‹ Souvenirs de Jeunesse (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

DE L'iBITEUR.

Je ne dirai pas comment ces Mémoires sont tombés entre mes mains , et quelle secrète sympathie de sentimens ou d'aventures m*a

X AVEKTISSISEIVT.

prëyenu en fovear de Fauteur , au point de me Cèdre oublier le soin de mes propres études pour prendre le temps de recoudre quelques lambeaux de son journal. Le mystère d'une impression aussi intime n'est pas une de ces idées qui se révèlent avec des mots , et quand je parviendrais à Te faire comprendre « il ne me justifierait pas auprès des lecteurs qui ne sont pas disposés à goûter mon entreprise. Ce que je leur dois avant tout , pour ne pas les tromper dans leur attente, c'est l'aveu du peu d'importance des souvenirs personnels dont Maxime Odin se plait à charmer aujourd'hui les ennuis désormais incurables d'une vie désabusée , et que je recueille presque au hasard dans ses tablettes. Jeune , c'était un de ces hommes d'émotions , qui ni vivent au milieu de notre société artificielle et de nos mœurs de convention que par le cœur et par ^ pensée ;qui arrivent dépaysés dans le monde , étrangers à la langue qu'on y parle , à la loi des nécessités qu'on y subit , à la destinée qu'on s'y fait ; et qui , après avoir inutilement pro-

digue autour d'eux les expansions d*uBe sen»

sîbUité crédule, finissent par se composer , bon gré mal gré , une espèce de solitude on ib emportent leurs illusions à défaut de réalités. L'état qui résulte de cette aberration volontaire est ce qu'on appelle layie romanesque , et j'ai entendu dire souvent qu'elle n'était pas ^ans douceurs. 11 a du moins cela d'avantageux qu'il se concilie à merveille avec l' indépendance , .et qu'il peut se passer d'alimens extérieurs, on plutôt que tout est bon pour lui en tenir lieu. L'imagination, condanmée à chercher incessamment le type qu'elle s'est formé , ne trouverait à la fin que le désespoir. Elle n'a qu'un moyen de le posséder dans toute sa perfection idéale, et ce moyen, qui serait trop commode si la nature l'avait mis à la portée de toutes les organisations , consiste à imprimer ce type de fantaisie au premier objet venu.

Yoilà un homme qui vous montre sa main pleine de sable , et qui vous dit : Qu'est-ce que cela? — C'est du sable , répondez-vous. — Erreur grossière ! il y voit des rubis , des saphirs , des

Xlj 4TB&TlB6KMBlfT.

topazes, des émerandes , et ce qu'il voit y est réellement pour lai , parce qu'il regarde avec un prisme. Si Dieu est solitaire , ce qu'on ne peut se dispenser de croire sans faire tort du principal à son étemelle et suprême béatitude , je suppose que c'est ainsi qu'il doit voir et qu'il doit aimer les créatures qui procèdent de lui. . L'homme romanesque n'est donc pas celui dont l'existence est variée par le plus grand nombre possible d'événemens extraordinaires.

Il en arrive presque toujours tout autrement. C'est celui en qui les éyénemens les plus sim« pies eux-mêmes développent les plus vives sensations ; celui dont Tâme , indifféremment avide de troubles et de voluptés, ne se lasse jamais de ces alternatives extrêmes ; celui que tout émeut, et qui exerce sur tout ce qui l'é* meut l'inépuisable faculté de jouir et de souffrir , sans soumettre ni ses craintes , ni ses es* pérances , ni ses peines, ni ses plaisirs, au jugement de la raison. S'il écrit, ne demandez pas à son livre les scènes à effet du drame, les habiles combinaisons du roman, le merveil«*

▲YKRTISSEIEIIT. XUJ

lenx des fictions fantastiques ; n'y cherehez pas un plan , une méthode , un système littërairèy an style arrête , il n'entend rien a tout cela, n ne sait de l'univers que ce qu'il a senti. Sa vie , c'étaient ses affections ; son génie , c'est «on cœur. Ses esquisses n'auront qu'un mérite très-relatif, la vérité ; non pas la vérité positive , la vérité des indifférons et des sages , la vérité des penseurs et des pédans , mais toute la vérité que peut comporter sa nature. Il se gardera bien d'y ajouter , d'en retrancher un seul détail. Ce serait autre chose , ce ne serait plus lui. Gequi le charme dans ses souvenirs , «'est que ce sont des souvenirs , et la plus sé« duisante des inventions du poète ne le distrairait pas de ces souvenirs tout simples , tout vulgaires , qu'on n'inventerait pas , et qui ne valent pas la peine d'être inventés.

Mais ce qui ne vaut pas la peine d'être in* venté vaut-il la peine d'être lu ?

C'est ce qui vous retse à décider , et ne perdez pas de temps , car il va parler lui-même.

f^ivA^Umt,

Ls plus doux privilège que la nature ait ac^ cordé à rhomme qui vieillit c'est celui de se ressaisir avec une extrême facilite des impres* sions de Tenfance. A cet âge de repos , le cours de la vie ressemble à celui d*un ruisse au que sa pente rapproche , à travers mille détours , des environs de sa source , et qui , libre enfin de tous les obstacles qui ont embarrassé son voyage inutile, vainqueur des rochers qui, Font brisé à son passage , pur de l'écume destorrens qui a troublé ses eaux , se déroule et s'aplanit

a souvEifias.

tout à coup pour répéter une fois encore, avant de disparaître , les premiers ombrages qui se soient mirés à ses bords. À le voir ainsi , calme et transparent , réfléchir à sa surface immobile les mêmes arbres et les mêmes rivages , on se demanderait volontiers de' quel côté il corn* mence et de quel côté il finit. Il faut qu'un rameau de saule , dont Torage de la veille lui a confié les débris 9 flotte un moment sous vos yeux , pour vous faire reconnaître Tendrcnt vers lequel son penchant Tentraîne. Demain le fleuve qui l'attend à quelques pas l'aura emporté avec lui , et ce sera pour jamais.

Tous les intermédiaires s'effacent ainsi dans les souvenirs de la vieillesse , reposée des passions orageuses et dés espérances déçues, quand les longs voyages de la pensée ramènent Thomme , de circuits en circuits , parmi la verdure et les fleurs de son riant berceau. Cette volupté , j'en suis témoin , est une des plus vives de rame , mais elle dure peu , et c'est la seule d'ailleurs que puissent envier à ceux qui ont . eu le malheur de vivre long*temps ceux qui ont le bonheur de mourir jeunes.

A l'âge de douze ans , j'avais achevé les études superficielles desenfans , et par conséquent

SAllAFHINB. 3

je ne savais rien; mais' j'avais heurensement appris ce qu'on apprend rarement au collège ; c'est que je ne savais rien , et que la plupart des savans eux-mêmes ne savaient pas grand'chose. J'étais si avide d'instruction, qu'il m'est souvent arrivé d'épeler avec effort l'alphabet d'une langue inconnue , pour me mettre en état de lire des livres que je ne comprenais pas ; et dans d'autres circonstances que celles où j'ai vécu , cette vague et stérile curiosité serait devenue peut-être une aptitude. Mais de tons les alphabets écrits ou rationnels que j'es* sayais de déchiffrer , il n'y en avait point qui m'inspirât autant de ferveur que celui de la nature. Il me semblait déjà , car je n'ai pas changé d'opinion , que l'étude approfondiedes faits de la création était plus digne qu'aucune autre d'exercer une saine intelligence , et que le reste n'était guère bon qu'à occuper les loisirs futiles ou extravagans des peuples dégénérés. Un séjour de quelques semaines chez un bon ministre de Yindenheim en Alsace , fort amateur de papillons , m'avait aidé à soulever le voile le plus grossier^ de cette belle Isis dont les secrets délicieux devaient mêler tant de charmes qudques années après aux misères de

4 SOUVINIRS.

mon exil .J'étais rentré dans mes montagnes, le filet de gaze à la main , la boite de fer-blanc doublée de liège dans la poche , la loape et la pelotte en sautoir , riche et fier de quelques lambeaux d'une nomenclature hasardée qui m'initiait du moins au laitgage d'un autre uniyers , où je pourrais marcher le cœur libre , la tête haute et les coudées franches , avec plus d'indépendance que ne m'en promettait le monde factice des hommes. Quand on n'est pas organisé de manière à vivre avec eux , on en reçoit Krévélation de bonne heure, et quiconque a reçu cette réyélation sans lui obéir ne doit s'en prendre qu'à lui de ses infortunes. U a été le seul artisan de sa mauvaise destinée. Il y avait alors dans ma ville natale un homme d'une quarantaine d'années qui s'appelait M. de C... , et qu'au temps dont je parle on appelait plus communément le citoyen Justin , du nom âHb son patron, parce que la révolution lui avait ôté celui de son père. C'était un ancien officier du génie , qui avait passé sa vie en études scientifiques , et qui dépensait sa fortune en bonnes œuvres* Simple et austère dans ses mœurs , doux et affectueux dans ses relations , inflexible dans ses princi-

StBAPRiKS. 5

pes^mais tolérant par caractère, bienveillaiit pour toat le monde ; capable de tout ce qui est bon, digne de tont ce qui est grand, et modeste jusqu'à la timidité au milieu des trésors de savoir qu'avait amassés sa patience ou devinés soD génie ;' discutant peu, ne pérorant pas, ne contestant jamais ; toujours prêt àédairer l'ignorance, à ménager l'erreur, à respecter la conviction, à compatir à la folie , il vous aurait rappelé Platon, Fénélon ou Malesherbes ; mais je ne le compare à personne : les comparaisons lui feraient tort. Le vulgaire soupçonnait qu'il était fort versé dans la médedne, parce qu'on le voyait le premier et le dernier au chevet des pauvres ipalades, et qu'il était à son aise, parce qu'il fournissait les remèdes ; mais on le croyait aussi un peu bicarré, parce qu'il était avec moi le seul du pays qui se promenât dans la campagne, armé d'un filet de gaze , et qui en fauchât légèrement la cime des hautes herbes sans les endommager, pour leur ravir quelques mouche»

aux écailles dorées, dont personne ne pouvait s'expliquer l'usage. Cette analogie de goûts rapprocha bientôt nos âges si éloignés. Le hasard voulait qu'il eAt été l'amv de mon père,

6 SOtVXREBfl.

et je ne tardai pas à trouTeren loi on antre père dont le mien fut un moment jaloux ; mais ils s'entendirent mieux pour mon bonheur que les deux mères du jugement de Salomon. Ils se partagèrent ma vie pour l'embellir tous les deux. — Il le fallait. Il arriva une terrible loi, de je ne sais plus quel jour de floréal , qui exilait les nobles des villes de guerre , et le plus sage des sages avait le tort irréparable d'être noble. Depuis que cette funeste nouvelle s'était répandue, je ne vivais plus ; je n'embrassais plus mon pauvre père sans le noyer de mes larmes , parce que mon ami s'en allait, m Console-toi , me dit-il un jour; il ne va pas loin. J'ai obtenu qu'il ne se retirât qu'à trois lieues, j'ai consenti à te laisser partir avec lui, et avec tes jambes de cerf, tu pourras venir m'ombrasser sans pleurer une ou deux fois la semai-^ ne. » Je crus que je mourrais de joie, car il me semblait comme cela ne les quitter ni l'un ni l'autre. Nous partîmes donc; le peuple mur* murait sur notre passage : Voilà encore des nobles qui s'en vont ! — Et c'est l'unique fois de ma vie que j'ai pris plaisir à entendre dire que j'étais noble. Nous allâmes habiter un joli village éparpillé sur les deux bords d'une pe

StBAraiITB. 7

tite rmère qu'où appelait le Biêz , suivant Tubage du pays , et qui était garnie de côté et d'autre d'un rang pressé de jeunes peupliers. Ils doivent avoir bien grandi! Notre maison était , dans sa simplicité , la plus magnifique de la commune , et l'appartement que nous occupions au premier et dernier étage aurait fait envie à dix rois que j'ai rencontrés depuis dans les plus méchantes auberges de TEurope.

Use composait de deux chambres enduites d'un plâtre blanc et poli , dont la propreté charmait la vue. Celle du citoyen Justin qui était la plus gran4e , comme de raison , ne manquoit pas d'un certain luxe d'ameublement , quoique le principal s'y réduisit à une tsouchette de paille ( il n'avait jamais d'autre lit , et je me suis fort bien trouvé dès lors d-avoif contracté près de lui cette habitude ) , a deux fortes chaises de bois de noyer , et à deux grandes tables de la même matière et du même travail , cirées comme des parquets et luisantes comme des miroirs. La première , qui avait au moins cinq pieds de diamètre occupait de sa vaste circonférence le milieu du supearbe salon dont je commence la description avec on sentiment si vif et si présent

O 80IJTXNTHS.

des localités, que j'en reconnaîtrais tons lea détails à tâtons , si j'y étais transporté de nuit par la baguette d'une bonne fée , quoiqu'il y ait aujourd'hui , 12 octobre 1831 , trente-sept ans , jour pour jour , que j'y ai laissé à peu de chose près la petite part de bonheur qui devait m'échoir sur la terre. Celle-là portait ton»

nos ustensiles de travail et d'observation jour^ nalière, les presses, les pinces, les scalpels, les ciseaux, les poinçons , les loupes , les lentilles , les microscopes, les étoupes , les yeux d'émail , le fil de fer , les épingles , les goupilles ,1e papier gris , les acides et les briquets , pièces indispensables , s'il en fût jamais , d'un équipage de naturaliste ; c'est là qu'on analysait, qu'on disséquait, qu'on empaillait les animaux; c'est là que l'on comptait les articles du tarse ou les parties de la bouche d'un in- «ecte imperceptible à l'œil nu , les étamines ou les divisions du stigmate d'un végétal , nain de l'empire de Flore*, c'est là qu'après les avoir desséchées , on étendait les plantes avec une minutieuse précaution sur les blancs feuillets où elles devaient revivre pour la science , et qu'on assujétissai 1 1 eurs pédoncules et leurs ra meaux sous de légères bandelettes fixées à la

9tBA.PHINl. 9

gomme arabique , en prenant garde de faire valoir leurs parties les mieux caractérisées, et de ne pas altérer leur port et leur physionomie ; c'est là qu'on essayait les pierres au contact des houppes nerveuses les plus développées de notre organisme , au choc du fer , aux sympathies de l'aimant, au jeu Sensible des affinités, à reffervescence et aux décompositions que produisent les réactifs: c'était le modeste laboratoire où venaient se révéler l'un après l'autre tous les secrets de la nature.

Sur la paroi du fond , car je suis bien décidé à ne vous fiiire grâce d'aucun détail , était la couchette dont je vous ai parlé , flanquée de nos deux fauteuils de cérémonie , terminée an pied par le mobilier exigu d'une toilette philosophique , et appuyée sur l'arsenal de nos grandes expéditions , freloches de toutes les dimensions , de toutes les formes et de toutes les couleurs , outils à fouir , outils à saper , pieux a sauter les ravins , gaules à frapper les ramées. Il n'y manquait qu'un fusil , mais c'était une arme interdite aux naturalistes suspectSyCt les nôtres n'inspiraient déjà que trop de défiance dans les mains d'un philosophe et d'un enfant. Dessous gisaient le marteau a rompre le

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roc et la pointe à déchausser les racines. Deux bâtons légers mais noueux , contre les loups et les serpens , complétaient ce formidable appareil de guerre. Je puis vous assurer que cela était terrible à voir.

La muraille de la droite ouvrait son unique fenêtre sur une source murmurante qui allait mourir dans le Biez , en bondissant sur les cailloux , et dont je crois entendre encore le fracas mélodieux. Dans la partie de l'appartement qui précédait cette croisée , nous avions as-^ sis sur des consoles trois gracieuses tablettes dont la première ou l'inférieure supportait les boites de chenilles et des chrysalides, fermées de fins réseaux , qui étaient confiées à mes soins particuliers , et la seconde , les planchettes polies où nous étalions nos papillons , sous des plaques de verre qui contenaient leurs ailes sans les froisser. La dernière était garnie de flacons bouchés à Fémeri , qui renfermaient le camphre destiné à saupoudrer tous les soirs nos boîtes de chasse , l'alcali volatil contre la piqûre des frelons et la morsure des vipères , et l'esprit de vin conservateurs des reptiles et des petits ovipares. Une armoire pratiquée tout auprès», et dont le citoyen Justin portait toujours

StRAPAINI.

la clef , était réserrée pour les trésors eent fois plm précieux de la pharmacie domestique.

L'autre côté de la croisée était occupé par notre seconde table dont je n'ai encore rien dit', quoiqu'elle en valût bien la peine ; mais j'ai cru devoir sacrifier l'ordre logique à l'ordre descriptif dans cette topographie vraiment spéciale qu'on ne refera pas après moi, car je suis le seul qui m'en souvienne sur la terre, à moins que M. de C... n'ait conservé à quatre-vingts ans quelque mémoire de ces jours d'exil , qui furent pour moi des jours d'ineffables délices. Je ne savais pas même qu'il souffrait , et son attentive bonté me dissimulait , sous une humeur douce et riante , des chagrins qui auraient empoisonné mon bonheur. — Cette table était bien longue , à l'idée que je m'en fais aujourd'hui. Toutes nos académies détruites par un vandalisme brutal mais naïf , et qui avait au moins cette excuse de l'inexpérience qu'il n'aura plus , y siégeaient à mes yeux dans une seule personne. Un homme de génie écrivait là ces pages admirables, dont quelques rares amis ont reçu la confidence, tirée à dix ou douze exemplaires , et qu'ignorera la postérité qui ne pourrait plus les entendre. Devant lui ,

1% sooTssns*

Bes hyres favoris étaient amassés sur trois rayons , dont le premier avait peine à contenir nos auteurs usuels, le Systema naturœ^le grave Fabricius , le bon Geoffroy' , l'ingénieux Bergmann, Lavoisier, Fourcroy, Bertholet, Maquer l'éclectique, et Bernardin de Saint-Pierre le poète. Au-dessus étaient rangés une bonne édition d'Horace , un gros Sénèque le philoso* phe , que je ne lus pas alors, les Essais de Montaigne , que je lus deux fois de suite , et quelques volumes dépareillés du Plutarque d'Amyot , que je lisais toujours. Plus haut , il y avait une grande Gerusalemme liberata, dont je n'ai jamais trop fatigué les marges somptueuses , un Ariosto qui me fit aimer Titalien , un Don Quichotte espagnol que je devinais à défaut de comprendre , et cinq ou six tragédies de Shakespeare , qui me transportaient d'enthouisiasme , quand le citoyen Justin me les traduisit , au courant de sa lecture , dans nos momens de récréation. — Je n'oublierai pas qu'il avait profité d'un espace vide , pour y glisser son carton de dessins , et qu'à l'extérieur il avait suspendu son violon.

£n face du lit de mon ami était pratiqnée notre seconde croisée , qui avait jour sur le Biez ,

SÉHAraiIfS.

et d où Ton suivait au loin des détours , entre des fabriques charmantes et ses îlots de verdure , jusqu'aux lieux où son cours aboutissait à un point brillant qui tremblait long-temps comme un météore , et finissait par s'éteindre sous les rayons du soleil. — Mais c'était à la cloison de gauche que nous avions rassemblé peu à peu toutes les merveilles de notre exhibition , les oiseaux perchés sur leurs baguettes, dans la vivacité de leurs attitudes naturelles , et auxquek il ne manquait qu'un ramage pour figurer une vohère vivante ; les papillons, déployés dans de beaux cadres d'or que nous avions apportés de la ville , et dont l'éclat de leurs ailes effisiçait la splendeur ; le sei;pent à la bouche béante , qui défendait notre porte , comme le dragon des Hespérides , et les chauves-souris , qui plongeaient leurs regards pétrifians comme celui des Gorgones , du haut de son chambranle de sapin. Le musée de ce village , quand j'y pense, aurait fait envie à plus d'une ville ; mais ce qu'il y a de plus certain, c'est que son Àrbtote méritait un autre Alexandre.

Notre journée d'investigations commençait régulièrement à midi, après le repas du matin.

14 somniiiAS.

et dorait jusqu'à la nuit ; car nous étions d'intrépides mareheors. Nous allions et nous rerenions en courant , moi , questiobnant sur tout ce qui se rencontrait ; lui , répondant toujours et à tout par des solutions claires, ingénieuses et faciles à retenir. Il n'y aY.ait pas un fait naturel qui ne fournit matière à uneleçoo , pas une leçon qui ne fît sur moi l'effet d'un plaisir nouveau et inattendu. C'était un cours d'études encyclopédiques mis en action , et je suis sûr maintenant que tout autre que moi en aurait tiré grand profit ; mais mon imagination était trop mobile pour n'être pas oublieuse. Arrivés aux champs ou aux forêt» ^ nous entrions en chasse , et , comme mes collections se commençaient à peine , chaque pas me procurait une découverte ; je marchais en pays conquis.

Il n'y a point d'expression pour rendre la joie de ces innocentes usurpations de la science sur la nature rebelle et mystérieuse , et ceux qui ne l'ont pas goûtée auront peut-être quelque peine à la concevoir. Encore aujourd'hui , je me prends quelquefois à frémir d'un voluptueux saisissement en me rappelant la vue du premier caraÂtM-auro-nf^efM qui me soit apparu

BÉBAPHIin. 18

dans Fombre humide qae portait le tronc d'un yieux chêne renversé , sous lequel il reposait éblouissant comme uoe escarboucle tombée de Taigrette du Mogol. Prenez garde à son nom , 8*il TOUS plait : c'était le carabus^auro^nitens lui-même ! Je me souviens qu'il me fascina un moment de sa lumière, et que ma main tremblait d*une telle émotion qu'il fallut m'y reprendre à plusieurs fois pour m'en emparer. Que les enfans sont heureux , et que les hommes sont à plaindre, quand il ne leur reste pas assez de sagesse pour se refaire enfans ! il n'en est pas de même des autres joies de la vie, lorsqu'elle a péniblement acquis la douloureuse expérience de leur instabilité. J'en ai beaucoup cherché depuis l'âge de vingt ans ; j'en ai goût4 beaucoup qui faisaient envie aux plus fortunés , pas une seule cependant que ma bouche n'accueillit d'un sourire amer , et qui ne. pénétrât mon cœur d'une angoisse de désespoir. Que de larmes brûlantes j'ai versées dans les extases du bonheur , qui ont été comptées pour des larmes de ravissement, parce qu'elles n'étaient pas comprises ! Faites comprendre , si vous le pouvez , à une âme éperdue d'amour , qu'il est un moment de vos jours passés dont sa ten-

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dresse ne peat combler le vide étemel , et que cette minute , dont la riralité impérieuse et triomphante éclipse tous yos plaisirs , est celle où TOUS ayez trouvé le carahus-^iuro-^iens ! Il n'y a pourtant rien de plus vrai.

Les jours de pluie ou de neige, car en 1794 il y eut dans nos montagnes de la neige à la fin de mai, nous passions le temps à régler la disposition du riche mobilier dont je riens de dresser l'inventaire , ou bien nous lisions alternativement ; et, dai^s nos leçons ,comme dans nos promenades , chaque fait avait son instruction. Chaque heure avait aussi son emploi; et rien n'est plus propre à enlever au travail sa physionomie sévère que la variété des études. Les mathématiques nous délassaient de la chimie, et les beaux- arts des sciences. Je m'entretenais avec facilité dans le souvenir tout récent de mes études latines par la lecture assidue et passionnée de nos méthodistes , qui avait pris tant d'empire sur mes pensées que je n'en concevais pas une seule sans qu'elle vint à se formuler subitement en phrases concises et descriptives 9 hérissées d'ablatifs, comme celle de Linnée; etsi je m'étais reconnu depuis ce don caractéristique du talent qu'on appelle le sty-

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le , je n'aurais pas été embarrasse à en expliquer les qualités et les défauts par ces premières habitudes de ma laborieuse enfance. Il serait peutêtre plein , précis , pittoresque , propre à faire valoir les idées par leurs aspects saillans , mais trop chargé de termes techniques et de traditions yerbales ; abondant en épithètes justes mais qui n'expriment souvent que ^es nuances ; étranglé comme une proposition arithméthiqne , toutes les fois que j'essaie d'y faire entrer l'expression sons une forme puissante ; complexe et diffus comme une amplification , quand je sens le besoin de l'étendre et de la développer ; obscur pour être court ou pâle pour être clair , mais rappelant partout Taphorisme dans le tour , et le latinisme dans la parole ; un mauvais style enfin , si c'était un style , et il n'y a pas dix hommes par siècle qui aient un style à eux ; mais un style sorti, tel qu'il est , de ma singulière éducation , et que les circonstances ne m'ont pas permis de modifier depuis. Gela , c'est le dernier instrument d'une existence qui n'a pas eu le choix ; et je le jette au rebut sans regret , quoique je n'aie plus ni le temps ni la force d'en changer.

Les matinées étaient à moi. C'est le temps où

18 80UYBIIIES.

le citoyen Justin allait vaqaer à Tarpentage de la commune , visiter ses pauvres , soigner ses malades , on prêter aux cultivateurs des envi* rons , le secours de ses lumières agronomiques. Il lui restait à peine une heure avant midi pour reconnaître les espèces qu'il avait recueillies la veille , observer sous la lentille du microscope l'économie intérieure de ces' républiques d'animalcules inconnus jusqua lui , qu'il avait découvertes dans les conferves et les byssus , ou ajouter quelques lignes à sa correspondance hebdomadaire avec la société philomatique de Paris , seule dépositaire alors de toutes ces brillantes acquisitions des sciences physiques , dont rinstituta recueilli l'héritage. Mon ministère particulier se bornait à pousser des reconnaissances autour du village , sur tous les points où quelque mouvement du site , quelque ciconstance naturelle propre à l'exposition , quelque accident favorable à de certains développemens , 'nous promettait une abondante récolte de genres nouveaux. Je savais à ne pas m'y tromper le petit bouquet d aulnes ou de bouleaux qui balançait a ses feuilles tremblantes des èumolpeshlens comme le saphir et des èhrysomèle* yertes comme l'émeraude ; la jolie cou-

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draie qu'affectionnaient ses ëlëgans altelabes d*un rouge de laqué, si semblables aux graines d'Amérique dont les sauvages font des colliers ; la plantation de jeunes saules où le grand ca^ pricorne musqué venait déployer les richesses de son armure d'aventurine , et répandre ses parfums d'ambre et de rose : la flaque d'eau voilée de nénuphars aux larges tulipes , et de petites renoncules aux boutons d'argent , où nageait le ditique aplati comme un bac , et du fond de laquelle Vhydropkile s'élevait sur son dos arrondi comme une carène , tandis qu'une peuplade entière de donacies faisaient jouer les reflets de tous les métaux sur leurs étuis, resr plendissans, à travers les feuilles deairis et des ménianthes. Je savais le chêne où les cerfs-vo^ lam vivaient en tribu, et le hêtre , à l'écorce d'un blanc soyeux , où gravissaient lourdement les priones géans. Il y a quelque chose de merveilleusement doux dans cette étude de la nature, qui attache un nom à touâ les êtres , une pensée à tous les noms , une affection et des souvenirs à toutes les pensées ; et l'homme qui n'a pas pénétré dans la grâce de ces. mystères a peut-être manqué d'un sens pour goûter la vie. Ces nomenclatures elles-mêmes , œuvre

"® WCTIlfIBS.

J'on gënie tout poétique, et qui sont ppoba- Wement la dernière poésie du genre humain , ont un charme inexprimable , à cet âge d'iniagmation où la fable et l'histoire n'ont pas encore perdu leur prestige. Voye^-vous ces brillantes familles de papillons, qui ne sont que des papillons pour le Tulgaire? C'est une féerie complète d'enchantemens et de métempsycoses pour l'enfant d'un esprit un peu cultiré, qui les poursuit de son léger réseau. Ceux-là sont les chevaliers grecs et rroyens. A sa cotte de mailles échiquetée de jaune et deaoir, vous reconnaisgei le prudent Machaon, fils presque divin du divin Escuiape, et fidèle, comme autrefois, au culte des plantes qui recèlent de précieux spécifiques pourlesmaladies et les blessures : il ne manquera pas de s'arrêter sur le fenouil. Si vous descendez aux pacage», ne vous étonnez pas de la simphcitédeleurs habitans. Ces papillons 8ont des bergers , et la nature n'a fait pour eux que les frais d'un vêtement rustique. C'est Tttyre,cest Myrtil, c'est Coryion. Un seul se distingue parmi eux à l'éclat de son manteau d azur, sous lequel rayonnent des yeux innombrables comme les astres delà nuit dans

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un dd étoile ; mais c'est le roi des pâturages , c'est Arguê , qui Teille toujours à la garde des troupeaux. Àvez-vous franchi d'un pas curieux la lisière des bois , défendue par Silène et les satyres : voici la bande des ay haine , qui a*éga* rent au milieu des solitudes , et les nymphe $ , encore plus légères , qui se jouent de votre poursuite , laissent bientôt ua ruisseau entre elles et vous, et disparaissent, comme Lycoris, sans redouter d'être vues , derrière les arbrisseaux du rivage opposé. Tentez-vous le sommet des montagnes les plus élevées ; vous n'aurez pas de peine à vous y rappeler l'Olympe et le Parnasse ; car vous y trouverez les héiiconienê et les dieus ; Mate , qui se distingue à sa cuirasse d'acier bruni , frappé par le soleil de glacis transparens et variés; FuJcatnflamboyant de Ungots d'un rouge ardent comme le fer dans la fournaise, ou bien Apollon dans son plus superbe appareil , livrant aux airs sa robe d'un blanc de neige , relevée de bandelettes de pourpre. Je jouissais avec un enthousiasme que je ne pourrais plus exprimer de toutes ces ravissantes harmonies ; mais je ne jouissais de rien au monde autant que de ma propre existence. On a peint toutes les voluptés intimes

22 SOUYElflU.

de ràine ; je regrette qu'où n'ait pas décrit la volupté Immense qui saisit un cœur de douze ans, formé par un peu d'instruction et par beaucoup de sensibilité à la connaissance du monde tivairt , et s'emparant de lui comme d'un apanage , dans une belle maitinée de printemps.

C*est ainsi qu''Aâam dutToirle monde fait pour lui , quand il s'éveilla d'un somrmeil d'enfant , au souffle de son créateur. Oh ! que la terre tne paraissait belle ! oh ! comme je suspendais mon haleine pour écouter l'air des bois et les bruits du ruisseau ! Que j*aime le pépiement des oiseaux sous la feuillée, et le bourdonnement lies abeilles autour des fleurs ! et j'étais là , comme une autre abeille, caressant du regard toutes les fleuM qu'elle caressait , et je nommais toutes ces fleurs , car je les connaissais toutes par leur nom , soit qu'elles s*arrondissent en ombelles tremblantes, soît qu'elles s'épanouissent en coupes ou retombassent en grelots, soit qu'eUes émaillassehtle gazon, comme de petites étoiles tombéesdu firmament. Les cheveux abandonnés au vent , je courais pour me convaincre de ma vie et de ma liberté; je perçais les buissons, Je franchissais. les fossés, j'escaladais les talus, je bondissais , je criais , je riais , je pleurais de

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joie , et puis je tombais d'une fatigue pleine de délices , je me roulais sur les pelouses élastiques et embaumées , je m'enivrais de leurs émanations, et, couché , j'embrassais rborizon bleu d'un regard sans envie , en lui disant avec use conviction qui ne se retrouve jamais: i( Tu n'es pas plus pur et plus paisible que » moi !..».. 1) — C'était pourtant moi qui pensais cela !.... —

Dieu tout-putssant ! que vous ai-je fait pour ne pas me rendre , au prix de ce qui me reste dévie , une de ces minutes de mon enfance !

Hélas ! tout homme qui a éprouvé comme moi l'illusion du premier bonheur et des premières espérances , a subi , sans Tavoir mérité , le châtiment du premier coupable. Nous aussi nous avons perdu un paradis !

Le dimanche , c'était autre chose. Tout en chassant , tout en herborisant , tout en devisant , nous allions visiter nos voisins , causer histoire avec un vieux rentier goutteux qui à'éUit sagement réfugié au village contre les tempêtes de la vil le, et qui savait sur l'ongle toutes les alliances de toutes les familles princières , depuis Robert-le-Fort et Gontranl le- Riche ; causer botanique et matière médicale

^ tOCTENlM.

avec un brave chimrgien qui estropiait intrépidement la lang^ue des sciences natureUes (heureux ses malades s'il n'avait estropié que cela !) ; causer économie politique avec un gros fermier qui avait fait une fortune considérable aux affaires , et qui était tout fier , dans son patriotisme de pubiicain ^ de frayer de temps en temps avec le patrictat tombé en roture. Je me souviens que celui-ci avait une fille de vingt ails, d'une beauté remarquable , élevée aux beaux- arts et au beau monde , nourrie de toute la belle prose et de toute la belle poésie de l'an II de' la république ^et si romanesque ^ si sentimentale , si nerveuse , que je l'ai regardée long- temps comme une exception^ €iiiq ou six ans après, je m'aperçus que l'exception n'était pas là : elle était déjà dans les «ceurs naturels et sim'ples qui sentent plus qu'ils ne peuvent exprimer , et qui^ie ibnt pas étalage de leurs émotions.

Mais nos visites de prédilection étaient pour un vieux château éloigné tout au plus d'une lieue du village que nous habiti<jns , et qui se trouvait , par un heureux Ifasard , sur la route de nos excursions familières. Il est vi^ai qu'au bout de quelque temps ce hasard ^tait devenu

si in&illible et si jlégalier qu'on aurait pu y ToirTeffet d* un plan prémédité. Le voyage en valait la peine. Là résidaient trois aimables

sœurs , exilées , comme M. de G , pour le

erime de leur naissance , et qui composaient , avec un vieux domestique et une petite négresse fort éveillée, toute la population du vénérable manoir. Je ne parlerai pas des deux auiées , qui m'occupaient très^peu , quoiqu'elles fussent charavmjtes , et que je n'occupais pas du tout. La plus jeûna s'appelait Séraphine ; elle avait près de quatorze ans , ce qui sutEsait pour lui donner sur moi tout l'ascendant d'une grande fille sur^un petit garçon ; mais la nature a^ait^. pourvu à la compensation de nos âges par la délicatesse de sa coiuHitution fragile et par le développement prématuré de mon organisation déjàpresqueadolescente. L'habitude d'un exercice actif et stimulant «qui fortifiait tons les jours mon enfance robuste; la' pratique des rades travaux de la marche , de la course et de l'escalade , par vaux , par monts et par rochere ; l'assiduité des études obstinées, qui imprime à la pensée un caractère viril dont les fiEicultés physiques subissent rinjhience , m'avaient donné sur les enfans mêmes de la

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campagne , ordinairement si supërienrs à nous lin avantage prononcé de vigueur , d'adresse et d'audace. Je n*étais pas redouté ; cette triste gloire empoisonnerait tous les souvenirs de ma vie : mais on s'appuyait volontiers de mon amitié , parce que la faiblesse et la timidité sont portées d'une affection d'instinct vers le courage et la force. Gomme je ne manquais pas de vanité , et je m'aperçois , à la complaisance aveclaquelle je reviens sur ces détails, que je ne SUIS pas complètement guéri de cette honteuse infirmité de l'esprit , je prenais plaisir à multiplier , surtout devant les femmes , et sans savoir pourquoi , les aventureux exploits de mon habileté gymnastique. Elles aiment la témérité. Quand on les étonne on les intéresse , et quand on les intéresse oh est bien près de leur plaire. J'ai compris tout cela depuis.

Les liaisons de cet âge sont bientôt faites ; il est sans défiance , parce qu'il est sans expérience. Il faut avoir surpris quelque mauvaise pensée dans son cœur pour en soupçonner dans celui des autres. Après nous être vus deux fois , Séraphine et moi , nous aurions voulu ne plus nous quitter. Nos plaisirs étaient si purs , nos entretiens étaient si doux , nous pleurions

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ensemble avec tant d'abandon , et il est si doux de pleurer ! C'est qu'elle avait bien du chagrin ! Sa mère était en prison à dix lieues , son père en prison à cinquante; de ses quatre frères , il yen avait trois proscrits, errans, sans ressources, en trois pays diffërens de l'Europe ; l'autre était détenu à Paris sous le couteau du tribunal qui avait égorgé dix de ses parens ; et autour d'elle rugissait chaque jour une populace armée de piques et de brandons d'incendie, qui la menaçait elle-même, pauvre jeune fille craintive et sans défense , dont les grâces touchantes auraient apprivoisé des panthères affamées ! — Va , va , lui disais-je, console-toi! le règne des assassins ne sera pas long ! Ma famille est républicaine , mais je me ferai aristocrate pour te venger ! Je ne su^s pas loin du moment de manier , comme un autre , une épée ou un poignard, et puisqu'il faut du sang, je verserai sans pitié le sang de tes ennemis ! — Ne parle pas comme cela , me répondit Séraphine ! je serais plus malheureuse encore si je craignais de te voir devenir méchant. Les méchans sont plus à plaindre que nous ! Continue à bien acquérir du savoir et de la réputation y et quand tu seras assez grand pour te

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faire écouter de ces Messieurs les patriotes « fais ce que t|i pourras pour empêcher qu'on ne nous, tue, car si on nu9 tue aussi y quelle est la femme qui t'aiinera jamais autant que moi!. —

Cp besoin d*étre ensemble était devenu si vif qu'il absorbait toutes nos pensées. C'était l'objet , le but , la vie dp notre vie ; et jamaia Fan de qous deux n'arriv,aijt jusqu'à l'autre sans trouy.er l'antre qui le cherchât. Quand je descendaii»de la montagne , j'étais sûr de voir de Ijoin son voile blanc qui flottait à l'aîr , ou son chapeau de paille qui volait au hasard , sans qu'elle se détournât pour reconnaître l'endroit où il irait tomber, pendant qu'elle courait à ma rencontre. Mais que je lui épargnais de détours en me précipitant au-^e^nt d'elle , fendant les tenues labourées , sautant les haies , écartant les broussailles , débusquant d'un tail* lis au moment où elle me cherchait encore derrière ! et je n'aurais pas allongé ma course d'un pas pour éviter un fossé de dix pieds de largeur. La terre élastique obéissait à mon essor comme la raquette an volant , et j'arrivais , si preste et si jayeux , les bras autour de son cou et les. lèvres sur sa joue, qu'elle n'avait pas le

temps de s'effirayeré Le temps se passak. trop ▼ite , Mlas ! de mon côté en lutineries iiuio-« centea, du sien en causeries tendres et sérieu-^ ses. Mon expansion étourdie se contraignait ^ alors , parce cpie je me rappelais cpie Séraplxinq étaiUtriste , et qu'elle nç pouvait s*assQcie]: sans efforts aux turbulentes saillies de ma joie et de mon bonlieur.sans souci. Mes idées , si riantes et si frivoles, se façonnaient peu à peu , au contraire , aux habitudes de sa mélancolie , et de ces deux élémens incompatibles en apparence, il se formait en moi une combinaison étrange de caractère, qui a tour à tour assombri ma jeunesse de sympathies douloureuses , et égayé mon âge mûr des instincts et des goûts d'un enfant. Tous les développemens de mon âme datent des ces jours éloignés. Je n'ai rien acquis ni rien perdu , mais si j'étais mort en ce temps-là , ma tIq n*aurait pas été moins complète. La y^e est comfiilète quand on a aimé uixq fois.

Il faut cependant que je m'explique sur cet amour, auquel le perfectionnement de notre langue et de nos mœurs n'a pas encore donné un nom. Rien ne ressemble moins à l'amour eomme les hommes le comprennent , et c'est

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cependant un sentiment très-distinct des affections de la famille et des amitiés de collège. Cette différence, je la sentais sans l'expliquer. Je l'avouerai, comme si j'écrivais encore sous l'empire de mes idées de douze ans ; je m'étais fait une singulière opinion de l'amour des romanciers et des poètes , que j'avais lus avec avidité, dans la ferme persuasion que les passions qu'ils décrivaient si bien étaient des fietioncomme leurs sujets et leurs fables. Je le prenais pour une image fantastique des émotions simples de deux époux qui s'étaient aimés enfans , comme j'aimais Séraphine , et comme j'en étais (\imé, qui se trouvaient heureux de passer leur vie ensemble, et auxquels le mariage accordait le délicieux privilège de prolonger le charme de cette douce intimité jusque dans les mystères de la nuit et la solitude du sommeil. J'admirais comment , de cette effusion de tendresse qui confondait en un seul deux êtres bien assortis , résultait l'existence d'un être nouveau, édos sous des caresses et des baisers , fruit d'harmonie et d'amour; et je voyais dans ce phénomène moral, qui entretenait à jamais la reproduction d'un espèce vierge, le signe le plus évident de la supériorité de

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riioiiunesur les animanx. Jen*aipas la prétention d'aroir intenté en ce temps-là une conjugalUé plus solennelle qne celle de Dieu , mais c'est celle que je m'étais faite, et les bonheurs de la jeunesse ne m'ont rien appris qui me consolât d'en avoir perdu Tillusion. Que dis-je? le regret de mon erreur a survécu à ces fiévreuses réalités du plaisir qui enivrent les sens aux dépens de l'ivresse de Tâme , et qui la précipi* tent des hauteurs du ciel dans les misères de la volupté. Que de foisj*ai redouté d'être heureux comme les^ autres dans l'accomplissement de mes désirs , heureux que j'étais dans l'enchantement de mes espérances ! Aujourd'hui même, il n'y a pas une de mes larmes d'amant qui ne m'ait laissé de meilleurs souvenirs que tous ces ravissemens d'un bonheur sans lendemain , sur lesquels retombent les tristes convictions de la vie , comme le rideau d'un spectacle fini , comme l'obscurité de la nuit sur un feu d'artifice éteint. C'est probablement dans ce sens qu'on a dit que la première inclination était la meilleure. Son charme est dans son ignorance.

J'aimais ainsi Séraphine avec la naïveté d'une impression tout idéale , toute poétique, et dont

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