‹ Souvenirs de Jeunesse (volume 2)Chapitre 1 sur 10 · DÉDICACE · texte numérisé non relu

DÉDICACE

Quod spiro eiplaceo^ ai plaeèo, suum esi.

En intitulant ce volume : Souvenir de jeunesse, j'aiyoula exprimer le sentiment général qui domine dans sa composition , ce besoin commun à tous les hommes qui atteignent un âge difficile et sévère de retourner quelquefois par la pensée aux cbarmantds illusions d'an

âge d'expansion et d*espërance. Gomme il n^y a point d'amusement pins agréable pour la mémoire que celui qu'elle goûte dans cette gracieuse récapitulation des années écoulées , il n'y a point de sujet plus capable d'alléger le poids du travail , et de-le changer en plaisir. Ce n'était 'pas un secret à négliger pour moi , lorsque les occupations assidues de Thomme de lettres , auxquelles je n'étais certainement pas voué par l'instinct du talent , devinrent ma dernière ressource contre la mauvaise fortune* Quand on a la gloire devant soi , le courage ne manque pa« aux labeurs les plus pénibles. Â défaut de ce stimulant généreux, ils ne peuvent se passer de quelque attrait qui soulage la patience et ravive l'imagination. Le souvenir , selon moi , ne le cède à aucun autre en douceur, et ce que tout le monde rêve avec enchantement de sa vie passée , moi , je l'écris.

Je n^ai cependant pas eu la prétention de me peindre. Elle serait fort déplacée dans un pauvre nouvellier dont la vte obscure est peu propre À fournir d'utiles enseignemens à celle des . autres. Ce que je p^ns , c'est le jeuae homme que j'étais , sensible , enthousiaste

passionné à sa manière, et ce portrait n'est pas celui d'un individu , c'est celui d'une espèce. Ce qui m'est réellement personnel, c'est ici que j'ai voulu le dire , parce qu'il est convenu dans le genre modeste de littérature auquel je me suis consacré qu'on dit tout ce qu'on veut dans les préfaces.

A seize ans , je pressentais que j'écrirais , et que mon nom prendrait au moins place dans la table d'un Almanach des Muses , ou dans les pages badines d'un dictionnaire persifleur comme celui de Rivarol. Je ne crois pas que mon ambition se soit jamais proposé , de l'aveu de mon jugement , une plus brillante perspective, et il y avait certainement de quoi me dégoûter de la carrière où mes inclinations me poussaient ; mais qui peut vaincre ce démon , une fois qu'il en est possédé ? Il a des fascinations si délicieuses d'ailleurs que je lui pardonnerais le mal qu'il m'a fait , s'il n'avait donné un peu de chagrin à mon père.

J'allais donc toujours, et j'ai déjà dit que ce n'était pas l'orgueil qui me soutenait. C'était un instinct fort différent qui n'est pas sans va*

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nitë , peut-être, mais qui avait son eiccuse. 3e ne voyais dans l'art de l'ëcrivain qu'an moyen de se faire aimer, et je n'ai jamais eu d'autre passion. L'idée d'occuper le cœur d'une femme que je ne rencontrerais jamais , l'espoir d'obtenir quelque secrète amitié d'un bon jeune homme organisé comme moi , 6t sensible aux émotions qui débordaient de mon âme sans trouver ou se répandre, le désir d'exciter quelque part ce mouvement d'attraction , qui m'entraînait moi-même vers certains auteurs de peu de réputation , mais inspirés de pensées affectueuses et touchantes, c'était le nerf et le mobile de mon petit génie. uQui sait d'ailleurs^ » me disais-je, s'il n'existe pas quelque part i> dans le monde littéraire une de ces créatures M puissantes auxquelles Dieu a donné des yeux n assurés pour le contempler dans sa gloire , et n des ailes pour voler à lui , et qui cependant )» correspondent avec moi de l'élévation où elle » sont parvenues , par des sentimens fraternels ? » Où me chercheraient-elleS| si je ne leur criais » de la basse région où je suis caché dans la >» foule : C^est ici que je suis ! Tout jeune , j'ai « déjà été aimé de Ghantrans , de Pichegru , » de Benjamin- Constant , deDroz, de WeLss,

» d'Oadet , priyilëgiës de tant de snpëriorités » diyerses entre tous les hommes; pourquoi » ne serais-jè pas un jour le Borderie d'un 1» autre Marot , le La Boétie d*un autre Montai- » gne y on le Yalincour d'un autre Boileaù? et » si les titres de ceux-là sont encore trop hauts » pour la portée de mon esprit , il ne m'est pas Il défendu au moins de devenir Fami Gâche d*un » La Fontaine ou l'ami Bâche d'un Rousseau !

n C'est assez pour vivre à jamais, n

La fortune de mes espérances les a grandement dépassées. Chateauhriand m'a nommé son cher élève , et Victor Hugo , son frère. Il est arrivé à côté d'eux un homme d'élection qui a pris place au niveau de toutes les gloires ; qui s'est élevé au-dessus de sa gloire même par la perfection de son cœur ; qui a été nouveau dans le classique, et classique dans le nouveau , mais dont l'âme vaut mille fois mieux encore que le génie ; qu'on admire quand on le lit et qu'on chérit quand on le voit ; dont on voudrait être le laquais pour aspirer à l'honneur de devenir son valet de chamhre , comme Jean- Jacques l'a dit de Fénélon, et qui m'a permis de me nommer le plus tendre, et un des plus

aimés de ses amis. J'aurais ea beaucoup à faire pour justifier tant de bonheur , si j'avais youIu le consacrer par un digfne hommag;e. Il a fallu y renoncer. Ce que l'homme dont je parle aura de moi, c'est seulement le plus intime de mes livres , celui qui est le plus mien , et que j'aime le mieux. C'est tout ce que je puis.

Quant à mon inscription dédicatoire , tout le monde l'a déjà remplie, et je l'abandonne aux soins de l'imprimeur.

ALPHONSE DE LAHABTINE,

^hofàà tAÇilû^.

MéMOIRES

Ile fiAàxtmt ^htn.

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