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chappait, et je n'osai la portera mes lèvres; mais je la pressai peut-être avec plus d*amour, et je crois que la main de Cécile me répondit... La porte s'était ouverte.
— A demain , dit le colonel , a demain 1 Demain , le plus beau jour de notre vie a tous, si mes espérances ne sont pas trompées... Mais la nuit est à demi passée; ce beau demain doit déjà toucher k sa deuxième heure , et Cécile a besoin de dormir longtemps, car sa santé nous a un peu inquiétés aujourd*hui. A quatre heures du soir, continua-t-il enm*embrassant, et cette fois-là nous serons tous trois à table , en attendant mieux. Bien des occupations pourront abréger pour toi le temps qui nous reste à n'être pas ensemble : le sommeil, la toilette et l'espérance.
Ils entrèrent; la porte retourna lentement sur ses gonds, et Cécile me jeta d'une voix émue un adieu que j'entends encore.
Le sommeil que mon vieil ami m'avait promis ne m'accorda pas ses douceurs , et je l'attendis inutilement jusqu'au lever du soleil, dans une insomnie inquiète et Gévreuse dont je ne m'expliquais point les alarmes. Il ne me surprit plus tard que pour me faire changer de supplice. Je voyais Cécile cependant , mais je la voyais comme elle m*était un moment apparue, pâle, défaillante, le front couvert des ombres de la mort ; ou bien elle penchait vers mon oreille sa tête voilée de cheveux épars, en me répétant cet adieu sinistre qu'elle m'avait adressé quelques heures auparavant. .Te me retournais alors de son côté pour la retenir, et mes mains ne saisissaient qu'un vain fantôme. Quelquefois je sentais ma face comme effleurée par le vol d'un oiseau nocturne , et quand je m'efforçais de suivre du regard l'objet inconnu de mes craintes , j'apercevais Cécile encore qui s'enfuyait sur des ailes de feu en m'appelant à sa suite. « Ne viendras-tu pas? me criait-elle avec un long gémissement. Pourquoi m'as-tu laissée partir la première? Que deviendrai-je dans
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ces déserts, si je n'y sois accompagnée de quelqu'un qui in*airoe et qui me protège? — Me voilà! répond is-je enûn ; » et l'éclat de ma voix me réveilla. Le jour était fort avancé. Cette nuit sans Gn s'était prolongée de toutes les heures de la matinée. C'était un dimanche ; on sonnait le dernier ofGce à la chapelle catholique.
Je m'étais déjà quelquefois vaguement reproché de n'avoir pas encore reconnu par un seul témoignage de piété le bienfait de ma divine protectrice. Je me hâtai de gagner l'église, et de m'y mêler au petit nombre des fidèles. J'arrivai au moment où le prêtre se rendait à la chaire. C'était un homme à cheveux blancs, dont la noble figure portait l'empreinte d'un chagrin profond, tempéré par la résignation et par la foi. Il s'arrêta un instant devant moi, et me regarda fixement, comme s'il avait été surpris par Taspect d'un chrétien étranger a son auditoire ordinaire, ou comme s'il eût été préoccupé, au moment de me voir, d'une impression que je venais retracer à son esprit. Il soupira, passa , monta a sa chaire, y donna quelques minutes à un acte d'adoration auquel je m'associai par de ferventes prières, se recueillit et parla. Son discours avait pour objet les vaines espérances des hommes qui ont placé leur avenir dans les choses de la terre, et quiontcompté, pour régler leur vie, sans les décrets éternels de la Providence. Il déplorait Taveiigle présomption de la créature, dont la faible intelligence ne peut comprendre ni les causes ni les motifs des événements les plus simples ; qui ne sait rien du passé, qui ne sait rien du futur , qui ne sait rien de ce qui touche à ses seuls intérêts véritables , aux intérêts de son âme immortelle, et qui se révolte jusqu'au désespoir contre de misérables déconvenues de cette vie fugitive, parce qu'elle est incapable de pénétrer dans les vues secrètes de Dieu. « Et cependant, ajoutait-il, qu'est-ce donc que cette vie qui occupe toutes vos pensées, pour qu'on attache la moindre importance k ses plus sérieuses vicissitudes? Qu'est-ce que la pauvreté? qu'est-ce que le mal-
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heur? qu*est-ce que la mort, sinon d'imperceptibles accidents de position et de forme dans Timmensité des siècles qui vous appartiennent? Épreuves nécessaires d'une âme mal affermie, ou conditions irrévocables de Tordre universel, ces accidents qui indignent votre orgueil et qui brisent votre constance, doivent concourir peut-être, dans le plan sublime de la création , a l'ensemble de sa merveilleuse harmonie. Ce qui est, c'est ce qui doit être, puisque Dieu Ta permis. Vous ne savez pas pourquoi il l'a permis, et vous ne pouvez pas le savoir; mais ce que vous ne savez pas. Dieu le sait!... »
Le langage de ce prêtre vénérable était nouveau pour mon esprit. Les méditations dans lesquelles il m'avait plongé absorbèrent tellement mes facultés, que je m'aperçus à peine de ma solitude au milieu de l'église , à l'instant où Ton éteignait les dernières lumières du sanctuaire. C'était l'heure que m'avait indiquée le colonel, l'heure si impatiemment attendue, l'heure si lente à venir où je devais enfin voir Cécile! — Cécile dont je pouvais me croire aimé, Cécile que j'adorais ! — Je la nommai à haute voix,conune si elle pouvait déjà m'ente'hdre , et toutes mes idées, toutes les inexplicables inquiétudes dont j'étais tourmenté depuis la veille, vinrent s'anéantir dans le sentiment de mon bonheur. Il me semblait si bien savoir qu'elle était k moi, et qu'elle était k moi pour toujours!
La rue que je parcourais, et que j'avais vue presque déserte la veille, était alors remplie de monde. J'attribuai d'abord cette différence a la solennité du dimanche, mais je ne pus pas m'expliquer pourquoi cette foule, que devaient appeler en des sens différents les loisirs d'un jour de fête, se tenait au contraire immobile, ou se bornait k se former çk et la en groupes silencieux. Comme j'avais hâte d'arriver, je me frayais rapidement un passage au travers de ces petits attroupements, et je n'y saisissais qu'au hasard quelques paroles confuses, dont la plupart ne composaient point de sens suivi. —
« Un anéyrisme, disait-on , on ne meurt point d'un anévrisme à cet âge. — On meurt quand Theure de mourir est venue, répondait Tinterlocuteur. » Un peu plus loin, c'était un jeune homme qui paraissait me porter envie. H Que ne suis-je a la place de cet étranger» disait-il : du moins il ne Ta pas connue U —Plus loin encore, une petite fille parée et voilée , qu'une de ses compagnes écoutait en pleurant : « A deux heures et demie, en sortant du bal... Elle avait bien dit qu'elle ne serait jamais fiancée! » — Une l)orrible lumière éclaira ma pensée. Je n'étais plus qu'a vingt pas de la maison; je courus... — Mon Dieu! tant d'années écoulées n'ont pu affaib^r l'impression de cet affreux moment.
La porte était drapée de blanc; dans l'allée il y avait un cercueil drapé de blanc. Quelques flambeaux Tentouraient.
— Qui est mort! qui est mort dans cette maison! m'écriai-je en saisissant violemment par le bras un homme qui paraissait veiller a cet appareil.
— Mademoiselle Cécile Savemier,
Je tombai sans connaissance sur le pavé , et quand je revins à moi, par rares intervalles, mi raison m'avait abandonné. Je ne sais combien de jours cela dura.
Cependant mes yeux se rouvrirent tout à fait à la lumière, mais je restai longtemps sans pensée, sans réflexion, sans souvenir. Je venais d'acquérir ou de retrouver le sentiment que j'étais, mais sans savoir encore ce que j'étais : H faudrait rester comme cela.
Quelque mouvement qui se faisait près de moi , le bruit d'un soupir, d'un sanglot peut-être , attira enfin mon attention. Debout à mon côté , je reconnus le vieux prêtre dont j'avais un jour entendu les puissantes et sévères paroles; il me regardait de l'air impassible d'un juge qui n'attendait plus qu'un mot de ma bouche pour m'absoudre oumecondamner. Plus loin, vers le pied de mon lit, un autre vieillard venait de se lever de sa place , et se pré-
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cipitait vers moi, en me tendant des bras tremblants.
— Mon père, m'écriai-je en cherchant ses mains pour les porter sur mes lèvres , mon père , est-ce vous?. . . .
— Il m'a donc reconnu ! dit-il ; vous voyez bien qu'il m*a reconnn^I J'ai encore un fils. Mon fils est sauvé!...
Mes idées commençaient li s'éclaircir, le passé se dégageait lentement de la nuit de mes songes.
— M. Savernier, dis-je à mon père, M. Savernier? Où est-il?
— Il est parti , répondit mon père ; il est retourné aux extrémités de l'Europe ; mais le temps affaiblira peut-être sa résolution , et j'espère le revoir encore.
— Et Cécile, Cécile! repri»-je avec exaltation. Cécile est-elle partie aussi? Cécile, qu'en a-t-on fait? continuaije en retenant mon père par la main. O mon ami, je vous en prie! répondez-moi sans déguisement, car je me sens du calme et de la force. Ne trompez pas mon cœur que vous n'avez jamais trompé : il y avait ici une jeune fille qu'on appelait Cécile, je l'ai vue hier au bal, je lui ai parlé , j'ai pressé sa main de cette main qui presse la vôtre. — Serait-il vrai qu'elle fût morte?...
Mon père se détourna en fondant en larmes, et alla se jeter dans un fauteuil à l'autre bout de la chambre.
—Elle est morte, dit le prêtre; le Seigneur n'a pas permis que l'union k laquelle vous aspiriez pût s'accomplir sur la terre. Il a voulu la rendre plus pure^ plus douce, plus durable, immortelle comme lui-même, en la retardant de quelques minutes fugitives qui ne méritent pas de compter dans l'éternité. Votre fiancée vous attend au ciel.
— Eh quoi! repartis^je en le regardant fixement, vous croyez que le ciel n'est pas fermé à la tendresse des amants et des époux? Vous croyez que l'amour aussi ressuscitera pour un avenir sans fin , que deux âmes séparées par la mort pourront voler l'une vers l'autre devant le Dieu qui les avait formées, sans offenser sa puissance, et que je retrouverai Cécile?...
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~ Je crois fcnnement, répondit-il, que, dans la vie de rhomme, la mort ne met un terme qu'aux erreurs et aux misères de la vie; je crois que l'âme, c'est la bienveillance, la charité, Tamour; je crois que tous les sentiments tendres et vertueux que Dieu avait placés dans nos cœurs participeront de notre immortalité, qu'ils en composeront le bonheur immuable et sans mélange, et qu'ils se confondront, sans se perdre, dans l'amour de Dieu qui les embrasse tous.
— Oh ! l'amour du Dieu que vous me faites comprendre , dis-je en mouillant ses mains de mes larmes , est le plus naturel des sentiments de la créature , comme le premier de ses devoirs. Mais, pourquoi m'a-t-il enlevé Cécile?
— De quel droit, jeune homme, s'écria-t-il , demandezvous compte à Dieu de ses volontés? Savez-vous si , dans le coup qui vous a frappé , il n'a pas eu en vue votre félicité môme , et si sa prescience infaillible ne vous a pas ménagé un bonheur qui ne doit cesser jamais, au prix d'un b<mheur bientôt écoulé? Connaissez-vous tous les écueils qui pouvaient briser vos espérances, tous les poisons qui pouvaient corrompre votre miel, tous les événements qui pouvaient relâcher ou dissoudre vos liens, s'il ne les avait pas mis à l'abri des périls de cette vie passagère? A compter d'aujourd'hui seulement, la possession de Cécile vous est acquise sans inquiétude et sans trouble, car c'est Dieu qui vous la garde 1 Oserez-vous le blâmer d'avoir veillé sur vos intérêts plus attentivement que vous , et de s'être réservé votre avenir tout entier, pour vous le rendre en échange d'une faible et incertaine portion de cet avenir inGni, qui vous aurait peut-être fait perdre le reste? Quand votre père exigea de vous qu'une année s'accomplît entre le moment où il accédait à vos vœux et celui où la main de Cécile semblait devoir les combler, ne vous rendîtes-vous pas sans efforts aux conseils de sa prudence? et pourtant une année est un long terme dans la vie de l'homme, un délai plus effrayant encore quand on le compare à la brièveté de
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la jeunesse y au cours presque insaisissable de cet âge que le temps emporte si vite. Voici maintenant qu'un autre père,^ui est le père commun de tous, vous impose un délai de quelques années de plus, de quelques mois, de quelques jours peut-être, car la mesure de votre existence D'est connue, que de lui; et ce ne sont pas des années, ce ne sont pas des mois et des jours qui payeront ce faible sacrifice; plus prodigue envers vous, parce qu'il est plus puissant, il vous donne tous les temps qui ne finiront pas. S'il ajourne un instant votre bonheur temporel , c'est pour le perpétuer à travers ces myriades de siècles qui sont à peine les minutes de l'éternité. Tel est le marché que vous yenez de/*ontracter, sans le savoir, avec la Providence , et dont une pieuse soumission a ses décrets doit un jour vous faire recueillir le fruit. — Subissez les jugements de Dieu , mon fils , et ne l'accusez pas I...
— Je saurai me conformer à sa volonté , répondis-je d'une voix ferme, et j'en hâterai l'accomplissement par tous
' les moyens qu'il a laissés en mon pouvoir ! Oui , mon père , j'aime k penser que Dieu avait béni ce mariage , et je crois ravoir appris de Dieu lui-même! je crois qu'il ne m'a séparé de Cécile que pour me la rendre, et qu'il ne nous a pas permis d'être heureux sur la terre, parce qu'il nous réservait pour luil J'irai vers lui, mon père, j'irai tout a l'heure. Je lui demanderai Cécile , et il me la redonnera ! . . .
— Que dis-tu , malheureux ? cria mon père en courant à moi ; n'es-tu pas aussi à ton père, et veux-tu le quitter?...
J'avais, hélas! oublié, dans mon égarement, que mon père était \h\
—^Calmez-vous, dit le vieux prêtre en l'éloignant de la main. Ne craignez pas que sa pensée s'arrête à ces résolutions forcenées de l'athéisme et du crime. I^ suicide qui désespère de la bonté de Dieu calomnie Dieu. Il fait plus que de le nier. Il proteste contre son âme en lui cherchant le néant pour refuge, et il ne trouvera pas le néant, car l'âme ne peut mourir. Tout ce que Dieu a créé vivra tou-
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jours, et si Dieu pouvait lui-même rendre au néant Tétre qu'il anima de son souffle , c'est le néant qui serait le châtiment du suicide; mais le suicide en aura un autre : il saura ce qu'il perd, il comprendra les biens que la patience et la résignation lui auraient acquis, et il n'espérera plus. Les méchants, peut-être, attendront quelque rémission dans l'éternité ; il n'y aura point de rémission pour le suicide , il ?ivra toujours , toujours , dans un monde fermé qui n'aura plus d'avenir; il a rompu avec l'avenir, et son pacte ne se résoudra jamais. Entre Cécile et l'époux que son père lui avait donné, il n'y a qu'un petit nombre d*iii* stants qui se succèdent et qui s'effacent l'un l'autre. Il y a l'infini entre Cécile et le suicide...
— Arrêtez, arrêtez, mon père! m'écriai«je en m'appuyant sur son sein. Je vivrai puisqu'il le faut!...
Et voila pourquoi j'ai vécu.