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qui pourront paraître curieux à un certain nombre de nos lecteurs.
avais été, si Ton s'en souvient encore, envoyé par le ministre à Chaumont, pour y professer la troisième. Ce n'était pas un poste bien reluisant,, mais après tout Chaumont était un lycée ; j'avais vol grand'peur d'être déporté dans un collège communal, et je voyais que mes camarades de promotion n'avaient pas été beaucoup mieux partagés que moi-même.
Le lycée de Chaumont était de création récente. il avait gardé quelques-uns des professeurs qui avaient composé son personnel, alors qu'il n'était que collège communal. L'administration, naturellement, n'avait pas choisi ses meilleurs maîtres pour les reléguer dans ce trou, et cependant, telle était la force de l'institution universitaire, que tous ces professeurs, recrutés un peu au hasard des circonstances et parmi les moins bons éléments au personnel enseignant, formaient encore un remarquable ensemble et très capable de donner aux jeunes gens une solide instruction littéraire.
J'ai connu là des spécimens de professeurs dont là race est aujourd'hui absolument perdue.
C'étaient de braves gens, d'une instruction plus que médiocre, mais tout dévoués à leur classe, qui vivaient en elle et pour elle et croyaient sérieusement que le thème latin était la dernière fin de la
vie en ce bas monde. Ils n'étaient point brillants et prêtaient parfois à la raillerie, mais ils exerçaient sur les enfants une influence incontestable et obtenaient d'eux plus de travail que n'en eussent tiré de jeunes maîtres d'un savoir plus étendu, d'un esprit plus moderne, mais de conviction moins pesante. Le professeur de philosophie était un homme aimable et doux, enfant du pays, où il avait des propriétés et remplissait les fondions de conseiller municipal ; aimé et estimé de tout le monde et qui n'avait d'autre tort {mais ce n'en était pas un pour les pères de famille de Chaumont) que de dicter toujours les mêmes cahiers qui lui servaient tantôt depuis vingt années. Les études philosophiques avaient beau se renouveler autour de lui, il n'en tenait aucun compte ; il en était resté aux leçons de Laromiguière et les accommodait au programme qui lui était imposé par le ministre. Ces programmes changeaient tous les dix ans, mais lui, comme le sage d'Horace, il restait impassible; il continuait à enseigner paisiblement selon les antiques formules, l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme qui se compose comme on sait, de trois facultés : la sensibilité, l'intelligence et la volonté. Il n'eut pas voulu pour un empire en ajouter une quatrième. Au reste, ces trois facultés avaient toujours suffi à ses élèves depuis trente ans qu'il exerçait, je croîs bien qu'ils
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savaient tout autant cre pniiosophie qu'on en apprend aujourd'hui dans nos lycées, c'est-à-dire fort peu de chose.
Le professeur de seconde était lui aussi un de ces types qu'a seul formés la vieille Université de ]a Restauration. Gai compagnon et bon vivant dans la vie ordinaire, aimant à rire et citant volontiers des vers grivois qu'il puisait impartialement tantôt dans l'antiquité classique, tantôt chez les poètes badins du dix-huitième siècle, il s'armait pour entrer en classe, d'un front majestueux et sévère. C'était chez lui un principe qu'il ne fallait jamais se familiariser ni se dérider avec les enfants ; tous tremblaient devant lui. La nature l'avait doué d'une voix de stentor, qu'il lançait comme la foudre sur la tête du coupable. On entendait parfois d'une classe à l'autre les redoutables éclats de ses imprécations. C'était un solécisme qu'il dénonçait fu rieusement à l'indignation de l'univers. Tous sew élèves courbaient la tête, silencieux et attérés. Le soir, il contait la peur qa'il leur avait faite et tout son grand corps était secoué d'un gros rire sonore.
Il aimait, comprenait et expliquait à l'antique mode les beautés des poètes classiques ; il était de ceux qui, lisant à leurs élèves le fameux récit de Laocoon, croient devoir s'extasier sur chaque mot et en faire sentir ou l'énergie ou le pittoresque :
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Ecce autam a Tenedo gemtni Tranquiîîa per alla
« Ecce autem! Les voilà, ce sont eux! A Tenedo ; c'est de Ténédos qu'ils arrivent ; on les aperçoit de loin; geminù: ils sont deux; ils forment un couple ! Ambo serait faible: mais gemini ! Tranquilla per alta ; c'est la haute mer ; elle est tranquille, et les deux monstres s'avancent. Quel tableau ! »
Nous ne pouvons nous empêcher de sourire de ces admirations démodées et puériles. Il est bien vrai que cette façon de commenter un texte ne va pas sans quelque ridicule, et que notre critique est aujourd'hui plus raisonnée et plus sériense. Je ne suis pas cependant très sûr que la vieille méthode n'eût pas plus de prise sur les esprits des enfants. Elle mettait leur sensibilité en branle, elle les inclinait à l'admiration, à une admiration peu réfléchie si vous voulez ; mais n'est-ce rien pour une jeune âme que de s'ouvrira une émotion véritable, que de sentir s'éveiller et se développer en soi la faculté de s'attendrir aux belles choses ? Les enfants ne s'apercevaient pas de ce que l'enthousiasme du professeur avait d'un peu bête dans son exagération ; cet enthousiasme les gagnait quand même, et ils vibraient par sympathie, à l'unisson. Peut-être donnons-nous trop, à présent, à je ne sais quel goût de sèche analyse.
Le professeur de quatrième faisait notre joie; il
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me rappelait, à moi, vieil élève de Charlemagne, ce père Bonvalot, dont les allures militaires ont égayé tant de générations d'écoliers au lycée de la rue Saint-Antoine. Bonvalot avait été canonnier au temps du grand empereur; il avait à peu près oublié, en courant l'Europe, de champ de bataille en champ de bataille, le peu de latin et de grec qu'il eût jamais su : il n'en avait pas moins obtenu un poste de professeur à une époque où les professeurs étaient rares, il menait ses écoliers comme des enfants de troupe, tambour battant, distribuant des pensums et des retenues comme autrefois des jours de salle de police, et passait la meilleure partie de la classe à lire à ses élèves des poèmes qu'il composait en l'honneur de V Autre.
Notre collègue de Chaumontétaitde ce calibre • c'est une espèce de professeur qui a passé à l'état fossile ; on n'en trouverait plus à cette heure un spécimen vivant, même dans les provinces les plus reculées. Ce bonhomme était d'une ignorance et d'une innocence qui dépassait toute imagination ; nous en faisions des gorges chaudes entre nous, et ses âneries,dont la liste allait s'allongeant de tous les prêts que l'on ne fait qu'aux riches, formaient un répertoire qui est resté longtemps légendaire à Chaumont. Eh bien ! avec tout cela, sa classe n'était pas plus mauvaise que bien d'autres. Il tftn occupait assidûment et les élèves, tout en riant
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de ses balourdises quand il lui en échappait quelqu'une, l'estimaient et l'aimaient pour l'intérêt qu'il ne cessait de leur témoigner ; ils le craignaient même, car cet intérêt se manifestait plus d'une fois par des coups de règle ou des giffles qui eussent fait scandale partant d'une autre main, mais qu'on lui passait à lui, né natif de Chaumont et vieux dur à cuir de-la Grande-Armée. Ils travaillaient, ils faisaient des progrès.
C'est que le professeur peut être impunément médiocre, quand l'institution est bonne. Le grand avantage de l'Université en ces temps très anciens, c'est que tout le monde, maître, parents et élèves, avait la foi ; tous croyaient également à la supériorité de l'enseignement classique tel qu'il avait été formulé par les programmes. Le latin et le grec ne comptaient pas un seul sceptique. Les pères de famille élevaient leurs enfants dans l'idée qu'on ne pouvait être plus tard un homme comme il faut que si l'on savait par cœur un chant d'Homère et de Virgile, et qu'un prix au concours ouvrait la porte de toutes les carrières. Parmi les écoliers, il y en avait, certes, ou de moins intelligents ou de moins laborieux; mais tous étaient persuadés de l'utilité des exercices que l'on exigeait d'eux. Ils écoutaient peu ou prou ; ils profitaient toujours dans une certaine mesure de l'enseignement donné. Les maîtres étaient sou-
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tenus, encouragés par cet assentiment universel. Mieux eût valu, sans doute, qu'ils fussent tous de premier ordre; mais ceux même dont l'insuffisance était notoire rendaient encore des services comme ces jeunes soldats qui, bien encadrés, font encore bonne figure un jour de bataille.
Le professeur de rhétorique était, lui, au contraire, un homme d'infiniment de sens, d'esprit et de lecture. Il avait été jadis l'un des maîtres les plus brillants de l'Université; mais il était né frondeur, caustique et chagrin ; ce sont là des défauts qui ne sont pas rares parmi nos professeurs. Ils étaient chez lui poussés à l'extrême. Il n'avait jamais pu voir la sottise, fût-ce même la sottise d'un supérieur, et surtout si c'était celle d'un supérieur, sans la marquer de quelque trait piquant. Nombre de ses réparties mordantes étaient restées célèbres ; elles ne lui avaient pas toutes porté bonheur. Quoiqu'il fût pourvu de tous ses grades, licencié, agrégé, docteur, il était tombé, de disgrâce en disgrâce, jusqu'à ce lycée de Chaumont qui devait être et qui fut, je crois, sa dernière étape. Sa misanthropie naturelle s'était aigrie du regret de son existence perdue. Il vivait seul, en vieux garçon, morose et boudeur, et ne retrouvait un peu de verve et de gaieté humoristique que le soir, quand ildînait avec nous à notre petite table d'hôte.
Il faisait sa classe avec la ponctualité d'un fonctionnaire qui se croit, qui se sent supérieur à sa besogne, mais qui l'exécute avec une affectation de docilité méprisante. Deux ou trois fois les inspecteurs généraux, qui étaient au courant de son mérite, avaient voulu relever son courage et le tirer de cette chaire infime où il végétait. Il leur avait répondu avec l'indifférence gouailleuse de Diogène priant Alexandre de s'écarter de son soleil. J'ai bien souvent depuis, en repassant mes souvenirs, revu la figure maussade de ce professeur dégoûté des autres et de lui-même. Bien souvent je me suis dit que si je n'avais pas été servi par d'heureuses circonstances, si je m'étais ibstiné au professorat, j'aurais, avec mon humeur rondeuse, avec les saillies d'un caractère impéueux et hérissé, fini, tout comme cet homme iminent, dans quelque trou de province où je ne serais consolé de mes infortunes par le plai- ;ir d'un dédain hargneux et grognon. Il n'y a ju'heur et malheur en ce monde, et ce n'est pas :ou jours la faute des gens s'ils ratent leur vie.
Nous n'étions à Chaumont que deux anciens Slèves de l'Ecole normale, Dottain et moi, lui 3lus âgé que moi d'une année. Dottain, qui aaassé depuis au Journal des Débats, et que la non a enlevé tout récemment, à l'heure où il touchait à la réputation, était un des meilleurs
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professeurs que j'aie connus au CQurs de ma carrière ; il était doué d'une mémoire qui tenait du prodige et possédait l'histoire de tous les pays et j de tous les siècles dans un détail que l'on ne saurait imaginer ; c'était un dictionnaire vivant et un dictionnaire impeccable. Aux Débats, il était l'étonnement de ses confrères, qui le trouvaient toujours prêt sur quelque question d'histoire ou de géographie que ce fût et qui le feuilletaient sans scrupule. Peu d'esprit naturel et point d'imagination; mais un jugement solide; une parole aisée et libre qui coulait de source.
Ses débuts à Chaumont avaient été très brillants et, quelles qu'eussent été ses ambitions dans l'Université, il est certain qu'il les aurait remplies ; mais déjà la vie étroite delà province commençait à lui peser et il aspirait sourdement à Paris.
Pour moi, j'étais arrivé à Chaumont avec une seule idée en tête, qui était de faire une bonne classe. Il me semble bien, et je suis trop vieux aujourd'hui pour ne pas me rendre compte exactement de mes aptitudes et pour me tromper par amour-propre sur ma vocation, il me semble bien que j'étais professeur. Professeur, je l'ai été toute ma vie et plus peut-être encore dans le journalisme que dans l'Université. Ma seule originalité, dans le nouveau métier que j'ai pris et que
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j'exerce depuis tant d'années fut justement de porter au Figaro d'abord, puis dans l'innombrable foule des journaux où je me suis éparpillé, l'esprit et les procédés de l'enseignement universitaire. Je fus dès le premier jour très nettement et très hardiment ce que la nature m'avait fait : un pédagogue au bon comme au mauvais sens du mot; cela sonna comme une nouveauté, on cria de toutes parts au pion; mais ce pion était quelqu'un.
Je n'ai, pour moi, conservé qu'un souvenir assez vague de la classe que je fis à Chaumont. Je me rappelle seulement que je m'y donnai corps et âme, avec une extraordinaire impétuosité de tempérament. Il faut bien que ces leçons aient eu quelque valeur, car j'ai retrouvé depuis plusieurs de mes anciens élèves qui m'en ont parlé avec une reconnaissance mêlée d'étonnement. Je craindrais de paraître céder à un accès de vanité létro spectiv, si je disais qu'ils en avaient gardé l'éblouissement. La chose est pourtant vraie ; j'exerçais sur mes élèves cette irrésistible séduction que prennent toujours sur de jeunes esprits une conviction vive, un esprit ardent, une parole tout à la fois familière et colorée. Je travaillais avec une ferveur incroyable à préparer mes explications, à lire les copies et à les corriger, à exciter chez tous mes élèves, chez les moins bons comme
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;liez les premiers, la passion des études classiques. Ils s'étaient peu à peu laissé échauffer à ce foyer qui brûlait en moi. Nous avions des passions ou plutôt des toquades auxquelles je ne puis songer aujourd'hui sans sourire. Nous nous prenions ensemble d une sorte de folie pour tel ou tel auteur qui était marqué sur le programme et nous le lisions avec fureur, nous le traduisions avec rage. C'étaient des exclamations de joie, quand l'un de nous avait rencontré un tour heureux pour rendre l'énergie du poète ancien.
Puis-je avouer sans soupçon de fatuité ridicule que mes élèves m'adoraient. Je vivais avec eux sur un pied de bonne et charmante camaraderie; plus souvent à côté d'eux, sur leur banc, que dans ma chaire; tous groupés autour de moi, un peu en désordre; et c'étaient des causeries sans fin sur le sujet qui nous tracassait pour le moment et qui n'était pas toujours, hélas ! d'accord avec les don nées du programme. C'était là, à coup sûr, un inconvénient. Je reconnais que ce feu était mal réglé et que dans une maison bien ordonnée il est impossible de livrer une classe aux fantaisies d'un professeur, ce professeur fût-il de premier ordre. Je crois cependant que l'administration aurait pu, tout en m'avertissant, tout en réprimant avec douceur certains écarts de zèle, tirer parti de ce bon vouloir passionné et tumultueux. Je crois
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qu'un Rollin, si j'avais eu un Rollin pour proviseur, eût trouvé moyen de gouverner et de discipliner cette ardeur sans lui rien ôter de son énergie ; mais le temps n'était plus où l'Université avait des Rollin à sa tête.
Je touche ici un point très délicat ; mais ces temps sont déjà si éloignés et l'Université a, depuis, traversé tant d'orages, que je peux, sans être taxé d'ingratitude ou de rancune, dire la vérité tout entière.
Nous étions au lendemain de cette fameuse loi de i85o qui a porté un coup si sensible à l'Université. On sait de quel souffle était née cette loi désastreuse. Au lendemain de 1848, on se rappelle combien la bourgeoisie s'était effrayée de ce spectre rouge du socialisme qu'elle avait vu se dresser inopinément sur les sanglantes barricades de février et de juin. Elle s'était, dans un effarement d'esprit inexprimable, réfugiée aux bras que lui tendait affectueusement le clergé, qui s'était posé devant elle comme la seule force capable de dompter le monstre. Ce retour vers la religion était d'ailleurs moins subit et moins imprévu qu'il n'en avait l'air. Depuis longtemps les ultramontains — c'est ainsi qu'on appelait alors ceux que nous désignons aujourd'hui sous le nom de cléricaux — s'étaient emparés, tantôt de haute lutte et plus souvent à l'aide de sapes souterraines
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poussées en tous sens, d'une partie des générations nouvelles, généralement de la plus riche et de la mieux née. Ils avaient mis la main sur l'éducation des filles, dont la plupart étaient élevées au Sacré-Cœur; ils s'étaient, pour l'éducation des garçons, heurtés à la loi, qui consacrait le monopole universitaire ; mais ils l'avaient tournée sans bruit; ils avaient fondé une foule d'établissements, soit à l'étranger, soit même en France, où leurs doctrines étaient lentement infiltrées à la jeunesse. Ils avaient réussi à rendre Voltaire de mauvais ton et l'incrédulité de mauvais goût, à jeter sur l'enseignement universitaire, dans la haute bourgeoisie, un doute qui allait jusqu'à la défaveur.
Tout ce travail de termites n'avait été aperçu que de quelques esprits attentifs, clairvoyants et soucieux de l'avenir. Il éclata au grand jour, quand le monopole universitaire, battu depuis longtemps en brèche, tomba d'une seule masse au choc de la loi nouvelle. On a dit, et peut-être la chose est-elle vraie, qu'à ce moment là le privilège de l'éducation fut offert au clergé et qu'il n'osa point mettre la main sur une si riche proie. Il n'était pas prêt. L'Université lui sembla un morceau trop gros à avaler et à digérer d'un coup. Les fortes têtes de la réaction, ou, pour parler comme on s'exprimait alors, les jésuites, regar-
dant comme impossible de détruire l'Université et dé la remplacer eux-mêmes, préférèrent en prendre la direction et crurent qu'ils la pourraient conduire à leur guise. Au lieu de tuer le cheval, ils aimèrent mieux sauter dessus et tirer sur la bride.
Ils sentirent bien tout de suite qu'ils ne viendraient jamais à bout du personnel enseignant. Le corps tout entier des professeurs était trop imprégné des doctrines et des habitudes de la libre-pensée, pour qu'on pût espérer jamais ranimer d'un autre esprit; mais il était facile, en revanche, de s'emparer de l'administration et de mettre à la tête des lycées, des inspections et des rectorats, des hommes qui, par conviction, ou par intérêt, auraient fait leur soumission et montré patte noire.
Il faut dire que dans l'Université, jamais, même au beau temps de la monarchie de Juillet, le personnel administratif n'avait été à la hauteur du personnel enseignant. Tandis que les excellents professeurs s'y comptaient par centaines, les bons proviseurs y étaient rares ; plus rares encore les recteurs qui fussent des hommes supérieurs ou simplement distingués. C'était lin préjugé courant chez nous que l'administration se recrutait parmi les fruits secs de l'enseignement, et il y avait bien quelque chose de vrai dans ce préjugé.
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On n'eut donc pas de peine à mettre la main sur le haut personnel administratif de l'Université. Beaucoup n'hésitèrent point à tourner leur voile au nouveau vent de réaction qui soufflait, "sachant bien que s'il est assez difficile de remplacer un simple professeur dans sa classe,
D'un proviseur toujours la matière se trouve.
On aurait eu quelque peine, il est vrai, sinon quelque scrupule, à toucher aux situations très considérables qu'occupaient les vingt-six recteurs de l'ancienne Université dont chacun tenait plusieurs départements sous sa main. On tourna la difficulté; il y eut, de par la loi nouvelle, un recteur par département; et ces 86 nouveaux recteurs, au lieu d'être de hauts personnages comme ceux d'autrefois, furent d'assez petits compagnons avec lesquels on n'eut plus à compter. On était sûr de leur obéissance, car ils ne pouvaient sauver leur place qu'en faisant du zèle, et ce zèle, ils étaient tout naturellement obligés de le faire à nos dépens. C'était nous, pauvres chiens de professeurs, sur qui, en définitive, devaient tomber les derniers coups ; aussi bien était-ce nous que l'on avait particulièrement visés, parce que c'était de nous qu'on se défiait le plus.
Les proviseurs et les recteurs que j'ai connus en ce temps là dans l'Université n'étaient point de
méchantes gens. Je crois qu'au fond ils étaient tous les premiers ennuyés et fâchés des tracasseries qu'ils nous faisaient subir; mais quoi ? il leur fallait donner des gages et des gages quotidiens de leur dévouement à la réaction. Ils avaient une peur horrible d'être flanqués à la porte, et ils nous offraient tous les matins en holocauste. Je vois encore la figure douceâtre et terne du brave homme qui était censé gouverner le lycée de Chauiiiont. Le pauvre diable n'était pas à la noce, entre un recteur horriblement dévot qui lui poussait sans cesse le goupillon dans les reins et nous autres parpaillots, qui écoutions ses observations d'un air d'ironie rogue et nous dérobions par quelque faux-fuyant adroitement trouvé à la nécessité d'obéir. Il est véritable aussi que ce que l'on nous commandait était parfois d'une ineptie rare et que les circulaires dont on nous lardait une ou deux fois par mois étaient d'une sottise à exaspérer l'homme le plus tranquille et le plus résigné; et je vous prie de croire qu'aucun de nous n'était cet homme là.
Moi surtout! L'esprit d'opposition me bouillonnait dans les veines; un esprit taquin, qui ne se traduisait point par des éclats de révolte ouverte, mais par des coups d'épingle que je plantais doucement, avec un bon rire de malice épanouie, dans les jambes de notre tyran.
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Dn exemple entre vingt :
On nous avait prescrit par une belle circulaire d'avoir un cahier de classe sur lequel nous devions consigner chaque jour le nombre de leçons récitées, avec les notes de récitation ; le nombre de devoirs lus avec les notes de correction; le détail des exercices de la classe, quart-d'heure par quart-d'heure; le nom des morceaux expliqués, avec les notes d'explication ; et enfin, dans une dernière colonne, nous devions marquer chaque jour pour les progrès faits par nos élèves. Le titre de la colonne portait en effet : progrès.
Je fis observer doucement à M. le proviseur que le progrès des élèves ne pouvait être ainsi remarqué et marqué quotidiennement ; que cette colone ne devrait porter d'indication que chaque mois, ou tout au plus chaque semaine. M. le proviseur me répondit d'un ton sec et péremptoire qu'on ne discutait point les ordres du ministre; que le ministre voulait être informé jour par jour du progrès de nos élèves, qu'il fallait donc jour par jour le tenir au courant.
C'était une pure bêtise. Je ne ripostai point ; mais je m'appliquai à trouver tous les jours un adjectif nouveau, qui fût bien flamboyant, pour le coller au-dessous du mot progrès dans la fameuse colonne. Je mettais le lundi incessants; extraordinaires le mardi ; inouïs le mercredi ; incroya»
ig4 souvenirs i
blés le jeudi ; stupéfiants le vendredi ; renversants le samedi ; et je recommençais la semaine suivante sur nouveaux frais.
Au bout du mois, mon cahier de notes passt sous les yeux du proviseur, qui tressaillit d'indignation. Je fus mandé dans son cabinet ; il avait pris la chose au tragique. Je lui soutins innocemment que j'étais seul juge des progrès de ma classe, ce que M. te ministre avait semblé reconnaître puisque c'était à moi qu'il avait demandé ce que j'en pensais et que, si j'étais stupéfié de ces progrès, il n'y avait aucune raison pour ne pas les déclarer stupéfiants.
Ce sont là des bagatelles et qui ne vaudraient certes pas la peine d'être contées au public, si elles ne devaient lui révéler l'état particulier de nos esprits à cette époque. Songez que ces tracasseries se renouvelaient sans cesse et sous mille formes différentes. C'était une guerre perpétuelle entre l'administration et le personnel enseignant, une guerre de petites piqûres qui nous agaçait jusqu'à l'exaspération.
Il s'en est fallu de bien peu, à ce moment, que je n'aie jeté aux orties la robe de professeur quelques mois seulement après l'avoir revêtue. C'était en décembre i85 1 ; le prince président venait de mettre la république dans sa poche avec la désinvolture que vous savez. La nouvelle du coup
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d'État tombant sur nous comme un coup de foudre, nous transporta d'indignation et de colère. Ce n'était pas qu'au fond je fusse un républicain bien forcené. Les questions politiques m'ont toujours peu touché, et aujourd'hui mémo elles me laissent à peu près indifférent. Ce qui me révoltait, c'était moins la république égorgée, que la façon dont avait été pratiqué l'égorgement. L'énormité de l'attentat me soulevait le cœur ; un serment si solennel, si audacieusement, si impudemment violé ! tant de déloyauté et d'astuce ! tant de cruauté perverse et froide I Cela passait toute imagination. Ce qui acheva de me bouleverser, c'est une circulaire que Ton nous communiqua officiellement, qui nous enjoignait de nous réunir è un jour et à une heure marquée, dans le cabinet du proviseur, pour prêter serment entre ses mains, au nouveau gouvernement. Qu'avait-il besoin de notre serment, cet homme qui avait fait si bon marché du sien? J'aurais admis encore, que nous qui étions fonctionnaires, nous prissions cette révolution en patience et que sans nous inquiéter du nom que portait le maître, nous poursuivissions notre besogne ; mais à l'idée seule qu'il me fallait donner une approbation explicite aux abominations qui venaient de se commettre, tout mon sang, comme disent les bonnes gens, ne faisait qu'un tour.
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— Qu'est-ce que cela vous fait? me disait de son ton sarcastique mon vieux collègue de rhétorique, un sceptique endurci s'il en fût et qui en avait vu bien d'autres. Avez-vous l'intention de prendre Jes armes et de partir en guerre contre le gouvernement?
— Pas le moins du monde.
— Eh bien I puisque vous êtes décidé à ne pas le combattre, promettez de ne pas le combattre; c'est tout ce qu'on vous demande.
Il parlait de bon sens ; mais j'étais animé a un
dépit furieux qui me bouillonnait dans les veines
et les brûlait. Une lettre de mon père arriva sur
ces entrefaites. L'excellent homme avait craint
un coup de tête et m'écrivait pour me calmer. Il
me rappelait tous les sacrifices qu'il avait faits
ur mon éducation: allais-je en un seul jour les
idre tous inutiles ? Il venait lui-même de subir
grosses pertes d'argent ; que deviendrait la
nille si je tombais sur le pavé de Paris, sans
;sources? Et puis, il y avait la question de la
traite. Ah ! cette retraite, m'en avait-on assez
rlé. tandis que j'étais au collège et à l'École !
avait-on assez dit : n Les fonctionnaires sont
i plus heureux des hommes, parce que l'État
ir assure pour leurs vieux jours une retraite
inorable. » Je ne pus m'empêcher de sourire
stement, quand je vis mon pauvre père revenir
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avec tant d'insistance sur ce thème qui lui tenait tant au cœur. Que m'importait, à moi, une retraite que je ne devais toucher qu'après trentecinq ans de service ? Trente-cinq ans ? c'est l'éternité pour un jeune homme qui entre dans la carrière.
Des considérations plus sérieuses me tourmentaient l'esprit. Qu'allais-je devenir, après ma démission donnée? Je ne me sentais pas bon à grand chose ; l'éducation que j'avais reçue était si peu pratique ! Car de prendre une plume et d'en vivre, c'était une idée qui ne m'était pas encore entrée dans la tête ; elle ne me poussa que beaucoup plus tard, quand j'eus vu un certain nombre de mes camarades se tailler dans le journalisme une position lucrative et un nom retentissant. Je n'étais réellement capable que de transmettre à d'autres le peu de latin et de grec que j'avais reçu moi-même de mes maîtres ; mais où l'enseignerais-je, si justement je quittais l'Université, le seul endroit où cette denrée eût un prix ? Je n'ai jamais été ce que les Parisiens appellent dans leur langue pittoresque, un débrouillard : comment me tirerais-je d'affaire si je me jetais avec ma maladresse d'esprit et ma gaucherie de caractère dans l'inconnu hasardeux d'une destinée obscure?
Je ne crois pas que de ma vie j'aie passé une nuit plus pénible que celle qui précéda le jour
indiqué pour la prestation de serment. Je me promenais par la chambre, ruminant le pour et le contre, en proie à de cruelles angoisses, sans pouvoir m'arrêter à aucun parti. Je me couchai pour trouver le sommeil ; mais je ne pus dormir et je vis ma fenêtre s'éclairer peu à peu d'un jour pluvieux et morne sans que j'eusse pris une détermination définitive.
Dottain, qui était mon voisin et que je voyais % tous les jours, entra chez moi sans frapper et me vit les yeux rougis par l'insomnie.
— Bah ! me dit-il, c'est une simple formalité, ce sont eux qui sont des sots de l'exiger ; mais puisqu'il le faut !...
Et je me laissai entraîner par faiblesse plus que par conviction. Personne n'a joint comme moi à une grande impétuosité de sentiments et à une ténacité rare de caractère une plus misérable incertitude d'esprit. Quand je me rappelle cette nuit, qui fut pour moi si mémorable, le couplet d'About me remonte à la mémoire :
Il fait froid ; mais il fait chaud.
Je le blâme et je le loue.
Et l'administration A tort, bien qu'elle ait raison.
Nous n'étions pas déjà très heureux avant le coup d'Etat; ce fut bien pis quand nos ennemis, officiellement introduits dans la place, eurent levé
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le masque. A des hostilités cachées succéda la guerre ouverte. L'Université avait dans cette dernière aventure témoigné hautement de son horreur pour le nouveau régime. Il n'y eut point de corps où les démissions furent plus nombreuses. Quelques professeurs même étaient descendus dans la rue et avaient poussé à la révolte. Ceux-là avaient été exilés ; Challemel-Lacour entre autres, notre a~ricien camarade d'école. Dans la masse même, qui avait donné son adhésion, le gouvernement sentait une sourde résistance ; tous s'étaient soumis, aucun ne s'était rallié. Nous vivions tous dans l'attente de quelque catastrophe prochaine ; on parlait tantôt du licenciement général de l'Université, tantôt de la remis* de tous les lycées aux mains de prêtres, qui remplaceraient nos proviseurs. Les imaginations effarouchées finirent par se rasseoir un peu, et nous reprîmes notre train de vie habituel.
Chaumont ne doit pas être encore aujourd'hui une ville fort gaie ; elle était des plus tristes en ce temps-là. Peu de société, point de conversation ; nous vivions entre nous, repliés sur nousmêmes. Je travaillais beaucoup, un peu à tort et à travers. Je n'avais pas tardé, à peine hors de l'école, à m'apercevoir combien l'éducation que nous avions reçue était étroite et comme était limité le champ de notre savoir. J'avais fort né-
gligé l'histoire, ne me sentant qu'un goût médiocre pour cette étude. Je profitai des longues soirées que je passais avec Dottain pour remettre un peu d'ordre dans les données que j'avais emportées du lycée et pour lire avec lui les meilleures pages de nos historiens modernes. Jejie savais point de langue étrangère ; c'était un peu la faute de l'Université qui, en ce temps-là, affectait de mépriser cette étude qu'elle tenait pour secondaire ; c'était un peu la mienne, car, parmi mes contemporains, d'autres en dépit du préjugé avaient appris l'anglais ou l'allemand, et quelques-uns même les deux langues. Je résolus de combler cette lacune et me mis à piocher avec ardeur le Vicaire de Walkefield.
Le lycée de Chaumont avait naturellement un professeur de langues étrangères. C'était un Allemand, long, sec et maigre, qui parlait, je crois, tous les idiomes de l'Europe ; mais il était bien incapable d'en enseigner un seul. Je demandai à ce fils de la Germanie la permis r ion de suivre sa classe; il me l'accorda de fort bohne grâce; mais je ne me doutais pas que la seule chose que l'on pût apprendre sérieusement dans la classe de ce brave homme était le jeu de saute-mouton. Les élèves avaient depuis de longues années pris l'habitude de choisir l'heure d'anglais pour s'exercer à travers les bancs à ce jeu qui est le croquet de
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notre France, c'était une tradition. Le professeur souriait derrière ses luneites aux expansions de cette joie turbulente. Ma présence inopinée troubla fort les élèves; mais je crois qu'elle dérangea encore plus le professeur. Il était accoutumé au bruit, et le silence l'étonnait et le déconcertait. Je l'obligeais à faire un semblant de classe, ce qui ne lui était pas arrivé depuis les années de sa verte jeunesse. Il me donnait au diable de grand cœur et les élèves me maudissaient tout bas. Peu à peu cependant les garnements s'étaient renhardis, et je vis bien que si je persistais à rester au milieu d'eux ce serait sur mon dos qu'ils apprendraient la grammaire anglaise. Je me retirai discrètement et les rendis, professeurs et élèves, à leurs aimables jeux.
On s'étonnera peut-être que le proviseur n'eût pas, dès le premier jour, réprimé ce désordre. A quoi ces remontrances eussent-elles servi ? On n'avait point à cette époque un nombre suffisant de professeurs de langues vivantes. L'Université s'était imaginé qu'il n'y avait qu'à faire venir d'Allemagne des professeurs d'allemand et d'Angleterre des professeurs d'anglais pour posséder un bon enseignement des langues vivantes. La vérité, c'est qu'il faut que l'anglais et l'allemand soient enseignés à de petits Français par des maîtres nés en France, qui aient vécu en Angle-
terre et en Allemagne. Les Allemands, qui sont chez eux de si excellents éducateurs, n'ont pas de prise en France sur les esprits de nos jeunes Français. Il y a aujourd'hui une agrégation des langues vivantes où les étrangers sans doute sont admis, mais où l'on donne de préférence les meilleures notes et les meilleures places à des indigènes; on a cent fois raison. Nos enfants ont l'esprit trop vif et trop prompt à la raillerie pour prêter une attention docile aux leçons d'un pédant d'outre-Rhin, qui ne sait pas les accommoder à leurs mœurs.
Je me mis aussi à l'étude du grec avec une ardeur extrême. Je savais passablement le latin au sortir de l'école ; mais le grec m'était infiniment moins familier et je ne pouvais lire Démosthène ni Platon à livre ouvert. J'eus honte démon ignorance et mis à profit la nécessité où j'étais d'enseigner le grec pour l'apprendre moi-même.
Je n'avais d'autre distraction, au milieu d'occupations si variées et si absorbantes, que nos dîners de la table d'hôte où je trouvais réunis tous les soirs, outre quelques-uns de mes collègues, trois ou quatre fonctionnaires de divers ordres. Quand les tables d'hôte sont composées uniquement de professeurs, les causeries ont un penchant invincible à se renfermer dans un même cercle. Les menus faits de la vie universitaire en forment le
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fond, et il semble que la grande affaire soit, comme dans les couvents, de dire du mal de M. le prieur. J'ai vu dans ma carrière d'universitaire quelques tables d'hôte ainsi composées d'une seule tribu d'employés : c'était une popote de concierge.
Chez nous les éléments étaient plus variés ; nous avions entre autres à notre table ou tout au moins à une table voisine un vieux juge, qui était à la fois l'honneur et le désespoir de sa corporation. C'était un homme d'infiniment d'esprit et qui avait en ville la réputation de mener par le nez le tribunal dont il faisait partie, car il était le seul qui sût véritablement le droit et la jurisprudence. Le mépris que professait ce digne homme pour ses collègues en particulier et pour la magistrature en général était chose qui ne se peut concevoir. Il en parlait avec une liberté qui faisait frémir; il n'y avait aucune considération qui pût retenir sa langue : car il était vieux, riche et dénué de toute ambition. C'était un philosophe du genre cynique, car il ne lui déplaisait pas quelquefois de hausser le coude, et c'est à lui que l'on attribuait la réponse qui depuis est devenue légendaire. Un de ses collègues, le voyant dans les vignes, lui avait reproché ce manque de tenue.
— Je suis gris, lui avait-il dit, mais cela passe. Toi, tu es bête, et cela reste.
C'est dans les conversations de cet admirateur du président Debrosse que j'ai commencé à puiser cette horreur de la magistrature française, qui a été depuis en journalisme la plus tenace et la plus sérieuse de mes passions. J'écoutais alors les boutades de ce bonhomme, croyant qu'il exagérait. J'ai pu me convaincre, quand j'ai eu moi-même affaire à nos juges, qu'il était fort au-dessous de la vérité. L'insolente impudence de nos magistrats fouler aux pieds sans ombre de vergogne, dérobant l'infamie de leurs arrêts derrière l'anonymat des formules judiciaires, le bon sens, la bonne foi, l'équité et même la loi, cette loi qu'ils sont chargés d'appliquer et de faire respecter; leur assurance tranquille en rendant des sentences dont se révoltait la conscience humaine et dont leur impassible face eût dû rougir la première; tant de preuves que j'ai eues, et des preuves irréfragables, de leur abominable esprit d'injustice ou de leur outrecuidante sottise m'ont mis au cœur une haine inextinguible, la seule peut-être que j'ai sentie de ma vie. Cette exécration m'est si bien entrée dans les veines qu'aujourd'hui même, quand par hasard je rencontre un magistrat dans le monde et lui suis présenté, j'ai besoin de faire effort sur moi-même pour apaiser le tumulte du sang qui me siffle aux oreilles. Il y en a qui sont dans le monde des hommes extrêmement aimables
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et j'en ai pour ma part rencontré de tels. Je les tiens, dans la vie civile, pour honnêtes gens et pour braves gens ; mais Dieu me garde d'avoir affaire jamais à eux quand ils remontent sur leur siège ! Je suis convaincu qu'en revêtant la robe, la plupart dépouillent justice, honneur et probité.
Et ce sentiment ne m'est pas particulier Croyez-vous que la réforme, qui s'est faite il y a peu de temps, de notre magistrature eût été prise si indifféremment par la population si elle n'avait pas été depuis de longues années travaillée d'une sourde rage, mêlée de mépris, contre nos magistrats ? Si en dépit des protestations intéressées du parti clérical, si malgré les cris d'aigles ou d'oies jetés par les journaux bien pensants, cet horrible abattis de juges a laissé froids citadins et paysans, c'est que tous, paysans et citadins, avaient de leurs désirs et de leurs vœux devancé le glaive de l'ange exterminateur.
Je ne sais ; mais il me semble à distance que l'on avait bien de l'esprit, du bon sens et de la gaîté, à notre petite table d'hôte. Mon vieux professeur de philosophie, avec sa verve morose et gouailleuse, en était pour ainsi dire le sel, un sel amer et salubre. C'est à lui que je dois l'une de* leçons de philosophie pratique qui m'ont le plus servi dans le cours de mon existence.
Notre gargotier nous donnait une fois par se-
mainc cette espèce de ragoût que l'on a longtemps appelé haricot de mouton et, qui, depuis, a été promu par nos restaurateurs à la dignité de Navarin. Il y fourrait beaucoup d'oignons, selon l'usage, et il se trouva par hasard qu'aucun de nous n'aimait l'oignon.
Nous le mandâmes à notre barre et nous lui fîmes part de notre répugnance.
— Donnez-nous du ragoût, si tel est votre bon plaisir ; mais n'y mettez pas d'oignon.
— Cela n'est pas possible.
— Pourquoi n'est-ce pas possible ?
— Parce qu'il n'y a pas de ragoût sans oignon; on met toujours de l'oignon dans un ragoût ; un ragoût sans oignon ne serait pas un ragoût.
— Eh bien ! ce ne sera pas un ragoût, ce sera autre chose ; mais n'y mettez pas d'oignon
— Mais puisque c'est un ragoût !
Nous ne pûmes l'en faire démordre ; nous préférâmes nous résigner ; mais l'impossibilité où était ce cuisinier, trop ami de l'absolu, de confectionner un ragoût sans oignon, fut chez nous un texte sans cesse renouvelé de plaisanteries faciles.
Et comme j'y revenais un jour :
— Vous vous moquez beaucoup du père Debras me dit de son ton sarcastique notre vieux philosophe, vous ne vous apercevez pas que vousmême vous n'êtes pas beaucoup plus sage, et qu'à
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chaque instant, vous déclarez comme lui qu'il n'y a pas de ragoût possible sans oignon.
Je l'interrogeai d'un regard surpris.
— Vous sortez de l'École normale; ils ont toutes sortes de qualités, les élèves de l'École normale, ils aiment le simple, ils sont gentils et gais ; mais ils ont un grand défaut : vous êtes tous péremptoires et tranchants, vous ne savez rien de h vie et vous croyez naïvement que, le principe une fois posé, les conséquences doivent s'en déduire selon la règle d'une inflexible logique. Vous aussi, vous dites sans cesse : « Il faut de l'oignon dans le ragoût, et un ragoût sans oignon n'est pas du ragoût ».
— Moi ! m'écriais-je ; mais il me semble qu'il n'y a personne plus tolérant que je ne suis; je fais profession d'admettre toujours le principe d'un adversaire et de tenir ses objections pour sérieuses.
— Ah ! vous croyez, me dit-il avec un sourire de raillerie. Eh bien ! laissez-moi faire, je parié vous prendre deux fois par jour en flagrant délit d'oignon dans le ragoût.
J'acceptai la gageure. C'était lui qui avait raison. Que de fois depuis je me suis vu arrêté sur : le bord d'une assertion sèche et tranchante par ce mot que je voyais flotter sur ses lèvres moqueurs. Il faut de l'oignon dans le ragoût ! Grâce à
cette incessante surveillance, je finis par comprendre que ce n'était pas le tout que d'admettre théoriquement les idées des autres, il fallait encore adoucir l'expression des siennes, y apporter des tempéraments et dissimuler au moins sous la grâce de la forme ce qu'il y a dans la pensée de trop net et de trop- autoritaire.
Je fis encore une autre découverte, qui me fût plus sensible : c'est que, par une habitude presque invincible d'esprit,, c'était précisément les idées dont j'étais le moins sûr, les théories que j'avais le moins examinées, celles par conséquent qui eussent dû me tenir le moins au cœur, oui, c'étaient justement celles-là que je laissais tomber dans la conversation, comme un couteau de guillotine, d'une affirmation plus coupante et plus nette. C'est de là que date le soin que je pris de faire la révision de mes préjugés. Il y a donc trente cinq ans que j'ai commencé ce travail ; et combien peu j'ai gagné sur moi-même ! que de fois je me surprends encore à me dire tout bas : Prends garde. Francisque ; tu veux mettre de l'oignon dans le ragoût !
Je ne sais trop ce qui serait advenu de moi si l'administration m'eût laissé moisir surplace dans cette bonne ville de Çhaumont où j'avais été déporté tout d'abord. Mais j'en sortis, grâce à une frasque assez ridicule dont je me rendis cou-
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pable, et c'est le cas de s'écrier ou jamais : Félix culpa !
Parmi les nombreuses circulaires qui nous tombaient régulièrement sur la tête, comme feuilles sèches au vent d'automne, il s'en trouva une un peu plus inepte encore et plus tracassièrc que les autres. Il y était dit que certains professeurs menaçaient par la longueur de leur barbe la sécurité de l'empire; on nous enjoignait de la couper et d'expliquer Virgile en menton ras.
Vous imaginez aisément les quolibets que souleva cette circulaire. Il n'en fallait pas moins obéir. On nous donna huit jours pour nous mettre en règle. Je ne m'étais jamais rasé et je sentais un vif dépit d'être obligé de le faire. Il me vint à l'idée d'écrire une pétition à mon recteur dans le style de Paul-Louis, pour lui demander la permission de garder une barbe quiavait rendu plus respectables les mentons des illustres universitaires d'autrefois. La pétition était vraiment drôle et c'est le premier article de petit journal oui soit jamais sorti de ma plume.
Si j'avais eu pour recteur un homme d'esprit, il eût ri sans aucun doute de cette boutade, m'eût appelé dans son cabinet, lavé paternellement les oreilles et rendu cette pétition charivarique, au lieu de la transmettre au ministre. S'il eût agi de la sorte, il est fort probable due je ne vous con-
terais pas aujourd'hui cette histoire, et vous n'auriezpas l'ennui de lire ce volume. Mais ce dévot personnage était doublé d'un sot. Il blêmit de fureur à-lire cette gaminerie et l'expédiant au ministère, il demanda net ma destitution ; rien que cela !
M. Lesieur était encore chef du personnel. Il n'était pas d'humeur fort commode ; mais enfin c'était un Parisien qui ne jugea point le cas si pendable. Quelques jours après , je reçus une lettre fort dure, où il m'était signifié que j'avais mis le CQ.TT.bic à mes iniquités en me moquant avec impudence de mes supérieurs, que j'avais mérité une révocation pure et simple, mais que le ministre, par un excès de bonté dont je devais être attendri, m'en faisait grâce. J'étais simplement envoyé, en punition de mes horribles méfaits, au collège communal de Lesneven,où je devrais professer la rhétorique.
Lesneven ! quel trou était-ce là ? Je me jetai sur un dictionnaire de géographie et j'y vis que l'endroit où l'on m'expédiait était une petite bourgade au fin fond de la Bretagne, dans les environs de Landerneau et non loin de Brest.
Vous croyez peut-être que je fus atterré ? La nature m'a, par bonheur, doué d'un inaltérable optimisme qui m'a toujours, dans toutes les circonstances de ma vie, fait chercher et voir le bon côté des choses.
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— Parbleu ! me dis-je, je ne connais pas la Bretagne ; je m'en vais la voir. Je croupissais à Chaumont ; c'est une chance pour moi d'en partir.
Nous étions aux environs des congés de Pâques; je bouclai ma malle et j'allai embrasser mon père, que je trouvai affaissé sous le coup et grondant.
— Mais, lui dis-je. c'est un avancement que je reçois, j'étais en troisième, je m'en vais, faire la rhétorique.
Cette considération calma l'excellent homme qui ne manqua pas de dire à tous ses amis dans la petite \ille qu'il habitait:
— Francisque vient de recevoir un avancement très brillant; il passe de troisième en rhétorique.
Vous voyez qu'il n'y a que façon de prendre les mésaventures et que le tout est de les tourner du bon côte.
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Je ne puis me rappeler sans attendrissement les six mois que j'ai passés à Lesneven. Ce fut dans ma carrière un moment court et délicieux, comme une fraîche halte, entre deux étendues de sable, dans une oasis. Jamais je ne sentis plus pleinement la joie de vivre et d'avoir vingt-cinq ans ; jamais je ne fus plus heureux de ce bonheur dont on porte la source en soi-même et que Ton répand sans y prendre garde, sur les choses extérieures. Il y eut là dans ma vie un point qui est pour moi resté lumineux; un de ces clous d'or dont parle Bossuet, qui, espacés sur la muraille, semblent l'occuper et l'illuminer tout entière, mais, qije s'ils en étaient arrachés et réunis n'empliraient pas le creux de la main.
Je fis le voyage par un temps exquis. Je suis d'ordinaire assez peu sensible aux beautés de la
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nature. Le ciel, en m'affligeant d'une myopie extrême, m'a rendu inhabile au plaisir qui entre dans l'esprit par le canal des yeux. Je me souviens pourtant du ravissement où me jeta l'aspect de la Bretagne vue par un aimable jour de printemps à travers la vitre du train qui m'emportait. La
nouveauté du paysage m'enchanta : C'étaient de vastes landes toutes couvertes de grosses fleurs jaunes qui formaient comme un tapis d'or qu'égayait la forte verdure des ajoncs.
Le matin même où je débarquai à Lesneven, je me fis indiquer le chemin de la mer, dont la ville n'est pas très éloignée. J'y courus avant même d'avoir pris possession de ma chambre et rendu les visites réglementaires. Je tombai en extase. De gros blocs de rochers d'un noir luisant, ça et là jetés sur la côte, émergeaient des flots et je m'assis sur le plus proche, regardant la mer monter, tout baigné de soleil et les yeux perdus dans les lointains bleuâtres de l'horizon. Je crois, ma parole d'honneur, que j'eus ce jour-là un accès de poésie, et je revins dans mon nouveau chez-moi, accablé d'une mélancolie douce et voluptueuse.
L'établissement où je venais d'être envoyé comme professeur, était de nom un collège communal et relevait de l'Université ; mais, par le fait, c'était une sorte de petit séminaire. Le prin-
-cipal était prêtre ; prêtre aussi le professeur de philosophie, tous les autres maîtres étaient de jeunes séminaristes qui attendaient le moment de recevoir les Ordres ; peut-être même quelquesuns les avaient-ils déjà reçus. C'était bien le ministre qui les nommait ; mais il laissait à l'ecclésiastique qui gouvernait la maison la liberté de ses choix, et il n'y avait guère que la classe de
rhétorique pour laquelle il se départît de cette
tolérance et dont il se réservât de nommer luimême le titulaire. C'est ce qui explique comment j'avais pu être désigné, moi Voltairien endurci dans cette bergerie cléricale.
Je fus un peu saisi quand j'appris ces particularités. Ainsi donc, j'allais être parmi ces tonsurés le seul laïque et sans doute déjà mis par avance à l'index. Je pris mon courage à deux mains et me rendis chez le principal, à qui je présentai mes lettres de créance. Je vis un homme déjà vieux, le visage pâle, le regard fin et pénétrant, Pair ascétique, le corps émacié, la tête légèrement inclinée vers l'épaule, qui parlait d'une voix faible, mais pleine de bonne grâce et d'autorité. J'avais craint un accueil hautain et froid, et je m'étais hérissé, pour y répondre, de dignité rogue ; mais toutes mes préventions tombèrent et se fondirent en un clin d'œil. Sa réception fut pleine de bienveillance et d'aménité. Il ne me cacha pas qu'il savait
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fort bien que j'étais envoyé chez lui en pénitence.
— Nous essayerons de vous rendre le temps de cette pénitence moins rude. Je suis sûr que de votre côté, vous aurez assez d'esprit pour donne» à nos Bretons un enseignement qui ne soit pas en désaccord avec les traditions de cette maison Je vous laisserai donc parfaitement libre dans votre classe ; vous y direz et vous y ferez ce qu'il vous plaira; je suis convaincu que vous n'abuserez jamais de cette confiance;
Il m'invita ensuite à descendre dans son jardin. C'était ce que l'on appelle un jardin de curé. De grands carrés bordés d'un buis sombre et coupés d'allées toutes droites qui reluisaient au soleil. Mais aux deux ailes, à droite comme à gauche, s'allongeaient à perte de vue deux grandes allées de vieux arbres qui devaient, en été, donner un épais ombrage.
— Voici me dit-il, une clef de ce jardin ; il n'y a pas beaucoup de promenades hors de la ville ; vous pourrez venir ici, quand le cœur vous en dira, lire ou méditer à l'aise ; vous y serez seul et chez vous.
Les bras me tombaient d'étonnement. On ne nous avait point dans l'Université, habitué à ces prévenances. Nos administrateurs semblaient y prendre à tâche généralement de nous faire sentir la distance qu'il y avait entre un simple chien de
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professeur et un homme promu à la dignité du provisorat. Tant de bonhomie me confondait, d'autant mieux que cette bonhomie n'avait rien de vulgaire ; elle était relevée d'une pointe de dignité et de grâce ecclésiastique.
Il me présenta, séance tenante, au professeur de philosophie, qui me séduisit tout de suite par son air de rondeur et de jovialité. C'était l'abbé Cohannec, qui vit encore et dont le nom est célèbre dans toute cette partie de la Bretagne. C'était un homme de haute stature, de poitrine large, hardiment campé sur deux longues et solides jambes, qui respirait la santé, la bonne humeur et la force. Il était taillé en hercule, ou, pour parler le langage de la mythologie chrétienne, en Samson.
On contait, de sa force, des traits qui n'eussent point déparé la légende du héros biblique.
Vous connaissez ces petits sentiers qui sillonnent la Bretagne, encaissés entre deux hautes berges que clôt une haie vive. Un jour, il revenait au séminaire par un de ces sentiers quand des cris lui firent dresser l'oreille. Une femme fuyait devant un taureau furieux. Pas moyen de s'échapper ni à droite, ni à gauche. L'abbé retrousse prestement sa soutane, court à la bête, l'empoigne par les deux cornes; et l'oblige à tomber sur les deux genoux, vaincue et domptée.
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L'histoire est-elle authentique? qu'importe?
Personne n'en doutait dans le pays, et, vous savez, il n'y a rien de plus vrai que la légende.
L'abbé Cohannec n'avait avec Samson d'autre point de ressemblance que la puissance de ses muscles. C'était un prêtre fort instruit, d'une conversation très agréable, qui avait l'esprit fin et orné. Il me séduisit vite et je crois que je ne lui déplus point. Il me faisait l'honneur de me dire qu'il aimait ma franchise d'accent et ma gaieté toujours en éveil. Nous causions de bonne amitié quand nous nous rencontrions dans les couloirs du séminaire; mais il ne chercha pointa pénétrer dans ma vie et, de mon côté, je me tins sur la réserve. Il est probable que si nous eussions voulu nous rapprocher davantage, nous aurions découvert l'abîme d'idées et de sentiments qui nous séparait.
On m'installa dans ma classe. Cette classe de rhétorique était bien extraordinaire. Elle se composait de neuf élèves, dont trois parlaient couramment le français ; les six autres le comprenaient et pouvaient même l'écrire au besoin ; mais ils n'aimaient point à le parler, s'y sentant maladroits. Le breton était leur langue maternelle et domestique. Mes collègues, les autres professeurs, qui étaient du pays, leur faisaient la classe moitié en breton, moitié en français ; mais je ne pouvais,
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moi, leur parler que cette dernière langue, et j'avais toutes les peines du monde à obtenir qu'ils la parlassent entre eux aux heures d'études. Je devais donc, de par le règlement, obliger ces jeunes Bretons à traduire du latin qu'ils savaient fort mal dans une langue qu'ils ne savaient guère mieux. Je ne tardai pas à m'apercevoir que c'était là une besogne inutile ou à peu près. Je m'appliquai donc à leur apprendre le français et tournai la classe en conversations et en lectures.
Une pareille classe n'exigeait de moi aucune préparation. Ajoutez que, dans ce petit séminaire, on fêtait tous les saints du paradis et Ton organisait des retraites pieuses pendant lesquelles toutes les études ordinaires étaient suspendues. Le principal me faisait la gracieuseté de ne point m'inviter à ces exercices, en sorte que j'avais congé sur congé. Je n'avais, autant dire, rien à faire.
Je fus pris d'une rage de travail si intense, si furieuse, que je n'ai rien éprouvé de pareil, si ce n'est peut-être aux premières années de mon installation à Paris. Et encore, ne puis-je comparer ces deux époques sans faire tort à la première. A Paris, je travaillais pour gagner ma vie, pour faire mon trou, par nécessité, par ambition ou par amour-propre. C'était le Struggle for ii/e. Ce qu'il y eut de particulier dans cette crise de Les-
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neven, c'est que, là, mon amour du travail fut absolument désintéressé et pur. Je travaillais pour travailler, par goût des belles-lettres, sans autre but que de me réjouir en lisant des chefs-d'œuvre, en m'enivrant de la beauté antique.
J'avais emporté une petite bibliothèque qui me suivit dans tous mes voyages et finit par s'y disperser, car il ne m'en reste aujourd'hui qu'un petit nombre d'épaves. Il s'y trouvait une assez belle édition d'Homère que l'on m'avait donnée comme prix de vers latin au concours général. Je m'avisai de lire d'une traite VIliade et YOdyssée, que je ne connaissais encore que par longs fragments. Le texte d'Homcre est d'une lecture facile lorsqu'une fois on est en possession de son vocabulaire particulier. Je me souviens que, tous les matins, quand il faisait beau, je partais, mon Homère sous le bras, et me rendais au jardin dont la clef avait été si gracieusement mise à ma disposition. Je me promenais dans l'allée de droite, me lisant à demi-voix les vers du vieux poète grec, et c'était pour moi comme un rafraîchissement délicieux de nager en pleine eau dans cette large et abondante poésie. A sept heures, le principal descendait à son jardin, et je voyais dans l'allée de gauche errer d'arbre en arbre sa soutane noire, tandis que, de son côté, il lisait son bréviaire. L'heure de la classe sonnait, nous nous
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retrouvions au perron du couvent, il m'adressait quelques mots affectueux, et je rentrais où m'appelait mon métier.
J'avais trouvé un truc ingénieux pour me rendre profitables à moi-même des classes qui auraient pu n'être utiles qu'aux élèves. Je connaissais mal les sermonnaires des deux siècles précédents.; J'empruntai leurs ouvrages à une bibliothèque du pays, et, aussitôt la besogne réglementaire de la classe expédiée — cela ne prenait guère de temps» puisque je n'avais que neuf élèves, — je tirais de ma poche mon volume de sermons ; j'avais d'avance marqué les plus beaux passages, je les lisais tout haut, ce qui est la meilleure manière de les comprendre et de les sentir, et je les commentais avec une verve qui parfois faisait impression sur mes élèves.
— Vous seriez tout de même un fier prédicateur si vous vouliez, me dit un jour l'un d'eux, dans un accent de naïf enthousiasme.
Savez-vous bien qu'en ce temps-là, j'ai été fanatique de Bourdaloue ? que je le mettais bien audessus de Bossuet, et peut-être n'avais-je pas tort. La logique serrée de l'impitoyable jésuite, les analyses exactes et subtiles qu'il fait des passions et des mœurs des hommes, me ravissaient d'admiration. Bourdaloue est un moraliste d'une sagaicét et d'une impétuosité merveilleuses, et il me
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semble que l'on pourrait tirer de son œuvre un livre d'extraits qui tiendrait sa place à côté des Caractères de La Bruyère.
Une fois rentré dans mon petit logis, je me remettais avec ardeur au grec, qui était devenu pour moi une passion dominante. Je n'avais qu'un texte d'Aristophane, sans commentaire ni notes ; je me mis en tête de le lire, aidé de la seule traduction de M. Artaud. Il n'y a guère d'auteur plus difficile à comprendre qu'Aristophane ; aussi n'en pénétrais-je pas toujours le sens, et il est probable qu'un de mes amis des classes érudites de grammaire, s'il eût écouté la traduction que je m'en faisais à moi-même, y eût surpris et noté bien des méprises. Mais c'est un charme de lire un grand poète à travers la brume d'une langue étrangère que l'on ne sait qu'à demi. Les mots perdent leurs contours précis et arrêtés, ils ont quelque chose de vague à la fois et de lumineux, qui éveille l'imagination. On les emplit soi-même de sens plus étendus, plus élastiques et qui touchent d'autant plus qu'on les a tirés de son être et que l'être est alors tout en branle.
Chose bizarre ! j'ai relu depuis à Grenoble, soutenu de tous les secours de la philologie moderne, aidé de mon ami Gandar, qui a été un des plus éminents hellénistes de ce temps-ci, les Chevaliers d'Aristophane. J'ai pu constater alors Pin-
croyable nombre de contre-sens dont fourmillait ma lecture d'autrefois. Comment se fait-il, pourtant, que je n'y ai plus trouvé la même saveur ? Il me semblait là-bas, à Lesneven, quand j'ouvrais le petit volume à couverture jaune, voir se détacher et se lever du texte les mots qui me chuchotaient à l'oreille des sens mystérieux et charmants.
D'Aristophane, je passai à Plaine, que je lus de la même façon, plus en artiste qu'en philologue ; puis à Térence, et je pourrais trouver encore dans un coin de tiroir le monceau de cahiers où je consignais au fur et à mesure mes réflexions et mes admirations.
Et si je m'attachais ainsi aux écrivains dramatiques de l'antiquité, ce n'était point du tout par calcul. J'étais à mille lieues de penser que jamais un jour je deviendrais, en critique théâtrale, le confrère de Jules Janin et de Théophile Gautier. Non, c'est le hasard des livres que j'avais apportés qui seul me guidait. Jamais je n'ai tant lu, moi qui ai pourtant été l'un des plus grands dévoreurs de livres qu'il y ait jamais eu devant l'Etemel, ni lu avec tant de plaisir. Je vivais solitaire, loin de tous les bruits du monde, ne recevant pas même un journal dans cette thcbalde où j'étais confiné. Je n'étais plus rattaché à la vie extérieure que par les lettres de mes anciens camarades, qui m'arrivaient de temps à autre
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et ravivaient chez moi notre vieille amitié Nous nous étions entendus entre cinq ou six, au sortir de l'Ecole, pour nous écrire des lettres qui iraient de l'un à l'autre, faisant le tour des cinq associés et nous tenant ainsi, sans trop de temps perdu, au courant les uns des autres. Cette correspondance, que je pourrais qualifier de circulaire, avait été très active durant la première année. Elle s'était quelque peu ralentie, mais elle durait encore. About nous a ainsi écrit de Grèce ei de Paris des volumes de lettres qui étaient bien spirituelles et bien amusantes ; elles se sont malheureusement perdues, car celui qui recevait en dernier la lettre circulaire était, de par nos statuts, tenu de l'anéantir. Nous parlions à cœur ouvert dans ces lettres et avec une liberté de langage qui les rendait bien difficiles à garder.
Cette correspondance était, à Lesneven, ma seule distraction. C'est par elle que j'apprenais les détails de l'exode universitaire qui avait déjà commencé. Nombre de nos camarades avaient déjà filé, les uns à l'anglaise, les autres en faisant claquer la porte derrière eux. On avait voulu envoyer Taine en sixième à Toulon ; il avait refusé, donné sa démission, et était venu s'établir dans une petite chambre du quartier latin où il travaillait à la solde des Hachette. Assolant avait dit de même à Y aima mater un adieu définitif; About
revenait de Grèce, où il avait passé deux ans, et son intention formelle était de n'accepter aucun poste. Il se préparait à écrire la Grèce contemporaine. Mais je n'ai point à conter ici les mémoires des autres.
J'écrivis peu à nos amis communs durant ces bienheureux six mois. J'éprouvais je ne sais quelle pudeur à leur peindre l'état d'âme où je me trouvais, qui aurait pu prendre à leurs yeux une couleur de sentimentalisme mystique. Or, il n'y avait rien que nous prissions plus de plaisir à blaguer que le sentiment et le mysticisme. Je jouissais silencieusement de cette extase qui m'était à moimême si nouvelle, et j'en dérobais le secret comme d'une maladie qu'on n'oserait avouer.
Je me souviens que la bonne femme chez qui je logeais, étonnée de me voir à mon bureau dès le matin avant l'aurore, toujours courbé sur les livres et poussant quelquefois mes veilles très avant dans la nuit, me disait en joignant les mains :
— Ah ! monsieur, si vous offriez à Dieu la vie que vous menez ici, pour sûr vous iriez au paradis.
Je l'avais dans le cœur, le paradis, et un paradis à peu de frais. J'avais cent francs d'appointement par mois, sur lesquels j'en touchais quatrevingt-quinze, les cinq autres restant pour la
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retraite — vous savez bien, cette fameuse retraite! — Avec cela, fêtais riche. Ma chambre me coûtait douze francs par mois, et oncques n'eus un logis plus propre, des habits mieux brossés, un linge plus exactement remis en état, et, par là-dessus, de bons conseils, des chansons bretonnes, des invitations à manger de la galette. On me força même d'accepter un petit chapelet qui avait touché la statue de Notre-Dame d'Auray.
La table d hôtes était de trente francs et, tous les jours, des huîtres, du homard, et, par demidouzaines, ces délicieuses petites côtelettes de pré-salé, qui sont la joie des gourmets et l'orgueil des éleveurs bretons. Et toujours, aux deux bouts de la table, d'énormes montagnes de beurre que l'on coupait par larges tranches et que l'on mangeait étendu sur le pain avec tous les mets, depuis le commencement jusqu'à la fin du repas. Déjeuners et dîners se terminaient par d'énormes saladiers de fraises parfumées qui venaient de Roscoff.
Notre hôtesse était une vigoureuse commère, haute en couleurs et forte en gueule ; toujours à ses fourneaux ou à la salle à manger, elle avait le noble orgueil de ces cordons-bleus de province, dont la race est malheureusement disparue aujourd'hui. Jamais je n'ai eu de ma vie table plus abondante, plus variée et plus succulente. Le
mari était, comme il arrive souvent en Bretagne, un effroyable ivrogne qui se vantaitdè n'avoir pas dessoûlé depuis vingt-cinq ans. Il fallait entendre les noms dont l'affublait sa femme, et, de temps à autre, le bruit d'une gifle retentissante sonnait à travers la maison. Nous voyions le vieux pochard se défiler piteux, grommelant et l'oreille basse. L'ivrognerie est le péché mignon de cette population pieuse. Les jours de marché, une bonne moitié des habitants de Lesneven battait les murs, et l'on rencontrait, le soir, des couples d'amoureux puant l'eau-de-vie, qui faisaient leurs dévotions derrière les haies vertes, sous le grand ciel bleu.
Les vacances approchaient. L'abbé Cohannec me prévint que, pour le jour de la distribution, le principal désirait qu'il y eût une représentation dramatique ; il me chargea de choisir la pièce et de la monter. Je pris les Fourberies de Scapin, dont je retranchai les rôles de femmes, qui sont d'ailleurs peu importants. Nous passâmes les quinze derniers jours et peut-être même davantage — car je ne me rappelle plus au juste — à répéter la comédie de Molière, et je riais de tout mon cœur en pensant à la figure qu'eût fait un inspecteur de l'Université si, tombant tout à coup dans ma classe, il nous eût surpris, tous les élèves in l'air, l'un fourré dans un sac, l'autre armé d'un
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b^ton, *t moi, le professeur, réglant la mise en so\ne . • * •
L'abbé Cohannec venait quelquefois à Pimproviste; on lui jouait un acte. Il nous comblait de compliments et paraissait ravi i
— Vous avez manqué votre vocation, me dit-il un jour ; vous auriez dû être directeur de théâtre.
Nos acteurs eurent le jour de la représentation un succès énorme dont je pris modestement ma part. J'allai faire mes adieux au principal et je lui avouai ingénueriient que je m'étais trouvé si heureux chez lui que mo.n seul désir était d'y revenir et d'y passer une année encore. Il marqua quelque étonnement et fit un haut-le-corps :
• — Que voulez- vous? lui dis-je, je n'ai trouvé que chez vous de la liberté et de la tolérance. Dans nos lycées, ces messieurs sont obligés, pour prouver la sincérité et la pureté de leur foi, de faire du zèle à nos dépens et sur nôtre dos. Vous êtes, vous, au-dessus de tout soupçon : il vous a J été permis de ne pas me tracasser, et croyez que je sens le prix de votre bonne grâce.
Tandis que j'ouvrais ainsi mon cœur avec une innocence quelque peu étourdie, il m'écoutait d'un air fin et souriant d'un sourire énigmatique.
— M'autorisez-vous, lui dis-je, à demander au ministre de me laisser une année *^core dans la rhétorique de L^sdpvpji ">
Il fit un geste d'acquiescement et j'éciivis tout aussitôt la lettre. Elle était fort sincère el 1res polie, mais il paraît qu'au ministère on la ti ou va d'une impertinence rare. J'ai su depuis que M. Lesieur était entré en la lisant dans une violente colère. « Ce Sarcey, s'était-il écrié, n'en fera donc jamais d'autres ! Il croit qu'on peut toujours impunément se moquer de l'administration ! »
Dieu m'est témoin que je n'avais eu en cette affaire aucune envie de railler. J'y avais mh, au contraire, beaucoup de bonhomie, de bonne foi et de sérieux. J'avais même, dans ma pétition au ministre, invoqué le nom d'un inspecteur général qui, # cette année-là, avait passé à Lesneven.
C'est même une bien bonne histoire que celle de cette inspection, et le souvenir m'en amuse encore.
Lesneven n'était point sur la ligne de tournées des inspecteurs généraux, et c'était un trop petit collège pour qu'ils daignassent jamais se détourner de leur chemin et s'y arrêter. Il y avait donc tantôt quinze ans environ que le collège n'avait vu l'ombre d'un inspecteur général quand celui qui était cette année-là de tournée en Bretagne eut la fantaisie de visiter la pointe de Roscoff. Ce fut pour lui un prétexte à faire une halte au collège de Lesneven, qui est sur la rouie. Vous imaginez l'émotion et, il faut bien le dire aussi,
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l'ennui du principal et de ses collègues. Ces mesr sieurs savent bien que nominalement ils relèvent de l'Université, mais ils aiment à rester maîtres chez eux, et rien ne leur déplaît tant que cette intrusion d'un fonctionnaire laïque s'ingérant de forcer leur porte et de troubler la paix de la cité de Dieu.
M. l'inspecteur général n'avait le temps que d'assister à une seule classe. On le conduisit dans la mienne, et je puis dire que je lui servis des devoirs comme il n'en avait jamais vus dans aucun collège communal, et une explication de texte et une leçon de littérature comme il n'en avait pas entendues souvent, même dans un grand lycée.
J'y avais mis de la coquetterie; ce fut enlevé et brillant. L'inspecteur parut étonné ; il me demanda qui j'étais, d'où je venais, mes états de service, et prit obligeamment des notes. Le soir, on lui offrit un dîner de gala. L'abbé Cohannec me prit à part et me dit tout bas à l'oreille que le principal avait compté sur moi pour animer le repas et distraire M. l'inspecteur général par une conversation égayante. Je promis de faire de mon mieux.
— Mais vous me seconderez ? lui dis-je.
Il hocha la tête :
— Oh ! moi !... dit-il avec une modestie affectée. La vérité est qu'il y avait une consigne à toute
la gcnt portant soutane de ne pas adresser un mot au suppôt de l'Université. Le principal ne desserra la bouche que pour offrir à son invité les mets qui passaient sur la table. Tous les autres, sans en excepter l'abbé Cohannec, restèrent muets comme des poissons. On eût dit un réfectoire de moines trappistes. Le malheureux inspecteur général se rejeta sur moi, et durant deux heures d'horloge, car les dîners sont longs en province, nous nous relançâmes tous deux la balle, causant pour tout ce monde qui ne fonctionnait que de la mâchoire. Mais comme il en fonctionnaitbien ! Le festin était copieux et délicat. J'ai pu me convaincre là que les séminaristes, ces fruits secs de la charrue, ont gardé le bel appétit dont la nature a doué les paysans, leurs pères. Ce qui m'amusait, c'était de voir ceux qui étaient au bas bout de la table céder au milieu du repas leur place à des collègues affamés qui.se jetaient à leur tour sur la nourriture et regagnaient le temps perdu.
Jamais je n'ai mieux compris qu'à ce dîner l'antipathie de l'esprit laïque et de l'esprit clérical et la suspicion dans laquelle les séminaires vrais ou faux ùendront toujours les représentants de l'Université.
Je m'étais donc référé, dans ma lettre au ministre, aux notes que m'avait dû donnei l'inspecteur général que j'avais sauvé de l'ennui mortel de ban-
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quêter avec des visages hostiles et irfuets. Mais M. Lesieur n'entendit à rien et, pour me punii encore, car j'allais de punition en punition, il me nomma au lycée de Rodez professeur de quatrième.
— Ah ! tu aimes les lettres ! s'était-il dit; eh bien, pour t'apprendre à vivre, je vais te donner une classe de grammaire à faire.
C'était le procédé de châtiment dont on s'était servi contre Taine. Avouez qu'il était bien ridicule. On chagrinait sans doute le professeur, mais, en fin de compte, c'étaient les élèves quiétaient le plus sûrement punis. Il n'est pas facile de faire une bonne classe de grammaire quand on ne s'y est pas préparé, et il était bien probable que, n'y ayant aucun goût, aucune aptitude, je serais un détestable professeur de quatrième. Le coup dont on voulait me frapper tomberait en dernier résultat sur les malheureux écoliers à qui on ne songeait point. C'était le cas de répéter le vers d'Horace :
Quidquid délirant reges, pkctuntur achivi.
Me voilà donc une troisième fois bouclant ma malle pour m'en aller sur les grands chemins, eft quête d'un autre poste. Cette pauvre malle, en avait-elle déjà vu des pays, et devait-elle en voir encore ! Le fonctionnaire français est un nomade ; il va de ville en ville, et de chambre
d'auberge* en chambre d'auberge. Dans ces intérieurs provisoires qu'il se crée tantôt pour six mois, tantôt pour un ah, il n'y a qu'un seul meuble qui lui appartienne, qui soit pour lui plein de souvenirs, où il ait enfoui une part de ses pensées et de son âme : c'est sa malle, sa vieille malle. Elle Ta accompagné dans toutes ses étapes, elle est, en quelque sorte, le lien qui les rattache les unes aux autres, elle est Je signe visible de l'unité de sa vie si misérablement dispersée. La mienne était énorme, pourvue de courroies solides et à toute épreuve. Elle n'avait cependant pu sans avarie subir tant de voyages en chemin de fer ou en diligence, recevoir tant de chocs et passer par tant de mains qui l'avaient traitée sans respect. Je la regardais, cette pauvre et seule compagne de toutes mes caravanes, disjointe, délabrée et geignant quand j'y empilais mes vêtements et mes livres de chevet. N'importe, elle me faisait encore un bon et utile service, comme ces vieux bidets efflanqués et poussifs que le médecin de campagne attelle à son cabriolet et qui partent au grand trot quand, les enveloppant d'un coup de fouet, il leur crie : « Allons, cocotte! »
Allons, cocotte, à Rodez î
Je passerai rapidement sur cette année néfaste, la seule de ma vie que je regrette, la seule que je voudrais rayer de mes souvenirs, la seule où je n'ai point travaillé. J'indiquerai d'un seul mot la misère d'esprit où j'étais tombé en ces jours de découragement : je pris l'habitude d'aller au café et d'y jouer la consommation, comme un vulgaire commis-voyageur. Je m'étais abandonné moimême; je me prenais en pitié. J'avais cependant pour proviseur un aimable homme (i), qui fit sérieusement tout ce qu'il put pour me tirer de cet accablement et me rendre mon énergie ; mais j'étais dégoûté des autres et de moi-même ; je m'ennuyais.
Je n'avais pas su me plier aux exigences d'un enseignement nouveau. Je faisais une classe qui passait par-dessus la tête de mes élèves et ne leur
(z) M. Latour, mort aujourd'hui,
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fut d'aucun profit. J'entrepris, pour secouer un engourdissement dont j'étais honteux, quelques travaux que je croyais susceptibles de fixer ma pensée errante et d'étourdir mon chagrin ; ils me tombèrent de la main à peine commencés. C'est ainsi que j'ai dans mes papiers une bonne moitié du Sublime de Longin, que je m'étais mis en tête, je ne sais pourquoi, de retraduire après Boileau. Ce n'était pourtant pas une besogne bien longue et bien difficile à terminer ; je n'eus pas le courage de la pousser jusqu'au bout. Il n'y a pas à dire : je m'ennuyais à crier. Je fis toutes les sottises que l'ennui conseille. Je jouai, et naturellement je perdis, je devins amoureux ou je crus l'être, et fus parfaitement ridicule. Je ne craignais plus de nouvelle disgrâce, ne sachant point de poste qui me fût plus désagréable que celui qui m'avait été infligé. Je ne me rappelle point toute cette partie de ma vie sans que le rouge de la honte ne me monte au front.
Je serais fort ingrat si, après avoir dit tant de mal de nos chefs, je ne rendais à mon proviseur la justice qu'il mérite. Il me soutint dans cette crise avec une intelligente sollicitude dont je ne saurais trop lui être reconnaissant. Il sentait que j'étais dévoyé et qu'au fond peut-être je valais quelque chose. Il couvrait mes peccadilles d'un silence indulgent, et c'était avec une bonté char-
mante qu'il m'adressait des remontrances entre quatre yeux sur ma conduite ; parfois même il les faisait passer par la bouche de sa femme qui en tempérait la sévérité par un tour de bonne grâce et d'esprit.
Ce qui portait au comble mon dépit et mon chagrin, c'est que j'étais obligé de préparer mes examens d'agrégation. J'avais, en effet, à la sortie de l'école, manqué mon agrégation, mais manqué haut la main. Car je n'avais pu même être porté sur la liste d'admissibilité. Comment cela s'était-il fait ? je n'en sais rien. Il paraît que ma composition de français avait été jugée d'une rare extravagance.
— C'est la composition d\m fou, avait dit le chef du jury d'examen.
Le fou avait été naturellement exclu. Il faut croire que j'avais eu, ce jour-là, un accès de fièvre chaude. Je comptais me représenter l'année suivante ; mais, parmi les mesures qui furent prises à la suite du coup d'État contre l'Université, il y en eut une qui avait été pour nous un coup d'assommoir. Il y était dit qu'il ne serait plus permis de se présenter à l'agrégation qu'après avoir professé durant trois ans dans un établissement d'instruction publique. On voulait ainsi jouer un mauvais tour à l'Ecole normale dont les élèves, frais encore des leçons de leurs professeurs, emportaient
les premières places et en concevaient un orgueil insupportable qu'il fallait rabattre.
La loi, en bonne justice, n'aurait pas dû avoir d'effet rétroactif, et, puisque les jeunes gens de ma promotion avaient déjà été admis à concourir, il semblait juste de ne pas les exclure du concours Tannée suivante. Il en fut décidé autrement, et nous dûmes attendre les trois ans réglementaires avant de nous présenter une seconde fois.
Les concours d'agrégation se composent, pour la partie écrite, d'exercices scolaires, discours français, discours latin, vers latins, thème grec, version grecque et latine, auxquels il faut être rompu par une gymnastique quotidienne. Il me semblait horriblement pénibl? de me remettre ainsi à l'école et d'écrire en latin médiocre, ou en méchant français, d'inutiles et vagues -dissertations sur des sujets qui ne m'offraient ni intérêt ni agrément. Je ne saurais dire à quel point me révoltait cette fastidieuse et dégoûtante besogne.
J'en avais des nausées et la plume m'échappait des doigts.
J'arrivai à l'agrégation aussi mal préparé que possible ; mais j'eus cet avantage que mes concurrents ne Tétaient pas mieux que moi, nos jeunes camarades se trouvant écartés de la lutte par la même loi qui nous en avait tenus si longtemps éloignés. Il paraît que cette fois je fis des compo-
sitions très brillantes, et je fus déclaré admissible parmi les premiers. Peu s'en fallut cependant que je fusse retoqué à l'examen oral. Je passai à côté d'un grave échec, et cela pour un détail dont je ne parlerais pas s'il n'était l'indice d'un défaut dont j'ai longtemps souffert.
Jamais personne n'a été moins homme du monde que moi. La nature m'avait doué d'une certaine brutalité de caractère et de mœurs qu'aucune éducation n'avait adoucie. J'avais passé du lycée, où j'étais entré tout jeune, à l'école, où, sauf de rares exceptions, personne ne se piquait de belles manières ; puis, de là, dans de petits trous de province où j'avais mené la vie claustrale que je vous ai dépeinte. Je m'étais bien aperçu souvent — car j'ai passé ma vie à m'observer moi-même et à moraliser sur mon cas à perte de vue, — je m'étais bien aperçu de ma grossièreté native et de mon manque absolu d'usage ; mais, comme il arrive souvent, j'avais préféré me faire illusion moimême sur ce défaut et, au lieu de chercher à m'en corriger, j'avais pris plaisir à l'exagérer encore avec un sot orgueil, car nous sommes si misérablement dupes de notre amour-propre que nous tirons parti même de nos plus criants défauts au profit de notre vanité. J'étais né paysan du Danube, ce qui était un malheur ; mais j'en jouais le personnage avec affectation, ce qui était un
tort. A la distance où je suis de toute cette partie de mon existence, je ne démêle plus même, dans les sottises que je vais conter, la part du naturel et celle du voulu.
La première fois que je me présentai devant le jury pour passer Tune des épreuves de l'examen oral, j'arrivai vêtu d'une vieille redingote, avec une chemise à raies rouges, et une cravate de couleur. Vous imaginez l'effet sur mes juges. Une chemise rouge ! Ils crurent voir dans l'effroyable couleur de ce devant de chemise une manifestation politique qui était fort loin de ma pensée. J'avais mis une chemise à raies rouges, tout simplement parce que je l'avais trouvée dans ma malle, et que je m'étais dit : La chemise blanche est un préjugé mondain ; le talent n'est pas dans la couleur de la chemise ; Alceste portait des rubans verts : c'est une belle chose de braver l'opinion. Décidément j'étais idiot.
Heureusement, parmi les juges se trouvait M. de Wailly, que j'avais eu l'honneur de rencontrer dans une maison tierce, aux dernières vacances, et qui voulait bien me porter un vif intérêt. Il écrivit tout de suite à About pour le prévenir de la frasque que je venais de commettre et le prier de m'avertir. About accourut à mon hôtel ; je partais pour passer ma seconde épreuve, et toujours avec la fameuse chemise rouge.
— Animal, me dit About, veux-tu bien m'ôter tout ça!
Il me déshabilla en un tour de main, me força de revêtir ce que j'avais de plus beau et de plus neuf, me confectionna lui-même mon nœud de cravate, et ne me lâcha, de peur d'une nouvelle incartade, qu'aux portes de la Sorbonne.
J'ose dire que mon entrée fit sensation. Quand je m'avançai à la barre, correctement vêtu de noir, tout flambant neuf, et, pour comble de concession aux bienséances mondaines, jouant d'une main avec des gants qu'About m'avait prêtés et que je n'avais pas voulu mettre, — dernière protestation de Tours dompté et muselé, — il y eut un ah ! d'étonnement et de satisfaction qui courut sur toutes les lèvres. Diogène s'était coulé dans la peau de Brummel.
J'aurais pu m'écrier avec Sedaine :
O mon habit, que je vous remercie.
Car cet habit retourna mes juges et je fus reçu dans un très bon rang, avec des notes d'autant plus élogieuses que Ton avait moins espéré une conversion si prompte et si radicale.
J'avais fait ma paix avec l'Université ; il ne fut plus question de me renvoyer à Rodez ; on me nomma à Grenoble en seconde, et je fus enchanté de cette nomination qui m'ouvrait l'espoir d'une rhétorique à prochaine échéance.
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Une chaire de rhétorique ! c'était là, pour le moment, le dernier terme de mes ambitions. J'avais pourtant pu voir, dans les deux mois que je venais de passer à Paris, tous ceux de mes camarades d'école qui, ayant rompu en visière à l'Université, étaient en train de se tailler un nom dans le journalisme : About notamment, qui commençait de tourner toutes les têtes, et dont la vogue avait éclaté, soudaine, irrésistible. Leur exemple ne me séduisait point. Outre que très sérieusement je me croyais incapable d'écrire ou, tout au moins, de gagner ma vie en écrivant, mon vieux goût pour le métier de professeur s'était réveillé plus frais et plus dispos que jamais.
Mon père, dont la santé s'affaiblissait chaque jour, m'embrassa longuement au départ :
— Te voilà définitivement casé, me dit-il ; plus de frasques, n'est-ce pas ? plus de coups de tête ! Songe à ta retraite !
Et je partis pour Grenoble avec le ferme propos d'y passer ma vie et de prendre enfin possessiDn du rêve paternel : douze cents francs de retraite après trente-cinq ans de service.
Me voîlà donc à Grenoble. Il était écrit dans le livre des destins que je n'y devais rester que trois ans. Mais je m'y installai avec la paisible et joyeuse assurance d'un homme qui, après bien des traverses et des tempêtes, croit avoir enfin trouvé le port. J'avais dit adieu à toute pensée d'ambition, et ne sentais en moi d'autre désir que d'attendre, en faisant de mon mieux la classe qui m'était confiée, l'heure de cette retraite qui avait toujours été le rêve de mon père. L'homme, à chaque étape de sa vie, s'imagine toujours être arrivé au but. Il dresse sa tente et enfonce profondément dans la terre les piquets qui l'assujettissent. Il compte sans un coup de vent qui la déchire et l'emporte, ou même sans l'inquiétude naturelle de son «sprit, qui ne tarde pas à lui rendre importune la place où il a goûté quelques courts instants de bonheur.
Ces trois ans n'ont certes pas été perdus pour mon instruction ni pour l'avancement de mon esprit. Lorsqu'on transplante dans son jardin un arbre acheté chez un pépipiériste, on est étonné, la première et même la seconde année, de ne pas le voir profiter davantage. Il ne gagne ni en grosseur ni en élévation ; les feuilles même ont un petit air chétit et navré.
— Ne vous inquiétez pas, monsieur, vous dit le jardinier; il pousse son chevelu. -
// pousse son chevelu ! Le brave homme entend par là que l'arbre ramasse toutes les forces de son être pour pousser dans tous les sens des radicelles qui vont pomper au loin les sucs nourriciers de la terre et qui les transformeront lentement en sève. C'est plus tard que cette sève montera dans l'arbre et s'épanouira en un tronc plus fort, en des branches plus solides, en des feuilles plus touffues et plus vertes.
Il en est de l'écrivain comme de la olante. Il faut qu'il pousse son chevelu. Il court risque d'être bien vite épuisé s'il se lance dans la vie littéraire avant de s'être, par un lent et mystérieux travail d'observations puisées dans la vie, assimilé les éléments dont se nourrira et s'accroîtra plus tard le talent qu'il peut avoir reçu en partage. Si l'on me demandait ce que j'ai fait à Grenoble durant ces trois années tout à la fois vides et fécondes, je
pourrais répondre, moi aussi : J'ai poussé mon chevelu.
C'est une bien jolie et bien aimable ville que Grenoble, et les environs en sont admirables. Il
est impossible, quand on y entre pour la première fois, de ne pas être séduit et comme grisé par cet air d'animation fine et élégante qui est une des grâces de la populations dauphinoise, par la vue de ces montagnes qui partent du pied de la cité même et vont s'étageant de cime en cime jusqu'à la dernière, dont la mince ligne, blanche d'une neige éternelle, se détache sur le fond bleu de l'horizon. Mais je ne veux point décrire après tant d'autres ces beaux sites, qui m'ont jadis rafraîchi et charmé Aussi bien est-ce une besogne où je m'entends assez mal. La nature, en m'afïligeant d'une myopie extrême, m'a privé, sinon du plaisir des grands spectacles, au moins du pouvoir de les peindre. Je n'ai jamais promené sur le monde ex téricur qu'un œil à fleur de tête et vague ; j'ai toujours vécu le regard tourné en dedans sur moimême, profondément absorbé dans cette étude .que je faisais incessamment de mon être, scrutant jusqu'en leurs plus secrets ressorts les mystérieux mobiles de mes pensées et de mes actes. Le moraliste grec qui a formulé le célèbre axiome : « Connais-toi toi-même », devait être un myope. Et c'est précisément parce que je me pique de me
connaître que je m'abstiens de décrire et me borne à philosopher.
. J'étais chargé de la classe de seconde. Il n'y en a pas qui soit plus commode et plus agréable dans le domaine de renseignement secondaire classique. La rhétorique a plus de prestige ; mais elle exige du professeur beaucoup plus de travail et elle lui impose une responsabilité plus redoutable. En seconde, on a déjà affaire à des jeunes gens dont l'esprit commence à s'ouvrir et dont l'imagination s'éveille. C'est plaisir d'aider à cette éclosion de leur jeune être pensant et vibrant. On a donc les mêmes joies que le professeur de rhétorique ; on n'a pas ses ennuis ni ses craintes. Les élèves sont t oujours moins nombreux en seconde qu'en rhétorique, et la classe y est, par cela même, moins fatigante. La seconde, de plus, n'a aucune sanction d'examen; c'est, pour ainsi dire, une classe de transition. Si l'on était sage, on préférerait de beau, coup la seconde à la rhétorique. Mais c'est un préjugé ; la tradition veut que le professeur de rhétorique soit le primus inter pares. On sacrifie son repos à la vaine et stérile gloire d'être, dans un lycée, le professeur de rhétorique.
Je n'ai jamais eu le goût des distinctions honorifiques. Je n'étais donc point offusqué ni jaloux de la gloire qui environnait mon collègue de rhétorique. J'aurais été parfaitement heureux de ma
classe si ce n'eût été précisément l'époque où sévissait ce déplorable systèmede la bifurcation qu'un ministre de l'empire — maudite soit sa mémoire ! — avait imaginé pour le malheur des études et pour notre désespoir. Je ne puis en parler sans fureur ; car il m'a gâté le plaisir — un plaisir charmant et parfois même un plaisir divin, le plaisir de Socrate — d'accoucher de jeunes esprits.
Toutes les semaines, et deux fois par semaine, on versait dans ma classe, une classe que j'aimais et qui m'était toute dévouée, une quarantaine d'écoliers venus des classes de science, et qui arrivaient chez moi sous prétexte d'y apprendre k français.
Leur intention formelle était de ne rien apprendre du tout chez un professeur qui n'était pas le leur ; je ne les avais pas dans la main ; et, ce qui me désolait, c'est que mes élèves, mes élèves à moi, ceux sur qui j'exerçais tous les autres jours une action à laquelle aucun ne cherchait à se soustraire, oui, ceux-là mêmes, entraînés par l'exemple, cédant à une mauvaise honte, se piquaient, les jours scientifiques, de ne rien faire, eux non plus. Ils m'apportaient des devoirs indignement brochés. C'était un parti pris, ou plutôt c'était une tradition qui s'était en quelque sorte établie d'ellemême et contre laquelle je ne pouvais rien.
Prières, exhortations, menaces, conseils, pensums
même, car j'ai dû en donner à mon vif regret, rien ne servait. Tous mes efforts et toute mon ardeur venaient se briser contre cette préméditation d'inertie. Mes collègues n'étaient pas plus heureux que moi. Nous gémissions de concert; mais personne n'écoutait nos plaintes.
Le lycée de Grenoble comptait vraiment, à l'époque où j'y ai passé, beaucoup de maîtres de mérite. C'était Beaussire qui professait la philosophie, celui-là même qui, plus tard, s'est distingué à la. Chambre par sa compétence d*yis les questions d'enseignement. On lui doit un volume, laLiberté dans Tordre intellectuel, qui est l'œuvre d'uni esprit pénétrant, plein de mesure et de sagesse. Le livre est écrit d'un style ferme et sain; c'est, toutes réserves faites sur quelques chapitres où l'auteur me semble légèrement attardé, en arrière des idées nouvelles, le catéchisme du vrai libéral.
Philibert Soupe, qui depuis a fait un beau chemin dans l'Université, car il est à cette heure professeur de belles-lettres françaises à la Faculté de Lyon, siégeait dans la chaire de rhétorique. C'était un bon et joyeux compagnon, d'un esprit endiablé de gamin parisien, fertile en anecdotes gaies et en propos amusants, d'une loquacité et d'une bonne humeur intarissable. Grave néanmoins, quand il le fallait. Il était adoré de ses élèves*
qu'il enlevait à force de verve et de gaieté II était d'une activité d'esprit incroyable, sachant un peu de tout, s'intéressant à tout, et trouvant du temps pour tout. Il rédigeait un mémoire sur un point obscur de la langue sanscrite aussi aisément qu'il racontait un vaudeville de Dubert et Lauzanne.
Il avait un rare talent de liseur; et c'est une des cinq ou six personnes que j'aie entendues lire dans l'Université, où, je puis le dire, on lit mieux que nulle part ailleurs. Les comédiens ne voudront pas me croire, surtout les comédiens du Théâtre- Français. C'est pourtant l'exacte vérité. Ces messieurs jouent admirablement; ils lisent, en général, de façon médiocre. Ce sont des acteurs de premier ordre et des liseurs de troisième ou quatrième. J'ai bien souvent songé qu'on pourrait faire cette épreuve : tirer au sort dans l'Université, parmi les professeurs de lettres, six ou dix noms ; prendre de même au hasard dix artistes dans les théâtres de Paris, sans en exclure la Comédie- Française ; leur donner à lire devant un jury dix pages d'un grand écrivain dont on leur remettrait le texte une demi-heure seulement avant le concours. Je parie que ce sont les échappés de l'Ecole normale qui battront, haut la main, les élèves du Conservatoire de déclamation. Je prends nos universitaires à dix contre un. Il ne faudrait pas me presser beaucoup pour que je donnasse les raisons de leur supério-
i-îté. Mais ces mémoires pourraient tomber entre les mains d'un grand premier rôle de Belleville ou de Landerneau ; et il ne faut dire de vérités désagréables aux gens que lorsqu'on y est obligé par devoir de profession.
Je ne veux ni ne puis parler des autres professeurs. Outre qu'ils n'ont point marqué dans le monde, en dehors de notre Université, et que leur portrait n'intéresserait pas plus le public qu'une photographie d'inconnu rencontrée au hasard dans un album de famille, ils vivent encore pour la plupart et n'auraient peut-être aucun plaisir à voir leurs noms imprimés tout vifs au bas d'un crayon fait d'après eux de souvenir. Ce qu'il m'est permis de dire, parce qu'il me semble bien que cela est vrai, c'est qu'il y avait alors au lycée de Grenoble une réunion fort rare d'hommes instruits et d'esprit distingué, dont chacun avait sa physionomie propre.
Nous avions pour proviseur un très brave homme, M. Moufflet, d'un caractère doux et conciliant, qui faisait de son mieux pour nous rendre plus facile la pratique de devoirs que l'administration supérieure se plaisait sans cesse à hérisseï de prescriptions et de tracasseries nouvelles. Mais il était horriblement timoré ; il n'avait d'autres ressources pour vivre que sa place, et il était à la tête d'une famille nombreuse. Je me reproche d'à
voir trop souvent fait enrager cet estimable fonctionnaire qui, malgré mes taquineries, avait, je crois, un fond d'amitié pour moi et me marquait du goût pour mon tour d'esprit. Mais, que voulezvous? c'est lui qui, pour nous, représentait notre bête noire, l'administration. C'est à lui seul que nous avions affaire, car l'inspecteur d'académie et le recteur s'enfermaient, comme les grands dieux du paganisme, dans un nuage impénétrable, et ils ne se communiquaient aux simples mortels qu'armés de la foudre et environnés d'éclairs. Nous sentions comme un plaisir de vengeance satisfaite à nous décharger sur le proviseur, qui n'en pouvait mais, de toute la bile accumulée dans les longues heures de classe.
Si je me sers du mot bile, c'est que je songe à quelques-uns de mes collègues, qui ne décoléraient pas ; et que j'ai gardé présente la mémoire des scènes qu'ils faisaient à ce malheureux proviseur. J'ai toujours eu, pour ma part, l'humeur gaie, et c'était par d'inoffensives malices ou des plaisanteries bon enfant que je me soulageais des petits ennuis dont il lardait mon existence.
Nous devions théoriquement vingt-quatre heures déclasse par semaine, à quatre heures par jour. C'était le règlement du premier empire qui avait ainsi organisé le travail. La pratique avait corrigé ce que la règle avait d'excessif; comme il y avait
25ô SOUVENIRS DE JEUNESSE
des professeurs d'histoire, de langues vivantes et de sciences, les professeurs ne fournissaient plus guère, dans la réalité, que quatorze ou seize heures de besogne effective, et il faut ajouter que cette somme de travail est déjà considérable. Les gens du monde ne soupçonnent pas ce que peut être la fatigue d'une classe, quand on s'y donne corps et âme. J'ai fait deux métiers dans ma vie : celui de professeur et celui de journaliste, auquel j'ai joint, comme annexe, celui de conférencier. Dieu sait si le métier de journaliste, avec la nécessité sans cesse renaissante de ses articles quotidiens, est épuisant pour l'esprit et pour la main ! Je n'ai plus aujourd'hui l'incroyable provision de torce que je prodiguais en ce temps-là sans compter. Eh bien ! je me sens plus dispos, plus alerte et plus frais, après vingt-cinq ans de journalisme, sans congé d'aucune sorte, que je ne l'étais au bout d'une année de professorat. Lorsque arrivait le mois de juillet, c'était comme un accablement, comme une prostration de tout l'être. Je tombais. au seuil des vacances, comme un cheval qui a fourni une trop longue traite.
Le ministre de l'instruction publique, qui n'avait d'autre objectif que de nous vexer en toutes les manières, de nous dégoûter et de se débarrasser de nous à bon compte, s'était avisé de décréter que tout professeur devrait désormais donner ses
vingt-quatre heures réglementaires de travail par semaine; que si Ton ne pouvait les lui trouver dans sa classe à lui, il faudrait les lui tailler dans d'autres classes. Ce fut un cruel embarras pour le pauvre père Moufflet quand il dut dresser ce ta • bleau de classes supplémentaires. Chacun de nous se récriait d'horreur à ces besognes nouvelles qui nous étaient imposées et qui ne rentraient point dans le cercle de nos études. Songez que moi, qui professais la seconde, j'étais astreinte donner deux heures de répétition par semaine à des élèves de sixième, et deux autres heures d'histoire littéraire aux philosophes des classes de français, on dirait à cette heure : de l'enseignement spécial. J'aurais dû être touché jusqu'au fond du cœur du ton de désolation et de regret avec lequel notre proviseur nous suppliait d'accepter de bonne grâce ces corvées plus inutiles encore que désagréables. Les uns se répandaient en plaintes furieuses ; je me contentais de le blaguer à froid, lui vantant, avec un air sérieux de pince sans rirej l'intelligence d'une administration qui sacrifiait le travail personnel des élèves au plaisir délicat d*embêter les professeurs. L'excellent homme écoutait patiemment ces doléances et ces moqueries. Il en sentait la justesse ; mais qu'y pouvait-il faire ?
C'était, en vérité, un drôle de temps que celui-
là! Un ministre de l'instruction publique s*amusant à désorganiser les études pour Tunique plaisir de taquiner son personnel ;. la haute administration convaincue de l'impertinence des mesures prises, et courbant la tête en silence, par peur ou par sottise ; les professeurs enragés de ces perpétuels coups d'épingle, inquiets du désordre jeté dans les classes, en lutte avec leurs supérieurs, qu'ils n'estimaient plus guère, et avec leurs élèves, qui leur échappaient de la main ; les enfants tiraillés en tous sens par des programmes toujours en mouvement et ne sachant plus ni où ils allaient ni ce qu'on voulait d'eux ; et, avec tout cela, dans l'apparence et même, ce qui sans doute est plus extraordinaire que tout le reste, dans la réalité, des études régulièrement et fructueusement poursuivies, des classes faites avec soin et qui profitaient aux écoliers, tant cette institution première de l'Université avait en elle de vitalité et de force, tant le corps du professorat était, par un vieil esprit de tradition, animé du zèle de l'enseignement, tant il en avait le talent à la fois et le goût !
Nous tirions parti même des bêtises de nos ministres pour l'instruction de nos élèves ou pour la nôtre. Ainsi, pour les répétitions que je devais aux écoliers de sixième, je m'aperçus vite que la mesure du ministre, à l'exécuter à la lettre, n'avait
pas le sens commun ; que revenir sur des devoirs déjà corrigés ou sur des explications déjà faites, c'était m'exposer, en cas de dissentiment, à diminuer dans l'esprit des enfants l'estime qu'ils faisaient de leur maître ordinaire. Ajoutez que ces redites ne les intéressaient point, et qu'il m'était impossible de fixer leur attention. Je fis autre chose. Je choisis parmi nos classiques des lectures appropriées à leur âge; je les leur lus moi-même, et, à la répétition suivante, l'un d'eux, pris au hasard, devait en rendre compte à haute voix. Cet exercice les amusa beaucoup ; mais il n'était pas réglementaire. Que dis-je? Il était tout ce qu'il y a de plus antiréglementaire. Et je vois encore la figure bonasse et inquiète de M. Moufflet quand je lui contais, avec une liberté gouailleuse, les preuves de ma proverbiale indocilité. Il m'approuvait au fond ; mais si on l'avai^ appris en haut lieu !
Voilà bien des détails et de bien mentis détails. Peut être trouverez-vous que je m'y attarde trop com plaisamment. C'est que tous les romanciers qui jusqu'à présent ont essayé de peindre le professeur en ont tracé des portraits de fantaisie, qui joignaient au défaut d'être peu ressemblants celui d'être peu agréables et parfois même fort vilains. Il y a quelque intérêt, je crois, à le montrer au public dans le train ordinaire de sa vie, frondeur et chagrin contre les puissants, mais d'esprit ouïs
vert, libre et gai ; point pédant, quoi qu'on dise : maître aimé dans sa classe; et dans le monde... Eh bien ! parlons du professeur dans le monde, si vous voulez.
Personne n'y fut plus étranger que moi durant la première moitié de ma vie, et vous verrez, si je conte jamais la seconde, que je ne l'ai guère pratiqué davantage sur la fin de ma carrière. Au sortir de l'institution Massin, où j'avais passé huitans clos et muré, ne sortant presque jamais dimanches ni fêtes, et, pendant les vacances, seul ou à peu près avec mes livres dans la pauvre thébaïde de la maison paternelle, j'étais entré à l'Ecole normale, où je n'avais pu me frotter qu'à de jeunes camarades. Vous venez de lire le récit de mes caravanes à travers quatre villes de province ; vous avez toujours pu m'y voir vivant dans ma classe et pour ma classe, sans autres relations que celles dont ma profession me faisait une nécessité, sans autre plaisir que de m'enfermer derrière le verrou de ma chambre, en tête à tête avec mes copies à corriger ou mes auteurs à lire. Je passais pour un ours, et j'étais de fait un ours assez mal léché, quoique toujours en belle humeur.
Mes collègues n'étaient pas tous, bien entendu, bâtis sur ce modèle, quoiqu'en général ils fussent moins mondains que ne le sont aujourd'hui nos universitaires des nouvelles couches. Ce n'était pas
seulement le défaut de mon éducation première, éducation toute scolaire, qui m'avait détourné du monde ; c'était plus encore mon caractère, dont je ne saurais dire trop de mal, car il m'a fait horriblement souffrir, et, comme je n'ai pu en venir à bout, je m*3 suis résigné à composer avec lui, lui cédant sur tous les points où j'ai jugé la lutte impossible et inefficace.
J'étais né avec un absurde amour- propre et une timidité excessive. Cette timidité a, dans mes premières années de jeunesse et même longtemps après, dans mon âge mûr, passé tout ce qu'on saurait imaginer. Je me sentais lourd, gauche, embarrassé de ma personne, incapable de trouver du premier coup le mot à répondre. Le sentiment que j'avais de mon extrême myopie accroissait encore ma gêne. Ah ! la myopie ! la myopie ! personne ne saura jamais ce qu'elle m'a coûté de désespoiret de larmes! Entrer dans un salon et ne pas savoir où se diriger pour saluer la maîtresse de la maison ; ne reconnaître aucune des personnes qui sont là et, quand il y en a une qui vous aborde, se demander avec une indicible angoisse qui elle peut bien être ; risquer à chaque pas de se heurter contre une table ou de se prendre les jambes dans un pouf; deviner dans la voix de la femme avec qui Ton cause une intention bienveillante ou railleuse et ne la pouvoir lire dans ses yeux ou sur ses lèvres ; ne pou-
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voir prendre du café sans en laisser tomber sur le devant de sa chemise une goutte que l'on ne voit que le soir, en rentrant chez soi ; être prié, au bal, d'inviter à danser une jeune fille qui fait tapisserie là bas, dans ce coin ; marcher vers le coin qu'indique le doigt de la personne qui vous a donné Tordre et engager gracieusement pour la première contredanse une grand'mère qui vous rit au nez ; pousser à l'étourdie vers un groupe d'hommes qui causent, s'apercevoir au bout d'un instant qu'on n'y connaît personne, qu'on s'est trompé ; y demeurer, en proie à un malaise qui torture, parce qu'on ne sait plus comment en sortir, et jeter dans la conversation, pour se donner une contenance, quelque énorme sottise que l'on est tout honteux d'avoir lâchée ; tirer avec un affreux battement de cœur un cordon de sonnette et dire : « Bonjour, mon cher cœur », à un carabinier qui vous répond d'un ton de politesse goguenarde: «Je crains, monsieur, que vous ne fassiez erreur ». J'ai connu ces misères et bien d'autres ; j'en ai senti tout le long de ma vie les affres douloureuses. Je n'ai plus fait un pas ni dit un mot sans penser avec terreur que j'allais commettre ce que les Parisiens appellent une gaffe. Je vivais donc toujours sur le qui-vive et ne me trouvais à l'aise que loin de ce monde où les gaffes de ce genre étaient inévitables : c'était une sorte de répugnance mêlée de
peur que.j'éprouvais pour lui. Ma vanité y avait été trop souvent et trop cruellement froissée.
Je ne m'étais point réformé sur le costume, que je continuais de porter débraillé ou négligé, avec un étalage d'insouciance orgueilleuse, mais avec un sentiment secret de honte qui me poignait au fond de l'âme et qui était pour moi, dans un salon, une insupportable gêne. Ce mépris de la toilette, mépris tout plein de ridicule affectation, s'aggravait d'une certaine raideur âpre, tranchons le mot, d'une certaine brutalité de langage. C'est un défaut que je tenais de famille. Ma grand'mère, du côté de ma mère, était renommée pour la franchise brusque de son style et pour sa facilité, qui était vraiment incroyable chez une très honnête femme, marquise, de plus, et marquise authentique, s'il vous plaît, aux propos salés et aux mots crus. J'ai conservé d'elle, bien que je l'aie peu connue en mon enfance, un souvenir assez précis et très distinct. Quelques-unes de ses locutions les plus pittoresquement familières me sont restées dans la mémoire. Il y en avait de bien plaisantes et qui ne sauraient s'écrire. Elle était avec cela d'une dévotion outrée et d'un implacable légitimisme, mais le sang vif, le verbe haut, la parole prompte et verte, et elle avait plus tôt fait, dans ses mauvaises humeurs, de vous allonger une bonne gifle qu'un évêque sa bénédiction. Je crois
bien que c'est d'elle que quelques-uns d'entre nous, dans la famille, qui a été nombreuse, ont hérité une langue impétueuse, fertile en saillies brusques, en vérités nettement et désobligeamment exprimées, en gaillardises épaisses, assaisonnées d'un gros rire.
Ces façons d'esprit, que l'âge ni l'expérience de la vie n'avaient encore atténuées, n'étaient pas très propres à me faire bien venir de la bonne compagnie provinciale, qui est, comme on le sait, d'une réserve qui va jusqu'à la pruderie. Je le sentais d'instinct, et m'en tenais éloigné. Les pointes que j'y avais faites par ci par là n'avaient pas été heureuses ; il m'en était resté de la méfiance.
Je trouvai par bonheur, à Grenoble, une société toute formée de jeunes femmes qui avaient organisé contre l'ennui de la vie de province une sorte d'aimable ligue. Elles étaient toutes mariées, et les maris, presque tous gens de loi, autorisaient de leur présence ces ébats qui, d'ailleurs, n'avaient rien que de très honnête. Une sauterie de temps à autre au piano ; le plus souvent une table de whist. Toutes ces dames l'avaient appris et le jouaient ; elles avaient remarqué que lorsqu'on s'assemblait uniquement pour causer ensemble, la conversation, qui tournait au plaisir forcé, languissait faute d'aliments ou d'entrain. La table de whist, toujours en pression, était un dérivatif, un
prétexte à se lever, à changer de partenaire, et, pour les assistants, à regarder le jeu sans rien dire, s'ils étaient en humeur de se taire. Quelquefois, quand une pièce de théâtre faisait grand bruit à Paris, la table de whist était abandonnée pour la lecture en cercle. C'était Soupe et moi qui nous relayions d'acte en acte pour lire à haute voix la comédie de Dumas, d'Augier et de Labiche. C'étaient ensuite des discussions interminables sur le mérite de l'œuvre, sur le plus ou moins de vérité des caractères et des sentiments qui en faisaient le fond.
Ces dames se réunissaient les unes chez les autres à tour de rôle, mais le plus souvent chez une vieille douairière qui portait un beau nom : elle s'appelait M me Million. Elle passait pour veuve et peut-être Tétait-elle. J'ai quelquefois entendu parler de M. Million comme d'un homme qui existait encore ; mais je ne l'ai jamais vu. Elle aimait la jeunesse et la joie ; et, comme elle possédait quelque fortune, c'était chez elle que s'était établi le quartier général des plaisirs.
Je ne sais, mais il me semble qu'il y avait dans ce petit cercle, qui eût pu aisément tourner à la coterie, bien de l'esprit et de la gaieté. La plupart de ces dames, sans avoir reçu d'autre instruction que celle qui était donnée en ce temps-là à toutes nos jeunes Françaises, petite et médiocre instruc-
tion, comme on sait, s'étaient formé par la lecture et la conversation un assez bon fonds de connaissances. Elles lisaient plus et mieux que nos Parisiennes, qui ont à peine le temps, dans le tourbillon où elles vivent, de parcourir le journal ou de feuilleter le roman en vogue. Elles ne causaient point chiffons, et les commérages de petite ville avaient été, d'un commun accord, bannis de la conversation. On s'entretenait plutôt de théâtre, de musique, de littérature et d'art. Un peu de philosophie par intervalles ; jamais de politique. Peut-être un étranger aurait-il senti là un léger parfum de préciosité ; mais on était sauvé de la pédanterie par l'enjouement naturel à de jeunes femmes qui ne posaient point pour la galerie et qui n'avaient d'autre idée au monde que de .s'amuser.
Il n'y avait dans cette petite société que deux célibataires. Le premier était un jeune homme de la ville, Leborgne, gentil garçon, très agréable de s'a personne, très gai de caractère, et bon musicien. C'était lui qui organisait les parties de plaisir : promenades dans la montagne, déjeuners sur l'herbe, et parfois même représentations de salon. Car nous avons joué la comédie et improvisé des pantomimes. J'ai reçu, sous l'habit de Cassandre, les coups de batte d'Arlequin.
L'autre, c'était moi. Ce n'est pas sans peine que
je m'étais acclimaté dans ce milieu, où Ton m'avait introduit presque à mon corps défendant. Ma maudite timidité m'avait d'abord joué quelques tours dont je m'étais remis malaisément. Vous savez qu'il n'y a rien de tels que les soldats qui ont peur pour frapper d'estoc et de taille, comme des sourds, une fois qu'ils sont lancés. C'est l'histoire des timides. Lorsqu'un timide s'est jeté à l'eau, il a l'air dix fois plus assuré et plus hardi que l'homme qui est le mieux en possession de lui-même ; il pousse devant lui avec une sorte de hâte tumultueuse, parlant à tort et à travers, comme dans une courte fièvre, s'étourdissant luimême du bruit de ses paroles. C'est le plus sûr moyen de dire beaucoup de sottises, et des sottises que l'on ne pardonne guère, car elles ont l'air de partir, non de la timidité, qui en est pourtant la vraie cause et qui paraîtrait toute simple chez un jeune homme, mais d'une effronterie qui est sans excuse.
Il m'était arrivé d'en dire quelques-unes, et de très fortes. Mais on ne m'en garda point rancune. Le bon accueil que l'on me fit me rejeta dans mon naturel et me mit à l'aise. Il passa pour ainsi dire en convention qu'on n'aurait point à s'effaroucher de mes équipées de conversation, qu'on me laisserait aller, quitte à m'arrêter d'un mot, comme jadis la comtesse de Rochefort quand elle
disait à Duclos : « Ah ! prenez garde, Duclos ! Vous nous croyez trop' honnêtes femmes. » Je m'abandonnai sans crainte à cette verve rabelaisienne, dont quelques rares filets courent encore à présent dans tout ce que j'écris. Nous avons passé ainsi, en charmante compagnie, de bonnes heures de causeries, de lectures et de rires. Le peu que je sais du monde de la province me vient de là. J'ai toujours conservé pour lui un grand faible, et, quand je fais mes articles de morale ou de critique littéraire, c'est à lui encore maintenant que je m'adresse en pensée, bien plus qu'aux Parisiens, dont je ne me suis assimilé que difficilement les mœurs, le tour d'esprit et le langage. Et encore n'y ai-je pas réussi aussi complètement que j'aurais voulu Quand je vais, appelé par une conférence, dans un trou départemental quelconque, il me semble, en y entrant, que je reviens chez moi. Je retrouve, dans la conversation de ceux qui m'entourent et me font fête, mes façons de voir, de sentir, et j'ajouterais même mes façons de parler. Il y a des provinciaux qui sont nés Parisiens ; j'étais né provincial et le suis toujours resté. J'ai toujours eu regret de ne pas avoir le talent d'un Balzac pour peindre ce petit coin du monde comme je l'avais vu, dans le naturel de sa bonne humeur et de sa grâce. Mais je suis plus rr.oraliste qu'observateur.
Un menu fait qui me remonte à la mémoire en sera une preuve curieuse.
Nous fîmes tous ensemble une excursion à la Grande-Chartreuse. Savez-vous, de toute cette expédition, qui fut favorisée d'un soleil admirable et extrêmement gaie, ce qui m'est demeuré? Un souvenir général et très vague que l'on y vit de très belles choses et que Ton s'y amusa beaucoup ; mais rien de précis ni de distinct, si ce n'est un détail qui n'avait sans doute frappé personne autre.
Tandis que nous suivions une route bordée d'une haie en fleurs, une de ces dames, qui marchait en avant, fit signe aux personnes qui suivaient de faire silence. Elle tenait les yeux fixés curieusement sur un point de la haie. Nous approchâmes tous sur la pointe du pied. C'était une bête des champs, un rat, je crois, ou un mulot, qui montrait à travers les branches un petit museau fin où étincelaient deux yeux d'une vivacité extraordinaire. L'un de nous se coula sans bruit près de l'animal, leva sa canne et lui en frappa si juste un coup sur la tête qu'il l'abattit mort sur le chemin. Il se retourna triomphant. Les dames avaient toutes poussé un léger cri d'horreur. Il vit l'indignation peinte sur les visages.
— Mais, dit-il étonné de l'accueil fait à cette preuve d'adresse, c'est un animal très nuisible; il
fait le désespoir des agriculteurs, qui le poursuivent et le détruisent tant qu'ils peuvent. C'est un service que je leur ai rendu en tuant un de ces affreux rongeurs.
Ces dames ne purent lui pardonner cet acte de férocité inouïe. Une si jolie petite bête ! qui avait des yeux si intelligents ! Il fallait pour l'assommer être pis qu'un assassin ! Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'est qu'il était grand faiseur de madrigaux et que tout le long du voyage on le traita comme un homme qui manquait de cœur.
Et moi je ne pus m'empêcher de raisonner à perte de vue sur ce très petit fait et sur les conséquences qu'il avait eues. Au fond, me disais -je, ce garçon, c'est lui qui est dans le vrai ! Ce qu'il a allégué pour sa défense est juste : le rat est un grand dévoreur de grains ; c'est l'ennemi du fermier ; on fait œuvre pie en l'exterminant partout où on le trouve.
Pourquoi donc ce meurtre avait-il si fort ému la sensibilité de ces dames? Pourquoi s'étaientelles récriées d'horreur et de pitié? Pourquoi avaient-elles tenu si longtemps rigueur au meurtrier ? Les femmes étaient-elles donc incapables d'écouter une raison raisonnable? Ne se conduisaient-elles que par imagination ?
. Voilà une belle matière à philosopher. Ce rat m'a longtemps trotté dans la cervelle, et vous
voyez qu'il y fait encore des siennes. C'était le tour particulier de mon esprit. Tandis que mes compagnons de promenade s'extasiaient sur les beautés de la Grande-Chartreuse, je songeais à mon rat. Je m'y étais si profondément absorbé qu'il me serait absolument impossible aujourd'hui de décrire un seul des accidents de la route que nous avons parcourue. Je ne les ai pas vus ; je regardais en moi-même ; c'est là que gisait mon rat? les quatre pattes en l'air.
Le hasard, qui m'avait ouvert l'entrée de cette aimable société féminine où mon caractère s'était détendu, mes moeurs adoucies et mon langage affiné, me donna vers le même temps accès dans une maison où je vécus deux ans en famille et goûtai la douceur de cette vie que je n'avais pas connue depuis l'heure, déjà très lointaine, où j'avais quitté le foyer maternel.
Mais ceci demande un chapitre à part.
Tous ceux qui ont, durant ces vingt dernières années tracassé dans la politique, se souviennent de M. de Ventavon, qui fut, à l'Assemblée nationale de 187 1, un des porte-paroles les plus écoutés du parti légitimiste. Il y avait été envoyé par le département des Hautes-Alpes, d'où sa famille était originaire : une famille de bonne et antique noblesse provinciale. Mais c'est à Grenoble qu'il exerçait la profession d'avocat, et c'est là que je l'ai connu, à l'époque où j'en suis arrivé de ces mémoires. C'était déjà le de Ventavon que nous avons connu plus tard à Paris : esprit fin, délié, subtil, mais peu juste ; causeur charmant et orateur habile, éloquent même, encore qu'alambiqué et paradoxal. Il avait gardé dans la conversation, surtout quand il parlait aux femmes, ces formules de politesse élégante et de courtoisie précieuse qui
sentent leur vieux régime ; il abondait en compliments flatteurs qui avaient bon air sur ses lèvres : c'est peut-être le dernier Français qui ait pu, sans ridicule, comparer les femmes à des roses. Il était tout à fait xvin siècle. La nature l'avait affligé d'une infirmité fâcheuse : il boitait; mais il semblait que ce défaut donnât plus de prix et de saveur aux grâces sémillantes de son esprit.
On rappelait, à Grenoble, Ventavon le boiteux, pour le distinguer de M. Mathieu de Ventavon, qu'on désignait sous le nom de Ventavon l'aîné. L'aîné était, comme le boiteux, avocat à la Cour dé Grenoble; mais c'était le seul point de ressemblance entre les deux frères.
M. Mathieu de Ventavon était le bon sens fait homme. Je n'ai connu personne qui fût de jugement plus sain, de parole plus sobre et plus nette. C'était, quand j'ai eu l'honneur d'être admis chez lui, un grand vieillard très droit et très vert, d'un aspect très imposant, mais dont le visage respirait la bonté. Tandis que son frère passait pour aimer à prendre en main les mauvaises causes, par dilettantisme, comme Jules Favre, pour déployer, en les plaidant, toutes les ressources d'un esprit fertile en ingéniosités juridiques, on tenait pour assuré que tout procès dont se chargeait l'aîné était gagné.d'avance, tant on était convaincu de sa probité et de sa judiciaire. 11 était universel-
lement respecté ; la considération dont il jouissait dans le public n'était pas moins bien établie que l'autorité qu'il possédait à la Cour et dans le conseil de son Ordre.
Très simple avec cela, et gai, bien que causant peu et sans esprit. Il me rappelait, quand je le voyais sortir de son cabinet, grave et cependant bonhomme, pour s'asseoir à la salle à manger, où il ne se mêlait à la conversation que par quelques mots rares, mais aimables, il me rappelait ces parlementaires d'autrefois qu'on nous dépeint si dignes et portant jusque dans la familiarité de la vie ordinaire un goût de sérieux sans affectation ni morgue.
Tandis que de Ventavon le boiteux était resté célibataire et vivait seul, en garçon, avec une vieille mère chez qui s'étaient figés et durcis tous les préjugés nobiliaires de l'aristocratie de province, M. Mathieu de Ventavon s'était marié deux fois ; sa famille était nombreuse, et il en était adoré.
Il avait eu de sa deuxième femme deux fils qui entraient en seconde au moment même où je prenais la direction de cette classe. C'étaient deux jeunes gens d'esprit ouvert, de manières distinguées, affinés par l'éducation domestique, car ils n'avaient jamais quitté le foyer paternel et ils venaient au lycée en qualités d'externes, mais d'un
goût plus que modéré pour le travail, et qui faisaient leurs études en amateurs. Ils savaient l'un et l'autre qu'à leur entrée dans la vie ils n'auraient qu'à tendre la main pour recueillir une position toute faite ; ils n'étaient point comme le sont les déshérités de la fortune, poussés et pressés par le terrible aiguillon de la nécessité.
On me demanda de leur donner des répétitions particulières. J'y consentis. Je ne tardai pas à devenir pour tous deux une manière de camarade plus âgé, dont ils écoutèrent les leçons avec plaisir. Ils prirent à leur besogne un intérêt qu'ils n'avaient pas encore connu ; et, comme ils parlaient sans cesse à la table paternelle de leur professeur, M. de Ventavon désira me voir et m'invita.
Je me sentis tout de suite pris de sympathie et de respect pour cet excellent père de famille, d'aspect si austère et de manières si affables. Il faut croire que je ne lui déplus pas ; car je devins un des familiers de la maison, où mon couvert était mis toutes les fois que je montais au cabinet de travail de ses fils pour jeter un coup d'œil sur leurs devoirs.
L'année se passa ainsi ; les deux jeunes gens durent entrer en réthorique. On me pria de leur continuer mes leçons ; le règlement, où plutôt la coutume du lycée s'y opposait, les élèves d'un
professeur ne devant prendre de répétitions que de lui* Je refusai donc ; les enfants marquèrent un chagrin si vif que la mère s'avisa d'un stratagème,
— Vous n'avez pas le droit, me dit-elle, de donner des répétitions à des élèves qui n'apparpartiennent pas à votre classe : vous n'en donnerez point; mais je suppose que vous quittiez votre table d'hôte, où vous mangez fort mal ; vous déjeunerez et dînerez tous les jours avec nous. Personne n'aura rien à voir ni à dire si, avant dîner, vous causez avec mes fils de leur besogne du jour.
C'était une petite escobarderie, mais qui ne tirait pas à conséquence, car j'étais lié d'une amitié vive avec Philibert Soupe, le professeur de rhétorique, et il avait trop d'esprit et trop de bonne grâce dans l'esprit pour se formaliser de cet arrangement.
J'y voyais des inconvénients plus graves. C'était au fond, sous une forme plus adoucie, une espèce de préceptorat que l'on m'offrait. J'avais souvent dîné chez M. de Ventavon en qualité d'homme du monde et d'invité ; il me paraissait terriblement délicat de m'imposer à sa table, à titre d'hôte et d'hôte quotidien. Je jouissais déjà (et le mot ici est tout à fait de mise), je jouissais dans la ville d'une détestable réputation de libéral et de voltairien : mes opinions, dont M. de Ventavon pou-
vait aisément faire abstraction quand je n'étais que le professeur de ses fils, ne lui porteraientelles pas ombrage quand je vivrais sans cesse près d'eux, quand je pourrais les en imprégner, quand il serait lui-même, par courtoisie, obligé, à table, chez lui, d'en subir l'expression ? Et moi-même, avec l'impétuosité de ma nature et l'intempérance de ma langue, serais-je assez discret pour ne pas effaroucher par quelques propos malsonnants ou intempestifs la foi politique et religieuse des personnes avec qui j'allais me trouver en rapports de tous les jours ? Ces rapports, s'ils n'étaient affectueux, deviendraient vite insupportables.
— Est-ce que M. de Ventavon, demandai-je en réponse à cette ouverture, connaît ce projet, et est-ce qu'il y a donné son approbation ?
— Je m'en charge, me fut-il répliqué. Consentez seulement.
J'ai su depuis, longtemps après, que le consentement de M. de Ventavon n'avait pas été si facile à obtenir. J'ai su (et, si je rapporte ce détail, c'est qu'il m'a paru très touchant tout ensemble et fort caractéristique,) qu'il avait réuni un conseil de famille où la question avait été débattue avec une certaine solennité toute patriarcale. On avait fait dire des messes et des neuvaines pour se concilier, en cette importante affaire, la protection du ciel. Je ne me doutais guère, lorsque j'entrai dans la
maison, que les saints les plus puissants du Paradis avaient été intéressés à veiller sur mon enseignement et à le désarmer de tout venin.
Me voilà donc installé précepteur et, ce qu'il y a de plus curieux, précepteur dans une famille résolument légitimiste et catholique.
M. de Ventavon, le premier jour où je fus investi de ces fonctions officielles, me remit les enfants avec une grandeur mêlée d'attendrissement ; il me témoigna, sans entrer dans une explication précise, qu'il avait en mon esprit de mesure pleine et entière confiance, et qu'il comptait sur ma discrétion pour émousser les angles de nos opinions contraires.
Ma situation n'était pas aisée. J'ai la parole prompte et âpre ; et, si réservée que fût la gravité naturelle à M. de Ventavon, il ne lui en arrivait pas moins de froisser d'un mot mes convictions les plus chères. Je sentais en moi comme une violente poussée de sang qui m'emportait à risposter; la réplique s'élançait impétueusement sur mes lèvres ; mais je n'avais qu'à considérer l'air de bonhomie parfaite, le sérieux imperturbable avec lequel cet aimable vieillard disait ces choses, qui me paraissaient à moi monstrueuses, pour réprimer le frémissement de tout mon être et sceller mes lèvres. Je me mettais, comme disaient les Grecs, un bœuf sur la langue.
JE DEVIENS PRÉCEPTEUR ?y3
Je crois que cette gymnastique, qui a duré deux ans, m'a été d'un grand profit pour me former le caractère et réapprendre la pratique journalière de la tolérance. Je comprenais si bien, en écoutant le langage, plein de raideur et d'aménité tout ensemble, de ce vieux gentilhomme, l'inutilité de toute discussion, que l'envie me passa bientôt de lui faire de la peine en le contredisant. J'appris à cette école le grand art, que j'ai depuis pratiqué dans le journalisme avec un désintéressement qui est allé croissant tous les jours, de ne jamais m'offusquer de l'opinion d'un adversaire, de la tenir toujours pour sérieuse, quitte à me taire et à baisser les yeux, s'il ne me semblait pas utile de la réfuter.
Au reste M. de Venta von semblait éviter avec soin toute occasion de débat. Il mettait une sourdine à l'expression de ses idées favorites ; et nous causions le plus souvent ou des choses de la classe ou de celles du Palais. Il me mettait ainsi à l'aise. M me de Ventavon était de moins bonne composition avec moi. C'était une femme très dévote, d'une rare vivacité d'imagination et d'esprit, d'une singulière exubérance de parole. Elle ne vivait que pour ses enfants et pour son mari, qu'elle aimait passionnément : mais, après eux, elle gardait encore dans son cœur une large place pour le bon Dieu, et elle enrageait que je n'eusse pas l'air
d'y songer davantage. Sa manie était de me convertir, et elle livrait sans cesse de nouveaux assauts à mon incrédulité. Je ne lui répondais qu'en badinant, et cet air de négligence ou ce ton de persiflage avait le privilège de l'exaspérer. Elle ne pouvait assez s'étonner qu'un homme qui notait pas un imbécile, puisqu'elle lui confiait l'éducation de ce qu'elle avait de plus cher au monde, ne pensât point comme elle. Il fallait que j'eusse des trous dans la cervelle.
Ce qui m'amusait chez elle, c'est, qu'avec une foi très docile et très vive, il y avait des points sur lesquels son bon sens (car elle en avait tout de même) se cabrait et se révoltait. Ainsi elle admettait parfaitement tous les miracles ; mais il ne fallait pas lui parler de celui de la Salette. Elle riait de pitié ou tressaillait d'horreur. On recevait beaucoup dans la maison l'abbé Deléon, celui-là même qui, dans une série d'articles dont le retentissement fut immense, avait prouvé que, dans la fameuse apparition de la sainte Vierge aux bergers, c'était une vieille folle, M lle de la Merlière, qui avait joué, vêtue d'une robe bleue, le rôle de la sainte Vierge. Son évêque l'avait, je crois, interdit à la suite de cette démonstration. On ne l'en choyait que plus tendrement chez M. de Ventavon. C'était une victime de la persécution épiscopale, un martyr de la vérité. J'avais un plaisir infini à
mettre M me de Ventavon sur ce chapitre : elle partait, bride abattue, avec la fougue d'un cheval échappé. Elle montrait les impossibilités matérielles de ce soi-disant miracle ; elle raillait d'un rire sardonique les prodigieuses inepties prêtées par Tidiot berger Maximin à la Reine des anges.
— Est-ce qu'on peut croire à cela ? me demandait-elle.
J'avouais ingénument qu'on ne pouvait croire à cela.
— Mais, ajoutais-je, les autres miracles...
Elle me fermait la bouche en criant.
— Je vous vois venir. Vous êtes un impie. Les autres miracles sont prouvés : ils sont de foi. Celui de la Salette est absurde.
Le jour où M. Jules Favre, qui était venu à Grenoble plaider pour M 1Ie de la Merlière, perdit son procès devant la Cour, fut pour M me de Ventavon un jour de triomphe : elle exultait ; elle donna, pour célébrer ce grand événement, une manière de fête domestique.
— Nous en avons fini, s'écriait-elle, avec cet absurde miracle de la Salette !
On l'aurait sans doute bien étonnée si on lui
dût dit que, vingt-six ans plus tard, contant cette
listoire, je serais obligé de constater que l'eau de
a Salette se vend toujours le même prix, que le
ommerce s'en est augmenté, loin de décroître, et
que si la prospérité en a été enrayée, elle le doit moins au jugement de la cour de Grenoble, qui n'a point mordu sur la superstition populaire, qu'à l'établissement d'une fâcheuse concurrence, qui s'est dressée à Londres. La maison qui n'est pas au coin du quai luf a fait du tort.
Outre l'abbé Deléon, qui n'apparaissait que de loin en loin, quand il avait besoin pour sa polémique d'un conseil ou d'un renseignement, il venait assez souvent d'autres prêtres à la maison. L'un d'eux, qui, plus tard, je crois, est devenu vicaire général et peut-être évêque, m'avait beaucoup plu par la variété et la finesse de sa conversation. Il affectait une modération de sentiments et de langage qui est fort rare dans le clergé français ; il se disait libéral, et je Ta vais pris au mot sur l'étiquette.
Je me souviens, à ce propos, d'un petit fait qui m'a éclairé sur la prétendue tolérance de nos prêtres.
Nous étions en ce temps-là, puisque nous faisions la guerre à la Russie, les alliés des Turcs. On fêtait je ne sais plus quelle victoire. Les journaux nous avaient conté qu'une cérémonie religieuse devant se célébrer dans une mosquée de Byzance, les autorités turques s^étaient opposées à ce que les drapeaux chrétiens figurassent dans les faisceaux formés sur l'autel par les drapeaux
ottomans. Quelques-uns n'avaient pas manqué de crier au fanatisme.
Le soir, on parla de l'incident au dîner, et notre prêtre, qui se trouvait là, s'échauffa grandement sur l'inexplicable intolérance de nos alliés.
Je fis doucement remarquer que chez les Turcs le drapeau était considéré comme un emblème à la fois national et religieux, et, qu'en cette dernière qualité, ils avaient pu juger que la place d'un drapeau chrétien n'était pas sur l'autel d'une mosquée musulmane.
— Et quand il serait vrai que le drapeau fût un emblème religieux, les Turcs sont-ils autorisés à chasser de leurs temples le drapeau d'une nation alliée ?
Je ne sais vraiment où j'avais la tête; je me piquai au jeu et, poussant la discussion à bout:
— Pardon ! lui dis-je, si vous célébriez une cérémonie religieuse dans votre église en l'honneur des Russes vaincus, souffririez-vous que les Turcs, nos alliés, prétendissent placer sur le maître autel l'image de Mahomet?
— Ce n'est pas la même chose, me dit le prêtre d'un ton sec.
— Il me semble, au contraire, que c'est absolument la même chose, sauf que la chose se passe en France.au lieu d'avoir lieu en Turquie.
— Vous ne comparez pas, j'imagine, la religion de Mahomet avec la vraie, la seule religion ?
— Mais c'est qu'eux aussi ils croient posséder la seule, la vraie religion !
Je le vois encore: il ferma d'un geste péremptoire sa tabatière d'argent et, d'une voix brève, cassante, autoritaire:
— r Ce n'est pas la même chose, répéta-t-il. Brisons là !
M me de Ventavon me faisait de gros yeux ; le chef de la famille tenait les siens fichés sur son assiette, dont il avait l'air de contempler les fleurs avec attention ; personne ne soufflait mot. Je me tus ; mais je sus que penser du libéralisme des oints.
Une ou deux fois par an, Tévêque de Gap venait nous rendre visite. Ces jours-là on mettait les petits plats dans les grands. Jamais je ne me fusse fait, si je n'avais assisté à ces repas, une idée juste du respect dévot qu'inspire dans les familles pieuses ce grand nom d'évêque. On eût dit vraiment que, l'évêque de Gap, ce fût le bon Dieu en personne descendu sur la terre, et daignant s'abaisser jusqu'à prendre sa nourriture en compagnie de simples mortels. On lui passait bs plats avec cette onction que revct le servant de la messe quand il p offre le calice à l'officiant; on attendrissait sa voix
pour lui offrir des radis ou du beurre; on le choyait de tendresses respectueuses et câlines; on se récriait avec béatitude sur le moindre mot qu'il condescendait à laisser tomber de sa bouche. Il avait, en
prenant du pain dans la corbeille, le geste allongé d'un prélat qui donne sa bénédiction. Je me sentais transporté dans un autre monde et gardais un silence étonné. Un seul détail me réconciliait avec toute cette mise en scène: c'est qu'il mangeait comme quatre et buvait d'autant. Il lui arriva une fois de dîner chez nous un vendredi : tout était au maigre ; mais quel maigre! Il badina avec une bonne humeurtoutecclésiasiiquesurun certain pâté de poisson dont la croûte, dit-il en souriant, ne lui paraissait pas trop catholique, et s'en laissa servir une énorme tranche dont il dut avoir la conscience bourrelée toute la nuit.
M. de Ventavon rappela à ce propos une anecdote qu'il aimait à conter.. Un de ses aïeux avait rendu au saint-père un service important : le pape lui avait baillé, pour récompense, une cédule en vertu de laquelle il était autorisé, lui et ses descendants, à faire gras tous les vendredis, sauf le vendredi saint, eux et les personnes qu'ils auraient à leur table.
— Vous voyez, monseigneur, que vous pouvez manger sans crainte.
Ma foi, moi aussi, sur cette assurance, je prélevai sans remords sur le pâté de poisson une tranche épiscopale et la dévorai d'un bel appétit. Il est doux de faire son salut à la suite de son évêque en mangeant du pâté.
A mesure que M. de Ventavon me voyait davantage, il paraissait prendre plus de goût à ma conversation. Nous nous étions d'abord tenus vis-àvis l'un de l'autre sur un pied de réserve. Outre qu'il était, de son naturel, peu bavard, il m'observait et cherchait à me pénétrer. Il s'était peu à peu détendu, et nous causions de bonne amitié de omni rescibili et quibusdam aliis.
Il me demanda un jour ce que je gagnais au métier de professeur. Il parut surpris de la modicité du chiffre que je lui fixai.
— Et quelles sont vos espérances? poursui-
Vlt-ll.
Mes espérances, elles n'étaient pas brillantes. C'était d'obtenir une rhétorique à Grenoble ou dans quelque autre ville de province, et de finir par avoir de quatre à cinq mille francs d'appointement.
— Tant que cela ! me dit-il en souriant. Eh bien, vous sentez-vous le courage d'entreprendre une autre carrière ?
Je Técoutais curieusement, cherchant où il en voulait venir. Je lui assurai que je ne manquais point de résolution ni de vaillance.
— Je le crois, reprit-il. Eh bien, la nature vous a doué de toutes les qualités qui font l'avocat. Vous avez beaucoup de bon sens ; vous voyez du premier coup d'oeil où est le point précis d'un
débat ; vous possédez une facilité et une justesse de paroles qui sont des plus rares. C'est plus qu'il n'en faut pour être un excellent avocat. Vous pouvez, tout en faisant vos classes, préparer vos examens. Dans trois ans vous serez reçu; je vous apprendrai le métier, et il vous suffira de quelques années, si vous vous établissez à Grenoble, pour vous faire une réputation et fonder un beau cabinet.
Cette proposition me toucha extrêmement. J'y fus d'autant plus sensible que je savais la haute estime que M. de Ventavon faisait de sa profession d'avocat. Il la regardait comme la plus honorable de toutes, la plus libre tout à la fois et la plus fière. Il entretenait toujours ses fils de la gloire qu'il y avait à sauver un innocent, à faire triompher le bon droit ; il leur énumérait les prérogatives de l'avocat, et ces prérogatives, il en était très jaloux. Il n'eût pas fallu que la Cour ou le gouvernement y touchât : il eût été, lui, l'homme doux par excellence, intraitable sur ce point. Quand il avait dit : P Ordre des avocats, il avait tout dit. Il n'ad mettait pas qu'un avocat pût commettre l'ombre d'une indélicatesse ; car c'eût été souiller l'Ordre tout entier. C'était l'esprit de corps dans ce qu'il a de plus exclusif et aussi de plus noble. On me dit que les nouvelles générations d'avocats s'en corrigent ; peut-être est-ce dommage. J'ai eu le
plaisir d'observer un des derniers et des plus parfaits spécimens de l'avocat antique : il avait ses grands et ses beaux côtés.
M. de Ventavon, en me lâchant à brûle-pourpoint, à travers le visage, son Dignus es intrare, me donnait un témoignage tout à fait inattendu, mais certain, de sa haute estime. L'idée, une fois jetée dans ma cervelle, y germa et y poussa de promptes et vivaces racines. Au temps où j'étais à l'Ecole, j'avais pris, avec About, mes quatre premières inscriptions de droit, qui ne m'avaient jamais servi. Je m'informai si ces quatre inscriptions étaient encore bonnes; on me répondit qu'elles n'étaient point prescrites. Je résolus donc aussitôt de passer à la fin de l'année mon premier examen, et me mis à la besogne avec la furie habituelle de mon caractère.
J'avais déjà de l'ouvrage par-dessus les yeux; mais ce travail nouveau ne m'effrayait guère. Je tenais de la nature une faculté très précieuse : je n'avais besoin que d'un court sommeil. Il m'était indifférent de me lever matin. L'hiver, avant le jour, et l'été, aussitôt le soleil paru, je m'installais à mon bureau jusqu'à l'heure réglementaire de la première classe, qui était fixée à huit heures. Le soir, dans les villes de province, on n'a guère, soit après dîner, soit après une partie de whist, qu'à rentrer chez soi, car les plaï-
sirs ne sont ni très variés ni très absorbants. Je poussais le travail jusqu'à une heure du matin, dans une chambre solitaire, sous la blanche lueur de ma lampe.
J'achetai les livres de droit que Ton m'indiqua et m'enfonçai dans cette étude nouvelle avec une ardeur extraordinaire. Je croyais trouver un plaisir extrême à m'initier au Code civil, et je rechignais par avance à mettre le nez dans le droit romain : ce fut, à ma vive surprise, le contraire qui m'arriva. Je me pris de belle passion pour l'ouvrage, qui était classique en ce temps-là, et qui l'est peut-être encore aujourd'hui, de M. Ortolan sur la législation de Justinien. Tout ce que je savais dé l'antiquité latine s'éclairait pour moi d'une lumière nouvelle. Une foule de passages que je n'avais pas compris du tout ou que j'avais compris de travers se levaient dans ma mémoire à mesure que je pénétrais plus avant dans cette étude, et la signification s'en découvrait à mes yeux. Il est fort difficile d'entendre les grands écrivains de Rome, même les poètes, si l'on n'a des notions très précises sur l'organisation juridique de la famille, de la puissance paternelle, de la propriété, et on les trouve dans le vieux droit codifié par Justinien.
J'avoue qu'en revanche les commentateurs du Code civil m'accablèrent d'un ennui qui alla jus-
qu'au dégoût. Mon gros bon sens se révoltait à voir un texte de loi, qui me paraissait le plus clair et le plus simple du monde, pressé, tordu par un exégète qui, à force de raisonnements subtils, finissait par en exprimer juste le contraire de ce qu'il semblait dire.
Cette sensation d'horreur pour ce byzantinisme d'interprétations a été si forte chez moi, que je l'y retrouve encore toute chaude quand le hasard des articles quotidiens que j'écris m'amène à discuter quelqu'un des jugements rendus en vertu de telle ou telle de nos lois. Je suis toujours étonné et inquiet de voir avec quelle aisance juges et avocats torturent un mot du texte de la loi pour le mettre en contradiction avec l'esprit même de cette loi. Et ce qu'il y a de curieux et d'abominable tout ensemble, c'est qu'ils y arrivent, c'est qu'ils sont très contents d'eux, et très fiers, quand ils y sont arrivés.
Je passai mon examen à la fin de Tannée, et je fus reçu. Il faut dire que ces messieurs, surpris et flattés de voir sur les bancs de l'Ecole de droit un professeur de lettres, y mirent de la complai- J sance. Ce fut plutôt une causerie qu'un examen.
La vérité est que je ne savais rien ou presque rien de ce que j'aurais dû apprendre pour répondre aux questions ordinairement posées, car j'avais travaillé un peu à l'aventure, sans maître, et ne con-
sultant que mon goût personnel. Mais je fus ires brillant sur le droit romain, où mon examinateur engagea avec moi une conversation à bâtons rompus sur divers points de théorie philosophique.
On me combla de louanges, et M. de Venta von m'engagea vivement à persévérer. C'était bien mon intention formelle. Mais le hasard, qui avait déjà si souvent ballotté ma vie, allait encore une fois me jeter dans une voie nouvelle.
Nous avions alors pour recteur à Grenoble M. Auguste Nisard, le frère de l'académien, M. Désiré Nisard, l'illustre auteur de V Histoire de la littérature française. M. Auguste Nisard, qui vit encore et que j'ai de loin en loin le plaisir de rencontrer à certaines premières représentations, était un universitaire de la vieille roche, très amoureux des lettres latines et grecques > et qui n'avait accepté de fonctions administratives que lorsque la fatigue physique l'avait obligé de renoncer à sa chère rhétorique de Bonaparte. Il voulait bien me témoigner quelque estime, et c'est à son libéralisme éclairé que je dus de n'être pas trop tracassé durant cette période de mon enseignement. Il souriait de mes frasques, sachant que j'étais un dévot de Virgile et d'Horace. Il réprimait, quand il s'agissait de moi, le zèle fougueux d'un petit bonhomme d'inspecteur qui était bien le plus méchant
homme et le plus plat jésuite que j'aie connu de ma vie.
Il avait un fils, grand garçon déjà, très intelligent, d'esprit vif et de physionomie animée, mais paresseux et léger comme ils le sont tous, comme nous l'avons tous été peu ou prou. Le père se désolait de ne pas lui voir une passion plus fervente pour les études classiques. Il me pria de le pren dre deux ou trois fois par semaine :
— Ce ne sont pas précisément des répétitions que je demande pour lui, me dit-il ; mais causez avec lui de belles-lettres et tâchez de lui inspirer l'amour du grec. Il n'en sait pas assez ; il n'en veut pas lire ; lisez-er* avec lui.
— Voilà qui se trouve bien ! lui dis-je. J'ai toujours eu l'idée de lire d'un bout à l'autre Démiosthène, dont je ne connais que des fragments. L'occasion est bonne. Si vous voulez, nous lirons Démosthène.
— Va pour Démosthène !
Tous ceux qui ont été pédagogues (et je prends ce mot, qui devrait être un des plus honorés de notre langue, dans son beau et grand sens), tous ceux qui ont été pédagogues savent qu'il n'y a rien de tel pour inspirer à un écolier la passion d'un exercice que de la sentir soi-même. L'ardeur ûa maître passe naturellement à l'élève et l'enflamme.
JK DEVIENS PRÉCEPTEUR «87
Les premiers jours furent assez durs : chaque écrivain, surtout en grec, a son vocabulaire particulier qu'il faut pleinement connaître pour le lire avec facilité. C'est une particularité qui rend plus malaisé d'abord de toutauteur qu'on essaye. Maisau boutde très peu de tempson est familiarisé avec ses mots, ses locutions, ses tours de phrase et ses accidents de style. Il ne reste plus que les vraies difficultés de texte: c'est au professeur, quand il sait son métier, à les aplanir sans en avoir l'air, pour ne pas rebuter rélève et surtout pour ne pas le refroidir.
Il y a alors, dans les à peu près de cette traduction rapide, enlevée au pas de course, une jouissance extrême : les beautés du vieux texte prennent un relief extraordinaire et un éclat singulier. On a à tout coup des soubresauts d'admiration, qui sont d'autant plus vifs que, par derrière le tour français que l'on a instantanément trouvé, on aperçoit, dans la phrase grecque, des arrière-sens mystérieux qui s'agitent et qui luisent.
Nous ne pouvions ni l'un ni l'autre nous rassasier de cette lecture. Ce fut une vraie toquade ; et elle fut si loin poussée que M. Nisard, charmé tout ensemble, et inquiet, de constater chez son fils un amour si fougueux et si absorbant pour un écrivain grec, crut devoir me rappeler en souriant que les Latins comptaient aussi de grands poète* et d'admirables prosateurs.
J'étais donc au mieux avec mon recteur ; mais je ne songeais point à profiter de cette faveur, n'ayant rien à lui demander. Ce fut lui qui pensa à moi. Il me manda dans son cabinet ; il avait un air plus composé, plus officiel, que de coutume :
— Voulez-vous, me dit-il sans préliminaires, faire la classe de philosophie ? Elle est à vous si vous acceptez.
— Vous voulez dire : de rhétorique, monsieur le recteur.
— Non, j'ai bien dit : de philosophie.
Au premier instant, je demeurai stupîde, comme dit notre vieux Corneille. Puis, me remettant un peu, je fis observer à M. Nisardque j'étais agrégé de lettres, et non de philosophie; que je ne savais de philosophie que le peu qu'on en apprenaît à l'Ecole normale, quand on ne faisait pas de cette science une étude spéciale ; que depuis l'École je ne m'étais jamais beaucoup préoccupe de ces problèmes ; que j'arriverais donc tout neuf dans la classe qu'il venait me confier, et que l'Université risquait de troquer un bon professeur de seconde contre un professeur de philosophie insuffisant. Elle ne pouvait que perdre au change.
— Eh mais! me répondit M. Nisard, c'est précisément parce que vous avez la passion des lettres que nous avons songé à vous nommer professeur <!h philosophie. Nous ne tenons pas à ce que les
jeunes gens aient l'esprit barbouillé des vaines spéculations de la métaphysique. Il suffit qu'ils soient en état de répondre aux questions dont se compose le programme du baccalauréat. C'est peu de chose, et vous le leur apprendrez tout aussi bien qu'un philosophe de profession. Vous aurez en revanche, sur lui, l'avantage de leur faire mieux goûter les chefs-d'œuvre qui doivent être lus, en cette dernière année d'études, par vos jeunes élèves. Ce qui vous touche le plus, n'est-ce pas, dans le Discours sur la méthode de Descartes, dans la Connaissance de Dieu et de soi-même de Bossuet, dans le Traité de l'existence de Dieu de Fénelon. dans les Entretiens de Malebranche, c'est la grandeur et la grâce du style ?...
Je fis un geste d'acquiescement.
— Eh bien! c'est précisément à ce point de vue que nous souhaitons qu'on présente ces ouvrages à nos élèves et qu'on leur en inspire le goût. Nous désirons que la classe de philosophie ne soit qu'une autre face de la classe de rhétorique.
Je me grattais le front, très en peine de ce que je devais répondre. J'étais un peu effrayé de la responsabilité nouvelle que j'assumais sur moi. Et puis, cette idée d'enseigner la philosophie sans parler de philosophie choquait ma justesse d'esprit et mes instincts de logique.
Je demandai quelques jours pour réfléchir,
M. Nisard insista, m'enguirlandant de louanges si aimables, que je n'osai plus refuser.
— Si c'est, en effet, lui dis-je, un service que T Université réclame de moi, je me rends. Mais je crains bien de ne pas vous satisfaire.
Le recteur me combla d'assurances flatteuses et me dit que je ne tarderais pas à recevoir ma nomination. Je m'en allai tout pensif.
— Quelle drôle de boutique que notre Université ! me disais-je. J'adore les lettres, je les sais, et j'ai prouvé que je pouvais être utile en les enseignant. Que fait-on ? Il y a deux ans, on me déporte dans une classe de grammaire, pour me punir d'une incartade ; aujourd'hui on m'envoie dans une classe de philosophie pour me récompenser d'avoir inspiré à un jeune collégien le goût de Démosthène. Et si Ton me choisit, c'est précisément parce que je déclare ne pas savoir le premier mot des choses que je dois enseigner, parce qu'on suppose que le goût me m'en viendra jamais!
Et, repassant les diverses étapes de ma carrière :
— J'aurai fait toutes les classes : la quatrième à Rodez, la troisième à Chaumont, la seconde à Grenoble, la rhétorique à Lesneven ; je m'en vais faire la philosophie. J'aurai épuisé la coupe des félicités universitaires. Et après?
Après ! après ! J'entendais bruire à mes oreilles le mot de mon pauvre père, que je venais de perdre :
— Tu auras une belle retraite!
Le sort en était jeté ! J'allais professer la philosophie. Il fallait l'apprendre d'abord. C'étaient d'autres études à commencer. Je remisai dans un fond d'armoire tous mes livres de droit ; et je montai d'ouvrages de philosophie ma petite bibliothèque nomade.
J'entrais dans ma dernière année de professorat.
Je ne saurais peindre le découragement mêlé d'effroi dont je me sentis saisi quand je mis pour la première fois le nez dans les livres officiels qui devaient être le fond de mon nouvel enseignement, Il y en avait un qui, jadis, quand j'étais moi-même écolier de philosophie, avait été, pour moi comme pour tous mes camarades, la loi et les prophètes : c'était le Manuel de philosophie, un gros bouquin de six à sept cents pages, grand in-octavo, que trois des plus illustres disciples de l'illustre éclectique M. Cousin avaient écrit à frais communs pour former aux bonnes doctrines les âmes des jeunes générations. C'étaient MM. Jules Simon, Jacques, et Saisset, trois hommes de talent d'ailleurs, dont les noms brillaient sur la couverture.
Je ne voudrais pas trop dire de mal de cet ouvrage de classe, qui m'avait rendu service après
tout, puisqu'il n'avait initié aux questions philosophiques et m'avait, le premier, sur ces matières encore inconnues pour moi, ouvert l'entendement et éveillé la Féflexion. Mais mon esprit s'était depuis lors mûri avec lage et l'étude ; j'avais lu et relu les philosophes au dix-neuvième siècle, démon ami Hippolyte Taine, et, ça et là, quelques articles de Revue où se faisaient jour les idées positivistes. Je reculai épouvanté quand, prenant à nouveau, après dix années d'oubli, le Manuel officiel de la philosophie universitaire, je commençai de le relire avec des yeux tout frais. Toute cette phraséologie, qui me semblait à la fois gonflée et vide, m'inspira un insurmontable dégotû.
— Eh quoi ! m'écriai-je ; c'est ça que je vais enseigner ! c'est ça, la philosophie des classes ! Mais il n'y a rien de plus puéril et de plus niais !
Le malheur, c'est que, comprenant avec une si vive amertume le néant des leçons qu'on m'imposait, je n'avais rien à mettre à la place. Je n'étais pas au courant des questions ; je nageais au hasard dans une mer de théories et d'idées qui se heurtaient autour de moi, et plus je battais l'eau de mes bras désespérés, plus je me sentais aveuglé, perdu, englouti.
Le plus sage assurément eût été de suivre paisiblement l'ornière, puisque j'étais incapable de me frayer une voie personnelle ; de prendre tout sim-
plement l'un après l'autre les divers points du programme, de les expliquer à mes élèves sans chercher midi à quatoize heures, me servant des! livres revêtus de l'estampille, et déporter, comme l'avait espéré M. Nisard, tout l'effort de mon enseignement sur la partie littéraire du cours.
Mais M. Nisard avait compté sans mon caractère, qui est à la foi impétueux et tenace. Je m'étais pris de belle et soudaine passion pour les études philosophiques; j'y portai une ardeur enflammée, bien qu'un peu brouillonne, une énergie têtue et violente ; et je fis, il faut bien que je l'avoue (mais ce n'était pas trop x ma faute), la plus mauvaise classe qui se puisse imaginer : une classe incohérente et bizarre, toute pleine d'à-coups et de soubresauts. Un jour, j'arrivais tout bouillant d'un ouvrage lu la veille, et, avec la ferveur d'admiration d'un néophyte, j'en exposais les idées à mes élèves sans me soucier du chaos que je versais dans leur jeune cervelle. Une autre fois, je leur disais:
— Dam ! sur cette question du programme, voilà ce que vous devrez répondre au baccalauréat.
Mais, à mesure que je développais ce point de vérité officielle, une impatience me prenait des pieds à la tête, le sang me montait au visage, me battait aux tempes, et je m'écriais :
— Mais ça n'a pas le sens commun, tout ce que je vous dis là!
Et avec une verve débridée, avec cette verve de la vingt-cinquième année dont je n'ai plus, hélas ! que de misérables restes, je piétinais furieusement, je déchirais en morceaux la leçon que j'étais chargé de faire, je ne ressemblais pas mal à cette ânesse de Balaam dont parle l'Ecriture : son maître devait maudire, et elle prononça les formules de bénédictions. C'était la même chose pour moi, bien que ce fût tout le contraire.
J'étais d'un ridicule achevé, dont je me rends parfaitement compte aujourd'hui. Il eût fallu ne pas accepter cette besogne, ou il fallait l'exécuter dans les termes où elle m'avait été offerte. Je ne me retrouvais le professeur clair, lumineux, ardent d'autrefois, que lorsque je lisais tout haut une page de Descartes, de Bossuet, ou de Pascal, et que j'en commentais les beautés avec une éloquence spontanée et vibrante.
Deux ou trois élèves s'étaient intéressés à ce cours et le suivaient, tout dégingandé qu'il fût, a\ec une émotion visible. Les autres s'en étaient détachés et ne s'occupaient plus que de leur examen de baccalauréat, qui est, par malheur, à présent, Tunique souci de nos apprentis philosophes.
Mon pauvre proviseur, qui m'aimait un peu en me redoutant fort, ne disait trop rien, mais il étai* désolé. Je n'avais plus, au rectorat, le protecteur
qui avait été, durant deux ans, mon unique bouclier : M. Nisard avait été appelé à d'autres fonctions. Il avait e, pour successeur M. Quet, un savant distingué qui n'avait qu'un goût médiocre pour les études littéraires et qui, peut-être, s'y entendait assez mal. Il ignorait les pourparlers à la suite desquels j'avais été bombardé professeur de philosophie; il ne voyait qu'une chose : c'est que mon enseignement provoquait de toutes parts des plaintes légitimes.
L'inspection générale arriva par là-dessus.
C'était M. Artaud qui en était chargé dans notre ressort. Tous mes contemporains se souviennent de ce porc-épic hérissé et grognon, qui assombrissait une classe, quand il y entrait, de sa mauvaise humeur renfrognée et bougonnante. Il arrivait cruellement prévenu contre moi, le portefeuille bourré de rapports venus soit de l'inspection académique, soit de l'évêché, soit même de la ville, qui me représentaient comme une manière de Satan soufflant à de jeunes cœurs le feu infernal du scepticisme, du matérialisme et de toutes sortes d'horreurs en isme. Un inspecteur général est toujours sûr d'avoir, dans une classe, l'inspection qu'il veut. Il peut à son gré rassurer ou désarçonner les élèves : rien n'est plus facile, M. Artaud me ménagea une inspection déplorable. Je fis une leçon en sa présence ; elle n'était pas
plus mauvaise que beaucoup d'autres, et j'ose même dire que, grâce à une certaine facilité d'élocution qui m'est naturelle, elle avait de quoi plaire à un esprit ami des bonnes études. Il la trouva exécrable, me rabroua durement devant mes élèves, ce qui est un procédé très vilain, mais familier, même encore aujourd'hui, à la plupart de nos inspecteurs généraux, et j'eus toutes les peines du monde à contenir ma colère.
J'en sais de moins patients que moi qui, en pareille occurrence, ont pris M. l'inspecteur général par les épaules et l'ont jeté dehors sans cérémonie. Je rongeai mon frein en silence. Le soir, je reçus une lettre qui me convoquait à l'hôtel où M. Artaud avait établi sa résidence. Il le prit de très haut avec moi ; il était volontiers brutal de manières et de langage. Je ne le fus pas moins que lui. J'étais acculé. Je lui dis, ce qui était vrai, que je n'avais accepté la classe de philosophie que par complaisance, avec cette clause formelle que je n'enseignerais point de philosophie en philosophie ; que cette clause m'avait paru absurde, mais que je trouvais plus absurde encore qu'on la retournât contre moi.
La discussion, qui avait débuté sur un ton très vif, ne tarda pas à s'élever jusqu'à l'invective, et M. Artaud me déclara qu'il lui serait impossible de me maintenir à Grenoble, où j'avais donné
l'exemple de l'indiscipline, où j'étais devenu une effroyable pierre de scandale.
Je lui répondis que je me moquais (vous m'entendez bien) et de lui, et de Grenoble, et de la classe de philosophie, et de l'Université ; que j'avais assez de tout cela, et que, si l'on continuait à m'ennuyer de la sorte, j'étais prêt à donner ma démission.
M. Artaud me montra la porte du doigt:
— C'est bien, monsieur, me dit-il ; vous aurez de mes nouvelles aux vacances.
Ces menaces me laissèrent froid. J'avais depuis quelques mois lentement caressé le projet de jeter aux orties ma robe de professeur et de m'en aller à Paris retrouver les camarades qui commençaient à faire un terrible bruit dans la république des lettres. C'était plutôt encore un rêve qu'un dessein bien arrêté ; mais un désir secret m'inclinait de ce côté, et tout incident qui me poussait au sens où je penchais déjà ne pouvait être que le bienvenu.
Comment l'idée m'était-elle venue ? Comment s'était-elle peu à peu emparée démon esprit? Ceux de mes jeunes camarades qui liront ces mémoires se demanderont comment je n'y avais pas songé plus tôt ; car l'Université n'est plus guère pour eux qu'un pis-aller, à moins que les plus hauts postes qu'elle puisse conférer ne leur soient
dévolus tout d'abord et ne leur tombent, pour me servir d'une locution proverbiale, tout rôtis dans La bouche. Mais, je vous l r ai déjà dit, nous appartenions tous à une génération qui aimait renseignement.
Ceux mêmes d'entre nous que nous avions vus en sortir eïi avaient été dévissés, douloureusement plutôt qu'ils ne Pavaient quitté. Ainsi J.-J. Weiss, ainsi Paradol, qui, à cette époque,, menaient dans les Débats une campagne si vive et si brillante contre le régime impérial. C'est à leur corps défendant qu'ils étaient devenus journalistes.
Weiss, avant d'accepter le poste qu'on lui offrait aux Débats, était allé voir le ministre de l'instruction publique :
— Monsieur le ministre, avait-il dit à M. Fortoul ou à M. Rouland, je suis professeur d'histoire à la Faculté de Dijon et l'on me propose de faire aux Débats le premier- Pari s. Cette offre est bien tentante ; mais je suis prêt à la décliner si vous prenez l'engagement de me donner, l'an prochain ou dans deux ans, l'avancement légitime auquel me donnent droit mes succès dans l'Université. Pouvez-vous me répondre d'une chaire en Sorbonne d'ici à deux ans ?
Le ministre fit un haut-le-corps :
— Pensez-vous, monsieur, répondit-il d'un air de majesté scandalisée, que le gouvernement de
S. M. l'Empereur se laisse imposer des conditions • par ses fonctionnaires ?
— Voilà qui va bien, répliqua Weiss ; j'ai l'honneur de vous saluer ; vous recevrez demain ma démission.
La scène avait été moins nette et moins vive avec Prévost-Paradol, qui professait la littérature française à la Faculté d'Aix quand on l'appela aux Débats ; mais je tiens de sa propre bouche qu'il hésita longtemps- à rompre avec l'Université et que la seule considération qui l'y détermina, c'est qu'on ne lui ouvrit aucun espoir d'avancement. Il semblait que l'empire, au rebours de tous les gouvernements intelligents, prît un malin plaisir à éloigner, à décourager, à jeter dans les rangs de ses ennemis tous les jeunes gens d'un grand avenir.
Il va sans dire qu'on ne m'avait fait aucune proposition de ce genre. J'avais toujours passé, même parmi mes camarades et surtout parmi eux, pour un piocheur très estimable ; aucun d'eux ne se doutait que je pusse écrire jamais, et moi peutêtre moins que personne. J'étais toujours en correspondance avec About qui, à travers la vie dévorante que l'on mène à Paris, trouvait le temps de m'écrire de longues lettres ; il était venu même me voir à Grenoble ; il s'y était installé, pour quelques semaines, dans une petite maison de
campagne qu'il avait louée aux environs, et c'est là qu'il a écrit une de ses meilleures œuvres : Maître Pierre. Je jouissais de ses triomphes et de sa renommée, non seulement sans jalousie, mais même sans arrière-pensée personnelle. On m'eût fait hausser les épaules de pitié si l'on m'eût dit qu'un jour je deviendrais son second et me taillerais une petite célébrité à côté de sa gloire.
Il m'engageait à faire mes thèses, car c'est le grade de docteur qui ouvre l'accès aux Facultés. Mon pcre, de son vivant, m'y poussait également, et je lui avais promis, à son lit de mort, de conquérir la chauce à triple bordure d'hermine.
J'avais promis ; mais je ne me sentais que médiocrement attiré de ce côté. Il faut dire que j'avais sous les yeux, à Grenoble, un assez triste exemplaire de ces lamentables Facultés de province qui traînaient à cette époque, dans la solitude et l'oisiveté, une vie parfaitement inutile. Je puis tout à mon aise parler de ces temps éloignés et de leurs misères, puisque la république, en réformant l'enseignement supérieur, a ipfusé un sang nouveau et plus riche aux Facultés provinciales.
Cette Faculté de Grenoble était la plus étonnante collection d'antiquailles que l'on pût se figurer. Il s'y trouvait quelaues bons et sérieux professeurs, celui d'histoire, par exemple,
M. Macé, et celui d'histoire naturelle, M. Lorry, qui tous deux se sont fait un nom dans leurs parties respectives par des travaux utiles. Mais que dire du professeur de littérature latine ? C'était un bien brave homme ; mais quelle drôle de manière d'expliquer et de commenter Virgile ! Le professeur de philosophie était une manière de vieil aliéné, célèbre dans tout Grenoble par les excentricités de sa métaphysique. Celui de littérature française était un vieillard aimable, mais dont le cours eût peut-être été jugé un peu naïf dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Leurs cours ne comptaient pas un seul étudiant ; et, ce qui est plus extraordinaire, c'est que la ville, qui est pourtant un lieu de retraite pour les vieux écloppés de la guerre, ne leur fournissait pas un auditeur désireux de chauffer ses rhumatismes au feu ronflant du poêle et de la phrase. C'était le df sert dans toute son horreur, et ces messieurs en étaient réduits à semer le bon grain de leur parole sur les bancs stériles de l'amphithéâtre.
Au reste, ils auraient eu le savoir d'un Boissonade doublé de l'éloquence d'un Michelet, que je ne sais s'ils auraient réuni un auditoire plus nombreux. Au temps où j'étais à Grenoble, on envoya Gandar pour y professer la littérature grecque, Gandar était un des premiers hellénistes de France;
il sortait de l'Ecole normale ; si je n'y avais pas
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été son camarade, au moins le connaissais-je de nom, et nous ne tardâmes pas, nos goûts étant les mêmes, à nous lier d'amitié. Il avait pris pour sujet de son cours Aristophane et la comédie grecque. Je résolus de le suivre.
Les cours de Faculté comportaient alors deux leçons par semaine : Tune où le professeur exposait, en beau style, les considérations générales, c était la grande leçon ; l'autre (on l'appelait par opposition la petite leçon) où il expliquait le texte choisi par lui comme objet d'études : c'étaient les Chevaliers, cette fois.
A la leçon d'ouverture, Gandar eut une trentaine d'auditeurs, qui s'égrenèrent assez vite. A la petite leçon il n'y eut dès le premier jour qu'un monsieur, qui me fit l'effet d'être un appariteur quelconque, et moi. Gandar, qui était l'homme du devoir par excellence, n'en apportait pas moins son texte préparé avec un soin admirable. Tant que la leçon durait, tant qu'il était en chaire, je ne me serais pas permis l'ombre d'une observation. Quand il avait fini, nous nous en allions ensemble, bras dessus, bras dessous, causant tous deux du texte lu et commenté ; moi, lui soumettant mes doutes, et lui m'ouvrant avec bonne grâce les trésors de son érudition. Et tous deux, par manière de badinage, nous nous répandions en éloges sur la munificence du gouvernement,
qui me faisait à moi, simple petit fonctionnaire, l'amitié de donner à un helléniste huit mille francs par an pour qu'il me lût les Chevaliers d'Aristophane.
Un jour, après la leçon, Gandar me dit, sans paraître attacher d'importance à ce détail :
— La distribution de mes conférences est changée ; la première se fera tel jour, à telle heure.
— Diantre ! lui dis-je, c'est que j'ai classe, moi, à cette heure-là !
— Il n'y a pas moyen de transporter l'heure de cette classe ?
— Ah bien ! je serais joliment reçu si j'en faisais la proposition !
— Je vais parler de cette petite affaire au doyen. Si Gandar s'était contenté de dire au doyen :
« L'heure que vous m'avez choisir me gêne; soyez donc assez bon pour m'en assigner une autre », la chose eût été faite du premier coup. Mais il n'était pas diplomate. Il eut l'imprudence de donner le véritable motif de son désir : il n'avait qu'un élève, et il allait le perdre à ce nouvel arrangement.
Le doyen répliqua avec hauteur que la Faculté ne pouvait ainsi consulter les convenances du lycée et subordonner le programme de ses cours aux exigences d'un professeur de l'enseignement secondaire. Gandar baissa la tête, et le gouverne-
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ment n'en continua pas moins de lui donner ses huit mifle francs pour expliquer Aristophane au concierge.
L'histoire de c& Gandar est bien singulière, et elle est une nouvelle preuve du despotisme saugrenu qui pesait sur notre pauvre Université.
Un beau matin, Gandar vint me voir. Il avait l'air désolé.
— Je vous fais mes adieux, me dit-il ; je m'en vais à Caen.
Et, comme je m'étonnais qu'il regrettât si vivement une Faculté où il n'avait qu'un élève, et encore était-ce un élève platonique :
— Ce n'est pas, naturellement, l'auditoire que je regrette à Grenoble, puisque je n'en avais pas , c'est le travail que m'imposait le cours. Je suis nommé, à Caen, professeur de littératures étrangères, et je ne sais pas un mot d'anglais ni d'allemand.
— Il fallait réclamer près du minisî;t;,
— Je l'ai fait; voici ce qu'il m'a répondu, notre ministre.
Et il me tira de sa poche une lettre dont je regrette bien de n'avoir pas pris copie, car c'eût été un document curieux de sottise administrative.
Le ministre répondait en substance à Gandar que, pour parler des écrivains étrangers, il n'y avait pas besoin de savoir la langue dans laquelle
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ils avaient écrit ; que, pour apprécier et faire goûter les poètes anglais ou allemands, il suffisait de connaître le latin et le grec.
J'affirme sur l'honneur que j'ai lu, de mes yeux lu, cette lettre d'une si monstrueuse ineptie. J'en aurais ri de bon cœur si je n'avais vu Gandar si triste. Gandar était un mélancolique, qui prenait tout au sérieux. Sa probité littéraire se révoltait à l'idée d'enseigner ce dont il n'avait aucune notion. J'ai appris depuis qu'il s'était livré à un travail prodigieux pour s'assimiler l'anglais et que, las de cette besogne ingrate, il avait demandé de revenir à Paris comme maître de conférences à l'École normale. Il fut, Tannée d'après, promu à une chaire en Sorbonnp. Mais il était miné par une maladie qui ne pardonne point : il avait un cancer à l'estomac. L'Université a fait en lui une perte sensible : c'était mieux qu'une grande intelligence et un rare savoir : c'était une belle âme.
De tous les professeurs de la faculté de Grenoble, le plus jeune et le plus brillant était Hatzfeld, que j'avais eu pour camarade de classe, puis pour répétiteur à l'institution Massin. Il était chargé du cours de littérature étrangère. Comme il était agréable de sa personne, de manières correctes et élégantes, et qu'il parlait avec une bonne grâce étudiée, qui n'était point exempte d'affectation, il eut d'abord un auditoire assez considérable à son
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cours, quelques femmes entre autres, qui venaient en mondaines écouter ce professeur mondain.
Mais, n'en déplaise aux jolies Grenobloises, ce cours était un peu trop fort pour elles et passait par-dessus leurs chapeaux roses.
Hatzfeld, sous des dehors de mondanité légèrement précieuse, était un esprit très réfléchi, creusant les sujets et les examinant en philosophe. Il était fertile en vues originales et personnelles, qu'il exposait avec un bon goût discret, comme s'il eût eu peur d'effaroucher son auditoire. La nouveauté de ces aperçus ne frappait peut-être pas autant qu'il l'eût souhaité les belles personnes qui se dérangeaient, par caprice ou par mode, pour le voir autant que* pour l'entendre. Peut-être n'y a-t il que moi qui en aie jamais tiré profit. J'ai assisté à quelques-unes de ces leçons, qui étaient plus substantielles encore qu'élégantes, et j'en ai tiré sur le théâtre des observations que j'ai plus tard transportées dans mes feuilletons dramatiques, les faisant miennes sans scrupule.
C'est ainsi qu'Hatzfeld n'a pas été inutile non plus àTaine, à qui il avait donné aussi des répétitions quand Taine était encore, comme moi, sur les bancs. J'ai retrouvé dansleJLd.Fofltamed'Hippolyte Taine nombre d'idées et d'aperçus qu'Hatzfeld nous avait également exposés et qui m'avaient déjà frappé par leur justesse et par leur originalité.
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Hatzfeld a fini, lui aussi, par s'ennuyer de par- / 1er à des bancs, car on s'use vite en province ; et il a demandé à revenir à Paris, dans un lycée, où il a plus de besogne, il est vrai, mais où il est soutenu par le plaisir d'être, comme Socrate, un accoucheur d'âmes.
Il est probable qu'en traçant ce tableau de la Faculté de Grenoble, j'ai peint le portrait véritable d'un certain nombre de Facultés provinciales. On comprend que nous ne fussions pas très friands d'entrer dans ces nécropoles et d'y dormir notre sommeil à côté de ces momies hiératiques. J'y serais mort de tristesse — à moins que je ne m'y fusse muriti.