LA MEUVAIMB
La réponse avait tardé longtemps. Elle vint tout à coup ranimer mon cœur dans un de ces moments d'angoisse extrême où mes forces épuisées ne semblaient plus capables de lutter avec la mort. L'être idéal que j'avais rêvé dans la nuit de la Chandeleur existait réellement; la ressemblance était parfaite. On avait reconnu la personne que je désignais avec tant de soin, a tous les traits de ce signalement fidèle, et même à un petit signe empreint derrière le cou, qu'elle m'avait laissé apercevoir dans sa fuite. Elle s'appelait Cécile Savernier, et ces noms commençaient par les deux lettres que je me souvenais si bien d'avoir lues sur le sac en mailles d'acier. Elle habitait ordinairement, seule avec son père, une maison située à quelque distance de la ville, et c'était cette particularité qui avait rendu les informations plus difficiles et plus lentes. Depuis quelque temps ils étaient rentrés à Montbéliard, où les grâces et la beauté de Cécile faisaient l'objet de toutes les conversations. Mon officieux condisciple, qui regardait ces renseignements comme les préliminaires d'une demande en mariage dans laquelle j'avais consenti à servir d'intermédiaire, se croyait obligé d'insister sur les qualités incomparables de mademoiselle Savernier; mais il finissait par ajouter, non sans exprimer quelque regret, qu'elle avait peu de fortune. Cette circonstance ne me fut pas moins agréable que les autres ; car ma fortune ne me permettait pas d'aspirer à un mariage opulent , et il n'y avait d-ailteurs rien de plus éloigné de ma manière de comprendre le mariage.
Je n'avais plus rêvé. Mon illusion prenait un corps, ma chimère devenait une réalité. C'était Cécile Savernier que j'aimais, et Cécile n'était plus l'enfant capricieux de mes songes. Elle existait k quelques lieues de moi ; je pouvais , je devais la trouver, et passer près d'elle, avec elle, une vie tout entière, douce comme la première pensée de l'amour. Ma langueur disparut avec mes inquiétudes; ma santé se raffermit ; il ne me resta de mon mal qu'un peu de trouble et de faiblesse, et mon père consolé , plus heureux
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de jour en jour, se réjouit enfin de Tespoir assuré de ma guérison. Un jour qu*il pressait ma main avec tendresse , appuyé sur le lit que je n'avais pas encore quitté : <^ Dieu soit loué I me dit-il, tu as su triompher de ta douleur, et tu me rendras mon fils I je f en remercie.
— Ma douleur , répondis-je en me rapprochant de lui pour l'embrasser , croyez-vous en avoir le secret?...
— Oh ! repril-il en souriant , tous les chagrins de ton âge viennent de l'amour, je les ai connus comme toi. Se vois aujourd'hui d'assez loin ceux qui ont tourmenté ma jeunesse pour n'y penser qu'avec dédain ; mais je sais qu'ils peuvent être mortels. Aussi n'aurais-je pas hésité a voler au-devant de tes vœux s'ils avaient pu être remplis. Je te félicite d'avoir pris ton parti contre un malheur inévitable que l'avenir ne tardera pas à réparer , et que tu coiâpteras galment un jour parmi les folles déceptions d'une imagination de dix-huit ans. Promets-moi seulement de me mettre le premier dans ta confidence, quand un nouveau sentiment surprendra ton cœur. Nous en parlerons sérieusement ensemble, comme deux amis, dont l'un a sur l'autre l'avantage de l'expérience, et je m'engage, situjpersistes, à ne rien épargner pour te rendre heureux I Dis-moi sincèrement , cher enfant, si cet arrangement te convient.
Je saisis la main de mon père , et je la portai k mes lèvres.
— Vous êtes le meilleur des pères, répliquai-je , et votre fils ne l'a pas oublié un moment; mais êtes^vous bien sûr de ne pas vous tromper sur la cause de ma maladie? Je ne comprendrais pas que vous l'eussiez devinée!...
— Cela n'était pas si difficile que tu te l'imagines, dit mon père avec un nouveau sourire. C'était l'amour, et tes regards ou ton silence me l'ont dix fois avoué. Il ne s'agissait plus que d'eu chercher l'objet parmi les jeunes filles qui font partie de notre société habituelle. Ce n'était pas Thérèse ; elle est trop légère et d'un esprit trop super-
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fieiel pour t*oecoper. Ce n'était pas Marianne, dont le babil* lage t'amuse, mais qui n'a ni solidité dans resprit , ni tendresse réfléchie dans Fâme , et qui n'est bonne que par instinct. Ce n'était pas Emilie , qui est froide , pincée , raisonneuse, et qui a appris à lire dans le baron d'Hol* bach. Ce ne pouvait être que ta cousine Claire, qui est jolie , qui est simple , qui est modeste , et dont Texaltatioa naïve s'accorde assez bien avec le tour de ton esprit. Crois4uqueje m'entende si mal à deviner?
i- Claire i m'écriai*je dans une sorte d'élan qui put tromper mon père , car il était bien loin d'en connaître le sujet I...
C'était précisément cette jeune fille qui avait fait la neuvaine de la Chandeleur en même temps que moi , et dont Texemple m'avait suggéré celte idée.
*— En vérité, continuai-je après un moment de râlexion, vous avez eu raison de supposer que je préférais Claire à toutes les autres. J'aime Claire comme amie, comm€ parente, comme une personne excellente qui sera , j'es^ père, une digne femme et une digne mère ; mais je n'ai jamais pensé a la faire ma femme et la mère de mes enfants!... Croyez, je vous prie, à la sincérité de mes paroles!...
Mon père me regarda d'un air étonné.
— Je n'ai aucune raison pour en douter, me dit-il, mais ta réponse a trompé mes conjectures. Ce n'est donc pas le mariage de Claire qui t'a réduit à cet état de mélancolie auquel je t'ai vu près de succomber, et qui m'a causé tant d'affreux soucis?...
— Claire se marie? repartis*je en me s(mlevant sur mcm lit... Claire se marie! dites^vous... Ohl rassurez-vous, mon ami! je ne vous ai pas (rqmpé. Ce transport n'est que de la joie; puisse ce mariage être conforme aux intentions du ciel, et la combler d'un parfait bonheur !...
— Je le souhaite, reprit mon père, et i'aimeà l'espérer, quoiqu'il ait quelque chose de fort extraordinaire.
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Claire avatt refusé cette année trois établissements trèsavantageux, et sa mère la croyait disposée à embrasser la vie religieuse, dont elle suivait les pratiques avec une singulière ardeur, quand un jeune homme inconnu, presque arrivé de la veille , a obtenu son consentement dès le premier entretien. Les renseignements ont été favorables, et les deux familles se sont promptement trouvées d*accord. Claire se trouve heureuse de celle union, que la sainte Vierge lui prépare, dit-elle , depuis le jour de la Chande^ leur. Tu reconnais Ik cette imaginalion mystique et romanesque à la fois, qui m*avail fait croire à quelque sympa* thie entre vous.
-^ Je vous proteste , mon ami , que je comprends à merveille le mariage de Claire, et que je ne pense pas qu'elle en eût jamais pu faire un meilleur.
-**A la bonne heure, répliqua-t-il en éclatantde rire , et cela dépend de votre manière de voir a tous deux. Mais BOUS ne parlons pas du tien?
— Pensei-vous qu'il soit déjà temps de s'en occuper. Je n*ai pas vingt ans!
— Entre nous, c'est une affaire qui te regarde; mais pourquoi pas? Je me suis marié trop tard, ou les années ont coulé trop vite, et je laisserais k goûter les plus douces joies de la vie si je mourais sans avoir été aimé d'une fille que tu m'aurais donnée, sans avoir Joué avec des enfants, sans confier le souvenir de mes traits et celui de ma tendresse à la mémoire d'une génération nouvelle qui sera sortie de moi. C'est là, mon ami , l'immortalité matérielle de l'homme , la seule que la faiblesse de nos organes et de notre intelligence nous permette de pressentir clairement. L'autre est un grand mystère que la religion et la philosophie s'abstiennent prudemment d'expliquer. Ton mariage, k toi, est donc devenu l'objet principal de mes pensées, de mes espérances , et je te dirai franchement que je m'en suis beaucoup occupé depuis la Chandeleur dernière...
-^ Depuis la Chandeleur, mon père!...
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— Depuis la Chandeleur » répliqiia4-il en témoignant Qtt peu de surprise et en me regardant fixement. C'est le temps ou les idées de mariage commeneent a fermenter , avec la jeune saison, dans le cœur des jeunes gens, et Tiennent éveiller la sollicitude des pères, car il y a entre les uns et les autres de secrètes harmonies d'instinct et de prévoyance ; mais je me rappelle que cette date a pu te remettre en mémoire la folle préoccupation de notre pauvre Claire. Ce qu'il y a de certain, c'est que j^ai conçu le même projet pour toi à la même époque, et selon toute apparence à l'insu de la sainte Vierge. Si j'ai négligé de t'en parler, tu en connais les raisons. Alors commençait pour loi cette longue période de maladie dont lu es à peine sorti, et qui m'a fait craindre-pour ta vie. Si l'amour n'est pour rien dans tes souffrances, nous sommes encore à temps aujourd'hui pour parler de mes vues, mais sans qu'elles puissent tirer à conséquence le moins du monde, au cas où elles auraient le malheur de contrarier les tiennes ; car j'entends expressément que ton choix et ton établissement restent libres , et je ne me départirai jamais de cette promesse.
— Vous me comblez de reconnaissance et de joie, m'écriai-je en m'asseyant sur mon lit, et en rajustant mes habits, car je sentais mes forces se raffermir avec l'espoir de retrouver et d^obtenir Cécile. J'attends de votre tcn-^ dresse que vous ne m'imposerez point un engagement auquel je ne puis souscrire , et que je ne saurais contracter sans violer les plus saintes obligations. Je vous jure de mon côté, mon unique et parfait ami, que je n'aurai jamais de secret pour votre cœur, et que je ne ferai entrer de ma vie dans votre maison une fille que vous n'aurez pas adoptée d'avance.
— Comme tu voudras, dit mon père; et cependant cette idée, dont il faut bien que je te fasse le sacriOce, était le plus doux des rêves de ma vieillesse. Laisse-moi du moins t'en parler pour la dernière fois. Je n'ai peut-
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être jamais prononcé devant toi le nom d*an de ces amis d*enfance dont le souvenir rappelle un jour les seules amitiés réelles que l'on ait goûtées dans la vie, les amitiés sincères et désintéressées du collège. Celui-lk n'était pourtant pas sorti de ma mémoire ; mais une grande différence de vocation, d'habitudes et de domicile semblait nous avoir séparés pour toujours. Il était devenu colonel d'artillerie ; il émigra, et cette dernière circonstance rendit notre éloignement plus irrévocable ; car j'avais suivi , comme tant d'autres, le mouvement de la révolution, quand j'étais loin d'en prévoir encore le but et les résultats. Heureusement cette direction passagère d'un esprit trompé par les apparences m'avait valu un crédit politique que j'ai eu la consolation de voir quelquefois utile. Mon ami, désabusé a son tour d'un autre genre d'erreurs, regrettait le séjour de la patrie , toujours si chère au cœurs bien nés. Je parvins à obtenir sa radiation, et à lui rendre ses foyers, le champ paternel et l'air natal. Nous ne nous sommes pas revus depuis; mais ses lettres ne cessent de me témoigner une tendre reconnaissance qui récompense bien doucement mes efforts. Des confidences réciproques nous ont mis au faitiles plus petits détails de notre intérieur et de notre fortune. Mon vieil ami Gilbert sait que j'ai un fils sur lequel repose tout mon avenir, et que des rapports multipliés lui ont fait connaître, dit-il, sous le point de vue le plus avantageux; il a une fille de seize ans dont réloge est dans toutes les bouches, et qui fera certainement le bonheur de son mari comme elle a fait celui de son père. Je ne te cache point que nous avions vu dans cette union projetée un agréable moyen de nous réunir pour le reste de nos jours, chacun de nous deux étant bien décidé à ne pas quitter son unique enfant. C'était une vie d'élection que nous nous étions préparée dans notre folle confiance, tant il est vrai qu'on s'abuse à tout âge, et que la vieillesse , mûrie par l'expérience des choses , ne se laisse pas moins entraîner à ses illusions que l'adolescence
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ellomêine. Cette perspective était délicieuse , il faut y renoncer !
— Pardon, mon père, mille fois pardon! Pourquoi le ciel m'a-l'il condamné a si mal reconnaître votre tendresse?...
•-Rassure-toi, me dit-il, j'oublierai facilement quelque joie que je m'étais promise à voir mes espérances réalisées , pour ne plus penser qu'aux tiennes. — Et c'est vraiment dommage, car Cécile Savernier passe pour la plus jolie fille d'un pays où Ton a le droit d'être difficile.
^Cécile Savernier! m'écriai-je en m'élançant de mon lit, Cécile Savernier! mon père, vous ai-je bien entendu?...
-*A merveille, répondit-il; Cécile Savernier, fille de Gilbert Savernier, ancien colonel d'artillerie , demeurant à Montbéliard, département du Mont-Terrible. C'est d'elle que je te parlais.
Je tombai aux pieds de mon père dans un état d'agitation impossible à décrire; je m'emparai de ses mains; je les couvris de mes baisers, de mes larmes; je restai longtemps sans retrouver la parole ni la voix. Mon père, inquiet, me releva, me pressa contre son cœur, m'interrogea dix fois avant que j'eusse la force de me faire entendre.
— Cécile Savernier! C'est elle, c'est elle, mon père, criai-je enfin d'une voix étouffée ! C'est elle que je vous demandais à genoux !
— En vérité? répliqua-t-il. Alors tes vœux seront facilement exaucés, puisque l'affaire est presque toute faite ; mais te crois>tu bien assuré de celte résolution? Sur quoi est-elle fondée ? Où peux-tu avoir vu Cécile? Où peut-elle t'avoir connu ? Montbéliard est la seule ville de France où elle ail paru depuis son retour de l'étranger, et, quand tu traversais ce pays, il y a deux ans, je suis positivement certain qu'elle n'y était pas encore.
Je rougis. Cette question touchait de trop près à un se-
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cret que je n'avais pas la force de révéler, et dans lequel mon père pouvait ne voir qu*une illusion ou un mensonge.
— Croyez, lui répondls-je, que j'ai vu Cécile, et que je suis autorisé à penser qu*elle ne repoussera pas mon amour. Sur les circonstances ou l'événement qui nous ont rapprochés un instant, soyez assez bon, je vous prie, pour ne pas m'en demander davantage.
— Dieu m'en garde, reprit-il en m*embrassant. Je respecte trop ce genre de mystère pour t'cnlever le mérite de la discrétion. Il est des nœuds secrets, ii est des sympathies qui ne sont connues que des amants, et qu'on devine mal a mon âge. Celle-ci répond si bien a mes désirs, que je n'ai aucun intérêt à m'informer de son origine. Pourquoi, d'ailleurs, ajouta-t-il en riant, la sainte influence qui se fait sentir depuis quelque temps dans les affaires de ma famille n'y aurait-elle pas ménagé deux mariages au lieu d'un ? Occupons-nous seulement du tien , qui s'accomplira sans remise aussitôt que tu seras gradué. — Ce délai paraît t'effrayer, mais il n'est pas si long que tu l'imagines. Tes succès dans les écoles font depuis plusieurs années mon bonheur et ma gloire, et le temps que ta maladie t'a fait perdre sera promptelnent regagné. Tu conçois qu'il te conviendrait mal de te présenter à l'acte le plus solennel de la vie sans y porter en dot un titre honorable et sérieux. Ne t'alarme pas, au reste, des rigueurs d*une séparation dont j'éloigne un peu le terme, et qui rendra ta félicité plus parfaite ; car le bonheur qu'on espère est le bonheur le plus sûr de la vie. Il est d*aillenrs tout à fait conforme aux bienséances que tu voies ta future et son père avant de pousser plus loin les choses, et que tu obtiennes un aveu plus positif encore que celui dont nous nous flattons tous les deux. Puisque voilà ta convalescence en bon train, j'espère qu'un mois de séjour à Montbéliard ne peut que l'affermir, et tu assisteras à la noce de Claire en passant, car elle se fait a moitié chemin , dans sa jolie maison du
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bois d'Arcey. Qu'en dis-tu ? Cet arrangement te convient-il ?
Je me jetai dans ses bras ; il me baisa sur le front , rentra dans son cabinet, et en sortit bientôt avec une lettre à radresse du colonel Savernier.
Je partis le lendemain. pour Montbéliard, plus beureux qu'on ne peut le dire. — Qu'est-ce, mon Dieu, que les joies de l'homime ?
J'ai dit que l'étrange illusion qui remplissait toute ma vie, qui absorbait toutes mes pensées, depuis la nuit de la Chandeleur^ élait devenue équivalente pour moi aux vérités les plus positives. Le résultat de mes recbercbes lui avait donné une extrême vraisemblance. Le concours inattendu des projets de mon père avec l'époque et les circonstances de mon rêve, le faisait sortir de la classe des rêves ordinaires. Ce n'était plus un rêve, c'était une révélation ; Dieu lui-même, touché de la soumission dé mes prières, m'avait choisi l'épouse que j'allais chercher. Cette idée augmentait mon bonheur de toute la sécurité dont le bonheur passager des hommes a besoin pour être réellement quelque chose. Disposé par caractère a recevoir facilement l'impression du merveilleux , je m'abandonnai sans résistance à celle-là. Les cœurs qui ressemblent au mien n'auront pas de peine à me comprendre.
J'embrassais pour la première fois la pensée d'un bonheur dont rien ne paraissait devoir troubler la sérénité ; je volais vers Cécile dans toute la conGance , dans tout l'abandon de mon cœur; et, par une singulière rencontre, qui me semblait faite exprès pour moi, la lin de ce doux
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biver avait pris tout a coup les grâces et jusqu'à la parure du printemps. Les frimas avaient disparu de la base à la cime dés montagnes; un air tiède et embaumé circulait k travers les massifs toujours verts des sapins; les pousses précoces des autres arbres commençaient k se colorer de ces nuances d'un rouge vermeil qui peignent les bour* geons pressés d'éclore; et de petites fleurs, inconnues de la saison , émaillaient la mousse comme une semence de perles. Nous n'étions cependant qu'a la fin de janvier, et je fus frappé d'un étrange saisissement quand je remarquai que le jour de la noce de Claire était précisément le jour de la Chandeleur, J'arrivai k temps pour assister k la célébration : une joie modeste et religieuse , sans mé* lange d'aucune inquiétude, remplissait tous les esprits; la physionomie des mariés exprimait un contentement panfait, mais céleste, car il était calme et recueilli. Le jeune homme était beau, plein de tendresse et dé prévenances, et toutefois sérieux, de sorte qu'on l'aurait moins pris pour l'heureux fiancé de la veille que pour un ange envoyé, comme témoin, par le Seigneur, au mariage d'une chrétienne. Lorsque la cérémonie fut achevée, je m'approchai de ma cousine, et je lui dis doucement, en portant sa main k mes lèvres : J'aime k croire, petite amie, que cet époux est celui qui t'a été annoncé dans la veillée de la Chandeleur? — ClakeéïeysL les yeux sur moi en rougissant, avec un regard qui semblait dire : Comment savez-vous cela?... — et puis elle me répondit en me pressant la main : « Je n'en aurais pas épousé un autre. »— Oh î non, sans doute, car elle savait bien que cette destinée de sa vie, c'était Dieu qui la lui avait faite ? Je me sentis agité d'une émotion délicieuse et impossible k décrire, en songeant qu'une pareille félicité m'était promise.
Pendant que les fêtes du mariage de Claire me retenaient au bois d'Arcey un peu plus longtemps que je n'aurais voulu, mon excellent père avait prévenu le colonel Savernier sur ma visite, dont celui-ci, curieux de me connaître
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d'abordy n'avait pas jugé à propos d'avertir Céeile. Lors* que j*eus présenté ma lettre au colonel , il se contenta d'f jeter un regard et un sourire , et venant à moi les bras ouverts : — Je n'ai pas besoin , me dit- il avec une tendre cordialité, de m'informer de ton nom; tu ressembles tellement à l'ami de ma jeunesse, qu'il me semble le voir encore quand toutes les matinées rappelaient un de nous deux auprès de l'autre.Tu es seulement un peu plus grand. Sois le bienvenu, mon garçon, comme un ami, comme un fils, si ton cœur parvient k se faire entendre, ainsi que je l'espère, de celui de ma Cécile. Et puis, maintenant^ assieds-toi et repose-toi, pendant que je lirai la lettre de ton père, et que je te considérerai plus à mon aise. —
La douceur de cetaccueil fit venir a mes paupières quelques douces larmes, que je cberchai à réprimer en promenant ma vue sur l'intérieur de l'appartement : un chapeau de paille, garni d'un frais ruban bleu de ciel, était pendu à un clou ; c'était celui de Cécile. Une barpe était placée dans un des angles du salon ; c'était la harpe de Cécile. Un sac a mailles d'acier avait été abandonné négligemment sur un fauteuil voisin du mien, et j'y distinguais aisément le chiffre en clouterie qui m'avait frappé dans
la nuit de ma vision; c'était le chiffre de Cécile — Et
cependant, si ce n'avait pas été Cécile 1... Cette idée, qui ne m'était pas encore venue, surprit tout a coup mes esprits, et me glaça de terreur. Je me trouvais engagé de la manière la plus sacrée, la plus irrévocable, par les vœux que j'avais exprimés à mon père, par la démarche que je faisais auprès de M. Savernier, et mon aveugle précipitation n'aboutirait peut-être qu'à me séparer pour toujours de l'épouse qui m'était promise. Un frisson mortel parcourait mes membres , quand j'aperçus loin de moi un portrait de jeune femme coiffée d'un chapeau de paille ; je recueillis toutes mes forces pour y courir, persuadé que la maladresse môme d'un peintre de village ne serait pas parvenue à me dissimuler entièrement des traits
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si bien empreinte dans mon cœur. J'arrivai , je restai pé^ triflé de désespoir; la foudre, tombée sur ma tête, ne m'aurait pas accablé d'un coup plus cruel. C'était le portrait d'une femme charmante, dont la physionomie avait quelque rapport avec celle de ma Cécile imaginaire. Ce n'était pas elle.
Mes jambes fléchissaient sous moi, quand le bras de M. Savernier, passé autour de mon corps , me soutint : -« Hélas! me dit-il en essuyant une larme, tu ne verras plus celle-là I c'est Lidy, ma l)elle et douce Lidy ! c'est la mère de notre Cécile I Puisse&-tu ne jamais éprouver comme moi l'horrible douleur de survivre à ce que tu aimest... —
Je me retournai vers lui , je m'appuyai sur son sein , et je baignai ses joues de mes pleurs, mais sans démêler, dans mon émotion , s'ils étaient produits par l'attendrissement ou par la joie. Il n'y avait plus rien qni démentit mes espérances , il n'y avait plus rien qui ne parût les confirmer. Mon effroi s'évanouit.
— Oui, tu seras mon fils, reprit M. Savernier d'un ton de résolution solennelle , tu seras mon fils, car tu as une âme 1 Tu seras Tépoux de Cécile , si elle y consent. Et pourquoi n'y consentirait-elle pas? ajouta-t-ii en me regardant avec complaisance et en m'embrassant encore. Je n'avais réellement pas encore remarqué que tu fusses si bien.
— Causons maintenant, continua- t-il en me faisant asseoir et en prenant ma main dans la sienne. I..es bienséances ne permettaient pas que tu logeasses chez moi , mais nous nous y verrons tous les jours , pendant le temps que tu as a passer à Montbéiiard avant d'aller reprendre tes études. La douce intimité qui doit précéder un engagement sérieux et inviolable s'établira d'elle-même. Il ne faut pas procéder légèrement dans les affaires de la vie entière et de l'éternité. Cette époque d'épreuves a d'ailleurs un charme que le bonheur lui-même fait quelquefois regretter, et j'imagine que ton père te l'a dit comme moi ; et puis elles ne seront ni longues ni rigoureuses, car les vieillards ont
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encore de meilleures raisons que les jeunes gens, pour se hâter d'être heureux. Je te parle en tout ceci comme si je n*avais point de doute a former sur un consentement réciproque entre la jeune Olle et toi , et Dieu me garde de me tromper ! Mais j'y suis autorisé par les communications que ton père m'a faites, et dont il résulte, a mon grand étonnement, que tu aimes déjà ma Cécile. Ce qu'il y a de plus étrange, s'il est possible, c'est que son cœur naïf, qui ne m'a jamais rien caché, se sent entraîné vers toi du même penchant, quoique vous ne vous soyez jamais vus... a moins pourtant que ma vigilance n'ait été déjouée par quelqu'un de ces artifices que la jeunesse pratique d'instinct et que la vieillesse oublie. Ah! je te le déclare , c'est là un point sur lequel je désire avec ardeur des éclaircissements, et ma bonne et franche amitié pour toi me donne quelque droit à les obtenir !...
Le colonel me regardait fixement, et le trouble où sa question me plongeait ne pouvait pas lui échapper. Je baissai les yeux , j'hésitai, je cherchai une réponse, et je ne la trouvai pas.
— Je jure sur l'honneur, monsieur, répondis-je enfin, que je n'ai jamais vu Cécile, que je n'ai jamais vu son portrait, que je n'ai jamais eu l'audace de lui écrire, que son nom m'était connu depuis deux jours a peine, quand mon père l'a prononcé devant moi. Cependant je l'aime depuis près d'un an , je l'aime pour toute ma vie ! Je l'aime plus encore que je ne me croyais capable d'aimer, du moment où vous avez daigné m'apprendre que nos âmes s'étaient entendues! Voila la vérité, monsieur ! Le reste est pour moi-môme un incompréhensible mystère !
— Incompréhensible, en effet, reprit M. Savernier d'un air soucieux, tout à fait incompréhensible, car je ne suppose pas que tu puisses mentir !... £t cependant !...
— Et cependant je ne vous ai rien déguisé : j'en prends à témoin la puissance inconnue qui m'a ménagé tant de félicités, et qui a jeté dans mon sein l'amour dont je viens
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demander le prix. rTest-il donc point d'exemple de ces sympathies qui s'emparent de nous à l'insu de nousmêmes, et qui nous entraînent avec toute la véhémence d'une passion? La Providence, qui veille au bonheur h venir des familles, n'a-t-elle jamais préparé , dans le trésor de ses grâces, de semblables rapprochements? Ce qu'elle a fait pour tous les êtres créés , ne l'a-t-elle jamais fait pour l'homme? C'est ce que j'ignore profondément, et c'est pourtant ce qu'il faut que je croie, car je n'ai point d'autre explication à vous donner.
— Bon! bon! reprit le colonel. C'est qu'on jugerait qu'ils se sont concertés; ne faudra-t-il pas croire maintenant qu'ils se sont vus et aimés en rêve? Si le secret de ce genre de rendez-vous vient a se répandre , c'en est fait pour toujours de la surveillance paternelle. Je la mets bien au défi d'aller jusque-là. Qu'importe, au reste, ajoula-l-il, pour* vu que TOUS vous aimiez, puisque je ne souhaite pas autre chose ? Voilà ce que nous saurons tous avant peu d'une manière plus positive, car tu dineras avec Cécile... demain.
— Demain! m'écriai-je. Et je ne tardai pas à regretter cette expansion indiscrète ; mais je m'étais flatté de l'espoir de la voir plus tôt.
— Demain , dit-il en souriant. C'est plus tard que tu ne voudrais , mais ce délai n'est pas assez long pour te causer une véritable affliction. Ce demain, si redoutable pour les amants, n'est Téternitéque pour les morts. Je n'avais pas voulu prévenir Cécile de ton arrivée ; je m'étais réservé le plaisir de découvrir, à votre première entrevue, quand je te connaîtrais déjà un peu , ce qu'il y a de réel dans votre sympathie, et j'ai saisi volontiers l'occasion de tenir ma fille éloignée à l'instant où je t'attendais. Une nombreuse famille catholique du pays dans laquelle Cécile ne compte pas moins de six amies, toutes sœurs, solennise aujourd'hui l'anniversaire de naissance d'une bonne aïeule qui est ma vieille amie , à moi. Comme les longues retraites de
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]a Chandeleur sont finies, et que le temps qui nous reste k passer d'ici au carême est consacré, par un usage immémorial , a des divertissemenLs plus ou moins innocents, mak( que la piété même ne s'interdit pas, on dansera, on se réjouira, on se déguisera, je crois même qu'on sera masqué. Ne t'effraye pas, mon garçon : le programme de la fête n'admet que les femmes, et aucun homme n'y sera reçu, mari, père ou frère, avant l'heure où il convient que les douces brebis rentrent au bercail. £n attendant, nous allons dîner tête à tête, car voilà Dorothée qui nous appelle...
Notre petit repas fut aussi agréable et aussi gai qu'il pouvait rétre sans Cécile, car M. Savemier était d'unca* ractère cordial et enjoué, comme la plupart des hommes d'un certain âge dont la vie a été bonne et honnête. Lorsque nous fûmes près de quitter la table :
— Sai&-tu , me dit-il tout à coup, qu'il me vient une idée dont tu me sauras probablement quelque gré, car ton im^ patience s'est trahie tout à l'heure par un mouvement sur lequel je ne me suis pas mépris. Nous essayerons au moins de la tromper jusqu'à demain , puisque demain te parait si loin, et en voici le moyen. J'ai dû te rassurer sur la composition de la petite société dont ma fille fait au jour* d'hui partie, en t'afûrmant que les parents seuls y sont reçus, et cela est exactement vrai; mais cette règle n'est pas si rigoureuse que je ne puisse la faire fléchir en ta faveur. J'entrerais seul d'abord , et en quelques mots d'enr tretien j'aurais sans doute aplani toutes les difficultés. Un domestique, aposté d'avance, attendrait de moi le signal convenu pour t'introduire, et tu serais accueilli, sans autre éclaircissement, en ami de la maison. Il est bien convenu que nous jouerions notre rôle avec toute l'adresse dont nous sommes capables, et que nous aurions soin de paraître entièrement étrangers l'un à l'autre. De cette manière je pourrai apprécier ce qu'il y a de réel dans ces merveilleuses sympathies dont tu me parlais tantôt; car
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rien ne t'empêchera , sinon de voir Cécile, an moins de Tenlretenir avec liberté , et j*espère que lu n'auras pas beaucoup de peine à la reconnaître sous son déguisement de fiancée de Montbéliard.
— Elle est déguisée en fiancée de Montbéliard, dites- TOUS? En fiancée de Montbéliard 1 serait-il possible!
— Eh bien ! oui , en fiancée de Montbéliard , continuap t-il sans prendre garde à mon agitation, dont il ne soup* connaît pas le motif. Cela est de bon augure, n*est-il pas vrai? Mais ce costume est si gracieux, il a tant d'attrait pour les jeunes filles, que plus d'une de ses compagnes pourrait l'avoir choisi comme elle. Dans ce cas, tu la distingueras des autres a un petit rameau de myrte séparé de son bouquet qu'il lui a pris fantaisie d'attacher sur son sein , et auquel je dois la reconnaître moi-môme.
Cette seconde circonstance, qui me rappelait si vivement une des particularités de mon songe, me causa une nouvelle émotion ; mais je parvins a m'en rendre maître , et je ne répondis à la proposition de M. Savernier que par les témoignages de la plus tendre reconnaissance. Une heure après, il avait exécuté son projet dans tous ses points, et j'étais auprès de Cécile. Je la distinguai aisément aux indices que son père m'avait donnés. Il me sembla même que je l'aurais reconnue sans cela. De son côté, elle avait manifesté quelque émotion a mon approche, et, quand j'eus obtenu la permission de prendre une place qui était restée libre auprès d'elle, je crus m'aperce voir qu'elle tremblait.
— Excusez, lui dis-je , une témérité que le masque et le déguisement expliquent au moins un peu. Etranger ici k tout le monde, je vous importune probablement du voisinage d'un iuconnu, et je doute beaucoup que mes traits vous rappellent un de ces souvenirs qui donnent matière aux entretiens malicieux du bal masqué.
— Je ne comprends pas ce genre de plaisir, réponditelle, et je n'imagine aucune circonstance qui puisse m'inspirer la fantaisie de m'y livrer. Dans tous les cas, vous
n'auriez pas à redouter de moi ces petites contrariétés qui occupent ici tout le monde, et qu'on parait trouver amusantes, car Je ne crois pas, en effet, avoir jamais eu l'honneur de vous voir.
— Jamais, lui dis-je, en vérité?...
— Jamais, interrompit^elle avec un rire forcé, si ce n'est peut-être en rêve ; et vous pouvez croire à ma parole, car je suis incapable de feindre ; je n'ai pas même entrepris de déguiser ma voix.
C'était sa voix , en effet , la voix que j'avais entendue plus d'une année auparavant, mais qui n'avait cessé depuis de retentir dans mon cœur.
— Permettez-moi donc , répliquai-je avec chaleur, de chercher entre nous quelque motif de rapprochement qui puisse suppléer aux douces habitudes d'une connaissance déjà faite; mon nom, ou plutôt celui de mon père, a dû être prononcé plus d'une fois devant vous par le vôtre , et je n'ignore point que c'est à la fille de M. Savernier que je parle. Ce nom serait-il assez malheureux pour n'éveiller dans votre âme aucune espèce de sympathie ?,Je m'appelle Maxime....
£t j'avais k peine prononcé deux syllabes de plus , que Cécile tressaillit en tournant sur moi des regards qui semblaient exprimer un mélange d'attendrissement et d'effroi.
— Oui, oui, s'écria-t-elle d'un son de voix altéré, votre nom m'est bien connu. Il est cher à mon père — et à moi aussi — parce qu'il nous rappelle des souvenirs qui ne s'effacent jamais d'un cœur honnête , ceux de la reconnaissance !... — 11 est donc vrai , continua Cécile en s'entretenant avec elle-même, conune si elle avait subitement oublié ma présence, mais de manière a ne pas me laisser perdre une de ses paroles. — Ce n'était point une illusion I tout s'est accompli jusqu'ici ; tout s'accomplira sans doute. — Que la volonté de Dieu soit faite!
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Et elle tomba dans ua sombre abattement où toutes ses idées parurent s'anéantir.
Une de ses mains touchait presque a ma main. Je m'en emparai sans qu'elle fit le moindre effort pour me la dérober. Seulement elle me regarda d'un œil plus attentif.
— C'est lui! dit-elle.
— Oh ! ma vue ne doit pas vous causer d'alarmes , repris*je en pressant sa main dans les miennes. Le sentiment qui m'a conduit auprès de vous est pur comme votre cœur, et il a l'aveu d'un père dont votre bonheur est l'unique pensée. Vous êtes libre, Cécile, et notre destinée à venir ne dépend que de vous.
— Notre destinée à venir ne dépend que de Dieu , répondit-elle en penchant sa tête sur son sein avec un soupir profond. — Mais vous avez parlé de mon père. Vous l'avez déjà vu sans doute. 11 sait qu'à cette heure de la nuit j'éprouve depuis quelque temps un mal inexprimable qui m'étouffe et qui me tue. Je souhaitais si vivement d'en prévenir l'excès ! Comment mon père n'est-il pas venu?...
Quoique le colonel m'eût dit quelque chose de cet accident qui n'inspirait aucune crainte, l'expression de souffrance qui accompagnait ces paroles me glaça le sang. Le père de Cécile s'était d'ailleurs arrêté devant nous au moment même où elle paraissait le chercher dans la salle d'un regard inquiet. Je m'étonnai qu'elle ne l'eût pas vu.
— Je suis près de toi, dit-il en l'enveloppant d'un bras qui la soutint , car elle allait défaillir.
Elle s'appuya sur son sein et y passa un de ces instants d'angoisse qui sont si longs pour la douleur. Une de ses mains, que je n'avais pas abandonnée, s'était d'abord crispée sous* mes doigts , et puis elle s'était relâchée et refroidie, comme si elle eût été gagnée par la mort. Je poussai un cri de terreur.
Les amies de Cécile s'étaient empressées autour d'elle ; et, dans les soins qu'elles lui prodiguaient, elles avaient dérangé son masque. Hélas l tous mes doutes étaient dis-
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sipés» mais une pftleur effrayante couvrait ces traits si chers à ma mémoire. Je sentais la vie prête k m'échapper aussi , quand Cécile respira , releva son front et fixa ses regards sur les personnes qui Tenlouraient.
— Ah 1 dit-elle , c'est bien : je suis mieux , je vis , je ne souffre plus. Je vous demande pardon à tous , et je vous remercie. Cette crise n*est jamais longue , mais /aurais voulu vous en épargner le souci. Il fallait ne pas venir, ou partirplus tôt. — Et cependant, ajouta-t-elle en se tournant à demi de mon côté — cependant je regretterais de n'être pas venue ou d'être trop tôt partie. Je n'interromps pas plus longtemps vos plaisirs ; Tair et la marche vont achever ma guérison.
Nous partîmes peu de temps après, et M. Savernier, rassuré, me confia le bras de sa fille. Elle était près de moi , près de mon cœur. Je communiquais librement avec sa pensée ; je respirais son haleine ; )e possédais les dix minutes de vie pleine et heureuse que Dieu m'avait réser^ véessurla terre, et j'en jouissais avec délices, car aucun souci n'en altérait la pureté. Cécile ne souffrait plus; elle l'avait dit, elle le répétait à chaque pas. Elle marchait d*un pied sûr et léger; elle paraissait heureuse ; elle riait en parlant de ce mal capricieux , qui ne la saisissait que pour l'effrayer de l'incertitude et de la rapidité de nos plaisirs. Son père, un bras passé autour d'elle, se félicitait de la trouver si bien , et de pouvoir attribuer le malaise passager qu'elle venait d'éprouver aux fatigues de la danse , ou à quelque soudaine émotion dont il se refusait gaiment à pénétrer le mystère. L'espace que nous avions à parcourir était fort court, et je ne savais pas si je devais désirer qu'il se prolongeât sans fin pour éterniser la pure félicité que je goûtais, ou que le terme en fût atteint plus vite pour rendre plus tôt à Cécile le repos dont elle avait besoin. Nous étions arrivés ; la main de Cécile se dégageait de la mienne, et je ne sais quoi me disait que cette nuit serait trop longue. Je ressaisis cette main qui m'é-