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la gent portant soutane de ne pas adresser un mot au suppôt de PUniversité. Le principal ne desserra la bouche que pour offrir à son invité les mets qui passaient sur la table. Tous les autres, sans en excepter l'abbé Cohannec, restèrent muets comme des poissons. On eut dit un réfectoire de moines trappistes. Le malheureux inspecteur général se rejeta sur moi, et durant deux heures d'horloge, car les dîners sont longs en province, nous nous relançâmes tous deux la balle, causant pour tout ce monde qui ne fonctionnait que de la mâchoire. Mais comme il en fonctionnait bien ! Le festin était copieux et délicat. J'ai pu me convaincre là que les séminaristes, ces fruits secs de la charrue, ont gardé le bel appétit dont la nature a doué les paysans, leurs pères. Ce qui m'amusait, c'était de voir ceux qui étaient au bas bout de la table céder au milieu du repas leur place à des collègues affames qui se jetaient à leur tour sur la nourriture et regagnaient le temps perdu.
Jamais je n'ai mieux compris qu'à ce dîner Tantipathie de Pesprit laïque et de l'esprit clérical et la suspicion dans laquelle les séminaires vrais ou faux liendront toujours les représentants de l'Université.
Je m^étais donc référé, dans ma lettre au ministre, aux notes que m'avait dû donnei Tinspecteur gênerai que j^avais sauvé de l'ennui mortel de ban-
A LESNEVEN
quêter avec des visages hostiles et muets. Mais M. Lesieur n'entendit à rien et, pour me punir encore, car j*allais de punition en punition, il me nomma au lycée de Rodez professeur de quatrième.
— Ah ! tu aimes les lettres ! s'était-il dit ; eh bien, pour t'apprendre à vivre, je vais te donner une classe de grammaire à faire.
C'était le procédé de châtiment dont on s'était servi contre Taine. Avouez qu'il était bien ridicule. On chagrinait sans doute le professeur, mais, enfin de compte, c'étaient les élèves quiétaient le plus sûrement punis. Il n'est pas facile de faire une bonne classe de grammaire quand on ne s'y est pas préparé, et il était bien probable que, n'y ayant aucun goût, aucune aptitude, je serais un détestable professeur de quatrième. Le coup dont on voulait me frapper tomberait en dernier résultat sur les malheureux écoliers à qui on ne songeait point. C'était le cas de répéter le vers d'Horace :
Quîdquid délirant reges^ plectuntiir achivi.
Me voilà donc une troisième fois bouclant ma malle pour m'en aller sur les grands chemins, en quête d'un autre poste. Cette pauvre malle, en avait-elle déjà vu des pays, et devait-elle en voir encore ! Le fonctionnaire français est un nomade ; il va de ville en ville, et de chambre
SOUVENIRS DE JEUNESSh:
d'auberge en chambre d'auberge. Dans ces intérieurs provisoires quMl se crée tantôt pour six mois, tantôt pour un an, il n'y a qu'un seul meuble qui lui appartienne, qui soit pour lui plein de souvenirs, où il ait enfoui une part de ses pensées et de sort âme : c'est sa malle, sa vieille malle. Elle l'a accompagné dans toutes ses étapes, elle est, en quelque sorte^ le lien qui les rattache les unes aux autres, elle est Je signe visible de Tunité de sa vie si misérablement dispersée. La mienne était énorme, pourvue de courroies solides et à toute épreuve. Elle n'avait cependant pu sans avarie subir tant de voyages en chemin de fer ou en diligence, recevoir tant de chocs et passer par tant de mains qui Tavaient traitée sans respect. Je la regardais, cette pauvre et seule compagne de toutes mes caravanes, disjointe, délabrée et geignant quand j'y empilais mes vêtements et mes livres de chevet. N'importe, elle me faisait encore un bon et utile service, comme ces vieux bidets efflanqués et poussifs que le médecin de campagne attelle à son cabriolet et qui partent au grand trot quand, les enveloppant d'un coup de fouet, il leur crie : « Allons, cocotte ! » Allons, cocotte, à Rodez i
A RODEZ
Je passerai rapidement sur cette année néfaste, la seule de ma vie que je regrette, la seule que je voudrais rayer de mes souvenirs, la seule où je n"'ai point travaillé. J'indiquerai d'un seul mot la misère d'esprit où j'étais tombé en ces jours de découragement: je pris l'habitude d'aller au café et d'y jouer la consommation^ comme un vulgaire commis-voyageur. Je m'étais abandonné moimême; je me prenais en pitié. J'avais cependant pour proviseur un aimable homme (i), qui fit sérieusement tout ce qu'il put pour me tirer de cet accablement et me rendre mon énergie ; mais j'étais dégoûté des autres et de moi-même ; je m'ennuyais.
Je n'avais pas su me plier aux exigences d'un enseignement nouveau. Je faisais une classe qui passait par-dessus la tête de mes élèves et ne leur
(i) M. La tour, mort aujourd'hui.
SOUVENIRS Dk jeunesse
fut d'aucun profit. J'entrepris, pour secouer un engourdissement dont j'étais honteux, quelques travaux que je croyais susceptibles de fixer ma pensée errante et d'étourdir mon chagrin ; ils me tombèrent de la main à peine commencés. C'est ainsi que j'ai dans mes papiers une bonne moitié du Sublime de Longin, que je m'étais mis en tête, je ne sais pourquoi, de retraduire après Boileau. Ce n'était pourtant pas une besogne bien longue et bien difficile à terminer ; je n'eus pas le courage de la pousser jusqu'au bout. Il n'y a pas à dire : je m'ennuyais à crier. Je fis toutes les sottises que l'ennui conseille. Je jouai, et naturellement je perdis, je devins amoureux ou je crus l'être, et fus parfaitement ridicule. Je ne craignais plus de nouvelle disgrâce, ne sachant point de poste qui me fût plus désagréable que celui qui m'avait été infligé. Je ne me rappelle point toute cette partie de ma vie sans que le rouge de la honte ne me monte au front.
Je serais fort ingrat si, après avoir dit tant de mal de nos chefs, je ne rendais à mon proviseur la justice qu'il mérite. Il me soutint dans cette crise avec une intelligente sollicitude dont je ne saurais trop lui être reconnaissant. Il sentait que j'étais dévoyé et qu'au fond peut-être je valais quelque chose. Il couvrait mes peccadilles d'un silence indulgent, et c'était avec une bonté char-
A RODEZ
mante qu^il m'adressait des remontrances entre quatre yeux sur ma conduite ; parfois même il les faisait passer par la bouche de sa femme qui en tempérait la sévérité par un tour de bonne grâce et d'esprit.
Ce qui portait au comble mon dépit et mon chagrin, c'est que j'étais obligé de préparer mes examens d'agrégation. J'avais, en effet, à la sortie de l'école, manqué rhon agrégation, mais manqué haut la main. Car je n'avais pu même être porté sur la liste d'admissibilité. Comment cela s'était-il fait ? je n'en sais rien. Il paraît que ma composition de français avait été jugée d'une rare extravagance.
— C'est la composition d'un fou, avait dit le chef du jury d'examen.
Le fou avait été naturellement exclu. Il faut croire que j'avais eu, ce jour-là, un accès de fièvre chaude. Je comptais me représenter l'année suivante ; mais, parmi les mesures qui furent prises à la suite du coup d'Etat contre T Université, il y en eut une qui avait été pour nous un coup d'assommoir. Il y était dit qu'il ne serait plus permis de se présenter à l'agrégation qu'après avoir professé durant trois ans dans un établissement d'instruction publique. On voulait ainsi jouer un mauvais tour à l'École normale dont les élèves, frais encore des leçons de leurs professeurs, emportaient
les premières places et en concevaient un orgueil insupportable qu'il fallait rabattre.
La loi, en bonne justice, n'aurait pas dû avoir d'effet rétroactif, et, puisque les jeunes gens de ma promotion avaient jiéjk été admis à concourir, il semblait juste de ne pas les exclure du concours Tannée suivante. Il en fut décidé autrement, et nous dûmes attendre les trois ans réglementaires avant de nous présenter une seconde fois.
Les concours d'agrégation se composent, pour la partie écrite, d'exercices scolaires, discours français, discours latin, vers latins, thème grec, version grecque et latine, auxquels il faut être rompu par une gymnastique quotidienne. Il me semblait horriblement pénible do me remettre ainsi à l'école et d'écrire en latin médiocre, ou en méchant français, d'inutiles et vagues dissertations sur des sujets qui ne m'offraient ni intérêt ni agrément. Je ne saurais dire à quel point me révoltait cette fastidieuse et dégoûtante besogne.
J'en avais des nausées et la plume m'échappait des doigts.
J'arrivai à l'agrégation aussi mal préparé que possible ; mais j'eus cet avantage que mes concurrents ne Tétaient pas mieux que moi, nos jeunes camarades se trouvant écartés de la lutte par la même loi qui nous en avait tenus si longtemps éloignés. Il paraît que cette fois je fis des compo-
A RODEZ
sitions très brillantes, et je fus déclaré admissible parmi les premiers. Peu s'en fallut cependant que je fusse retoqué à Texamen oral. Je passai à côté d'un grave échec, et cela pour un détail dont je ne parlerais pas s'il n'était l'indice d'un défaut dont j'ai longtemps souffert.
Jamais personne n'a été moins homme du monde que moi. La nature m'avait doué d'une certaine brutalité de caractère et de mœurs qu'aucune éducation n'avait adoucie. J'avais passé du lycée, où j'étais entré tout jeune, à l'école, où, sauf de rares exceptions, personne ne se piquait de belles manières ; puis, de là, dans de petits trous de province où j'avais mené la vie claustrale que je vous ai dépeinte. Je m'étais bien aperçu souvent — car j'ai passé ma vie à m'observer moi-même et à moraliser sur mon cas à perte de vue, — je m'étais bien aperçu de ma grossièreté native et de mon manque absolu d'usage ; mais, comme il arrive souvent, j'avais préféré me faire illusion moimême sur ce défaut et, au lieu de chercher à m'en corriger, j'avais pris plaisir à l'exagérer encore avec un sot orgueil, car nous sommes si misérablement dupes de notre amour-propre que nous tirons parti même de nos plus criants défauts au profit de notre vanité. J'étais né paysan du Danube, ce qui était un malheur ; mais j'en jouais le personnage avec affectation^ ce qui était un
tort. A la distance où je suis de toute cette partie de mon existence, je ne démêle plus même, dans les sottises que je vais conter, la part du naturel et celle du voulu.
La première fois^que je me présentai devant le jury pour passer Tune des épreuves de Texamen oral, j''arrivai vêtu d'une vieille redingote, avec une chemise à raies rouges, et une cravate de couleur. Vous imaginez Teffet sur mes juges. Une chemise rouge ! Ils crurent voir dans l'effroyable couleur de ce devant de chemise une manifestation politique qui était fort loin de ma pensée. J'avais mis une chemise à raies rouges, tout simplement parce que je l'avais trouvée dans ma malle, et que je m'étais dit : La chemise blanche est un préjugé mondain ; le talent n'est pas dans la couleur de la chemise ; Alceste portait des rubans verts : c'est une belle chose de braver l'opinion. Décidément j'étais idiot.
Heureusement, parmi les juges se trouvait M. de Wailly, que j'avais eu l'honneur de rencontrer dans une maison tierce, aux dernières vacances, et qui voulait bien me porter un vif intérêt. Il écrivit tout de suite à About pour le prévenir de la frasque que je venais de commettre et le prier de m^avertir. About accourut à mon hôtel ; je partais pour passer ma seconde épreuve, et toujours avec la fameuse chemise rouge.
A RODEZ
— Animal, me dit About, veux-tu bien m'ôter tout ça !
Il me déshabilla en un tour de main, me força de revêtir ce que j'avais de plus beau et de plus neuf, me confectionna lui-même mon nœud de cravate, et ne me lâcha, de peur d'une nouvelle incartade, qu'aux portes de îa Sorbonne.
J'ose dire que mon entrée fit sensation. Quand je m'avançai à la barre, correctement vêtu de noir, tout flambant neuf, et, pour comble de concession aux bienséances mondaines, jouant d'une main avec des gants qu'About m'avait prêtés et que je n'avais pas voulu mettre, — dernière protestation de Fours dompté et muselé, — il y eut un ah! d'étonnement et de satisfaction qui courut sur toutes les lèvres. Diogène s'était coulé dans la peau de Brummel.
J'aurais pu m'écrier avec Sedaine :
O mon habit, que je vous remercie.
Car cet habit retourna mes juges et je fus reçu dans un très bon rang, avec des notes d'hantant plus élogieuses que l'on avait moins espéré une conversion si prompte et si radicale.
J'avais fait ma paix avec l'Université ; il ne fut plus question de me renvoyer à Rodez ; on me nomma à Grenoble en seconde, et je fus enchanté de cette nomination qui m'ouvrait l'espoir d'une rhétorique à prochaine échéance.
SOUVENIRS D2 JEUNKSSE
Une chaire de rhétorique ! c'était là, pour le moment, le dernier terme de mes ambitions. J'avais pourtant pu voir, dans les deux mois que je venais de passer à Paris, tous ceux de mes camarades d'école qui, ayant rompu en visière à TUniversité, étaient en train de se tailler un nom dans le journalisme : About notamment, qui commençait de tourner toutes les têtes, et dont la vogue avait éclaté, soudaine, irrésistible. Leur exemple ne me séduisait point. Outre que très sérieusement je me croyais incapable d'écrire ou, tout au moins, de gagner ma vie en écrivant, mon vieux goût pour le métier de professeur s'était réveillé plus frais et plus dispos que jamais.
Mon père, dont la santé s'affaiblissait chaque jour, m'embrassa longuement au départ :
— Te voilà définitivement casé, me dit-il ; plus de frasques, n^est-ce pas ? plus de coups de tête I Songe à ta retraite !
Et je partis pour Grenoble avec le ferme propos d*y passer ma vie et de prendre enfin possession du rêve paternel : douze cents francs de retraite ( après trente-cinq ans de service.
LE LYCÉE DE GRENOBLE
Me voilà donc à Grenoble. Il était écrit dans le livre des destins que je n'y devais rester que trois ans. Mais je m'y installai avec la paisible et joyeuse assurance d'un homme qui, après bien des traverses et des tempêtes, croit avoir enfin trouvé le port. J'avais dit adieu à toute pensée d'ambition, et ne sentais en moi d'autre désir que d'attendre, en faisant de mon mieux la classe qui m'était confiée, rheure de cette retraite qui avait toujours été le rêve de mon père. L'homme, à chaque étape de sa vie, s'imagine toujours être arrivé au but. Il dresse sa tente et enfonce profondément dans la terre les piquets qui l'assujettissent. Il compte sans un coup de vent qui la déchire et l'emporte, ou même sans l'inquiétude naturelle de son esprit, qui ne tarde pas à lui rendre importune la place où il a goûté quelques courts instants de bonheur.
Ces trois ans n'ont certes pas été perdus pour mon instruction ni pour ravancement de mon esprit. Lorsqu^on transplante dans son jardin un arbre acheté chez un pépiniériste, on est étonné, la première et même la seconde année, de ne pas le voir profiter davantage. Il ne gagne ni en grosseur ni en élévation ; les feuilles même ont un petit air chétit et navré.
— Ne vous inquiétez pas, monsieur, vous dit le jardinier; il pousse son chevelu.
// pousse son chevelu ! Le brave homme entend par là que Tarbre ramasse toutes les forces de son être pour pousser dans tous les sens des radicelles qui vont pomper au loin les sucs nourriciers de la terre et qui les transformeront lentement en sève. C'est plus tard que cette sève montera dans l'arbre et s''épanouira en un tronc plus fort, en des branches plus solides, en des feuilles plus touffues et plus vertes.
Il en est de Técrivain comme de la plante. Il faut qu^il pousse son chevelu. Il court risque d'être bien vite épuisé s^il se lance dans la vie littéraire avant de s'être, par un lent et mystérieux travail d'observations puisées dans la vie, assimilé les éléments dont se nourrira et s'accroîtra plus tard le talent qu'il peut avoir reçu en partage. Si Ton me demandait ce que j'ai fait à Grenoble durant ces trois années tout à la fois vides et fécondes, je
LE LYCÉE DE GRENOBLE
pourrais répondre, moi aussi : J'ai poussé mon chevelu.
C'est une bien jolie et bien aimable ville que Grenoble, et les environs en sont admirables. Il est impossible, quand on y entre pour la première fois, de ne pas être séduit et comme grisé par cet air d'animation fine et élégante qui est une des grâces de la populations dauphinoise, par la vue de ces montagnes qui partent du pied de la cité même et vont s'étageant de cime en cime jusqu'à la dernière, dont la mince ligne, blanche d'une neige éternelle, se détache sur le fond bleu de l'horizon. Mais je ne veux point décrire après tant d'autres ces beaux sites, qui m'ont jadis rafraîchi et charmé Aussi bien est-ce une besogne où je m'entends assez mal. La nature, en m'affligeant d'une myopie extrême, m'a privé, sinon du plaisir des grands spectacles, au moins du pouvoir de les peindre. Je n'ai jamais promené sur le monde ex téricur qu'un œil à fleur de tête et vague ; j'ai toujours vécu le regard tourné en dedans sur moimême, profondément absorbé dans cette étude que je faisais incessamment de mon être, scrutant jusqu'en leurs plus secrets ressorts les mystérieux mobiles de mes pensées et de mes actes. Le moraliste grec qui a formulé le célèbre axiome : <( Connais'-toi toi-même », devait être un myope. Et c'est précisément parce que je me pique de me
connaître que je m'abstiens de décrire etme borne à philosopher.
J'étais chargé de la classe de seconde. Il n'y en a pas qui soit plus commode et plus agréable dans le domaine de renseignement secondaire classique. La rhétorique a plus de prestige ; mais elle exige du professeur beaucoup plus de travail et elle lui impose une responsabilité plus redoutable. En seconde, on a déjà affaire à des jeunes gens dont Tesprit commence à s'ouvrir et dont l'imagination s'éveille. C'est plaisir d'aider à cette éclosion de leur jeune être pensant et vibrant. On a donc les mêmes joies que le professeur de rhétorique ; on n'a pas ses ennuis ni ses craintes. Les élèves sont ^oujours moins nombreux en seconde qu'en rhétorique, et la classe y est, par cela même, moins fatigante. La seconde, de plus, n'a aucune sanction d'examen; c'est, pour ainsi dire, une classe de transition. Si l'on était sage, on préférerait de beau, coup la seconde à la rhétorique. Mais c'est un préjugé ; la tradition veut que le professeur de rhétorique soit le primiis inter pares. On sacrifie son repos à la vaine et stérile gloire d'être, dans un lycée, le professeur de rhétorique.
Je n'ai jamais^eu le goût des distinctions honorifiques. Je n'étais donc point offusqué ni jaloux de la gloire qui environnait mon collègue de rhétorique. J'aurais été parfaitement heureux de ma
LE LYCÉE GRENOBLE
classe si ce n'eût été précisément l'époque où sévissait ce déplorable système de la bifurcationqu^un ministre de Tempire — maudite soit sa mémoire! — avait imaginé pour le malheur des études et pour notre désespoir. Je ne puis en parler sans fureur ; car il m/a gâté le plaisir — un plaisir charmant et parfois même un plaisir divin, le plaisir de Socrate — d'accoucher de jeunes esprits.
Toutes les semaines, et deux fois par semaine, on versait dans ma classe, une classe que j'aimais et qui m'était toute dévouée, une quarantaine d'écoliers venus des classes de science, et qui arrivaient chez moi sous prétexte d'y apprendre k français.
Leur intention formelle était de ne rien apprendre du tout chez un professeur qui n'était pas le leur; je ne les avais pas dans la main ; et, ce qui me désolait, c'est que mes élèves, mes élèves à moi, ceux sur qui j'exerçais tous les autres jours une action à laquelle aucun ne cherchait à se soustraire, oui, ceux-là mêmes, entraînés par l'exemple, cédant à une mauvaise honte, se piquaient, les jours scientifiques y de ne rien faire, eux non plus. Ils m'apportaient des devoirs indignement brochés. C'était un parti pris, ou plutôt c'était une tradition qui s'était en quelque sorte établie d'ellemême et contre laquelle je ne pouvais rien. Prières, exhortations, menaces, conseils, pensums
même, car j'ai dû en donner à mon vif regret, rien ne servait. Tous mes efforts et toute mon ardeur venaient se briser contre cette préméditation d'inertie. Mes collègues n'étaient pas plus heureux que moi. Nous gémissions de concert; mais personne n'écoutait no^s plaintes.
Le lycée de Grenoble comptait vraiment, à l'époque où j'y ai passé, beaucoup de maîtres de mérite. C'était Beaussire qui professait la philosophie, celui-là même qui, plus tard, s"est distingué à la Chambre par sa compétence dans les questions d'enseignement. On lui doit un volume, laLiberté dans r ordre intellectuel^ qui est l'œuvre d'un esprit pénétrant, plein de mesure et de sagesse. Le livre est écrit d'un style ferme et sain; c'est, toutes réserves faites sur quelques chapitres où Fauteur me semble légèrement attardé, en arrière des idées nouvelles, le catéchisme du vrai libéral.
Philibert Soupé, qui depuis a fait un beau chemin dans l'Université, car il est à cette heure professeur de belles-lettres françaises à la Faculté de Lyon, siégeait dans la chaire de rhétorique. C'était un bon et joyeux compagnon, d'un esprit endiablé de gamin parisien, fertile en anecdotes gaies et en propos amusants, d'une loquacité et d'une bonne humeur intarissable. Grave néanmoins, quand il le fallait. Il était adoré de ses élèves;
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qu'il enlevait à force de verve et de gaieté II était d^une activité d'esprit incroyable, sachant un peu de tout, s^intéressant à tout, et trouvant du temps pour tout. Il rédigeait un mémoire sur un point obscur de la langue sanscrite aussi aisément qu'il racontait un vaudeville de Dubert et Lauzanne.
Il avait un rare talent de liseur; et c'est une des cinq ou six personnes que J'aie entendues lire dans rUniversité, où, je puis le dire, on lit mieux que nulle part ailleurs. Les comédiens ne voudront pas me croire, surtout les comédiens du Théâtre- Français. C'est pourtant Texacte vérité. Ces messieursjouent admirablement; ils lisent, en général, de façon médiocre. Ce sont des acteurs de premier ordre et des liseurs de troisième ou quatrième. J'ai bien souvent songé qu'on pourrait faire cette épreuve : tirer au sort dans TUniversité, parmi les professeurs de lettres, six ou dix noms ; prendre de même au hasard dix artistes dans les théâtres de Paris, sans en exclure la Comédie- Française ; leur donner à lire devant un jury dix pages d'un grand écrivain dont on leur remettrait le texte une demi-heure seulement avant le concours. Je parie que ce sont les échappés de l'Ecole normale qui battront, haut la main, les élèves du Conservatoire de déclamation. Je prends nos universitaires à dix contre un. Il ne faudrait pas me presser beaucoup pour que je donnasse les raisons de leur supério-
rîté. Mais ces mémoires pourraient tomber entre les mains d'un grand premier rôle de Belleville ou de Landerneau ; et il ne faut dire de vérités désagréables aux gens que lorsqu*'on y est obligé par devoir de profession.
Je ne veux ni ne puis parler des autres professeurs. Outre qu*ils n*ont point marqué dans le monde, en dehors de notre Université, et que leur portrait n'intéresserait pas plus le public qu'une photographie d'inconnu rencontrée au hasard dans un album de famille, ils vivent encore pour la plupart et n'auraient peut-être aucun plaisir à voir leurs noms imprimés tout vifs au bas d^un crayon fait d'après eux de souvenir. Ce qu'il m'est permis de dire, parce qu'il me semble bien que cela est vrai, c^est qu'il y avait alors au lycée de Grenoble une réunion fort rare d'hommes instruits et d'esprit distingué, dont chacun avait sa physionomie propre.
Nous avions pour proviseur un très brave homme, M. Moufflet, d'un caractère doux et conciliant, qui faisait de son mieux pour nous rendre plus facile la pratique de devoirs que l'administration supérieure se plaisait sans cesse à hérisseï de prescriptions et de tracasseries nouvelles. Mais il était horriblement timoré ; il n'avait d'autres ressources pour vivre que sa place, et il était à la tête d'une famille nombreuse. Je me reproche d'à
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voir trop souvent fait enrager cet estimable fonctionnaire qui, malgré mes taquineries, avait, je crois, un fond d'amitié pour moi et me marquait du goût pour mon tour d'esprit. Mais, que voulezvous? c'est lui qui, pour nous, représentait notre bête noire, l'administration. Cest à lui seul que nous avions affaire, car Tinspecteur d'académie et le recteur s'enfermaient, comme les grands dieux du paganisme, dans un nuage impénétrable, et ils ne se communiquaient aux simples mortels qu'armés de la foudre et environnés d'éclairs. Nous sentions comme un plaisir de vengeance satisfaite à nous décharger sur le proviseur, qui n'en pouvait mais, de toute la bile accumulée dans les longues heures de classe.
Si je me sers du mot bile^ c'est que je songe à quelques-uns de mes collègues, qui ne décoléraient pas ; et que j'ai gardé présente la mémoire des scènes qu'ils faisaient à ce malheureux proviseur. J'ai toujours eu, pour ma part, l'humeur gaie, et c'était par d'inoffensives malices ou des plaisanteries bon enfant que je me soulageais des petits ennuis dont il lardait mon existence.
Nous devions théoriquement vingt-quatre heures déclasse par semaine, à quatre heures par jour. C'était le règlement du premier empire qui avait ainsi organisé le travail. La pratique avait corrigé ce que la règle avait d'excessif ; comme il y avait
des professeurs d'histoire, de langues vivantes et de sciences, les professeurs ne fournissaient plus guère, dans la réalité, que quatorze ou seize heures de besogne effective, et il faut ajouter que cette somme de travail est déjà considérable. Les gens du monde ne' soupçonnent pas ce que peut être la fatigue d'une classe, quand on s^ donne corps et âme. J'ai fait deux métiers dans ma vie : celui de professeur et celui de journaliste, auquel j'ai joint, comme annexe, celui de conférencier. Dieu sait si le métier de journaliste, avec la nécessité sans cesse renaissante de ses articles quotidiens, est épuisant pour Tesprit et pour la main ! Je n'ai plus aujourd'hui l'incroyable provision de force que je prodiguais en ce temps-là sans compter. Eh bieni je me sens plus dispos, plus alerte et plus frais, après vingt-cinq ans de journalisme, sans congé d'aucune sorte, que je ne Tétais au bout d'une année de professorat. Lorsque arrivait le mois de juillet, c'était comme un accablement, comme une prostration de tout l'être. Je tombais, au seuil des vacances, comme un cheval qui a fourni une trop longue traite.
Le ministre de l'instruction publique, qui n'avait d'autre objectif que de nous vexer en toutes les manières, de nous dégoûter et de se débarrasser de nous à bon compte, s'était avisé de décréter que tout professeur devrait désormais donner ses
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vingt-quatre heures réglementaires de travail par semaine; que si Ton ne pouvait les lui trouver dans sa classe à lui, il faudrait les lui tailler dans d'autres classes. Ce fut un cruel embarras pour le pauvre père Moafflet quand il dut dresser ce ta bleau de classes supplémentaires. Chacun de nous se récriait d^horreur à ces besognes nouvelles qui nous étaient imposées et qui ne rentraient point dans le cercle de nos études. Songez que moi, qui professais la seconde, j'étais astreint à donner deux heures de répétition par semaine à des élèves de sixième, et deux autres heures d'histoire littéraire aux philosophes des classes de français, on dirait à cette heure : de l'enseignement spécial. J'aurais dû être touché jusqu'au fond du cœur du ton de désolation et de regret avec lequel notre proviseur nous suppliait d'accepter de bonne grâce ces corvées plus inutiles encore que désagréables. Les uns se répandaient en plaintes furieuses ; je me contentais de le blaguer à froid, lui vantant, avec un air sérieux de pince sans rire, Tintelligence d'une administration qui sacrifiait le travail personnel des élèves au plaisir délicat d'embêter les professeurs. L'excellent homme écoutait patiemment ces doléances et ces moqueries. Il en sentait la justesse ; mais qu'y pouvait-il faire ?
C'était, en vérité^ un drôle de temps que celui-
là! Un ministre de Tinstruction publique s'amusant à désorganiser les études pour Funique plaisir de taquiner son personnel ; la haute administration convaincue de l'impertinence des mesures prises, et courbant la tête en silence, par peur ou par sottise ; les professeurs enragés de ces perpétuels coups d'épingle, inquiets du désordre jeté dans les classes, en lutte avec leurs supérieurs, qu'ils n'estimaient plus guère, et avec leurs élèves, qui leur échappaient de la main ; les enfants tiraillés en tous sens par des programmes toujours en mouvement et ne sachant plus ni où ils allaient ni ce qu'on voulait d'eux ; et, avec tout cela, dans l'apparence et même, ce qui sans doute est plus extraordinaire que tout le reste, dans la réalité, des études régulièrement et fructueusement poursuivies, des classes faites avec soin et qui profitaient aux écoliers, tant cette institution première de l'Université avait en elle de vitalité et de force, tant le corps du professorat était, par un vieil esprit de tradition, animé du zèle de l'enseignement, tant il en avait le talent à la fois et le goût I
Nous tirions parti même des bêtises de nos ministres pour rinstruction de nos élèves ou pour la nôtre. Ainsi, pour les répétitions que je devais aux écoliers de sixième, je m'aperçus vite que la mesure du ministre, à l'exécuter à la lettre, n'avait
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pas le sens commun; que revenir sur des devoirs déjà corrigés ou sur des explications déjà faites, c'était m'exposer, en cas de dissentiment, à diminuer dans Fesprit des enfants l'estime qu'ils faisaient de leur maître ordinaire. Ajoutez que ces redites ne les intéressaient point, et qu'il m'était impossible de fixer leur attention. Je fis autre chose. Je choisis parmi nos classiques des lectures appropriées à leur âge; je les leur lus moi-même, et, à la répétition suivante, l'un d'eux, pris au hasard, devait en rendre compte à haute voix. Cet exercice les amusa beaucoup ; mais il n'était pas réglementaire. Que dis-je? Il était tout ce qu'il y a de plus antiréglementaire. Et je vois encore la figure bonasse et inquiète de M. Moufflet quand je lui contais, avec une liberté gouailleuse, les preuves de ma proverbiale indocilité. Il m'approuvait au fond ; mais si on lavaif appris en haut lieu !
Voilà bien des détails et de bien menus détails. Peut être trouverez-vous que je m'y attarde trop complaisamment. C'est que tous les romanciers qui jusqu'à présent ont essayé de peindre le professeur en ont tracé des portraits de fantaisie, qui joignaient au défaut d'être peu ressemblants celui d'être peu agréables et parfois même fort vilains. Il y a quelque intérêt, je crois, à le montrer au public dans le train ordinaire de sa vie, frondeur et chagrin contre les puissants, mais d'esprit ou-
vert, libre et gai ; point pédant, quoi qu'on dise : maître aimé dans sa classe; et dans le monde... Eh bien ! parlons du professeur dans le monde, si vous voulez.
Personne n'y fut plus étranger que moi durant la première moitié de ma vie, et vous verrez, si je conte jamais la seconde, que je ne Tai guère pratiqué davantage sur la fin de ma carrière. Au sortir de l'institution Massin, où j'avaispassé huitans clos et muré, ne sortant presque jamais dimanches ni fêtes, et, pendant les vacances, seul ou à peu près avec mes livres dans la pauvre thébaïde de la maison paternelle, j'étais entré à TEcole normale, où je n'avais pu me frotter qu'à de jeunes camarades. Vous venez de lire le récit de mes caravanes à travers quatre villes de province ; vous avez toujours pu m'y voir vivant dans ma classe et pour ma classe, sans autres relations que celles dont ma profession me faisaitune nécessité, sans autre plaisir que de m^enfermer derrière le verrou de ma chambre, en tête à tête avec mes copies à corriger ou mes auteurs à lire. Je passais pour un ours, et j'étais de fait un ours assez mal léché, quoique toujours en belle humeur.
Mes collègues n'étaient pas tous, bien entendu, bâtis sur ce modèle, quoiqu'en général ils fussent moins mondains que ne le sont aujourd'hui nos universitaires des nouvelles couches. Ce n'était pas
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seulement le défaut de mon éducation première, éducation toute scolaire, qui m'avait détourné du monde ; c'était plus encore mon caractère, dont je ne saurais dire trop de mal, car il m'a fait horriblement souffrir, et, comme je n'ai pu en venir à bout, je m-2 suis résigné à composer avec lui, lui cédant sur tous les points où j'ai jugé la lutte impossible et inefficace.
J'étais né avec un absurde amour-propre et une timidité excessive. Cette timidité a, dans mes pre** mières années de jeunesse et même longtemps après, dans mon âge mûr, passé tout ce qu'on saurait imaginer. Je me sentais lourd, gauche, embarrassé de ma personne, incapable de trouver du premier coup le mot à répondre. Le sentiment que j'avais de mon extrême myopie accroissait encore ma gêne. Ah ! la myopie ! la myopie ! personne ne saura jamais ce qu'elle m'a coûté de désespoiret de larmes! Entrer dans un salon et ne pas savoir où se diriger pour saluer la maîtresse de la maison ; ne reconnaître aucune des personnes qui sont là et, quand il y en a une qui vous aborde, se demander avec une indicible angoisse qui elle peut bien être ; risquer à chaque pas de se heurter contre une table ou de se prendre les jambes dans un pouf; deviner dans la voix de la femme avec qui Ton cause une intention bienveillante ou railleuse et ne la pouvoir lire dans ses yeux ou sur ses lèvies ; ne pou-
SOUVENIRS Dii JEUNESSE
voir prendre du café sans en laisser tomber sur le devant de sa chemise une goutte que Ton ne voit que le soir, en rentrant chez soi ; être prié, au bal, d'inviter à danser une jeune fille qui fait tapisserie là bas, dans ce coin ; marcher vers le coin qu'indique le doigt def la personne qui vous a donné Tordre et engager gracieusement pour la première contredanse une grand'mère qui vous rit au nez ; pousser à Tétourdie vers un groupe d'hommes qui causent, s'apercevoir au bout d'un instant qu'on n^y connaît personne, qu'on s'est trompé ; y demeurer, en proie à un malaise qui torture, parce qu'on ne sait plus comment en sortir, et jeter dans la conversation, pour se donner une contenance, quelque énorme sottise que l'on est tout honteux d'avoir lâchée; tirer avec un affreux battement de cœur un cordon de sonnette et dire : « Bonjour, mon cher cœur », à un carabinier qui vous répond d'un ton de politesse goguenarde: «Je crains, monsieur, que vous ne fassiez erreur». J'ai connu ces misères et bien d'autres ; j'en ai senti tout le long de ma vie les affres douloureuses. Je n^'ai plus fait un pas ni dit un mot sans penser avec terreur que j'allais commettre ce que les Parisiens appellent une gaffe. Je vivais donctoujours sur le qui-vive et ne me trouvais à l'aise que loin de ce monde où les gaffes de ce genre étaient inévitables : c'était une sorte de répugnance mêlée de
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peur que j'éprouvais pour lui. Ma vanité y avait été trop souvent et trop cruellement froissée.
Je ne m^étais point réformé sur le costume, que je continuais de porter débraillé ou négligé, avec un étalage d^insouciance orgueilleuse, maisavec un sentiment secret de honte qui me poignait au fond de Tâme et qui était pour moi, dans un salon, une insupportable gêne. Ce mépris de la toilette, mépris tout plein de ridicule affectation, s'aggravait d'une certaine raideur âpre, tranchons le mot, d'une certaine brutalité de langage. C'est un défaut que je tenais de famille. Ma grand'mère, du côté de ma mère, était renommée pour la franchise brusque de son style et pour sa facilité, qui était vraiment incroyable chez une très honnête femme, marquise, de plus, et marquise authentique, s'il vous plaît, aux propos salés et aux mots crus. J'ai conservé d'elle, bien que je Paie peu connue en mon enfance, un souvenir assez précis et très distinct. Quelques-unes de ses locutions les plus pittoresquement familières me sont restées dans la mémoire. Il y en avait de bien plaisantes et qui ne sauraient s'écrire. Elle était avec cela d'une dévotion outrée et d'un implacable légitimisme, mais le sang vif, le verbe haut, la parole prompte et verte, et elle avait plus tôt fait, dans ses mauvaises humeurs, de vous allonger une bonne gifle qu'un évêque sa bénédiction. Je crois
bien que c'est d^elle que quelques-uns d^entre nous, dans la famille, qui a été nombreuse, ont hérité une langue impétueuse, fertile en saillies brusques, en vérités nettement et désobligeamment exprimées, en gaillardises épaisses, assaisonnées d'un gros rire.
Ces façons d'esprit, que Tâge ni Texpérience de la vie n'avaient encore atténuées, n'étaient pas très propres à me faire bien venir de la bonne compagnie provinciale, qui est, comme on le sait, d'une réserve qui va jusqu'à la pruderie. Je le sentais d'instinct, et m'en tenais éloigné. Les pointes que j'y avais faites par ci par là n'avaient pas été heureuses ; il m'en était resté de la méfiance.
Je trouvai par bonheur, à Grenoble, une société toute formée de jeunes femmes qui avaient organisé contre Tennui de la vie de province une sorte d'aimable ligue. Elles étaient toutes mariées, et les maris, presque tous gens de loi, autorisaient de leur présence ces ébats qui, d'ailleurs, n'avaient rien que de très honnête. Une sauterie de temps à autre au piano ; le plus souvent une table de v/hist. Toutes ces dames l'avaient appris et le jouaient ; elles avaient remarqué que lorsqu'on s'assemblait uniquement pour causer ensemble, la conversation, qui tournait au plaisir forcé, languissait faute d'aliments ou d'entrain. La table de w^hist, toujours en pression, était un dérivatif, un
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prétexte à se lever, à changer de partenaire, et, pour les assistants, à regarder le jeu sans rien dire, s'ils étaient en humeur de se taire. Quelquefois, quand une pièce de théâtre faisait grand bruit à Paris, la table de whist était abandonnée pour la lecture en cercle. C'était Soupé et moi qui nous relayions d'acte en acte pour lire à haute voix la comédie de Dumas, d'Augier et de Labiche. C'étaient ensuite des discussions interminables sur le mérite de Toeuvre, sur le plus ou moins de vérité des caractères et des sentiments qui en faisaient le fond.
Ces dames se réunissaient les unes chez les autres à tour de rôle, mais le plus souvent chez une vieille douairière qui portait un beau nom : elle s'appelait M^^ Million. Elle passait pour veuve et peut-être Pétait-elle. J'ai quelquefois entendu parler de M. Million comme d'un homme qui existait encore ; mais je ne l'ai jamais vu. Elle aimait la jeunesse et la joie ; et, comme elle possédait quelque fortune, c'était chez elle que s'était établi le quartier général des plaisirs.
Je ne sais, mais il me semble qu'il y avait dans ce petit cercle, qui eût pu aisément tourner à la coterie, bien de l'esprit et de la gaieté. La plupart de ces dames, sans avoir reçu d'autre instruction que celle qui était donnée en ce temps-là à toutes nos jeunes Françaises, petite et médiocre instruc-
tion, comme on sait, s'étaient formé par la lecture et la conversation un assez bon fonds de connaissances. Elles lisaient plus et mieux que nos Parisiennes, qui ont à peine le temps, dans le tourbillon où elles vivent, de parcourir le journal ou de feuilleter le rom'an en vogue. Elles ne causaient point chiffons, et les commérages de petite ville avaient été, d'un commun accord, bannis de la conversation. On s'entretenait plutôt de théâtre, de musique, de littérature et d'art. Un peu de philosophie par intervalles ; jamais de politique. Peut-être un étranger aurait-il senti là un léger parfum de préciosité ; mais on était sauvé de la pédanterie par l'enjouement naturel à de jeunes femmes qui ne posaient point pour la galerie et qui n*avaient d'autre idée au monde que de .s'amuser.
Il n'y avait dans cette petite société que deux célibataires. Le premier était un jeune homme de la ville, Leborgne, gentil garçon, très agréable de sa personne, très gai de caractère, et bon musicien. C'était lui qui organisait les parties de plaisir : promenades dans la montagne, déjeuners sur l'herbe, et parfois même représentations de salon. Car nous avons joué la comédie et improvisé des pantomimes. J'ai reçu, sous l'habit de Cassandre, les coups de batte d'Arlequin.
L'autre, c'était moi. Ce n'est pas sans peine que
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je m'étais acclimaté dans ce milieu, où Ton m'avait introduit presque à mon corps défendant. Ma maudite timidité m^avait d'abord joué quelques tours dont je m'étais remis malaisément. Vous savez qu'il n'y a rien de tels que les soldats qui ont peur pour frapper d'estoc et de taille, comme des sourds, une fois qu'ils sont lancés. C'est l'histoire des timides. Lorsqu'un timide s'est jeté à Teau, il a l'air dix fois plus assuré et plus hardi que l'homme qui est le mieux en possession de lui-même; il pousse devant lui avec une sorte de hâte tumultueuse, parlant à tort et à travers, comme dans une courte fièvre, s'étourdissant luimême du bruit de ses paroles. C'est le plus sûr moyen de dire beaucoup de sottises, et des sottises que l'on ne pardonne guère, car elles ont l'air de partir, non de la timidité, qui en est pourtant la vraie cause et qui paraîtrait toute simple chez un jeune homme, mais d'une effronterie qui est sans excuse.
Il m'était arrivé d'en dire quelques-unes, et de très fortes. Mais on ne m'en garda point rancune. Le bon accueil que l'on me fit me rejeta dans mon naturel et me mit à l'aise. Il passa pour ainsi dire en convention qu'on n'aurait point à s'effaroucher de mes équipées de conversation, qu'on me laisserait aller, quitte à m'arrêter d'un mot, comme jadis la comtesse de Rochefort quand elle
disait à Duclos : « Ah ! prenez garde, Duclos ! Vous nous croyez trop honnêtes femmes. » Je m'abandonnai sans crainte à cette verve rabelaisienne, dont quelques rares filets courent encore à présent dans tout ce que j'écris. Nous avons passé ainsi, en cKarmante compagnie, de bonnes heures de causeries, de lectures et de rires. Le peu que je sais du monde de la province me vient de là. J'ai toujours conservé pour lui un grand faible, , et, quand je fais mes articles de morale ou de critique littéraire, c'est à lui encore maintenant que je m'adresse en pensée, bien plus qu'aux Parisiens, dont je ne me suis assimilé que difficilement les mœurs, le tour d'esprit et le langage. Et encore n'y ai-je pas réussi aussi complètement que j'aurais voulu Quand je vais, appelé par une conférence, dans un trou départemental quelconque, il me semble, en y entrant, que je reviens chez moi. Je retrouve, dans la conversation de ceux qui m'entourent et me font fête, mes façons de voir, de sentir, et j'ajouterais même mes façons de parler. Il y a des provinciaux qui sont nés Parisiens ; j'étais né provincial et le suis toujours resté.
J'ai toujours eu regret de ne pas avoir le talent d'un Balzac pour peindre ce petit coin du monde comme je l'avais vu, dans le naturel de sa bonne humeur et de sa grâce. Mais je suis plus mpraliste qu'observateur.
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Un menu fait qui me remonte à la mémoire en sera une preuve curieuse.
Nous fîmes tous ensemble une excursion à la Grande-Chartreuse. Savez-vous, de toute cette expédition, qui fut favorisée d'un soleil admirable et extrêmement gaie, ce qui m*est demeuré? Un souvenir général et très vague que Ton y vil de très belles choses et que l'on s'y amusa beaucoup ; mais rien de précis ni de distinct, si ce n'est un détail qui n'avait sans doute frappé personne autre.
Tandis que nous suivions une route bordée d'une haie en fleurs, une de ces dames, qui marchait en avant, fit signe aux personnes qui suivaient de faire silence. Elle tenait les yeux fixés curieusement sur un point de la haie. Nous approchâmes tous sur la pointe du pied. C'était une bête des champs, un rat, je crois, ou un mulot, qui montrait à travers les branches un petit museau fin où étincelaieht deux yeux d'une vivacité extraordinaire. L'un de nous se coula sans bruit près de l'animal, leva sa canne et lui en frappa si juste un coup sur la tête qu'il l'abattit mort sur le chemin. Il se retourna triomphant. Les dames avaient toutes poussé un léger cri d'horreur. Il vit l'indignation peinte sur les visages.
— Mais, dit-il étonné de l'accueil fait à cette preuve d'adresse, c'est un animal très nuisible ; il
fait le désespoir des agriculteurs, qui le poursuivent et le détruisent tant qu^ils peuvent. Cest un service que Je leur ai rendu en tuant un de ces affreux rongeurs.
Ces dames ne purent lui pardonner cet acte de férocité inouïe. Une si jolie petite bête ! qui avait des yeux si intelligents ! Il fallait pour Tassommer être pis qu'un assassin ! Ce qu'il y avait de plus plaisant, c'est qu'il était grand faiseur de madrigaux et que tout le long du voyage on le traita comme un homme qui manquait de cœur.
Et moi je ne pus m'empêcher de raisonner à perte de vue sur ce très petit fait et sur les conséquences qu'il avait eues. Au fond, me disais-je, ce garçon, c'est lui qui est dans le vrai ! Ce qu'il a allégué pour sa défense est juste : le rat est un grand dévoreur de grains ; c'est Tennemi du fermier ; on fait oeuvre pie en l'exterminant partout où on le trouve.
Pourquoi donc ce meurtre avait-il si fort ému la sensibilité de ces dames? Pourquoi s'étaientelles récriées d'horreur et de pitié? Pourquoi avaient-elles tenu si longtemps rigueur au meurtrier ? Les femmes étaient-elles donc incapables d'écouter une raison raisonnable? Ne se conduisaient-elles que par imagination ?
Voilà une belle matière à philosopher. Ce rat m'a longtemps trotté dans la cervelle, et vous
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voyez qu'il y fait encore des siennes. C'était le tour particulier de mon esprit. Tandis que mes compagnons de promenade s'extasiaient sur les beautés de la Grande-Chartreuse, je songeais à mon rat. Je m'y étais si profondément absorbé qu'il me serait absolume^n impossible aujourd'hui de décrire un seul des accidents de la route que nous avons parcourue. Je ne les ai pas vus ; je regardais en moi-même ; c'est là que gisait mon rat? les quatre pattes en Tair.
Le hasard, qui m'avait ouvert l'entrée de catte aimable société féminine où mon caractère s'était détendu, mes mœurs adoucies et mon langage affiné, me donna vers le même temps accès dans une maison où je vécus deux ans en famille et goûtai la douceur de cette vie que je n'avais pas connue depuis l'heure, déjà très lointaine, où j'avais quitté le foyer maternel.
Mais ceci demande un chapitre à part.
JE DEVIENS PRÉCEPTEUR
Tous ceux qui ont, durant ces vingt dernières années tracassé dans la politique, se souviennent de M. de Ventavon, qui fut, à FAssemblée nationale de 1871, un des porte-paroles les plus écoutés du parti légitimiste. Il y avait été envoyé par le département des Hautes-Alpes, d'où sa famille était originaire : une famille de bonne et antique noblesse provinciale. Mais c'est à Grenoble qu'ail exerçait la profession d^avocat, et c'est là que je Tai connu, à l'époque où j'en suis arrivé de ces mémoires. C'était déjà le de Ventavon que nous avons connu plus tard à Paris : esprit fin, délié, subtil, mais peu juste ; causeur charmant et orateur habile, éloquent même, encore qu'alambiqué et paradoxal. Il avait gardé dans la conversation, surtout quand il parlait aux femmes, ces formules de politesse élégante et de courtoisie précieuse qui
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sentent leur vieux régime ; il abondait en compliments flatteurs qui avaient bon air sur ses lèvres : c'est peut-être le dernier Français qui ait pu, sans ridicule, comparer les femmes à des roses. Il était tout à fait xvm'^ siècle. La nature l'avait affligé d'une infirmité fâcheuse : il boitait; mais il semblait que ce défaut donnât plus de prix et de saveur aux grâces sémillantes de son esprit.
On rappelait, à Grenoble, Ventavon le boiteu^x, pour le distinguer de M. Mathieu de Ventavon, qu'on désignait sous le nom de Ventavon Taîné. L'aîné était, comme le boiteux, avocat à la Cour de Grenoble; mais c'était le seul point de ressemblance entre les deux frères.
M. Mathieu de Ventavon était le bon sens fait homme. Je n'ai connu personne qui fût de jugement plus sain, de parole plus sobre et plus nette. C'était, quand j'ai eu l'honneur d'être admis chez lui, un grand vieillard très droit et très vert, d'un aspect très imposant, mais dont le visage respirait la bonté. Tandis que son frère passait pour aimer à prendre en main les mauvaises causes, par dilettantisme, comme Jules Favre, pour déployer, en les plaidant, toutes les ressources d'un esprit fertile en ingéniosités juridiques, on tenait pour assuré que tout procès dont se chargeait l'aîné était gagné d'avance, tant on était convaincu de sa probité et de sa judiciaire. Il était universel-
lement respecté ; la considération dont il jouissait dans le public n'était pas moins bien établie que l'autorité qu'il possédait à la Cour et dans le conseil de son Ordre.
Très simple avec cela, et gai, bien que causant peu et sans esprit. Il me rappelait, quand je le voyais sortir de son cabinet, grave et cependant bonhomme, pour s'asseoir à la salle à manger, où il ne se mêlait à la conversation que par quelques mots rares, mais aimables, il me rappelait ces parlementaires d'autrefois qu'on nous dépeint si dignes et portant jusque dans la familiarité de la vie ordinaire un goût de sérieux sans affectation ni morgue.
Tandis que de Ventavon le boiteux était resté célibataire et vivait seul, en garçon, avec une vieille mère chez qui s'étaient figés et durcis tous les préjugés nobiliaires de l'aristocratie de province, M. Mathieu de Ventavon s'était marié deux fois ; sa famille était nombreuse, et il en était adoré.
Il avait eu de sa deuxième femme deux fils qui entraient en seconde au moment même où je prenais la direction de cette classe. C'étaient deux jeunes gens d'esprit ouvert, de manières distinguées, affinés par l'éducation domestique, car ils n'avaient jamais quitté le foyer paternel et ils venaient au lycée en qualités d'externes, mais d'un
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goût plus que modéré pour le travail, et qui faisaient leurs études en amateurs. Ils savaient Fun et l'autre qu'à leur entrée dans la vie ils n'auraient qu'à tendre la main pour recueillir une position toute faite ; ils n'étaient point comme le sont les déshérités de la fortune, poussés et pressés par le terrible aiguillon de la nécessité.
On me demanda de leur donner des répétitions particulières. J'y consentis. Je ne tardai pas à devenir pour tous deux une manière de camarade plus âgé, dont ils écoutèrent les leçons avec plaisir. Ils prirent à leur besogne un intérêt qu'ils n''avaient pas encore connu ; et, comme ils parlaient sans cesse à la table paternelle de leur professeur, M. de Ventavon désira me voir et m'invita.
Je me sentis tout de suite pris de sympathie et de respect pour cet excellent père de famille, d'aspect si austère et de manières si affables. Il faut croire que je ne lui déplus pas ; car je devins un des familiers de la maison, où mon couvert était mis toutes les fois que je montais au cabinet de travail de ses fils pour jeter un coup d'œil sur leurs devoirs.
L'année se passa ainsi ; les deux jeunes gens durent entrer en réthorique. On me pria de leur continuer mes leçons; le règlement, où plutôt la coutume du lycée s'y opposait, les élèves d'un
professeur ne devant prendre de répétitions que de lui. Je refusai donc ; les enfants marquèrent un chagrin si vif que la mère s'avisa d'un stratagème.
— Vous n'avez pas le droit, me dit-elle, de donner des répétitions à des élèves qui n'apparpartiennent pas à votre classe : vous n^en donnerez point ; mais je suppose que vous quittiez votre table d'hôte, où vous mangez fort mal ; vous déjeunerez et dînerez tous les jours avec nous. Personne n'aura rien à voir ni à dire si, avant dîner, vous causez avec mes fils de leur besogne du jour.
Cétait une petite escobarderie, mais qui ne tirait pas à conséquence, car j'étais lié d'une amitié vive avec Philibert Soupé, le professeur de rhétorique, et il avait trop d'esprit et trop de bonne grâce dans Fesprit pour se formaliser de cet arrangement.
J'y voyais des inconvénients plus graves. C'était au fond, sous une forme plus adoucie, une espèce de préceptorat que Ton m'offrait. J'avais souvent dîné chez M. de Ventavon en qualité d^homme du monde et dMnvité ; il me paraissait terriblement délicat de m'imposer à sa table, à titre d'hôte et d'hôte quotidien. Je jouissais déjà (et le mot ici est tout à fait de mise), je jouissais dans la ville d'une détestable réputation de libéral et de voltairien : mes opinions, dont M. de Ventavon pou-
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vaît aisément faire abstraction quand je notais que le professeur de ses fils, ne lui porteraientelles pas ombrage quand je vivrais sans cesse près d''eux, quand je pourrais les en imprégner, quand il serait lui-même, par courtoisie, obligé, à table, chez lui, d'en subir l'expression ? Et moi-même, avec rimpétuosité de ma nature et l'intempérance de ma langue, serais-je assez discret pour ne pas effaroucher par quelques propos malsonnants ou intempestifs la foi politique et religieuse des personnes avec qui j'allais me trouver en rapports de tous les jours ? Ces rapports, s'ils n'étaient affectueux, deviendraient vite insupportables.
— Est-ce que M. de Ventavon, demandai-je en réponse à cette ouverture, connaît ce projet, et est-ce qu'il y a donné son approbation ?
— Je m'en charge, me fut-il répliqué. Consentez seulement.
J'ai su depuis, longtemps après, que le consentement de M. de Ventavon n'avait pas été si facile à obtenir. J'ai su (et, si je rapporte ce détail, c'est qu'il m'a paru très touchant tout ensemble et fort caractéristique,) qu'il avait réuni un conseil de famille où la question avait été débattue avec une certaine solennité toute patriarcale. On avait fait dire des messes et des neuvaines pour se concilier, en cette importante affaire, la protection du ciel. Je ne me doutais guère, lorsque j'entrai dans la
maison, que les saints les plus puissants du Paradis avaient été intéressés à veiller sur mon enseignement et à le désarmer de tout venin.
Me voilà donc installé précepteur et, ce qu'il y a de plus curieux, précepteur dans une famille résolument légitimiste et catholique.
M. de Ventavon, le premier jour où je fus investi de ces fonctions officielles, me remit les enfants avec une grandeur mêlée d'attendrissement ; il me témoigna, sans entrer dans une explication précise, qu'il avait en mon esprit de mesure pleine et entière confiance, et qu'il comptait sur ma discrétion pour émousser les angles de nos opinions contraires.
Ma situation n'était pas aisée. J'ai la parole prompte et âpre ; et, si réservée que fût la gravité naturelle à M. de Ventavon, il ne lui en arrivait pas moins de froisser d'un mot mes convictions les plus chères. Je sentais en moi comme une violente poussée de sang qui m'emportait à risposter ; la réplique s'élançait impétueusement sur mes lèvres ; mais je n'avais qu'à considérer Tair de bonhomie parfaite, le sérieux imperturbable avec lequel cet aimable vieillard disait ces choses, qui me paraissaient à moi monstrueuses, pour réprimer le frémissement de tout mon être et sceller mes lèvres. Je me mettais, comme disaient les Grecs, un bœuf sur la langue.
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Je crois que cette gymnastique, qui a duré deux ans, m'a été d'un grand profit pour me former le caractère et m'apprendre la pratique journalière de la tolérance. Je comprenais si bien, en écoutant le langage, plein de raideur et d'aménité tout ensemble, de ce vieux gentilhomme, l'inutilité de toute discussion, que Penvie me passa bientôt de lui faire de la peine en le contredisant. J'appris à cette école le grand art, que j'ai depuis pratiqué dans le journalisme avec un désintéressement qui est allé croissant tous les jours, de ne jamais m'offusquer de Fopinion d'un adversaire, de la tenir toujours pour sérieuse, quitte à me taire et à baisser les yeux, s'il ne me semblait pas utile de la réfuter.
Au reste M. de Ventavon semblait éviter avec soin toute occasion de débat. Il mettait une sourdine à l'expression de ses idées favorites ; et nous causions le plus souvent ou des choses de la classe ou de celles du Palais. Il me mettait ainsi à Taise. M"*® de Ventavon était de moins bonne composition avec moi. C'était une femme très dévote, d'une rare vivacité d'imagination et d'esprit, d'une singulière exubérance de parole. Elle ne vivait que pour ses enfants et pour son mari, qu'elle aimait passionnément : mais, après eux, elle gardait encore dans son cœur une large place pour le bon Dieu, et elle enrageait que je n'eusse pas l'air
d'y songer davantage. Sa manie était de me convertir, et elle livrait sans cesse de nouveaux assauts à mon incrédulité. Je ne lui répondais qu'en badinant, et cet air de négligence ou ce ton de persiflage avait le privilège de Fexaspérer. Elle ne pouvait assez s'étcfnner qu'un homme qui n'était pas un imbécile, puisqu'elle lui confiait l'éducation de ce qu'elle avait de plus cher au monde, ne pensât point comme elle. Il fallait que j'eusse des trous dans la cervelle.
Ce qui m'amusait chez elle, c'est, qu'avec une foi très docile et très vive, il y avait des points sur lesquels son bon sens (car elle en avait tout de même) se cabrait et se révoltait. Ainsi elle admettait parfaitement tous les miracles ; mais il ne fallait pas lui parler de celui de la Salette. Elle riait de pitié ou tressaillait d'horreur. On recevait beaucoup dans la maison l'abbé Deléon, celui-là même qui, dans une série d'articles dont le retentissement fut immense, avait prouvé que, dans la fameuse apparition de la sainte Vierge aux bergers, c'était une vieille folle, M"® de la Merlière, qui avait joué, vêtue d'une robe bleue, le rôle de la sainte Vierge. Son évêque l'avait, je crois, interdit à la suite de cette démonstration. On ne l'en choyait que plus tendrement chez M. de Ventavon, C'était une victime de la persécution épiscopale, un martyr de la vérité. J'avais un plaisir infini à
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mettre M'"^ de Ventavon sur ce chapitre : elle partait, bride abattue, avec la fougue d*un cheval échappé. Elle montrait les impossibilités matérielles de ce soi-disant miracle ; elle raillait d'un rire sardonique les prodigieuses inepties prêtées par ridiot berger Maximin à la Reine des anges.
— Est-ce qu'on peut croire à cela ? me demandait-elle.
J'avouais ingénument qu'on ne pouvait croire à cela.
— Mais, ajoutais-je, les autres miracles... Elle me fermait la bouche en criant.
— Je vous vois venir. Vous êtes un impie. Les autres miracles sont prouvés : ils sont de foi. Celui de la Salette est absurde.
Le jour où M. Jules Favre, qui était venu à Grenoble plaider pour M^i^ de la Merlière, perdit son procès devant la Cour, fut pour M"*® de Ventavon un jour de triomphe: elle exultait ; elle donna, pour célébrer ce grand événement, une manière de fête domestique.
— Nous en avons fini, s'écriait-elle, avec cet absurde miracle de la Salette I
On l'aurait sans doute bien étonnée si on lui eût dit que, vingt-six ans plus tard, contant cette listoire, je serais obligé de constater que l'eau de a Salette se vend toujours le même prix, que le ommerce s'en est augmenté, loin de décroître, et
que si la prospérité en a été enrayée, elle le doit moins au jugement de la cour de Grenoble, qui n'a point mordu sur la superstition populaire, qu^à rétablissement d'une fâcheuse concurrence, qui s'est dressée à Londres. La maison qui n'est pas au coin du quâi lui a fait du tort.
Outre Pabbé Deléon, qui n''apparaissait que de loin en loin, quand il avait besoin pour sa polémique d^un conseil ou d'un renseignement, il venait assez souvent d'autres prêtres à la maison. L'un d'eux, qui, plus tard, je crois, est devenu vicaire général et peut-être évêque, m'avait beaucoup plu par la variété et la finesse de sa conversation. Il affectait une modération de sentiments et de langage qui est fort rare dans le clergé français ; il se disait libéral, et je l'avais pris au mot sur l'étiquette.
Je me souviens, à ce propos, d'un petit fait qui m'a éclairé sur la prétendue tolérance de nos prêtres.
Nous étions en ce temps-là, puisque nous faisions la guerre à la Russie, les alliés des Turcs. On fêtait je ne sais plus quelle victoire. Les journaux nous avaient conté qu'une cérémonie religieuse devant se célébrer dans une mosquée de Byzance, les autorités turques s'étaient opposées à ce que les drapeaux chrétiens figurassent dans les faisceaux formés sur Fautel par les drapeaux
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Ottomans. Quelques-uns n'avaient pas manqué de crier au fanatisme.
Le soir, on parla de Tincident au dîner, et notre prêtre, qui se trouvait là, s'échauffa grandement sur l'inexplicable intolérance de nos alliés.
Je fis doucement remarquer que chez les Turcs le drapeau était considéré comme un emblème à la fois national et religieux, et, qu'en cette dernière qualité, ils avaient pu juger que la place d'un drapeau chrétien n'était pas sur l'autel d'une mosquée musulmane.
— Etquandilseraitvraique le drapeau fût un emblème religieux, les Turcs sont-ils autorisés à chasser de leurs temples le drapeau d'une nation alliée ?
Je ne sais vraiment où j'avais la tête; je me piquai au jeu et, poussant la discussion à bout:
— Pardon ! lui dis-je, si vous célébriez une cérémonie religieuse dans votre église en l'honneur des Russes vaincus, souflfririez-vous que les Turcs, nos alliés, prétendissent placer sur le maître autel l'image de Mahomet?
— Ce n'est pas la même chose, me dit le prêtre d'un ton sec.
— Il me semble, au contraire, que c'est absolument la même chose, sauf que la chose se passe en France au lieu d'avoir lieu en Turquie.
— Vous ne comparez pas, j'imagine, la religion de Mahomet avec la vraie, la seule religion ?
— Mais c'est qu'eux aussi ils croient posséder la seule, la vraie religion !
Je le vois encore: il ferma d'un geste péremptoire sa tabatière d'argent et, d'une voix brève, cassante, autoritaire:
— Ce n'est pas la même chose, répéta-t-il, Brisons là !
]^/[me Ventavon me faisait de gros yeux ; le chef de la famille tenait les siens fichés sur son assiette, dont il avait Tair de contempler les fleurs avec attention ; personne ne soufflait mot. Je me tus ; mais Je sus que penser du libéralisme des oints.
Une ou deux fois par an, Tévêque de Gap venait nous rendre visite. Ces jours-là on mettait les petits plats dans les grands. Jamais je ne me fusse fait, si je n'avais assisté à ces repas, une idée juste du respect dévot qu'inspire dans les familles pieuses ce grand nom d'évêque. On eût dit vraiment que, Févêque de Gap, ce fût le bon Dieu en personne descendu sur la terre, et daignant s'abaisser jusqu'à prendre sa nourriture en compagnie de simples mortels. On lui passait bs plats avec cette onction que revêt le servant de la messe quand il offre le calice à l'officiant; on attendrissait sa voix pour lui offrir des radis ou du beurre; on le choyait de tendresses respectueuses et câlines; on se récriait avec béatitude sur le moindre mot qu'il condescendait à laisser tomber de sa bouche. Il avait, en
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prenant du pain dans la corbeille, le geste allongé d'un prélat (^ui donne sa bénédiction. Je me sentais transporté dans un autre monde et gardais un silence étonné. Un seul détail me réconciliait avec toute cette mise en scène : c*est qu^il mangeait comme quatre et buvait d'autant. Il lui arriva une fois de dîner chez nous un vendredi : tout était au maigre ; mais quel maigre! Il badina avec une bonnehumeurtoutecclésiastiquesurun certain pâté de poisson dont la croûte, dit-il en souriant, ne lui paraissait pas trop catholique, et s''en laissa servir une énorme tranche dont il dut avoir la conscience bourrelée toute la nuit.
M. de Ventavon rappela à ce propos une anecdote qu'il aimait à conter. Un de ses aïeux avait rendu au saint-père un service important : le pape lui avait baillé, pour récompense, une cédule en vertu de laquelle il était autorisé, lui et ses descendants, à faire gras tous les vendredis, sauf le vendredi saint, eux et les personnes qu'ils auraient à leur table.
— Vous voyez, monseigneur, que vous pouvez manger sans crainte.
Ma foi, moi aussi, sur cette assurance, je prélevai sans remords sur le pâté de poisson une tranche épiscopale et la dévorai d'un bel appétit. Il est doux de faire son salut à la suite de son évêque en mangeant du pâté.
A mesure que M. de Ventavon me voyait davantage, il paraissait prendre plus de goût à ma conversation. Nous nous étions d'abord tenus vis-àvis l'un de Tautre sur un pied de réserve. Outre quMl était, de son naturel, peu bavard, il m'observait et cherchait à me pénétrer. Il s'était peu à peu détendu, et nous causions de bonne amitié de omni rescibili et qiiibiisdam aliis.
Il me demanda un jour ce que je gagnais au métier de professeur. Il parut surpris de la modicité du chiffre que je lui fixai.
— Et quelles sont vos espérances ? poursuivit-il.
Mes espérances, elles n'étaient pas brillantes. C'était d'obtenir une rhétorique à Grenoble ou dans quelque autre ville de province, et de finir par avoir de quatre à cinq mille francs d'appointement.
— Tant que cela ! me dit-il en souriant. Eh bien, vous sentez-vous le courage d'entreprendre une autre carrière ?
Je récoutais curieusement, cherchant où il en voulait venir. Je lui assurai que je ne manquais point de résolution ni de vaillance.
• — Je le crois, reprit-il. Eh bien, la nature vous a doué de toutes les qualités qui font Favocat. Vous avez beaucoup de bon sens ; vous voyez du premier coup d'œil ou est le point précis d'un
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débat ; vous possédez une facilité et une justesse de paroles qui sont des plus rares. C'est plus qu'il n'en faut pour être un excellent avocat. Vous pouvez, tout en faisant vos classes, préparer vos examens. Dans trois ans vous serez reçu ; je vous apprendrai le métier, et il vous suffira de quelques années, si vous vous établissez à Grenoble, pour vous faire une réputation et fonder un beau cabinet.
Cette proposition me toucha extrêmement. J'y fus d'autant plus sensible que je savais la haute estime que M. de Ventavon faisait de sa profession d'avocat. Il la regardait comme la plus honorable de toutes, la plus libre tout à la fois et la plus fière. Il entretenait toujours ses fils de la gloire qu'il y avait à sauver un innocent, à faire triompher le bon droit ; il leur énumérait les prérogatives de l'avocat, et ces prérogatives, il en était très jaloux. Il n'eût pas fallu que la Cour ou le gouvernement y touchât : il eût été, lui, l'homme doux par excellence, intraitable sur ce point. Quand il avait dit : rOrdre des avocats^ il avait tout dit. Il n'ad mettait pas qu'un avocat pût commettre l'ombre d'une indélicatesse ; car c'eût été souiller l'Ordre tout entier.. C'était l'esprit de corps dans ce qu'il a de plus exclusif et aussi de plus noble. On me dit que les nouvelles générations d'avocats s'en corrigent ; peut-être est-ce dommage. J'ai eu le
plaisir d'observer un des derniers et des plus parfaits spécimens de Tavocat antique: il avait ses grands et ses beaux côtés.
M. de Ventavon, en me lâchant à brûle-pourpoint, à travers le visage, son Digmis es intrare, me donnait un témoignage tout à fait inattendu, mais certain, de sa haute estime. L'idée, une fois jetée dans ma cervelle, y germa et y poussa de promptes et vivaces racines. Au temps où j^étais à rÉcole, j'avais pris, avec About, mes quatre premières inscriptions de droit, qui ne m^avaient jamais servi. Je m^informai si ces quatre inscriptions étaient encore bonnes; on me répondit qu'elles n'étaient point prescrites. Je résolus donc aussitôt de passer à la fin de Tannée mon premier examen, et me mis à la besogne avec la furie habituelle de mon caractère.
J'avais déjà de Touvrage par-dessus les yeux; mais ce travail nouveau ne m'effrayait guère. Je tenais de la nature une faculté très précieuse : je n'avais besoin que d'un court sommeil. Il m'était indifférent de me lever matin. L'hiver, avant le jour, et Tété, aussitôt le soleil paru, je m'installais à mon bureau jusqu'à Theure régle- ;nentaire de la première classe, qui était fixée à huit heures. Le soir, dans les villes de province, on n'a guère, soit après dîner, soit après une partie de whist, qu'à rentrer chez soi, car les plai-
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sirs ne sont ni très variés ni très absorbants. Je poussais le travail jusqu'à une heure du matin, dans une chambre solitaire, sous la blanche lueur de ma lampe.
J'achetai les livres de droit que Ton m'indiqua et m'enfonçai dans cette étude nouvelle avec une ardeur extraordinaire. Je croyais trouver un plaisir extrême à m'initier au Code civil, et je rechignais par avance à mettre le nez dans le droit romain : ce fui, à ma vive surprise, le contraire qui m'arriva. Je me pris de belle passion pour Touvrage, qui était classique en ce temps-là, et qui l'est peut-être encore aujourd'hui, de M. Ortolan sur la législation de Justinien. Tout ce que je savais de l'antiquité latine s'éclairait pour moi d'une lumière nouvelle. Une foule de passages que je n'avais pas compris du tout ou que j'avais compris de travers se levaient dans ma mémoire à mesure que je pénétrais plus avant dans cette étude, et la signification s'en découvrait à mes yeux. Il est fort difficile d'entendre les grands écrivains de Rome, même les poètes, si l'on n'a des notions très précises sur l'organisation juridique de la famille, de la puissance paternelle, de la propriété, et on les trouve dans le vieux droit codifié par Justinien.
J'avoue qu'en revanche les commentateurs du Gode civil m'accablèrent d'un ennui qui alla jus-
qu'au dégoût. Mon gros bon sens se révoltait à voir un texte de loi, qui me paraissait le plus clair et le plus simple du monde, pressé, tordu par un exégète qui, à force de raisonnements subtils, finissait par en exprimer juste le contraire de ce qu'il semblait dire.
Cette sensation d'horreur pour ce byzantinisme d'interprétations a été si forte chez moi, que je l'y retrouve encore toute chaude quand le hasard des articles quotidiens que j'écris m'amène à discuter quelqu'un des jugements rendus en vertu de telle ou telle de nos lois. Je suis toujours étonné et inquiet de voir avec quelle aisance juges et avocats torturent un mot du texte de la loi pour le mettre en contradiction avec l'esprit même de cette loi. Et ce qu'il y a de curieux et d'abominable tout ensemble, c'est qu'ils y arrivent, c'est qu'ils sont très contents d'eux, et très fiers, quand ils y sont arrivés.
Je passai mon examen à la fin de l'année, et je fus reçu. Il faut dire que ces messieurs, surpris et flattés de voir sur les bancs de TÉcole de droit un professeur de lettres, y mirent de la complaisance. Ce fut plutôt une causerie qu'un examen. La vérité est que je ne savais rien ou presque rien de ce que j'aurais dû apprendre pour répondre aux questions ordinairement posées, car j'avais travaillé un peu à Paventure, sans maître, et ne con-
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sultant que mon goût personnel. Mais je fus 1res brillant sur le droit romain, où mon examinateur engagea avec moi une conversation à bâtons rompus sur divers points de théorie philosophique.
On me combla de louanges, et M. de Ventavon m'engagea vivement à persévérer. Citait bien mon intention formelle. Mais le hasard, qui avait déjà si souvent ballotté ma vie, allait encore une fois me jeter dans une voie nouvelle.
Nous avions alors pour recteur à Grenoble M. Auguste Nisard, le frère de Facadémien, M. Désiré Nisard, l'illustre auteur de l'Histoire de la littérature française. M. Auguste Nisard, qui vit encore et que j'ai de loin en loin le plaisir de rencontrer à certaines premières représentations, était un universitaire de la vieille roche, très amoureux des lettres latines et grecques^ et qui n'avait accepté de fonctions administratives que lorsque la fatigue physique l'avait obligé de renoncer à sa chère rhétorique de Bonaparte. Il voulait bien me témoigner quelque estime, et c'est à son libéralisme éclairé que je dus de n'être pas trop tracassé durant cette période de mon enseignement. Il souriait de mes frasques, sachant que j'étais un dévot de Virgile et d'Horace. Il réprimait, quand il s'agissait de moi, le zèle fougueux d'un petit bonhomme d'inspecteur qui était bien le plus méchant
homme et le plus plat jésuite que j'aie connu de ma vie.
Il avait un fils, grand garçon déjà, très intelligent, d'esprit vif et de physionomie animée, mais paresseux et léger comme ils le sont tous, comme nous Tavons tous été peu ou prou. Le père se désolait de ne pas lui voir une passion plus fervente pour les études classiques. Il me pria de le pren dre deux ou trois fois par semaine :
— Ce ne sont pas précisément des répétitions que je demande pour lui, me dit-il; mais causez avec lui de belles-lettres et tâchez de lui inspirer Tamour du grec. Il n'en sait pas assez ; il n'en veut pas lire ; lisez-en avec lui.
— Voilà qui se trouve bien ! lui disjje. J'ai toujours eu ridée de lire d'un bout à Tautre Démosthène, dont je ne connais que des fragments. L'occasion est bonne. Si vous voulez, nous lirons Démosthène.
— Va pour Démosthène I
Tous ceux qui ont été pédagogues (et je prends ce mot, qui devrait être un des plus honorés de notre langue, dans son beau et grand sens), tous ceux qui ont été pédagogues savent qu'il n'y a rien de tel pour inspirer à un écolier la passion d'un exercice que de la sentir soi-même. L'ardeur ùa maître passe naturellement à Télève et Tenflamme.
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Les premiers jours furent assez durs : chaque écrivain, surtout en grec, a son vocabulaire particulier qu'il faut pleinement connaître pour le lire avec facilité. C'est une particularité qui rend plus malaisé d'abord de toutauteur qu'on essaye. Maisau bout de très peu de temps on est familiarisé avec ses mois, ses locutions, ses tours de phrase et ses accidents de style. Il ne reste plus que les vraies difficultés de texte: c'est au professeur, quand il sait son métier, à les aplanir sans en avoir Pair, pour ne pas rebuter Télève et surtout pour ne pas le refroidir.
Il y a alors, dans les à peu près de cette traduction rapide, enlevée au pas de course, une jouissance extrême : les beautés du vieux texte prennent un relief extraordinaire et un éclat singulier. On a à tout coup des soubresauts d'admiration, qui sont d'autant plus vifs que, par derrière le tour français que l'on a instantanément trouvé, on aperçoit, dans la phrase grecque, des arrière-sens mystérieux qui s'agitent et qui luisent.
Nous ne pouvions ni l'un ni l'autre nous rassasier de cette lecture. Ce fut une vraie toquade ; et elle fut si loin poussée que M. Nisard, charmé tout ensemble, et inquiet, de constater chez son fils un amour si fougueux et si absorbant pour un écrivain grec, crut devoir me rappeler en souriant que les Latins comptaient aussi de grands poètes et d'admirables prosateurs.
J'étais donc au mieux avec mon recteur; mais je ne songeais point à profiter de cette faveur, n'ayant rien à lui demander. Ce fut lui qui pensa à moi. Il me manda dans son cabinet; il avait un air plus composé, plus officiel, que de coutume :
— Voulez-vous, me dit-il sans préliminaires, faire la classe de philosophie ? Elle est à vous si vous acceptez.
— Vous voulez dire : de rhétorique, monsieur le recteur.
— Non, j'ai bien dit : de philosophie.
Au premier instant, je demeurai stupide, comme dit notre vieux Corneille. Puis, me remettant un peu, je fis observer à M. Nisardque j'étais agrégé de lettres, et non de philosophie ; que je ne savais de philosophie que le peu qu'on en apprenait à rÉcole normale, quand on ne faisait pas de cette science une étude spéciale ; que depuis l'École je ne m'étais jamais beaucoup préoccupé de ces problèmes ; que j'arriverais donc tout neuf dans la classe qu'il venait me confier, et que l'Université risquait de troquer un bon professeur de seconde contre un professeur de philosophie insuffisant. Elle ne pouvait que perdre au change.
— Eh mais! me répondit M. Nisard, c'est précisément parce que vous avez la passion des lettres que nous avons songé à vous nommer professeur à:î philosophie. Nous ne tenons pas à ce que les
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jeunes gens aient l'esprit barbouillé des vaines spéculations de la métaphysique. Il suffit qu'ils soient en état de répondre aux questions dont se compose le programme du baccalauréat. C'est peu de chose, et vous le leur apprendrez tout aussi bien qu'un philosophe de profession. Vous aurez en revanche, sur lui, l'avantage de leur faire mieux goûter les chefs-d'œuvre qui doivent être lus, en cette dernière année d'études, par vos jeunes élèves. Ce qui vous touche le plus, n'est-ce pas, dans le Discours sur la méthode de Descartes, dans la Connaissance de Dieu et de soi-même de Bossuet, dans le Traité de l'existence de Dieu de Fénelon. dans les Entretiens de Malebranche, c'est la grandeur et la grâce du style ?...
Je fis un geste d'acquiescement.
— Eh bien! c'est précisément à ce point de vue que nous souhaitons qu'on présente ces ouvrages à nos élèves et qu'on leur en inspire le goût. Nous désirons que la classe de philosophie ne soit qu'une autre face de la classe de rhétorique.
Je me grattais le front, très en peine de ce que je devais répondre. J'étais un peu effrayé de la responsabilité nouvelle que j'assumais sur moi. Et puis, cette idée d'enseigner la philosophie sans parler de philosophie choquait ma justesse d'esprit W et mes instincts de logique.
Je demandai quelques jours pour réfléchir,
M. Nisard insista, m'enguirlandant de louanges si aimables, que je n'osai plus refuser.
— Si c'est, en effet, lui dis-je, un service que r Université réclame de moi, je me rends. Mais je crains bien de^ne pas vous satisfaire.
Le recteur me combla d'assurances flatteuses et me dit que je ne tarderais pas à recevoir ma nomination. Je m'en allai tout pensif.
— Quelle drôle de boutique que notre Université ! me disais-je. J'adore les lettres, je les sais, et j'ai prouvé que je pouvais être utile en les enseignant. Que fait-on ? Il y a deux ans, on me déporte dans une classe de grammaire, pour me punir d'une incartade ; aujourd'hui on m'envoie dans une classe de philosophie pour me récompenser d'avoir inspiré à un jeune collégien le goût de Démosthène. Et si Ton me choisit, c'est précisément parce que je déclare ne pas savoir le premier mot des choses que je dois enseigner, parce qu'on suppose que le goût me m'en viendra jamais!
Et, repassant les diverses étapes de ma carrière :
— J'aurai fait toutes les classes : la quatrième à Rodez, la troisième à Chaumont, la seconde à Grenoble, la rhétorique à Lesneven ; je m'en vais faire la philosophie. J'aurai épuisé la coupe des félicités universitaires. Et après?
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Après ! après (J'entendais bruire à mes oreilles le mot de mon pauvre père, que je venais de perdre :
— Tu auras une belle retraite!
Le sort en était jeté ! J'allais professer la philosophie. Il fallait rapprendre d'abord. C'étaient d'autres études à commencer. Je remisai dans un fond d'armoire tous mes livres de droit ; et je montai d'ouvrages de philosophie ma petite bibliothèque nomade.
J'entrais dans ma dernière année de professorat.
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Je ne saurais peindre le découragement mêlé d'effroi dont je me sentis saisi quand je mis pour la première fois le nez dans les livres officiels qui devaient être le fond de mon nouvel enseignement, Il y en avait un qui, jadis, quand j'étais moi-même écolier de philosophie, avait été, pour moi comme pour tous mes camarades, la loi et les prophètes : c'était le Manuel de philosophie, un gros bouquin desix à sept cents pages, grand in-octavo, que trois des plus illustres disciples de Fillustre éclectique M. Cousin avaient écrit à frais communs pour former aux bonnes doctrines les âmes des jeunes générations. C'étaient MM. Jules Simon, Jacques, et Saisset, trois hommes de talent d'ailleurs, dont les noms brillaient sur la couverture.
Je ne voudrais pas trop dire de mal de cet ouvrage de classe, qui m'avait rendu service après
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tout, puisqu'il n'avait initié aux questions philosophiques et m'avait, le premier, sur ces matières encore inconnues pour moi, ouvert Tentendement et éveillé la réflexion. Mais mon esprit s'était depuis lors mûri avec l'âge et Tétude ; j'avais lu et relu les philosophes au dix-neuvième siècle, démon ami Hippolyte Taine, et, ça et là, quelques articles de Revue où se faisaient jour les idées positivistes. Je reculai épouvante quand, prenant à nouveau, après dix années d'oubli, le Manuel officiel de la philosophie universitaire, je commençai de le relire avec des yeux tout frais. Toute cette phraséologie, qui me semblait à la fois gonflée et vide, m'inspira un insurmontable dégotû.
— Eh quoi ! m'écriai-je ; c'est ça que je vais enseigner ! c'est ça, la philosophie des classes î Mais il n'y a rien de plus puéril et de plus niais !
Le malheur, c'est que, comprenant avec une si vive amertume le néant des leçons qu'on m'imposait, je n'avais rien à mettre à la place. Je n'étais pas au courant des questions ; je nageais au hasard dans une mer de théories et d'idées qui se heurtaient autour de moi, et plus je battais l'eau de mes bras désespérés, plus je me sentais aveuglé, perdu, englouti.
Le plus sage assurément eût été de suivre paisiblement l'ornière, puisque j'étais incapable de me frayer une voie personnelle ; de prendre tout sim-
plement Pun après Fautre les divers points du programme, de les expliquer à mes élèves sans chercher midi à quatoize heures, me servant des | livres revêtus de Testampille, et déporter, comme l'avait espéré M. Nisard, tout Teffort de mon enseignement sur la' partie littéraire du cours.
Mais M. Nisard avait compté sans mon caractère, qui est à la foi impétueux et tenace. Je m'étais pris de belle et soudaine passion pour les études philosophiques; j'y portai une ardeur enflammée, bien qu'un peu brouillonne, une énergie têtue et violente ; et je fis, il faut bien que je l'avoue (mais ce n'était pas trop ma faute), la plus mauvaise classe qui se puisse imaginer : une classe incohérente et bizarre, toute pleine d'à-coups et de soubresauts. Un jour, j'arrivais tout bouillant d'un ouvrage lu la veille, et, avec la ferveur d'admiration d'un néophyte, j'en exposais les idées à mes élèves sans me soucier du chaos que je versais dans leur jeune cervelle. Une autre fois^ je leur disais:
— Dam ! sur cette question du programme, voilà ce que vous devrez répondre au baccalauréat.
Mais, à mesure que je développais ce point de vérité officielle, une impatience me prenait des pieds à la tête, le sang me montait au visage, me battait aux tempes, et je m'écriais :
— Mais ça n'a pas le sens commun^ tout ce que je vous dis là !
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Et avec une verve débridée, avec cette verve de la vingt-cinquième année dont je n'ai plus, hélas ! que de misérables restes, Je piétinais furieusement, je déchirais en morceaux la leçon que j'étais chargé de faire, je ne ressemblais pas mal à cette ânesse de Balaam dont parle l'Ecriture : son maître devait maudire, et elle prononça les formules de bénédictions. C'était la même chose pour moi, bien que ce fût tout le contraire.
J'étais d^n ridicule achevé, dont je me rends parfaitement compte aujourd'hui. Il eût fallu ne pas accepter cette besogne, ou il fallait Pexécuter dans les termes où elle m'avait été offerte. Je ne me retrouvais le professeur clair, lumineux, ardent d'autrefois, que lorsque je lisais tout haut une page de Descartes, de Bossuet, ou de Pascal, et que j'en commentais les beautés avec une éloquence spontanée et vibrante.
Deux ou trois élèves s'étaient intéressés à ce cours et le suivaient, tout dégingandé qu'il fût, a\ec une émotion visible. Les autres s'en étaient détachés et ne s'occupaient plus que de leur examen de baccalauréat, qui est, par malheur, à présent, l'unique souci de nos apprentis philosophes.
Mon pauvre proviseur, qui m'aimait un peu en me redoutant fort, ne disait trop rien, mais il étai^ désolé. Je n'avais plus, au rectorat, le protecteur
qui avait été, durant deux ans, mon unique bouclier : M. Nisard avait été appelé à d'autres fonctions. Il avait e, pour successeur M. Quet, un savant distingué qui n'avait qu'un goût médiocre pour les études littéraires et qui, peut-être, s^ entendait assez malMl ignorait les pourparlers à la suite desquels j'avais été bombardé professeur de philosophie; il ne voyait qu'une chose: c'est que mon enseignement provoquait de toutes parts des plaintes légitimes.
L'inspection générale arriva par là-dessus. C'était M. Artaud qui en était chargé dans notre ressort. Tous mes contemporains se souviennent de ce porc-épic hérissé et grognon, qui assombrissait une classe, quand il y entrait, de sa mauvaise humeur renfrognéeet bougonnante. Il arrivait cruellement prévenu contre moi, le portefeuille bourré de rapports venus soit de l'inspection académique, soit de Tévêché, soit même de la ville, qui me représentaient comme une manière de Satan soufflant à de jeunes cœurs le feu infernal du scepticisme, du matérialisme et de toutes sortes d'horreurs en isme. Un inspecteur général est toujours sûr d'avoir, dans une classe, l'inspection qu'il veut. Il peut à son gré rassurer ou désarçonner les élèves : rien n*est plus facile. M. Artaud me ménagea une inspection déplorable. Je fis une leçon en sa présence ; elle n'était pas
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plus mauvaise que beaucoup d'autres, et j'ose même dire que, grâce à une certaine facilité d^élocution qui m^est naturelle, elle avait de quoi plaire à un esprit ami des bonnes études. Il la trouva exécrable, me rabroua durement devant mes élèves, ce qui est un procédé très vilain, mais familier, même encore aujourd'hui, à la plupart de nos inspecteurs généraux, et j'eus toutes les peines du monde à contenir ma colère.
J'en sais de moins patients que moi qui, en pareille occurrence, ont pris M. Tinspecteur général par les épaules et Pont jeté dehors sans cérémonie. Je rongeai mon frein en silence. Le soir, je reçus une lettre qui me convoquait à Fhôtel où M. Artaud avait établi sa résidence. Il le prit de très haut avec moi ; il était volontiers brutal de manières et de langage. Je ne le fus pas moins que lui. J'étais acculé. Je lui dis, ce qui était vrai, que je n'avais accepté la classe de philosophie que par complaisance, avec cette clause formelle que je n'enseignerais point de philosophie en philosophie ; que cette clause m'avait paru absurde, mais que je trouvais plus absurde encore qu'on la retournât contre moi.
La discussion, qui avait débuté sur un ton très vif, ne tarda pas à s'élever jusqu'à l'invective, et M. Artaud me déclara qu'il lui serait impossible de me maintenir à Grenoble, où j'avais donné
l'exemple de Tindiscipline, où j'étais devenu une effroyable pierre de scandale.
Je lui répondis que je me moquais (vous m'entendez bien) et de lui, et de Grenoble, et de la classe de philosophie, et de FUniversité ; que j'avais assez de tout cela, et que, si Ton continuait à m'ennuyer de la sorLe, j'étais prêt à donner ma démission.
M. Artaud me montra la porte du doigt;
— C'est bien, monsieur, me dit-il ; vous aurez de mes nouvelles aux vacances.
Ces menaces me laissèrent froid. J'avais depuis quelques mois lentement caressé le projet de jeter aux orties ma robe de professeur et de m'en aller à Paris retrouver les camarades qui commençaient à faire un terrible bruit dans la république des lettres. C'était plutôt encore un rêve qu'un dessein bien arrêté ; mais un désir secret m'inclinait de ce côté, et tout incident qui me poussait au sens où je penchais déjà ne pouvait être que le bienvenu.
Comment l'idée m'était-elle venue ? Comment s'était-elle peu à peu emparée de mon esprit ? Ceux de mes jeunes camarades qui liront ces mémoires se demanderont comment je n'y avais pas songé plus tôt ; car l'Université n'est plus guère pour eux qu'un pis-aller, à moins que les plus hauts postes qu'elle puisse conférer ne leur soient
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dévolus tout d'abord et ne leur tombent, pour me servir d'une locution proverbiale, tout rôtis dans la bouche. Mais, je vous Fai déjà dit, nous appartenions tous à une génération qui aimait l'enseignement.
Ceux mêmes d'entre nous que nous avions vus en sortir en avaient été dévissés, douloureusement plutôt qu^ils ne Pavaient quitté. Ainsi J.-J. Weiss, ainsi Paradol, qui, à cette époque, menaient dans les Débats une campagne si vive et si brillante contre le régime impérial. C'est à leur corps défendant qu^ils étaient devenus journalistes.
Weiss, avant d^accepter le poste qu'on lui offrait aux Débats, était allé voir le ministre de Finstruction publique :
— Monsieur le ministre, avait-il dit à M. Fortoul ou à M. Rouland, je suis professeur d'histoire à la Faculté de Dijon et l'on me propose de faire aux Débats le premier- Paris. Cette offre est bien tentante ; mais je suis prêt à la décliner si vous prenez l'engagement de me donner, l'an prochain ou dans deux ans, Pavancement légitime auquel me donnent droit mes succès dans l'Université. Pouvez-vous me répondre d'une chaire en Sorbonne d'ici à deux ans ?
Le ministre fit un haut-le-corps :
— Pensez-\ ous, monsieur, répondit-il d'un air de majesté scandalisée, que le gouvernement de
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S. M. PEmpereur se laisse imposer des conditions par ses fonctionnaires ?
— Voilà qui va bien, répliqua Weiss ; j^ai Thonneur de vous saluer ; vous recevrez demain ma démission.
La scène avait été moins nette et moins vive avec Prévost-Paradol, qui professait la littérature française à la Faculté d'Aix quand on Tappela aux Débats ; mais je tiens de sa propre bouche qu'il hésita longtemps à rompre avec l'Université et que la seule considération qui l'y détermina, c'est qu'on ne lui ouvrit aucun espoir d'avancement. Il semblait que l'empire, au rebours de tous les gouvernements intelligents, prît un malin plaisir à éloigner, à décourager, à jeter dans les rangs de ses ennemis tous les jeunes gens d'un grand avenir.
Il va sans dire qu'on ne m'avait fait aucune proposition de ce genre. J'avais toujours passé, même parmi mes camarades et surtout parmi eux, pour un piocheur très estimable ; aucun d'eux ne se doutait que je pusse écrire jamais, et moi peutêtre moins que personne. J'étais toujours en correspondance avec Abo.ut qui, à travers la vie dévorante que l'on mène à Paris, trouvait le temps de m'écrire de longues lettres ; il était venu même me voir à Grenoble ; il s'y était installé, pour quelques semaines, dans une petite maison de
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campagne qu'il avait louée aux environs, et c'est là qu'il a écrit une de ses meilleures œuvres : Maître Pierre. Je jouissais de ses triomphes et de sa renommée, non seulement sans jalousie^ mais même sans arrière-pensée personnelle. On m'eût fait hausser les épaules de pitié si l'on m'eût dit qu'un jour je deviendrais son second et me taillerais une petite célébrité à côté de sa gloire.
Il m'engageait à faire mes thèses, car c'est le grade de docteur qui ouvre l'accès aux Facultés. Mon père, de son vivant, m'y poussait également, et je lui avais promis, à son lit de mort, de conquérir la chance à triple bordure d'hermine.
J'avais promis ; mais je ne me sentais que médiocrement attiré de ce côté. Il faut dire que j'avais sous les yeux, à Grenoble, un assez triste exemplaire de. ces lamentables Facultés de province qui traînaient à cette époque, dans la solitude et l'oisiveté, une vie parfaitement inutile. Je puis tout à mon aise parler de ces temps éloignés et de leurs misères, puisque la république, en réformant l'enseignement supérieur, a infusé un sang nouveau et plus riche aux Facultés provinciales.
Cette Faculté de Grenoble était la plus étonnante collection d'antiquailles que l'on pût se figurer. Il s'y trouvait quelaues bons et sérieux professeurs, celui d'histoire, par exemple,
M. Macé, et celui d'histoire naturelle, M. Lorry, qui tous deux se sont fait un nom dans leurs parties respectives par des travaux utiles. Mais que dire du professeur de littérature latine ? Cétait un bien brave homme ; mais quelle drôle de manière d^expliquer et de commenter Virgile ! Le professeur de philosophie était une manière de vieil aliéné^ célèbre dans tout Grenoble par les excentricités de sa métaphysique. Celui de littérature française était un vieillard aimable, mais dont le cours eût peut-être été jugé un peu naïf dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Leurs cours ne comptaient pas un seul étudiant ; et, ce qui est plus extraordinaire, c'est que la ville, qui est pourtant un lieu de retraite pour les vieux écloppés de la guerre, ne leur fournissait pas un auditeur désireux de chauffer ses rhumatismes au feu ronflant du poêle et de la phrase. Cétait le uçsert dans toute son horreur, et ces messieurs en étaient réduits à semer le bon grain de leur parole sur les bancs stériles de Pamphithéâtre.
Au reste, ils auraient eu le savoir d'un Boissonade doublé de l'éloquence d'un Michelet, que je ne sais s'ils auraient réuni un auditoire plus nombreux. Au temps où j'étais à Grenoble, on envoya Gandar pour y professer la littérature grecque. Gandar était un des premiers hellénistes de France ; il sortait de l'Ecole normale ; si je n'y avais pas
JE DEVIENS PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE 3o3
été son camarade, au moins le connaissais-je de nom, et nous ne tardâmes pas, nos goûts étant les mêmes, à nous lier d^amitié. Il avait pris pour sujet de son cours Aristophane et la comédie grecque. Je résolus de le suivre.
Les cours de F'aculté comportaient alors deux leçons par semaine : Tune où le professeur exposait, en beau style, les considérations générales, c était la grande leçon ; l'autre (on l'appelait par opposition la petite leçon) où il expliquait le texte choisi par lui comme objet d'études : c'étaient les Chevaliers^ cette fois.
A la leçon d'ouverture, Gandar eut une trentaine d'auditeurs, qui s^égrénèrent assez vite. A la petite leçon il n'y eut dès le premier jour qu'un monsieur, qui me fit Tefifet d'être un appariteur quelconque, et moi. Gandar, qui était Phomme du devoir par excellence, n'en apportait pas moins son texte préparé avec un soin admirable. Tant que la leçon durait, tant qu'il était en chaire, je ne me serais pas permis Pombre d'une observation. Quand il avait fini, nous nous en allions ensemble, bras dessus, bras dessous, causant tous deux du texte lu et commenté ; moi, lui soumettant mes doutes^ et lui m'ouvrant avec bonne grâce les trésors de son érudition. Et tous deux, par manière de badinage, nous nous répandions en éloges sur la munificence du gouvernement^
qui me faisait à moi, simple petit fonctionnaire, l'amitié de donner à un helléniste huit mille francs par an pour qu'il me lût les Chevaliers d'Aristophane.
Un jour, après la leçon, Gandar me dit, sans paraître attacher d^importance à ce détail :
— La distribution de mes conférences est changée ; la première se fera tel jour, à telle heure.
— Diantre ! lui dis-je, c^est que j'ai classe, moi, à cette heure-là !
— Il n'y a pas moyen de transporter Fheure de cette classe ?
— Ah bien ! je serais joliment reçu si j'en faisais la proposition !
— Je vais parler de cette petite affaire au doyen. Si Gandar s'était contenté de dire au doyen :
« L'heure que vous m'avez choisir me gêne ; soyez donc assez bon pour m'en assigner une autre », la chose eût été faite du premier coup. Mais il n'était pas diplomate. Il eut l'imprudence de donner le véritable motif de son désir : il n'avait qu'un élève, et il allait le perdre à ce nouvel arrangement.
Le doyen répliqua avec hauteur que la Faculté ne pouvait ainsi consulter les convenances du lycée et subordonner le programme de ses cours aux exigences d'un professeur de l'enseignement secondaire. Gandar baissa la tête, et le gouverne-
JE DEVIENS PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE 3o5
ment n'en continua pas moins de lui donner ses huit mifle francs pour expliquer Aristophane au concierge.
L'histoire de ce Gandar est bien singulière, et elle est une nouvelle preuve du despotisme saugrenu qui pesait sur notre pauvre Université.
Un beau matin, Gandar vint me voir. Il avait Tair désolé.
— Je vous fais mes adieux, me dit-il ; je m'en vais à Caen.
Et, comme je m'étonnais qu'il regrettât si vivement une Faculté où il n'avait qu'un élève, et encore était-ce un élève platonique :
— Ce n'est pas, naturellement, l'auditoire que je regrette à Grenoble, puisque je n'en avais pas , c'est le travail que m'imposait le cours. Je suis nommé, à Caen, professeur de littératures étrangères, et je ne sais pas un mot d'anglais ni d'allemand.
— Il fallait réclamer près du minis:;'C.
— Je l'ai fait; voici ce qu'il m'a répondu, notre ministre.
Et il me tira de sa poche une lettre dont je regrette bien de n/avoir pas pris copie, car c'eût été un document curieux de sottise administrative.
Le ministre répondait en substance à Gandar que, pour parler des écrivains étrangers, il n'y avait pas besoin de savoir la langue dans laquelle
ils avaient écrit ; que, pour apprécier et faire goûter les poètes anglais ou allemands, il suffisait de connaître le latin et. le grec.
J'affirme sur l'honneur que j*ai lu, de mes yeux lu, cette lettre d^une si monstrueuse ineptie. J'en aurais ri de bon cœur si je n'avais vu Gandar si triste. Gandar était un mélancolique, qui prenait tout au sérieux. Sa probité littéraire se révoltait à ridée d'enseigner ce dont il n'avait aucune notion. J'ai appris depuis qu*il s'était livré à un travail prodigieux pour s'assimiler l'anglais et que, las de cette besogne ingrate, il avait demandé de revenir à Paris comme maître de conférences à l'Ecole normale. 11 fut, Tannée d'après, promu à une chaire en Sorbonne. Mais il était miné par une maladie qui ne pardonne point : il avait un cancer à Testomac. L'Université a fait en lui une perte sensible : c'était mieux qu'une grande intelligence et un rare savoir : c'était une belle âme.
De tous les professeurs de la faculté de Grenoble, le plus jeune et le plus brillant était Hatzfeld, que j'avais eu pour camarade de classe, puis pour répétiteur à l'institution Massin. Il était chargé du cours de littérature étrangère. Comme il était agréable de sa personne, de manières correctes et élégantes, et qu'il parlait avec une bonne grâce étudiée, qui n'était point exempte d'affectation, il eut d'abord un auditoire assez considérable à son
JE DEVIENS PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE So/
cours, quelques femmes entre autres, qui venaient en mondaines écouter ce professeur mondain. Mais, n'en déplaise aux jolies Grenobloises, ce cours était un peu trop fort pour elles et passait par-dessus leurs chapeaux roses.
Hatzfeld, sous des dehors de mondanité légèrement précieuse, était un esprit très réfléchi, creusant les sujets et les examinant en philosophe. Il était fertile en vues originales et personnelles, qu'il exposait avec un bon goût discret, comme s'il eût eu peur d'effaroucher son auditoire. La nouveauté de ces aperçus ne frappait peut-être pas autant qu'il Teût souhaité les belles personnes qui se dérangeaient, par caprice ou par mode, pour le voir autant que pour l'entendre. Peut-être n*y a-t il que moi qui en aie jamais tiré profit. J'ai assisté à quelques-unes de ces leçons, qui étaient plus substantielles encore qu'élégantes, et j'en ai tiré sur le théâtre des observations que j'ai plus tard transportées dans mes feuilletons dramatiques, les faisant miennes sans scrupule.
C'est ainsi qu'Hatzfeld n'a pas été inutile non plus à Taine, à qui il avait donné aussi des répétitions quand Taine était encore, comme moi, sur les bancs. J'ai retrouvé dans le La Fontaine d' H i ppolyte Taine nombre d'idées et d'aperçus qu'Hatzfeld nous avait également exposés et qui m'avaient déjà frappé par leur justesse et par leur originalité.
Hatzfeld a fini, lui aussi, par s'ennuyer de parler à des bancs, car on s'use vile en province ; et il a demandé à revenir à Paris, dans un lycée, où il a plus de besogne, il est vrai, mais où il est soutenu par le plaisir d'être, comme Socrate, un accoucheur d'âmes.
Il est probable qu'en traçant ce tableau de la Faculté de Grenoble, j'ai peint le portrait véritable d'un certain nombre de Facultés provinciales. On comprend que nous ne fussions pas très friands d'entrer dans ces nécropoles et d'y dormir notre sommeil à côté de ces momies hiératiques. J'y serais mon de tristesse — a moins que je ne m'y fusse manc.
UN PROJET DE MARIAGE
On s^étonnera peut-être que Je n^eusse pas, moî qui avais déjà fait tant de sottises, commis cette dernière et définitive imprudence.
Il s^en est fallu de peu ; j'ai été sur le bord. Mais rétoile qui brillait sur ma tête — eh ! pourquoi n'aurais-je pas une étoile tout comme Napoléon et Galimard ? — l'étoile qui me conduisait par des chemins obscurs vers les régions tumultueuses et amusantes du journalisme me garda de tomber dans Tabîme et m^en tira par un heureux à-gauche.
Il y avait à Grenoble un salon que je ne prendrai pas la peine de décrire parce que je Tai peint avec complaisance dans l'une des Nouvelles qui composent le volume paru sous ce titre : le Piano de Jeanne. On y jouait le whist, et il n'était guère
fréquenté à Tordinaire que par des professeurs en retraite, par de vieux magistrats ou d'antiques débris de nos armées. Mais les mères y amenaient parfois des jeunes filles qui n'avaient pas Tair de s'y amuser beaucou^p. La maîtresse du logis avait la passion de marieriez gens ; c'était son bonheur à cette brave dame, de faire des heureux. Elle fit sur moi des tentatives discrètes, qui échouèrent complètement.
Ma timidité, qui m'a joué dans ma vie tant de mauvais tours, me servit en cette affaire et m'épargna quelque irrémédiable sottise où je me fusse inévitablement laissé aller par complaisance ou faiblesse d'esprit. J'avais comme un vague et obscur soupçon que mes qualités, si j'en possédais de réelles, n'étaient pas de celles qui pouvaientfîatter le cœur ou captiver l'imagination d'une jeune fille. Je me sentais mal dégrossi, maladroit et lourd, et je frémissais à l'idée du supplice que ce serait pour moi de faire la cour à une jeune fille ignorante et chaste, de lui apporter des bouquets, de lui débiter des niaiseries sentimentales, de jouer, moi qui ressemblais à un ours, le rôle du petit chien de la fable, caressant bonne petite maîtresse à lui, et lui donnant la patte d'un air amoureux. Je ne me voyais pas dans ce rôle de soupirant : « J'y serai, me disais-je, cela est évident, absurdement ridicule. »
UN PROJET DE MARIAGE
3ii
Je me trouvais, au fond, moins bête que nombre de jeunes gens qui réussissaient gaillardement ces exercices, et peut-être n'avais je pas tort, car j'ai connu de grands sots que poursuivaient à Fenvi les regards en coulisse des jeunes filles. Mais ils avaient dans les manières, et même dans ce qui leur servait d'esprit un agrément dont je me savais dépourvu. Cet agrément, j'affectais de le mépriser, comme indigne d'un homme, et j'étais enragé de ne le point posséder, de me voir incapable de jamais l'acquérir. Il me prenait une sueur froide quand j'étais, par le hasard des circonstances, obligé d'adresser la parole à une jeune fille. Dans notre petit cercle même, où j'étais pourtant foxt à l'aise, je me tenais à l'écart des jeunes personnes que leurs mères y amenaient de temps à autre. Je n'osais pas, je ne savais pas; les fadaises dont on les entretenait d'un air de galanterie empressée me révoltaient par leur horrible platitude, et je ne pouvais m'empêcher de reconnaître que j'eusse été incapable de les trouver. Ma langue se séchait dans ma bouche lorsque l'une d'elles m'offrait une tasse de thé.
Une veuve eût mieux fait mon affaire, car avec les femmes, pourvu que la glace eût été préalablement rompue par elles, je n'étais pas trop embarrassé; au contraire. J'étais de conversation exubérante et folle ; la joarole s'allumait aisément chez
moi du désir de plaire, à moins qu'elle ne s'égayât d*une joie capiteuse qui jaillissait à gros bouillons. J^ouvris donc plus volontiers l'oreille quand on me parla un peu en l'air d une dame veuve qui était fort considérée en ville et à qui Ton attribuait quelque fortune.
— Du moment que mon intention, medisais-je, est de m'établir à Grenoble, autant vaut m^y marier et mettre le point final à ma vie d'aventures.
On me ménagea une entrevue avec la personne en question. On m^invita à une partie de montagne qu'on avait organisée en son honneur. Je me constituai son cavalier servant. Je ne puis san.rire me souvenir de cette journée. La dame, qui ne manquait ni d'esprit ni de grâce, était de sa nature un peu précieuse et raffinait sur les idées comme sur les mots. Il y a dans Targot du peuple parisien une locution bien pittoresque pour désigner ces façonnières : on dit qu'elles se font de leurs doigts de pieds des ailes de pigeon. J'eus beau me mettre à ses pieds et caresser le bout de ses ailes, je n'eus pas l'heur de lui plaire. Je m'aperçus très vite que je faisais four^ comme nous disions en notre langue, et j'en pris tout aussitôt mon parti le plus allègrement du monde. Je fus d'une gaieté étourdissante ; jamais promenade ne fut plus joyeuse, et, en dépit de son penchant à la minauderie, il fallut qu'elle s'amusât elle-même
UN PROJET DE MARIAGE
et desserrât Técrin de ses lèvres pour se mêler à nos éclats de rire. J'ignore encore aujourd'hui si elle avait été prévenue et mise au courant. Je Tai revue quelquefois depuis, et elle s'était réconciliée avec mon genre d'esprit. Mais le goût du mariage m'avait passé, et, si l'estimable marieuse dont le salon était une succursale delà maison Foy etC^® avait insisté, je lui eusse à coup sûr répondu, comme j'avais fait à M. Artaud :
— Vous savez I le mariage, moi, je m'en moque !
J'avais d'autres idées en tête. Je m'étais mis à rêver de journalisme et il est temps de dire comment ces rêves s^'étaient formés chez moi, comment ils avaient pris corps.
Je touche à l'instant décisif qui devait changer toute ma vie et lui donner une nouvelle et dernière forme-
VIÎI
MON PREMIER ARTICLE
C'était au jour de Tan. J'avais profité des congés que cet anniversaire donne aux élèves et aux maîtres pour faire un tour à Paris, où m'appelaient impérieusement des devoirs de famille. J'allai voir About, qui était alors dans le plein éclat de sa grande renommée. Tout Paris affluait dans sa maison, l'une des plus hospitalières, Tune des plus largement ouvertes qu'il y ait jamais eu dans le monde des lettres. J'y voyais avec un mélange d'admiration et d'envie passer une foule de noms célèbres ; j'y entendais pétiller ce bruit capiteux de la conversation parisienne. 11 me montait à ce spectacle des bouffées de gloire au cerveau ; je me sentais comme grisé de ce parfum subtil et pénétrant qui se dégage de la vie du boulevard et qui tourne la tête des provinciaux comme la fumée
MON PREMIER ARTICLE
d'un premier cigare enivre le collégien qui Faspire délicieusement entre deux études.
Était-il donc si difficile de m'asseoir, moi aussi, à ce banquet, et de prendre ma part de ses joies? La table était-elle donc si pleine que je ne pusse, en jouant des coudes, m'y tailler une petite place et voir mon nom figurer parmi les convives ? Pourquoi ne dirait-on pas: Francisque Sarcey, comme on disait Jean-Jacques Weiss, Alfred AssoUant, Prévost- Paradol, Hippolyte Taine, sans parler de celui qui était alors le plus éclatant de tous, Edmond About? Francisque Sarcey, ces deux mots sonnaient-ils si mal aux oreilles ? Et que fallait-il pour les apprendre au public, pour voltiger,comme disait le vieux poète latin, sur les lèvres des hommes? Ecrire quelques articles de journal. En étaisje donc incapable ?
Je rentrai un soir chez moi tout chaud du désir de m'illustrer par un grand coup et d'étonner le monde à mon tour. Je me jetai sur une plume et je passai ma nuit, une nuit de fièvre, à écrire quatre ou cinq cents lignes où je parlais aux Parisiens de la seule chose que je connusse un peu, de la province, de la vie qu'on y mène, et des plaisirs qu'on y goûte.
Mon élucubration une fois terminée, je me la lus sur brouillon à haute voix et n'en fus pas mécontent. Je la mis au net et me la lus une seconde
fois. Il me sembla que j'avais décidément pondu un chef-d'œuvre.
— Si le Figaro ne méprend pas ça!... m'écriai-je en balançant la tête d'un air de confiance.
J'avais en effet tout d'abord songé au Figaro. Le Figaro ne paraissait alors que deux fois par semaine ; mais il paraissait sur huit énormespages où s'engloutissait à chaque numéro une effroyable quantité de prose. Je le savais très accueillant pour lesinconnus, car il renouvelait incessamment son personnel, et il est véritable que toute la littérature militante de notre temps a fait ses premières armes dans l'ancien Figaro,
Je me couchai sur cette pensée et dormis d'un profond somme. Le lendemain au matin, je courus à mon chef-d'œuvre : il faut croire que la nuit ne lui avait pas été aussi bonne qu'à moi. Je m'étais levé frais, dispos, gaillard, l'œil brillant, le teint coloré. Mon pauvre article me fit peine : il était pâle et morne. Tous les traits d^esprit dont je mMmaginais l'avoir semé me faisaient l'effet de tomber comme ce dard dont parle Virgile: telum imbelle sine ictii.
— Jamais le Figaro ne me prendra ça ! m'écriaije, dépité.
Je résolus de m'en rapporter à About et de lui demander conseil. Mais, au moment de tirer mon manuscrit de ma poche, une invincible pudeur
MON PREMIER ARTICLE
me retenait. Ce n^était pas que je craignisse un mot de raillerie : About était pour moi un trop bon camarade et un trop vieil ami pour me contrister d'un trait piquant. Mais j'avais peur d'une de ces banales formules de compliment dans lesquelles je savais si bien qu'il enveloppait le plus parfait mépris.
Les visites succédaient aux visites ; je déjeunais chez lui le matin ; j'y dînais encore le soir ; jamais nous n'étions seuls> et je remerciais presque le hasard de fournir ainsi à chaque fois une excuse à ma timidité.
Le jour vint enfin où il fallait prendre un parti. J'étais sur mon départ. J'allai lui faire mes adieux et, comme je lui serrais une dernière fois la main :
— As-tu encore cinq minutes à me donner ? lui dis-je ; je voudrais te lire quelque chose que j'ai écrit.
J'étais si embarrassé, si rouge, et je déployai mon manuscrit d'un air si piteux, qu'il ne put s'empêcher de rire : il vit bien que je ne viendrais pas à bout de ma lecture ; j'avais la gorge serrée comme dans un étau.
— Donne-moi ton papier, mo dit-il ; je connais ton écriture : nous irons plus vite.
• Je m'étais réfugié dans un coin de la chambre, et j'attendais immobile, muet, avec l'angoisse du
condamné à mort à qui Ton a fait espérer sa grâce.
— Eh bien ! mais, me dit About quand il eut fini, c^est très enlevé ! Mais tu n'as pas signé ?
— Je ne peux pas signer de mon nom. Je mettrai un X tout simplement.
— Non, il faut un nom. Quel nom ?... quel nom ?.,. il faudrait un nom qui sentît la province.. Binet?Oui, Binet... Mais Binet tout seul sera trop court; il faudrait un prénom...
Et, prenant la dernière feuille de ma copie, il écrivit de sa main, au bas de Particle : Satané Binet,
— Est-ce que tu voudras, lui demandai-je, présenter cela à Villemessant et le lui recommander ?
— Ce n^est pas la peine. Villemessant lit tout. Il mit au haut : Prière de lire, signa Edmond
About^ et, me rendant le manuscrit :
— Jette cela dans la boîie du Figaro^ me dit-il. C'est comme si c'était imprimé.
Je partis, soulagé d'un poids énorme : j'étais léger, joyeux et fredonnant. Mes pieds ne touchaient pas terre; jV avair. dcj ailes.
Vous vous imaginez peut-être qu'une fois de retour à Grenoble, je ne rêvai plus que de journalisme, et que je pris ma classe en dégoût. Pas le moins du monde: Pair de Paris m'avait grisé un instant: mais ces fumées d'ambitions s^étaient vite
MON PREMIER ARTICLE
dissipées dans la paisible atmosphère de la vie de province; je repris le irain de mes occupations quotidiennes, et c'est sans ombre d'émotion que, deux fois par semaine, je dépliais le journal où j^avais un instant espéré lire ma prose.
Un jour pourtant, c^était une après-midi de dimanche, au cabinet de lecture, ouvrant le Figaro, j'eus un éblouissement. Mon article s^ étalait sur trois colonnes et, au bas, flamboyait le pseudonyme dont About m'avait aflublé: « Satané Binet. » Je ne pus d^abord le lire, tant j'étais ému ; le cœur me battait à rompre et les lignes me dansaient devant les yeux. Je me remis peu à peu ; je savourai chaque phrase. Tune après l'autre, avec une joie intense et profonde. Il s'était glissé dans la composition deux coquilles^ de peu d'importance, il est vrai, mais qui n'en déshonoraient pas moins ce morceau de littérature. Il me sembla que deux pointes de feu s'enfonçaient dans ma poitrine et ia perçaient. Ces deux malheureuses coquilles me gâtaient tout mon plaisir.
— Comment le correcteur les avait-il laissé échapper ? Comment Villemessant ne s'était-il pas récrié d'indignation ?...
Je passai le journal à un voisin qui me l'avait demandé. Je le vis qui entamait l'article ; j'épiais son visage, lâchant de deviner ses impressions au jeu de sa physionomie ; et je sentis au fond de
moi une envie folle, irrésistible, de lui dire, quand il en vint aux passages suspects :
— C'est une coquille ! Vous voyez bien que c'est une coquille I
Mais il n'eut pas l'air d'y prendre garde, rimbécile I Que fallait-il donc pour FémouroirP le crois même qu'iln'acheva pas la troisième colonne, et ce me fut un coup terrible : car il y avait vers la fin une phrase excessivement piquante sur laquelle je comptais pour enlever le lecteur. Il ne s'était pas plus mis en peine de la phrase excessivement piquante quMl ne s'était aperçu des deux coquilles. C'était un idiot ! Je ne devais savoir que plus tard, et après une longue expérience du journalisme, que le public tout entier est composé de ces idiots-là I
Je demeurai longtemps au cabinet de lecture pour m'y remettre de mon émotion. J'étais, de par ma profession, obligé à l'incognito, et je me sentais incapable de comprimer la joie qui débordait de tout mon être. Il me semblait qu'au premier pas que je hasarderais dans la rue, tous les yeux allaient se fixer sur moi. J'entendcis déjà murmurer tout bas sur mon passage : « C'est lui ! l'auteur de cet article 1 » Comment ferais-je pour éteindre mon regard ? Je composai mon visage du mieux qu'il me fut possible ; je rentrai chez moi, rasant les murs, serrant les épaules, m'enveloppant
MON PREMIER ARTICLE
de silence ; Tair mystérieux d'un homme qui porte un grand secret qu'il serait ravi que Ton devinât. Une fois sous clef, à Tabri de toute curiosité indiscrète, je donnai libre cours à cette joie qui m'étouffait , je chantai, je dansai, je fis mille extravagances ; peu s'en fallut que je n'oubliasse, moi rhomme exact par excellence, Theure réglementaire de ma leçon quotidienne.
Le lendemain, je fis ma tournée chez les amis et, après les premiers propos échangés, je ne manquai pas de demander négligemment :
— Est-ce que vous avez lu le dernier numéro du Figaro Il y a un article sur la province... Il est d'un homme qui la connaît...
Hélas, j'étais déjà journaliste ! car je faisais l'article pour mon article.
Je n'eus rien de plus pressé que d'en écrire un second, qui passa comme le premier ; puis un troisième et un quatrième ; et le troisième et le quatrième me revinrent également imprimés en belle place. Le cinquième ne parut pas.
Il ne parut pas, îe cinquième, ni le sixième, nî le septième, et j'en conçus un vif chagrin ou plutôt une mortelle inquiétude. Etait-ce donc fini ? Pourquoi m'avait-on rayé du nombre des rédacteurs i Monselet avait conté, dans une de ses plus jolies fantaisies, que Villemessant, quand il avc^it pressé, tordu jusqu'à la dernière goutte, les écri-
vains qu'il employait, leur faisait, en guise de remerciement, cadeau d'une canne avec laquelle il les invitait à tracer, dans la petite Provence du jardin des Tuileries, de grands ronds sur le sable. Avais-je donc reçu ma canne ? Ce qui contribuait à m'effrayer davantage, c'est qu'About m'avait écrit, à la suite des trois ou quatre premiers articles, d'entreprendre plutôt une autre série, Tintérêt de la première lin paraissant épuisé.
J'ai su plus tard, quand j*ai fait partie de la rédaction du Figaro^ comment j'en avais été évincé, et rhistoire est assez plaisante.
Je m'imaginais très naïvement que lorsqu'une lettre de moi arrivait au Figaro^ Villemessant ne manquait pas de la déguster lui-même, dévotement, d'un bout à l'autre, et Ton ne m'eût pas autrement étonné si l'on m'avait dit qu'il assemblait la rédaction pour lui lire l'article à haute voix. Je lui envoyais donc, à lui personnellement, en dehors du manuscrit à imprimer, mes réflexions sur les numéros qui avaient paru dans l'intervalle, et je le faisais avec cette terrible brutalité de langage qui m'a valu, à mes débuts, tant de bonnes et solides inimitiés dans le monde des lettres. Je m'avisai de lui écrire un jour : « Vous avez au journal une espèce de crétin qui ne sait pas un mot de français, etc. » C'était le crétin en question qui faisait les fonctions de secrétaire de
MON PREMIER ARTICLE
la rédaction. Il lut le bel éloge que je faisais de sa prose, prit délicatement la mienne entre Pindex et le pouce, et la jeta au panier, sans en sonner mot au patron, qui avait d'autres chiens à fouetter. J'étais dès lors recommandé au prône : toute lettre signée du nom de Satané Binet passa, sans même avoir été lue, des mains du facteur au redoutable panier ; et c'est ainsi que la postérité fut privée de trois chefs-d'œuvre qui ne ' irent jamais le jour.
Après ces trois essais infructueux, je crus la partie définitivement perdue. Je renonçai au Figaro, mQ réservant d'aller chercher moi-même une explication lors des congés de Pâques. Mais le hasard, qui me conduisait par la main, m'offrit juste à la même époque une occasion de faire mes premières armes ou, si vous aimez mieux, de m'exercer en tirant au mur.
Il y avait à Grenoble un brave homme né dans la classe ouvrière, car il avait longtemps été typographe, mais qui ne manquait pas d'une certaine instruction, qui avait de l'entregent et même, dans une certaine mesure, de l'esprit; rond d'allures, mais cachant sa finesse aiguisée du dauphinois sous un air de bonhomie patriarcale ; dévoré du désir d'arriver, de compter pour quelque chose et d'être quelqu'un. Il s'appelait Maisonville.
Il passait pour franchement libéral et même un peu républicain.
Il avait obtenu en 1848 un privilège d'imprimeur. Il possédait un modeste capital, amassé à grand'peine à force de travail et d'économie ; il le mit tout entier dans Tachât d'un humble matériel.
Sa première idée fut naturellement de fonder un journal. Un journal ne coûte presque rien, en province, à un imprimeur. Comme il est obligé d'avoir une machine et des ouvriers, et que Pouvrage ne donne pas toujours, le journal occupe les intervalles que laisse l'expédition des commandes. Il est fait pour ainsi dire par-dessus le marché. Et c'est ce qui explique comment peuvent vivre tant de feuilles locales qui n'ont qu'un très petit nombre d'abonnés : les frais généraux sont insignifiants.
Comment et pourquoi Maisonville s*adressa-t-il à moi pour écrire les articles de tête dans son nouveau journal, je n'en ai jamais rien su au juste. Était-ce ma réputation d'esprit frondeur qui l'avait séduit ? Avait-il entendu parler par ses fils du bruit que je faisais au lycée ? Etait-ce simplement chez lui le flair de Timpresario, ce flair inexplicable qui les jette du premier coup sur les bonnes pistes ? Je serais vraiment fort embarrassé de le dire et ne me suis jamais inquiété de l'apprendre. Ce qu'il y a de certain, c est que je le vis un jour entrer dans ma petite chambre avec l'air affairé et exalté d'un
MON PREMIER ARTICLE
homme qui allait découvrir le nouveau monde.
Il m*exposa les grands projets qu il roulait nuitamment dans sa cervelle matoise. Il se proposait de lancer dans le monde le Courrier des Alpes, journal qui serait d'abord hebdomadaire, les fonds manquant, mais qui ne tarderait pas à devenir quotidien, et qui ferait une concurrence sérieuse au journal officiel de la préfecture.
Que fallait-il pour atteindre ce but ? Un homme qui... un homme que..., un homme enfin I C'est moi qui serais cet homme-là ! C'est- moi dont les articles révolutionneraient Grenoble. Et que de bien il y avait à faire ! que d'abus à signaler I que de réformes à indiquer au pouvoir!
Maisonville parlait avec une bonne grosse éloquence où se mêlaient la hâblerie méridionale et l'astuce dauphinoise et, brochant sur le tout, un ton de conviction profonde que fouettait encore Tardeur de parvenir.
Je prévoyais beaucoup d'inconvénients, d'ennuis et de tracas. Mais sa proposition flattait trop agréablement mes secrètes espérances pour que je ne me rendisse pas. Je n'opposai de résistance que ce qu'il en fallait tout juste pour donner plus de prix à mon acquiescement. Je lui fis jurer, à diverses reprises, que cette collaboration demeurerait secrète, que ses ouvriers eux-mêmes ne sauraient pas mon nom. Il fut convenu que je signe-
rais Jean, tout court, et que, pour dépister plus sûrement les indiscrets, Je changerais tous les mois de pseudonyme.
J^entrai dès le lendemain en fonctions. Je ne saurais me rappeler sans un vif sentiment de plaisir cette courte période de ma vie de province. Tandis que je peinais et suais à fabriquer pour les Parisiens un article du Figaro^ j'écrivais pour cette feuille de chou, au courant de la plume, avec une facilité, avec une aisance, avec une verve que je n'ai retrouvées que quinze ans plus tard, quand j'ai été maître de mon public et de ma phrase, des chroniques dont quelques-unes étaient vraiment bien drôles.
J'allais de lavant, bride abattue, ne me sentant aucune responsabilité. Mon secret avait été assez vite pénétré par deux ou trois amis intimes qui savaient mon tour d'esprit et mes façons de parler ; mais on ne l'avait point ébruité, et la chose n'avait pas fait scandale. J'avais donc tous les privilèges et aussi tous les bénéfices de l'incognito.
C'est là que j'ai fait mes premiers articles de critique dramatique ; car vous pensez bien que, touchant à tout, je n'avais garde d'oublier le théâtre. J'étais un des abonnés de l'orchestre, et je sentais des voluptés ineffables à entendre parfois, à côté de moi, de vieux habitués s'indigner, devant moi, contre mon feuilleton ou le louer à grand
MON PREMIER ARTICLE
renfort d'épithètes. J'avais des envies folles de me jeter dans Fentretien et de crier tout à coup, comme le héros de Virgile : Me, me, adsiim qui feci ! Mais Tincognito est un plaisir de roi et de iournaliste.
Je viens de relire la collection de ces articles ; f r, longtemps après, quand mon nom eut acquis çuelque notoriété, Maisonville me fit la gracieuseté de m'envoyer, en cadeau de jour de Fan, la série des numéros où j'avais écrit ; et elle était demeurée ficelée dans un coin de ma bibliothèaue , Je me suis amusé, en relisant ces premiers essais, à revivre par le souvenir cette première année de journalisme, et j'y ai retrouvé, toutes vives et toutes fraîches, mes impressions d'autrefois.
Que de gamineries dont Je riais à pouffer dans ma chambre solitaire ! On avait à grands frais bâti un nouveau théâtre sur le quai, entre deux grands établissements publics où il était resserré, la Banque et la prison, et ce théâtre avait fermé Taccès à la rivière. 11 était horriblement incommode ; on parlait de le démolir et je faisais campagne pour en obtenir la reconstruction sur un autre point où commençait de s'élever une nouvelle ville.
Que d'encre j'ai versée sur cette question locale! que de prose j que de vers ! Car en ce temps-là j'improvisais en vers plus aisément qu'en prose, et je remets k main sur des triolets qui m'ont joliment diverti à cette époque :
J'ai fait le serment d'Annibal ;
A bas ce théâtre stupide !
Vers ou prose, tout m'est e'gal ;
J'ai fait le serment d'Annibal.
Plume au poing, j'enfourche un journal
Que ce journal soit votre guide
J'ai fait le serment d'Annibal :
A bas ce théâtre stupide !
S'il a coûté cent mille écus, Est-ce ma faute ou mon affaire C'est cent mille écus de perdus S'il a coûté cent mille écus.
En eût-il coûté dix fois plus, 11 faudrait encor le refaire.
S'il a coûté cent mille écus.
Est-ce ma faute ou mon affaire ?
Entre la Banque et la prison Percez au fleuve qui les borde.
Quoi ! la muse aurait sa maison Entre la Banque et la prison ?
Laissez-la fuir, elle a raison, Les gens de sac, les gens de corde.
Entre la Banque et la prison Percez au fleuve qui les borde.
Un peu d'espace et de grand air Pour la muse aux ailes divines !
Nos poumons ne sont pas de fer :
Un peu d'espace et de grand air !
Vous nous fourrez tout un hiver Au fond d'une boîte à sardines.
Un peu d'espace et de grand air Pour la muse aux ailes divines I
Élargissez vos trous à rats
Où Ton s'empile quatre à quatre.
Nous avons tous jambes et bras.
Elargissez vos trous à rats,
Jetez-moi ces cloisons à bas.
Si vous n'aimez mieux tout abattre i
MON PREMIER ARTICLE
Elargissez vos trous à rats
Où l'on s'empile quatre à quatre.
Maître des maîtres, Boïeldieu, Joins à la nôtre ta prière ; C'est toi qui règnes dans ce lieu, Maître des maîtres, Boïeldieu !
Il faut un temple, pour un dieu ; Ton temple est une tabatière.
Maître des maîtres, Boïeldieu, Joins à la nôtre ta prière.
Quand j'ai les pieds dans 'un e'tau, Qu'ai-je à faire de tes merveilles ?
Je ne sais pas goûter le beau Quand j'ai les pieds dans un étau.
Je me lève et prends mon chapeau ; Dos mal assis n'a pas d'oreilles.
Quand j'ai les pieds dans un étau, Qu'ai-je à faire de tes merveilles ?
Si nous crions tous à la fois,
Il faudra bien qu'on nous entende;
C'est nous qui dicterons les lois
Si nous crions tous à la fois.
Quand les sourds, par malheur, sont rois.
Il faut crier ce qu'on demande.
Si nous crions tous à la fois,
Il faudra bien qu on nous entende.
Je veux le crier sur les toits, Matin et soir, sans fin ni cesse.
J'ai bons poumons et bonne voix ; Je veux le crier sur les toits.
Guerre au théâtre, et qu'en six mois Ce nain tout bossu disparaisse !
Je veux le crier sur les toits Matin et soir, sans fin ni cesse...
Je pourrais continuer cette citation, car, une fois que j'étais parti, ce n'était pas pour un peu
Mais elle est déjà trop longue, et, si j^ai recopié ces bagatelles qui sentent leur petit Journal, c'est que j'ai cru... Ah ! par ma foi, je n'ai rien cru du tout ; la vraie raison, c'est qu'en les relisant, tous mes souvenirs de vingt-cinquième année m'ont remonté ensemble' à la mémoire. Ah ! que j'étais bon enfant et gai I Comme j'aimais à rire, et que je riais de bon cœur !
Toute la famille Maisonville faisait cercle autour de moi quand j'apportais Farticle de la semaine, bâclé le plus souvent dans la nuit. Et c'étaient des fusées de rire ! On se représentait la tête du maire quand, le lendemain, il lirait le morceau à son réveil. Hélas ! le maire était plus malin que nous, car il ne lisait pas nos malices, ou, s'il les lisait par aventure, oncques n'en témoigna-t-il rien.
J'envoyais les numéros du Courrier des Alpes à About. Il trouvait, à travers les mille tracas de la vie parisienne, le temps de les lire et de me réconforter de quelques compliments. Et je me disais tout bas, en recevant ses éloges : Quel dommage que les Parisiens ne lisent pas ça ! Il me semble bien que c'est tout aussi bon que les trois quarts des choses qui ont du succès là-bas. Mon malheur, c'est d'écrire dans une cave. Mais que voulez-vous ? on écrit où l'on peut.
Aux congés de Pâques, je résolus de faire un voyage à Paris. Je voulais m'informer pourquoi
MON PREMIER ARTICLE
le Figaro avait supprimé, sans explication aucune, la publication des articles de Satané Binet.
Je me rendis aux bureaux du journal, et vous imaginez aisément de quelle émotion j'étais étranglé tandis que, remontant le boulevard, je ruminais mon petit discours dans ma tête. Je sentais bien qu'au moment décisif toutes les phrases que j'aurais préparées s'échapperaient de ma mémoire ; mais ce travail intérieur de la pensée avait cela de bon qu^il m'aidait à me distraire de ma peur et m'entretenait le morale. Je prévoyais les réponses de Villemessant ; j'y trouvais des répliques prodigieusement spirituelles, dont je m'applaudissais tout bas. Qui de nous n'a joué au moins une fois en sa vie et pour son propre compte cette admirable scène de Sosie dialoguant avec sa lanterne ?
J'arrivai à la porte, et le cœur me défaillit quand je mis la main sur le bouton. Je demeurai plus d'une minute pâle, immobile, et n'osant le tourner. La situation était ridicule. J'entrai d'un mouvement brusque, fermant les yeux.
Il y avait derrière un grillage un petit vieux dont je voyais la tête plongée dans de grands registres et qui semblait très affairé; car j'étais entré dans le bureau d'abonnements, qui était alors situé sur le boulevard, et c'était, je l'ai su depuis, le caissier, celui que tout Paris a connu sous le
nom du petit phrer j^cgenare^ qui occupait cette niche. Je m'adressai à lui et, d'une voix tremblante :
— M. de Villemessant ? demandai-je.
Deux hommes, que je n'avais pas aperçus, causaient ensemble avec animation au fond de la chambre. L'un d'eux se retourna et, d'une grosse voix qui me fit tressaillir :
— C'est moi, dit-il, que me voulez-vous? C'était lui ! le fondateur du Figaro^ l'homme
qui emplissait tout Paris du bruit de son nom, le grand, l'unique, l'incomparable Villemessant! Vous ne pouvez que difficilement vous figurer aujourd'hui le prestige qu'exerçaient alors sur les imaginations et le nom du Figaro et celui de son chef. Le Figaro n'est plus à cette heure qu'une feuille comme toutes les autres, plus répandue sans doute et plus lue, mais qui suit, après tout, le train ordinaire du journalisme contemporain. C'était en ce temps-là un journal d'une physionomie toute spéciale, qui, dans le grand silence de la politique, avait su éveiller chez le public des curiosités nouvelles et les satisfaire. On se l'arrachait à Paris ; on le dévorait en province. Ce goût de commérages, qui n'a fait que croître depuis, avait alors la grâce piquante de la nouveauté. Le Figaro excellait à donner aux siens un tour littéj.aire qui faisait illusion sur leur peu de. valeur
f MON PREMIER ARTICLE 333
réelle. Les écrivains les plus retentissants y avaient écrit; un grand nombre d'inconnus s'y étaient, en un tour de main, taillé un nom. Car il suffisait de deux ou trois articles à l'emporte-pièce pour se faire une réputation. Et qui les allait chercher? Qui les découvrait? C'était Villemessant, le plus prodigieux des imprésarios, le plus bruyant des Barnum, dont la figure avait, en province, grâce à réloignement, pris des proportions extraordinaires. On se contait ses mots, ses duels, ses aventures; c'était un personnage énorme etdéjà légendaire. Ajoutez qu^il tenait pour le moment ma destinée en sa main : vous concevrez le tremblement dont je fus saisi, quand, se tournant vers moi, il m'apparut tout à coup avec sa grande stature, et que je sentis son regard peser sur moi.
Je tournais avec embarras mon chapeau dans ma main et je balbutiai d'une voix si basse que je ne sais comment il put l'entendre :
— C'est moi qui ai déjà envoyé des articles au Figaro sous le nom de Satané Binet.
Ce fut un changement à vue, et je vivrais mille ans que je me rappellerais cette scène :
— Comment! c'est vous, s'écria-t-il, Satané Binet! Ah bien, il y assez longtemps que je vous cherche ! J'ai demandé à About qui vous étiez : il n'a pas voulu me le dire. Ah î vous voilà ! Eh bien ! vous êtes né journaliste^ vous avez du talent ;
venez chez nous. Au Figaro, il y a de la place pour tout le monde.
Tout cela, et bien d'autres choses qu'il y ajouta, dit d'un ton de bonhomie joyeuse et bourrue à la fois. Je restais confondu de cet accueil ; je m'y attendais si péu que j'étais démonté et ne trouvais pas un mot à répondre.
— Que faites-vous ? me demanda-t-il.
Je lui dis que j'étais professeur à Grenoble.
— Et vous gagnez ?...
Au chiffre que je lui donnai, il partit d'un gros rire bruyant et, se tournant vers son interlocuteur :
— Voilà comme on les paye ! s'écria-t-il. Allons ! c'est entendu ! Vous venez demain au bureau de rédaction; vous êtes des nôtres.
Je lui objectai timidement que je ne pouvais pas, comme cela, au milieu de Tannée scolaire, abandonner ma classe; que ce serait une désertion, que mes élèves comptaient sur moi. Mais je lui offris de lui envoyer des articles de Grenoble.
— Allons donc ! s'écria-t-il. Est-ce qu'on peut faire du journalisme en province ? Il n'y a de journalistes qu'à Paris. Je n'ai pas besoin de vos articles ! On ne les insérera pas, vos articles ! Flanquez-leur moi d'abord votre démission au nez. Nous verrons après.
— Il faut que j'achève Tannée, lui dis-je.
MON PREMIER ARTICLE
— Quand vous voudrez ? répliqua-t-il brusquement.
Et, s'adressant au petit vieux, dont le crâne luisait à travers le grillage :
— Legendre, cria-t-il, avez-vous réglé le compte de Satané Binet ?
Je lui fis observer que jamais je ne m'étais imaginé que mes articles dussent être payés, que j'étais déjà trop content qu'on eût bien voulu les insérer.
— Pas de ça, reprit-il. Vous saurez qu'au Figaro la copie est toujours payée.
Et il me congédia d'un geste.
Le petit père Legendre établit mon compte ; il m'étala sur le rebord du guichet dix-sept beaux louis tout reluisants ; je les fis tomber dans le creux de ma main droite, et je m'enfuis, palpitant de surprise et de joie.
Ainsi donc, cela était vrai ! Je pouvais, en mettant du noir sur du blanc, gagner ma vie ! Ce n'était point là une ridicule chimère ; la preuve en sonnait dans ma main. Ces pièces d'or que je faisais sauter et tinter avec un petit bruit joyeux me disaient en leur langage : Chacune de tes lignes vaut quatre sous ; et il suffit d'en écrire un millier pour toucher deux cents francs. Est-il si malaisé d'en fournir quatre mille dans un mois ? Te voilà libre à cette heure. Donne ta démission.
Je revins à Grenoble à peu près décidé à sauter le pas. Et cependant telle est l'irrésolution de mon caractère, qu'au moment où je méditais une rupture définitive avec l'Université et mon retour à Paris, je me commandai un mobilier qui ne pouvait guère me servir que pour une installation à Grenoble. Grenoble était en ce temps-là, et peutêtre est-il encore, célèbre pour le fini avec lequel les ouvriers y travaillaient le bois On me mena par hasard chez un maître menuisier qui me séduisit par la façon dont il parla, en véritable artiste, de son métier. Je fis la commande, et je ne puis songer à la fin de l'aventure sans faire un triste retour sur ma vie tout entière.
On m'apporta les meubles la veille même du jour où je devais quitter Grenoble pour jamais. Il y avait là un bureau d'une forme particulière et qui avait été exécuté sur dessin.
— Je n'ai plus besoin de tout cela, dis-je au patron. Pour combien le reprenez-vous ? Je vais à Paris pour m^ établir.
— Vous allez à Paris ? me dit l'industriel. Mais vous avez besoin d'un bureau de travail. Jamais vous n'en trouverez un pareil.
Et il m'en fit jouer les ressorts, il m'en ouvrit les tiroirs avec des gestes d'enthousiasme qu'il ponctuait d'interjections admira tives.
Au fait, me dis-je, j'aurai besoin d'un bureau là-
MON PREMIER ARTICLE
bas ! Et, séance tenante, je louai pour trois mois la chambre où ces meubles devaient rester, en attendant que je les fisse venir à Paris. Je payai la facture, enchanté de ma nouvelle acquisition.
Je n'ai, plus tard, tiré du tout que deux cents francs. Il est vrai qu^ils me sont arrivés dans une de ces heures de détresse où Ton vendrait pour cent sous son âme au diable. Et voilà comme j'ai fait des affaires toute ma vie. Je n'ai jamais su dire non. C'est pourtant une grande force dans le monde de savoir dire non à propos. Mais il faut pour cela du caractère, et je n'en ai pas. On fait de moi tout ce que l'on veut.
C'est le hasard qui s'est occupé de ma vie et qui l'a dirigée tout seul. Je n^y suis pour rien ou pour bien peu de chose.
Un incident me confirma dans la résolution que j'avais prise de troquer le professorat contre le journalisme. Je reçus un jour, au Courrier des Alpes, à l'adresse de mon pseudonyme, une lettre du directeur du Salut public de Lyon qui m'invitait à me faire connaître et à passer au bureau du journal le Salut public. Le Salut public^ est encoreaujourd'hui une des feuilles les plus répandues de la province, mais en ce temps-là il jouissait d'un crédit énorme. Je pétillais de savoir ce que Ton avait à m'y dire. Au premier congé, je pris le chemin de fer et courus au bureau du journal.
Le directeur, qui était, si j'ai bonne mémoire, M. Normant ou Lenormant, m'accueillit avec de grands compliments sur mes articles, qu^il avait lus, me disait-il, avec beaucoup de plaisir, et me proposa d^entrer au Salut public avec des appointements qui m'éblouirent, car ils dépassaient de beaucoup ce que je gagnais alors dans TUniversité. Je le remerciai chaudement ; mais, à tant faire que de jeter la robe aux orties et de tâter du journalisme, mieux valait tenter Fépreuve à Paris qu'en province.
Mon parti était pris.
J'écrivis à About, moins pour lui demander conseil que pour le prévenir de ma résolution définitive. J'avais grand'peur de le trouver hostile à mes projets ; un peu d'indifférence même de sa part eût peut-être suffi, à cette époque, pour me replonger dans une mer de doutes et d^incertitudes.
J'ai perdu sa lettre ; mais j'en ai conservé le souvenir très précis. Elle était courte et nette :
« Mon cher Francisque, me disait-il en substance, ne donne pas ta démission ; car nul ne sait ce que l'avenir lui réserve. Mais demande un congé d'un an ; je me charge de te Tobtenir. Viens à la maison ; tu y trouveras la pâtée et la niche. Pendant 'cette année d'essai, tu te débrouilleras dans la vie parisienne. J'espère que tu réussiras ;
MON PREMIER ARTICLE
mais, si tu te dégoûtais, tu en serais quitte pour reprendre le métier de professeur. »
Cette lettre, si sensée et si affectueuse tout ensemble, me combla de joie. About me tirait du pied une douloureuse épine en m^assurant pour une année le vivre et le couvert. J'étais convaincu que, près de lui et sous sa direction, je viendrais à bout d'apprendre le métier de journaliste, pour lequel je me sentais un goût si vif, mêlé d'appréhensions et d'angoisses. Je lui répondis que c'était chose faite : j'avais, prétextant mon état de fatigue, sollicité un congé d'un an sans traitement.
Le recteur, M. Quet, me manda chez lui. Il fu^ très poli, mais extrêmement raide. Il me prévin: qu'il n'apostilleraitpas ma demande. lime déclara en outre que, pour rien au monde, il ne consentirait à ce que je revinsse à Grenoble. La rhétorique de Mâcon allait être vacante : il m'avertit que j'y serais nommé et que je pouvais faire mes paquets sans esprit de retour.
— Voilà qui va bien, monsieur le recteur, lui dis-je ; je vous fais mes adieux en même temps qu'à l'Université.
Il sourit d'un air de compassion et de doute. Il me dit que je réfléchirais avant de renoncer au bel avenir qui s'ouvrait à moi.
Un bel avenir! je connaissais cette plaisanterie ! M. Dombidau de Crouseilhes, le ministre, me
Tavait déjà faite, et j'y avais cru ; mais j'étais plus âgé de sept ou huit années, et sur le chemin j'avais perdu pas mal d'illusions. L'illusion du bel avenir universitaire était la dernière dont je dusse joncher ma route; l'avant-dernière plutôt; car Pidée de la retraite me monta soudain au cerveau et je pouffai de rire en me répétant :
— Cela est vrai pourtant! Plus de retraite!
Le lendemain, *je m'embarquais pour Paris. Tous frais payés, il me restait trois cents francs en poche. Cest avec ce léger viatique que j'allais m'engager dans une vie nouvelle et tenter le hasard de ce grand peut-être.
Mais j'étais jeune, ardent, décidé ; j'avais pour moi une rare vaillance d'esprit, la sécurité que donnent de longues études, une santé imperturbable, une robuste et intarissable gaieté, et l'appui d'About.
Un bel avenir s'ouvrait devant moi, comme m'avait dit l'autre. J'étais définitivement journaliste.
J'arrête ici ces mémoires. . Peut-être les reprendrai-je plus tard, si le public témoigne y prendre quelque plaisir, et tenterai-je de raconter mes premières années de journalisme à Paris. J'ai tâché de montrer avec le plus de sincérité que j'ai pu . comment s'est, jour à jour et lentement, formé mon esprit. Après tout, il y a des gens pour écrire en trois
MON PREMIER ARTICLE
volumes la monographie du hom.ard ou du hanneton : il s'en trouve d'autres pour la lire. La monographie d'un homme, si elle est faite par un moraliste habitué aux analyses psychologiques, peut avoir son utilité et son intérêt.
C'est mon excuse pour avoir si longtemps parlé de moi.
Tx\BLE DES MATIÈRES
Pages.
Mes Maîtres de musique . i
Émile Chevé . , . 5o
Madame Chevé 79
Amand Chevé , io3
Comment je devins journaliste 124
L'École normale 124
Le Lycée de Chaumont en i85i 176
A Lesneven 212
A Rodez 233
Le Lycée de Grenoble 241
Je deviens précepteur 266
Je deviens professeur de philosophie .... 292
Un projet de mariage 309
Won premier article . . • » 3 14
Paris. — Typ. Chamerot et Renouard, 19. n'tdes Saints-Pères.
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