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ture* Yoiia voilà tont-à-fâit rerena de tos extrATugfuices romaoesque». Vous parlez- principe»!
— Ces idées ne me seraient pent-être pas venues dVlles^mêmes , et la reconnaissance me fait un devoir d*a vouer que mon éducation vous doit beaucoup. — Bien convaincu, comme j*ai eu Vhonneur de vous le dire, que le moyen le plus sûr de 9*étre trompé nulle part , c'était de s'attendre à Votre partout , je ne m'occupai qu'à trouver un digne théâtre à mes expéditions galantes , et ce fut au théâtre même que je in*arrétAÎ, Ce n'est pas là d*habitude qu'on va chcrdier les fidélités exemplaires et contracter les liens indissolubles de l'école des> Âmadis. L'intrigue y est légère , le nœud fragile , les péripéties multipliées, et il n'y a pas une scène dans les amours de ce pays-là qui ne coure au dénouement , suivant les règles de l'art. C'était précisément mon afiaire. Je m'arrangeais volontiers en perspective d'un commerce où je serais presque aussitôt trahi qu'aimé. Il est aussi amusant qu'un autre , quand il amuse, et il fait perdre moins de Mmps. J'ayais d'ailleiurs une sorte de vocation prédestinée pour ee genre de sentiment , et je
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tenait cela de la natare on de mon père. Mon cœar avait batta dès Tenfanoe dans ma poitrine d'écolier aux roalades d*mie Tirtuose et aux pirouettes d'unçbayadère. Il y a un charme incomparable dans la possession d*nne beauté a mille noms qui prend toutes tes figures, qui revêt et embellit tous les costumes*, qui parle tous les langages et interprète toutes les pasi sions 9 qui ehange elle-même tous les soirs de passions , de langage et de génie , comme elle change de toilette. £h province surtout , où les attributions du comédien sont ordinairement plas étendues , c*est quelque chose de divin. Vous pouvez dans le même lète-*a-tête , à la fin d'un joli souper, vous, attendrir jusqu'aux larmes arvéc Aroénalde, bouder avec Hermione, coqaetter avec Gélimène , ou fondre votre cœur en langueurs pastorales avec une des bergères musquées deFavart et de Marmontel. Si la jyer* fide Ëulalie vous a donné hier quelqu'un décès motifs de misanthropie qui chifibnncnt les esprits mai faits , vous aurez bien de la peine à résister demain aux preuves de l'innocence de Zaîr, Ajoutez à cela les triomphes de la vanité j si flatteurs , si enivrans pour l'homme qui est aimé , ou pour celui qui croit l'être , ce
qai e^i absolnneitt la mésia chosio , tant qu^on le croit , et vont coxmeuétet aaiis dtffk;oU«8 qae raromit d'une aotrioe à k mode est un de oea éiteê privilégiés, pour ^i la vie n'est qa'nn loni^ enehainemeiit de béatitudes et d^apothéeaes I
-^ Grâee au ciel, Toas éte$ poar cette fois dans la Toie du bonheur parfait , et si quelque dëiQoa DQ s*eo nèle y noua n'aurons pli» à parler q«e de vos triomphes. Je crains comme TOUS qu'ik ne soient pas durables , mais ih seront nombreux , ei isous tous sanyerez sur la quantité.
— Je m'en flattais. À dire vrai ^Vëecnomie de mon plan de campagne ne. laisaaît presque rien à désiror; j'avais cettbiiié tous mes mouvemens , choisi toutsa mes positkms , marqaé d'un regard prévoyantt mes campemcns y mes retraiichemeBaet mes ferteresses.f attraîadressé d'avance la carte de mes conquêtes , et je me voyais d^Â suivi d'ovnbion en ovation par un long cortège deçaplîves«.
~ César, je vous talue. Je vdus attends avec impatience à la rédaction de vea Commentaùresl
— C'est là malheureusement que le triomphateur s*enLbarrasse. Je. n'eus pas mis un pied
wat le terrain de rehnemi que je m'aperçus qu'il m'était Impossible d*y mettre l'autre avant de savoir sa langue , et c'est une étude qui aurait déconcerté Pic de la Mirandole. Je croyais posséder assez bien mon Marivaux , mon Cré* billon fils et mes fiijous indUoreU; mais cet idionfe sacré n'était ni plus ni moins tombé en oabli que les hiéroglyphes. Je m'avisai de retourner au sentiment que je regar4ais encore comme le truubeman universel des négociations amoureuses ; mais au premier mot qui m'échappa dans ce, style , on me rit ajoinex en graud chQQur> et toutes mes sylphides s'envolèrent. — J'étais près de renoncer âmes magnifiques ambitions , et de descendre aw: grisetteil y peuple naïf » heureux et fidèle aux bonnes traditions antiques, chez lequel ce langage délicat est resté vulgaire ^ sons les fa* vori^blei auspipes du roman , quand mi événeluent imprévu vipt me rendre les chances de ma fortune. — Vous n'avez, probablement jamais» su I, madame , qu'il eût existé, rue Saint- Al^tin y n® 48 ^ ^ne succursale de Thalie , plaç^ jQ^sril^vac^tion de Molière ?
— Je suis du moips bien certaine de n'avoir jamais, eu dp loge dans ce quartier-là.
SSS SOCTtHIM.
— Aussi 11*7 allai(-oh pas , Baronne , pour regarder aux loges , oe qui serait indubïtable* ment arrive si tous ayiez fréquenté le théâtre. On y allait pour voir une aetrice enchanteresse , aux traits mignons et gracieux , à la physionomie idéale, à la tournure souple et aérienne , au son de voix frais et pur /aux intentions fines , spirituelles et mordantes. Elle souriait, et tous les coeurs rolaient ^ son sourire ; elle laissait échapper, entre des cils d*or, un regard , ou plutôt un rayon de feu , et lincendie gagnait partout. Elle parlait enfin , et le plus sage perdait la, tête. Quand je tous dirai que je subis le sprt du plus sage, tous me croirez Tolontiers sur parole. G^étaît le diamant de la petite comédie , la perle du pays marchand , la Mars de l'arrondissement , et de ses faubourgs. C*était la Jenny Yertpré du consulat !
— C'était ce qu'on voit tous les ans , la divinité de la vogue , et il ne me manque plus que son nom.
— Je vous le dirai , madame , en meilleur style que le mien ; car je ne saurais employer un des tours pompeux et grandioses de M. de Chateaubriand dans une occasion plus solennelle. Cette prodigieuse souveraine
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des esprits et des &ines, s^appelait Lucrèce.
— Miséricorde ! qui a jamais eatenda parler d*ane comédienne qui s'appelât Lucrèce ?
— Ce n*est pas là cependant le plus extraordinaire. — Le plus extraordinaire, et madame de Séyigné ne se ferait pas faute en pareil cas d*une page de synonymes , c'est qu'elle soutenait la responsabilité de son terrible nom avec une résignation philosophique dont il n'y avait jamais eu d'exemple au théâtre de le rue St.- Martin, et peut-être dans quelques autres. Oa lui connaissait mille adorateurs, et on ne citait paà un heureux.
— Je TOUS arrête sur le fait , et en flagrant délit de menterie. Vous promettez des histoires réelles , et, du premier élan, vous tombez dans le fantastique. On penserait , à vous entendre , que la nature a tenu partout quelque phénomène en réserve , pour fournir un texte à vos hyperboles. Que dira le critique ingénieux et malin qui suspend sur toutes vos périodes son point d'interrogation défiant et ricaneur?
Croyez vous que ce terrible douteur, qui hé^ site à croire que vous ayez eu douze ans une fois en votre vie , que le hasard vous ait donné pour maitre d'école un capucin de Cologne ,
284 êotTBiiiis.
et que la foale voas ait poassë , un joar où rons n'aviez rien de mieux à faire sur une place de Strasbourg , dans laquelle il ne se trouvait guère i|ue douze ou quinze mille personnes , vous passe légèrement une Lucrèce de coulisses? Oh ! c^est un chapitre sur lequel vous ne nous en fef ez pas accroire ! Nous souffrons les invraisemblances des historiens , mais nous sommes intraitables avec |es conteurs.
— Le critique en pensera ce qu'il voudra , ma chère Baronne; c'est son affaire de critiquer; mais je suis avec votre permission beaucoup plus au fait de mes aventures que luimême , quoiqu'il sache presque tout. Je me -flatte aft reste qu'il rabattra quelque chose de «on rigoriàrrae judaïque , et puisque je lui ai permis de donner à dinar h l'abbë d'Olivet chez Marion Delorme , cinquante ans jour pour jour avant la naissance de ce digne académicien , il àui*ait mauvaise grâce h me contester une vertu presque anonyme au théâtre de la rue Baint-Martin. Remarquez d'ailleurs, s'il voua plaît, que je n'ai pas dit jusqu'ici que j'eusse mis du premier abord l'enchantement à fin , rien qu'en soulevant ma visère , comme un paladin du roi Art us. il en arriva môme tout
LVCIÈCX R ilAiniKTrB. HW
«atremcaft y et Luorèoe ne me • reçut pas mieux que la Lucrèce' dé Rome li^ayaitVcçti Tarqaiit , quoique la mienae n*eût point de GoUatinu^.
— Les diffiûQlfiéa, et Burtoi|t «elles de éelte nature , enflamment , comme yokis «avez , utt' ^ nërefix cottvage. Méii amour ayait ^ien dés raisons de se mettre en frais d^empréfesement e€ d'obsCînatioD. Le thëâftre de MoKéfe VefuaH de' Cermer par ordre supërienr ^ ou à dëfeul de reœttes ) BMlgré ràtlrait que Lucrèce prétait à son répertoire* Lucrèce allait disparaître , et^ mes parais me rappelaient à tous les courriers pour me &îré terminer une sotte affaire en province^ Ils «-étaient décidés à me marier , et , après les éclatantes digrâces de mes trois pre« mièrés întrif^é^ je yous demande quelle 'bonne figûorede mari j'aurais «faite! T/est précisément c(Nnme un homme qui embrasserait le parti de la guerre , ayant d'ayoir tiré yengeance d'un afiront public. Il me fallait une réparation I
-«- De quoi yônt se mêler les familles ! yos parens choisissaient bien leur moment !
— - Ils n'en font jamais d'autres. — Je m*étais couché yers le matin , suiyant mon habitude , moins heureux que le poète Villon qui n*ayait qu'un souci. J'en portais deux en croupe , et
sise
seofimM*
des plut noirs qu'on puisse imagiiier, une femme dont je ne Touhîs guère , et ntie mi* tresse qui ne me Tonlait pas.
-^ Dîtes-mot en passant quel était le souci du poète Villon 7
-^ Celui de savoir , madame^ ce que derenaient les vieilles lunes y et il le prëoecupait tellement qu*il en oublia le jour, ou il devait être pendu. — •■ Je venais de me réveiller dans le paroxisme de l'amour qui est, comme l'a très-bien observé Fontenello , le plus matinal de nos «entimens, quiaiid mon domestique m'apporta une lettre dont le timbre me fit craindre do nouvelles sommations paternelles. Jugez de ma surprise et de mon plaisir quand je m'aperçus qu'elle venait du direeteor d'une troupe de comédiens qui exploitait ma province , et qu'il n'y était question que ^ Lucrèce. La clôture d'un tbéàtre de Paris lui fournissait l'occasion de se recruter de quelque sujet précieux, capable de faire fureur dans une petite ville , et mon goût connu pour le spectacle lui aVait fait supposer que je pourrais lui serf ir d'intermédiaire auprès de la magicienne qui avait tourné pendant six mois tant d'excellentes cervelles. C'était Lucrèce qu'appe-
LUCBÈCK IT JKAKNKTTK. 3S7
laient tous les vœux d'an peuple idolâtre du talent et de Ja beauté. C'était sur moi qu'on se reposait des «oins de cette heureuse ambassade! folles joies de la jeunesse ! Mon premier prix de rhétorique m'avait moins enorgueilli. On m'aurait annoncé la couronne du Tasse au Capitole, pu l'amaranthe aux Jeux floraux^ sans me distraire de mon ravissement. Cependant j'avais concouru.
Je ne vous la^isserai pas à deviner la première pensée qui m'occupa. Vous ne vous en aviseriez jamais. «Ma foi, dis-je en m'habillaut à la hâte, » je ne sais pas pourquoi je. ne me marierais » pas. Une bonne dot en écus sonnans n'est Il pas à dédaigner dans l'état de délabrement 9 où la bouillotte a mis mes affaires, et la )» plupart des moralistes disent d'ailleurs qu*il » n'y a riçn de si doux que l'union de deux » âmes bien assorties. Je renoncerai f comme M la raison l'exige , aux plaisirs tumultueux M . d'une vie dissipée , maU l'éclat que ceci ne » peut manquer de produire suffit de reste à » l'ambition d'un jeune homme favorablement » traité des femmes , et qui n'a pas mal em- M ployé ses belles années. Lucrèce aura du » chagrin , sans doute , il le Caut bien ! EV^r
288 SQUTBIlIftS.
Il en aura beauooUp ! Je m^arrangerat même
1» pour qu'elle fasse manqucnr deux Mk le
» spectacle par indisposition , hiais elle se
» eonsolèra , j*en suis sAr, car il n'y en a pas
1» une qui ne se console. Le principal , c'est
I» qu'elle né Se cohîBôlë paS aVènt la cërénibnie.
y» Gela nuirait à Veffiftt. le me mari e^àri iont en
* arrivant, n
•— Prenez garde , Maxime. Je comprends i merreille que le succès de cette combinaison aurait sauTë les intérêts de votre vanité ; mais TOUS ne m'aviez pas dit encore que vos affaires fussent aussi avancées auprès de Lucrèce?
— Yons comptez donc pour rien le chemin qu'elles viennent de faire ! avez-tous la l'Œdipe de Ballnnche ? Nlavez-vous jamais vu éelni d'Ingres ? c'est tout un. Eh Irien , madame, l'ëmgime était devinée! J'avais pénétré le Sphynx. fille m'était connue , la phrase talismaniqne; elles m'appartenaient, les paroles fées qui devaient dissoudre le charme ! Un engagement superbe et une place dans ma chaise de poste I II n'y a point de Lucrèce qui résiste à cela !
• •— O fatalité de nos débiles vertus I Cette
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rigodreaie bërofne , si habile à joaer toas les rôlet , ne peat soatenîr jusqu'au bout ce* loi d« la ehaste Romaine dont elle portait le nom !
— Elle le soutint de son mieux , Baronne , à deux légères circonstances près , la résistance «t le snlcide.
— > J'entends ; et j'assiste en imagination aux pompes de votre arriTëe triomphale !
— * Vous allée trop Tito, Nous voyagions fort lentement. Lucrèce avait toutes les qualités que TOUS pourries désirer dans la figure fantastique d'une amoureuse de roman. Elle idolâtrait les beautés de la nature, et ne trouvait jamais trop long le temps passé h les contempler. Nous nous arfétÂmes à Brie-Corote-Robert.
-^ Les beautés de la nature à Brie-Comte- Robert! Où l'enthousiasme va-t-il se nicher?
— Nous ne faisions que partir, et il faut Tavoir éprouvé pour savoir combien la nature a de charmes pendant vingt-quatre heures^ quand on voyage avec sa maîtresse. A Nangis, nouvelle station. Cette allée solitaire de vieux arbres , qui eiroule autour de ses fossés , ferait envie aux jardins d'Armide. Et puis le clair de lune a qaelque chose de si suave et de si velouté , a
260 sooTEnns.
Nangis! Si on peignait un jour cedair de lune, comme je Tai senti, comme je Tai goûte ^ quand ses rayons d*un pâle azur pleuvaient à Vmrera le feuillage naissant sur les plis de son voile , Tenveloppaient de leur clarté limpide , et me découvraient en elle mille beautés que je n'avais pas encore aperçues, je vous proteste qu'on ne voudrait plus de Claude Lorrain. Il faudrait plaindre le cœur insensible qui ne palpite paa d'une tendre émotion , a la vue de ces plaînea délicieuses de Nogent que la Seine embrasse d*une ceinture argentée j sur laquelle tous les astres du ciel sèment des feux etinoelans. Tout cela n*est jamais si ravissant que lorsqu'on es4 deux à le voir ! — Quant aux promenades poétiques de la moderne Troje, elles sont presque aussi classiques dans la mémoire des voyageurs que les bosquets des rives du Simoû , où il n*est pas sufiBsamment démontré qu*il y eût des bosquets.
— Jduse, suspends ton vol ! je ne croyais pas au train dont nous marchions , que nous au* *rions le bonheur de gagner si tôt le département de TAube ! Votre Pégase doit avoir besoin de s'y reposer !
— Vos pressentimens ne vous ont que trop
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Ueif a^eiiie* Noas étions à Ttoyen le quator- Kiène jour, et le temps conimeiiçait à nous presser estant qae rons, mais il n'y eut pas moyen d'en partir. Lucrèce était tourmentée d'une fièvre ardente , et le médecin que je fus obligé de mander, reconnut d'un coup d'œil qu'elle était liors d'état de continuer le Toyage. La pauvre fille avait la petite-rérole.
— Vous me faîtes trembler , Maxime. Votre ^éknon tous cmpoKe , et nous marchons tout droite un dénouement tragique!
— Rassurez-vous , madame , nous marchons tout droit à un dénouement assez bouffon. Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne l'abandonnai pas pendant le danger; mais mes affiiirea m'appelaient , mes parens se mouraient d'inquiétude , et les intérêts de Lucrèce euxmêmes exigeaient que j'allasse expliquer son retard. Le médecin ne m'avait laissé aucune inquiétude sur les suites de cet accident , et j'avais payé ses soins en raison du succès qu'il me iaisait espérer. J'arrivai donc seul au but du voyage , mais le bruit de mon expédition m'y avait précédé, et je regardais l'accueil qu'il allait me procurer comme une épreuve embarrassante pour ma modestie. Elle en fut quitte
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à meilleur marche qoe je m pensais. L'eqvil des provinces est soupçonneux quand â itel pas dénigrant. Accessible à toutes les prérentions fâcheuses , il se cuirasse conti^e Fadinira» Uon f il se fortifie de suspensions i de restrictions et de réticences centre VinYasion des nouvelles gloires. La renommée n'y a de cours que lorsque ses lettres patentes ontëtéeipëdiées aux bonnes villes sous )a bande d'un journal accrédité, et les journaui^ de Tan de grâce 1804 ne disaient mot des actriees des petits théâtres. La liste civile des princesses dramatiques de ce temps-là était beaucoup trop ei^iguê pour leur permettre d'entretenir è grands frais une meute d'historiographes^ L'époque n'était pas arrirée Q^ leurs faits et gestes devaient être iouKiatriculés tous les aoirs dans des chroniques officieuses, con^me ceux de r£mpereur de la Chine. — On ne m'accueillit par conséquent que d'an certain : Nous verr^n$ bien^ fort sec, et accompagné d'un certain hochement de tète fort dubitatif. — Nous verrons bien, madame, eptendez'vous? On ne vit que trop tôt | héias , ce que vous ailes voir !
— Permettez-moi de vous épargner la douleur de rouvrir de vos mains une Measnre qui
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Soigne eocorf). N'esMl pas vrai que I^norèceétail UQ pou change ?
— Un peu changée, madame I ab! jereooDnaît i ces tendres ménagemens la compassion d*aii cœur de femme ! Un peu cfiiaiigée I grand Dieu ! elle était à faire peur !
^~ DépIor{il)le témoigqnge de l'instabilité dçs choses huin^iues ( Toilà p<^rtaut des tours de la petite-Térole !
— Il n'y eut qu'ui^ cri siir s<w compte, et ce fut un cri d'épowante! non, qqn ! jaipajs la nan ture n'a humilié d'un retour plus perÇde li^ vanité d'une jeune fille !....
— Et la suffisance d'uq jeune fs^t,,.,
— J'allais vous épargner ^ madame ,1a peine de Fapostile ; car , da.ns la circonstance où je ma troiiy^i^ , il ne pouvf^it me rester d'autre orgueil que celui d'une hu^nble et repeptante résîgnatiop^ Toutefois , mes espérauçies w? rattachaient en secret à l'effet infaillible de son talent. « Il faudra bien qu'ils l'admirent , m'écriais-jç ayee fierté , et leur ivresse me vengera d'eu^ f et de 1^ destinée contraire. » — Je ne soupirais qu'après le jour du début. L'affiche enfin l'annonça ; l'affluence fut énorme , et , pour uj3 rien cacher, (e public paraissait assez
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bien disposé. J'allais, je Terni»; je ne me i pas d'impatience. J'ayais compté une a une les mesures d'une ouverture qui ne finissait pas , quand la toîle se leva. Là pièce commençait tout juste par un morceau de Lucrèce. douleur! — les rigueurs que la petite^-véroîe avait exercées sur son épiderme n'étaient rien auprès de celles dont elle avait affligé son larynx. La malheureuse avait perdu deux notes , et ce qu'elle conservait de sa voix de sirène aurait eloué l'aumône de la charité dans la main de l'auditeur le plus^ bénévole d'une chanteuse de place.
— On n'a jamais rien entendu de pareil !
— C'est ce que tout le monde disait. Après deux désappointemens aussi contrarians , jV sais à peînç entrevoir un dernrer moyen de salut dans les ressources incoihpnrabfes de son jeu , comme un homme qui va se noyer , et qui se retient d^ane main désespërce aux faibles roseaux du rivage ; et Dieu sait si je fus bien avisé d'y coiTiptcr médiocrement ! Soit que l'impertinence du public eût paralysé ses moyens ( style de théâtre s'il eu fut jamai.^ ) soit que la petite-vérole ait aussi quelques influences psychologiques jusqu'à ce jour méconnues des sa-
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vans , Lnerèoe dit la comédie joale oomnie si elle la chantait. Tons ces petits riens dëUcieax qae son TÎsage céleste avait fait; valoir tant de fois , étaient devenus communs et maussades snjr la physionomie d'un^ laide. Ces subtiles finesses de détails, ces traits exquis de naturel et de sentiment , où se pâmaient à Paris l'orchestre et la galerie^ passèrent pour gauches dans leur naïveté , et pour maniérés dans leur délicatesse. £nfin, le mécontentement desspeo* tateiirs se manifesta par une explosion si bruyante que la salle menaçait de crouler au bruit des sifflets , quand le directeur aux abois vint 9 tout tremblant , promettre une nouvelle débutante à son turbulent auditoire. Lucrèce s*évanouit , et je mesauvai fort à propos , car si je m'étais trouvé à ses côtés quand elle reprit connaissance , elle m'aurait certainement arra* cho les yeux.
— Vous m'avez attendrie sur le sort de cette pauvre créature l je voudrais la savoir établie en boiylieu.
< — Vous n'avez qu'à parler, madame ^ et je la, Jorai an besoin, comme Uippolyte Giaironj président du conseil d'un Margrave ; mais , fiction à part, je vais combler vos vœux en deux nwts*
Î66 sottinfM»
8a mërateftlare fat pcmr ellfif une mmrœ hié* liiijsaUe de prospérités. ËllerevintàParis, où vin de 861 amans les plus rebutés , hointile de peu d^esprit à oe que rblstoîre tkpp^ttt, mais doaë se^ 1cm toute apparence d'une puintasitice inéroyable de fiiémoire, se crut trop beureux dé la retroater telle qu'elle était , c^est-àMlîte , aux ebange-^ mens prèd qui s'étaient opérés en elle depuis Brie-fiomte^Kobert jusqu'à ïforfes inclusirement. Il lui offrit son oœur et sa raain qn'elle se garda bien de refuser ; les rof âges l'avaient trop formée pour cela ; et eomme Fépouseur était ati de eeé beatit caractère^ qiii ne font pas les dbûises k' âetiA ^ dît nitns Aprè^ il la kissà ▼euve et douairière avee cinquante niillb livres de rente. Elle tient aajeurd'bul grande maison, grand train de gens et de cheVaûx j table ou* verte et bureau d'esprit
— Je respire , et j'en avais besoin après de si rudes catastrophes !
— Vous voyez que j'ai seul à réclamer maiih tenant les sympathies de votre sensibilité , et vous aurez asset à faire. Lucrèce était partie sans me permettre de la revoir , et je lai sa» plus de gré de ce procédé que mes lettres ne lui en témoignèrent de regrets. Elle me laissait
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cepeMtffrt « '^HeKtdtit lêyôWi àë la ûMiiati et 'des hiàHrtii qholKéU /ei^Jë^^dïis iëpotiàB qiïW ti^tkf^it Jwrs ëtë ttitp Bë flétri* Vo^wl^* piirta|(éK fie ^ày^ et^Mtniii ^ïéi é6\6tikei éti parlëi^nît , comme s^exprimaienf itV irfidèDfl , et 81 ma modeste Athèhés avait eu iiii'tiëi'a^ique, yordB devinôï ûé queUricm les pdtîtj ènfh'ns auraient barbôuTIl^ se^r tntifsiUles. ' '
Mon àrrîTëë danVIëi salons né Àinncf^ait jaitiais d'etcfter nti petit murmure qui nVvaîC rieii de Méte , bien au contraire , mais qifi me paraissait inônemeftt désobligeant. JTattlrais à la vëritë dans les promenades les regards des joYièiB femmes , et beaucoup plus que je hWais fait par le passe i mais j'avais beaii donner k leur ' curiosité îèy interprëtafiôns les plus favoràties , je n*eû étais pas autrement flatte. J'allais f dremeni k là comédie^ et senlôment quand nh spectacle qui attirait la foule me laissait l'espoir de me soustraire à mon effirayante popuTarîté de logés et d'avant- scènes. Un peu aguerri cependant oontre les inconvëniens des grandes réputations , je me carrais un jour avec dignité sur lé premier bduc de la galerie, au cinquième acte d'une tragédie nouvelle dont l'auteur venait de détrôner Racine dans deut
2DD SO0TK!lli9.
OU troi» fenilletonf • Je ne fiais ingënuiaent sur ce nouTeaa genre de icandale poar me &ire oublier tout-à-fatt , quand je remarqoai subitement que la confidente profitait du loisir d'nne inatile et mortelle tirade que débitait le jeune premier 9 pour chuchotter à Toreille de la princesse un à parte malicieux qui n*ayait yrai* semblablement aucun rapport direct à la pièce, et qui n'i^tait pas fait pour le public. Mon cœur se serra » et une sueur froide inonda mon front y car je croyais lire bien distinctement sur les lèvres insolentes de la duègne maudite rhîstoire de Lucrèce et la mienne. En effet , Tœil de la princesse décrivit lentement une longue parabole qui embrassa presque tout rhémicf cle de la salle , et qui fiait par s'arrêter intrépidement sur moi comme le regard du basalic. Au même instant , les deux m^res .furent saisies d'un accès de gaieté si expansif et si étourdissant , que le drame qui était parvenu à l'endroit le plus pathétique ne fit plus que se traîner , en chancelant jusqu'au dénouement , a travers les éclats de rire. Je profitai heureusement de la confusion universelle que produisait cette péripétie inattendue pour gagner le corridor , Tescalier ^ le vestibule
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et I« 1*09. Quand JQ fas dehors i ma pai* trine sa dilata ocmme eeile d*un homme qai ëobappe a ua roaura» réye : je fais rœu , m'ëcriai-je de toute la force de mes poumons , de ne jamais remetM^ les pieds dans œ tnpU" dium de saltimbanques , dussë-je être rëdiiil h . passer désormais toutes mes soirées au thrfAtre des marionnettes ! — Tu n'es rdellement pas trop dégoûté , interrompit un de mes amis qui s'empara brusquement de mon bras^ il est neuf heures précises , etj*y allais. — Où allais-tu? — De quoi parlais-tu? J*allais apx célèbres marionnettes de maître Siméon Balland de Win* tertour y le plus habile et le plus ingénieux des nombreux héritiers de Brioché. Qui n'a pas va les. marionnettes de maitre Siméon n'a rien tu, et n!<l rien tu surtout qui n'a pasf vu Jeannette I . Il n'y a que les Suisses pour être si adroits en mécaniques , et il n*y a que Ijes fiUes des treise cantons pour être aussi jolies I C'est le rendes- TOUS de la meilleure compagnie en bambins ^ en bonnes appétissantes , et en fringantes feitimes de chambre , une excellente soeiété ! ... — Pourquoi pas ? répondis- je en riant ! aussi bien le spectacle est détestable , et les actrices... -* Feraient reculer une compagnie de pandours ,
17& 8«lltKl»ft9 -
repfit' mon' ëtdnrdi; On b'étl ëj^lasttt'dd'plas laidet'depiiiêA. "— tt n'iitfét^Ottii^C'pAr (ijontitti'séralîûii. ifle ll$ tsoMpf^s-^ J6 «Mp^fti , et f Àllaî aiuEDMrîdiffieftés^* ^ '
Ce n'est' pusaupeès dû vowé , MaidhMt , qâe j'eèMiertoi de iM jtiitifiè^ de «A6n penchant puéril ponr {^oliehinelle< Je me ftcnnriehâ qae voos Fàt^z aQtl'ef<ntf pMitagë ^ et qu'iin êeémo-* roen» le« pltfs èo«it et les plus erné^s de idà Vie 9 odèi db je irtftts vîs pour vous aimer > me fut aècordé par le bîtai*re destin , aU thëAtre des Fàntoceini. Je ne me cloutais guère aldrs , qne je n'étais moî-méme dans tôs mains qu'iiu pantili nn peu plus industrtetisemeint orgaisé , dont le fiel... •
i— ReppéfArt j pour IHëii , lé fil de Vos aventurés ) sans nié Aii're' jouer un rôle dépUbé dans tOs intrigue» de marionnetteé où je n'ai qne faire, et permettez^moi de jonfrpoisibleraent du bonheur de Éi'être dérobée à prdpos au funeste ascendant de Votre étoile t
— M'y voilà , Madame. -^ C'est que lès marionnettes de maître Siméon n'étaient pas des marionnettes vulgaires ! C'est que son pofttdhinelle était le Talma de tous les polichin^leS passés , présens et futurs ! Quel aplomb im-
LUCIktCt CT JBA5lfKTn. ^71
pertorbable ! quelle merTcilleuse entente dé là scène ! qu'elle vérité titRre , et cependant quelle peffection académîqae de' poses et de déclaïAAtions 1 qu'elle énergie de débit t qu'elle magie de diction .' qtKef jeu surprenant de physionomie ? et dans tout cela , quelle prd* fonde intelligence du cœur humain ! Remarquez bien , madame, que je ne parle ici que du polichinelle de maître Siméon ; car tous les polichinelles que j'dl tus depuis étaient de bots. Celui-là seul avait une âme. — Cependant^ le croiriei'Tous ? au bout de quelques joui^ , car je ne manquais pas une représentation , je deyinS moins exact à ma place accoutumée, A peiné Jeannette avait prêté à la femme ou A la iualtresàe du héros le charme de son débit tin peu monotone , mais naturel , expressif et mélodieux , je venais la rejoindre au bureau, oà le directeur l'avait placée comme ces Crafiquans rosés qui mettent à l'étalage les richesses du magasin. Immobile contre un des pilleri^ portatifs de l'architecture en toîlé peinte, je l'admirais sans me lasser jamais, accueillant lés chalans avec un irrésistible sourire , et distribuant les billets ou recevant les coupons, d'une main plus blanche , plus agile et plus gracieuse
S7S SOUTIRIRS.
que celle de la jolie changeuse israëlite de la |i;alerie jde Foi. J*y passais les heures trop vite écoulées. J'y aurais passé les jours et surtout les nuits. Il eût été tout simple de me prendre dana cette posture pour Tiospecteur à la recette , et je ne serais pas étonné que de bonnes genS| qui avaient entendu parler favorablement de mes talens dramatiques^ se fussent imaginé en passant que je n'étais si assidu à cette place que pour y régler mes droits d'auteur. '
— Je tremble de vous dire ce que j'imagine, moi ; vous me rappelez, Maxime, ce prince des contes orientaux qui avait dédaigné les bonnes grâces de la reine des Péris , et dont elle se vengea en le rendant passionnément amoureux d'une oie de sa basse-cour, qui cherchait fortune en domino rose , comme une oie évaporée qu'elle était, le long des pièces d'eau du palais* J'ai bien voulu vous faire grâce au théâtre de la rue Saint-Martin, mais je vous préviens qu'avec toute la bonne volonté possible , je suis incapable de vous pardonner une extravagance pour la commère de Polichinelle.
— C'est que vous ne l'avez pas vue, Baronne!
Je croyais n'avoir rien épargné pour relever sa modeste condition, par l'illustration du grand
LUCifcCB BT JKAIIIIBTTB. S7S
acteur ou de l'aotoniate miraculenx dont elle laiTaiC la fortune ; il y arait dans cet arrangement un certain art de composition sur lequel je comptais pour me justifier ; mais TOUS êtes inexorable , parce que tous savez que je ne suis pas peintre de portraits , et que tous me défiez secrètement dans votre pro« fonde malice de tous intéresser aux attraits de Jeannette. Oh! si je pouvais vous la montrer, droite , menue et souple comme un roseau; la peau un tantet bise, mais nuée de fraîches couleurs ; le nez fin comme une alène, droit , classique, presque diTin, comme celui d'jane statue . grecque , et terminé par un petit méplat riant et capricieux ••• comme le vâtre ; la bouche plus vermeille que la grenade ; les dents resplendissantes d'un émail plus diaphane et plus poli que l'albâtre ! Si je savais des paroles pour représenter ses longs yeux taillés en amandes, aux prunelles d'un bleu d'indigo, ses longs cils , doux comme la soie et brillans comme l'acier bruni , ses longs sourcils ubirs , tracés en arc sur un front lisse et harmonieux avec la précision du pinceau , et cependant si voluptueus,ement mobiles quand ils daignaient exprimer le plaisir et l'amour ! — S'il m'était permis
de YQusflécoavrir, ayecleur chaussure poquette de jolis bas blancs à coins roçes, ses jambes toutes niif^onnes dont le ciseau magique de David aurait déyotement respecté la galbe préoieuX| et auxquelles s'attachaient deux pieds qui auraient fait mourir d'iin jaloux dépit U pripçfîçse de la Chine ! — £t quand j*j pense , cela n'ét^iit pas difficile y car son jupon vert jà li^ei'é pacarat était extraordinaireraent co9rt« -rr si Vous Ta-* TÎez Tue enfin , Ç9ipn}e je Ip dédirais (put à Fheure, dans |'aj)pareii sii^plpet s^^ui^antde son délicieux ajustef^çnt helvétique, yqusq'hu* rie^ pas eu le courage de piç blâmer^ et mon çxtrayapançe ç\k^T}gfr^ï^ d^ P.QW.
r- Je veu|[ çr<j>ir^ ^ toutes cps meryei{lefl;iuais je suis décidée , AJ^^ime , a ne pap sortir, de la. Votre Jeannette fût-elle Vénus et mieux encore , c'était la commère dç PoliohiueUe et vous me faites pitié !
— C'était , hélas, c/upapae yqj^p dite», h commère de Policbine)ijB. Le vulgaire du moins ne lui connaissait pas alors d'ailliances plus rç|evées. Je tous sauverai donc rpnnvii de i^ç9 orageuses tribulations, je ne vous dirai ni mes regards passionnés fixés sur elle par unç puissance invincible qui tenait de la fascination , ni qies
LUCRÈCE ET »\IIIIETTE. 278
soupirs de flamme incessamment exhales vers la lanquette où elle recevait Targent et les bom* *mages des curieux, ni mes lettres frénétiques où j'enchérissais sur les hyperboles encore imparfaitement naturalisées chez nous des romanciers allemands.
— Vous écriviez à Jeannette ! . • .
— £n prose et en vers, et je vous affirme i|u'elle lisait assez couramment. Cependant, je faisais depuis huit jours des frais de sentiment en puce perte, et mon intrigue était si péniblement cousue, mon action traînait si nonchalamment en longueur, qu'on l'aurait justement sifflée au théâtre de Polichinelle. — Tout à coup l'affiche indiqua la représentation de clôture, la dernière, la véritable clôture, la clôture sans appel et sans rémission. C'était l'instant ou jamais de songer au dénouement, je résolus de le brusquer. J'avais, loin de la maison paternelle, un petit appartement clandestin, fort galamment décoré, dont je m'étais pourvu dans un esprit de prévoyance, pour donner libre carrière à des méditations mélancoliques et solitaires qui ont toujours fait mes délices, pour revenir de temps en temps à loisir sur mes études trop négligées , peut être
276 80IITSNIB9.
aussi pour quelques occasions imprévues qui se présentent quelquefois par hasard dans la vie d'un jeune homme chargé d'affaires. J'étais bien persuadé que ce domicile auxiliaire n'était connu que de moi, et de cinq ou six personnes tout au plus qui étaient particulièrement intéressées à me garder le secret. Je Tavais soigneusement désigné à Jeannette au postscript um de tous mes billets-doux. Le postscript um et la partie positive des correspondances amoureuses, c'est là qu'on traite les intérêts matériels d'une grande passion. Aussi aije rencontré des femmes qui n'en lisent pas autre chose.
Comme je n'avais pas reçu de Jeannette des marques prononcées d'indifférence, et que je croyais discerner au contraire quelques témoignages d'une tendre condescendance à mes vœux; dans les prunelles indigo dont j'ai en l'honneur de vous parler, toutes les fois qu'elle vouloit bien tourner sur moi leur disque éblouissant je passais ordinairement à l'attendre et à l'espérer dans ma retraite philosophique tout le temps que je ne passais pas à la supplier d'y venir. Le lendemain de la clôture ( je savais qu'elle devait partir le soir), je révais aux
LUCRtCB BT JBAHlfETTI. 277
moyens de l'y amener le jour même, avant que la diligence me la ravit pour jamais , et je commençais à entrevoir qu'il faudrait recourir sans doute pour y parvenir à des procédés, plus ou moins impérieux qui lui laissassent tout entiers les honneurs de la résistance , puisqu'elle était décidément formaliste. J'avais en conséquence formé dix projets plus étourdis les uns que les autres sans m'arrêter à aucun , quand j'entendis la clé de ma porte rouler doucement dans la serrure. La porte s'ouvrit , et Jeannette parut plus belle que jamais , belle d'émotions , de crainte et d'amour ! mais si troublée que ses jambes défaillirent à l'instant où je m'élançai au-devant d'elle pour la recevoir ; je le supposai du moins , car elle tomba dans mes bras» rïous restâmes quelque temps muets ; — combien de temps, je ne saurais vous le dire au juste. — Ces moments-là sont très*difficiles à mesurer. Enfin elle se remit peu-à-peu , rétablit un léger désordre de sa toilette , que mon empres* sèment ne m'avait pas permis de ménager beaucoup, en l'assistant à l'imprévue dans une crise si nouvelle pour son innocence et pour sa timidité , et pris un fauteuil auprès de moi. Depuis qu'elle était dans ma cbambre ,
278 BOUTINIRS.
la paavre fille ne s'était pas encore assise. Je prenais plaisir à la regarder , comme on regarde la femme qu'on aime , la première fois qu'on a quelque bonne raison de croire qu'on en est aimé. 11 n'y a pas de temps à perdre.
Quel fut ni on étonnement quand son visage , sur lequel je pensais trouver la même exprès*sion y vint à se composer graduellement dans je ne sais quel recueillement mystérieux , jusqu'à parvenir au plus imposant caractère de solennité. Je crus d'abord qu'elle méditait un rôle pour une scène plus éminènte que celle sur laquelle on lui avait appris à exercer ses talents, et il en était bien quelque chose. Je voulus m'emparer de sa main avec la liberté familière que me permettait une rencontre aussi favorable aux développmens de la plus parfaite intimité; mais elle me maintint à ma place d'un geste grave et doux à la fois , et elle prit enfin la parole dans des termes que je rapporterais volontiers, si je n'avais peur que vous n'eussiez déjà trouvé cette histoire trop longue.
— Je ne suis pas fâchée de me faire une idée du degré de dignité auquel peuvent s'élever en pareille circonstance les moyens oratoires de la commère de Polichinelle.
LUCRÈCE BT JIAHIflTTB. 279
— « Je ne chercherai point à excuser , mon- * siear, dit Jeannette, la démarche qui m'a mise » en quelque sorte à la discrétion de votre dé- » licatesse et de votre vertu. L'estime que m'ont » inspirée pour vous votre langage , vos let- » très, et la réputation de vos nobles sentimens, » peut seule la justifier à mes propres yeux. » J'avais besoin depuis long-temps d'épancher M mon triste cœur dans un cœur généreux , et » je n'ai pas été maîtresse de résister à la coiin fiance que j'ai placée dans le vôtre, du pie- » mier jour où je vous ai vu. Si je me suis » trompée dans mes espérances , le sang d'où » je sors me donnera heureusement assez de » force pour que je n'hésite plus à me sou- » mettre aux rigueurs de l'infortune qui me I» poursuit. 1» — Je tressaillis de. surprise et d'impatience , mais je n'interrompis point Jeannette.
— Et vous fites à merveille, Maxime! Ceci promet, si je ne me trompe, des révélations d'un genre tout^^à- fait nouveau.
— Elle continua. — u Je ne suis point , mon* X sieur , l'obscure et misérable créature que 1» ma condition actuelle semble annoncer. Vous » pouvez avoir entendu parler du brave comte
280 80UTERIH8.
» de C..., officier supérieur des Cent Suisses,
» assassiné en défendant la demeure de vos rois
» dans la fatale journée du 10 août 17M. Je
» suis sa fille unique , et le dernier rejeton de
» son illustre famiUe. Mon père , atteint de six
» mortelles , blessures parvint à gpagpaer notre
)* maison dans la rue Saint-Florentin , qui est
n peu éloignée du château. Je n'avais que six
n ans alors , et il me reste une idée Inen vague
n de cet horrible événement. Il eut à peine le
» temps et la force de demander à me voir , et
» de me confier , baignée de ses larmes et de
n son sang , aux soins d*un valet de chambre
A dont il croyait la fidélité à toute épreuve ,
» car je n'avais plus de mère. Quelques minu-
» tes après , il avait cessé de vivre. — Permet-
n tez-moi d'achever , Monsieur , car je n'ai pas
n tout dit. La fortune de mes parens, qui était
n toute réalisée en France , ne pouvait écbap-
n per à la confiscation. Les faibles ressources
n que produisirent Targent comptant et les bi-
n joux démon père furent bientôt épuisées. Ce
» fut alors que Siméon Balland ( c'est le nom du
» valet de chambre ) se trouva réduit à repren-
» dre , pour exister , l'ignoble profession qu'il
» avait pratiquée dans sa première jeunesse, et
LVCRÈCB BT JBAIIIIITTI. 201
à me donner un honteux emploi dans son spectacle, pour se payer des frais djs mon entretien. Enfant , je subis cette nécessité sans juger de sa bassesse et sans apprécier ses conséquences. Arrivé à l'âge de penser, je m'y soumis sans me plaindre , parce que je n'y Toyais point de remède. Cependant je connaissais ma naissance dont les titres ne sont pas détruits. Je savais qu'ils étaient déposés à Langres dans des mains que je crois sûres , et dont j'espère les retirer sans difficulté ; mais j'avais eu le bonheur de me faire une résolution conforme à la crqelle extrémité où j'étais réduite , et je ne m'en serais peut-être jamais départie , si mon indigne tyran , devenu veuf il y a deux ans ne poussait aujourd'hui mon courage aux derniers excès du désespoir , en m'imposant l'affreuse obligation d'accepter sa main et son nom. — Vous frémisses , Monsieur , et je sens que je suis comprise. — Vous ne vous étonnerez donc pas de m'entendre jurer que rien ne peut me décider à reprendre jamais une chaîne que je déteste , et si vous m'aimes comme vous l'avez protesté tant de fois en termes si éloquents , le moment est venu
283 80V Tmiu.
» de tenir les serments que vous m'ayez bits ! » Éponse , esclave on pupille , je tous remets » le sort de ma vie , et je vous abandonne ma n destinée ainsi que mon cœur ! »
En achevant ces paroles , elle fit un mouvement pour tomber à mes genoux ; mais j'étais déjà aux siens.
— Brave Maxime î je vous vois dans la position de Don Quichotte quand il entreprit de ravir Tinfante Mélisandrc aux poursuites du farouche Harsile. Malheur aux marionnettes !
— Mademoiselle , m'écriai-je , dans la posi* tion respectueuse qui convenait désormais à mes rapports avec elle , comptez que vous ne serez pas trompée dans la flatteuse espérance que vous avez fondée sur mon caractère et sur mes principes. Les droits que j'ai sur ce modeste appartement sont, grâce au ciel , un mystère pour la ville entière , et je me crois assuré qu'il vous soustraira aisément aux recherches de vos persécuteurs. A compter de ce jour vous pouvez le regarder comme le vôtre ; je ne m'y présenterai moi-même qu'avec votre consentement, et si je ne réussis pas à le rendre digne de vous , je suis au moins garant qu'il ne vous y manquera rien de ce qui peut aider une femme
LVC&t CE ET JEANNETTE. 283
jeune et sensible à supporter patiemment la solitude , pendant que je m'occuperai avec un zèle infatigable à tous faire rendre vos droits et votre liberté.
— Je serais curieuse , mon ami , de savoir si TOUS lui donnâtes des femmes?
— Je remplis en tout point , Madame, les devoirs que me prescrivait une bospitaKté conciencieuse. — Je vous avouerai qu'en y réfléchissant, je fus passablement embarrassé de cette affaire que je ne m'attendais pas à voir tourner au sérieux. Je n'avais pas pensé un moment à épouser Jeannette , et c'était peutêtre le seul moyen de dénouer l'intrigue , depuis qu'elle s'était compliquée , en dépit ' de moi , d*une apparence de séduction et de rapt. Il faut que je sois bien disgracié de la Providence , dis-je d'abord , moi qui ai toujours eu la noblesse en guîgnon , pour m'ètre engagé à corps perdu dans une parentèle aristocratique, en choisissant ma maîtresse aux marionnettes. Qui diable aurait jamais pensé que le patriciat eût passé par-là? Puisque Jeannette est comtesse , je vous demande à qui on osera maintenant se fier ? — D'un autre côte , je venais de reconnaître en Jeannette des qualités de^ plus
S84 'iBOUYBKIRS.
d'une espèce qai m'en rendaient pins amoureux que jamais. Ses beaux sentimens qui se ressentaient menreilleusement de sa naissance m'avaient pénétré aussi d'une profonde admiration; et j'étais d'ailleurs engagé par l'honneur, règle suprême de la conduite d*un homme bien né. Je craignais peu qu'on pénétrât le secret de sa retraite , où elle pouvait tout au plus y comme je vous l'ai dit , recevoir par hasard la visite de quelques femmes d'assez bonne compagnie, naturellement fort compatissantes pour les peines de l'amour. C'étaient des cœurs éprouvés. Je me livrai donc sans réserve , suivant mon usage , à l'ivresse du bonheur présent, sans trop m'inquiéter de l'avenir , et le matin du cinquième jour je venais sans défiance m'in former du sommeil de Jeannette , quand je trouvai la porte ouverte et une femme de chambre gémissante, qui pleurait sur sa belle maîtresse , brutalement enlevée par les estafiers de la police.
— Je m'y attendais. Les Mores étaient en campagne , et Marsile avait dépisté Mélisandre.
— Ajoutez, s'il vous plait, Baronne, qu'il venait de dépister Galiféros. Un commissaire du
LUCRÈCE ET JBANIfSTTS. S8S
quartier qui traquait le ravisseur , et qui s'était flatté avec assez de vraisemblance, de le prendre au gite , me requit poliment de me rendre ehez monsieur le maire , juge souverain de toutes les afiaires de police occulte qui intéressent l'honneur des familles , l'inviolabilité des comédiennes de province , et le bon ordre moral des marionnettes. Le maire de ma bonne ville était alors an excellent et respectable vieillard dont
vous pouvez vous souvenir, M. le baron D ,
qui m'aimait d'une façon toute paternelle , jusque dans les égarements où m'entraînait souvent la fougue d'une jeunesse irréfléchie , me grondait tout haut dans l'occasion , me pardomiait tous bas en grondant, et se détournait de temps en temps dans sa plus grande colère contre mes folies pour rire sous cape de mes folies et de sa colère , car il joignait à une âme parfaitement tolérante un tour d'esprit aimable et un peu facétieux. Près de lui était assis le Vaucanson de Wintertour , l'honorable maître Siméon Balland , qui airait rétrogradé de vingt lieues sur son itinéraire pour venir demander justice ^ quand il s'était aperçu que sa jeune première , qui devait le rejoindre en diligence, manquait à l'appel de la troupe comique. Je fus ému ,
S86 fiODTBNI&S.
maû non troublé, parce que la pureté de mes intentions me rassurait , et qu'à part quelques détails de peu d'importance dans la matière, qui échappaient du reste essentiellement aux investigations municipales , je pouvais prendre le ciel à témoiji de mon innocence et m'enveloper de ma vertu. Je me sentais affermi d*aillear9 par la justice de la cause que je venais défendre. Ah, Madame! il est bien doux de plaider pour la beauté , l'innocence et le malheur !
u Quousque tandem^ Catilina. me dit d*abord
» M. leMaire — Mais craignant probablement
» que ce magnifique modèle de l'exorde brus- » que ne fût trop pompeux pour la circonstann ce , il se reprit aussitôt : — C'est donc vous , n continua-t-il d'un ton moins emphatique, mais » aussi gravement burlesque, u c'est vous, qui » au mépris des excellents principes que vous » avez reçus de Téducation, portez l'insubordi- » nation, le désordre et le déshonneur peut-être » . parmi les sujets nomades de ce galant homme N dont vos concitoyens ne conserveront le sou- » venir qu'avec délectation et reconnaissance ! » Il n*y a donc plus d'asile inviolable contre vos » déportements, puisque la pudeur ne peut pas » même y échapper dans la loge de Polichi-
LVCRftCS IT JlA!fRETTI. 287
n nelle ! Il est dilEcrle de prévoir d'après cela « jusqu'à qnels excès vous êtes capable-de vous n porter , et bieu vous en prend, soit dit entre n nous, de n'avoir pas vécu à temps pour I» souiller de pareilles profanations le collège )i des vestales et les fêtes de la bonne Déesse, » vous n'en auriez pas été quitte à si bon mar- » ché. Toutefois dans l'impossibilité où je me » trouve de vous morigéner -autrement, ce n que je laisse à faire en désespoir de cause au n temps et à l'expérience , «Flionfiête et pru- » -dent Simëon que voici, voulant bien reprenw dre l'objet litigieux, sans le soumettre à une n expertise que je n'aurais pas pu lui refuser , » pour en constater les détériorations , avaries •> et déchets, il nous reste à régler l'indemnité n dont vous lui êtes redevable, à raison de n frais de voyages et de relâches forcés depuis M que vous êtes en possession de r^actrice nén cessaire qui représente à elle seule tout le pern sonnel féminin de sa troupe. G*est à peu près à n une centaine de francs que cela monterait )» à son compte , et c'est sur cette réclan mation que j'attends de vous une répon- » se, en vous prévenant qu'il ne me pa- » rait pas possible de donner une meilleure
288 SOCYKIIIBS.
M toumare aux suites de votre escapade. »
Je ne m*étais pas déconcerté un seul moment , et pendant qu'on aurait pu me croire occupé à formuler , à part moi, quelque acte de résipiscence , je méditais l'incursion la plus audacieuse sur le terrain de l'ennemi.
« Non , Monsieur , » m'écriai-je aussitôt que Fallocution du respectable magistrat fut terminée , u je ne souscrirai point à l'indigne » concession qui m'est proposée ! mon' devoir n est d'éclairer votre justice sur les manœuvres » d'un grand coupable , et je me sens la force » de le remplir. C'est moi, Monsieur, qui viens » demander à mon tour au nom des mœurs » publiques dont votre autorité tutélaire est la » première sauvegarde , que Tinfortunée Jean- » nette soit remise entre mes mains , parce que » c'est à moi seul , comme son conseil et son » fondé de pouvoir, d'en répondre devant les » lois. »
— <( Oh ! oh! dit monsieur le maire, en voilà » bien d'une autre ! de pareilles procurations » et de pareilles cautions, nous n'en manque- » rions pas , si on les tenait pour valables en » justice ! »
Maître Siméon ne dit rien. 11 ^ippuya ses
LUCRÈCE ET JEAHIIETTE. S80
deax mains sur ses genoux , comme un homme qui a besoin d'assurer son^équilibre , et fixa sur moi des yeux ébahis.
(c II y a ici en effet, Monsieur, i> continuai- je sans me troubler , u des corps de délit qui im* • » pliquent le plus haut degré de criminalité , » furt inique de personne, détention arbitraire, n et supposition d'état ; et le grand coupable » que j'ai promis de tous désigner , c'est mai- » tre Siméon Balland de Wintertour , se disant » mécanicien. »
A ces mots , Siméon se releva de toute sa hauteur, croisa ses mains au-dessous de la ceinture et regarda mélancoliquement le plafond. Jamais je n'avais tu une physionomie qui portât si naïvement eihpreint le type caractéristique d'un bon homme.
« Continuez, » dit monsieur le maire.
J'avais assez profité de mes inutiles éttides pour posséder au moins quelques-uns des secrets du barreau , les apostrophes et les exclamations, les battologies de remplissage, les redondances^terbeuses, les gestes démantibulés et les haut-le-corps spasmodiques des avocats en crédit. Je débitai donc tout ce que m'avait raconté Jeannette avec de tels efOluves d'élo-
SOVVSIfIRS.
qaence que je me cras assaré dn gatn^ de mon procès , et qae je me s^atis ému d*un reste de pitié en lançant au mécanicien un coup-d'œil triomphateur. Il était retombé sur sa chaise avant ma péroraison , et les mains, appuyées sur les yeux en» signe de confusion^^ il semblait attendre en sanglotant que j'eusse fini de Tac-* câbler..
— Vengeance impitoyable I il pleurait amè-> rement I
— Il pleurait , Madame , il n'y arien deptas certain. Amèrement , c'est une autre question. Vous avez peut-être appris dans vos excellentes lectures que les glandes lacrymales et les mus-deszygomatiques appartiennent également an rire et au pleurer. Montaigne l'a remarqué quelque part.
— Je tcemlile maintenant qu'une si belle harangue n'ait pas répondu à vos espérances.
— Précisément comme leprenûei^pl aidoyer de Gcéron pour Milon . Siméon eut la parole à son tour , et sans déployer à mon exemple les ressources de la rhétorique , dont je présume qu'il a.Yait fait une étude fort superficielle : tt Tout ceci sevait bel et bon , dit-il gaiment à » monsieur le maire , s*il y avait un mot de
vrai dans Fhistoire qu'on Tient de rons débiter , mais ce sont des bourdes à faire pâmer de rire mes marionnettes. Je ne dis pas que Monsieur soit capable de mentir , bien loin de lài mais c'est que notre Jeannette est une pièce qui en baillerait à garder à de plus ' affinés qu'il ne parait être, sauf le respect que je lui dois. Vertudieu , quelle espiègle ! Oii ! c'est une charmante enfant , et qui aurait fait son chemin si je n'y avais mis ordre! La probité avant tout. Le fait est qu'elle est fille légitima de mou pauvre frère Jude Balland; quinv9urut'ily a dix. ans-au pays , sans me laisser d'autre héritage que- cette matoise. C'était deux ans après la malheureuse fin do monsieur le comte de C... dont nous étions tous les deux domestiques , ainsi que ma belle-sœur Marion, mère de ma nièee Jeannette, car il aimait notre famille , mais pas tout-àfoit au* point- do prendre la peine de faire nos enfants, d'autant mieux que cette bonne Marien,dont Dieu veuille avoir l'âme, était laide comme le péché , quoique bien digne femme au demeurant. Vous pouvez voir couramment toute la généalogie de l'histoire de Jeannette ) dans ces fameux ^ papiers de Langres que
299 souYKiiias.
» j'y ai repris avant-hier par prëcautioB. »
Le maire les étala sur son bureau, u Comment ces papiers se trouvaient-ils à » Langres, et par quel hasard sont-ils tombés » entre vos mains ? » r^ris-je plus modestement , car mes convictions s*ébranlaient de plus en plus à chacune de ses paroles.
« C*est tout simple, dit Balland. Je les y avais » expédiés pou^r le prochain mariage de Jean- » nette , et son futur me les a rendus , quand » il a vu qu'elle ne venait pas. Je me doutai n bien qu'ils me serviraient à quelque chose.»
— <t Ce n'est donc pas vous qui deviez l'é- » pouser !....»
. — «( Épouser ma nièce , Monsieur ! Le ciel » veuille m'en préserver ! Elle a trop d'esprit )> pour moi ; mais elle était sur le point de faire )> un superbe établissement, n
— « Un superbe établissement î >»
— «( Sans doute. Elle allait passer en secon- » des noces, car , afin que vous le sachiez , elle » est veuve de mon trompette qui était un joli » sujet ! elle était sur le point, comme je vous u le disais, d'épouser un artiste de la plus haute » volée, quijoignait sa troupe a la mienne.
» C'est une affaire d'or ; on n'a jamais vu per-
LUCRÈCE BT JIAIfKETTE. 293
i> sonne qui approchât de celui-Jlà pour le saut
» du cerceau , la danse aux paniers et la volti-
» ge ; un gaillard qui descendrait de la lung-
n frau sur un fil de fer. Il n'est pas que vous
» n'ayez entendu parler de L'iNcoMPARABLE
M PtRUTiEif ! nous sommes nés porte à por-
» te. »
— « Malédiction ! Que la foudre écrase les » marionnettes et Tincomparable Péruvien !
— » Il ne faut pas que Monsieur s'afflige, re- » prit Siméon en pa teÛnant . Les affaires ne sont n pas bien avancées 9 etilm*est avis, entre » nous, que l'incomparable Péruvien ne s'en n soucie guère. Si monsieur persistait dans ses i> bonnes intentions pour Jeannette, ce serait 1» une grande satisfaction à la famille. Il est » vrai qu'elle n'est pas comtesse ; mais les Bal- }> land sont honnêtes !
— » Pensez-Yous, maître Siméon , me faire » jouer ici une scène de Polichinelle ?
— » Non, mon ami, répondit le maire Pen se penchant à mon oreille avec un sourire d'ironie d'ailleurs affable et caressant ; — ce n'est pas une scène de Polichinelle , continuat-il à basse voix en me tendant les papiers qu'il venait de parcourir, et que je repoussais dou-
294 80iiTBNn&. ^
cernent de la main ; — ^ «. c'est , Diea me pardonne, une scène...). >»
w — De Gilles , n'est'-il pas vrai ? »
Il n'ajouta pas un mot. — Je tirai cent francs de ma bourse, je les déposai devant lai , j'enfonçai mon chapeau sur mes yeux , et je m'esquivai, sans regarder derrière moi.
C'est là que finissait naturellement mon histoire.
•— Pensez-vous que cette- anecdote trani^ira dans le public , me demanda la Baronne après un moment de silence ?
— Gomment, madame ! si elie transpira ! On en fit une comédie pour les marionnettes, et comme la pièce n'était pas mauvaise dans son genre , je crois qu'elle est devenue classique , de sorte que je n'ai jamais osé mettre le pied chez Séraphin , dans la crainte où j'étais de l'y voir représenter.
— Déplorable ami! Subir tant de- tribulations pour- plaire à une nymphe de Paris qui devient un laideron en Champagne, et pour faire un Ménélas de l'incomparable Péruvien !
— Le premier projet qui me* passa dans l'es-
LUCHtCKETJSiUflTCTTE. 295
prit fut d'aller me jeter' à la rivièfe . avec une • ipiérre au cou.
* . — G!ëtait une résolution extrême*.]Se lii'àvèii^ • v&us pas dit qu'on se proposait de yqujs marier ? — . Et à pnopoa , pourquoine me parlez- you.i
:pa» de votrefuture ? .
■^ . — Ma foi , Baronne , je n'y pêiisait plus*
- TT Tant pis l Vous étiez dans les meilleures ^ flispositions du monde paur Taffaire dont il est
question. G'Àait autant de gagné sûrTavenir.
11 y ades gjôns sans préypj^ance qui ne s^avisent
de oela que le léndemaiitr«
-^ Quand mon père se lut aperçu que ma « douleur commençait à se calmer, et que je*
inë montrais dans les rues dé grand jour et lo
front haut , il fallut me résoudre à faire une
yisite à la famille d'Henriette. C'était le non^ .
delajeune p^sonne. Gamme je passais pour
attendre encore une fortuné assez sor|;able , et . qjue les grands parents avaient epnipié: sans le //.dî^neSalomon, sage intendant de mes mOnus-
plaisii«s.et de mes dépenses secrètes , je fus par-^
faitement accueilli. Après .^quelques moments ■ d'oiseux propos, entra Henriette.. Elle était
jolie. Je ne TOUS parlerai pas de sa4ouniure.
Vous ayez vu plus d'une jeune fille à sa • sortie
296 MOTICNIIS.
de pension. Elles se ressemblent toutes.Sa mère fit , pendant quelcpie temps , d'inutiles efforts pour contraindre sa tète gracieuse et modeste à se soulever verticalement sur la perpendiculaire inflexible de son corps, qu'elle surplombait d'une manière effrayante. Cependant la curiosité s'en mêla, et lorsqu'Henriette se fut sufi&samment exercée à pousser une reconnaissance aventureuse sur le parquet jusqu'à la pointe de mes escarpins ( on ne faisait pas encore de visites en bottes ) , elle .gagna peu-à-peu du terrain en bauteur , et finit par me regarder presque horizontalement. Je n'ose dissimuler que je comptais beaucoup sur cette impression qui m'a toujours été singulièrement favorable; mais je n'étais pas assez vain pour craindre que les résultats en devinssent funestes à une femme qui me voyait pour la première fois. Cependant la contrainte indéfinissable et convulsive qu'exprimait sa physionomie me donna une sérieuse inquiétude , quand je vis qu'elle était obligée de s'enfuir dans s^ chambre pour me cacher le désordre où cette entrevue avait jeté ses esprits.'
— On n'a jamais entendu parler d'un effet dé sympathie aussi subit !
LUCRfcCK BT JBAlflTETTE. â97
— Ne vous y trompez pas, Ëagénie ! La sympathie n'était pour rien 1à-<ledans. L'innocente Henriette avait entendu raconter mes aventures , et tous les souvenirs de mes lamentables amours venaient de lui apparaître à la fois. À peine la porte fut retombée sur elle , qu'elle se mitÂsonaiseetqu*elle éclata sans façon.
— Pauvre petite ! il en étoit temps ! elle serait morte à la peine !
— Sa mère m'affirma que ces crises de folle joie auxquelles elle était sujette ne la possédaient pas long-temps , mais je ne me trouvais pas le moindre envie de savoir positivement à cpioi m'en tenir sur leur durée , et je m'évadai comme j'en avais Thabitude en pareille circonstance. — Je vous demande pardon si je me suis répété souvent dans cette circonstance de mon récit. C'est un des inconvénients d^ sujet.
— Vousn' épousâtes donc pas?
— Non vraiment!
— Pas si ridicule ! supposez que nous venons de jouer un proverbe.
— £t lequel encore ?
A Q!JBI.QinK CBOSB HALnUR BST BON.