PARIS QUI S’EN YA
avaient passé par Beaujon, comme pour y répandre le parfum de jeunesse éternelle.
Quand je bâtis là mon nid, il n’y avait que sept ou huit habitations, mais quels habitants ! Rue Lord-Byron, Théophile Gautier et Rosa Bonheur. Au pied de la montagne, sur les Champs-Elysées, M. et madame de Girardin ; rue de Balzac, Balzac lui-même*; rue Chateaubriand, Béranger et Lisette'. Tout à côté, Lamennais. Quelle moisson de souvenirs !
Je demeurais moi-même rue Chateaubriand, dans l’hôtel gothique, trop gothique du comte de Lancosme-Brêves. Plus d’une fois, le matin, j’allai déjeuner chez Béranger avec Lamennais. Ce pauvre Béranger, qui n’avait que deux mille livres de rente, accueillait chaque jour je ne sais combien de solliciteurs, qui pour être sénateur, qui pour être bibliothécaire, qui pour avoir cent sous, car Béranger était infatigable pour les autres. Et comme on abusait de" cette bonté d’âme !
Rue de Beaujon, il y avait aussi le peintre
Gigoux et le peintre Gudin, surnommé l’Amiral pour ses marines. Il était fastueux et recevait tout Paris au château Beaujon, aujourd’hui à madame Salomon de Rothschild. Ce fut dans les jardins du château que Nieuwerkerke tua à moitié d’un coup de poing un coquin qui avait frappé une femme. Lui-même avait son atelier rue Lamennais. Ce fut là que le comte d’Orsay sculpta les bustes de quelques-uns de ses amis dont j’étais.
Tout contre la maison de Morny, lequel n’en conservait pas moins, au bas des Champs- Élysées, sa niche à Fidèle, — cet infidèle. — Un peu plus loin, la comtesse d’Agout allumait la lampe de Daniel Stern pour écrire ses pages plus ou moins philosophiques, plus ou moins romanesques, au clair de lune de la baronne de Staël. On s’ennuyait chez elle. Là aussi vivait la comtesse de L. K..., surnommée l’as dépiqué, dont Emile de Girardin était l’ami. Une nuit qu’il s’attardait, le mari sonna contre son habitude, car il avait ailleurs
PARIS QUI s’en va 237
un as de cœur : « 0 mon Dieu ! s’écria Girardin tout désespéré, je suis sûr qu’on vient me chercher parce que les machines de l’imprimerie ont sauté! » Ce qui peint bien le fameux publiciste, toujours plus préoccupé de son journal que de tout le reste.
Rue de Beaujon, il y avait aussi le duc de Brunswick, célèbre à plus d’un" titre par son hôlel rose, ses maîtresses brunes ou rousses, et son voyage en ballon. On sait qu’il avait été si malade à son premier voyage à Londres q<ue, ne voulant pas reprendre la mer, il était revenu d’Angleterre en ballon.
Je pourrais parler des jolies vendangeuses qui, en 1852, vendangèrent mon arpent de vignes qui allait de la rue Chateaubriand à la rue Lord-Byron. Rachel dominait ce groupe de belles comédiennes qui ne s’étaient jamais trouvées à de pareilles vendanges.
Nous avions encore à Beaujon : Dickens, qui y passa deux hivers ; Anna Deslions, la Barrucci, Juliette Beau, Estber Guimond. Ces
quatre dames du jeu de cartes de la haute fashion recevaient la meilleure société, — côté des hommes, — des princes du sang, comme Jérôme Bonaparte, des ambassadeurs, comme le prince de Metternich ou le commandeur Nigra.
M. de Balzac n’a pas vécu longtemps dans sa jolie maisonnette de jardinier, mais madame de Balzac y a vécu plus d’an quart de siècle.
C’était tout ce qui restait du temps de M. Beaujon, de ce château style rococo, peintures de Boucher.
La maisonnette de Balzac fût demeurée dans le parc une des plus rares curiosités de Paris. Je regrette qu’elle ait été démolie. Lehmann, qui demeurait en face, en avait gardé un joli croquis. Les trois peintres Giraud, qui étaient du voisinage, en avaient euxmêmes dessiné le profil ; mais cela se retrouvera-t-il?
Où sont toutes ces figures? C’est vainement
PARIS QUI s’en va 239
que je les évoque. Je ne vois plus même leurs ombres. Mais un passant me serre la main, un obstiné habitant de Beaujon; c’est Jean Gigoux, qui porte gaiement ses quatre-vingthuit ans.
ce Eh bien, me dit-il, c’est aujourd’hui dimanche, on se croise les bras. »
Il ajoute gaiement : *
« Quand il fait nuit, car j’ai peint jusqu’au soir ; j’espère bienpeindre encore une douzaine d’années, ce qui me donnera cent ans, comme mon maître Titien. »
Gigoux est déjà le plus ancien monument de Beaujon.
Il y a des gens qui s’imaginent que tous les Parisiens respirent le même air, le même esprit, la même passion. Mais combien de mondes à Paris ! Non pas qu’ils soient séparés par des murailles de la Chine; au contraire, tout est dans tout. Le malin touche l’irnhécile, la drôlesse coudoie la femme impeccable, le royaliste donne la main à l’intransigeant, la faubourienne prend le pas sur la duchesse, le
marquis de Rochefort passe sa couronne à M. Chesnelong.
Je venais de déjeuner chez une ci-devant majesté; j’ai quitté la table pour aller saluer un membre de la Commune que la mort a couché dans le tombeau. Eli bien, chez Jules Vallès, c’était le tout-Paris comme chez la grande dame, mais un autre tout-Paris.
Et ici je m’insurge contre ce mot : le tout - Paris.
Le matin, on lit dans les journaux : « Tout Paris était là. » Pourquoi tout Paris? parce qu'il y avait une vingtaine d’hommes et de femmes à la mode à une messe de mariage ou à un enterrement. Or, ceux qui n’y étaient pas étaient donc à Pontoise?
Ainsi, beaucoup de mondains et de mondaines n’étaient pas chez Jules Vallès au départ du convoi; ce qui n’empêche que Paris était là, le Paris de Catilina, du Père Duchesne et de Vallès.
Noblesse oblige : Comme président de la Société des Gens de lettres, c’était mon devoir de tendre la main à ceux qui gênaient et de saluer ceux qui s’en allaient, sans jamais m’inquiéter de leur drapeau.
Pour moi, il n’y a, d’ailleurs, qu’un drapeau : celui de la République des lettres. N’est-ce pas sous son ombre que se font toutes les révolutions pacifiques, c’est-à-dire fécondes?
Et puis si les heureux de Paris allaient tendre la main au peuple qui se mutine aux jours de misère sur le mont Aventin, devant le portique du temple de la Liberté, ils apaiseraient bien des colères et bien des douleurs.
Je suis donc allé au convoi de Jules Vallès. Nous nous étions vus çà et là, surtout chez
Emile deGirardin. Il m'avait offert les Réfrac taires ; j’avais répondu par je ne sais quel volume, mais je n’étais pas quitte.
Il y avait tant de monde — apôtres et curieux — qu’il était impossible d'entrer dans la maison. On fût plus facilement entré chez Marie de Médicis qui demeure en face ; car le Luxembourg était désert. Mais comme il y a un cabaret dans la maison, je me fis une trouée.
Me voilà dans l’escalier :
Un membre de la Commune se précipite vers moi et me tend la main :
— Bonjour, citoyen. Me reconnaissez-vous?
Nous étions à la même barricade.
— Je crois que vous vous trompez.
— Mais vous êtes Félix Pyat?
— Je ne suis que son ami.
Je monte, je monte encore sans qué les portes s’ouvrent. Je sonne au quatrième étage.
— N’est-ce pas ici l’appartement de Jules Vallès ?
0 illusion de la gloire !
— Je ne connais pas, dit la cuisinière.
Je descends au troisième. Je sonne. Autre cordon bleu.
— Jules Vallès ?
— Je ne connais pas.
Mais un enfant survient, qui crie de sa voix claire : *
— Dépêchez-vous. C’est au-dessous. Il va partir.
Au second étage, je sonne. Un ami du mort paraît.
— Monsieur, me dit-il, on ne peut plus entrer.
On n’avait ouvert qu’aux membres de la Commune.
Je présente ma carte et je passe sans avoir passé par la Commune.
Me voilà en face du cercueil. La mort jette avec cruauté la nuit sur les assembleurs de rayons et de nuages.
Vallès n’est pas mort dans sa maison. Son
médecin a voulu lui donner une dernière illusion en l’amenant chez lui. Tout l’ameublement est sens dessus dessous. Je remarque une belle pendule du temps de l’Empire, représentant une muse éplorée, style Prudhon et Chaudetc La tristesse parle sur tous les visages. Vingt journaux sont épars sur les tables et sur les fauteuils, comme autant d’oraisons funèbres.
ÏÎI
Félix Pyat me reconnaît et me tend la main, tout en me rappelant les belles années de la jeunesse. Nous nous étions à peine entrevus depuis 1848. Quelle mémoire en cette tête toute pleine de tant de choses î II me parle de ma critique du Chiffonnier.
— Comment pouvez-vous vous souvenir de si loin ? lui dis-je.
— C’est qu’en analysant le caractère démon
style vous me l’avez révélé à moi-même. Ne disiez-vous pas cette chose flatteuse : que j’écriyais comme Rembrandt peignait, concentrant toute la lumière sur les physionomies et répandant l’ombre sur tout le reste ?
— Vous avez continué, mon cher ami. On ferait un beau livre de vos Portraits .
Survient un jeune journaliste qui nous regarde tous les deux, étonné.
— Quels rudes hommes on faisait dans votre temps î
— C’est bien naturel, répondis-je. Nos mères avaient le diable au corps, car elles ont été bercées sur les fortes mamelles de la Révolution et de l’Empire.
Le journaliste indiscret demanda à Pyat :
— Combien de printemps, citoyen?
— Soixante-quatorze hivers, répond Félix Pyat.
— Et encore, dis -je, les années d’exil comptent double.
— Je crois bien ! s’écrie Félix Pyat, surtout dans un pays comme PAngleterre, où l’hiver finit le 30 juin pour recommencer le 1er juillet.
— Pourquoi, vous qui avez tant de soleil dans l’esprit, ne vous êtes- vous pas exilé en Italie?
— Vous ne vous rappelez donc pas que l’Italie et l’Espagne m’ont mis à la porte? Je n’ai qu’un regret, c’est de ne pas être resté à Paris, puisque aussi bien je n’ai quitté Paris qu’un an après la Commune.
— Et on vous a accusé d’être parti le premier!
— Que voulez-vous? C’est la légende.
— L’histoire, dis-je, c’est que je vous ai rencontré, en 1871, au concert des Champs- Elysées quand on vous croyait bien loin. Voilà votre manière de vous cacher.
Félix Pyat fut, en sa jeunesse, surnommé le Lucius Verus des malcontents. 11 avait bien la tête de l’empereur romain ; mais il fut plutôt un Gracque par ses hautaines revendica-
tions. Au fond, c’était un Romain oublié dans les Gaules.
Malcontent de quoi? Il ne manquait ni d’amis ni de femmes. Sa première discorde avec Jules Janin fut, je crois bien, une question de femme. On pourrait le demander à la marquise de la Carte, si elle n’était morte il n’y a pas longtemps.
Il avait beaucoup de talent et pas mal d’argent. Pourquoi cette rébellion contre une société qui l’acclamait au théâtre, comme en lisant ses livres? C’est qu’on naît content ou malcontent.
Ceci me rappelle le mot de Voltaire :
« L’homme doit être content. — De quoi ? »
Des cris mille fois répétés de « Vive la Commune! » retentirent comme un flux impétueux.
— Entendez-vous ? dit Régère, la Commune est réhabilitée.
— Oui, répondit Félix Pyat, mais elle n'est pas restaurée !
Ce mot frappait juste, car on parlait près de nous de Dereure, un autre membre de la Commune, qui vit vaillamment avec trois francs par jour en faisant des souliers.
Et pourtant, grâce aux cris de la rue, il croyait encore à la souveraineté de la Commune.
— Nous sommes toujours le gouvernement de Paris.
Félix Pyat hocha la tête :
DE FÉLIX P Y Aï ET DE JULES VALLÈS 251
— Oui, répondit-il, à peu près comme Louis XVII était roi de France.
Un tout jeune homme, encore imberbe,
entra dans le cercle des barbes blanches.
— La Commune a été trop douce. Il fallait promener la guillotine sur la place de la Concorde.
— Pour que ce fût mieux encore la place de la Concorde !
— Du sang? s’écria Pyat avec dignité. Que diriez-vous au bout d'un an si on vous saignait tous les huit jours? C’est pourtant ainsi que les quatre médecins ont traité la France. Depuis un siècle, du sang, toujours du sang. Voilà pourquoi la France n'en peut mais* Plus de sang par la guerre, plus de sang par la Révolution.
Ici, une très belle apostrophe de l’auteur du Chiffonnier contre la Terreur rouge et contre la Terreur blanche. On sait comme chaque mot marque en tombant de ses lèvres. Il ne procède que par aphorismes : sa phrase
est un éclair et une lame, quand il écrit comme quand il parle.
Après avoir apaisé ses amis politiques, il revint à la littérature et à ses théories sur l’art de dire. Il regretta de n’être pas né au temps de la République romaine, moins encore pour la République que pour la langue de Caton.
— Ah ! la langue latine, s’écria-t-il avec enthousiasme, c’est la langue républicaine ! tandis que la langue française est la langue des cours et des ambassades. Articles, possessifs, démonstratifs, relatifs, il y a trop de laquais dans cette langue-là 1
Quel regret pour les écrivains qui, comme Rabelais, aiment la substantifique moelle de la langue française, que Félix Pyat n’ait pas professé au Collège de France au lieu de professer aux barricades !
Vallès aussi est un maître dans Part d’écrire. Il a été à l’école de Félix Pyat ; il procède par coups d’épée, par coups de couteau, par coups de poing. Sa plume n’a pas de caresses. Pour se régaler avec lui, il faut aimer le poivre de Cayenne. Il ne fait pas porter la queue de sa phrase par un nègre, mais il traite souvent les blancs comme les planteurs traitent les noirs. 11 est âpre et sauvage ; mais on cueille à son arbre des fruits rafraîchissants dans leur amertume. Il met trop d’acide sur sa gravure à l’emporte-pièce ; mais au moins il marque profondément son empreinte.
L’empreinte ! là est l’écrivain. Les copies passent, les originaux restent.
Vallès dit de Jacques Vingtras : « C’était un homme de théâtre. » Il le peint spectateur d’un
duel, regrettant de n'être pas blessé pour avoir un plus beau rôle, « pour tâter la place qu’a fouillée l'épée, pour tourner sa tête sur son cou, » comme fait le premier rôle dans les beaux moments, des mélodrames.
Voilà Vallès. Il a eu son duel avec la société, il a tourné sa tête dans les grandes scènes du drame, mais il est mort du duel.
En peignant sa figure, Jules Vallès a peint son style :
« J’ai la tête taillée comme à coups de serpe, les pommettes qui avancent et les mâchoires aussi, les dents aiguës comme celles d’un chien. J’ai du chien. J'ai aussi de la toupie le teint jaune comme du buis. Mes yeux? des morceaux de charbon neuf. »
Ceux qui ont parlé sur la tombe de Vallès ont un peu mieux parlé qu’on ne fait à la tribune.
Le citoyen Longuet — je ne veux pas l’offenser en l’appelant monsieur — a crânement dit : « La Commune a été le premier
portrait authentique, campé en pleine lumière, du Paris insurrectionnel dont nos pères ne connurent que la silhouette entrevue à la lueur des révolutions. »
Après quoi il a dit que ce qui survivrait de Vallès ce ne sont pas ses livres, ce sont ses actions. Eh bien, le citoyen Longuet s’est trompé. La France est trop f émané, trop grande dame pour se rappeler le bien ou le mal qu’on lui fait. Elle ne se souvient que de ceux qui l’ont amusée. Voltaire lui-même serait peut-être oublié pour son admirable Dictionnaire philosophique, s’il n’avait pas écrit ses admirables Contes.
mr
NIEUWERKERKE
Ce fut plus qu’un gentilhomme du monde des arts, un curieux ou un dilettante : ce fut un véritable artiste. Son air de grand seigneur lui nuisait, bien qu’au fond il fût bon prince et bon diable, et qu’il se laissât aller à toutes les fantaisies, à toutes les audaces, à toutes les envolées. Sans trop le vouloir, il fut toujours du coin des femmes, parce que les femmes des Champs-Elysées, comme celles du faubourg Saint-Germain, l’emprisonnaient
dans leurs coquetteries. C’est qu’il était beau entre les beaux, lui qui ne fît jamais le beau, mais qui ne dédaignait pas les privilèges que la nature lui avait donnés. Quand il entrait dans un salon, il semblait que toute la lumière rayonnât de sa personne. Ah 1 celui-là aurait bien joué le Roi-Soleil, sans la perruque infolio. Il avait des cheveux noirs, mais, comme les bruns du Nord, la blancheur aristocratique de sa carnation éclatait. Avec cela des yeux d’enfer, ayant le bleu miroitant des lacs d’Italie. Des dents gourmandes, des mains royales, des pieds qui ne semblaient pas de taille à porter son corps. Les railleurs disaient : « C’est un cent-garde descendu des Tuileries, » ce qui ne l’offensait pas. Mais il y avait cette différence que Nieuwerkerke renfermait une intelligence d’élite, toujours avivée par les flammes de l’art. Les nabots de la sculpj-ure lui voulaient nier de savoir toucher le marbre en lui donnant la vie ; mais il leur a répondu par des œuvres de maître.
NIEUWERKERKE
Il était impossible de trouver un meilleur surintendant des beaux-arts. Il semblait qu’il succédât sans interrègne au marquis de Marigny. Très clairvoyant et très généreux, on pourrait citer de lui de beaux traits de charité ; plus d’une fois, quand l’argent manquait pour une commande â un artiste pauvre, il y allait de sa bourse. Mais nul ne le savait, tant il faisait bien les choses. Et, certes, il ne s’était pas enrichi à gouverner les beaux-arts. S’il avait quelque fortune, c’était grâce à sa collection d’armes qu’il vendit dix fois ce qu’elle lui avait coûté ; il gagna aussi quelques poignées d’or en vendant avec une plusvalue de plus de moitié son petit hôtel du parc Monceau. Ainsi vont les choses de ce monde. Il avait bâti cet hôtel pour s’y réfugier le cas échéant. Mais, après la révolution, qui lui prit son titre de sénateur et de surintendant, il jugea que sa personnalité n’avait plus ses grands droits de cité en France. Surintendant et sénateur, il allait de pair à compagnon avec les
hommes d’Ëtat. On pouvait dire même qu’il était plus qu’un ministre. Il ne voulut pas êlre humilié par les nouveaux venus qui, certes, n’étaient pas à sa hauteur. C’était d’une noble fierté. Voilà pourquoi il s’exila en Italie, à la villa Cattajola, tout près de Lucques, non loin de Florence, dont il adorait les chefsd’œuvre, vivant dans le souvenir de ses amis. C’est là que je devais le revoir cet hiver. Me permettra-t-on de donner ici une de ses dernières lettres pour prouver notre amitié, qui datait de 1844 :
« Mon cher Houssaye,
» J’ai lu, de la première à la dernière ligne, vos Confessions , souvenir d'un demi-siècle. C’est tout ce qu’il y a de plus amusant, de plus spirituel, de plus intéressant. Étant votre contemporain, j’ai connu la plupart des gens et vu une grande partie des choses dont vous parlez.
» Je crois bien que vous avez, quelquefois,
NIEUWERKERKE
suppléé par votre esprit à celui des autres. Mais il me semble que tout y est aussi vrai que possible. Il m’eût été agréable de continuer à retrouver, dans quatre autres volumes faisant suite aux quatre premiers, le plaisir que j’ai éprouvé.
» Vous m’avez fait revivre au milieu de
personnes que j’ai, ou connues, ou aimées, et
m’avez rajeuni de ces cinquante années que vous avez si bien racontées.
» Vous êtes souvent malin sans être jamais méchant, ce qui est bien rare quand on passe tant de gens et tant de choses en revue. Merci donc, pour le plaisir que je vous dois, et croyez toujours à ma vieille amitié.
» Nieuwerkerke. »
Le malheur des hommes du pouvoir et des grands de ce monde, c’est de n’être pas aimés
par les gavroches de la littérature et des arts. Nieuwerkerke grand seigneur nuisait à Nieuwerkerke artiste. J’ai vu ceci : un critique à l’exposition de 1855 regarde un buste de femme. « Voilà un beau marbre, » dit-il. Mais, tout à coup, voyant le nom de Nieuwerkerke : « Oh ! la, la ! c’est de Nieuwerkerke ! » — C’est dans cet esprit-là que MM. les jurés lui firent l’aumône d’une troisième médaille. Les journalistes et les biographes ne lui furent pas moins amers, ne lui pardonnant ni son titre de comte, ni son titre de surintendant. Ces messieurs trouvaient étrange que ce Hollandais ■ — lui qui était bien Français — se trouvât ainsi habiter le Louvre comme un roi de France, et, pourtant, Dieu sait s’il les accueillait en bon camarade! Les ambassadeurs et les ministres n’étaient pas reçus par un meilleur sourire.
On lui reprochait tout. D’une part, on disait qu’il prenait un sculpteur pour faire ses bustes et, d’autre part, on disait que ses bustes
NIEUWERKERKE
étaient mauvais, ce qui n’était pas logique, car il avait bien assez d’esprit, s’il ne faisait pas ses bustes lui-même, pour les donner à faire à un sculpteur de talent.
On lui reprochait aussi son nom étranger, disant que puisque sa grand’mère était bien connue à Paris sous, le nom de comtesse de Neuvéglise, il avait tort d’avoir retraduit son nom en hollandais.
Quand Nieuwerkerke montra à l’Empereur le buste de l’Impératrice, qui n’était encore que comtesse de Téba, Napoléon III déclara bien haut que l’œuvre du très gracieux sculpteur serait le buste officiel de l’Impératrice. Ce buste est le portrait d’une belle fille plus encore que celui d’une souveraine : la couronne l’a surprise. C’est la comtesse de Téba
que Nieuwerkerke avait voulu faire : c’est l’Impératrice qui sortit de ses mains. On a fait bien des bustes de l’Impératrice, mais le ciseau n’a plus été qu’un courtisan dans les mains des sculpteurs. Nieuwerkerke était de la Cour, mais il n’était pas courtisan, surtout en face du marbre. Il a sculpté d’autres bustes charmants avec le sentiment de la vérité, tout en donnant à la figure cette lumière idéale qui est la vie du marbre.
Nieuwerkerke me conta ainsi l’histoire de sa statue de Guillaume le Taciturne. La duchesse de Gramont, chez qui nous nous sommes souvent rencontrés avec d’Orsay et Guiche, lui dit un jour: « Vous ne savez pas, mon cher Nieuwerkerke, à qui j’ai rêvé cette nuit? — Ma chère duchesse, je n’oserais pas dire que c’est
NIEUWERKERKE
à moi. — Vous pouvez le dire. Hier j’ai reçu une lettre du roi de Hollande, où il me parlait de Guillaume le Taciturne. Cette nuit, cette figure légendaire m’a frappée dans mon sommeil ; il passait à cheval devant moi et s’arrêtait pour me saluer. Tout à coup, le cheval et l’homme se changèrent en statue équestre. Or,
la statue était de vous, vous y mettiez le der-
nier coup de pouce. »
Nieuwerkerke remercia la duchesse de faire un rêve où il était si bien en scène. Elle lui dit : « Pourquoi ne feriez-vous pas cette œuvre-là? — Parce que je ne suis pas un grand sculpteur. — Qui sait ! c’est l’œuvre qui fait l’artiste. »
Rentré dans son atelier, Nieuwerkerke se mit à faire une maquette réussie à ce point que Marochelti, son maître, lui dit qu’on ne pouvait pas mieux travailler en Italie ni en France.
Et voilà Nieuwerkerke parti pour La Haye. Il présente sa maquette au Roi, qui en est
ravi, et dit au sculpteur : Eh bien ! mon cher
comte, je vous commande la statue en marbre ou en bronze. »
Je demandai un jour à Nieuwerkerke pourquoi il n’avait pas sculpté son buste, lui qui avait la tête fière et souriante des artistes de la Renaissance.
— Mon cher ami, me dit-il, la première année de mon mariage, j’ai fait un buste de moi, et je crois qu’il était crânement enlevé dans le vrai caractère de ma figure. Quand il fut coulé en plâtre pour le donner au praticien qui devait le sculpter en marbre, je pris ma femme par le bras et je la conduisis à mon atelier : « Oli ! le beau buste ! » s’écria-t-elle en entrant. Elle s’approcha du plâtre et murmura en me regardant : « Qui est-ce ? » Je n’avais qu’une réponse à faire, je fis sauter le plâtre en vingt morceaux.
NIEUWERKERKE 267
J’ai dit déjà : Académus fonda la première académie dans son jardin ; Conrart fonda l'Académie française dans sa chambre à coucher ; le comte de Nieuwerkerke fonda une Académie universelle dans le palais du Louvre. C’était en 1855, quand il fut nommé directeur des musées et qu’il prit pied au milieu des chefs-d’œuvre. Qui ne se rappelle ses merveilleux vendredis, qui ont fait dire à l’Empereur : « La Cour n’est pas aux Tuileries, elle est au Louvre. » En effet, toutes les gloires modernes irradiaient en ces fêtes de l’intelligence, illustrées par les chefs-d’œuvre des grands maîtres de l’art. « Mais cela manque de femmes, disait Nieuwerkerke à l’Empereur. — Mon cher Nieuwerkerke,
ne vous plaignez pas ; les femmes en peinture de Raphaël, de Titien et de La Tour, c’est de l'idéal. »
Et, cependant, il venait une seule femme au Louvre : mademoiselle Rachel. Mais, disait Nieuwerkerke, ce n’était pas une femme, c’était une déesse de FOlympe.
Je ne saurais mieux peindre Nieuwerkerke surintendant des beaux-arts que par cette belle action :
Un matin, je me rencontrai chez Alfred de Musset, déjà bien malade, avec l’odieux Viel- Castel. Le poète nous dit que son plus grand regret, avant de mourir, était de ne pas revoir ses amis, Raphaël, Giorgione et Léonard de Vinci. Il nous était difficile de lui amener ces amis-là.
— Vous devriez bien, lui dis-je, venir les voir aux flambeaux, car Nieuwerkerke vous invitera, si vous le voulez, à une de ces fêtes éblouissantes qu’il donne, la nuit, aux souverains « de passage à Paris ».
NIEUWERKERKE 269
— Ce serait mon rêve, dit de Musset en s’animant ; mais je voudrais être seul.
— Rien que cela ! C’est à peu près comme si je demandais au directeur de l’Opéra de me donner une représentation à moi tout seul.
— Pourquoi non? reprit de Musset, qui
n’aimait pas qu’on jetât une pierre sous ses pieds. » ,
Le lendemain — Viel-Castel ne l’espérait pas, mais je n’en fus pas surpris — Nieuwerkerke envoya une très gracieuse invitation à Alfred de Musset pour visiter le Louvre aux flambeaux. Ce ne fut pas tout : il vint le prendre chez lui. Quand le poète fut arrivé au Louvre, celui qui devait être bientôt surintendant des beaux-arts dit à Musset :
— Mon cher de Musset, si vous voulez être seul à côté des maîtres que vous aimez, j’irai vous attendre dans mon cabinet, avec Houssaye et Viel-Castel, qui ne sont venus que pour souper avec nous.
— Eh bien, oui, dit Alfred de Musset, en
serrant les mains de Nieuwerkerke, j’irai tout à l’heure vous remercier de tant de bonne grâce. Mais si vous restiez là, je serais avec vous, et non pas avec Raphaël ou Vinci.
Que se passa-t-il dans cette dernière effusion du poète vers les grands maîtres ? Je n’ai jamais pensé sans être ému à cet éloquent adieu aux chefs-d’œuvre du musée du Louvre par un homme qui allait ne plus rien voir.
Alfred de Musset dit une dernière parole à la Joconde et à la Fornarina ; après quoi, pâle et les yeux humides, il s’en vint remercier Nieuwerkerke de son exquise bonté :
— On voit bien, mon cher Nieuwerkerke, que vous êtes né grand artiste et grand seigneur.
C’était la première fois qu’on traitait un poète en souverain. Aussi, chaque fois que je serrais la main de Nieuwerkerke, Alfred de Musset y était pour quelque chose.
'Alexandre Damas, qui sera toujours un grand moqueur, dit aujourd’hui qu’il n’a pas reçu de lettres de « belles inconnues », ces insatiables qui veulent tourmenter tous les esprits, faute d’avoir tourmenté tous les cœurs. Dumas joue ainsi au Don Juan qui ne daigne pas se souvenir de ses victoires féminines d’antan.
Pour être plus près de la vérité, je vous
dirai, sans faire de manières, que j’ai connu les « belles inconnues ». Si j’ai conservé un bon millier de lettres, dont quelques-unes prendraient feu toutes seules, ce n’est point du tout par fatuité. Je n’ai pas eu besoin de revenir de ce pays-là, n’y étant jamais allé ; mais une de ces dames m’ayant, par moquerie ou par défi, donné un meuble Louis XVI à vingt-six tiroirs sur chacun desquels est inscrite une lettre de l’alphabet, la dame m’a dit en riant : « Hormis des lettres de moi, on en trouvera de tout le monde. » Or, à cette heure, on en trouverait un tiroir tout plein, à ne pas pouvoir y loger une mèche de ses cheveux.
En effet, on m'en écrivait beaucoup, mais quoi de plus naturel? J’étais, à ce moment, directeur de la Comédie-Française, où il y avait de belles épistolières : Rachel, Dorval, Brohan, Judith, Favart; les dames et damoiselles des théâtres de genre, les étoiles de l’Opéra, les « dames aux camélias », enfin
toutes les aspirantes à l'amour et surtout à la renommée.
Il y avait alors, comme toujours, le théâtre du monde, où on joue la comédie, non moins flambante. Pendant toute une période, j’étais l’ami de ceux qui s’amusent, ce qui me condamnait, çà et là, aux travaux forcés du plaisir. Quoi qu'il en soit, si on publiait' un jour les lettres pieusement ensevelies dans les tiroirs du meuble Louis XVI, on aurait une vision très édifiante du temps où j’ai vécu parmi les comédiennes du monde et du théâtre, sans compter quelques bas-bleus. C’étaient là les « belles inconnues ».
Je recevais beaucoup de lettres anonymes, non pas beaucoup plus anonymes que les femmes du bal de l'Opéra; mais, parmi les
vraies curiosités de la correspondance, combien de lettres qui ne sont que rabâchage! Combien qui ont servi plusieurs fois, la dame étant toujours amoureuse, mais ayant changé d’objectif!
Sur ce chapitre des fantaisies amoureuses des « belles inconnues », Dumas vous parlera mieux que moi. Voici, par exemple, un fragment d’une lettre admirable qu’il m’écrivait à propos des deux derniers volumes de mes Confessions :
« Les belles connues, comme les belles inconnues, n’en veulent pas à l’homme célèbre qui divulgue l’amour qu’elles ont eu pour lui ou qu’il a eu pour elles, pourvu que ce soit à l’univers entier qu’il le divulgue. Laure ne reprochera rien à Pétrarque, ni madame Récamier à Chateaubriand ; et si madame de Warens se retrouve avec Jean-Jacques dans un autre monde, elle passe son éternité à le remercier de l’avoir déshonorée dans celui-ci.
Toutes les femmes sont prêtes au déshonneur qui les immortalise.
» Parmi celles qui sont venues chercher sans le savoir la renommée à votre confessionnal, il en est plusieurs, dites-vous dans la préface de ces derniers volumes, qui avaient passé par le mien. J'ai retrouvé, en effet, parmi vos pénitentes, quelques physionomies connues. Par nos études, par nos travaux, par la forme que nous donnons à notre pensée, dans le roman ou sur la scène, nous sommes ces refuges tout indiqués du carrefour populeux que toutes les agitées traversent. Elles ont beau venir de différents points de l’horizon, à un moment donné elles passent toutes par là. Elles nous racontaient leur histoire, et comme vous dites très justement, cette histoire était toujours la même. C’est qu’il n'y a pas deux histoires pour la femme, il n’y en a qu'une : l’amour.
» L’histoire n’est diverse que par les circonstances, les dates et les personnages; mais
le fait et le sentiment sont toujours identiques.
» Elles sont ou elles ne sont pas aimées, elles aiment ou elles n’aiment pas, elles se sont données ou elles se sont refusées, elles voudraient se donner ou se reprendre, elles viennent nous demander ce qu’elles doivent faire et ne font que ce qu’elles veulent, quitte à venir nous demander encore comment elles vont se tirer de là.
» Elles sont sincèrement amoureuses ; elles ne savent pas comment elles ont été infidèles ; elles sont vraiment inconsolables etn’aspirent qu’à être consolées. Elles se déclarent très sérieusement à la fin de leur vie effective, et se sentent tout à coup et de très bonne foi à leur premier battement de cœur. Nombreuses sont celles qui nous mentent, plus nombreuses celles qui se mentent à elles-mêmes sans s’en douter et quelquefois jusqu’à en mourir.
» Nous avons vécu assez tous les deux pour entendre les mêmes femmes nous raconter
deux fois, trois fois là même peine, à propos de deux ou trois hommes différents ; et la dernière fois, elles ne se souvenaient pas plus du second que du premier. C’est pour cela que nous les écoutions, bien que l’un de nous les eût écoutées déjà. C’était toujours pareil et c’était toujours nouveau, comme tout ce qui est éternel, comme le soleil et comme la vie.
» Heureux ceux qui, comme vous, peuvent plonger incessamment dans leurs souvenirs sans en rapporter sur la face l’éternelle pâleur du sépulcre. Moi, je serais incapable de ces retours en arrière.
» Avez-vous tout dit? Je me connais ; moi, je dirais tout. Ce serait abominable.
» Quand je regarde ce qui se passe autour de moi, je me considère comme un saint; quand je me rappelle ce qui s’est passé en moi, je me tiens pour un monstre. Ne le dites pas.
» Bien tendrement à vous.
» Alexandre Dumas fils. »
Toute la lettre est un chef-d’œuvre, et un chef-d’œuvre à la Dumas.
Que vous dirais-je de plus à propos des « belles inconnues » ? Elles ne sont plus de notre temps ; mais le diable n'y perd rien. Elles sont en train, aujourd’hui, de prendre un bain de jeunesse à Trouville, à Dieppe, à Royan ou à Biarritz. Que les nageurs bien avisés les bercent dans la colère des flots !
Ne serait-ce pas le moment de raconter l’histoire de la « belle inconnue » d’Albéric Second ? Celle-là, vivant dans un château bien solitaire, s’était prise d’une belle passion pour le spirituel chroniqueur de l 'Univers illustré. Elle lui écrit des lettres de flamme, exhalant un parfum endiablé. Après avoir gardé l’anonyme pendant toute une année, elle soulève
un peu son masque. Il lui écrit lui-même des lettres qui flambent. Ils n'y tiennent plus ni l’un ni l'autre. Elle l'appelle dans sa solitude. Il s’envole vers la dame. Un valet de pied le reçoit au pied du grand escalier et le conduit au seuil du petit salon. On est dans l’ombre des rideaux et dans l’ombre du soir. Le pauvre Albéric s’aperçoit alors que la désillusion marche avec lui. La dame a beau prendre le sourire de la jeunesse, elle est vieille, très vieille, plus vieille encore ; ce qui est plus grave, elle a les moustaches d’un grenadier et les sourcils de Jupiter tonnant.
Albéric Second se retire en bon ordre.
Chaque siècle a ses groupes mondains qui imposent la mode, non pas seulement la mode des habits, mais la mode de l'esprit. Je ne veux pas rebrousser chemin dans la nuit des temps. Je veux indiquer quelques figures dont les portraits sont bien vivants encore. Sous Louis XIV, ce n'est pas le roi qui donnait la mode, c’est le marquis de Lauzun. Combien de satellites autour de celte planète qui déconcerta les astronomes! Sous le régent, il
n’y eut qu’un monde ès-lettres, ès-art, èsmode. C’est que ce grand esprit révolutionnaire voulait refaire la France à son image. Il mourut trop jeune pour la France. Sous Louis XV, je ne parlerai pas des Marmousets, mais j’évoquerai la Société de ces Messieurs avec Crébillon fils pour président.
Ce fut là que Champfort, Beaumarchais, Rivarol prirent leurs flèches les plus aiguës.
Sous la Révolution, Barrère l’impertinent, qui s’accoudait sur la guillotine pour railler son monde, traînait à sa suite ceux qui osaient avoir de l’esprit.
Sous le Directoire, ce fut Fréron le Beau. Mais Napoléon apparut, qui souffla sur les gens d’esprit, comme il soufflait, le soir, sur les bougies de madame de Beauharnais. On avait joué aux pieds de l’Olympe; il monta sur le mont Sacré avec sa suite de héros, qui ne s’amusaient pas à aiguiser des mots. Beaucoup trop de sabres et d’épaulettes pour les modes de Fréron.
L’Empire tombé, les mondains, presque tous soldats, se divisèrent en deux camps : les modes nouvelles et les modes anciennes.
C’était surtout au Palais-Royal, dans les provocations à des duels, que se dessinaient les modes, les figures et les caractères sous la Restauration. Il était temps surtout pour les femmes que Gavarni survînt ; 'car jamais on n’avait vu de pareils accoutrements pour masquer la beauté et le charme de ces dames. Aujourd’hui, en étudiant les images de ce tempslà, on se croit dans une galerie de caricatures.
Les femmes ne reprirent leur grâce que vers 1840, et encore! On se demande comment mademoiselle Rachel, madame de Girardin et la comtesse du Chatel, qui étaient la grâce même, n’ont pas mieuxinspiré les couturières. — On se demande comment Daru, Walewsky, Delahante, Gilbert de Voisin, le marquis du Hallay, Nieuwerkerke, le comte d'Orsay, Morny et vingt autres, qui étaient la coqueluche des femmes , ne les condamnaient
pas, par force majeure, à se mieux habiller.
Ceux-là que je viens de citer menaient plutôt l’esprit que la mode, car ils avaient avec eux Balzac, Janin, Alfred de Musset ; çà et là Alphonse Karr, Méry, Gozlan, Beauvoir, Roqueplan. Il me faudrait encore rappeler beaucoup de gens d’esprit tombés dans' l’abîme de l’oubli.
Sous l'Empire numéro deux, il y eut encore un groupe, le dernier, car il n’y en a plus aujourd’hui; l’esprit se vend trop cher pour qu’on
le dépense en bonne ou mauvaise compagnie.
Ce dernier groupe avait pour présidents le prince d’Orange, Demidoff, Caderousse, de Caux, et tour à tour, beaucoup de gentilshommes du monde et quelques gentilshommes de lettres.
C’est ainsi que Gaston Jollivet y tenait bien sa place avec Heeckeren, Saint-Maurice, les trois frères Espeleta, le duc de Rivoli, le marquis de Massa, Aurélien Scholl et Kalil-Bey qui mourut de ses belles folies comme Caderousse. « Ci-gît qui ne s’embêta pas sur la terre. » Combien de convives dîoccasion qui semblaient ne venir au Grand-Seize du Café Anglais que pour y prendre le mot d’ordre !
Il ne faut pas oublier le marquis de Bridge, qui ne s’était pas trop démonétisé en dirigeant un atelier de photographie. Ce pauvre de Bridge, il comptait, depuis bien longtemps, sur les millions de sa mère, qui lui fit le mauvais tour de ne pas mourir avant lui, quoiqu’elle eût quatre-vingt-dix ans. Autant en emportent les nuages.
Aujourd’hui, hormis le prince de Sagan et trois ou quatre de ces messieurs, quels sont les noms de ceux qui laisseront une épitaphe? Il y a encore de beaux entraîneurs, mais des entraîneurs pour les courses ou pour le jeu; quelques-uns cependant sont piqués de la passion du théâtre ; dans chaque club, on donne la comédie, mais il y a vingt-cinq ans, on faisait mieux que de jouer la comédie des autres, on jouait la comédie en action. Dans quelques années, on lèvera la toile sur des scènes bien curieuses qui sont l’histoire ; ce sera encore l’histoire du Décameron de l’Impératrice, des dames de la cour et des coquines de haute volée.
N’oublions pas, parmi les quasi-gentilshommes, ce galant homme qui s’appelait
Costet et à qui toutes les femmes du demimonde disaient : « Je voudrais bien t’accoster.» Il était musicien à ses heures perdues. Heures plus perdues, celles qu’il passait dans une administration de l’Etat. Pas beaucoup d’argent, mais qu’il dépensait d’un air de grand seigneur. Il avait joué quelque peu, ce qui, naturellement, avait réduit sa petite fortune.
Ce train de vie ne pouvait durer longtemps. Il le continua jusqu’au bout sans crier misère. Un jour, nous dînions avec lui et de Bridge, au café des Ambassadeurs. Il dîna gaiement, mais rentré chez lui, il se brûla la cervelle. Pourquoi ?Tout simplement, parce qu’il avait mangé son dernier louis à son dernier dîner. Il mourut en brave et en philosophe, mângeant le fonds avec le revenu. Ses amis ne se doutaient pas de cette fin de la fortune et de cette fin de la vie. On fut donc bien étonné d’apprendre qu’il ne laissait pas de quoi se faire enterrer. Il ne s’évertuait pas à montrer son esprit, quoi qu’il en eût. Il avait interrogé
un employé des pompes funèbres la veille de sa mort.
— Qu’est-ce que ça coûte, pour aller au Père- Lachaise, quand on est mort ?
— Oh ! pour un homme comme vous, ça coûte bien 3,000 francs, y compris l’église.
— Oh 1 oh ! c’est bien de l’argent ! J’aime mieux aller à pied.
Celui qui défila le premier la parade, ce fut un des présidents du Grand-Seize, Kalil-Bey, qui était devenu Kalil-Pacha.
Il disait gaiement :
« — Savez-vous pourquoi je me suis fait nommer ambassadeur à Paris ?
» C’est parce que Paris est un harem. »
Il a habité longtemps l’hôtel Mauresque, 47, avenue Friedland, qui a toujours abrité
des hôtes de haute fantaisie. Il nous donnait souvent à déjeuner. f
Un de nous lui demanda un jour pourquoi, dans une maison mauresque, il n’avait pas créé un petit sérail pour lui et ses amis. Il prit l’idée au sérieux. Dix jours après, une belle Turque apparut au déjeuner. Elle fut saluée par beaucoup de points d’admiration. Tout le monde lui fut gracieux. C’était à qui lui baiserait la main et lui allumerait son narghilé. Quels que fussent nos points d’admiration, elle se déplut à Par is quand elle se vit habillée à. la française; ce fut bientôt le désespoir de Mignon regrettant sa patrie. Kalil- Pacha voulut l’acoquiner à quelques Françaises du demi-monde, mais elle se tournait vers Constantinople comme les roses 3 tournent vers le soleil.
Il y a un survivant à messieurs de Bois-Doré : j’ai nommé le comte de Lagrenée. Lagrenée ! c’est une terre riche pour le bon grain ; aussi a-t-il pu s’égrener par tout l’univers, sans rien perdre de son grenier d’abondance. On peut lui reprocher d’avoir semé dans son esprit des bluets et des coquelicots ; c’est qu’il a voulu que sa gerbe fût riche mais poétique. Il s’est toujours souvenu que les mauvaises herbes de l’esprit sont souvent le régal des yeux par la gaieté des couleurs. Or, le grand artiste qui a créé le monde était un grand coloriste. Tous ceux qui travaillent de près ou de loin à renouveler ce tableau féerique doivent imiter le maître. Voilà pourquoi les poètes ont toujours mis, par amour des con-
trastes, les folles herbes des champs dans le blé sacré pour la joie des yeux.
Lagrenée est un chroniqueur, sans le savoir, plus Parisien que les Parisiens. Lui qui court le monde, quand on le voit reparaître dans la capitale des capitales, c'est toujours lui qui, au débotté, nous apprend les dernières nouvelles de Paris. Ce Parisien par excellence, c’est qu’il a fait de l’univers la cité future. On l’a vu, consul en Russie, préparant l'alliance russe par les femmes. A Moscou comme à Pékin, pareillement en Amérique, il a fait aimer la France. Son maître, Talleyrand, — mais est-ce bien son maître — travaillait avec l’esprit du démon à mettre tout le monde dedans. N’a-t-il pas même trahi la France en 1815, quand on pouvait refaire l’Empire, et qu'il réarma les nations contre l'empereur? Lui, Lagrenée, ne trompe personne, mais il sème à pleines mains l’esprit français qui est, quoi que fassent les gouvernements, l’esprit de l’avenir. Si on l’envoie en Afrique, il fera
mieux que plusieurs régiments ; pareillement au Tonkin. Mais je ne veux pas l’exiler, ce franc mousquetaire de la diplomatie. Pour la santé de l’esprit parisien, il faut qu'il nous donne sa gaieté de cœur sous le sel de son esprit. Quant il est à Paris, il prodigue ses mots dans les bureaux de rédaction, c'est-àdire dans les chroniques des autres. Pour lui, ce qu’il fait bien, c’est la chronique parlée. Il est intarissable ! Que de fois il rouvre la porte pour jeter le mot de la fin !
MON FILS HENRY HOUSSAYE ET LE IXe FAUTEUIL
De tous mes livres, le meilleur c’est Henry Houssaye.
(Confessions d'Arsène Houssaye .)
Il y a quelque quarante ans, quand Augustine Brohan voulait punir son fils, un camarade du mien, elle lui disait : « Si tu continues à n’être pas sage, je te condamnerai à faire le tour de madame Allan. »
Moi, quand je voulais punir mon fils, je lui
disais : « Si tu continues à n’être pas sage, je te mènerai à T Académie. »
La troisième fois que je lui fis cette menace, il me répondit : a A l’Académie! j’irai bien tout seul ! »
Et il y est allé tout seul.
Me permettrez-vous de vous dire quel chemin il a pris pour arriver droit à l’Institut?
En 1866, le ministre d’État me chargea de le représenter à l'inauguration de la statue de Greuze. On, sait que la patrie du peintre des innocentes perverties est Tournus : cette petite ville charmante ne s’était jamais vue à pareille fête, mais ce furent des discours sans fin. C’était déjà trop du premier, qui était de moi. Enthousiasme difficile à décrire, car ies Tournusiens sont bruyants. J’avais mieux fait que de discourir : j’avais donné au monde un portrait de Greuze, peint par Greuze lui-même, et la montre de Greuze où son nom avait été gravé, vers 1780; aussi fus-je proclamé citoyen de Tournus.
Le soir, après tant d’éloquence dépensée aux pieds de la statue, il y eut un plein-air sur la place publique : un dîner de deux cents couverts, si je me souviens bien.
On discourut encore à table; cette fois, ce fut mon fils qui fut invité à prendre la parole. Il parla d’autant mieux qu’il ne s’attendait pas à parler.
Le lendemain, grande surprise pour moi quand je le vis tout équipé pour partir, quoique nous dussions rester encore unjour à Tournus, chez ce brave Adrien Delahante, qui aimait tant les arts et les lettres.
— Pourquoi pars-tu aujourd’hui?
— Parce que je ne retourne pas à Paris.
A cette réponse ma surprise s’accentua.
— Où vas-tu ?
— Je vais à Athènes.
— Comment, tu vas à Athènes? Mais il est convenu que je dois faire avec toi le voyage en Grèce !
— Oui, mais j’ai peur d’attendre trop longtemps. Je veux puiser aux sources vives. Toi, tu es un romanesque et un poète, tu ne peux pas être mon professeur en Grèce.
— Tu es dans les bons principes, mais tu brûles la politesse à ton père. Attends-moi.
— Non, non, j’attendrais trop longtemps.
J’eus beau batailler par l’éloquence paternelle et par celle de mes amis, mon fils n’en voulut pas démordre. Je décidai alors que je le conduirais à Marseille pour lui dire adieu sur le navire.
Voilà comment Henry Houssaye s’embarqua la première fois pour la Grèce. Il partit tout joyeux comme si ce fût pour la Terre promise. Il était né avec l’amour de la Grèce. Après avoir pensé à se faire peintre, d’après les grands exemples des antiques, il avait résolu
d’être un historien nourri à la première école du monde. Il n’avait guère alors que dix-sept ans. Dieu sait comme il s’imprégna du caractère grec dans les choses de l’art, se passionnant pour les ruines qui parlent si haut du Beau et du Vrai.
Il courut toute la Grèce, m’écrivant des lettres enthousiastes que j’ai gardées comme souvenir de son culte pour Phidias comme pour Homère. Je voulais toujours aller le retrouver, mais il ne voulait pas, disant que le moment n’était pas venu, tant il avait peur d’être arraché trop tôt à ses vaillantes études. Mais un jour, un des amis qu’il avait charmés tout là-bas, m’écrivit qu’il était malade. Je partis sur-le-champ. Comme j’arrivais à Marseille, une dépêche me parvint où l’on m’annonçait le retour de l’enfant prodige — tout aussi inquiétant que les enfants prodigues. En effet, le surlendemain, comme j’étais sur le quai, je reconnus mon fils parmi les passagers qui débarquaient. Quand je dis : je reconnus,
je me trompe; les fièvres l’avaient ravagé; c’était un fantôme qui me revenait. 11 semblait sortir du royaume des morts.
Je le pris dans mes bras tout en sanglotant : — Ne t’inquiète pas, mon père, me dit-il les yeux tout pleins de larmes, je sais bien que j’ai l’air d’un mourant, mais je reviendrai à moi.
Vous voyez qu’il revint à lui, et il y revint avec une moisson fauchée dans l’antiquité.
Il était malade encore quand il écrivit les premiers chapitres de Y Histoire d’Apelles , un livre qui parut, qui eut du succès, mais qu’il condamna lui-même jusqu’à racheter chaque exemplaire qu’il retrouva, pour les jeter au feu.
A quelque temps de là, les pâles inquiétudes devaient encore m’assaillir. Dieu sait ce que
j’ai souffert pendant l’année terrible. Henry Houssaye, qui était retourné en Grèce, revint à la nouvelle de la déclaration de guerre et s’engagea. Ce ne fut pas sans avoir été prier à Bruyères sur la tombe de sa mère, une sainte femme douée de toutes les vertus, morte en pleine jeunesse, dans sa beauté radieuse, ainsi que le témoignent les portraits de Lehmann et de Diaz, deux chefs-d’œuvre. D’ailleurs, à tous les événements de sa vie, mon fils va toujours s’inspirer dans cette chapelle, où il retrouve toutes les forces de son cœur.
Henry Houssaye partit donc. Après l’avoir conduit le plus loin qu’il fût permis, je revins à ma maison toute déserte. A une de mes sœurs qui partait pour le Midi, je confiai mon second fils, encore enfant. Ce fut alors qu’une autre de mes sœurs partit pour la Bretagne, d’où elle ne devait pas revenir. A-t-on oublié ce drame de la mer qui, prenant ma sœur et trois de ses amies sur le rocher de Penmarc’k,
les emporta dans les vagues toutes les quatre pour les ensevelir à jamais!
Ma solitude à Paris me donna la fièvre. Je n’y tins plus; je courus au camp de Châlons, pensant à me faire soldat moi-même. Je retrouvai Henry. On espérait encore avoir raison des Allemands. Mais tout était déjà perdu, quand l’Empereur vint lui-même au camp de Châlons, tout désemparé et tout désespéré. Je revins à Paris en même temps que le régiment de mon jeune officier. Un peu plus tard, au siège de Paris, je m’engageai dans les bataillons de marche.
Mon fils souffrait mortellement de la défaite, mais il se consola en se battant devant Paris, où tout le monde risquait sa vie pour la France sans marchander son sang.
Dans la bataille du 30 novembre, Henry Houssaye porta, sous le feu de toute une ligne de tirailleurs dont il était le point de mire, un ordre à un bataillon qui allait être enveloppé. Il reçut le lendemain la croix de la Légion
d’honneur. Cette croix militaire ne vaut-elle pas mieux encora que le croix littéraire ?
Le soldat déposa son épée, non sans regret, et reprit la plume. Il disait : « Ma vocation était d’être soldat. » N’y avait-il pas là un phénomène d’atavisme : Son grand-père maternel fut un « brigand de la Loire ». Aide de camp du général Hullin, il donna sa démission après les Cent Jours.
L 'Histoire d’ Alcibiade obtint le prixThiers à l’Académie française, où MM. les Quarante furent surpris qu’un si jeune écrivain atteignît du premier coup à la lumière de l’histoire. C’est que déjà le jeune historien avait dédaigné les phrases dans sa religion pour la vérité et qu’il avait le plus rare des courages,
celui de cacher l’art de l’écrivain pour mieux faire parler les faits.
Le grand prix qu’il obtint lai donna d’illustres amis comme M. Mignet et M. Thiers. Il entra alors au Journal des Débats et à la Revue des Deux-Mondes.
Après d’autres livres sur la Grèce, il a fait revivre par le miracle de l’histoire, sous le titre i8f4 et 1815 , ces deux années dramatiques entre toutes. Ce n’est pas à moi de parler du succès de cette œuvre « d’une vie si intense dans sa sobriété enflammée », comme l’a écrit Jules Lemaître, et où bâtie cœur de la France.
Henry Iloussaye est élu à l’Académie française par vingt-huit voix sur trente votants. Il a presque l’unanimité, ce qui est
rarissime. Je remercie profondément Dieu et MM. les Immortels de m’avoir donné cette joie en ma quatre-vingt et unième année.
Le hasard des choses donne à Henry Houssayele fauteuil des deux Corneille, de Victor Hugo et de Leconte de Lisle, fauteuil glorieux s’il en est, puisqu’il fut celui des deux plus grands poètes de la France. En effet* le génie de Pierre Corneille et de Victor H&go dépasse de pas mal de millimètres les fronts les plus radieux. Certes, Henry Houssaye n’espérait pas un pareil fauteuil, mais il pourra se dire : Puisqu’aussi bien Maynard, Bussy- Rabulin et Lemercier ont passé par là, ne puis-je pas m’y asseoir aussi? Ces ombres demi-célèbres me protégeront contre ces coups de soleil : Corneille et Hugo.
Il pourra penser aussi que son vrai parrain académique, Leconte de Lisle, le jugeait digne de lui succéder, puisque trois jours avant sa mort, la veille de son départ pour Louvecicnnes, le grand poète lui disait :
« Mon ami, je ne voterai plus pour vous, mais c’est vous qui me succéderez. »
Et voilà comme l’historien du 41e fauteuil voit son fils s’asseoir dans le 9e fauteuil.
On m’a souvent demandé pourquoi j’ai écrit l 'Histoire du 4 Ie fauteuil de l'Académie. Quelques critiques, pour faire leur cour à l’Académie, ont dit que c’était par dépit de n’y être pas. Ces gens*là ne me connaissent guère.
J’ai commencé cette histoire, dont quelques fragments ont paru dans les Revues, bien avant l’âge où Ton se présente à l’Académie.
Je ne pardonnais pas à l'illustre Compagnie d’avoir repoussé jusqu’à trois fois le poète du Cid et le poète d'Hernani.
Pareillement Balzac, Dumas et beaucoup
d’autres trouvaient porte close. Je m’imaginai qu’il était temps de créer un quarante-unième fauteuil pour y asseoir toutes les gloires dédaignées, gloires du temps présent comme du temps passé. J’en pourrais citer jusqu’à cent illustres, je me contente d’en citer jusqu’à vingt : Descartes, Molière, Pascal, Regnard, Saint-Simon, La Rochefoucauld, LeSage, l’abbé Prévost, Jean-Jacques, Diderot, Beaumarchais, André Chénier, Rivarol, Lamennais, Stendhal, Michelet, Balzac, Béranger, Théophile Gautier, Alexandre Dumas.
Je voulais donc venger en ce 4 Ie fauteuil tous les grands méconnus par l’Académie, sans pour cela donner raison à Lamartine qui a tant mal dit de cette illustre maison où tout ce qui reluit n’est pas or, mais quipourtant adu bon et du meilleur.
Le jour de la réception d’Alfred de Musset, à l’Académie, en 1852, Rachel m’écrivit, un matin, ce joli billet :
((Mon cher directeur,
» Je vous prendrai à midi, pour aller à l’Académie.
» Rassurez-vous, nous n’y resterons pas.
)) Votre amie,
» Rachel. »
Panurge dit : Faut-il me marier ou ne pas me marier — avec l’Académie ? Si je suis académicien, je serai un des Quarante, mais je m’ennuierai comme quarante. Je serai surchargé d’honneurs, comme le mulet chargé de reliques. Il me faudra aller une fois par semaine sous cette sombre coupole, qui est la préface du tombeau ; tout cela pour douze cents francs par an. Sans compter qu’il me faudra distribuer des prix de vertu, moi qui ne m’y connais pas. Donc, pas le plus petit mot pour rire.
Mais,, reprend Panurge, si je ne suis pas de l’Académie, je ne serai pas des fêtes de Fins-
tilut, je n’aurai pas de situation dans l’Etat, je ne m’appuierai pas sur mon bâton de maréchal et je n’aurai pas la joie de passer fout vivant dans le royaume des Immortels.
Il neigeait, il neigeait, il neigeait. Paris était tout blanc des pieds à la tête, les rues les toits, les fiacres comme les chiffonniers.
Je rentrai chez moi, heureux de trouver un beau feu et d’écouter chanter la bouilloire éloquente. Je jetai dans une coupe d’argent une pincée de fleurs d’oranger saupoudrée d’un narcotique célèbre au moyen âge. Ce narcotique m’avait été donné par Berthelot. Je versai là-dessus un peu d’eau bouillante et je
bus ce breuvage qui m’endormit profondément.
A peine avais-je perdu pieds qu’on sonna à ma porte.
Que le diable emporte les visiteurs nocturnes !
Quand on eut sonné trois fois j’allai ouvrir. Je vis trois femmes toutes blanches sur le palier. Je les saluai et je les priai d’entrer.
Oui, toutes blanches, comme si la neige eût tombé sur elles. Mais ce n’était pas la neige. Toutes les trois étaient revêtues dun linceul.
Je ne comprenais pas, j’ouvrais de grands yeux. La lumière se fît pour moi quand les trois femmes arrivèrent dans le salon.
La première me dit: — Il fait froid ici.
J’ouvris la porte de ma chambre ; elles passèrent toutes les trois pour se mettre devant le feu.
La seconde me dit : — 11 y a si longtemps que j’ai froid 1
La troisième murmura : — On s’habitue à tout dans la vie et dans la mort.
— Est-ce un songe ? demandai-je aux trois femmes.
— Non, ce n'est pas un songe ; déjà nous sommes venues souvent, mais tu n’as pas compris.
Non, tu n’as pas compris, mais ce n’est pas ta faute. Nous venions te voir et tu ne nous voyais pas.
C’est que tu étais tout âme aux choses de ce monde. Nous avionsbeau passer devant toi, .tes yeux ne s’ouvraient pas sur l’autre monde.
Mais aujourd’hui, le néant des vanités t’a dessillé les yeux. Aujourd’hui que tu as mis un pied dans le tombeau, nous sommes venues toutes les trois pour te dire que la mort a ses douceurs.
Je voulais parler, j’avais perdu la voix, mais par une vision surnaturelle je reconnaissais bien les trois blanches apparitions : c’étaient les trois femmes que j’avais adorées.
— C’est toi, ô Fanny, toute rayonnante de beauté, toi, dont Henri Lehmann a fait une
peinture belle comme la Joconde. C'est toi, dont Diaz a peint l'ineffable grâce dans une douceur idéale. C’est toi, que Jouffroy a sculptée avec un ciseau d’argent.
Je m'approchai d’elle et j’appuyai mes lèvres sur son front. C’était du marbre, c’était de la neige.
La seconde femme fit un pas vers moi.
— Me reconnais-tu bien ? me dit-elle en me serrant la main.
— Oui, je te reconnais, ma belle cantatrice, toi, dont Couture a fait un chef-d'œuvre dans cette femme qui effeuille une marguerite. Tu as eu dans le cœur le Paradis et l’Enfer.
— Que m’importe, répondit-elle, puisque j’ai eu lesjoies du cœur.
La troisième s’était approchée.
— Ne t’ai-je donc pas assez aimé, toi qui ne m’aimais pas parce que je t’aimais trop? Mais je t’ai pardonné quand j’ai vu une larme dans tes yeux. Cette larme a adouci toutes mes an-
goisses puisque tu as eu aussi pour moi ton heure d’amour !
J’embrassai les deux mains de la troisième femme.
— Oui, tu aimais bien, lui dis-je; le soleil des Espagnes avait brûlé ton cœur. Aussi es-tu morte de ton amour.
A cet instant j’entendis sonner encore; par la porte restée entr’ouverte, je vis arriver toute une légion de femmes qui à leur tour venaient me rappeler les phases passionnelles de ma vie. Mon cœur était content comme si je retrouvais tout ce que j’avais aimé. Mais une soudaine inquiétude me vint à l’esprit : pourquoi toutes ces femmes ? J’aurais mieux aimé que la première me vînt toute seule.
C’est alors que Fanny, la plus adorée, vint s’appuyer sur mon cœur.
— Ne te tourmente pas, me dit-elle ; de toutes ces femmes aucune ne va rester avec toi . Tu continueras à les aimer de loin et quand
tu les retrouveras au pays des étoiles, tu verras que le doux crucifié de Jérusalem a eu raison de dire : « Dans le royaume du ciel toutes les amours renaissent. » Et, miracle divin, elles sont dépouillées des jalousies. C’est là seulement qu’on connaît les délices de l’amour. Adieu !
Et, comme par un coup de théâtre, toutes les apparitions s’évanouirent dans le noir.
— Voilàqui est étrange, murmurai-je ; je ne rêve pourtant pas.
Très ému par la visite des trois femmes blanches, je tisonnai le feu, croyant voir leurs silhouettes dans les braises, quand une seconde fois j’entendis sonner.
— Tant pis, dis-je, je n’ouvrirai pas, car une nouvelle visite chasserait de mon esprit le souvenir de mes belles disparues.
Mais on sonna une troisième fois, puis une quatrième fois, « Ouvrirai-je pour dire à l’indiscret ou àl’indiscrète qui venait si tard : «Allez vous promener, car je vais me coucher? »
Mais dès que j’eus ouvert la porte, ce fut une avalanche de femmes vêtues selon les modes de 1830, de 1850, de 1860, de 1875, en un mot vêtues selon toutes les modes de trois quarts de siècle.
Ce n’était plus la pâleur de marbre des femmes blanches ; c’étaient des figures enjouées et rieuses, babillant à toute volée.
— Ah ! vous voilà ! ah ! te voilà ! il y a trop longtemps que je ne t’ai vn. Tu nous as bien oubliées ?
— C’est vous qui m’avez oublié. Mais, ditesmoi pourquoi vous me venez ainsi toutes par le même train.
— Le train express, mon cher, car plus d’une d’entre nous n’a pas longtemps à rester
Celle qui parlait ainsi fut mon premier amour, véritable amour romanesque. Elle était née le même jour que moi. En sa vingtième année, elle m’avait dit en pleurant :
— Ma mère m’a mis sur le sein un petit
crucifix d’argent en me faisant jurer de ne plus penser à toi, parce que je vais épouser mon cousin Camille.
Et comme je voulais l’embrasser, elle mit le crucifix sur mes lèvres.
Je n’étais pas un épouseur à dix-huit ans ; je fis le signe de la croix sur ce dénouement.
— Ah ! me dit-elle en me revoyant, Dieu ne m’a pas aimée, car j’ai été bien malheureuse sans toi.
Elle avait encore des larmes dans ses yeux; mes lèvres prirent doucement ses larmes.
Après celle-ci, ce fut Ninon, que je rencontrai un matin sous un arbre des Tuileries qui portait le numéro 333.
Elle me rappela notre conversation d’antan:
« Que faites-vous là, ô belle évaporée?
Votre amoureux, c’est moi, car vous êtes bien jolie !
— ■ Vous trouvez ? Mais lui n’est pas de cette opinion-là, puisqu’il ne vient pas.
— Eh bien! prenez mon bras et allons déjeuner au café d'Orsay; c’est tout à côté. »
Elle ne fit pas de façon. Nous déjeunâmes bien gaiement en compagnie de Chenavard, de Musset, d’Hetzel et de Gérard.
Ninon avait un esprit naturel et parlait mieux que nous.
Je fus ensorcelé dès ce jour-là, et cette furie dura toute une année. Comme elle ne savait pas son chemin dans la vie et qu’elle ne voulait pas rentrer chez sa mère, elle vint vivre chez moi en toute camaraderie de notre célèbre Bohème. Elle fut l’amie de la Cydalise. Ce fut elle, seule de femme, qui l’accompagna au cimetière Mont-Parnasse quand la pauvre fille en fut à sa dernière station.
Tous mes amis ont fait des vers à Ninon. On pourrait fagoter un bouquet de tous les sonnets et de toutes les stances qui saluèrent alors cette jolie fille. Il y a même à son propos un sonnet de Théophile Gautier.
Les plus belles choses n’ont qu’un temps.
En me revoyant, Ninon m’affirma, foi de Ninon, que nous aurions mieux fait de vivre une seconde année dans notre amour. Je lui répondis qu’il ne fallait jamais manger les miettes delà table.
Elle se mita rire et laissa passer devant elle une comédienne célèbre qui ne joue même plus la comédie. Je l’avais bien aimée ; je fus attristé de la voir si vieille : elle n’avait plus bon pied, bon œil comme en ses beaux jours.
— Ab 1 belle servante de Molière, lui dis-je, les beaux temps sont passés.
— Oui, nous sommes loin des jours où la fièvre amoureuse nous emportait à toutes les folies.
Elle me rappela en quelques mots la saison des fêtes du cœur. Elle essaya un sourire et m’embrassa d’une lèvre trop refroidie.
Survint alors celle qui un jour, il y a de cela plus d’un quart de siècle, m’apporta un tableau qui était un faux Greuze. Je lui dis :
« Mademoiselle, c’est vous qui êtes un vrai
Greuze ; vous en avez toute la malice voilée par l’innocence.
— Eh bien, monsieur, puisque je suis un vrai Greuze, prenez-moi. »
C’était une fille de bonne noblesse, dont la famille cachait sa misère.
Dès le lendemain, je mis une plume dans les mains d’Émilia.
Toute bien née qu’elle était, elle violait cruellement l’orthographe, ce qui ne l'empêchait pas d’avoir beaucoup d’esprit et de bien juger ce que je lui dictais, me disant bravement: Ceci est bien; ceci est mal.
Cette femme, qui ne savait rien, savait tout. Elle n’avait rien appris. A peine était-elle sortie du couvent qu’il lui fallut broder pour vivre.
Tout fut romanesque dans sa vie. Nous nous brouillâmes parce qu’elle voulait jouer du revolver contre une comédienne à qui je faisais répéter ses rôles. Quelques années après, elle épousa un poète, noble esprit qui courut tous
les casse-cou et qui mourut à la peine. Elle se remaria avec un peintre de haute lignée. Il ne faut jamais désespérer de la fortune; elle a un hôtel et un château. Le peintre vend très haut ses tableaux, sans compter qu’il a bien cent mille livres de rente.
On a dit que je portais bonheur aux femmes. C’est peut-être moi qui avais fait courir ce bruit-là pour que les lemmes romanesques vinssent à moi.
Romanesque et charmante aussi fut celle qui avait pris autrefois la place d’Émilia. Elle se planta devant elle avec quelque dédain, car elle avait eu jadis maille à partir avecelle.
— Comment, me dit-elle, tu en tiens toujours pour ton faux Greuze ! Moi, je ne joue pas aux innocentes de Greuze, parce que je vais droit mon chemin.
Et reprenant son sourire habituel, elle me dit doucement :
— Avons-nous assez brûlé de siècles en-
semble !
Elle alluma une cigarette russe.
— Tu vois que j’ai toujours du feu.
Une très jolie fille se jeta alors entre nous. Elle était couverte de diamants et de perles.
— Tu ne me reconnais plus, toi qui m’as donné mes premières boucles d’oreilles, à moi qui n’avais pas de quoi acheter une robe?
Nous nous sommes aimés à la vapeur, entre toutes les jalousies. Pour moi, je ne suis pas assez bête pour être jalouse ; c’est bon pour les cuisinières.
— Tais-toi, lui dit une autre jolie fille, une Romaine emparisinée qui avait des yeux et des dents à éblouir les aveugles, je suis jalouse, comme la jalousie.
Et se tournant vers moi.
— T’en souviens-tu? me dit-elle avec une passion renaissante, j’ai failli plus d’une fois jouer du revolver avec toi.
— Ah! notre amour était violent ; aussi, quoique ce fût bien la vraie "passion, ça a duré trois mois !
Une femme très élégante s’était assise devant la cheminée. Elle souriait avec mélancolie.
— Et vous, madame?
— Moi, je suis une rêveuse et je n’aime que les sentimentalistes. Si je me remariais, j’épouserais M. Platon lui-même, tant je suis dans le platonicisme.
— Vous avez bien raison, il n’y a que les amours platoniques qui durent.
D’autres figures passèrent sans s’arrêter; c’étaient des passions d’une heure, mais je les reconnaissais, celle-ci sous son péplum, cellelà sous sa robe à queue, figures de théâtre et figures de fête mondaine.
Tout d’un coup, je les vis toutes s’éloigner vers la porte. Une seule demeura.
— Moi, dit-elle, je ne m’en vaispas. En bonne comédienne, j’attends la chute du rideau.