‹ Souvenirs de jeunesseChapitre 6 sur 7 · L*ÉCOLE NORMALE · texte numérisé non relu

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quintessencié de la coterie Récamier; Sainte- Beuve, le Sainte-Beuve de la première manière, avec ses contournements de phrases, ses subtilités d'expression, ses afféteries de métaphore, le charmait par ses défauts même, dont Tillustre critique ne se dépouilla que plus tard en écrivant dans les journaux d'un style plus rapide et plus aisé. Il avait un culte pour Stendhal, qui était encore peu connu en ce temps- là ; mais ce qu^il adorait surtout en lui, c'étaient ses obscurités voulues, c'étaient ses façons de parler singulières, où se trahissait comme un secret désir d'étonner et de déconcerter le bourgeois. Il me révéla et m'ouvrit tout un coin de la littérature où je n'avais pas encore pénétré et d'où mon goût propre m'éloignait. Il n'y avait pas de danger qu'avec ma nature prime-sautière je m'y attardasse longtemps ; j'en sortis assez vite ; mais je suis bien aise d'avoir passé par là et j'ai gardé une vive reconnaissance à rhomme qui fut mon guide dans ces régions compliquées et toutes pleines de parfums entêtants.

A rÉcole normale, la troisième année est tout entière et uniquement consacrée aux préparations qu'exige le redoutable concours d'agrégation qui la termine. Les élèves de troisième année, au lieu d'être rassemblés dans une salle commune, ont, au troisième étage de la maison, de grandes chambres où ils peuvent se réunir, selon l'objet de leurs

études spéciales et selon leurs amitiés personnelles, en groupe de quatre ou cinq. Nous étions cinq, dont Edmond About, dans notre section particulière, que nous avions modestement appelée la grande section, tout* comme on a dit depuis le grand ministère.

Je ne puis me rappeler sans un vif plaisir mêlé d'attendrissement cette dernière année qui fut vraiment délicieuse. J'ose à peine dire que nous préparâmes assez rrioUement nos matières d'agrégation. Mais avec quelle joie nous reprîmes le cours de ces entretiens, qui devinrent presque notre seule occupation I C'était About qui était Pâme et la flamme de la grande section. J'ai depuis été à même de connaître et de pratiquer la plupart de ceux qui se sont fait à Paris une réputation de causeurs : rien n'a pu effacer chez moi le souvenir de cette conversation étincelante, ailée, de cet esprit toujours en mouvement, de ce pétillement de mots justes, vifs et plaisants, de cette verve abondante en vues nouvelles, en rapprochements inattendus, en récits fantaisistes, en légendes d'atelier où se jouait une imagination libre et gaie.

Je ne sais si vous vous rappelez Guillery^ sa première comédie dont la chute fut si retentissante à la Comédie-Française. Ce n'est pas une bonne pièce de théâtre, il s'en faut, mais c'est une œuvre curieuse à lire; car dans ce Guillery, le héros de

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l'action, il est facile de retrouver quelques traits de la physionomie d'About pris sur le vif. C'est Guillemette qui trace son portrait :

c( Il est^presque impossible de lui résister. Certesil n'est pas beau ; mais il a des yeux et des dents qui éclairent sa figure. Du reste jeune, hardi, délibéré, galant, joyeux, plaisant ; le Iront haut, la parole vive, le geste prompt, Tesprit éveillé ! Je le chasse, il revient; je Tévite, il me retrouve; je m'enferme, il m'écrit ; je le querelle, il me tient tête; je lui jure que je ne Paimerai jamais, il parie que je Fadore et que je ne sais ce que je dis. »

Et plus loin Guillemette ajoutait :

« Il semble, quand il entre dans une chambre, que la température s'y élève de dix degrés. »

Comme About était toujours là, c'était la température normale de notre cellule. On venait chez nous causer ; on nous trouvait toujours prêts. Paul Albert arrivait nonchalant, comme à son or dinaire, et, s'étirant les bras, il nous demandait Thospitalité d'aune conversation : « Dans rna section, nous disait-il, un tas de fainéants ; ils travaillent toujours ! »

Taine quittait également ses philosophes et venait se débarbouiller, en notre compagnie, de sa métaphysique. C'était une récréation qu'il s'accordait, quand il en avait jugé le moment venu, car Taine ne faisait rien que par poids et me-

seur; nous le savions incapable d^une folie qui n'eût pas été préméditée et dont il n'eût pu se donner la raison à lui-même. Il y avait sur lui une légende... oh! mais une légende... Non, décidément^ je n'ose pas la conter ici, bien qu'elle soit des plus drolatiques^. C''était About qui avait supposé qu'ayant à faire un travail sur les passions, Taine avait voulu, comme l'exige la méthode expérimentale, les étudier sur le vif... Il s'était mis en devoir d'approfondir l'amour, et alors..., mais chut ! Ah ! la bonne histoire ! que de fois je l'ai entendu conter à l'Ecole, et toujours enjolivée de nouveaux détails ! Taine, qui n'était point solennel, riait de tout son cœur à ces malices, que nous ne lui épargnions pas. Il n'y en a qu'une qui eut le privilège de l'agacer horriblement. Comme il était un grand piocheur devant l'Eternel, il avait des appétits féroces, mangeait vite et gloutonnement. Nous étions, au réfectoire, partagés en tables de dix, et l'un des dix découpait et servait les portions aux autres camarades. C'était Albert qui, pour notre dizaine, était chargé de ces fonctions délicates.

Quand on nous apportait un gigot de mouton, il avait soin de racler si exactement l'os qu'il n'y restât plus une parcelle de nourriture, et, brandissant alors cet os affreusemei?'. (!écharné :

— Cacique, disait-il à Taine, tu crois que la *

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substance existe dépouillée de ses attributs et de ses qualités; tu crois à la substance en soi. Eh bien ! voilà Tos en soi ; mange-le, philosophe.

La première fois, Taine n'avait trouvé la plaisanterie qu'à moitié drôle. Mais elle se renouvela; il faillit se fâcher tout rouge, et nous restituâmes, en pouffant de rire, à l'os en soi une partie des attributs solides dont on l'avait malignement dépouillé.

Nous nous amusions à le taquiner ainsi ; au fond, nous avions pour lui plus que de Famitié : c'était un sentiment mélangé d'admiration et de respect. Ce labeur incessant, acharné, qui n'enlevait rien à la largeur de Tesprit, à la vivacité de rimagination, à Taménité du caractère, nous confondait d'étonnement. Il n'y avait point d'étude qu'il n'eût poursuivie jusqu'en ses derniers recoins , c'était un dictionnaire vivant que nous consultions sans cesse, et qui se laissait feuilleter avec une puissante et amicale bonhomie. Histoire, philosophie, lettres, sciences, mathématiques et physique, tout lui était familier. Il ne partageait point nos sots dégoûts pour certaines connaissances, pour les langues vivantes, par exemple, et, tandis que nous trouvions spirituel de tourner en ridicule nos professeurs d'anglais ou d'allemand, il se rendait maître de ces deux idiomes ; il amassait déjà des matériaux pour l'histoire de la littérature

anglaise qu'il devait écrire plus tard. Je ne puis mieux comparer cet esprit qu'à une prodigieuse éponge qui aspirait par tous les pores les livres, les hommes, les choses où il vivait plongé, qui s'en imbibait, s'en gonflait, et que Ton n'avait plus qu'à presser poûr que ce torrent de connaissances ruisselât sous la main.

Et ce qui est plus étrange que tout le reste, c'est que toute cette science était rangée, cataloguée, étiquetée avec un ordre merveilleux dans cette tête encyclopédique. Ces habitudes de méthode que nous nous plaisions à railler chez lui dans le train de la vie ordinaire lui avaient admirablement servi pour le classement de tant de connaissances, qui emplissaient son cerveau sans l'encombrer.

Il trouvait encore du temps pour s'occuper d'art; il aimait les tableaux et s'y connaissait; il adorait la musique et jouait passablement du piano. J'ignore si ces goûts étaient aussi spontanés chez lui qu'il le croyait bien et qu'il se plaisait à le dire. Il était doué d'une force de volonté si extraordinaire, qu'il avait dû, j'imagine, sur ce point comme sur d'autres, faire violence à sa nature et en dompter les rébellions.

Ce n'était pas un causeur à la façon d'About : il ne faisait point de mots. Mais, quand il exposait une idée, c'était avec une netteté, une abondance et un choix d'élocution vraiment rares. Il parlait

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d'un ton doux, sans gestes, d'une voix monotone et blanche; il n'avait rien de l'orateur. PJus tard j'ai assisté à quelques-unes de ses leçons de l'Ecole des beaux-arts : ses élèves Fécoutaient avec attention^ parce qu'il disait toujours quelque chose et qu'il le disait parfaitement bien ; mais ils n'él;aient point enthousiasmés ni charmés, parce qu'il le disait sans flamme.

Toute sa physionomie et toute sa personne respiraient une lente et indomptable ténacité de caractère. Personne n'a jamais voulu plus ardemment et plus patiemment que lui. Il n'avait point à proprement parler, de style en sa jeunesse, à l'École. Il écrivait clairement, mais la langue n'était guère pour lui qu'un système de notation algébrique pour exprimer ses idées par des signes convenus.

Il a senti plus tard l'impérieux besoin d'avoir un style, parce qu'on n'agit sur les âmes et que Ton n'enlève les imaginations que par le style. Il a, je crois, hésité entre le style de Voltaire et celui qu'il a adopté définitivement aujourd'hui. Ses Philosophes ail dix-neuvième siècle^ le livre de ses débuts sont écrits avec une légèreté, une grâce et un piquant où il entre quelque effort. Peut-être a-î-il senti ensuite que l'aisance de la langue voltairienne était de toutes les qualités littéraires celle qui s'attrapait le moins commodément. Il a beaucoup connu

et pratiqué les Théophile Gautier, les Paul de Saint-Victor, les Concourt , il s'est mis laborieusement à poursuivre le mot pittoresque, l'image éclatante ; sur les solides dessous d'une dialectique serrée et vigoureuse, il a jeté une phrase à dessein colorée, niais d'une couleur si intense qu'elle en devient parfois aveuglante. L'idée, chez lui, soulève géométriquement un flot de métaphores exactes et flamboyantes qui éblouissent rimagination en même temps qu'elles satisfont l'esprit : des équations d'algèbre agitées dans un kaléidoscope. Je n'oserais pas aflfirmer que tout est voulu et factice dans cette manière, mais je penche à croire que Taine, tout en obéissant peutêtre à un instinct secret, se Test faite lentement, artificiellement, par un violent et pénible travail. Il est aujourd'hui en pleine possession de cet instrument qu'il a eu tant de mal à se fabriquer ; il en joue tout naturellement, avec une virtuosité incomparable, et il en tire des effets d'une singulière puissance.

Quelle différence avec Prévost-Paradol, un de nos jeunes camarades, de deux ans moins âgé que nous, et qui montait parfois de la salle de première année tailler une bavette avec ses anciens ! C'est bien de lui qu'on aurait pu dire qu'il écrivait comme Toiseau chante et comme l'eau coule. Dès le premier jour, il avait, sans étude ni effort,

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déployé cette phrase ample et légère qui a plus tard émerveillé tous les connaisseurs. Point de tâtonnements ni de retouches ; il prenait un cahier de papier blanc et, de sa grande écriture qui semblait, com me son style, un ressouvenir d u dix-septième siècle, il emplissait les pages sans hésiter jamais sui un mot ni le raturer, d'un train égal et rapide» jusqu'à ce qu'arrivant au bout du dernier feuillet, il posât le point final. Je me souviens d'une de ses compositions qu'on nous apporta dans notre section : c'était une étude sur le De re rustica de Çaton, qu'il avait comparé aux Economiques de Xénophon. Je connaissais le sujet pour Tavoir traité moi-même en seconde année. Je fus charmé : cette lumineuse élégance de style, cette grâce flottante de la phrase, cette façon d'envelopper dans les longs plis d'une période une allusion fine ou un mot piquant, ce choix d'expressions atténuées et délicates, cette harmonie enchanteresse de langage, tout cela me ravit, et je me vois encore lisant à haute voix le morceau, que nos camarades écoutaient en dodelinant de la tête.

Et quelles effusions de compliments, quand, le lendemain, il monta chez nous ! Car si nous avions des mépris sommaires et tranchants, nous avions de même l'enthousiasme exubérant et facile. On manque de juste mesure à vingt ans. Il récevait nos éloges sans fausse modestie, la physio

nomie ouverte et gaie : il nous parut tout à fait gentil et bon garçon. Je ne me rappelle pas avoir remarqué chez lui cette nuance d'ironie hautaine, qui me frappa dix ans plus tard, quand je le revis à Paris, déjà célèbre. L'orléanisme avait déteint sur lui. ïl causait avec animation, sans jamais viser à l'effet. Il avait Tesprit brillant, mais peu aiguisé. C'était la faconde d'un méridional qui aurait été élevé dans le Nord.

Bien d'autres venaient encore tour à tour dérouiller leur langue dans notre cellule, qui était devenue comme un atelier de conversations.

About tenait tête à tout le monde, toujours en éveil, s'occupant de tout, s'intéressant à tout, sachant tout. Il était doué d'une mémoire prodigieuse, et il possédait cette faculté rare d'y retrouver juste au moment précis le détail dont il avait besoin. Il faisait notre admiration par cette présence d'esprit que rien ne mettait jamais en défaut.

Avec cela, gai, bon vivant et fertile en imaginations drolatiques. Il avait inventé, pour obtenir des congés supplémentaires, un oncle qu'il avait marié d'abord, puis rendu père, puis fait malade. Il finit par l'enterrer et s'en alla, les larmes aux yeux, demander une sortie pour l'accompagner au cimetière.

— Consolez-vous, mon ami, lui dit M. Dubois,

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le directeur, en lui signant son ex^<2^ ; il commençait à être bien usé, votre oncle !

Et de rire I Ah ! que nous avons ri souvent et de bon cœur ! Nous n'étions séparés que par une légère cloison de la cellule des grammairiens. En ce temps-là, où les études de philologie n'étaient pas en honneur comme à présent, c'étaient les derniers de la promotion qui se consacraient ou plutôt que Ton consacrait à la grammaire. Nous les blaguions volontiers, bien qu'ils fussent garçons d'esprit et, à coup sûr, plus instruits que nous n'étions. Ils travaillaient davantage et, comme nous les dérangions sans cesse dans leurs doctes recherches, ils frappaient, de temps à autre au mur, pour nous inviter au silence. Mais voilà qu'un jour nous entendons de grands éclats de voix de leur côté : c'était une dispute. Ils se disputaient ; donc ils parlaient. Nous levons, étonnés, les bras au ciel ; A bout se précipite sur un calendrier appendu au poêle :

— Tout s'explique ; c'est la fête de Balaam I Ce qui surprendra peut-être mes lecteurs, mais la chose est rigoureusement vraie, c'est que, dans ces incessantes et interminables conversations, jamais nous ne nous entretenions de nos espérances d'avenir. Notre destinée future ne nous inquiétait point. Elle s'ouvrait à nos yeux toute droite et tout unie. Nous savions qu'au sortir de l'École on

nous donnerait une chaire : nous n'en demandions pas davantage. About rêvait départir pourTEcole d'Athènes, qui avait été fondée deux ou trois ans auparavant el où Beulé venait de découvrir le fameux escalier de TAcropole ; mais c'était pour en rapporter une thèse brillante et entrer dans les Facultés en qualité de professeur. L'Université était notre ambition dernière. Nous ne nous doutions pas du monde, et il fallait bien que ce fût là l'esprit général de l'Ecole, car je me souviens que, dans la séance où M. Dubois nous réunit pour nous faire ses adieux, il nous donna de sa voix cuivrée le conseil de nous défier de notre exclusivisme ; il nous dit que nous avions jusqu'à présent vécu dans une académie de philosophes, tout occupés et tout enivrés d'abstractions ; que nous avions contracté dans ce milieu l'habitude d'être entiers et raides ; que le monde, auquel nous allions nous frotter, était plus varié et plus souple ; que rUniversité ne le conquerrait qu'en se prêtant avec plus de complaisance à ses préjugés; que nous aurions à dépouiller Técole, même en restant professeurs, comme nous avions l'intention de l'être. Et le fait est que, notre troisième année d'études achevée, nous prîmes, sans mot dire, notre volée, chacun pour le département qui lui était assigné. Il n'y en eut que deux, parmi nous, qui ne furent pas tout d'abord pourvus de chaires ;

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c'était About et moi. About avait demandé et obtenu la place qui était vacante à l'École d'Athènes : Pour moi..., c'est une histoire singulière et je ne puis m'empêcher de sentir je ne sais quelle émotion rétrospective, quand je songe combien il s'en est peu fallu que le hasard ne me jetât, à ce moment-là, dans les chemins de traverse, moi dont Fesprit et l'imagination étaient tirés au cordeau.

Nous attendions à Paris nos nominations, qui paraissaient au Journal de Vinstruction publique^ le moniteur de l'Université. Tous nos camarades étaient déjà partis. Je restais seul. J'avais beau interroger l'oracle, il semblait ignorer mon nom. J'étais un peu surpris; Tétonnement fit place à rinquiétude. J'avais été refusé, pour l'examen écrit, à l'agrégation. Pas même admissible ! Cet échec que je ne me suis jamais expliqué, m'avait paru extraordinaire. Au moins Taine, qui, en fin de compte, avait échoué, lui aussi, avait-il été admis à soutenir les examens oraux. Pourquoi ne me nommait-on point à une chaire? Pourquoi dérogeait-on, en ma défaveur, à un usage constant, à une longue tradition?

Je ne tardai pas à le savoir.

C'était une coutume, et je crois que cette coutume dure encore, que, dans leurs derniers mois de troisième année, les élèves de l'École normale

s'en allassent faire la classe durant trois ou quatre semaines dans les divers lycées de Paris, sous les yeux des professeurs qu'ils remplaçaient dans leurs chaires. Les professeurs assistaient à une ou deux de ces leçons pour pouvoir en rendre compte; puis, enchantés de ce petit congé qui leur tombait du ciel, ils nous livraient leurs élèves et nous laissaient faire la classe à notre fantaisie.

About et moi, nous avions été délégués à Bonaparte, en rhétorique, lui dans la classe de français, moi dans celle du latin. La classe de rhétorique de Bonaparte était, cette année, composée d'une façon toute particulière : il s'y trouvait une foule de jeunes gens de grande famille, parmi lesquels Guillaume Guizot, un des fils de M. de Broglie, le neveu d'un ministre, M. Dombidau de Crouseilles, si j'ai bonne mémoire. Tous ces jeunes gens, dont quelques-uns ont fait un grand chemin, formaient une tête de classe remarquable plus encore par la variété des talents que par la célébrité des noms. Nous arrivions là tous deux, About et moi, avec cette verve fumeuse de la vingtième année, une hardiesse de jugement que rien n'effrayait, une vivacité de langage que l'usage du monde n'avait point tempérée ; ajoutez-y le bouillonnement d'idées révolutionnaires qui écumaient,en i85i,sur lésâmes de notre génération.

Je ne me rappelle plus au juste ce que nous di-

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sions ; mais j'ai plus tard retrouvé chez quelquesuns de ces jeunes gens un souvenir vivant de l'impression que nous avions faite tous deux sur leurs jeunes imaginations. Guillaume Guizot m'a souvient conté depuis qu'ils en avaient été comme éblouis. About les étonnait et les charmait par cette profusion de vues neuves et de mots brillants qui lui échappaient de toutes parts, et moi j'avais unesorte d'éloquenceconvaincue et abrupte^ de gaieté prime-sautière et puissante, qui les remuait profondément.

Ce fut une série de classes étonnantes. Nous y portions, Tun et l'autre, une passion impétueuse, et nous allions de l'avant, sans nous soucier de l'effet que pouvait produire, tombant sur ces jeunes têtes, telle ou telle parole enflammée.

Chacun de ces élèves avait un précepteur et rentrait avec lui, le soir, au dîner de famille. Quelle famille y trouvait-il ! famille de cléricaux enragés^ de bonapartistes avant la lettre, dont les cheveux se hérissaient d'horreur au récit enthousiaste que les rhétoriciens faisaient de nos leçons. J'ai su, mais bien longtemps après, que, parmi nos élèves les plus sages exhortaient leurs condisciples à ne rien répéter à leurs parents de ce que nous avions dit au lycée. Ce n'était pas précisément par sympathie pour nous : c'est qu'ils prenaient à ces leçons un extrême plaisir et qu'ils se doutaient bien

que, si on les dénonçait à l'Université, elles seraient arrêtées du coup.

Les indiscrétions filtrèrent jusqu'au ministre, qui s'émut et ordonna une enquête. Un matin — c'était le dernier, celui-là même où nous devions résigner nos pouvbirs, — About vit entrer dans sa classe deux inspecteurs généraux, flanqués du proviseur et du censeur, qui s'assirent en silence et sans prononcer une parole, écoutèrent, le front morose. Il ne se déconcerta point; il fut à ce qu'il paraît, étincelant de verve et d'esprit. Il accourut ensuite à FEcole pour me prévenir que ce serait mon tour le soir. Ces messieurs se présentèrent en effet chez moi à la classe de deux heures, avec le même cérémonial ; j'étais averti et je leur servis une classe... oh ! mais une classe... ! l'austérité de Nisard et l'onction de Rollin. Ils m'accablèrent de compliments et je sortis du lycée faisant des écarts de poitrine.

Je n'ai jamais lu le rapport qu'ils envoyèrent sur mon compte.

Tout ce que j'ai jamais pu savoir, c'est que, six semaines après, je n'étais pas admissible au concours d'agrégation ; c'est que, trois mois plus tard, le ministre refusait de me nommer à un poste, quel qu'il fût, et déclarait qu'un esprit aussi insubordonné, aussi anarchiste que le mien, déshonorerait les cadres de l'Université.

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J'avoue qu'à cette nouvelle je ne laissai pas d'être ému. Je cherchai tout effaré ce que je pourrais bien faire pour gagner ma vie ; je ne me trouvai pas propre à grand'chose. Que Ton pût se faire une position soriable en mettant du noir sur du blanc, cela ne m'entrait pas dans la cervelle. J'avais travaillé quatorze ans de ma vie pour être professeur ; je ne me croyais, et cela très sérieusement, bon qu'à professer le latin et le grec. L'avenir s'ouvrait devant moi vide et nu. Il y a tant d'élasticité dans une âme de jeune homme, que je ne me désespérais pas autrement. Mais j'étais dans un grand embarras ; c'était surtout le chagrin de mon pauvre père qui me crevait le cœur.

Je fus tiré de ce mauvais pas par un grand ami de ma famille, M. Bary, l'excellent professeur de physique de Charlemagne, qui était le père d'un de mes meilleurs camarades, d'un des cinq de la grande section. M. Bary connaissait un peu le chef du personnel, M. Lesieur ; il lui parla pour

moi. Il eut quelque peine à dissiper les préven , tions de cet estirp.able fonctionnaire, qui ne me connaissait que par mon dossier I Si jeune et déjà un dossier! et qui pis est un affreux dossier. J'ai quelquefois depuis souhaité d'avoir ce dossier cinq minutes entre les mains pour lire l'amas de sornettes qui ont dû sans doute y être accumulées sur mon compte. Weiss s'est donné ce petit

plaisir. Il a profité de son passage au ministère des beaux- arts pour se faire remettre son dossier. Il l'a lu et s'est fait ce jour-là une vraie pinte de bon sang.

M. Lesieur se laissa fléchir, et, quelques jours après, je reçus une invitation à me rendre tel jour, à telle heure, au ministère de l'instruction publique, où M. le ministre daignerait me recevoir en personne et me donner les derniers conseils.

C'était la première fois que j'étais admis à l'honneur devoir un ministre face à face. Il ne faut pas que je fasse tant le fier et le plaisant : la vérité est que le cœur me battait fort et que je n'étais pas rassuré.

M. Dombidau de Crouseilles (c'était lui qui gouvernait alors les destinées de l'instruction publique) me reçut avec beaucoup d'affabilité. Il me donna, en forts bons termes, une petite semonce sur mes imprudences au lycée Bonaparte, et, après m'avoir annoncé qu'il me nommait professeur de troisième au lycée de Cliaumont, il termina sa courte harangue par ces mots que j'entends encore, comme si c'était hier, sonner à mon oreille • ce Allez, monsieur, un bel avenir s'ouvre devant

VDUS. »

Quel pauvre et singulier animal que l'homme \ Le croiriez-vous ? je rus ravi et touché de cette phrase qui était pourtant la plus banale du monde.

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Elle me réconforta, et, le soir même, j'annonçai la bonne nouvelle à mon père :

— Il m'a dit qu'un bel avenir s'ouvrait devant moi !

Lui aussi, il prenait au sérieux cette eau bénite de cour; il était enchanté. Non pas qu'une chaire de troisième à Chaumont lui fit Teffet d'être quel que chose de bien merveilleux; mais c'éis^it comme il le disait avec orgueil, le pied à Tétrier ; et puis il y avait le bel avenir promis par le ministre !

Huit Jours après, je débarquais à Chaumont.

Çétait mon entrée dans la vie*

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Ouï, c'esi dédidément une nouvelle vîe qui commence pour moi. J'ai senti quelque hésitation à reprendre le fil de ce récit. Mais si je me suis ainsi avisé d'écrire mes mémoires, ce n'est pas pour le vain plaisir de parler de moi-même. Les événements dont se compose la trame de mon existence sont de mince importance et ne sauraient offrir au public qu'un médiocre intérêt. Mais j^ai passé par l'Université à une époque où elle traversait une des crises les plus redoutables qu'elle ait jamais subie; j'ai vu s^accomplir sous mes yeux la révolution qui a transformé notre éducation secondaire et qui a chassé du professorat vers le journalisme la plupart des normaliens de ce temps. J'en ai pris ma petite part, dans Thumble sphère où j'étais placé; j'ai gardé de ce temps des souvenirs assez exacts et

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qui pourront paraître curieux à un certain nombre de nos lecteurs.

avais été, si Ton s^en souvient encore, envoyé par le ministre à Chaumont, pour y professer la troisième. Ce n'était pas un poste bien reluisant, (nais après tout Chaumont était un lycée; j^avais sugrand'peur d'être déporté dans un collège communal, et je voyais que mes camarades de promotion n'avaient pas été beaucoup mieux partagés que moi-même.

Le lycée de Chaumont était de création récente, il avait gardé quelques-uns des professeurs qui avaient composé son personnel, alors qu'il n'était que collège communal. L'administration, naturellement, n'avait pas choisi ses meilleurs maîtres ^our les reléguer dans ce trou, et cependant, telle était la force de l'institution universitaire, que tous ces professeurs, recrutés un peu au hasard des circonstances etparmiles moins bons éléments au personnel enseignant, formaient encore un remarquable ensemble et très capable de donner aux jeunes gens une solide instruction littéraire.

J'ai connu là des spécimens de professeurs dont là race est aujourd'hui absolument perdue. C'étaient de braves gens, d'une instruction plus que médiocre, mais tout dévoués à leur classe, qui vivaient en elle et pour elle et croyaient sérieusement que le thème latin était la dernière fin de la

vie en ce bas monde. Ils n''étaient point brillants et prêtaient parfois à la raillerie, mais ils exerçaient sur les enfants une influence incontestable et obtenaient d'eux plus de travail que n'en eussent tiré de jeunes maîtres d'un savoir plus étendu, d'un esprit plus moderne, mais de conviction moins pesante. Le professeur de philosophie était un homme aimable et doux, enfant du pays, où il avait des propriétés et remplissait les fonctions de conseiller municipal ; aimé et estimé de tout le monde et qui n'avait d'autre tort (mais ce n'en était pas un pour les pères de famille de Chaumont) que de dicter toujours les mêmes cahiers qui lui servaient tantôt depuis vingt années. Les études philosophiques avaient beau se renouveler autour de lui, il n'en tenait aucun compte ; il en était resté aux leçons de Laromiguière et les accommodait au programme qui lui était imposé par le ministre. Ces programmes changeaient tous les dix ans, mais lui, comme le sage d'Horace, il restait impassible; il continuait à enseigner paisiblement selon les antiques formules, l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme qui se conipose comme on sait, de trois facultés : la sensibilité, rintelligence et la volonté. Il n'eut pas voulu pour un empire en ajouter une quatrième. Au reste, ces trois facultés avaient toujours suffi à ses élèves depuis trente ans qu'il exerçait, je crois bien qu'ils

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savaient tout auiant ae pniiosophie qu'on en apprend aujourd'hui dans nos lycées, c'est-à-dire fort peu de chose.

Le professeur de seconde était lui aussi un de ces types qu'a seul formés la vieille Université de la Restauration. Gai compagnon et bon vivant dans la vie ordinaire, aimant à rire et citant volontiers des vers grivois qu'il puisait impartialement tantôt dans l'antiquité classique, tantôt chez les poètes badins du dix-huitième siècle, il s'armait pour entrer en classe, d'un front majestueux et sévère. C'était chez lui un principe qu'il ne fallait jamais se familiariser ni se dérider avec les enfants ; tous tremblaient devant lui. La nature l'avait doué d'une voix de stentor, qu'il lançait comme la foudre sur la tête du coupable. On entendait parfois d'une classe à l'autre les redoutables éclats de ses imprécations. C'était un solécisme qu'il dénonçait fu rieusement à l'indignation de l'univers. Tous sew élèves courbaient la tête, silencieux et attérés. Le soir, il contait la peur qu'il leur avait faite et tout son grand corps était secoué d'un gros rire sonore.

Il aimait, comprenait et expliquait à Tantique mode les beautés des poètes classiques ; il était de ceux qui, lisant à leurs élèves le fameux récit de Laocoon, croient devoir s'extasier sur chaque mot et en faire sentir ou l'énergie ou le pittoresque;

Ecce autem a Tenedo gemini Tranquilla per alta « Ecce autem! Les voilà, ce sont eux! A Tenedo ;c''est de Ténédos qu^ils arrivent; on les aperçoit de loin ; gemini : ils sont deux ; ils forment un couple \ Ambo serait faible: mais gemini ! Tranquilla per alta\ c^est ia haute mer; elle est tranquille, et les deux monstres s'avancent. Quel tableau ! »

Nous ne pouvons nous empêcher de sourire de ces admirations démodées et puériles. Il est bien vrai que cette façon de commenter un texte ne va pas sans quelque ridicule, et que notre critique est aujourd'hui plus raisonnée et plus sérieuse. Je ne suis pas cependant très sûr que la vieille méthode n'eût pas plus de prise sur les esprits des enfants. Elle mettait leur sensibilité en branle, elle les inclinait à l'admiration, à une admiration peu réfléchie si vous voulez ; m&is n'est-ce rien pour une jeune âme que de s'ouvrir à une émotion véritable, que de sentir s'éveiller et se développer en soi la faculté de s'attendrir aux belles choses ? Les enfants ne s'apercevaient pa3 de ce que l'enthousiasme du professeur avait d'un peu bête dans son exagération ; cet enthousiasme les gagnait quand même, et ils vibraient par sympathie, à Tunisson. Peut-être donnons-nous trop, à présent, à je ne sais quel goût de sèche analyse.

Le professeur de quatrième faisait notre joie ; il

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me rappelait, à moi, vieil élève de Ctiarlemagne, ce père Bonvalot, dont les allures militaires ont égayé tant de générations d'écoliers au lycée de la rue Saint-Antoine. Bonvalot avait été canonnier au temps du grand empereur ; il avait à peu près oublié, en courant l'Europe, de champ de bataille en champ de bataille, le peu de latin et de grec qu'il eût jamais su : il n'en avait pas moins obtenu un poste de professeur à une époque où les professeurs étaient rares, il menait ses écoliers comme des enfants de troupe, tambour battant, distribuant des pensums et des retenues comme autrefois des jours de salle de police, et passait la meilleure partie de la classe à lire à ses élèves des poèmes qu'il composait en l'honneur de VAutre.

Notre collègue de Chaumont étaitde ce calibre • c'est une espèce de professeur qui a passé à l'état fossile ; on n'en trouverait plus à cette heure un spécimen vivant, même dans les provinces les plus reculées. Ce bonhomme était d'une ignorance et d'une innocence qui dépassait toute imagination ; nous en faisions des gorges chaudes entre nous, et ses âneries,dont la liste allait s'allongeant de tous les prêts que l'on ne fait qu'aux riches, formaient un répertoire qui est resté longtemps légendaire à Chaumont. Eh bien ! avec tout cela, sa classe n'était pas plus mauvaise que bien d'autres. 11 s\n occupait assidûment et les élèves, tout en riant

de ses balourdises quand il lui en échappait quelqu'une, l'estimaient et l'aimaient pour l'intérêt qu'il ne cessait de leur témoigner ; ils le craignaient même, car cet intérêt se manifestait plus d'une fois par des coups de règle ou des giffles qui eussent fait scandale partant d'une autre main, mais qu'on lui passait à lui, né natif de Chaumonr et vieux dur à cuir delà Grande-Armée. Ils travaillaient, ils faisaient des progrès.

C'est que le professeur peut être impunément médiocre, quand l'institution est bonne. Le grand avantage de l'Université en ces temps très anciens, c'est que tout le monde, maître, parents et élèves, avait la foi; tous croyaient également à la supériorité de l'enseignement classique tel qu'il avait été formulé par les programmes. Le latin et le grec ne comptaient pas un seul sceptique. Les pères de famille élevaient leurs enfants dansl'idée qu'on ne pouvait être plus tard un homme comme il faut que si l'on savait par cœur un chant d'Homère et de Virgile, et qu'un prix au concours ou. vrait la porte de toutes les carrières. Parmi les écoliers, il y en avait, certes, ou de moins intelligents ou de moins laborieux; mais tous étaient persuadés de l'utilité des exercices que l'on exigeait d'eux. Ils écoutaient peu ou prou ; ils profitaient toujours dans une certaine mesure de l'enseignement donné. Les maîtres étaient sou-

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tenus, encouragés par cet assentiment universel. Mieux eût valu, sans doute, qu'ils fussent tous de premier ordre; mais ceux même dont Tinsufhsance était notoire rendaient encore des services comme ces jeunes soldats qui, bien encadrés, font encore bonne figure un jour de bataille.

Le professeur de rhétorique était, lui, au contraire, un homme d'infiniment de sens, d'esprit et de lecture. Il avait été jadis l'un des maîtres les plus brillants de l'Université; mais il était né frondeur, caustique et chagrin ; ce sont là des défauts qui ne sont pas rares parmi nos professeurs. Ils étaient chez lui poussés à l'extrême. Il n'avait jamais pu voir la sottise, fût-ce mxême la sottise d'un supérieur, et surtout si c'était celle d'un supérieur, sans la marquer de quelque trait piquant. Nombre de ses réparties mordantes étaient restées célèbres ; elles ne lui avaient pas toutes porté bonheur. Quoiqu'il fût pourvu de tous ses grades, licencié, agrégé, docteur, il était tombé, de disgrâce en disgrâce, jusqu'à ce lycée de Chaumont qui devait être et qui fut, je crois, sa dernière étape. Sa misanthropie naturelle s'était aigrie du regret de son existence perdue. Il vivait seul, en vieux garçon, morose et boudeur, et ne retrouvait un peu de verve et de gaieté humoristique que le soir, quand ildînait avec nous à notre petite table d'hôte.

Il faisait sa classe avec la ponctualité d'un fonctionnaire qui se croit, qui se sent supérieur à sa besogne, mais qui l'exécute avec une affectation de docilité méprisante. Deux ou trois fois les inspecteurs généraux, qui étaient au courant de son mérite, avâient voulu relever son courage et le tirer de cette chaire infime où il végétait. Il leur avait répondu avec Tindifférence gouailleuse de Diogène priant Alexandre de s'écarter de son soleil. J'ai bien souvent depuis, en repassant mes souvenirs, revu la figure maussade de ce professeur dégoûté des autres et de lui-même. Bien souvent je me suis dit que si je n'avais pas été servi par d'heureuses circonstances, si je m'étais obstiné au professorat, j'aurais, avec mon humeur frondeuse, avec les saillies d'un caractère impétueux et hérissé, fini, tout comme cet homme éminent, dans quelque trou de province où je me serais consolé de mes infortunes par le plaisir d'un dédain hargneux et grognon. Il n'y a qu'heur et malheur en ce monde, et ce n'est pas^ toujours la faute des gens s'ils ratent leur vie.

Nous n'étions à Chaumont que deux anciens élèves de l'Ecole normale, Dottain et moi, lui plus âgé que moi d'une année. Dottain, qui a passé depuis au Journal des Débats^ et que la mort a enlevé tout récemment, à I heure où il touchait à la réputation, était un des meilleurs

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professeurs que j'aie connus au cours de ma carrière; il était doué d'une mémoire qui tenait du prodige et possédait l'histoire de tous les pays et jde tous les siècles dans un détail que l'on ne saurait imaginer; c'était un dictionnaire vivant et un dictionnaire impeccable. Aux Débats^ il était l'étonnement de ses confrères, qui le trouvaient toujours prêt sur quelque question d'histoire ou de géographie que ce fût et qui le feuilletaient sans scrupule. Peu d'esprit naturel et point d'imagination; mais un jugement solide; une parole aisée et libre qui coulait de source.

Ses débuts à Chaumont avaient été très brillants et, quelles qu'eussent été ses ambitions dans l'Université, il est certain qu'il les aurait remplies ; mais déjà la vie étroite delà province commençait à lui peser et il aspirait sourdement à Paris.

Pour moi, j'étais arrivé à Chaumont avec une seule idée en tête, qui était de faire une bonne classe. Il me semble bien, et je suis trop vieux aujourd'hui pour ne pas me rendre compte exactement de mes aptitudes et pour me tromper par amour-propre sur ma vocation, il me semble bien que j'étais professeur. Professeur, je l'ai été toute ma vie et plus peut-être encore dans le journalisme que dans l'Université. Ma seule originalité, dans le nouveau métier que j'ai pris et que

j'exerce depuis tant d'années fut justement de porter au Figaro d'abord, puis dans l'innombrable foule des journaux où je me suis éparpillé, l'esprit et les procédés de l'enseignement universitaire. Je fus dès le premier jour très nettement et très hardiment ce que la nature m'avait fait : un pédagogue au bon comme au mauvais sens du mot; cela sonna comme une nouveauté, on cria de toutes parts au pion ; mais ce pion était quelqu'un.

Je n'ai, pour moi, conservé qu'un souvenir assez vague de la classe que je fis à Chaumont. Je me rappelle seulement que je m'y donnai corps et âme, avec une extraordinaire impétuosité de tempérament. Il faut bien que ces leçons aient eu quelque valeur, car j'ai retrouvé depuis plusieurs de mes anciens élèves qui m'en ont parlé avec une reconnaissance mêlée d'étonnement. Je craindrais de paraître céder à un accès de vanité rétro spectiv, si je disais qu'ils en avaient gardé l'éblouissement. La chose est pourtant vraie ; j'exerçais sur mes élèves celte irrésistible séduction que prennent toujours sur de jeunes esprits une conviction vive, un esprit ardent, une parole tout à la fois familière et colorée. Je travaillais avec une ferveur incroyable à préparer mes explications, à lire les copies et à les corriger, à exciter chez tous mes élèves, chez les moins bons comme

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;hez les premiers, la passion des études classiques. Ils s'étaient peu à peu laissé échauffer à ce foyer qui brûlait en moi. Nous avions des passions ou plutôt des toquades auxquelles je ne puis songer aujourd'hui sans sourire. Nous nous prenions ensemble d une sorte de folie pour tel ou tel auteur qui était marqué sur le programme et nous le lisions avec fureur, nous le traduisions avec rage. Cétaient des exclamations de joie, quand l'un de nous avait rencontré un tourheureuic pour rendre l'énergie du poète ancien,

Puis-je avouer sans soupçon de fatuité ridicule que mes élèves m'adoraient. Je vivais avec eux sur un pied de bonne et charmante camaraderie; plus souvent à côté d'eux, sur leur banc, que dans ma chaire ; tous groupés autour de moi, un peu en désordre; et c'étaient des causeries sans fin sur le sujet qui nous tracassait pour le moment et qui n'était pas toujours, hélas ! d'accord avec les don nées du programme. C'était là, à coup sûr, un inconvénient. Je reconnais que ce feu était mal réglé et que dans une maison bien ordonnée il est impossible de livrer une classe aux fantaisies d'un professeur, ce professeur fût-il de premier ordre. Je crois cependant que l'administration aurait pu, tout en m'avertissant, touten réprimant avec douceur certains écarts de zèle, tirer parti de ce bon vouloir passionné et tumultueux. Je crois

qu'un Rollin, si j'avais eu un Rollin pour proviseur, eût trouvé moyen de gouverner et de discipliner cette ardeur sans lui rien ôter de son énergie ; mais le temps n'était plus où l'Université avait des Rollin à sa tête.

Je touche ici un point très délicat; mais ces temps sont déjà si éloignés et TUniversité a, depuis, traversé tant d'orages, que je peux, sans être taxé d'ingratitude ou de rancune, dire la vérité tout entière.

Nous étions au lendemain de cette fameuse loi de i85o qui a porté un coup si sensible à FUniversité. On sait de quel souffle était née cette loi désastreuse. Au lendemain de 1848, on se rappelle combien la bourgeoisie s'était effrayée de ce spectre rouge du socialisme qu'elle avait vu se dresser inopinément sur les sanglantes barricades de février et de juin. Elle s'était, dans un effarement d'esprit inexprimable, réfugiée aux bras que lui tendait affectueusement le clergé, qui s'était posé devant elle comme la seule force capable de dompter le monstre. Ce retour vers la religion était d'ailleurs moins subit et moins imprévu qu'il n'en avait l'air. Depuis longtemps les ultramontains — c'est ainsi qu'on appelait alors ceux que nous désignons aujourd'hui sous le nom de cléricaux — s'étaient emparés, tantôt de haute lutte et plus souvent à l'aide de sapes souterraines

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poussées en tous sens, d'une partie des générations nouvelles, généralement de la plus riche et de la mieux née. Ils avaient mis la main sur l'éducation des filles, dont la plupart étaient élevées au Sacré-Cœur; ils s'étaient, pour l'éducation des garçons, heurtés à la loi, qui consacrait le monopole universitaire ; mais ils l'avaient tournée sans bruit; ils avaient fondé une foule d'établissements, soit à l'étranger, soit même en France, où leurs doctrines étaient lentement infiltrées à la jeunesse. Ils avaient réussi à rendre Voltaire de mauvais ton et l'incrédulité de mauvais goût, à jeter sur l'enseignement universitaire, dans la haute bourgeoisie, un doute qui allait jusqu'à la défaveur.

Tout ce travail de termites n'avait été aperçu que de quelques esprits attentifs, clairvoyants et soucieux de l'avenir. Il éclata au grand jour, quand le monopole universitaire, battu depuis longtemps en brèche, tomba d'une seule masse au choc de la loi nouvelle. On a dit, et peut-être la chose est-elle vraie, qu'à ce moment là le privilège de l'éducation fut offert au clergé et qu'il n'osa point mettre la main sur une si riche proie. Il n'était pas prêt. L'Université lui sembla un morceau trop gros à avaler et à digérer d'un coup. Les fortes têtes de la réaction, ou, pour parler comme on s'exprimait alors, les jésuites, regar-

igo

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dant comme impossible de détruire l'Université et de la remplacer eux-mêmes, préférèrent en prendre la direction et crurent qu'ils la pourraient conduire à leur guise. Au lieu de tuer le cheval, ils aimèrent mieux sauter dessus et tirer sur la bride.

Ils sentirent bien tout de suite qu'ils ne viendraient jamais à bout du personnel enseignant. Le corps tout entier des professeurs était trop imprégné des doctrines et des habitudes de la libre-pensée, pour qu'on pût espérer jamais ranimer d'un autre esprit; mais il était facile, en revanche, de s'emparer de l'administration et de mettre à la tête des lycées, des inspections et des rectorats, des hommes qui, par conviction, ou par intérêt, auraient fait leur soumission et montré patte noire.

Il faut dire que dans l'Université, jamais, même au beau temps de la monarchie de Juillet, le personnel administratif n'avait été à la hauteur du personnel enseignant. Tandis que les excellents professeurs s'y comptaient par centaines, les bons proviseurs y étaient rares ; plus rares encore les recteurs qui fussent des hommes supérieurs ou simplement distingués. C'était un préjugé courant chez nous que l'administration se recrutait parmi les fruits secs de l'enseignement, et il y avait bien quelque chose de vrai dans ce préjugé.

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On n'eut donc pas de peine à mettre la main sur le haut personnel administratif de l'Université. Beaucoup n'hésitèrent point à tourner leur voile au nouveau vent de réaction qui soufflait, sachant bien que s'il est assez difficile de remplacer un simple professeur dans sa classe,

D'un proviseur toujours la matière se trouve.

On aurait eu quelque peine, il est vrai, sinon quelque scrupule, à toucher aux situations très considérables qu'occupaient les vingt-six recteurs de l'ancienne Université dont chacun tenait plusieurs départements sous sa main. On tourna la difficulté ; il y eut, de par la loi nouvelle, un recteur par département; et ces 86 nouveaux recteurs, au lieu d'être de hauts personnages comme ceux d'autrefois, furent d'assez petits compagnons avec lesquels on n'eut plus à compter. On était sûr de leur obéissance, car ils ne pouvaient sauver leur place qu'en faisant du zèle, et ce zèle, ils étaient tout naturellement obligés de le faire à nos dépens. C'était nous, pauvres chiens de professeurs, sur qui, en définitive, devaient tomber les derniers coups ; aussi bien était-ce nous que l'on avait particulièrement visés, parce que c'était de nous qu'on se défiait le plus.

Les proviseurs et les recteurs que j'ai connus en ce temps là dans l'Université n'étaient point de

méchantes gens. Je crois qu'au fond ils étaient tous les premiers ennuyés et fâchés des tracasseries qu'ils nous faisaient subir ; mais quoi ? il leur fallait donner des gages et des gages quotidiens de leur dévouement à la réaction. Ils avaient une peur horrible d'être flanqués à la porte, et ils nous offraient tous les matins en holocauste. Je vois encore la figure douceâtre et terne du brave homme qui était censé gouverner le lycée de Chaumont. Le pauvre diable n'était pas à la noce, entre un recteur horriblement dévot qui lui poussait sans cesse le goupillon dans les reins et nous autres parpaillots^ qui écoutions ses observations d'un air d'ironie rogue et nous dérobions par quelque faux-fuyant adroitement trouvé à la nécessité d'obéir. Il est véritable aussi que ce que l'on nous commandait était parfois d'une ineptie rare et que les circulaires dont on nous lardait une ou deux fois par mois étaient d'une sottise à exaspérer l'homme le plus tranquille et le plus résigné; et je vous prie de croire qu'aucun de nous n'était cet homme là.

Moi surtout ! L'esprit d'opposition me bouillonnait dans les veines; un esprit taquin, qui ne se traduisait point par des éclats de révolte ouverte, mais par des coups d'épingle que je plantais doucement, avec un bon rire de malice épanouie, dans les jambes de notre tyran.

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On exemple entre vingt :

On nous avait prescrit par une belle circulaire d'avoir un cahier de classe sur lequel nous devions consigner chaque jour le nombre de leçons récitées, avec les notes de récitation ; le nombre de devoirs lus avec les notes de correction; le détail des exercices de la classe, quart-d'heure par quart-d'heure; le nom des morceaux expliqués, avec les notes d'explication ; et enfin, dans une dernière colonne, nous devions marquer chaque jour pour les progrès faits par nos élèves. Le titre de la colonne portait en effet : progrès.

Je fis observer doucement à M. le proviseur que le progrès des élèves ne pouvait être ainsi remarqué et marque quotidiennement; que cette colone ne devrait porter d'indication que chaque mois, ou tout au plus chaque semaine. M. le proviseur me répondît d'un ton sec et péremptoire qu'on ne discutait point les ordres du ministre; que le ministre voulait être informé jour par jour du progrès de nos élèves, qu'il fallait donc jour par jour le tenir au courant.

C'était une pure bêtise. Je ne ripostai point ; mais je m'appliquai à trouver tous les jours un adjectif nouveau, qui fût bien flamboyant, pour le coller au-dessous du mot ^^ro^ré^ dans la fameuse colonne. Je mettais le lundi incessants; extraordinaires le mardi ; inouïs le mercredi ; incroya*

bles le jeudi ; stupéfiants le vendredi ; renversants le samedi ; et je recommençais la semaine suivante sur nouveaux frais.

Au bout du mois, mon cahier de notes passe sous les yeux du proviseur, qui tressaillit d'indignation. Je fus mandé dans son cabinet ; il avait pris la chose au tragique. Je lui soutins innocemment que j'étais seul juge des progrès de ma classe, ce que M. le ministre avait semblé reconnaître puisque c'était à moi qu'il avait demandé ce que j'en pensais et que, si j'étais stupéfié de ces progrès, il n'y avait aucune raison pour ne pas les déclarer stupéfiants.

Ce sont là des bagatelles et qui ne vaudraient certes pas la peine d'être contées au public, si elles ne devaient lui révéler l'état particulier de nos esprits à cette époque. Songez que ces tracasseries se renouvelaient sans cesse et sous mille formes différentes. C'était une guerre perpétuelle entre l'administration et le personnel enseignant, une guerre de petites piqûres qui nous agaçait jusqu'à l'exaspération.

Il s'en est fallu de bien peu, à ce moment, que je n'aie jeté aux orties la robe de professeur quelques mois seulement après l'avoir revêtue. C'était en décembre i85i ; le prince président venait de mettre la république dans sa poche avec la désinvolture que vous savez. La nouvelle du coup

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d'État tombant sur nous comme un coup de foudre, nous transporta d'indignation et de colère. Ce n'était pas qu'au fond je fusse un républicain bien forcené. Les questions politiquer, m'ont toujours peu touché, et aujourd'hui mémo elles me laissent à peu près indifférent. Ce qui me révoltait, c'était moins la république égorgée, que la façon dont avait été pratiqué l'égorgement. L'énormité de l'attentat me soulevait le cœur ; un serment si solennel, si audacieusement, si impudemment violé ! tant de déloyauté et d'astuce ! tant de cruauté perverse et froide ! Cela passait toute imagination. Ce qui acheva de me bouleverser, c'est une circulaire que l'on nous communiqua officiellement, qui nous enjoignait de nous réunir à un jour et à une heure marquée, dans le cabinet du proviseur, pour prêter serment entre ses mains, au nouveau gouvernement. Qu'avait-il besoin de notre serment, cet homme qui avait fait si bon marché du sien? J'aurais admis encore, que nous qui étions fonctionnaires, nous prissions cette révolution en patience etque sans nous inquiéter du nom que portait le maître, nous poursuivissions notre besogne ; mais à l'idée seule qu'il me fallait donner une approbation explicite aux abominations qui venaient de se commettre, tout mon sang, comme disent les bonnes gens, ne faisait qu'un tour.

— Qu'est-ce que cela vous fait ? me disait de son ton sarcastique mon vieux collègue de rhétorique, un sceptique endurci s'il en fût et qui en avait vu bien d'autres. Avez-vous l'intention de prendre les armes et de partir en guerre contre le gouvernement?

— Pas le moins du monde.

— Eh bien ! puisque vous êtes décidé à ne pas le combattre, promettez de ne pas le combattre ; c'est tout ce qu'on vous demande.

Il parlait de bon sens ; mais j'étais animé d un dépit furieux qui me bouillonnait dans les veines et les brûlait. Une lettre de mon père arriva sur ces entrefaites. L'excellent homme avait craint un coup de tête et m'écrivait pour me calmer. Il me rappelait tous les sacrifices qu'il avait faits pour mon éducation: allais-je en un seul jour les rendre tous inutiles? Il venait lui-même de subir de grosses pertes d'argent ; que deviendrait la famille si je tombais sur le pavé de Paris, sans ressources ? Et puis, il y avait la question de la retraite. Ah! cette retraite, m'en avait-on assez parlé, tandis que j'étais au collège et à l'École ! M'avait-on assez dit : « Les fonctionnaires sont les plus heureux des hommes, parce que l'Etat leur assure pour leurs vieux jours une retraite honorable. » Je ne pus m'empêcher de sourire tristement, quand )e vis mon pauvre père revenir

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avec tant d'insistance sur ce thème qui lui tenait tant au cœur. Que m'importait, à moi, une retraite que je ne devais toucher qu'après trentecinq ans de service ? Trente-cinq ans ? c'est l'éternité pour un jeune homme qui entre dans la carrière.

Des considérations plus sérieuses me tourmentaient l'esprit. Qu'allais-je devenir après ma démission donnée ? Je ne me sentais pas bon à grand chose ; l'éducation que j'avais reçue était si peu pratique ! Car de prendre une plume et d'en vivre, c'était une idée qui ne m'était pas encore entrée dans la tête ; elle no me poussa que beaucoup plus tard, quand j'eus vu un certain nombre de mes camarades se tailler dans le journalisme une position lucrative et un nom retentissant. Je n'étais réellement capable que de transmettre à d'autres le peu de latin et de grec que j'avais reçu moi-même de mes maîtres ; mais où l'enseignerais-je, si justement je quittais l'Université, le seul endroit où cette denrée eût un prix? Je n'ai jamais été ce que les Parisiens appellent dans leur langue pittoresque, un débrouillard : comment me tirerais-je d'affaire si je me jetais avec ma maladresse d'esprit et ma gaucherie de caractère dans l'inconnu hasardeux d'une destinée obscure?

Je ne crois pas que de ma vie j'aie passé une nuit plus pénible que celle qui précéda le jour

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indiqué pour la prestation de serment. Je me promenais par la chambre, ruminant le pour et le contre, en proie à de cruelles angoisses, sans pouvoir m^arrêter à aucun parti. Je me couchai pour trouver le sommeil; mais je ne pus dormir et je vis ma fenêtre s^éclairer peu à peu d'un jour pluvieux et morne sans que j'eusse pris une détermination définitive.

Dottain, qui était mon voisin et que je voyais tous les jours, entra chez moi sans frapper et me vit les yeux rougis par Tinsomnie.

— Bah ! me dit-il, c'est une simple formalité, ce sont eux qui sont des sots de l'exiger ; mais puisqu'il le faut !...

Et je me laissai entraîner par faiblesse plus que par conviction. Personne n'a joint comme moi à une grande impétuosité de sentiments et à une ténacité rare de caractère une plus misérable incertitude d'esprit. Quand je me rappelle cette nuit, qui fut pour moi si mémorable, le couplet d'About me remonte à la mémoire :

Il fait froid ; mais il fait chaud.

Je le blâme et je le loue.

Et Tadministration

A tort, bien qu'elle ait raison.

Nous n'étions pas déjà très heureux avant le coup d'État; ce fut bien pis quand nos ennemis, officiellement introduits dans la place, eurent levé

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le masque. A des hostilités cachées succéda la guerre ouverte. L^Université avait dans cette dernière aventure témoigné hautement de son horreur pour le nouveau régime. Il n'y eut point de corps où les démissions furent plus nombreuses. Quelques professeurs même étaient descendus dans la rue et avaient poussé à la révolte. Ceux-là avaient été exilés ; Challemel-Lacour entre autres, notre ancien camarade d'école. Dans la masse même, qui avait donné son adhésion, le gouvernement sentait une sourde résistance ; tous s'étaient soumis, aucun ne s'était rallié. Nous vivions tous dans l'attente de quelque catastrophe prochaine; on parlait tantôt du licenciement général de l'Université, tantôt de la remist de tous les lycées aux mains de prêtres, qui remplaceraient nos proviseurs. Les imaginations effarouchées finirent par se rasseoir un peu, et nous reprîmes notre train de vie habituel.

Chaumont ne doit pas être encore aujourd'hui une ville fort gaie; elle était des plus tristes en ce temps-là. Peu de société, point de conversation ; nous vivions entre nous, repliés sur nousmêmes. Je travaillais beaucoup, un peu à tort et à travers. Je n'avais pas tardé, à peine hors de l'école, à m'apercevoir combien l'éducation que nous avions reçue était étroite et comme était limité le champ de notre savoir. J'avais fort né-

gligé rhistoire, ne me sentant qu'un goût médiocre pour cette étude. Je profitai des longues soirées que je passais avec Dottain pour remettre un peu d'ordre dans les données que j'avais emportées du lycée et pour lire avec lui les meilleures pages de nos historiens modernes. Je ne savais point de langue étrangère ; c'était un peu la faute de l'Université qui, en ce temps-là, affectait de mépriser cette étude qu'elle tenait pour secondaire ; c'était un peu la mienne, car, parmi mes contemporains, d'autres en dépit du pré j ugé avaient appris l'anglais ou l'allemand, et quelques-uns même les deux langues. Je résolus de combler cette lacune et me mis à piocher avec ardeur le Vicaire de Walkefield,

Le lycée de Chaumont avait naturellement un professeur de langues étrangères. C'était un Allemand, long, sec et maigre, qui parlait, je crois, tous les idiomes de l'Europe ; mais il était bien incapable d'en enseigner un seul. Je demandai à ce fils de la Germanie la permission de suivre sa classe; il me l'accorda de fort bonne grâce; mais je ne me doutais pas que la seule chose que l'on pût apprendre sérieusement dans la classe de ce brave homme était le jeu de saute-mouton. Les élèves avaient depuis de longues années pris l'habitude de choisir l'heure d'anglais pour s'exercer à travers les bancs à ce jeu qui est le croquet de

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notre France, c'était une tradition. Le professeur souriait derrière ses lunettes aux expansions de cette joie turbulente. Ma présence inopinée troubla fort les élèves; mais je crois qu'elle dérangea encore plus le professeur. Il était accoutumé au bruit, et le silence l'étonnait et le déconcertait. Je l'obligeais à faire un semblant de classe, ce qui ne lui était pas arrivé depuis les années de sa verte jeunesse. Il me donnait au diable de grand cœur et les élèves me maudissaient tout bas. Peu à peu cependant les garnements s'étaient renhardis, et je vis bien que si je persistais à rester au milieu d'eux ce serait sur mon dos qu'ils apprendraient la grammaire anglaise. Je me retirai discrètement et les rendis, professeurs et élèves, à leurs aimables jeux.

On s'étonnera peut-être que le proviseur n'eût pas, dès le premier jour, réprimé ce désordre. A quoi ces remontrances eussent-elles servi ? On n'avait point à cette époque un nombre suffisant de professeurs de langues vivantes. L'Université s'était imaginé qu'il n'y avait qu'à faire venir d'Allemagne des professeurs d'allemand et d'Angleterre des professeurs d'anglais pour posséder un bon enseignement des langues vivantes. I^a vérité, c'est qu'il faut que l'anglais et l'allemand soient enseignés à de petits Français par des maîtres nés en France, qui aient vécu en Angle-

terre et en Allemagne. Les Allemands, qui sont chez eux de si excellents éducateurs, n'ont pas de prise en France sur les esprits de nos jeunes Français. Il y a aujourd'hui une agrégation des langues vivantes où les étrangers sans doute sont admis, mais où l'on donne de préférence les meilleures notes et les meilleures places à des indigènes; on a cent fois raison. Nos enfants ont l'esprit trop vif et trop prompt à la raillerie pour prêter une attention docile aux leçons d'un pédant d'outre-Rhin, qui ne sait pas les accommoder à leurs mœurs.

Je me mis aussi à Tétude du grec avec une ardeur extrême. Je savais passablement le latin au sortir de l'école ; mais le grec m'était infiniment moins familier et je ne pouvais lire Démosthène ni Platon à livre ouvert. J'eus honte de mon ignorance et mis à profit la nécessité où j'étais d'enseigner le grec pour l'apprendre moi-même.

Je n'avais d'autre distraction, au milieu d'occupations si variées et si absorbantes, que nos dîners de la table d'hôte où je trouvais réunis tous les soirs, outre quelques-uns de mes collègues, trois ou quatre fonctionnaires de divers ordres. Quand les tables d'hôte sont composées uniquement de professeurs, les causeries ont un penchant invincible à se renfermer dans un même cercle. Les menus faits de la vie universitaire en forment le

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fond, et il semble que la grande affaire soit, comme dans les couvents, de dire du mal de M. le prieur. J'ai vu dans ma carrière d'universitaire quelques tables d'hôte ainsi composées d'une seule tribu d'employés : c'était une popote de concierge.

Chez nous les éléments étaient plus variés ; nous avions entre autres à notre table ou tout au moins à une table voisine un vieux juge, qui était à la fois l'honneur et le désespoir de sa corporation. C'était un homme d'infiniment d'esprit et qui avait en ville la réputation de mener par le nez le tribunal dont il faisait partie, car il était le seul qui sût véritablement le droit et la jurisprudence. Le mépris que professait ce digne homme pour ses collègues en particulier et pour la magistrature en général était chose qui ne se peut concevoir. Il en parlait avec une liberté qui faisait frémir; il n'y avait aucune considération qui pût retenir sa langue : car il était vieux, riche et dénué de toute ambition. C'était un philosophe du genre cynique, car il ne lui déplaisait pas quelquefois de hausser le coude, et c'est à lui que l'on attribuait la réponse qui depuis est devenue légendaire. Un de ses collègues, le voyant dans les vignes, lui avait reproché ce manque de tenue.

— Je suis gris, lui avait-il dit, mais cela passe. Toi, tu es bête, et cela reste.

C'est dans les conversations de cet admirateur du président Debrosse que j'ai commencé à puiser cette horreur de la magistrature française, qui a été depuis en journalisme la plus tenace et la plus sérieuse de mes passions. J'écoutais alors les boutades de ce bonholnme, croyant qu'il exagérait. J'ai pu me convaincre, quand j'ai eu moi-même affaire à nos Juges, qu'il était fort au-dessous de la vérité. L'insolente impudence de nos magistrats fouler aux pieds sans ombre de vergogne, dérobant l'infamie de leurs arrêts derrière l'anonymat des formules judiciaires, le bon sens, la bonne foi, l'équité et même la loi, cette loi qu'ils sont chargés d'appliquer et de faire respecter; leur assurance tranquille en rendant des sentences dont se révoltait la conscience humaine et dont leur impassible face eût dû rougir la première; tant de preuves que j'ai eues, et des preuves irréfragables, de leur abominable esprit d'injustice ou de leur outrecuidante sottise m'ont mis au cœur une haine inextinguible, la seule peut-être que j'ai sentie de ma vie. Cette exécration m'est si bien entrée dans les veines qu'aujourd'hui même, quand par hasard je rencontre un magistrat dans le monde et lui suis présenté, j'ai besoin de faire effort sur moi-même pour apaiser le tumulte du sang qui me siffle aux oreilles. Il y en a qui sont dans le monde des hommes extrêmement aimables

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et j'en ai pour ma part rencontré de tels. Je les tiens, dans la vie civile, pour honnêtes gens et pour braves gens ; mais Dieu me garde d'avoir affaire jamais à eux quand ils remontent sur leur siège ! Je suis convaincu qu'en revêtant la robe, la plupart dépouillent justice, honneur et probité.

Et ce sentiment ne m'est pas particuliej. Croyez-vous que la réforme, qui s'est faite il y a peu de temps, de notre magistrature eût été prise si indifféremment par la population si elle n'avait pas été depuis de longues années travaillée d'une sourde rage, mêlée de mépris, contre nos magistrats ? Si en dépit des protestations intéressées du parti clérical, si malgré les cris d'aigles ou d'oies jetés par les journaux bien pensants, cet horrible abattis de juges a laissé froids citadins et paysans, c'est que tous, paysans et citadins, avaient de leurs désirs et de leurs vœux devancé le glaive de l'ange exterminateur.

Je ne sais ; mais il me semble à distance que l'on avait bien de l'esprit, du bon sens et de la gaîté, à notre petite table d'hôte. Mon vieux professeur de philosophie, avec sa verve morose et gouailleuse, en était pour ainsi dire le sel, un se) amer et salubre. C'est à lui que je dois l'une de^ leçons de philosophie pratique qui m'ont le plus servi dans le cours de mon existence.

Notre gargolier nous donnait une fois par se-

mainc cette espèce de ragoût que Ton a longtemps appelé haricot de mouton et, qui, depuis, a été promu par nos restaurateurs à la dignité de Navarin, Il y fourrait beaucoup d'oignons, selon l'usage, et il se trouva par hasard qu'aucun de nous n'aimait l'oignon.

Nous le mandâmes à notre barre et nous lui fimes part de notre répugnance.

— Donnez-nous du ragoût, si tel est votre bon plaisir; mais n'y mettez pas d'oignon.

— Cela n'est pas possible.

— Pourquoi n'est-ce pas possible ?

— Parce qu'il n'y a pas de ragoût sans oignon; on met toujours de l'oignon dans un ragoût ; un ragoût sans oignon ne serait pas un ragoût.

— Eh bien 1 ce ne sera pas un ragoût, ce sera autre chose ; mais n'y mettez pas d'oignon

— Mais puisque c'est un ragoût !

Nous ne pûmes l'en faire démordre ; nous préférâmes nous résigner ; mais l'impossibilité où était ce cuisinier, trop ami de l'absolu, de confectionner un ragoût sans oignon, fut chez nous un texte sans cesse renouvelé de plaisanteries faciles.

Et comme j'y revenais un Jour :

— Vous vous moquez beaucoup du père Debras me dit de son ton sarcastique notre vieux philosophe, vous ne vous apercevez pas que vousmême vous n'êtes pas beaucoup plus sage, et qu'à

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chaque instant, vous déclarez comme lui qu'il n'y a pas de ragoût possible sans oignon. Je l'interrogeai d'un regard surpris.

— Vous sortez de l'École normale; ils ont toutes sortes de qualités, les élèves de l'École normale, ils aiment le simple, ils sont gentils et gais ; mais ils ont un grand défaut : vous êtes tous péremptoires et tranchants, vous ne savez rien de h vie et vous croyez naïvemejit que, le principe une fois posé, les conséquences doivent s'en déduire selon la règle d'une inflexible logique. Vous aussi, vous dites sans cesse : « Il faut de l'oignon dans le ragoût, et un ragoût sans oignon n'est pas du ragoût ».

— Moi ! m'écriais-je; mais il me semble qu'il n'y a personne plus tolérant que je. ne suis; je fais profession d'admettre toujours le principe d'un adversaire et de tenir ses objections pour sérieuses.

— Ah 1 vous croyez, me dit-il avec un sourire de raillerie. Eh bien ! laissez-moi faire, je parie vous prendre deux fois par jour en flagrant délit d'oignon dans le ragoût.

J'acceptai la gageure. C'était lui qui avait raison. Que de fois depuis je me suis vu arrêté sur, le bord d'une assertion sèche et tranchante par ce mot que je voyais flotter sur ses lèvres moqueuses. Il faut de l'oignon dans le ragoût 1 Grâce à

cette incessante surveillance, je finis par comprendre que ce n'était pas le tout que d'admettre théoriquement les idées des autres, il fallait encore adoucir l'expression des siennes, y apporter des tempéraments et dissimuler au moins sous la grâce de la forme ce qu'il y a dans la pensée de trop net et de trop autoritaire.

Je fis encore une autre découverte, qui me fût plus sensible : c'est que, par une habitude presque invincible d'esprit, c'était précisément les idées dont j'étais le moins sûr, les théories que j'avais le moins examinées, celles par conséquent qui eussent dû me tenir le moins au cœur, oui, c'étaient justement celles-là que je laissais tomber dans la conversation, comme un couteau de guillotine, d'une affirmation plus coupante et plus nette. C'est de là que date le soin que je pris de faire la révision de mes préjugés. Il y a donc trente cinq ans que j'ai commencé ce travail ; et combien peu j'ai gagné sur moi-même ! que de fois je me surprends encore à me dire tout bas : Prends garde, Francisque ; tu veux mettre de l'oignon dans le ragoût !

Je ne sais trop ce qui serait advenu de moi si l'adniinistration m'eût laissé moisir surplace dans cette bonne ville de Chaumont où j'avais été déporté tout d'abord. Mais j'en sortis, grâce à une frasque assez ridicule dont je me rendis cou-

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pable, et c'est le cas de s'écrier ou jamais : Félix culpa !

Parmi les nombreuses circulaires qui nous tombaient régulièrement sur la tête, comme feuilles sèches au vent d'automne, il s'en trouva une un peu plus inepte encore et plus tracassière que les autres. Il y était dit que certains professeurs menaçaient par la longueur de leur barbe la sécurité de l'empire ; on nous enjoignait de la couper et d'expliquer Virgile en menton ras.

Vous imaginez aisément les quolibets que souleva cette circulaire. Il n'en fallait pas moins obéir. On nous donna huit jours pour nous mettre en règle. Je ne m'étais jamais rasé et je sentais un vif dépit d'être obligé de le faire. Il me vint à l'idée d'écrire une pétition à mon recteur dans le style de Paul-Louis, pour lui demander la permission de garder une barbe qui avait rendu plus respectables les mentons des illustres universitaires d'autrefois. La pétition était vraiment drôle et c'est le premier article de petit journal oui soit jamais sorti de ma plume.

Si j'avais eu pour recteur un homme d'esprit, il eût ri sans aucun doute de cette boutade, m'eût appelé dans son cabinet, lavé paternellement les oreilles et rendu cette pétition charivarique, au lieu de la transmettre au ministre. S'il eût agi de la sorte, il est fort probable aue je ne vous con-

terais pas aujourd'hui cette histoire, et vous n'auriezpasTennui de lire ce volume. Mais ce dévot personnage était doublé d'un sot. Il blêmit de fureur à lire cette gaminerie et l'expédiant au ministère, il demanda net ma destitution ; rien que cela !

M. Lesieur était encore chef du personnel. Il n'était pas d'humeur fort commode ; mais enfin C'était un Parisien qui ne jugea point le cas si pendable. Quelques jours après , je reçus une lettre fort dure, où il m'était signifié que j'avais mis le îcn'^.blc à mes iniquités en me moquant avec impudence de mes supérieurs, que j'avais mérité une révocation pure et simple, mais que le ministre, par un excès de bonté dont je devais être attendri, m'en faisait grâce. J'étais simplement envoyé, en punition de mes horribles méfaits, au collège communal de Lesneven, où je devrais professer la rhétorique.

Lesneven! quel trou était-ce là? Je me jetai sur un dictionnaire de géographie et j'y vis que l'endroit où .l'on m'expédiait était une petite bourgade au fin fond de la Bretagne, dans Jes environs de Landerneau et non loin de Brest.

Vous croyez peut-être que je fus atterré La nature m'a, par bonheur, doué d'un inaltérable optimisme qui m'a toujours, dans toutes les circonstances de ma vie, fait chercher et voir le bon côté des choses.

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— Parbleu ! me dis-Je, je ne connais pas la Bretagne ; je m'en vais la voir. Je croupissais à Ghaumont ; c'est une chance pour moi d'en partir.

Nous étions aux environs des congés de Pâques; je bouclai ma malle et j'allai embrasser mon père, que je trouvai affaissé sous le coup et grondant.

— Mais, lui dis-je. c'est un avancement que je reçois, j'étais en troisième, je m'en vais faire la rhétorique.

Cette considération calma l'excellent homme qui ne manqua pas de dire à tous ses amis dans la petite \ille qu'il habitait:

— Francisque vient de recevoir un avancement très brillant; il passe de troisième en rhétorique.

Vous voyez qu'il n'y a que façon de prendre les mésaventures et que le tout est de les tourner du bon coté.

Je ne puis me rappeler sans attendrissement les six mois que j*ai passés à Lesneven. Ce fut dans ma carrière un moment court et délicieux, comme une fraîche halte, entre deux étendues de sable, dans une oasis. Jamais je ne sentis plus pleinement la joie de vivre et d'avoir vingt-cinq ans ; jamais je ne fus plus heureux de ce bonheur dont on porte la source en soi-même et que Ton répand sans y prendre garde, sur les choses extérieures. Il y eut là dans ma vie un point qui est pour moi resté lumineux; un de ces clous d'or dont parle Bossuet, qui, espacés sur la muraille, semblent l'occuper et l'illuminer tout entière, mais, que s'ils en étaient arrachés et réunis n'empliraient pas le creux de la main.

Je fis le voyage par un temps exquis. Je suis d'ordinaire assez peu sensible aux beautés de la

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nature. Le ciel, en m'affligeant d'une myopie extrême, m'a rendu inhabile au plaisir qui entre dans l'esprit par le canal des yeux. Je me souviens pourtant du ravissement où me jeta l'aspect de la Bretagne vue par un aimable jour de printemps à travers la vitre du train qui m'emportait. La nouveauté du paysage m'enchanta : C'étaient de vastes landes toutes couvertes de grosses fleurs jaunes qui formaient comme un tapis d'or qu'égayait la forte verdure des ajoncs.

Le matin même où je débarquai à Lesneven, je me fis indiquer le chemin de la mer, dont la ville n'est pas très éloignée. J'y courus avant même d'avoir pris possession de ma chambre et rendu les visites réglementaires. Je tombai en extase. De gros blocs de rochers d'un noir luisant, ça et là jetés sur la côte, émergeaient des flots et je m'assis sur le plus proche, regardant la mer monter, tout baigné de soleil et les yeux perdus dans les lointains bleuâtres de l'horizon. Je crois, ma parole d'honneur, que j'eus ce jour-là un accès de poésie, et je revins dans mon nouveau chez-moi, accablé d'une mélancolie douce et voluptueuse.

L'établissement où je venais d'être envoyé comme professeur, était de nom un collège communal et relevait de l'Université ; mais, par le fait, c'était une sorte de petit séminaire. Le prin-

cipal était prêtre ; prêtre aussi le professeur de philosophie, tous les autres maîtres étaient de jeunes séminaristes qui attendaient le moment de recevoir les Ordres ; peut-être même quelquesuns les avaient-ils déjà reçus. C'était bien le ministre qui les nommait ; mais il laissait à l'ecclésiastique qui gouvernait la maison la liberté de ses choix, et il n'y avait guère que la classe de rhétorique pour laquelle i] se départît de cette tolérance et dont il se réservât de nommer luimême le titulaire. C'est ce qui explique comment j'avais pu être désigné, moi Voltairien endurci^ dans cette bergerie cléricale.

Je fus un peu saisi quand j'appris ces particularités. Ainsi donc, j'allais être parmi ces tonsurés le seul laïque et sans doute déjà mis par avance à l'index. Je pris mon courage à deux mains et me rendis chez le principal, à qui je présentai mes lettres de créance. Je vis un homme déjà vieux, le visage pâle, le regard fin et pénétrant, l'air ascétique, le corps émacié, la tête légèrement inclinée vers l'épaule, qui parlait d'une voix faible, mais pleine de bonne grâce et d'autorité. J'avais craint un accueil hautain et froid, et je m'étais hérissé, pour y répondre, de dignité rogue; mais toutes mes préventions tombèrent et se fondirent en un clin d*œil. Sa réception fut pleine de bienveillance et d'aménité. Une me cacha pas qu'il savait

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fort bien que j'étais envoyé chez lui en pénitence.

Nous essayerons de vous rendre le temps de cette pénitence moins rude. Je suis sûr que de votre côté, vous aurez assez d'esprit pour donne» à nos Bretons un enseignement qui ne soit pas en désaccord avec les traditions de cette maison Je vous laisserai donc parfaitement libre dans votre classe ; vous y direz et vous y ferez ce qu'il vous plaira; je suis convaincu que vous n'abuserez jamais de cette confiance.

Il m'invita ensuite à descendre dans son jardin. C'était ce que l'on appelle un jardin de curé. De grands carrés bordés d'un buis sombre et coupés d'allées toutes droites qui reluisaient au soleil. Mais aux deux ailes, à droite comme à gauche, s'allongeaient à perte de vue deux grandes allées de vieux arbres qui devaient, en été, donner un épais ombrage.

— Voici me dit-il, une clef de ce jardin ; il n'y a pas beaucoup de promenades hors de la ville ; vous pourrez venir ici, quand le cœur vous en dira, lire ou méditer à l'aise ; vous y serez seul et chez vous.

Les bras me tombaient d'étonnement. On ne nous avait point dans l'Université, habitué à ces prévenances. Nos administrateurs semblaient y prendre à tâche généralement de nous faire sentir la distance qu'il y avait entre un simple chien de

professeur et un homme promu à la dignité du provisorat. Tant de bonhomie me confondait, d'autant mieux que cette bonhomie n'avait rien de vulgaire ; elle était relevée d'une pointe de dignité et de grâce ecclésiastique.

Il me présenta, séance tenante, au professeur de philosophie, qui me séduisit tout de suite par son air de rondeur et de jovialité. C'était l'abbé Cohannec, qui vit encore et dont le nom est célèbre dans toute cette partie de la Bretagne. C'était un homme de haute stature, de poitrine large, hardimxent campé sur deux longues et solides jambes, qui respirait la santé, la bonne humeur et la force. Il était taillé en hercule, ou, pour parler le langage de la mythologie chrétienne, en Samson.

On contait, de sa force, des traits qui n'eussent point déparé la légende du héros biblique.

Vous connaissez ces petits sentiers qui sillonnent la Bretagne, encaissés entre deux hautes berges que clôt une haie vive. Un jour, il revenait au séminaire par un de ces sentiers quand des cris lui firent dresser l'oreille. Une femme fuyait devant un taureau furieux. Pas moyen de s'échapper ni à droite, ni à gauche. L'abbé retrousse prestement sa soutane, court à la bête, l'empoigne par les deux cornes ; et l'oblige à tomber sur les deux genoux, vaincue et domptée.

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L'histoire est-elle authentique? qu'importe? Personne n'en doutait dans le pays, et, vous savez, il n'y a rien de plus vrai que la légende.

L'abbé Cohannec n'avait avec Samson d'autre point de ressemblance que la puissance de ses muscles. C'était un prêtre fort instruit, d'une conversation très agréable, qui avait l'esprit fin et orné. Il me séduisit vite et je crois que je ne lui déplus point. Il me faisait l'honneur de me dire qu'il aimait ma franchise d'accent et ma gaieté toujours en éveil. Nous causions de bonne amitié quand nous nous rencontrions dans les couloirs du séminaire; mais il ne chercha point à pénétrer dans ma vie et, de mon côté, je me tins sur la réserve. Il est probable que si nous eussions voulu nous rapprocher davantage, nous aurions découvert l'abîme d'idées et de sentiments qui nous séparait.

On m'installa dans ma classe. Cette classe de rhétorique était bien extraordinaire. Elle se composait de neuf élèves, dont trois parlaient couramment le français ; les six autres le comprenaient et pouvaient même l'écrire au besoin ; mais ils n'aimaient point à le parler, s'y sentant maladroits. Le breton était leur langue maternelle et domestique. Mes collègues, les autres professeurs, qui étaient du pays, leur faisaient la classe moitié en breton, moitié en français ; mais je ne pouvais,

moi, leur parler que cette dernière langue, et j'avais toutes les peines du monde à obtenir quUls la parlassent entre eux aux heures d'études. Je devais donc, de par le règlement, obliger ces jeunes Bretons à traduire du latin qu'ils savaient fort mal dans une Isfngue quMls ne savaient guère mieux. Je ne tardai pas à m'apercevoir que c'était là une besogne inutile ou à peu près. Je m'appliquai donc à leur apprendre le français et tournai la classe en conversations et en lectures.

Une pareille classe n'exigeait de moi aucune préparation. Ajoutez que, dans ce petit séminaire, on fêtait tous les saints du paradis et Ton organisait des retraites pieuses pendant lesquelles toutes les études ordinaires étaient suspendues. Le principal me faisait la gracieuseté de ne point m'inviter à ces exercices, en sorte que j'avais congé sur congé. Je n'avais, autant dire, rien à faire.

Je fus pris d'une rage de travail si intense, si furieuse, que je n'ai rien éprouvé de pareil, si ce n'est peut-être aux premières années de mon installation à Paris. Et encore, ne puis-je comparer ces deux époques sans faire tort à la première. A Paris, je travaillais pour gagner ma vie, pour faire mon trou, par nécessité, par ambition ou par amour-propre. C'était le Struggle for life. Ce qu'il y eut de particulier dans cette crise de Les-

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neven, c'est que, là, mon amour du travail fut absolument désintéressé et pur. Je travaillais pour travailler, par goût des belles-lettres, sans autre but que de me réjouir en lisant des chefs-d'œuvre, en m'enivrant de la beauté antique.

J'avais emporté une petite bibliothèque qui me suivit dans tous mes voyages et finit par s'y disperser, car il ne m'en reste aujourd'hui qu'un petit nombre d'épaves. Il s'y trouvait une assez belle édition d'Homère que l'on m'avait donnée comme prix de vers latin au concours général. Je m'avisai de lire d'une traite VIliade et VOdyssée, que je ne connaissais encore que par longs fragments. Le texte d'Hom.ère est d'une lecture facile lorsqu'une fois on est en possession de son vocabulaire particulier. Je me souviens que, tous les matins, quand il faisait beau, je partais, mon Homère sous le bras, et me rendais au jardin dont la clef avait été si gracieusement mise à ma disposition. Je me promenais dans l'allée de droite, me lisant à demi-voix les vers du vieux poète grec, et c'était pour moi comme un rafraîchissement délicieux de nager en pleine eau dans cette large et abondante poésie. A sept heures, le principal descendait à son jardin, et je voyais dans l'allée de gauche errer d'arbre en arbre sa soutane noire, tandis que, dç son côté, il lisait son bréviaire. L'heure de la classe sonnait, nous nous

SOUVENIRS DE JEUNKSSK

retrouvions au perron du couvent, il m'adressait quelques mots affectueux, et je rentrais où m'appelait mon métier.

J'avais trouvé un truc ingénieux pour me rendre profitables à moi-même des classes qui auraient pu n'être utiles qu'aux élèves. Je connaissais mal les sermonnaires des deux siècles précédents,! J'empruntai leurs ouvrages à une bibliothèque du pays, et, aussitôt la besogne réglementaire de la classe expédiée — cela ne prenait guère de temps? puisque je n'avais que neuf élèves, — je tirais de ma poche mon volume de sermons ; j'avais d'avance marqué les plus beaux passages, je les lisais tout haut, ce. qui est la meilleure manière de les comprendre et de les sentir, et je les commentais avec une verve qui parfois faisait impression sur mes élèves.

— Vous seriez tout de même un fier prédicateur si vous vouliez, me dit un jour l'un d'eux, dans un accent de naïf enthousiasme.

Savez-vous bien qu'en ce temps-là, j'ai été fanatique de Bourdaloue ? que je le mettais bien audessus de Bossuet, et peut-être n'avais-je pas tort La logique serrée de l'impitoyable jésuite, les analyses exactes et subtiles qu'il fait des passions et des mœurs des hommes, me ravissaient d'admiration. Bourdaloue est un moraliste d'une sagaicét et d'une impétuosité merveilleuses, et il me

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semble que Ton pourrait tirer de son œuvre un livre d'extraits qui tiendrait sa place à côté des Caractères de La Bruyère.

Une fois rentré dans mon petit logis, je me remettais avec ardeur au grec, qui était devenu pour moi une passion dominante. Je n'avais qu'un texte d'Aristophane, sans commentaire ni notes ; je me mis en tête de le lire, aidé de la seule traduction de M. Artaud. Il n'y a guère d'auteur plus difficile à comprendre qu'Aristophane ; aussi n'en pénétrais-je pas toujours le sens, et il est probable qu'un de mes amis des classes érudites de grammaire, s'il eût écouté la traduction que je m'en faisais à moi-même, y eût surpris et noté bien des méprises. Mais c'est un charme de lire un grand poète à travers la brume d'une langue étrangère que l'on ne sait qu'à demi. Les mots perdent leurs contours précis et arrêtés, ils ont quelque chose de vague à la fois et de lumineux, qui éveille l'imagination. On lesemplit soi-même de sens plus étendus, plus élastiques et qui touchent d'autant plus qu'on les a tirés de son être et que l'être est alors tout en branle.

Chose bizarre ! j'ai relu depuis à Grenoble, soutenu de tous les secours de la philologie moderne, aidé de mon ami Gandar, qui a été un des plus éminents hellénistes de ce temps-ci, /^^ Che-valiers d'Aristophane. J'ai pu constater alors Fin-

croyable nombre de contre-sens dont fourmillait ma lecture d'autrefois. Comment se fait-il, pourtant, que je n'y ai plus trouvé la même saveur ? Il me semblait là-bas, à Lesneven, quand j'ouvrais le petit volume à couverture jaune, voir se détacher et se lever du texte les mots qui me chuchotaient à l'oreille des sens mystérieux et charmants.

D'Aristophane, je passai à Plante, que je lus de la même façon, plus en artiste qu'en philologue ; puis à Térence, et je pourrais trouver encore dans un coin de tiroir le monceau de cahiers où je consignais au fur et à mesure mes réflexions et mes admirations.

Et si je m'attachais ainsi aux écrivains dramatiques de l'antiquité, ce n'était point du tout par calcul. J'étais à mille lieues de penser que jamais un jour Je deviendrais, en critique théâtrale, le confrère de Jules Janin et de Théophile Gautier. Non, c'est le hasard des livres que j'avais apportés qui seul me guidait. Jamais je n'ai tant lu, moi qui ai pourtant été l'un des plus grands dévoreurs de livres qu'il y ait jamais eu devant l'Eternel, ni lu avec tant de plaisir. Je vivais solitaire, loin de tous les bruits du monde, ne recevant pas m.ême un journal dans cette thcbaïde où j'étais confiné. Je n'étais plus rattaché à la vie extérieure que par les lettres de mes anciens camarades, qui m'arrivaient de temps à autre

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et ravivaient chez moi notre vieille amitié Nous nous étions entendus entre cinq ou six, au sortir de FÉcole, pour nous écrire des lettres qui iraient de l'un à l'autre, faisant le tour des cinq associés et nous tenant ainsi, sans trop de temps perdu, au courant les uns des autres. Cette correspondance, que je pourrais qualifier de circulaire, avait été très active durant la première année. Elle s'était quelque peu ralentie, mais elle durait encore. About nous a ainsi écrit de Grèce ei de Paris des volumes de lettres qui étaient bien spirituelles et bien amusantes; elles se sont malheureusement perdues, car celui qui recevait en dernier la lettre circulaire était, de par nos statuts, tenu de l'anéantir. Nous parlions à cœur ouvert dans ces lettres et avec une liberté de langage qui les rendait bien difficiles à garder.

Cette correspondance était, à Lesneven, ma seule distraction. C'est par elle que j'apprenais les détails de l'exode universitaire qui avait déjà commencé. Nombre de nos camarades avaient déjà filé, les uns à l'anglaise, les autres en faisant claquer la porte derrière eux. On avait voulu envoyer Taine en sixième à Toulon ; il avait refusé, donné sa démission, et était venu s'établir dans une petite chambre du quartier latin où il travaillait à la solde des Hachette. Assolant avait dit de même à Valma mater un adieu définitif; About

revenait de Grèce, où il avait passé deux ans, et son intention formelle était de n'accepter aucun poste. Il se préparait à écrire la Grèce contempo- 7^aine, Mais je n'ai point à conter ici les mémoires des autres.

J'écrivis peu à nos amis communs durant ces bienheureux six mois. J'éprouvais je ne sais quelle pudeur à leur peindre l'état d'âme où je me trouvais, qui aurait pu prendre à leurs yeux une couleur de sentimentalisme mystique. Or, il n'y avait rien que nous prissions plus de plaisir à blaguer que le sentiment et le mysticisme. Je jouissais silencieusement de cette extase qui m'était à moimême si nouvelle, et j'en dérobais le secret comme d'une maladie qu'on n'oserait avouer.

Je me souviens que la bonne femme chez qui je logeais, étonnée de me voir à mon bureau dès le matin avant l'aurore , toujours courbé sur les livres et poussant quelquefois mes veilles très avant dans la nuit, me disait en joignant les mains :

— Ah ! monsieur, si vous offriez à Dieu la vie que vous menez ici, pour sûr vous iriez au paradis.

Je l'avais dans le cœur, le paradis, et un paradis à peu de frais. J'avais cent francs d'appointement par mois, sur lesquels j'en touchais quatrevingt-quinze, les cinq autres restant pour la

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retraite — vous savez bien, cette fameuse retraite! — Avec cela, j'étais riche. Ma chambre me coûtait douze francs par mois, et oncques n'eus un logis plus propre, des habits mieux brossés, un linge plus exactement remis en état, et, par là-dessus, de faons conseils, des chansons bretonnes, des invitations à manger de la galette. On me força même d'accepter un petit chapelet qui avait touché la statue de Notre-Dame d'Auray.

La table d'hôtes était de trente francs et, tous les jours, des huîtres, du homard, et, par demidouzaines, ces délicieuses petites côtelettes de pré-salé, qui sont la joie des gourmets et l'orgueil des éleveurs bretons. Et toujours, aux deux bouts de la table, d'énormes montagnes de beurre que l'on coupait par larges tranches et que l'on mangeait étendu sur le pain avec tous les mets, depuis le commencement jusqu'à la fin du repas. Déjeuners et dîners se terminaient par d'énormes saladiers de fraises parfumées qui venaient de Roscoff.

Notre hôtesse était une vigoureuse commère, haute en couleurs et forte en gueule ; toujours à ses fourneaux ou à la salle à manger, elle avait le noble orgueil deces cordons-bleus de province, dont la race est malheureusement disparue aujourd'hui. Jamais je n'ai eu de ma vie table plus abondante, plus variée et plus succulente. Le

mari était, comme il arrive souvent en Bretagne, un effroyable ivrogne qui se vantaitde n'avoir pas dessoûlé depuis vingt-cinq ans. Il fallait entendre les noms dont l'affublait sa femme, et, de temps à autre, le bruit d'une gifle retentissante sonnait à travers la maison/Nous voyions le vieux pochard se défiler piteux, grommelant et l'oreille basse. L'ivrognerie est le péché mignon de cette population pieuse. Les jours de marché, une bonne moitié des habitants de Lesneven battait les murs, et l'on rencontrait, le soir, des couples d'amoureux puant l'eau-de-vie, qui faisaient leurs dévotions derrière les haies vertes, sous le grand ciel bleu.

Les vacances approchaient. L'abbé Cohannec me prévint que, pour le jour de la distribution, le principal désirait qu'il y eût une représentation dramatique ; il me chargea de choisir la pièce et de la monter. Je pris les Fourberies de Scapin^ dont je retranchai les rôles de femmes, qui sont d'ailleurs peu importants. Nous passâmes les quinze derniers jours et peut-être même davantage— car je ne me rappelle plus au juste — à répéter la comédie de Molière, et je riais de tout mon cœur en pensant à la figure qu'eût fait un inspecteur de l'Université si, tombant tout à coup dans ma classe, il nous eût surpris, tous les élèves en l'air, l'un fourré dans un sac, l'autre armé d'un

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b^ton, «=^r moi, le professeur, réglant la mise en srr'.ne

L'ahbé Gohannec venait quelquefois à Tlmproviste; on lui jouait un acte. Il nous comblait de compliments et paraissait ravi :

— Vous avez manqué votre vocation, me dit-il un jour ; vous auriez dû être directeur de théâtre.

Nos acteurs eurent le jour de la représentation un succès énorme dont je pris modestement ma part. J'allai faire mes adieux au principal et je lui avouai ingénuement que je m'étais trouvé si heureux chez lui que mon seul désir était d'y revenir et d'y passer une année encore. Il marqua quelque étonnement et fit un haut-le-corps :

— Que voulez-vous? lui dis-je, je n'ai trouvé que chez vous de la liberté et de la tolérance. Dans nos lycées, ces messieurs sont obligés, pour prouver la sincérité et la pureté de leur foi, de faire du zèle à nos dépens et sur notre dos. Vous êtes, vous, au-dessus de tout soupçon: il vous a été permis de ne pas me tracasser, et croyez que je sens le prix de votre bonne grâce.

Tandis que j'ouvrais ainsi mon cœur avec une innocence quelque peu étourdie, il m'écoutait d'un air fin et souriant d'un sourire énigmatique.

— M'autorisez-vous, lui dis-je, à demander au ministre de me laisser une année '^-ricore dans la rhétorique de L^sQpvp.n >

SOUVENIRS Dre JEUNESSE

Il fit un geste d'acquiescement et j'éciivis tout aussitôt la lettre. Elle était fort sincère et très polie, mais il paraît qu'au ministère on la trouva d'une impertinence rare. J'ai su depuis que M. Lesieur était entré en la lisant dans une violente colère, a Ce Sarcey, s'était-il écrié, n'en fera donc jamais d'autres ! Il croit qu'on peuttoujours impunément se moquer de l'administration ! » Dieu m'est témoin que je n'avais eu en celte affaire aucune envie de railler. J'y avais mis, au contraire, beaucoup de bonhomie, de bonne foi et de sérieux. J'avais même, dans ma pétition au ministre, invoqué le nom d'un inspecteur général qui, cette année-là, avait passé à Lesneven.

C'est même une bien bonne histoire que celle de cette inspection, et le souvenir m'en amuse encore.

Lesneven n'était point sur la ligne de tournées des inspecteurs généraux, et c'était un trop petit collège pour qu'ils daignassent jamais se détourner de leur chemin et s'y arrêter. Il y avait donc tantôt quinze ans environ que le collège n'avait vu l'ombre d'un inspecteur général quand celui qui était cette année-là de tournée en Bretagne eut la fantaisie de visiter la pointe de Roscoff. Ce fut pour lui un prétexte à faire une halte au collège de Lesneven, qui est sur la route. Vous imaginez l'émotion et^ il faut bien le dire aussi,

A LESNEVEN

IVnnui du principal et de ses collègues. Ces messieurs savent bien que nominalement ils relèvent de l'Université, mais ils aiment à rester maîtres chez eux, et rien ne leur déplaît tant que cette intrusion d'un fonctionnaire laïque s'ingérant de forcer leur porte et de troubler la paix de la cité de Dieu.

M. Finspecteur général n'avait le temps que d'assister à une seule classe. On le conduisit dans la mienne, et je puis dire que je lui servis des devoirs comme il n'en avait jamais vus dans aucun collège communal, et une explication de texte et une leçon de littérature comme il n'en avait pas entendues souvent, même dans un grand lycée. J'y avais mis de la coquetterie ; ce fut enlevé et brillant. L''inspecteur parut étonné; il me demanda qui j'étais, d'où je venais, mes états de service, et prit obligeamment des notes. Le soir, on lui offrit un dîner de gala. L'abbé Cohannec me prit à part et me dit tout bas à l'oreille que le principal avait compté sur moi pour animer le repas et distraire M. Tinspecteur général par une conversation égayante. Je promis de faire de mon mieux.

— Mais vous me seconderez ? lui dis-je. Il hocha la tête :

— Oh ! moi !... dit-il avec une modestie affectée. La vérité est qu'il y avait une consigne à toute

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