « La niche à Fidèle. »

Ma première invitation chez la comtesse Le

Hon me fit autant de plaisir que ma stalle d'orchestre à la première représentation de Lucrèce Borgia. La comtesse était une grande metteuse en scène, avec Tamour du faste et du théâtre. Tout salon parisien est un théâtre. Seulement, il faut avoir ses acteurs et connaître son public; ne pas allumer les chandelles ni trop toi, ni trop tard ; frapper les trois coups quand c'est l'heure ; ne pas donner trop souvent la même comédie; finir la représentation quand on s'amuse encore.

L'iiomme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.

Dans ce beau vers, Lamartine a mis toute sa philosophie spiritualiste. En ce drame inouï des destinées humaines qui semble écrit par Eschyle ou par Shakespeare, quelle merveilleuse entrée en scène ces grandes figures qui s'appellent Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Lamennais, Dumas, Musset, Michelet, Ingres, Delacroix, Pradier, Rude I C'était le renouvelleaient de la poésie et de l'art. Il ne

resta debout des anciennes renommées que celles consacrées par le génie : Corneille, Molière, Racine et Voltaire, non pas le Voltaire des tragédies, mais le Voltaire qui avait créé la langue des idées.

Lamartine fut un maître souverain parce qu'il dora les âmes que l'athéisme révolutionnaire avait appauvries. On peut même dire .qu'il refît les âmes d'une génération, en rouvrant ]es horizons d'un idéal religieux, créant ainsi une muse nouvelle : la Rêverie ; muse mélancolique, revêtue de la robe étoilée de la Nuit. Oui, celui-là refit les âmes à son image. Il était beau, de la beauté grecque et française. Loin de jeter des pierres au Ciel, comme tant de poètes de son temps, il élevait à Dieu le grand autel des inspirations chrétiennes.

On semble douter aujourd'hui de l'influence salutaire de Lamartine sur son temps. Comme le dieu Apollon, il promena partout le char du Soleil sur les cœurs nocturnes qui avaient

désappris l'espérance. Les femmes surtout furent prises à ce magicien de la pensée.

Ce fut devers lui des adorations inouïes, les cœurs battaient à ses battements de cœur ; c'était plus qu'un poète : c'était un Messie. Les femmes romantiques s'épuisaient en œillades idolâtres, sa poésie avait le pouvoir d'élever toutes les âmes vers l'infini. On se consolait de la vie terre-à-terre par la vie supernaturelle. Chaque vers du poète nous emportait dans son vol ; aussi vivait-on bien moins chez soi que dans les astres. On ne songeait pas, comme aujourd'hui, à enfouir des trésors dans son intérieur, à faire un musée de sa maison, comme si on dût y vivre cent ans. L'ameublement lui-même faisait pilié à voir. On était à cent mille lieues de la chinoiserie et du japonisme. Ni tapis de Smyrne, ni tapisseries des Gobelins. A quoi bon, puisque l'esprit était toujours dehors?

Ce fut la force du génie de Lamartine d'emporter ses contemporains dans les voyages

aériens. C'étaient les vrais voyages à travers l'impossible. Aussi qui ne courait alors à la recherche de l'absolu?

Lamartine a provoqué des admirations passionnées, des enthousiasmes inouïs. Dans les fêtes dominicales qu'il donnait en son hôtel de la rue de l'Université, on venait des cinq parties du monde lui apporter la myrthe et l'encens. On lui parlait comme à un Dieu, et il trouvait cela tout naturel, et parmi tous les assistants il ne se trouvait pas un seul sceptique pour protester par un sourire, tant c'était l'esprit du moment. Chez tes lamartiniens et surtout chez les lamartiniennes, c'était à qui serait le plus exalté.

Combien de grands jours a eus Lamartine, en son règne d'un quart de siècle? On n'a pas oublié les ovations à son éloquence de tribun. Un grand jour, entre tous, fut celui où, comme Jésus apaisant les flots, il domina, par ses paroles d'or, cent mille hommes en révolte, après avoir dominé par la hauteur de sa poli-

tique les rois inquiets et menaçants. Un grand jour encore quand parut VHistoire des Girondins, toute une Iliade que contresignerait Homère tant la noblesse des idées y est surélevée par le prestige du style.

On a cru le frapper par un mot ; « prose poétique ». La justice eût été de dire que c'était la prose d'un poète.

Apres les grands jours, les mauvais jours sont venus. On a dit que ce n'était plus un homme, quand il fut tombé du pouvoir. Il ne tomba pas. Il se retrouva Lamartine. Mais, en ce temps-là, quand on tombait du pouvoir, on tombait pauvre. Lamartine avait tout sacrifié à ses rêves humanitaires. Il ne retrouva rien de sa fortune passée. Ce ne fut pas Homère mendiant ; ce fut Lamartine, ne vivant que de sa plume, mais toujours fastueux, toujours faisant la part des pauvres.

La belle destinée de Lamartiae l'abandonna à sa chute du pouvoir. Il perdit tout. Ses meilleurs amis se consolèrent, trouvant qu'il avait été jusque là trop heureux. L'homme est ainsi fait qu'il n'aime pas Thomme de génie s'il est heureux. C'est ce qui explique son adoration pour Molière trahi par sa femme, pour Corneille raccommodant ses chausses, pour La Fontaine pauvre recueilli par madame de la Sablière. Il s'éloigne déjà de Racine, parce que Racine est familier de la Cour ; il ne le plaint pas si l'ami de madame de Maintenon meurt d'un mauvais regard de Louis XIV. Il aime Homère mendiant, Shakespeare misérable, Camoëns mourant de faim et le Tasse mourant de folie. Il aime Voltaire exilé et Victor Hugo proscrit. Il aime Alfred de Musset

se consolant de l'amour par les ivresses de l'esprit. Il aime Alexandre Dumas, ne refusant d'argent à personne, hormis à ses créanciers et à lui-même. Il aime André Gliénier, qui meurt sur la guillotine ; mais il ne salue pas son frère, un autre grand poète, parce qu'il n'a pas été guillotiné. En un mot, il faut à tout homme de génie une légende de misère et de malheur. « Comment ! tu t'avises de faire un chef-d'œuvre avec un cœur content ? Tu t'avises d'être riche et gai en face de ton lecteur, qui te lit pour se consoler de n'avoir ni la gaieté ni l'argent? Dépêche-toi de mourir de mort violente ou, tout au moins, d'aller à l'hôpital ! » Lamartine, mourant à la peine avec ses châteaux, n'a jamais pris que pour un jour le cœur du peuple : le 24 février, en allant à l'Hôtel de Ville ; mais, quand il en revint, son royaume politique n'était déjà plus de ce monde.

L'homme fait l'homme à son image corporelle, mais jamais à l'image de son esprit. Ne semble-t-il pas que la création de l'esprit vienne de plus haut? On ne s'étonne pas d'étudier les races idéales comme les races palpables. Lamartine est de la lignée de Pindare. On peut dire aussi qu'il est frère de Chateaubriand. Jusqu'à lui la France avait eu des lyriques académiques : ils se sont évanouis devant sa Muse radieuse, comme les étoiles devant l'aurore. Il a été sublime dans son vol ; mais, le malheur de son origine, c'est qu'il était condamné à ne jamais marcher sur la terre, sinon comme un rayon qui passe. Ah ! s'il avait eu un ami pour arrêter les chevaux d'Apollon et les ramener, çà et là, dans le chemin des mortels ! mais ce n'était pas le temps :

Chateaubriand avait marqué, pour lui et les siens, les routes azurées. Lamartine ne fut donc pas maître de lui dans ses emportements ; plus d'une fois il se pencha sur le monde réel et voulut s'y acclimater, mais l'inspiration l'en détachait bientôt; il ne voyait plus la vérité qu'à travers les brumes argentées du matin, les arcs-en-ciel de l'orage, les empourprements du soleil couchant. Aussi était-il inoins un homme qu'un poète. Le Sinai était son Olympe. Il pouvait dire, chaque fois qu'il remontait aux cimes rayonnantes : « J'ai la nostalgie du ciel. » C'a été aussi le ciel de Mahomet, avec des houris virginales.

Moins humain que divin, Lamatine fut le poète adoré de toute une période. Il y a toujours eu en France un homme qui est l'homme de tout le monde. Lamartine le fut pendant un quart de siècle. Sous Louis-Philippe, aux premières années du règne, ainsi que pendant les dernières années de celui de Charles X, il fut le vrai souverain comme le fut Voltaire

SOUS Louis XV. Ces souverains-là tombent du trône aussi bien que les autres ; mais ils ne perdent pas leur couronne immortelle. Nul n'entend, aujourd'hui, les lointains échos des vaines discussions politiques, tandis que les livres, je veux dire les âmes de Lamartine, de Victor Hugo, d'Alfred de Musset, de Michelet, parlent haut à des millions de lecteurs, et s'imposent dans toutes les conversations.

Le dix-neuvième siècle aura bien mérité de la patrie parce qu'il aura aimé la gloire, parce qu'on lira son histoire sur l'Arc de Triomphe dans les musées et dans les bibliothèques, partout où domine l'esprit.

En lisant Chateaubriand, Lamartine disait : « La facilité est la grâce du génie. » Chateaubriand en disait autant de Lamartine. Au-

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jourd'hui, quelques dédaigneux de Lamartine voudraient faire croire que sa facilité est un signe de faiblesse. Ils voudraient que le poète se fût enfermé dans l'antre de Vulcain pour battre et rebattre le fer. Ils oublient que c'est Apollon qui conduit allègrement les muses. A cbacun selon ses œuvres. Les inspirés font jaillir les vers comme des flècbes d'or; les acharnés au travail écoutent Boileau qui repolit ses vers même quand il n'y a rien dans ses vers.

Quelle merveilleuse source d'eau vive que le génie de Lamartine, soit qu'il fût à la tribune, ministre des idées, soit qu'il improvisât de la prose ou des vers.

Quand il écrivit l'histoire des Girondins, je lui donnai des lettres de Condorcet, qui était cousin de mon grand-père. Il me retint, un matin, à déjeuner avec lui. En attendant, nous causâmes devant le feu. Il prit une vingtaine de feuilles de papier sur ses genoux et il'se mit à écrire, sans pour cela cesser de

parler ou de m'écouter. Il était de ceux qui, comme Richelieu et Napoléon, peuvent faire deux choses à la fois.

— Que faites-vous là? lui demandai-je en le voyant à sa dixième feuille, où il jetait rapidement sa belle écriture.

— Eh bien ! j'écris un chapitre des Girondins.

Je n'en revenais pas, car nous ne parlions pas du tout de la Révolution.

Quand on vint nous avertir pour le déjeuner, Pelletan, qui corrigeait les épreuves de Lamartine, entra et lui dit que l'imprimeur attendait.

— Qu'il aille au diable ! Je ne puis lui donner, aujourd'hui, que vingt-cinq pages !

Rien que vingt-cinq pages ! Et vingt-cinq pages que je relis souvent.

Les documents ne lui manquaient pas pour les Girondins. Il en avait de toutes mains. Mais il se contentait de les feuilleter au hasard des trouvailles, ce qui ne l'èmpeche pas d'être

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encore aujourd'hui, non pas pour les chercheurs de petites bêtes, mais pour les esprits supérieurs, le premier historien de la Révolution.

En lisant ce beau livre, beaucoup se sont dit : « C'est éclatant, mais c'est du strass. » Oui, c'est éclatant, et c'est du diamant.

Madame de Lamartine avait un salon. — Un thé froid. — Il fallait s'y nourrir de ses aquarelles et des stances du poète. Aussi c'était chez lui que Lamartine jetait ce cri légendaire : La France s'ennuie !

On disait de Saint-Just qu'il portait sa tête comme un Saint-Sacrement : Lamartine portait la sienne comme un tabernacle. Eh bien ! oui, le tabernacle des grandes pensées et des beaux sentiments. Ce qui ne l'empêchait pas

de crier à tout propos : « Mille 'tonnerres de nom d'un diable ! » Ce grand homme qui parlait comme Moïse et comme Platon jurait quelquefois comme un chiffonnier.

On a dit qu'en entrant chez Lamartine on croyait marcher sur des nuages. C'est qu'on ne se sentait pas chez un simple mortel. S'il y avait de l'Olympe chez Victor Hugo, il y avait du septième ciel chez Lamartine. Oui, on franchissait son seuil dans la symphonie des Méditations et des Recueillements, on avait toujours peur de faire la Chute d'un ange.

Rien n'était moins poétique que Lamartine chez lui, jouant l'homme politique et parlant de ses vers comme de futilités féminines. Chez lui, il n'habillait pas mieux sa pensée que son corps; ayant l'horreur de l'argent, il n'était préoccupé que de la question d'argent. Je ne parle pas ici de ses grandes heures où les beaux vers lui tombaient des lèvres. Quand il y avait en lui du dieu et de l'apôtre, il était sublime ; mais l'homme retombé n'était plus

un grand homme. Le premier venu, quelque peu doué d'esprit et de raison, le battait dans la causerie, à moins qu'il ne fût pris d'une inspiration soudaine ; mais alors c'était le dieu qui réapparaissait.

Par malheur, il n'y a pas de portrait du dieu Lamartine. C'est qu'il ne s'est pas trouvé un grand artiste pour saisir l'heure et le moment. Son portrait par Decaisne manquait de tout. Il était, d'ailleurs, en harmonie avec l'ameublement de cet intérieur notarial : partout, de pur acajou, dans la forme la plus discordante. «: N'est-ce pas, disait-il, que ma chambre est la cellule d'un cénobite ? » Je me demandais comment il pouvait cueillir une pensée et trouver un vers sur ce prosaïque bureau à asiers ? Mais il avait d'autres inspirateurs, tout un bataillon de chiens et toute une tribu d'oiseaux. Il me fit un jour l'honneur de me présenter à sa perruche, une babillarde sempiternelle, qui n'avait jamais fini de lui conter ses histoires.

Le salon du grand poète eût été littéraire, • s'il n'eût été politique ; mais la poésie et l'art s'enfuyaient, tout effarouchés, devant ces hommes qui s'imaginaient qu'on fait une nation à son image, quand on n'a pas d'image. M. de Lamartine, tout grand qu'il fût, coupait ses ailes dé poète pour les mettre dans la poche de M. Odilon Barrot, de M. Anselme Petetin, de M. Victor Considérant. Si David d'Angers venait chez lui, c'était comme homme politique.

Les samedis politiques finirent par l'ennuyer lui-même. Madame de Lamartine invita quelques femmes et quelques hommes et quelques artistes à venir le dimanche, mais ce fut encore la politique qui prit le pas. La société française ne voulait pas qu'on la sauvât, même chez Lamartine. Et, pourtant le grand poète enviait la royauté d e madame Récamier, qui avait sauvé la société parisienne dans son salon, comme Noé sauva le monde dans son arche. En ce temps-là, où il n'y avait plus de

sceptre, elle releva le sceptre idéal de l'esprit. Il est vrai que, dans ses mains, c'étaitle sceptre de la beauté — de sa beauté. — Madame de Slaël disait : « Cette femme, dont le caractère est exprimé par sa beauté même. »

Un jour, je suis allé serrer la main à Lamartine, rue de la Ville-l'E vêque, dans ce triste rezde-chaussée, qui me sembla le vestibule de son tombeau. Je n'ai plus trouvé que l'ombre de Lamartine. Cette grande lumière, s'était obscurcie; chaque jour éteignait un rayon, la nuit éternelle tombait sur ce beau front. Il restait à son intelligence un seul sillon demilumineux qui lui permettait de penser encore, mais c'est en vain qu'il voulait soulever les nuées des horizons. La mort était là, déjà implacable avant de frapper. Il ne me dit presque rien, mais que son silence était éloquent ! Je retrouvai la bonté dans son regard, la bonté, la dernière vertu de cette grande âme. Quand je sortis, je fus frappé au cœur d'avoir vu l'humanité soumise à ses déchéances I. 12

jusque dans ses représentants les plus glorieux. Je pleurai dans Lamartine un des sept grands hommes du siècle.

On ne saurait trop conseiller aux hommes de génie qui ne veulent pas mourir dans la solitude absolue, après les coups de soleil de la renommée, d'avoir toujours aux heures fatales de la désolation et de la mort un ange, sous la figure d'une femme, pour veiller à leur ' chevet, comme cette douce et charmante Valentine de Cessia. Elle faisait croire à Lamartine, quand le grand poète se survivait, que ses beaux vers étaient, comme toujours, sur toutes les lèvres. Quand Lamartine lui demandait de lui lire quelque chose, n'importe quoi, à lui, qui ne comprenait plus bien, elle ne manquait pas de lui lire des pages de Lamartine, prose ou poésie.

Il ne savait plus bien si c'était du Lamartine ou du Pindare. J'ai assisté à une de ces lectures, c'était navrant. Mais pour lui le silence était plus désolant encore. Était-il

bien sûr de n'être pas dans le tombeau. Fragilité de tout ce qui est humain et même de tout ce qui est divin dans l'homme. Combien d'autres grands esprits ne se sont pas reconnus à l'heure de la mort. Mais encore un m,ot sur l'intérieur de Lamartine.

Où était le beau temps où le vrai tout-Paris rayonnait dans ses salons, rue de l'Université? De 1835 à 1848, ce fut la gloire sans nuages.

Madame de Lamartine présidait, et mademoiselle Valenline de Cessia effaçait quelque peu la présidente.

Il me rappelle une scène qui témoigne de l'adoration des femmes pour Lamartine et de la grâce onctueuse de sa nièce :

Une jeune Anglaise francisée, très francisée, mais peut-être trop enthousiaste, arrive dans le salon où se trouvait le grand maître. Elle avait un bouquet à la main; elle se jette à genoux devant lui, en effeuillant les roses à ses pieds, et d'une voix haute, sans trop

d'accent anglais, elle prononce ces paroles :

— Franklin disait à Voltaire : « Dieu et la liberté! » moi je dis : « Dieu et Lamartine! »

Et, après ces belles paroles, voilà la dame qui s'effondre et s'évanouit devant le poète.

Mademoiselle Valentine de Cessia, avec une tendresse de sœur, la prend dans ses bras, la caresse et lui fait respirer des sels.

Ce spectacle fut charmant, surtout quand l'Anglaise fanatique revint à elle. Les deux jeunes filles s'embrassèrent avec une effusion toute familiale. Lamartine, qui avait le droit d'être solennel après les paroles qu'il venait d'entendre, verse un pleur. A ce moment, j'ai cru que tout le monde allait s'embrasser.

Quelques dames embrassèrent Lamartine.

Suis-je bien sûr de ne pas avoir embrassé madame de Girardin pendant que Girardin appuyait sa voisine sur son cœur?

Comme toutes les grandes âmes, la nièce de Lamartine fut douce envers la mort. D'ailleurs, cette contemplative fut toujours la meilfeure des femmes. Elle veillait sur la toute petite fortune qui restait au poète sans jamais se fâcher, quoique les chiffres aient toujours appelé le combat, comme a dit un philosophe. Elle avait hérité de son oncle le droit d'asile dans le chalet de la Muette. Quand on lui dit que la Ville de Paris désirait reprendre son chalet, elle obéit à ce désir, en acceptant une rente viagère qu'elle aurait pu exiger plus généreuse, puisque ses années ne lui donnaient pas l'espoir de vivre longtemps.

Cette bonne et gracieuse] créature, •^dont le nom restera dans l'histoire des lettres, avait

sacrifié sa vie à ce pauvre Lamartine tant abandonné en ses dernières années. Je ne sais rien de plus triste que la vie douloureuse du grand poète mourant tous les jours un peu. Cet amoureux de la lumière s'ensevelissait lentement en se demandant si c'était bien lui qui survivait au grand Lamartine des jours rayonnants. Sa nièce, qu'il adorait en mémoire de sa fille morte à seize ans, voulait dans sa bonté inépuisable qu'il crût encore à sa royauté de poète. Bien des fois en lui lisant un journal, elle improvisait un éloge rapide du grand oublié.

Bien mieux, comme il y avait en elle l'étolfe d'une Muse, il lui arrivait de lire à Lamartine des odes rimées par elle, qu'elle attribuait à quelque poète célèbre d'aujourd'hui.

Saluons donc d'un adieu bien sympathique cette belle âme qui n'a vécu que pour consoler et qui est morte en interdisant d'envoyer toute lettre d'invitation ou de faire-part. Quand Valenline de Cessia entrera dans la cha-

pelle funéraire de Saint-Point, Lamartine tressaillera dans son marbre et lui dira : « Toi, toujours toi, dans la mort comme dans la vie ! » .

En ce temps-là, les illustres de la littérature accueillaieut fraternellement les nouveaux venus. Quand je publiai les Sentiers perdus, Edouard L'Hote, le poète des Primevères, qui était presque célèbre, me conseilla d'envoyer mon premier volume à Chateaubriand, à Lamartine, à Hugo, à Dumas, à Alfred de Musset et à Alfred de Vigny. J'avais dit à Edouard L'Hote que c'était du temps de perdu, puisque les illustres poètes ne le liraient pas ; aussi je fus bien surpris quand je reçus cinq lettres de félicitations. Je donne ici ces pré-

deux autographes, non pas, comme on pour-, rait le croire, par vanité, mais pour montrer l'esprit du temps et l'esprit de chacun des grands hommes qui répondaient si galamment à mon appel.

« Mon cher poète, m'écrivait Dumas, j'ai respiré l'air vif dans vos sentiers. Venez donc causer avec moi. «

La seconde lettre était de Chateaubriand :

« Vous entrez dans la vie littéraire à l'heure où je m'en vais, mais je n'oublierai pas que vous êtes le poète de la muse éternelle qui s'appelle la Nature. »

Le troisième autographe fut une cordiale poignée de main d'Alfred de Musset, que je rencontrai à la Revue de Paris. C'était le premier pas d'une amitié qui a dépassé le tombeau.

Le quatrième autographe, plus charaiant encore, était d'Alfred de Vigny :

« Je viens de lire vos poésies.

»I1 m'a semblé que je respirais la bonne odeur de la terre fertile après les douces ondées » :

Fragrands the fertile earlh after soft showei''^.

comme a dit un grand poète anglais. ■

» Vous dire tout ce qui me charme dans vos poésies me serait impossible ici; mais vous verrez à des marques nombreuses combien de fois je me suis arrêté, en errant dans vos bois. .Je retournerai, .comme vous, m'asseoir dans les mêmes sentiers. »

Victor Hugo, au bout de huit jours, ne m'avait pas répondu, lui qui répondait à tout le monde sans jamais se faire attendre. Enfin, il m'écrivit ces mots, qui me désespérèrent, car je les pris à rebours, croyant qu'il se moquait

de moi. Et pourtant, j'avais mis dans son exemplaire un sonnet tout à sa gloire.

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