A VICTOR HUGO
Ton génie est la cime aux éblouissements, La nature sourit à tes apotliéoses, La vigne et la forêt, en leurs métanaorphoses, Se traduisent tes vers et content tes romans.
Ton génie est la source où boivent les amants Courant par les jardins tout allumés de roses, S'enivrant du parfum des fleurs blanches et roses, Et jetant à la mer perles et diamants.
Ton génie est un ciel en sa beauté première, Quand le jeune soleil rayonne épanoui, Quand les étoiles d'or chantent l'hymne inouï.
Ton génie est un monde où Dieu met sa lumière Parce que ton esprit cherche la Vérité, Ton àme l'Infini, ton cœur l'Humanité.
Voici le mol de Victor Hugo :
« Mon cher poète, » Voire sonnet vaut un volume, votre vo-
lume vaut une bibliothèque. Vous venez en droite ligne de Virgile et do TLéocrite. Je vous lis et je vous aime. »
Nous vivions alors dans la Bohême du Doyenné, avec Théophile Gautier, Gérard de Nerval et les autres.
— Mon cher poète, dis-je à l'auteur de la Comédie de la Mort, lis cette lettre de Hugo et dis-moi s'il est permis de se moquer ainsi des gens.
— 11 ne se moque pas de toi. Hugo voit tout en grand et en beau; il se passionne à tout propos ; ton livre a éveillé en lui un orage de poésies. Du reste, je le verrai dimanche et je saurai ce qu'il pense de tes vers. N'en parlons pas jusque-là.
Théo avait raison. Le jour même, deux lettres d'invitation écrites de la main de madame Victor Hugo, nous vinrent à Théo et à moi. Déjà nos deux amis, Gérard de Nerval et
Alphonse Esquiros, étaient invités pour ce I. 13
dîner-là. 11 faut s'attendre à tout dans la vie littéraire.
— Tu verras, me dit Théo le dimanche malin, tu verras par l'ameublement de Victor Hugo que, s'il a du génie dans ses livres, il est tout plein d'exaltation et d'extravagance dans son ameublement ; tu ne t'étonneras pas de trouver un trône dans son salon.
— Comment ! un ti'ône !
— Pourquoi pas! C'est le roi de l'esprit; il est plus roi que le roi des Français. Rassuretoi ! Chez lui, ce ne sera pas un dîner de roi, mais un simple dîner de poète.
Dès que nous fûmes dans le salon de Hugo, je me sentis transporté dans un autre horizon. Esquiros, qui écrivait alors son roman le Magicien, me dit, en me montrant le maître :
— Le vrai magicien, le voilà !
Nous n'étions pas moins de douze à table. Hugo parla beaucoup, mais moins encore que les deux dames qui étaient à ses côtés. Ces
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doux dames c'étaient madame Dorval et mademoiselle Georges. Au bout de la table, c'étaient les enfants du poète, pas moins de quatre alors: les deux ûlles étaient rieuses, les deux fils étaient tapageurs. Charles brisa son verre, on ne sait pourquoi, pendant que son frère sifflotait une chanson de Monpou. Tout le monde porta un toast aux deux comédiennes.
La soirée fut très bruyante ; pas un seul membre de l'Académie française, sinon Charles Nodier. Beaucoup d'amis du maître et de la maîtresse de la maison entraient pour ne rester qu'un quart d'heure. Victor Hugo était gracieux avec tout le monde. Je dois dire qu'il ne monta pas sur son trône, ce trône d'occasion qu'il tenait d'un marchand d'antiquités du boulevard Beaumarchais. Plus tard, j'ai acheté chez le même marchand les tapisseries des Gobelins qui sont encore au Théâtre- Français, dans le cabinet directorial.
Victor Hugo avait une voix d'or qui charmait toutes les oreilles. 11 trouvait le mot sans
chercher, mais il allait trop loin quand il se perdait dans le paradoxe. Par exemple, il me complimenta d'être du pays de Racine et de La Fontaine; mais il ne put s'empêcher de dire tout haut beaucoup de mal des fables de La Fontaine, n'admettant le grand fabuliste que pour ses contes. Il n'était pas, non plus, enthousiaste de Racine.
— Il va, s'effaçant de jour en jour, disait-il. Il y a un abîme entre Corneille et Racine : Corneille a la souveraine grandeur, tandis que Racine n'est qu'un maître d'études.
Il n'en pensait pas un mot. Il était trop grand lui-même pour ne pas reconnaître la grandeur des autres.
On se couchait de bonne heure dans ce temps-là ; vers onze heures, la solitude se faisait dans les salons.
Or, à onze heures, Victor Hugo pria Esquiros de prouver une fois de plus qu'il était un grand magicien. Esquiros avisa un jeune peintre, je crois bien que c'était Edmond Hé-
douin, pour lui servir de compère. Victor Hugo était tout yeux, lout oreilles. Ce grand esprit se laissa prendre plus tard aux tables tournantes; mais déjà vers 1834, Esquiros lui fît croire au diable. « Mesdames et messieurs, dit Esquiros aux retardataires, vous ne croyez pas au diable, moi j'y crois de toutes mes forces intellecluelles. Ce jeune peintre de mes amis, ici présent, n'est pas comme vous autres un sceptique. Avec cette aiguille que vous voyez là, je vais lui percer la main sans douleur.
— Sans douleur pour vous, dit Alphonse Karr.
Le peintre ferma les yeux et abandonna bravement sa main; Esquiros le magnétisa et lui transperça la main en moins de cinq minutes. Les curieux furent tous convaincus, moins Edouard Ourliac et moi. Je dois pourtant dire que l'aiguille avait transpercé la main entre le pouce et l'index. Quelques instants après, Esquiros réveilla le sujet et recueillit avec lui tous les applaudissements.
Esquiros vit bien que je croyais à une supercherie; alors, s'adressant à moi : « Mon cher ami, me dit-il, asseyez-vous là, je vais vous magnétiser aussi et vous donner le don de lire dans cette belle Bible qui sert de marchepied pour monter sur le trône. »
J'eus beau m'en défendre, il me fallut obéir à la prière de tout le monde et à la volonté du magicien.
— Oui, me dit-il, je vais vous endormir et vous lirez la page que je vous indiquerai, rien qu'en touchant les lettres, puisque je vous ferme les yeux.
J'étais dans le plus grand embarras, il me fallait me brouiller avec Esquiros et mécontenter tout le monde si je n'acceptais pas.
— Vaille que vaille, dis-je, je vais lire dans la Bible.
La petite scène fut bientôt organisée. Esquiros me poussa dans un fauteuil et tout le monde fit cercle autour de moi.
— Vous savez bien votre Bible? me de-
manda plus doucement Esquiros; mais d'ailleurs, je vous le dis en vérité, ces lettres noires vont se métamorphoser en lettres de feu.
— Je voudrais bien voir, dis-je, en prenant mon parti de jouer cette comédie impossible.
Esquiros ouvrit la Bible au livre de Job. J'avais la fièvre; heureusement j'avais beaucoup lu la Bible au collège de Soissons. Qui ne connaît le livre de Job?
— Lisez! me dit tout d'un coup le magicien.
Je me risquai.
— Mesdames et messieurs, je n'ai jamais su bien lire tout haut, ne vous étonnez pas si je lis encore plus mal aujourd'hui.
Et me voilà parti à tout hasard, disant la première page du livre de Job, comme si je la savais par cœur ou comme si je voyais les lettres de feu dont m'avait parlé Esquiros.
Je débutai sans trop changer le texte des premières lignes; mais, quand je sentis que je bafouillais, je m'écriai tout à coup :
— Oh ! je n'y tiens plus, ces lettres de feu me brûlent les yeux ; de grâce, donnez-moi la liberté !
Ce que fit Esquiros, tout en disant qu'il m'avait mal endormi. Il m'offrit de renouveler cette séance au dimanche suivant. Je lui demandai la grâce de passer mon rôle à un sujet plus soumis.
Cette épreuve douteuse fit du bruit dans le monde ; les journaux en parlèrent, les uns pour affirmer la force magnétique, les autres pour rire un peu de cette séance inoubliable, puisque Hugo m'en parlait encore, en ses dernières années.
Tous les poètes, tous les rêveurs, tous les originaux de la période romantique, ont fraternisé Lien longtemps dans un pavillon de l'hôtel Pellaprat, surle quaiMalaquais. Quand cette belle période fut à son déclin, Victor Hugo, qui plus d'une fois est venu passer une heure dans notre gai pavillon, nous disait : « Ne vous dépensez pas trop dans le journalisme, c'est le tonneau des Danaïdes : on y verse son esprit, son imagination, sa science,
ses rêves les..plus cliers, tout le vin du pampre idéal qui fleurit dans le cœur, et la génération qui suit ne veut plus boire à ce lonneau-là. »
Vers 1844, nous avons, avec nos amis, tenté de faire l'histoire contemporaine des arts et des lettres par la poésie, par la critique, par Timagination et par la gravure, créant ou interprétant la création d'autrui.
Nous avons débuté par cette idée, que Dieu ayant trouvé son œuvre imparfaite, après avoir créé le monde, en avait rêvé un plus beau, plus infini, plus digne d'un tel maître ; que l'artiste et le poète avaient reçu la mission de continuer le rêve de Dieu et de gravir l'àpre montagne où fleurit son idéal. Nous étions jeunes, nous marchions avec la passion du Beau, avec la haine des écoles et des entraves.
Le Beau, voici comment nous le comprenions : le Beau visible doit parler du Beau invisible comme le monde parle de Dieu. Dieu a créé l'homme avec un peu d'argile en laissant tomber sur sa créature les rayonnements
de sa pensée, alliant ainsi par une œuvre sublime la terre au ciel. L'artiste et le poète ne doivent pas séparer Targile du rayonnement, la terre du ciel, le fini de Tinfini.
La poésie n'est pas seulement le parfum des fleurs de la terre, ni la flamme allumée au ciel. Il faut que le parfum habite un calice dessiné et peint par Dieu lui-même, il faut que la flamme du sentiment brûle sur un autel sculpté avec l'art le plus radieux.
L'art est une majestueuse unité. Ce qui a presque toujours stérilisé l'art moderne, c'est que, tour à tour enfant prodigue et vierge mystique, il a dissipé son bien avec les courtisanes dans les orgies de la forme, ou bien il a voilé sa face et a poursuivi l'ombre de la pensée plutôt que la pensée elle-même. C'a été l'art vénitien, dont les pompes théâtrales, l'éclat de palette, les ébauches radieuses de pinceau étoufi"aient le sentiment ; c'a été aussi l'art du moyen âge, qui a traduit l'histoire de l'âme sans jamais vouloir adorer l'allière
poésie des panthéistes, celle qui fleurit sur les lèvres de Violante, maîtresse du Titien, comme sur les pampres joyeux du Pausilippe.
Il n'y a pas seulement deux écoles aujourd'hui : l'école de la pensée et l'école de la forme ; il y en a vingt. Par exemple, n'oublions pas celle des grammairiens de l'Université, éplucheurs d'ivraie, qui commencent, les aveugles qu'ils sont, par arracher le bon grain. Aussi vous verrez quelles gerbes ils recueilleront ! Reconnaissons que Fart a sa grammaire comme il a sa poésie ; mais à force dé grammaire on devient — praticien.
Il y a les fantaisistes, heureux esprits qui voyagent dans le bleu, gais, rêveurs, dédaignant les biens de ce monde, qui ne demandent à cueillir, en passant le long des blés murs, que le bluet dont les jeunes filles se font des couronnes. Fantaisie ! fantaisie ! disions-nous alors, muse des jeunes et des insouciants, écolière fuyant l'école et s'attardant jusqu'au soir sous la fraîche ramée, pour
respirer le parfum trop doux des fraises et des églantines, qui d'entre nous ne t'a suivie et adorée ? Mais nous n'irons plus aux bois, les lauriers sont coupés, comme chantait Banville : la fantaisie a montré son pied tout parfumé d'herbe sur le seuil de l'Académie française, depuis qu'Alfred de Musset a fait ses visites.
Il y a aussi les graves, qui font trembler l'Olympe au mouvement de leur sourcil.
Ceux-là veulent être les pasteurs des peuples ; ils ne veulent pas que la poésie soit un vain amusement, une musique qui se perd dans les nues, un parfum de violette que secoue en passant le pied nu de la paysanne, une draperie sculptée dans la splendeur du beau par Phidias, ou Praxitèle, un chef-d'œuvre de ciselure par Benvenuto Cellini, un rayon de soleil recueilli par Diaz ou Ziem. Ils veulent que la poésie se souvienne de Moïse, de Platon et de Jésus-Christ ; qu'elle écrive ses hymnes d'or au livre de l'avenir, qu'elle en-
traîne les peuples vers les rives idéales des mondes meilleurs, qu'elle ouvre aux générations présentes cette vie féconde et universeUe rêvée pour les généi'ations futures. Saluons les graves, ils sont des nôtres ; saluons-les, car ils chantent pour le peuple; et le peuple chasse les poètes de sa république, sans les avoir couronnés de roses, comme le voulait Platon.
Il y a aussi les philosophes, esprits ambitieux, qui ne font la lumière que pour éclairer les ténèbres. Philosophie I Science de la vie quand on veut mourir, science de la mort quand on veut vivre ! Livre dont on n'a ni le commencement, ni la fin, dont la préface est dans le chaos et la postface dans le sein de Dieu ! Nous avons salué les philosophes.
Il y a aussi les réalistes, ceux-là qui violent la vérité toute ruisselante encore sur la margelle de son puits, enfants de l'école hollandaise qui oublient que Rembrandt le panthéiste, tout en demeurant avec religion atta-
ché sur la lerre, baignait son front dans les vagues lueurs du sentiment biblique et de la pensée divine.
Il y a aussi ceux du bon sens, archéologues nés pour le pontifical,, qui préfèrent l'odeur du tombeau et le bruit des ossements au parfum savoureux de la forêt et aux battements du cœur.
Il y a aussi les éclectiques, qui ne sont ni de leur temps ni de leur pays, parce qu'ils veulent être de tous les temps et de tous les pays.
Il y a aussi l'école des stériles, ceux-là qui empêchent les abeilles d'aller à la ruche parce qu'ils n'ont jamais rencontré la fleur de vie que donne le miel.
Enfin, il y a les libres esprits, qui vont cherchant partout l'art et la pensée, dans les poèmes d'Homère, dans la sculpture antique, dans les pages mystérieuses et solennelles de la Bible, dans les pâles rêveries des Byzantins, dans les épanouissements de la Renaissance, dans le livre radieux qui s'appelle la Nature l
Ceux-là, — c'étaient les rédacteurs de V Artiste et de la Revue de Paris. Ils n'ont subi aucune école, ils n'ont eu de culte que pour l'idée, ils n'ont eu de passion que pour la ligne ; ils ont salué les soleils couchants, mais c'est vers l'aube matinale qu'ils se sont tournés, plus inquiets de ceux qui feront l'avenir que de ceux qui étaient déjà passés. Il leur sera beaucoup pardonné, parce qu'ils ont beaucoup aimé les jeunes.
Oui, les jeunes en art et en poésie, nous les avons aimés, nous leur avons donné notre cœur et notre plume. En est-il qui soient venus à nous, les amoureux du marbre ou de la palette, de la prose ou du vers, sans avoir été accueillis comme des frères?
Nul d'entre nous n'oubliera en quelle insouciante fraternité nous vivions à ce journal ; ceux qui étaient nos amis sont toujours demeurés nos amis.
Je remercie ceux-là qui ont donné à ï Artiste et à la Revue de Paris la fleur de leur jeunesse,
leur verve et leur science. Quand on m'a confié le droit de gouverner ces journaux, je suis allé à tous les jeunes esprits, ils sont venus à moi : nous nous sommes rencontrés en chemin. Gérard de Nerval revenait d'Orient pour raconter ses poéliques et savants voyages au pays d'Homère. Il m'a emmené trois fois au delà des mers ; si je m'étais abandonné à lui, nos journaux auraient paru tantôt à Amsterdam, tantôt à Venise, tantôt à Athènes. Je n'avais lu qu'une page de Marc Fouruier, qui vivait seul, dans l'étude, spirituel comme Beaumarchais, amer comme un philosophe de Genève : il était sans tribune et sans nom. Je suis fier d'avoir songé à lui. Man(z, c'est presque la même histoire, à cette variante près que Manlz m'avait appris son talent en frappant fort sur mon livre le plus cher; mais sa critique était d'un si beau style ! Je suis parvenu à faire écrire Vermot et Malitourne, un poète et un critique, ou plutôt deux poètes, qui, selon mon précepte (je n'ai que celui-là), prennent la
poésie pour leur vie, afin de n'avoir pas la peine d'en faire un livre. J'aimais trop Théophile Gautier pour le faire écrire beaucoup ; mais il nous donnait les meilleurs de ses paradoxes ; de Molènes seul osait entrer en lutte avec lui. Quelle Tête de temps perdu, dans ce salon du quai Malaquais, quand nous étions tous là, révolutionnaires intrépides, escaladant le Parnasse pour y porter une main sacrilège sur tous les dieux de convention, sur tous les usurpateurs qui ont étouffé le génie insouciant et paresseux 1 Combien peu de poètes et d'anistes consacrés restaient debout sur leur tombe orgueilleuse ! C. Lafayette, avec sa voix sonore et sa phraséologie originale, était longtemps écouté pour l'imprévu de son éloquence. Esquiros, autre Saint-Just, beau, grave et triste, apportait son insouciance de philosophe antique et le calme rayonnant de l'apôtre montagnard. Pelletan accablait avec ironie les parvenus de l'art, de la poésie et de la science. Plus d'un membre de TAcadémie des beaux-
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arts eL de l'Académie des inscriptions, plus d'un universitaire faisant la roue, n'aimaient pas alors à passer sous les fenêtres deV Artiste, presque toujours ouvertes. De là jaillissaient le sarcasme et la raillerie, sans respect pour les perruques, car en ce temps-là, les longs cheveux des romantiques n'avaient pas encore eu raison des perruques.
Et Janin, et Méry, et Gozlan, ces trois princes de l'esprit français! Et Laurent-Jan, l'esprit en personne, insensé, profond, éblouissant comme l'esprit. Et Hetzel, qui avait assez d'esprit pour en prêter beaucoup à Stahl, — traduisez rayon. — Et Coligny, et Eggis, et Thoré, né artiste, qui peignait avec une plume. Et Pyat, ce penseur altier qui a fait de la vérité une poésie. Et Préault, le sculpteur qui taillait en plein marbre... tant de bons mots. Et Charles Nodier, le poète de la grammaire, dont nous avons publié les dernières pages. Mais il faudrait nommer toutes les royautés littéraires, celles qui se couronnent d'or et
celles qui se couronnent d'herbe folle, comme la pâle Ophélia. N'oublions pas maître Champfleury, qui nous jetait aux yeux de la poudre d'or, quand ce n'était pas de la farine de Pierrot. N'oublions pas Henri Murger, que nous avons couronné avant son apothéose enbronze. N'oublions pas Charles Monselet, qui fut célèbre dès qu'il écrivit, esprit original qui, débarquant à Paris, m'écrivit ceci : « Monsieur, voulez-vous me donner une lettre de recommandation pour M. Arsène Houssaye ? »
Quel est le nom aimé qui a manqué aux pages de ï Artiste et de la Revue de Paris ? Hugo nous a donné des dessins précieux et des fragments de son beau livre le jR/iin; Lamartine, des vers et de la prose ; Sainte-Beuve, des critiques et des sonnets ; Rèmusat, son éloquent parallèle sur les trois formes que le sentiment mélancolique a revêtues dans l'art contemporain, sous l'influence du génie français, allemand et italien {René, Werther, Jacopo Ortis).
David d'Angers, Eugène Delacroix, Decamps, Corot, Meissonier, Henri Lehmann, tant d'autres artistes voulaient bien, pour nous, faire une plume éloquente de leur ciseau, de leur pinceau ou de leur crayon.
L'Artiste est toujours debout. La Revue de Paris, qui eut tant de jours glorieux et tant de nuages, mourut trois ou quatre fois, non par la faute de ses rédacteurs, mais par la faute de ceux qui l'ont dirigée, ce qui ne Tempèche pas de se bien porter aujourd'hui.
Quand Alfred de Musset quittait, vers cinq heures, la fontaine de la rue de Grenelle-Saint- Germain, car il habitait là, pour aller au café de la Régence retrouver une autre fontaine, il s'arrêtait de temps à autre au salon de V Artiste où Gigoux et Riffaul ont peint son por-
trait, simple ébauche au passage, mais il n'aimait pas les grincements de la plume non plus que les causeries littéraires. Il était armé de toutes pièces contre les écoles. Quand il disait : « J'ai mon cœur humain, moi », il ne s'inquiétait pas du cœur humain d'autrui. Un jour, il nous fit sa profession de foi :
« Je vous écoute tous, mes amis, mais aucun de vous n'a raison : il n'y a pas d'écoles en littérature, sinon le silence. Si on vous dit un jour que j'ai fondé une école, dites bien que c'est un abominable mensonge. S'il me venait celte mauvaise idée, voici quelle serait mon école : un atelier comme celui de Pradier, y compris madame Pradier ; dans cet atelier, aucun souvenir de l'Antique, ni du Moyen Age, ni de la Renaissance, ni du style rococo, mais une femme, deux femmes, trois femmes si vous voulez, tantôt nues, tantôt drapées, pas trop bêtes, pas trop malicieuses, mais belles de la souveraine beauté, de la jeunesse et de la ligne. Dans cet atelier, si je ne faisais
pas un chef-d'œuvre, je serais indigne du nom de poêle et d'artiste. »
Alfred de Musset n'exprimait-il pas, en ces quelques mots, son mépris des écoles?
Au temps où j'habitais, en compagnie de Jules Sandeau, une maison située rue du Bac, n" 100, nous avions pour voisine madame Dorval qui, tous les soirs, au retour des représentations de Marie-Jeanne à la Porte- Saint-Martin, recevait la visite de son amie, Madame Sand. C'étaient alors deux amies inséparables qui trouvaient dans leur amitié l'âme du génie. Quand madame Sand était empêchée de venir chez madams Dorval-, la grande dramaliste nous invitait, Sandeau et moi, à son très frugal souper. Nous n'étions
invités que ces jours-là, car madame Sand ne voulait pas voir Sandeau, dans la peur de se reprendre à son ancienne passion; d'ailleurs depuis son aventure avec Alfred de Musset, elle avait banni les poètes de sa république.
En ce temps-là, madame Sand avait une cuisinière et une petite trotte-menu, amenées de Nohant. La petite trotte-menu se nommait Éléonore; c'était une fillette bien éveillée qui ne doutait de rien. On faisait un doigt de cour à sa jolie moue, à ses beaux yeux et à ses belles dents; mais invariablement elle répondait : « Il est trop tard ; j'ai donné mon cœur. » Celui qui possédait un pareil trésor était un invincible paysan des environs de Nohant.
Ce beau rustre avait conquis la petite Éléonore en pleurant dans ses cheveux, sous prétexte qu'il la quitterait bientôt pour aller faire la guerre aux ennemis, c'est-à-dire qu'il avait pris un mauvais numéro, et qu'il lui fallait partir ou acheter un remplaçant. On était en 1848.
« — Et combien ça coûte-til, mon pauvre Jean-Louis? »
« — Ça coûte un beau billet de mille francs, pour le moins. »
Éléonore jugea que c'était cher d'acheter un ,homme, mais elle ne désespérait pas. Aussi, à Paris, chaque fois qu'on lui débitait des galanteries, elle disait : « Je veux bien écouter votre chanson, mais pas à moins de mille francs, n Et elle n'avait pas encore trouvé.
En ce temps-là, on donnait plus facilement mille francs pour un homme que pour une femme.
Un matin, voilà que tout justement madame Sand dit à Nonore :
— Il faut aller chez madame Dorval lui porter cette lettre ; ne va pas la perdre, car il y a dedans un billet de mille francs.
— Oh I n'ayez pas peur, je vais cacher ça dans mon corsage.
— Oui, mais prends garde qu'on n'y mette la main.
— C'est moi qui n'ai pas peur.
Et voilà NoQore en route pour la rue du Bac, no 100. Avant d'arriver, Nonore réfléchit que ce billet de mille francs c'était tout juste de quoi acheter un homme à son amoureux. Et voilà le diable qui la tente, la tête lui tourne, elle entre dans un cabinet de lecture, elle se met à écrire une lettre, elle ne s'attarde pas aux fautes d'orthographe. Lisez plutôt :
« Mon cher Jean-Louis, je suis aux anges, comme on dit : je viens de trouver tout juste un billet de milles francs. C'est le bonheure pour nous. Dépêche-toi d'acheté ton homme et de faire publier nos ban. Je t'embrasse comme si j'y étais. »
Et la petite drôlesse signa :
Ta Nonore pour la vie.
Après le cabinet de lecture, elle entre chez une fruitière où elle achète pour deux sous de
prunes et où elle vole un oignon. Il fallait bien pleurer pour dire à madame Sand : « En passant trop près d'un régiment, quelquesuns m'ont houspillée, si bien qu'en arrivant chez madame Dorval je n'ai pu retrouver ma lettre... Battez-moi, vous qui avez toujours été si bonne pour moi 1 »
Nonore avait si bien pleuré, grâce à l'oignon, que madame Sand la crut sur parole. Son premier chagrin fut de ne pouvoir retrouver mille francs pour les envoyer à madame Dorval, horriblement poursuivie par ses créanciers, quand son amant, Jules Bandeau, était poursuivi lui-même. La grande romancière voulait courir chez Buloz, quand survint Michel de Bourges qu'elle avait invité à déjeuner. Deux convives inattendus vinrent coup sur coup : Pierre Leroux et Jules Favre. George Sand se résigna; elle reprit sa bonne et loyale figure animée d'un vague sourire.
Nonore servit à table comme de coutume.
— LafiUette apleuré? dit Michel de Bourges.
— Oui, répondit George Sand, voilà pourquoi vous me voyez quelque peu préoccupée; figurez-vous que cette écervelée s'est laissé voler dans son corsage une lettre que j'écrivais à madame Dorval en lui envoyant mille francs.
— Comment, si futée et si niaise tout à la fois !
— Oh 1 elle est trop coquette ; je la renverrai à sa famille dès demain.
Et comme Éléonore sortait, éclatant en sanglots, Jules Favre, ce grand avocat qui renfermait un juge d'instruction, dit à madame Sand :
— ÉLes-vous bien sûre que la fillette ne ment pas? Elle se serait laissé voler sans crier gare; permettez-moi de l'interroger.
— C'est cela, dit Pierre Leroux, nous allons nous constituer, pour notre dessert, en cour de justice. Rappelons l'accusée.
Et il sonna.
Nonore reparut, essuyant toujours ses yeux.
Jules Favre l'interrogea et ia surprit bientôt en flagrant délit de mensonge. Il devint si terrible que la fillette perdit la tête, éclala en sanglots, cette fois de vrais sanglots, et avoua sa faute.
Ce ne fut pas sans supercherie encore, puisqu'elle fît semblant de se trouver mal.
Quand elle fit semblant de revenir à elle, nouvel interrogatoire, et elle entra alors dans tous les détails de sa passion pour Jean-Louis, qui l'ensorcelait.
— Maintenant, murmura-t-elle, tout est fini, je vais aller en prison et il mourra de chagrin.
Cette fois, Nonore pleurait de vraies larmes, si vraies que voilà madame Sand qui se laisse prendre, qui saisit les mains de la voleuse et lui dit avec émotion :
— Ma pauvre enfant, ce n'est pas ta faute; voilà toute une année que tu es charmante avec moi. Ma cuisinière me vole tous les jours, mais c'est la coutume de Paris; toi, tu ne
m'avais jamais dérobé une épingle ; eh bien ! puisque tu as envoyé les mille francs à ton Jean-Louis, je veux te sauver de lui et de toimême. Qu'il garde les mille francs, qu'il s'achète un homme, qu'il se marie avec toi, et je trouverai des marraines pour tes enfants.
Cela fut dit avec tant de cœur et de simplicité que toute la cour de justice fut prise à son tour; les trois philosophes presque en même temps se jetèrent au cou de madame Sand. La petite voleuse sembla alors une victime de son cœur; ce n'était plus elle qui avait volé» c'était Jean-Louis qui avait pris possession de son âme.
A deux mois de là, Nonore épousa Jean- Louis.
Il faut dire à son honneur qu'il offrit de s'engager par écrit à acquitter cette dette ; mais quand, plus tard, il porta les mille francs à madame Sand, elle se récria en disant qu'elle les avait donnés. Et, sur ces mots, elle donna encore dix louis pour les cinq enfants.
Madame Sand n'avait-elle pas abordé et résolu un des problèmes de la question sociale qui l'a toujours préoccupée !
A l'inauguration de la statue de George Sand, Lesseps salua cette statue au nom de l'Académie comme je la saluai moi-même au nom des lettres.
Pourquoi n'avons-nous pas, l'un ou l'autre, rappelé dans notre discours, qui fut bien plutôt une causerie qu'une conférence, cette bonté si simple et si touchante de la grande romancière.
L'oubli est plus cruel que la mort. La mort n'emporte que le corps des poètes, taudis que l'oubli jette son linceul noir sur leur âme terrestre, je veux dire sur leur renommée. Henri de Latouche, qui a créé le Figaro et qui a jeté la vive lumière du journal sur un grand oublié — André Chénier — a subi à son tour cette loi fatale de l'oubli.
Henri de Latouche a retrouvé toutes les poésies d'André Chénier. Comme il aimait toujours à tromper son monde, il s'est avisé de les publier avec pas mal de vers de lui.
Celait une malice pour faire vivre sa poésie SOUS un autre masque. Il croyait, d'ailleurs, que l'immortalité d'André Chénier emporterait bon gré mal gré la sienne avec lui, mais ce rêve s'est évanoui. Quand on n'est que célèbre, on ne devient pas immortel.
Plus d'une fois, j'ai déjeuné gaiement, au café d'Orsay, avec Sandeau et Henri de Latouche. Je n'ai jamais vu d'homme plus charmant, plus gai et plus triste tout à la fois.
Connaissez-vous la légende amoureuse de Breughel, ce peintre charmant, qui avait tant de fois rêvé du paradis dans ses tableaux qu'il finit par y croire, et voulut, chose plus étrange, se créer un Eden réel, un Eden terrestre où, nouvel Adam, il demeurerait seul avec son Eve? Cet Eden, il se le donna; mais comme il avait supprimé le serpent et l'arbre de la science, la nouvelle Eve s'ennuya bientôt des joies paradisiaques, et, toute préoccupée des plaisirs mondains, elle s'enfuit pour aller apprendre la science du serpent qu'elle avait
LA SURVIVANTE 18 i
deviné l'attendant derrière la porte du paradis retrouvé.
Ce rêve de Breughel de Velours, que ûl évanouir la belle Madeleine Van Alstoot, celte Eve flamande du seizième siècle, plus remplie de malice et de curiosité, comme dit Salomon, que ne l'élait la première Eve, — car ce fut le serpent qui vint trouver celle-ci, tandis que ce fut celle-là qui alla trouver le serpent; ce poétique et extravagant songe, que l'on a résumé et ridiculisé tant de fois, depuis Madeleine Van Alstoot, par celte phrase sifflée sur tous les tons : une chaumière et un cœur ; ce songe d'un amour si sublimement simple qu'il en paraît absurde, tout cela a été de nos jours une vérité. Et cette réalité n'est pas même effacée dans les ombres profondes que la mort répand sur les cœurs comme sur les paradis terrestres.
N'y a-t-il pas, pour les poètes, pour les amoureux, pour tous les esprits qui suivent la folie du cœur, — celte sagesse moderne, I. 16
aussi rare que la sagesse antique, — n'y a-t-il pas une grande consolation à se dire que, - dans ce temps d'hommes voués à la Mode et de femmes vendues à la Bourse, pendant que tout le monde se courbait, le cœur sec et Tesprit vide, devant le dieu moderne, le dieu monnayé, il y avait deux cœurs fervents, deux amoureux, qui s'aimaient simplement, qui cachaient leur bonheur dans un paradis de feuillages et de jQeurs, — un vrai paradis à la Breughel, — où ils jetaient autour d'eux, à pleines mains, toute la poésie de leur amour, sans souci du serpent?
Comme ils devaient rire de toutes ces ambitions, de toutes ces vanités, de toutes ces amours vénales, de toutes ces avarices, de tous ces égoïsmes, de toutes ces folies qui s'intitulent esprit positif, science humaine, et qui usent les forces de la vie à vouloir conquérir la vie !
Cet Adam, qui sut retrouver le paradis de l'amour en plein dix-neuvième siècle, fut
un poète et un rêveur, mais qui n'avait pas toujours rêvé. Delatouche, car c'est lui dont je veux parler, donna, en 1825, une impulsion si active au Figaro que les ministres, effrayés, achetèrent les propriétaires du journal pour arriver à en chasser le rédacteur en chef. On se rappelle que ce fut de Latouche qui inventa le mot « camaraderie », en frappant de son indignation les coteries littéraires et artistiques qui, en tout temps comme au nôtre, s'épanouissaient au soleil avec la plus profonde sécurité. Après avoir débuté au Consti' tutionnel, le refuge des libéraux de 1816, après avoir passé par la Gazette de France et le Figaro, Henri de Latouche, fatigué de la guerre que son bon sens faisait à ses dépens aux abus de la camaraderie, se réfugia dans un ermitage d'Aulnay, situé non loin de l'endroit où s'exila, volontairement aussi, l'auteur de René.
Depuis longtemps déjà, une femme dévouée suivait Henri de Latouche dans ses luttes,
portant, comme les suivantes antiques, les baumes parfumés qui guérissent les blessures. Pauline de Flaugergues était la fille d'un magistrat qui, tour à tour soldat, tribun, écrivain, traversa la Révolution et resta ce que Dieu Tavait fait : un bonnête homme, quelque peu poète. Pauline suivit Henri de Latouche à Aulnay, et c'est là, dans ce nid préparé avec sollicitude, dans ce paradis terrestre qu'on appelle la Vallèe-aux-Loups, que le poète fît une réalité de tous ces songes tissus de roses et de pourpre qu'on apprend si bien maintenant à mépriser. Le seri)ent avait droit de venir, sous la figure de quelques amis, visiter le nouveau paradis. David d'Angers était Tun des plus fidèles et des plus constants visiteurs.
On s'aimait, on rêvait, on écrivait un poème, un roman, une satire, et la vie s'écoulait si douce, si fleurie, si bénie, que l'idée seule d'une habitude rompue, d'un départ, donnait froid au cœur. On ne pouvait se rèsi-
gner à perdre une heure de ce bonheur-là ; on ne pouvait se faire à l'idée d'une séparation forcée. Que vous dirai-je ? Le bonheur n'a pas de lendemain, parce que Dieu a voulu faire aimer le ciel.
On vécut ainsi plus de dix ans, plus de dix siècles de joies, si on compare ces années de solitude heureuse aux années vaines du monde; moins [de dix jours, si on contemple l'image rapide et fuyante de ces dix années d'amour et de poésie, ces dix années de paradis terrestre !
Un jour, le soleil du bonheur se voila, le ciel bleu de l'amour se couvrit de teintes livides ; un cœur fut déchiré et jeta un grand cri ; sa vie était close par la pierre qu'on roulait sur une tombe nouvelle : de Latouche venait de mourir.
Quand toutes les mélodies de la vie et de l'amour bruissaient dans ces deux cœurs, ils s'étaient juré, un soir d'extase, que la mort même ne briserait pas leur union. De Latouche
mort, mademoiselle Pauline de Flaugergues n'eut pas besoin de serappelerce sermentpour le tenir. Son cœur brisé n'était-il pas enseveli avec son amant et pouvait-elle se séparer de son cœur? Dans le cimetière de Châtenay, un de ces cimetières villageois si calmes, si ombreux, si fleuris, qu'ils vous arrêtent longtemps à rêver au bord de leurs fosses ; dans ce cimetière d'où le regard peut parcourir la Vallée-aux-Loups, les habitants de Châtenay et d'Aulnay ont longtemps fait remarquer un oratoire, la tombe d'un mort et d'une vivante. Cet oratoire forme à l'intérieur une petite salle rectangulaire, dont le fond est occupé par un tombeau en marbre noir surmonté d'un buste signé : David d'Angers. Un petit canapé, deux fauteuils, une table à ouvrage composent l'immeuble de cet oratoire de l'amour. Ce buste, c'est celui d'Henri de Latouche, dont le corps repose dans le caveau creusé sous les dalles. Un jour mystérieux^ tout rempli de visions et de souvenirs, pénètre
comme à la dérobée dans ce silencieux réduit. C'est là que mademoiselle Pauline Flaugergues tenait le serment qu'elle avait échangé avec son ami, un soir de rêverie et de douloureux pressentiments.
Bien avant que l'aube matinale n'ait éveillé le villageois, Pauline glissait lentement sur l'herbe humide de la vallée. Elle venait passer la journée avec l'âme de de Latouche. Après avoir versé toutes les larmes de son cœur aux pieds du Dieu qui commanda d'aimer, elle s'adressait à son ami ; elle s'entretenait avec sa pensée errante sous cette froide voûte; elle lui parlait comme aux jours où l'un rêvait à deux dans le murmure, elle lui lisait les journaux, les commentait avec lui, comme il faisait parfois, quand il se souvenait de ses triomphes au Figaro ; elle lui récitait sa poésie nouvelle, V Hymne attristé^ éclos pendant la nuit dans son cœur déchiré, et elle lui demandait ainsi qu'autrefois ses salutaires conseils. Comme les cénobites de
la Thébdïde, elle dînait de pain, d'eau et de fruits. Tout entière à son mort bien-aimé, qu'elle pleurait de laisser seul, mademoiselle de Flaugergues ne se nourrissait qae grâce aux soins d'un paysan, son voisin, qui recevait ses lettres et ses journaux. Mais Pauline ne pouvait abandonner ainsi son ami à la solitude du tombeau. Qai le croira ? Elle passa quelquefois la nuit à prier et à rêver dans la chapelle.
Jules Sandeau me dit un jour :
— Ce pauvre de Latouche, on ne parle plus de lui, il doit mourir une seconde fois. Je voudrais bien des nouvelles de celle qui avait juré de ne le jamais quitter. Je lui ai écrit deux fois, pourquoi ne m'a-t-elle pas répondu?
— Eh bien ! par celte belle journée, allons donc à Châtenay.
— J'aurais peur de rester dans le cimetière. Et pourtant, nous ferions tant de plaisir à ces deux amoureux.
Nous allâmes à Cliâleiiay, avec la religion du souvenir; mais dans la chapelle, au lieu d'une tombe, il y en avait deux.
Mademoiselle Pauline de Flaugergues, cette amoureuse qui avait voulu vaincre la mort, était allée rejoindre celui qu'elle avait tant aimé. A-t-elle prouvé à cet amer sceptique qu'il faut croire à tout, même à l'amour dans la mort?