‹ Souvenirs de l'affaire Dreyfus. le dossier Trarieux, Tornielli, ReinachChapitre 7 sur 14 · SERONS FRIPONS · texte numérisé non relu

SERONS FRIPONS

Pendant toute cette partie de ma déposition,

(ij En particulier par deux lettres suffisamment explicites, de Panizzardi à Schwarzkoppen.

(2) Cite d'après la correspondance de Frédéric II par G. Rothan, dans ^es souvenir.N diplomatiques : l'Affaire du Luxembourg, prélude de la guerre de i8yo (chez Calmann-Lévy, éditeur, 1882.

consacrée à l'analyse du dossier Trarieux- Tornielli-Reinach, je fus écouté avec une extrême attention ; tous ceux à qui je parlais, juges^ commissaire du gouvernement et avocats étaientévidemmentd'autantplus impressionnés qu'ils avaient sous les yeux, dans les pièces mêmes du dossier, la preuve matérielle de l'exactitude de mes dires (1). Dreyfus seul paraissait étranger aux débats; promenant ses regards tout autour de lui, il avait Tair de s'ennuyer prodigieusement, se demandant sans doute quand 4out cela finirait. Le procès ne présentait pour lui aucun intérêt; il devait déjà savoir qu'acquitté ou condamné, il serait de toute façon libéré.

Quand, m'adressant au président, je déclarai avoir terminé, il y eut une minute de silence. Ni le ministère public ni la défense ne réclamant la parole, le colonel Jouaust demanda à Dreyfus, conformément à la loi, s'il avait quelque observation à présenter sur ma déposition; et de sa voix blanche, sans expression, le traître répondit comme à son habitude, quand cette question lui était posée :

« Aucune, mon Colonel ».

Il n'avait pas même pris la peine de tourner les yeux vers le Conseil.

(i) On verra par les lettres de Trarieux et de Reinach reproduites ci-aprés en Appendice, que non seulement ces deux serviteurs de l'étranger n'ont pas nié leurs entrevues clandestines avec le comte Tornielli,mais qu'ils les ont au contraire avouées avec un stupéfiant cynisme.

Sur un signe du Président, je sortis de la salle des séances.

Audacieux aplomb de Trarieux et de Reinach en apprenant la découverte de leurs agissements.

L'audience fût suspendue pendant quelques minutes ; elle devait reprendre en public pour permettre au Conseil d'entendre les derniers témoins de l'affaire. Parmi ceux-ci, il y avait M. Trarieux qui avait commencé sa déposition la veille et qui, vu sa prolixité, menaçait de prolonger encore les débats. La clôture ne viendrait certainement pas ce jour-là, ainsi que le bruit en avait couru, et de fait le réquisitoire ne fut prononcé qu'à l'audience du lendemain, jeudi 7 septembre.

Dès l'ouverture de la séance publique, je me tins, non à ma place habituelle, mais, en compagnie de beaucoup d'autres témoins, et ainsi que plusieurs avaient pris l'habitude de le faire depuis quelques jours, dans l'hémicycle bordant l'estrade réservée aux juges ets'ouvrant lui-même sur la cour du lycée. Il était ainsi plus facile de sortir, sans attirer l'attention sur soi, si on ne s'intéressait pas aux débats. J'étais exposé à la vue de M. Trarieux pendant qu'il poursuivait sa déposition ; je le voyais tourner fréquemment les yeux vers moi ; il me lançait des regards

furibonds, dont je ne parvenais pas à m'expliquer le motif et dont je m'amusais beaucoup. A un moment donné, M. Trarieux n'y tint plus ; comme je riais, tout en échangeant quelques mots à mi-voix avec mon voisin, je m'entendis interpeller en ces termes :

« Ah! cela vous fait rire, ce que je dis! Je ne veux 'pas que vous riiez!! »

C'était M. Trarieux qui, interrompant son interminable plaidoyer en faveur de Dreyfus, me faisait défense de rire.

Le président l'invita au calme, en même temps qu'il donnait l'ordre à tous ceux qui, debout dans l'hémicycle, entouraient l'estrade, de rejoindre leurs places.

J'eus l'explication de cette exaspération de M. Trarieux à mon endroit par une lettre que celui-ci écrivit quelques jours plus tard, à la date du 12 septembre, au ministre de la Guerre. J'appris ainsi qu'il avait été mis au courant de la déposition que je venais de faire à huis clos. Décidément, je n'étais pas heureux dans mes dépositions secrètes. J'ai soin d'ajouter que, pour cette fois, mes soupçons n'avaient pas à se porter sur un membre du tribunal; parmi les trente-cinq à quarante personnes admises au huis clos par le président, il devait se trouver plus d'un ami de Trarieux, et je n'avais pas à m'étonner d'apprendre que celui-ci avait été informé de mes accusations contre lui.

Trarieux n'écrivit pas qu'une seule lettre au ministre de la Guerre; il en écrivit trois entre le 12 et le 19 septembre 1899, pour protester ai;ec indignation, disait-il, contre la surveillance policière du Service des Renseignements. Il se plaignait avec hauteur de ma déposition à huis clos, qu'il disait avoir été motivée par le désir d'annihiler Vautorité (!) de son témoignage en faveur de Dreyfus. Trarieux ne niait pas, d'ailleurs, ses entrevues avec Tornielli, de complicité avec Reinach; il s'en glorifiait au contraire, mais en même temps il exigeait (\) la destruction du dossier qui relatait ces entrevues. Le général de Galliffet, tout en se refusant à faire droit aux exigences de Trarieux, osa qualifier d'irrégularités les mesures que le Service des Renseignements avait eu le devoir de prendre à son égard. Le ministre aurait mieux rempli les devoirs de sa charge en faisant procéder à l'arrestation immédiate de l'ancien garde des Sceaux et en le traduisant devant la Cour d'Assises sous l'inculpation d'espionnage et de trahison.

Reinach, informé lui aussi de l'existence du dossier, se précipita, tout comme Trarieux, sur son écritoire. Mais, au lieu de trois épîtres, il se contenta d'en écrire une seule adressée, non au ministre de la Guerre du moment, mais à l'un de ses prédécesseurs, M. de Freycinet. Avec l'insolence ca-

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ractéristique des gens de sa race vis-à-vis de leurs obligés — (tels laplupart de nos ministres ou ex-ministres), — Reinach plaisantait sur la filature exercée contre lui, et il mettait en même temps M. de Freycinet en demeure de lui faire connaître si cette filature avait été faite à sa connaisance et de son consentement :

« J'aime à penser qu'il n'en est Hen », disait-il, et il terminait sa lettre sur cette phrase qui résonne comme une menace.

Freycinet se hâta de répondre sur un ton qui contraste étrangement par son humilité avec l'arrogance du grand « chambardeur » . L'ancien ministre affirmait à « son cher ancien député )) qu'il avait tout ignoré de la surveillance qui avait été dirigée contre Trarieux et contre lui.

Il faut lire cette correspondance entre Freycinet et Reinach pour juger de la modeste attitude du premier en face de l'arrogance du second; il n'est rien qui fasse mieux ressortir le degré de subordination auquel sont assujettis^ vis-à-vis du pouvoir juif et de ses délégués, les politiciens de la République, fussent-ils, comme Freycinet, anciens présidents du Conseil et anciens titulaires de plusieurs départements ministériels! Ces deux lettres ont paru, ainsi que les lettres de Trarieux à Galliffet et les réponses de celuici, dans les journaux de l'époque; on les

trouve encore à la suite du compte rendu du procès de Rennes (édition Stock, 3' volume) et je les reproduis en appendice à la fin de cette brochure.

Quant aux dénégations de M. de Freycinet, déclarant n'avoir jamais connu le dossier Trarieux-Tornielli-Reinach, il me suffira de dire que toutes les pièces du dossier ont été mises sous les yeux de l'ancien ministre de la Guerre, au fur et à mesure de leur arrivée. C'est lui qui a donné l'ordre de classer ces pièces et d'en constituer un dossier. Quand le ministre m'avait rendu la lettre Lévèque, après avoir verrouillé la porte de son cabinet pendant trois jours, il m'avait dit : « Classez ceci soigneusement . » Et ce fut sur ce mot de Freycinet que, ne sachant où classer cette lettre, apprenant d'autre part qu'il existait d'autres documents émanant du même agent et relatifs à l'affaire Dreyfus, je constituai, avec le commandant Rollin, le dossier Trarieux-Tornielli-Reinach. Maintes fois ce dossier fut mis par moi sous les yeux de M. de Freycinet, notamment lorsque nous parvint la déposition faite par M. Trarieux devant la Chambre criminelle, au. cours de l'enquête sur la revision. Le ministre garda cette déposition, ainsi que le dossier, par devers lui, et en me les restituant, un ou deux jours plus tard, il me dit encore, textuellement : « Mon pauvre ancien ami Trarieux!

(sic) Je n'aurais pas voulu avoir fait ce qu'il a fait! »

Pour ce qui est de Reinach,M.cleFreycinet ne me cachait pas non plus Yaversion qu'il prétendait éprouver pour le metteur en œuvre de la revision.

Je suis par conséquent obligé de conclure en disant que, dans sa réponse à Reinach, M. de Freycinet a altéré la vérité.

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