‹ Souvenirs de jeunesseChapitre 14 sur 15 · UN PROJET DE MARIAGS · texte numérisé non relu

UN PROJET DE MARIAGS

On s'étonnera peut-être que je n'eusse pas, moi qui avais déjà fait tant de sottises, commis cette dernière et définitive imprudence.

Il s'en est fallu de peu ; j'ai été sur le bord. Mais l'étoile qui brillait sur ma tête — eh ! pourquoi n'aurais-je pas une étoile tout comme Napoléon et Galimard? — l'étoile qui me conduisait par des chemins obscurs vers les régions tumultueuses et amusantes du journalisme me garda de tomber dans l'abîme et m'en tira par un heureux à-gauche.

Il y avait à Grenoble un salon que je ne prendrai pas la peine de décrire parce que je l'ai peint avec complaisance dans l'une des Nouvelles qui composent le volume paru sous ce titre : le Piano de Jeanne. On y jouait le whist, et il n'était guère

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fréquenté à l'ordinaire que par des professeurs en retraite, par de vieux magistrats ou d'antiques débris de nos armées. Mais les mères y amenaient parfois des jeunes filles qui n'avaient pas l'air de s'y amuser beaucoup. La maîtresse du logis avait la passion de marieriez gens ; c'était son bonheur à cette brave dame, de faire des heureux. Elle fit sur moi des tentatives discrètes, qui échouèrent complètement.

Ma timidité, qui m'a joué dans ma vie tant de mauvais tours, me servit en cette affaire et m'épargna quelque irrémédiable sottise où je me fusse inévitablement laissé aller par complaisance ou faiblesse d'esprit. J'avais comme un vague et obscur soupçon que mes qualités, si j'en possédais de réelles, n'étaient pas de celles qui pouvaient flatter le cœur ou captiver l'imagination d'une jeune fille. Je me sentais mal dégrossi, maladroit et lourd, et je frémissais à ridée du supplice que ce serait pour moi de faire la cour à une jeune fille ignorante et chaste, de lui apporter des bouquets, de lui débiter des niaiseries sentimentales, de jouer, moi qui ressemblais à un ours, le rôle du petit chien de la fable, caressant bonne petite maîtresse à lui, et lui donnant la patte d'un air amoureux. Je ne me v voyais pas dans ce rôle de soupirant : « J'y serai,

à me disais-je, cela est évident, absurdement ri-

dicule. »

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Je me trouvais, au fond, moins bête que nombre de jeunes gens qui réussissaient gaillardement ces exercices, et peut-être n'avais je pas tort, car j'ai connu de grands sots que poursuivaient à l'envi les regards en coulisse des jeunes filles. Mais ils avaient dans les manières, et même dans ce qui leur servait d'esprit un agrément dont je me savais dépourvu. Cet agrément, j'affectais de le mépriser, comme indigne d'un homme, et j'étais enragé de ne le point posséder, de me voir incapable de jamais l'acquérir. Il me prenait une sueur froide quand j'étais, par le hasard des circonstances, obligé d'adresser la parole à une jeune fille. Dans notre petit cercle même, où j'étais pourtant fort à l'aise, je me tenais à l'écart des jeunes personnes que leurs mères y amenaient de temps à autre. Je n'osais pas, je ne savais pas; les fadaises dont on les entretenait d'un air de galanterie empressée me révoltaient par leur horrible platitude, et je ne pouvais m'empêcher de reconnaître que j'eusse été incapable de les trouver. Ma langue se séchait dans ma bouche lorsque l'une d'elles m'offrait une tasse de thé.

Une veuve eût mieux fait mon affaire, car avec les femmes, pourvu que la glace eût été préalablement rompue par elles, je n'étais pas trop embarrassé; au contraire. J'étais de conversation exubérante et folle : la joarole s'allumait aisément chez

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moi du désir de plaire,à moins qu'elle ne s'égayât d'une joie capiteuse qui jaillissait à gros bouillons. J'ouvris donc plus volontiers l'oreille quand on me parla un peu en l'air d'une dame veuve qui était fort considérée en ville et à qui Ton attribuait quelque fortune.

— Du moment que mon intention, medisais-je, est de m'établir à Grenoble, autant vaut m'y marier et mettre le point final à ma vie d'aventures.

On me ménagea une entrevue avec la personne en question. On m'invita à une partie de montagne qu'on avait organisée en son honneur. Je me constituai son cavalier servant. Je ne puis sanr rire me souvenir de cette journée. La dame, qui ne manquait ni d'esprit ni de grâce, était de sa nature un peu précieuse et raffinait sur les idées comme sur les mots. Il y a dans l'argot du peuple parisien une locution bien pittoresque pour désigner ces façonnières : on dit qu'elles se font de leurs doigts de pieds des ailes de pigeon. J'eus beau me mettre à ses pieds et caresser le bout de ses ailes, je n'eus pas l'heur de lui plaire. Je m'aperçus très vite que je faisais four, comme nous disions en notre langue, et j'en pris tout aussitôt mon parti le plus allègrement du monde. Je fus d'une gaieté étourdissante ; jamais promenade ne fut plus joyeuse, et, en dépit de son penchant à la minauderie, il fallut qu'elle s'amusât elle-même

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et desserrât récrin de ses lèvres pour se mêler à nos éclats de rire. J'ignore encore aujourd'hui si elle avait été prévenue et mise au courant. Je l'ai revue quelquefois depuis, et elle s'était réconciliée avec mon genre d'esprit. Mais le goût du mariage m'avait passé, et, si l'estimable marieuse dont le salon était une succursale delà maison Foy etC i6 avait insisté, je lui eusse à coup sûr répondu, comme j'avais fait à M. Artaud :

— Vous savez ! le mariage, moi, je m'en moque !

J'avais d'autres idées en tête. Je m'étais mis à rêver de journalisme et il est temps de dire comment ces rêves s'étaient formés chez moi, comment ils avaient pris corps.

Je touche à l'instant décisif qui devait changer toute ma vie et lui donner une nouvelle et dernière forme*

C'était au jour de Tan. J'avais profité des congés que cet anniversaire donne aux élèves et aux maîtres pour faire un tour à Paris, où m'appelaient impérieusement des devoirs de famille. J'allai voir About, qui était alors dans le plein éclat de sa grande renommée. Tout Paris affluait dans sa maison, Tune des plus hospitalières, l'une des plus largement ouvertes qu'il y ait jamais eu dans le monde des lettres. J^y voyais avec un mélange d'admiration et d'envie passer une foule de noms célèbres ; j'y entendais pétiller ce bruit capiteux de la conversation parisienne. 11 me montait à ce spectacle des bouffées de gloire au cerveau ; je me sentais comme grisé de ce parfum subtil et pénétrant qui se dégage de la vie du boulevard et qui tourne la tête des provinciaux comme la fumée

d'un premier cigare.enivre le collégien qui l'aspire délicieusement entre deux études.

Etait-il donc si difficile de m'asseoir, moi aussi, à ce banquet, et de prendre ma part de ses joies? La table était-elle donc si pleine que je ne pusse, en jouant des coudes, m'y tailler une petite place et voir mon nom figuier parmi les convives ? Pourquoi ne dirait-on pas: Francisque Sarcey, comme on disait Jean-Jacques Weiss, Alfred Assollant, Prévost-Paradol, Hippolyte Taine, sans parler de celui qui était alors le plus éclatant de tous, Edmond About? Francisque Sarcey, ces deux mots sonnaient-ils si mal aux oreilles ? Et que fallait-il pour les apprendre au public, pour voltiger,comme disait le vieux poète latin, sur les lèvres des hommes? Ecrire quelques articles de journal. En étaisje donc incapable ?

Je rentrai un soir chez moi tout chaud du désir de m'illustrer par un grand coup et d'étonner le monde à mon tour. Je me jetai sur une plume et je passai ma nuit, une nuit de fièvre, à écrire quatre ou cinq cents lignes où je parlais aux Parisiens de la seule chose que je connusse un peu, de la province, de la vie qu'on y mène, et des plaisirs qu'on y goûte.

Mon élucubration une fois terminée, je me la lus sur brouillon à haute voix et n'en fus pas mécontent. Je la mis au net et me la lus une seconde

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fois. Il me sembla que j'avais décidément pondu un chef-d'œuvre.

— Si le Figaro ne méprend pas ça!... m*écriai-je en balançant la tête d'un air de confiance.

J'avais en effet tout d'abord songé au Figaro. Le Figaro rie paraissait alors que deux fois par semaine ; mais il paraissait sur huit énormes pages où s'engloutissait à chaque numéro une effroyable quantité de prose. Je le savais très accueillant pourlesinconnus, car il renouvelait incessamment son personnel, et il est véritable que toute la littérature militante de notre temps a fait ses premières armes dans l'ancien Figaro.

Je me couchai sur cette pensée et dormis d'un profond somme. Le lendemain au matin, je courus à mon chef-d'œuvre : il faut croire que la nuit ne lui avait pas été aussi bonne qu'à moi. Je m'étais levé frais, dispos, gaillard, l'œil brillant, le teint coloré. Mon pauvre article me fit peine : il était pâle et morne. Tous les traits d'esprit dont je m'imaginais l'avoir semé me faisaient l'effet de tomber comme ce dard dont parle Virgile : telum imbelle sine ictu,

— Jamais le Figaro ne me prendra ça I m'écriaije, dépité.

Je résolus de m'en rapporter à About et de lui demander conseil. Mais, au moment de tirer mon manuscrit de ma poche, une invincible pudeur

me retenait. Ce n'était pas que je craignisse un mot de raillerie : About était pour moi un trop bon camarade et un trop vieil ami pour me contrister d'un trait piquant. Mais j'avais peur d'une de ces banales formules de compliment dans lesquelles je savais si bien qu'il enveloppait le plus parfait mépris.

Les visites succédaient aux visites ; je déjeunais chez lui le matin ; j'y dînais encore le soir ; jamais nous n'étions seuls, et je remerciais presque le hasard de fournir ainsi à chaque fois une excuse à ma timidité.

Le jour vint enfin où il fallait prendre un parti. J'étais sur mon départ. J'allai lui faire mes adieux et, comme je lui serrais une dernière fois la main :

— As-tu encore cinq minutes à me donner ? lui dis-je ; je voudrais te lire quelque chose que j'ai écrit.

J'étais si embarrassé, si rouge, et je déployai mon manuscrit d'un air si piteux, qu'il ne put s'empêcher de rire : il vit bien que je ne viendrais pas à bout de ma lecture ; j'avais la gorge serrée comme dans un étau.

— Donne-moi ton papier, rrn dit- il ; je connais ton écriture : nous irons plus vite.

Je m'étais réfugié dans un coin de la chambre, et j'attendais immobile, muet, avec l'angoisse du

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condamné à mort à qui l'on a fait espérer sa grâce.

— Eh bien ! mais, me dit About quand il eut fini, c'est très enlevé! Mais tu n'as pas signé?

— Je ne peux pas signer de mon nom. Je mettrai un X tout simplement.

— Non, il faut un nom. Quel nom ?... quel nom?.,, il faudrait un nom qui sentît la province.. Binet?Oui, Binet... Mais Binet tout seul sera trop court; il faudrait un prénom...

Et, prenant la dernière feuille de ma copie, il écrivit de sa main, au bas de l'article : Satané Binet.

— Est-ce que tu voudras, lui demandai-je, présenter cela à Villemessant et le lui recommander ?

— Ce n'est pas la peine. Villemessant lit tout. Il mit au haut : Prière de lire, signa Edmond

About, et, me rendant le manuscrit :

— Jette cela dans la boîie du Figaro, me dit-il. C'est comme si c'était imprimé.

Je partis, soulagé d'un poids énorme : j'étais léger, joyeux et fredonnant. Mes pieds ne touchaient pas terre; j'y avab dej ailes.

Vous vous imaginez peut-être qu'une fois de

retour à Grenoble, je ne rêvai plus que de journa-

S lisme, et que je pris ma classe en dégoût. Pas le

f moins du monde : Pair de Paris m'avait grisé un

instant: mais ces fumées d'ambitions s'étaient vite

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dissipées dans la paisible atmosphère de la vie de province; je repris le train de mes occupations quotidiennes, et c'est sans ombre d'émotion que, deux fois par semaine, je dépliais le journal où j'avais un instant espéré lire ma prose.

Un jour pourtant, c'était une après-midi de dimanche, au cabinet de lecture, ouvrant le Figaro^ j'eus un éblouissement. Mon article s'y étalait sur trois colonnes et, au bas, flamboyait le pseudonyme dont About m'avait aftublé: « Satané Binet. » Je ne pus d'abord le lire, tant j'étais ému ; le cœur me battait à rompre et les lignes me dansaient devant les yeux. Je me remis peu à peu ; je savourai chaque phrase, l'une après l'autre, avec une joie intense et profonde. Il s'était glissé dans la composition deux coquilles, de peu d'importance, il est vrai, mais qui n'en déshonoraient pas moins ce morceau de littérature. Il me sembla que deux pointes de feu s'enfonçaient dans ma poitrine et ia perçaient. Ces deux malheureuses coquilles me gâtaient tout mon plaisir.

— Comment le correcteur les avait-il laissé échapper ? Comment Villemessant ne s'était-il pas récrié d'indignation?...

Je passai le journal à un voisin qui me l'avait demandé. Je le vis qui entamait l'article ; j'épiais son visage, tâchant de deviner ses impressions au jeu de sa physionomie ; et je sentis au fond de

moi une envie folle, irrésistible, de lui dire, quand il en vint aux passages suspects :

— C'est une coquille ! Vous voyez bien que c'est une coquille !

Mais il n'eut pas l'air d'y prendre garde, l'imbécile ! Que fallait-il donc pour l'émouvoir ? Je crois même qu'il n'acheva pas la troisième colonne, et ce me fut un coup terrible : car il y avait vers la fin une phrase excessivement piquante sur laquelle je comptais pour enlever le lecteur. Il ne s'était pas plus mis en peine de la phrase excessivement piquante qu'il ne s'était aperçu des deux coquilles. C'était un idiot ! Je ne devais savoir que plus tard, et après une longue expérience du journalisme, que le public tout entier est composé de ces idiots-là !

Je demeurai longtemps au cabinet de lecture pour m'y remettre de mon émotion. J'étais, de par ma profession, obligé à l'incognito, et je me sentais incapable de comprimer la joie qui débordait de tout mon être. Il me semblait qu'au premier pas que je hasarderais dans la rue, tous les yeux allaient se fixer sur moi. J'entendds déjà murmurer tout bas sur mon passage : « C'est lui I l'auteur de cet article ! » Comment ferais-je pour éteindre mon regard ? Je composai mon visage du mieux qu'il me fut possible ; je rentrai chez moi, rasant les murs, serrant les épaules, m'enveloppant

de silence ; l'air mystérieux d'un homme qui porte un grand secret qu'il serait ravi que Ton devinât. Une fois sous clef, à l'abri de toute curiosité indiscrète, je donnai libre cours à cette joie qui m'étoufifait , je chantai, je dansai, je fis mille extravagances ; peu s'en fallut que je n'oubliasse, moi l'homme exact par excellence, l'heure réglementaire de ma leçon quotidienne.

Le lendemain, je fis ma tournée chez les amis et, après les premiers propos échangés, je ne manquai pas de demander négligemment :

— Est-ce que vous avez lu le dernier numéro du Figaro ?... Il y a un article sur la province... Il est d'un homme qui la connaît...

Hélas, j'étais déjà journaliste ! car je faisais l'article pour mon article.

Je n'eus rien de plus pressé que d'en écrire un second, qui passa comme le premier ; puis un troisième et un quatrième ; et le troisième et le quatrième me revinrent également imprimés en belle place. Le cinquième ne parut pas.

Il ne parut pas, ie cinquième, ni le sixième., ni le septième, et j'en conçus un vif chagrin ou plutôt une mortelle inquiétude. Etait-ce donc fini ? Pourquoi m'avait-on rayé du nombre des rédacteurs i Monselet avait conté, dans une de ses plus jolies fantaisies, que Villemessant, quand il avait pressé, tordu jusqu'à la dernière goutte, les écri-

vains qu'il employait, leur faisait, en guise de remerciement, cadeau d'une canne avec laquelle il les invitait à tracer, dans la petite Provence du jardin des Tuileries, de grands ronds sur le sable. Avais-je donc reçu ma canne ? Ce qui contribuait à m'efïrayer davantage, c'est qu'About m'avait écrit, à la suite des trois ou quatre premiers articles, d'entreprendre plutôt une autre série, l'intérêt de la première lui paraissant épuisé.

J'ai su plus tard, quand j'ai fait partie de la rédaction du Figçro, comment j'en avais été évincé, et l'histoire est assez plaisante.

Je m'imaginais très naïvement que lorsqu'une lettre de moi arrivait au Figaro, Villemessant ne manquait pas de la déguster lui-même, dévotement, d'un bout à l'autre, et l'on ne m'eût pas autrement étonné si l'on m'avait dit qu'il assemblait la rédaction pour lui lire l'article à haute voix. Je lui envoyais donc, à lui personnellement, en dehors du manuscrit à imprimer, mes réflexions sur les numéros qui avaient paru dans l'intervalle, et je le faisais avec cette terrible brutalité de langage qui m'a valu, à mes débuts, tant de bonnes et solides inimitiés dans le monde des lettres. Je m'avisai de lui écrire un jour : « Vous avez au journal une espèce de crétin qui ne sait pas un mot de français, etc. » C'était le crétin en question qui faisait les fonctions de secrétaire de

la rédaction. Il lut le bel éloge que je faisais de sa prose, prit délicatement la mienne entre l'index et le pouce, et la jeta au panier, sans en sonner mot au patron, qui avait d'autres chiens à fouetter. J'étais dès lors recommandé au prône : toute lettre signée du nom de Satané Binet passa, sans même avoir été lue, des mains du facteur au redoutable panier ; et c'est ainsi que la postérité fut privée de trois chefs-d'œuvre qui ne dirent jamais le jour.

Après ces trois essais infructueux, je crus la partie définitivement perdue. Je renonçai au Figaro, me réservant d'aller chercher moi-même une explication lors des congés de Pâques. Mais le hasard, qui me conduisait par la main, m'offrit juste à la même époque une occasion de faire mes premières armes ou, si vous aimez mieux, de m'exercer en tirant au mur.

Il y avait à Grenoble un brave homme né dans la classe ouvrière, car il avait longtemps été typographe, mais qui ne manquait pas d'une certaine instruction, qui avait de l'entregent et même, dans une certaine mesure, de l'esprit; rond d'allures, mais cachant sa finesse aiguisée du dauphinois sous un air de bonhomie patriarcale ; dévoré du désir d'arriver, de compter pour quelque chose et d'être quelqu'un. Il s'appelait Maisonville.

Il passait pour franchement libéral et même un peu républicain.

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Il avait obtenu en 1848 un privilège d'imprimeur. Il possédait un modeste capital, amassé à grand'peine à force de travail et d'économie ; il le mit tout entier dans Tachât d'un humble matériel.

Sa première idée fut naturellement de fonder un journal. Un journal ne coûte presque rien, en province, à un imprimeur. Comme il est obligé d'avoir une machine et des ouvriers, et que l'ouvrage ne donne pas toujours, le journal occupe les intervalles que laisse l'expédition des commandes. Il est fait pour ainsi dire par-dessus le marché. Et c'est ce qui explique comment peuvent vivre tant de feuilles locales qui n'ont qu'un très petit nombre d'abonnés : les frais généraux sont insignifiants.

Comment et pourquoi Maisonville s'adressa-t-il à moi pour écrire les articles de tête dans son nouveau journal, je n'en ai jamais rien su au juste. Etait-ce ma réputation d'esprit frondeur qui l'avait séduit ? Avait-il entendu parler par ses fils du bruit que je faisais au lycée ? Etait-ce simplement chez^ lui le flair de Timpresario, ce flair inexplicable qui les jette du premier coup sur les bonnes pistes ? Je serais vraiment fort embarrassé de le dire et ne me suis jamais inquiété de l'apprendre. Ce qu'il y a de certain, c est que je le vis un jour entrer dans ma petite chambre avec l'air affairé et exalté d'un

homme qui allait découvrir le nouveau monde.

Il m'exposa les grands projets qu il roulait nuitamment dans sa cervelle matoise. Il se proposait de lancer dans le monde le Courrier des Alpes, journal qui serait d'abord hebdomadaire, les fonds manquant, mais qui ne tarderait pas à devenir quotidien, et qui ferait une concurrence sérieuse au journal officiel de la préfecture.

Que fallait-il pour atteindre ce but ? Un homme qui... un homme que..., un homme enfin ! C'est moi qui serais cet homme-là ! C'est moi dont les articles révolutionneraient Grenoble. Et que de bien il y avait à faire ! que d'abus à signaler ! que de réformes à indiquer au pouvoir!

Maisonville parlait avec une bonne grosse éloquence où se mêlaient la hâblerie méridionale et l'astuce dauphinoise et, brochant sur le tout, un ton de conviction profonde que fouettait encore l'ardeur de parvenir.

Je prévoyais beaucoup d'inconvénients, d'ennuis et de tracas. Mais sa proposition flattait trop agréablement mes secrètes espérances pour que je ne me rendisse pas. Je n'opposai de résistance que ce qu'il en fallait tout juste pour donner plus de prix à mon acquiescement. Je lui fis jurer, à diverses reprises, que cette collaboration demeurerait secrète, que ses ouvriers eux-mêmes ne sauraient pas mon nom. Il fut convenu que je signe-

rais Jean, tout court, et que, pour dépister plus sûrement les indiscrets, Je changerais tous les mois de pseudonyme.

J'entrai dès le lendemain en fonctions. Je ne saurais me rappeler sans un vif sentiment de plaisir cette courte période de ma vie de province. Tandis que je peinais et suais à fabriquer pour les D arisiens un article du Figaro, j'écrivais pour cette feuille de chou, aucourantde la plume, avec une facilité, avec une aisance, avec une verve que je n'ai retrouvées que quinze ans plus tard, quand j'ai été maître de mon public et de ma phrase, des chroniques dont quelques-unes étaient vraiment bien drôles.

J'allais de l'avant, bride abattue, ne me sentant aucune responsabilité. Mon secret avait été assez vite pénétré par deux ou trois amis intimes qui savaient mon tour d'esprit et mes façons de parler ; mais on ne l'avait point ébruité, et la chose n'avait pas fait scandale. J'avais donc tous les privilèges et aussi tous les bénéfices de l'incognito.

r C'est là que j'ai fait mes premiers articles de critique dramatique ; car vous pensez bien que, touchant à tout, je n'avais garde d'oublier le théâtre. J'étais un des abonnés de l'orchestre, et je sentais des voluptés ineffables à entendre parfois, à côté de moi, de vieux habitués s'indigner, devant moi, contre mon feuilleton ou le louer à grand

renfort cTépithètes. J'avais des envies folles de me jeter dans l'entretien et de crier tout à coup, comme le héros de Virgile : Me, me, adsum qui feci ! Mais l'incognito est un plaisir de roi et de Journaliste.

Je viens de relire la collection de ces articles ; #.r, longtemps après, quand mon nom eut acquis quelque notoriété, Maisonville me fit la gracieuseté de m'envoyer, en cadeau de jour de Tan, la série des numéros où j'avais écrit ; et elle était demeurée ficelée dans un coin de ma bibliothèque, Je me suis amusé, en relisant ces premiers essais, à revivre par le souvenir cette première année de journalisme, et j'y ai retrouvé, toutes vives et toutes fraîches, mes impressions d'autrefois.

Que de gamineries dont je riais à pouffer dans ma chambre solitaire ! On avait à grands frais bâti un nouveau théâtre sur le quai, entre deux grands établissements publics où il était resserré, la Banque et la prison, et ce théâtre avait fermé l'accès à la rivière. Il était horriblement incommode ; on parlait de le démolir et je faisais campagne pour en obtenir la reconstruction sur un autre point où commençait de s'élever une nouvelle ville.

Que d'encre j'ai versée sur cette question locale! que de prose i que de vers ! Car en ce temps-là j'improvisais en vers plus aisément qu'en prose, et je remets k main sur des triolets qui m'ont joliment diverti à cette époque :

J'ai fait le serment d'Annibal ;

A bas ce théâtre stupide !

Vers ou prose, tout m'est égal ;

J'ai fait le serment d'Annibal.

Plume au poing, j'enfourche un journal

Que ce journal soit votre guide

J'ai fait le serment d'Annibal :

A bas ce théâtre stupide !

S'il a coûté cent mille écus, Est-ce ma faute ou mon affaire C'est cent mille écus de perdus S'il a coûté cent mille écus.

En eût-il coûté dix fois plus, Il faudrait encor le refaire.

S'il a coûté cent mille écus, Est-ce ma faute ou mon affaire ?

Entre la Banque et la prison Percez au fleuve qui les borde.

Quoi ! la muse aurait sa maison Entre la Banque et la prison ?

Laissez-la fuir, elle a raison, Les gens de sac, les gens de corde.

Entre la Banque et la prison Percez au fleuve qui les borde.

Un peu d'espace et de grand air

Pour la muse aux ailes divines !

Nos poumons ne sont pas de fer :

Un peu d'espace et de grand air !

Vous nous fourrez tout un hiver

Au fond d'une boîte à sardines.

Un peu d'espace et de grand air

Pour la muse aux ailes divines (

Elargissez vos trous à rats

Où Ton s'empile quatre à quatre.

Nous avons tous jambes et bras.

Elargissez vos trous à rats,

Jetez-moi ces cloisons à bas.

Si vous n'aimez mieux tout abattre ;

MON PREMIER ARTICLE 32g

Élargissez vos trous à rats

Où 1 on s'empile quatre à quatre.

Maître des maîtres, Boïeldieu, Joins à la nôtre ta prière ; C'est toi qui règnes dans ce lieu, Maître des maîtres, Boïeldieu !

Il faut un temple pour un dieu ; Ton temple est une tabatière.

Maître des maîtres, Boïeldieu, Joins à la nôtre ta prière.

Quand j'ai les pieds dans un e'tau, Qu'ai-je à faire de tes merveilles ?

Je ne sais pas goûter le beau Quand j'ai les pieds dans un étau.- Je me lève et prends mon chapeau ; Dos mal assis n'a pas d'oreilles.

Quand j'ai les pieds dans un étau, Qu'ai-je à faire de tes merveilles ?

Si nous crions tous à la fois,

Il faudra bien qu'on nous entende ;

C'est nous qui dicterons les lois

Si nous crions tous à la fois.

Quand les sourds, par malheur, sont rois,

Il faut crier ce qu'on demande.

Si nous crions tous à la fois,

Il faudra bien qu'on nous entende.

Je veux le crier sur les toits, Matin et soir, sans fin ni cesse.

J'ai bons poumons et bonne voix ; Je veux le crier sur les toits.

Guerre au théâtre, et qu'en six mois Ce nain tout bossu disparaisse !

Je veux le crier sur les toits Matin et soir, sans fin ni cesse...

Je pourrais continuer cette citation, car, une fois que j'étais parti, ce n'était pas pour un peu

?3o SOUVENIRS DE JEUNESSE

Mais elle est déjà trop longue, et, si j'ai recopié ces bagatelles qui sentent leur petit journal, c'est que j'ai cru... Ah ! par ma foi, je n'ai rien cru du tout ; la vraie raison, c'est qu'en les relisant, tous mes souvenirs de vingt-cinquième année m'ont remonté ensemble à la mémoire. Ah ! que j'étais bon enfant et gai ! Comme j'aimais à rire, et que je riais de bon cœur !

Toute la famille Maisonville faisait cercle autour de moi quand j'apportais l'article de la semaine, bâclé le plus souvent dans la nuit. Et c'étaient des fusées de rire ! On se représentait la tête du maire quand, le lendemain, il lirait le morceau à son réveil. Hélas ! le maire était plus malin que nous, car il ne lisait pas nos malices, ou, s'il les lisait par aventure, oncques n'en témoigna-t-il rien.

J'envoyais les numéros du Courrier des Alpes à About. Il trouvait, à travers les mille tracas de la vie parisienne, le temps de les lire et de me réconforter de quelques compliments. Et je me disais tout bas, en recevant ses éloges : Quel dommage que les Parisiens ne lisent pas ça I II me semble bien que c'est tout aussi bon que les trois quarts des choses qui ont du succès là-bas. Mon malheur, c'est d'écrire dans une cave. Mais que voulez-vous ? on écrit où l'on peut.

Aux congés de Pâques, je résolus de faire un voyage à Paris. Je voulais m'informer pourquoi

le Figaro avait supprimé, sans explication aucune, la publication des articles de Satané Binet. Je me rendis aux bureaux du journal, et vous imaginez aisément de quelle émotion j'étais étranglé tandis que, remontant le boulevard, je ruminais mon petit discours dans ma tête. Je sentais bien qu'au moment décisif toutes les phrases que j'aurais préparées s'échapperaient de ma mémoire ; mais ce travail intérieur de la pensée avait cela de bon qu'il m'aidait à me distraire de ma peur et m'entretenait le morale. Je prévoyais les réponses de Villemessant ; j'y trouvais des répliques prodigieusement spirituelles, dont je m'applaudissais tout bas. Qui de nous n'a joué au moins une fois en sa vie et pour son propre compte cette admirable scène de Sosie dialoguant avec sa lanterne ?

J'arrivai à la porte, et le cœur me défaillit quand je mis la main sur le bouton. Je demeurai plus d'une minute pâle, immobile, et n'osant le tourner. La situation était ridicule. J'entrai d'un mouvement brusque, fermant les yeux.

Il y avait derrière un grillage un petit vieux dont je voyais la tête plongée dans de grands registres et qui semblait très affairé; car j'étais entré dans le bureau d'abonnements, qui était alors situé sur le boulevard, et c'était, je l'ai su depuis, le caissier, celui que tout Paris a connu sous le

nom du petit ptrv j^egenare, qui occupait cette niche. Je m'adressai à lui et, d'une voix tremblante :

— M. de Villemessant ? demandai-je.

Deux hommes, que je n'avais pas aperçus, causaient ensemble avec animation au fond de la chambre. L'un d'eux se retourna et, d'une grosse voix qui me fit tressaillir :

— C'est moi, dit-il, que me voulez-vous? C'était lui ! le fondateur du Figaro, l'homme

qui emplissait tout Paris du bruit de son nom, le grand , l'unique , l'incomparable Villemessant ! Vous ne pouvez que difficilement vous figurer aujourd'hui le prestige qu'exerçaient alors sur les imaginations et le nom du Figaro et celui de son chef. Le Figaro n'est plus à cette heure qu'une feuille comme toutes les autres, plus répandue sans doute et plus lue, mais qui suit, après tout, le train ordinaire du journalisme contemporain. C'était en ce temps-là un journal d'une physionomie toute spéciale, qui, dans le grand silence de la politique, avait su éveiller chez le public des curiosités nouvelles et les satisfaire. On se l'arrachait à Paris ; on le dévorait en province. Ce goût de commérages, qui n'a fait que croître depuis, avait alors la grâce piquante de la nouveauté. Le Figaro excellait à donner aux siens un tour littéraire qui faisait illusion sur leur peu de valeur

réelle. Les écrivains les plus retentissants y avaient écrit ; un grand nombre d'inconnus s'y étaient, en un tour de main, taillé un nom. Car il suffisait de deux ou trois articles à l'emporte-pièce pour se faire une réputation. Et qui les allait chercher ? Qui les découvrait? C'était Villemessant, le plus prodigieux des imprésarios, le plus bruyant des Barnum, dont la figure avait, en province, grâce à Téloignement, pris des proportions extraordinaires. On se contait ses mots, ses duels, ses aventures; c'était un personnage énorme etdéjà légendaire. Ajoutez qu'il tenait pour le moment ma destinée en sa main : vous concevrez le tremblement dont je fus saisi, quand, se tournant vers moi, il m'apparut tout à coup avec sa grande stature, et que je sentis son regard peser sur moi.

Je tournais avec embarras mon chapeau dans ma main et je balbutiai d'une voix si basse que je ne sais comment il put l'entendre :

— C'est moi qui ai déjà envoyé des articles au Figaro sous le nom de Satané Binet.

Ce fut un changement à vue, et je vivrais mille ans que je me rappellerais cette scène :

— Comment! c'est vous, s'écria-t-il, Satané Binet ! Ah bien, il y assez longtemps que je vous cherche ! J'ai demandé à About qui vous étiez : il n'a pas voulu me le dire. Ah ! vous voilà ! Eh bien ! vous êtes né journaliste, vous avez du talent ;

venez chez nous. Au Figaro, il y a de la place pour tout le monde.

Tout cela, et bien d'autres choses qu'il y ajouta, dit d'un ton de bonhomie joyeuse et. bourrue à la fois. Je restais confondu de cet accueil ; je m'y attendais si peu que j'étais démonté et ne trouvais pas un mot à répondre.

— Que faites-vous ? me demanda-t-il.

Je lui dis que j'étais professeur à Grenoble.

— Et vous gagnez?...

Au chiffre que je lui donnai, il partit d'un gros rire bruyant et, se tournant vers son interlocuteur :

— Voilà comme on les paye ! s'écria-t-il. Allons ! c'est entendu ! Vous venez demain au bureau de rédaction; vous êtes des nôtres.

Je lui objectai timidement que je ne pouvais pas, comme cela, au milieu de l'année scolaire, abandonner ma classe; que ce serait une désertion, que mes élèves comptaient sur moi. Mais je lui offris de lui envoyer des articles de Grenoble.

— Allons donc ! s'écria-t-il. Est-ce qu'on peut faire du journalisme en province ? Il n'y a de journalistes qu'à Paris. Je n'ai pas besoin de vos articles I On ne les insérera pas, vos articles ! Flanquez-leur moi d'abord votre démission au nez. Nous verrons après.

— Il faut que j'achève Tannée, lui dis-je. . .

— Quand vous voudrez ? répliqua-t-il brusquement.

Et, s'adressant au petit vieux, dont le crâne luisait à travers le grillage :

— Legendre, cria-t-il, âvez-vous réglé le compte de Satané Binet ?

Je lui fis observer que jamais je ne m'étais imaginé que mes articles dussent être payés, que j'étais déjà trop content qu'on eût bien voulu les insérer.

— Pas de ça, reprit-il. Vous saurez qu'au Figaro la copie est toujours payée.

Et il me congédia d'un geste.

Le petit père Legendre établit mon compte ; il m'étala sur le rebord du guichet dix-sept beaux louis tout reluisants; je les fis tomber dans le creux de ma main droite, et je m'enfuis, palpitant de surprise et de joie.

Ainsi donc, cela était vrai ! Je pouvais, en mettant du noir sur du blanc, gagner ma vie ! Ce n'était point là une ridicule chimère ; la preuve en sonnait dans ma main. Ces pièces d'or que je faisais sauter et tinter avec un petit bruit joyeux me disaient en leur langage : Chacune de tes lignes vaut quatre sous ; et il suffit d'en écrire un millier pour toucher deux cents francs. Est-il si malaisé d'en fournir quatre mille dans un mois ? Te voilà libre à cette heure. Donne ta démission.

Je revins à Grenoble à peu près décidé à sauter le pas. Et cependant telle est l'irrésolution de mon caractère, qu'au moment où je méditais une rupture définitive avec l'Université et mon retour à Paris, je me commandai un mobilier qui ne pouvait guère me servir que pour une installation à Grenoble. Grenoble était en ce temps-là, et peutêtre est-il encore, célèbre pour le fini avec lequel les ouvriers y travaillaient le bois On me mena par hasard chez un maître menuisier qui me séduisit par la façon dont il parla, en véritable artiste, de son métier. Je fis la commande, et je ne puis songer à la fin de l'aventure sans faire un triste retour sur ma vie tout entière.

On m'apporta les meubles la veille même du jour où je devais quitter Grenoble pour jamais. Il y avait là un bureau d'une forme particulière et qui avait été exécuté sur dessin.

— Je n'ai plus besoin de tout cela, dis-je au patron. Pour combien le reprenez-vous ? Je vais à Paris pour m'y établir.

— Vous allez à Paris ? me dit l'industriel. Mais vous avez besoin d'un bureau de travail. Jamais vous n'en trouverez un pareil.

Et il m'en fit jouer les ressorts, il m'en ouvrit les tiroirs avec des gestes d'enthousiasme qu'il ponctuait d'interjections admiratives.

Au fait, me dis-je, j'aurai besoin d'un bureau là-

MON PREMIER ARTICLE 33j

bas ! Et, séance tenante, je louai pour trois mois la chambre où ces meubles devaient rester, en attendant que je les fisse venir à Paris. Je payai la facture, enchanté de ma nouvelle acquisition.

Je n'ai, plus tard, tiré du tout que deux cents francs. Il est vrai qu'ils me sont arrivés dans une de ces heures de détresse où l'on vendrait pour cent sous son âme au diable. Et voilà comme j'ai fait des affaires toute ma vie. Je n'ai jamais su dire non. C'est pourtant une grande force dans le monde de savoir dire non à propos. Mais il faut pour cela du caractère, et je n'en ai pas. On fait de moi tout ce que Ton veut.

C'est le hasard qui s'est occupé de ma vie et qui l'a dirigée tout seul. Je n'y suis pour rien ou pour bien peu de chose.

Un incident me confirma dans la résolution que j'avais prise de troquer le professorat contre le journalisme. Je reçus un jour, au Courrier des Alpes, à l'adresse de mon pseudonyme, une lettre du directeur du Salut public de Lyon qui m'invitait à me faire connaître et à passer au bureau du journal le Salut public. Le Salut public, est encoreaujourd'hui une des feuilles les plus répandues de la province, mais en ce temps-là il jouissait d'un crédit énorme. Je pétillais de savoir ce que l'on avait à m'y dire. Au premier congé, je pris le chemin de fer et courus au bureau du journal.

Le directeur, qui était, si j'ai bonne mémoire, M. Normant ou Lènormant, m'accueillit avec de grands compliments sur mes articles, qu'il avait lus, me disait-il, avec beaucoup de plaisir, et me proposa d'entrer au Salut public avec des appointements qui m'éblouirent, car ils dépassaient de beaucoup ce que je gagnais alors dans l'Université. Je le remerciai chaudement ; mais, à tant faire que de jeter la robe aux orties et de tâter du journalisme, mieux valait tenter l'épreuve à Paris qu'en province.

Mon parti était pris.

J'écrivis à About, moins pour lui demander conseil que pour le prévenir de ma résolution définitive. J'avais grand'peur de le trouver hostile à mes projets ; un peu d'indifférence même de sa part eût peut-être suffi, à cette époque, pour me replonger dans une mer de doutes et d'incertitudes.

J'ai perdu sa lettre ; mais j'en ai conservé le souvenir très précis. Elle était courte et nette :

« Mon cher Francisque, me disait-il en substance, ne donne pas ta démission ; car nul ne sait ce que l'avenir lui réserve. Mais demande un congé d'un an ; je me charge de te l'obtenir. Viens à la maison ; tu y trouveras la pâtée et la niche. Pendant cette année d'essai, tu te débrouilleras dans la vie parisienne. J'espère que tu réussiras ;

mais, si tu te dégoûtais, tu en serais quitte pour reprendre le métier de professeur. »

Cette lettre, si sensée et si affectueuse tout ensemble, me combla de joie. About me tirait du pied une douloureuse épine en réassurant pour une année le vivre et le couvert. J'étais convaincu que, près de lui et sous sa direction, je viendrais à bout d'apprendre le métier de journaliste, pour lequel je me sentais un goût si vif, mêlé d'appréhensions et d'angoisses. Je lui répondis que c'était chose faite : j'avais, prétextant mon état de fatigue, sollicité un congé d'un an sans traitement.

Le recteur, M. Quet, me manda chez lui. Il fir très poli, mais extrêmement raide. Il me prévin: qu'il n'apostillerait pas ma demande. lime déclara en outre que, pour rien au monde, il ne consentirait à ce que je revinsse à Grenoble. La rhétorique de Mâcon allait être vacante : il m'avertit que j'y serais nommé et que je pouvais faire mes paquets sans esprit de retour.

— Voilà qui va bien, monsieur le recteur, lui dis-je ; je vous fais mes adieux en même temps qu'à l'Université.

Il sourit d'un air de compassion et de doute. Il me dit qire je réfléchirais avant de renoncer au bel avenir qui s'ouvrait à moi.

Un bel avenir! je connaissais cette plaisanterie ! M. Dombidau de Crouseilhes, le ministre, me

l'avait déjà faite, et j'y avais cru ; mais j'étais plus âgé de sept ou huit années, et sur le chemin j'avais perdu pas mal d'illusions. L'illusion du bel avenu universitaire était la dernière dont je dusse joncher ma route ; Tavant-dernière plutôt ; car l'idée de la retraite me monta soudain au cerveau et je pouffai de rire en me répétant :

— Cela est vrai pourtant! Plus de retraite!

Le lendemain, je m'embarquars pour Paris.

Tous frais payés, il me restait trois cents francs en poche. C'est avec ce léger viatique que j'allais m'engager dans une vie nouvelle et tenter le hasard de ce grand peut-être.

Mais j'étais jeune, ardent, décidé ; j'avais pour moi une rare vaillance d'esprit, la sécurité que donnent de longues études, une santé imperturbable, une robuste et intarissable gaieté, et l'appui d'About.

Un bel avenir s'ouvrait devant moi, comme m'avait dit l'autre. J'étais définitivement journa.liste.

J'arrête ici ces mémoires. Peut-être les reprendrai-je plus tard, si le public témoigne y prendre quelque plaisir, et tenterai-je de raconter mes premières années de journalisme à Paris. J'ai tâché de montrer avecle plus de sincérité que j'ai pu, comment s'est, jour à jour et lentement, formé mon esprit. Après tout, il y a des gens pour écrire en trois

voJ urnes la monographie du homard ou du hanneton : il s'en trouve d'autres pour la lire. La monographie d'un homme, si elle est faite par un moraliste habitué aux analyses psychologiques, peut avoir son utilité et son intérêt.

C'est mon excuse pour avoir si longtemps parlé de moi.

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