CHAPITRE V L'ordre de conclure a l'innocence de Dreyfus
Mon dernier entretien avec le commissaire du Gouvernement.
Les débats du procès de Rennes se terminèrent le 7 septembre, c'est-à-dire le lendemain de ma déposition sur l'espionnage étranger et sur le dossier Trarieux-Tornielli- Reinach.
J'ai déjà dit que les ordres du ministre de la Guerre prescrivaient aux témoins militaires de sortir de la salle des séances aussitôt les dépositions terminées; ils ne devaient assister ni au réquisitoire, ni aux plaidoiries, ni au prononcé du jugement; tous devaient avoir quitté la ville avant le soir, s'ils n'étaient pas en résidence normale à Rennes.
Aussi, dès que le président du Conseil de guerre eût prononcé la phrase d'usage : « je donne la parole à M.le C07nmissaire du Gouvernement pour son 7^équintoire, » les officiers présents dans la salle se levèrent. Généraux de division, généraux de brigade, colonels, commandants, capitaines, tous ces officiers
en uniforme, mêlés sans distinction de grade, défilèrent lentement à travers la salle, passant au pied de l'estrade où siégeait le Conseil et se dirigeant vers la sortie. Les juges s'étaient levés, ainsi que le commissaire du Gouvernement. Après quelques secondes d'étonnement, les défenseurs s'étaient levés, eux aussi, et tous les assistants avaient suivi cet exemple. Un silence impressionnant régnait dans la salle. C'était l'armée française, c'était la France qui passait, et tous s'inclinaient sur son passage dans une commune manifestation de respect qui s'imposait aux adversaires eux-mêmes.
Je fis mes préparatifs de départ et j'allai, au commencement de l'après-midi, au greffe du conseil de guerre pour y faire viser, conformément aux prescriptions des règlements administratifs, ma citation à témoin. Je me rencontrai au greffe avec un grand nombre d'officiers venus pour le même objet, et, tandis que je faisais queue dans le couloir conduisant au bureau des visas, je fus croisé par le commissaire du Gouvernement. Je n'avais pas eu l'occasion de lui parler depuis la veille, quand, dans la cour du lycée, et avant d'aller prendre séance au Conseil, il m'avait dit l'arrivée chez lui, à 5 h. 1/4 du matin, d'un officier en aiguillettes lui apportant, de la part du général de Galliffet, ministre de la Guerre, l'ordre de conclure à l'innocence de
110 SOtrVENIRS DE L'AFFAIRE DREYFUS
Dreyfus. Passant près de moi, dans ce corridor où j'attendais mon tour d'entrer, le commandant Carrière m'aperçut, et, s'arrêtant à mes côtés, il me manifesta sa satisfaction de voir arriver la fin du procès : il était écœuré, me dit-il, des pressions qui avaient été faites sur lui, et plus d'une fois il avait été sur le point de donner sa démission ; il n'avait été retenu que par le sentiment du devoir : il n'avait pas voulu, suivant ses propres expressions, déserter sur le champ de bataille, abandonner son poste à l'ennemi.
« Et l'ordre de Galliffet, qui vous a été apporté hier matin? » lui demandai-je. « Je sais que vous n'en avez tenu aucun compte. »
Le réquisitoire s'était, en effet, terminé à midi, et, dès une heure, j'avais pu en prendre connaissance dans les journaux de Rennes, qui tous publiaient cliaque jour, dans une édition spéciale paraissant au commencement de l'après-midi, le compte rendu de la séance du matin au conseil de guerre.
« Je vais vous le montrer », me dit le commandant Carrière; « passez par mon bureau quand vous aurez votre visa. »
Je me serais bien gardé de manquer au rendez-vous, et, quelques instants plus tard, je pénétrais dans le bureau du commissaire du Gouvernement. Cette pièce était encombrée dofficiers venant faire leurs adieux, et se succédant dans des allées et
venues continuelles. Dès qu'il me vit, le commandant Carrière, me conduisit vers la fenêtre, et là, dépliant un papier qu'il tenait à la main :
« Le voilà, V ordre », me dit-il.
Sans prendre le papier, je le parcourus des yeux rapidement: ilne contenait quequelques lignes, quatre ou cinq, au bas desquelles se détachait la signature large et caractéristique de Galliffet.G'ètait bien, ainsi que le commandant Carrière me l'avait dit, l'ordre de conclure à l'innocence de Dreyfus. Quand il jugea que j'avais eu le temps de lire, c'est-à-dire au bout d'une demi-minute, le commissaire du Gouvernement replia la feuille ; des visiteurs l'appelaient, lui tendaient la main, il ne s'appartenait pas. Le train qui devait m'emmener hors de Rennes partait vers trois heures, et je n'avais plus que lé temps de me rendre à la gare. Je pris congé du commandant Carrière » (1).
(i) Le Matin du «5 février 191 1 a publié une dépêche adressée par le général de Galliffetau général commandant le 10' corps, pour être transmise au commissaire du Gouvernement. Dans cette dépêche, le Ministre invite le commandant Carrière à se pénétrer de l'arrêt de la Cour de Cassation qui a saisi le Conseil de guerre de Rennes ; il ne lui ordonne pas expressément de conclure à l'innocence de Dreyfus, comme dans l'ordre que j'ai vu et qui a été porté au commandant Carrière par le capitaine Raffaelli.
11 me serait bien impossible de reconstituer ce dernier ordre que je n'ai fait qu^ parcourir des yeux, quand il m'a été njontré par le commissaire du Gouvernement dans son bureau ; mais je puis certifier que sa rédaction était beaucoup plus courte et qu'elle était aussi autrement impérative que celle delà dépêche citée par le Matin et que je reproduis ci-après :
Paris, 5 septembre 1899, 5 n. soir.
10* corps, Rennes
Ministre guerre à général commandant 10e corps, Rennes.
Veuillez communiquer au commissaire du Gouvernement l'instruction qui suit :
Profondément respectueux de l'indépendance des juges du Conseil de guerre de Rennes, je ne puis négliger en ce qui vous concerne mes droits et mes devoirs. Au moment où vous allez formuler vos réquisitions, je vous invite à vous pénétrer de Tarrôt de la Cour de Cassation qui a saisi le conseil de guerre de Rennes et à vous maintenir rigoureusement dans les limites que cet arrêt vous a tracées.
Une lettre du cymmandant Carrière
Je quittai Rennes à la fin de l'aiîrès-midi du 7 septembre 1899, et depuis je n'ai jamais eu l'occasion de me rencontrer de nouveau avec l'ancien commissaire du Gouvernement près le Conseil de guerre de Rennes. Mais deux ans et demi après le procès, j'ai été amené à lui écrire à l'occasidn des faits qui font l'objet de la présente brochure; il m'a répondu par une lettre qu'il m'autorièait à publier, dont je n'ai pas encore fait usage jusqu'à ce jour, et qui trouvera ici sa place naturelle.
Il me faut tout d'abord faire connaître les
circontances qui ont donné lieu à cet échange de lettres.
Le commandant Carrière a quitté ses fonctions de commissaire du Gouvernement le 7 décembre 1901, un peu plus de deux ans après le procès Dreyfus.
Quelques jours auparavant, à la date du 3 décembre, la Patrie publia de lui une interview dont je cite l'extrait que voici :
..^. Vous quitterez Rennes?
— A^ori, répondait le commandant; je suis licencié en droit et je me ferai inscrire au barreau.
^— Vous savez que les journaux ont affirmé que vous aviez reçu du gouver- ,7}ement des ordres pour conclure à l'innocence de Dreyfus, et que le ministre a démenti cette assertion? (1)
— C'est le général de Galliffet qui a dit cela! Il faut qu'il ait un rude toupet. Bientôt je serai libre et je pourrai peut-être parler.
Deux mois plus tard, la Liberté, dans deux articles datés des l'' et 2 février 1902,
(i) J'ignore si le ge'néral de Galliffet avait de'jà donné ce démenti avant le 3 décembre 1901, date du numéro de la Patrie où est insérée la présente interview ; en tout cas, on le trouve dans le numéro des Débats du lendemain, 4 décembre.
affirmait à son tour que le général de Gallîffet avait adressé au commandant Carrière Tordre de conclure dans son réquisitoire à l'innocence de Dreyfus. Elle spécifiait que cet ordre avait été remis au commissaire du Gouvernement, la veille de son réquisitoire, par le capitaine Raffaelli, lequel avait été chargé par le général de Galliffet de m'accompagner de Paris à Rennes. Tout ceci était exact, et cependant ce n'était pas moi qui avais informé la Liberté. D'ailleurs, le récit du journal, vrai quant au fond, contenait de nombreuses inexactitudes de détail. Il prétendait notamment que le capitaine Raffaelli n'appartenait pas à l'état-maj or particulier du ministre; il disait que j'avais passé deux jours à Paris pour y rechercher des pièces soustraites à l'examen du Conseil de guerre; que mon voyage de retour, de Paris à Rennes, en compagnie du capitaine Raffaelli, s'était effectué de jour; enfin il plaçait la scène de la remise de l'ordre au commandant Carrière un soir à 10 heures.
Ces inexactitudes dénotent un informateur autre que moi-même, et la circonstance que la mission diî capitaine Raffaelli a été connue de la Liberté en dehors de mon fait, vient confirmer mon propre témoignage sur la réalité de cette mission.
Quoiqu'il soit, les articles de la Liberté étaient presque immédiatement suivis d'une
nouvelle interview du commnndantCarrière, .parue dans la Patrie du 5 février 1902 et prise à Rennes le 3 février. D'après le discours qui lui était prêté par le journal nationaliste, l'ancien commissaire du Gouvernement laissait entendre cette fois qu'aucune pression n'avait été exercée sur lui par le générai de Galliffet à l'occasion de son réquisitoire; il niait avoir jamais reçu la visite du capitaine Raffaelli ; enfin, il donnait son avis sur les pièces que j'avais rapportées de Paris et il s'exprimait en ces termes à leur sujet :
« Les ^papiers soi-disant secrets quHl — (le commandant Cuignet) — avait pour mission d'aller chercher à Paris n'avaient pas de valeur )).
Dès quej'eus connaissance de cetinterview, j'écrivis au commandant Carrière, et laissant de côté le fait Raffaelli, dont l'importance disparaissait devant la singulière appréciation portée sur les documents du dossier Trarieux-Tornielli-Reinach, je lui demandai comment il avait pu appeler « des j^apiers sans valeur)) des pièces qui établissaient, d'une part un acte de forfaiture et de trahison à la charge d'un magistrat de la Cour de Cassation, et de l'autre les relations clandestines et criminelles de Trarieux et de Reinach avec l'ambassadeur d'Italie. Je priai celui qui avait été l'organe du ministère public au procès de Rennes et qui, en cette qualité.
avait pu apprécier la gravité des papiers en question, de vouloir bien rectifier ses dires, dans l'intérêt de la vérité et de la justice.
En réponse à cette sorte de mise en demeure, je reçus du commandant Carrière, par retour du courrier, la lettre que je reproduis ci-après :
Rennes, le il février î 902
Mon cher camarade^
Je Wai pas lu V interview que vous me signalez dans la Patrie du 5 courant et vous pouvez être
CERTAIN QUE J'y SUIS TOTALEMENT ÉTRANGER.
Je me reficse absolument à toute communication à la presse dont les publications faites soies mon nom, et sans mon autorisation m.'ont attribué déjà des propos que Je n'aipas tenues et m'ont occasionné ainsi de graves ennuis.
En fait de papiers secrets, vous avez une compétence devant laquelle je m'incline ; et si jamais il y avait divergence d'appréciation entre vous et m,oi en semblable matière, je vous prie de croire que je me rangerais sans hésitation à votre avis.
Je vous prie d'agréer, mon cher camarade, V expression de ma cordiale sympathie.
Signé : Commandant Carrière Avocat à la Cour d'appel
Vous pouvez faire de ma lettre ce que vous croirez utile.
Ainsi, l'interview de la Patrie était fausse, et la bonne foi du journal avait été indigne-
SOUVENIRS DE l'aFFAIKE DREYFUS
ment surprise, au profit des adversaires qu'il ne cessait pas de combattre, et à l'aide d'un collaborateur occasionnel qui signait seulement d'une initiale îVindigne supercherie dont a été victime un organe aussi estimé du public français et aussi répandu que la Patrie, ne pouvait évidemment émaner que du parti de Dreyfus qui avait un intérêt majeur à faire le silence, tant sur la mission du capitaine Raffaelli que sur les documents apportés par moi, en compagnie de cet officier, de Paris à Rennes. Les révélations déjà faites par la Liberté menaçaient de se préciser en se prolongeant à travers la presse; et, pour arrêter le mouvement d'opinion qui se dessinait, les soi-disants amis de la Justice et de la Vérité avaient imaginé l'interview mensongère de l'ancien commissaire du Gouvernement destinée à empêcher le public français de croire à la réalité de la mission Raffaelli et à la gravité des documents du dossier Trarieux-Tornielli-Reinach.
Une visite au général de Galliffet
Dans ma lettre au commandant Carrière, je n'avais pas visé, comme je l'ai dit, le démenti qui lui était prêté, au sujet de l'ordre de conclure à l'acquittement de Dreyfus. J'avais limité ma protestation au point le plus grave de sa prétendue inter-
view, et le désaveu absolu de celle-ci qu'il me faisait parvenir aussitôt, rendait inutile une nouvelle demande de rectification de sa part. Restait le généAl de Galliffet dont les Débats avaient également enregistré un démenti catégorique de la mission du capitaine Raflaelli. Je voulus en avoir le cœur net, et dans le courant du mois de mars 1902, je me présentai au petit hôtel qu'habitait Galliffet, rue de Chateaubriand, depuis sa démission des fonctions de ministre de la Guerre.
Le domestique qui vint m'ouvrir commença par me dire que le général était absent, et j'allais remettre ma carte, quand tout à coup Galliffet, qui m'avait sans doute aperçu, surgit d'une pièce à côté, dans le vestibule.
(( Ah! vous voilà! » s'écria-t-il, et m'introduisant chez lui, il commença par vitupérer, avec la crudité d'expression qui n'appartenait qu'à lui, contre les injustices dont il se disait victime de la part de mes amis et de moi-même. Il nous reprochait de méconnaître les services qu'il aurait rendus à notre cause, pendant son passage au Ministère et de le traiter comme un simple ^^ dreyfusard», alors qu'il sétait borné à garder la neutralité dans le conflit soulevé par l'Affaire. Je souriais d'un air de doute et le général, qui s'en aperçut, me prit encore plus vivement à
partie. Je lui fis remarquer alors qu'il avait cependant donné au commandant Carrière Tordre de conclure à Finnocence de Dreyfus. « C'est faux ! » me cria Galliffet, « c'est absolument faux! Je sais qu'on dit cela, mais je l'ai déjà démenti ».
— « Ah! mon Général... répliqua i-je alors : l'ordre^, je Vai vu. Il était signé Galliffet; détait bien votre signature ».
Je m'attendais à une véritable explosion; mais, à ma grande surprise, le général, qui paraissait exaspéré avant ma réplique, se calma subitement pour me demander d'un ton très adouci :
« Mais où V avez-vous vu, V ordre! »
— « Je Vai vu à Rennes, lui dis-je; c'est Carrière qui me Va montré. Et je sais aussi qui le lui a porté : c'est le capitaiiie Raffaelli, V officier que vous m'aviez adjoint quand je suis retourné d£r Paris à Bennes, la veille du réquisitoire ».
Je verrai toujours l'attitude de Galliffet à ce moment : il était debout devant moi, me regardant fixement, mais sans colère, et faisant cependant effort pour ne pas parler. Il me mit tout à coup les deux mains sur les épaules, et lentement, les yeux dans les yeux^ il me dit :
« Cet ordre-là, je ne Vai pas signé. »
— « Alors, lui dis-je, quelqu'un Va signé pour vous ». Et je me souvins de cette visite qu'il avait reçue, le soir où j'étais dans son
cabinet après avoir retrouvé au Service des Renseignements les pièces subtilisées : nous rédigions, le général de Lacroix et moi, les bordereaux analytiques des pièces, et le ministre s'excusant de nous quitter, était sorti pour recevoir son visiteur. Celui-ci devait être un personnage de marque, puisqu'il avait été annoncé par un officier et que Galliffet s'était immédiatement dérangé pour lui. Pourquoi ne l'avait-il pas fait entrer?... Il y avait peut-être intérêt à ce que je ne le visse pas...
Ces réflexions passaient rapidement dans mon esprit, pendant qu'en quelques mots je rappelai à Galliffet cette visite reçue par lui.
« Voyons^ mon général, lui demandai-je, c'était Waldeck qui voies demandait? C'était lui, ce ON qui vous a proposé de me faire accompagner par Raffaelli, alors que vous n'^y aviez pa^ songé vous-mêm^ ? »
— « Je ne vous réponds pas », me dit alors Galliffet.
— « Très bien, mon général, mais je vais interpréter votre silence connrrte un acquiescement,.. Alors, c'était Waldeck... »
— a Ah I ne me faites pas dire ça », s'écria- 1il. « Je ne vous ai rien répondu du tout. Voilà ce que je déclarerai si besoin est. »
Puis, il se mit à dauber sur Waldeck qui donnait des instructions à son chef d'Etatmajor général, le général Delanne, en pas-
sant par dessus la tête du ministre et en se cachant de lui.
« C'est pour cela que fai démissionné, me dit-il. Dans Va/faire de ce pauvre Fritsch, ils m'ont roulé... Mais je pardonne à Delanne... jy ailleurs, il n'a pas réussi à les contenter. »
A ce moment, on annonça le prince d'Arenberg. Je voulais me retirer par discrétion; le général m'en empêcha et j'assistai en tiers à la conversation, d'ailleurs sans intérêt ici, qui s'établit entre Galliffet et son ami. La visite se prolongeant, je me levai pour prendre congé ; mais GallifPet insista encore pour me faire rester; le prince d'Arenberg voulut alors se retirer lui-même.
A peine fut-il sorti que le général, revenant au ministère Waldeck, me parla des intentions manifestées par le gouvernement au lendemain de la deuxième condamnation de Dreyfus. Les ministres voulaient tous déférer l'arrêt du Conseil de guerre à la Cour de Cassation : c'était M. Monis « le marchand d'eaude-vie frelatée » comme l'appelait Galliffet, qui se montrait, le plus enragé (1) :
« Mais, Q.]0\iiQ.-i-i\, jeteur ai lancé ma dém,is-
(i) M. Monis était ministre de la justice dans le Cabinet Waldeck. C'est un négociant en « Spiritueux )♦ qui, quelques mois avant ma visite chez le général de Galliffet, avait profité de sa présence dans le gouvernement pour falsifier à l'Officiel la liste des récompenses accordées à l'occasion d'une Exposition et mentionner faussement l'attribution d'une de ces récompenses à sa maison de commerce.
122 SOUVENIRS PE l'affaire DREYFUS
sion à la figure; ils ont eu peur, ils ont mis les pouces. A lors fai proposé la grâce. C'était faire acquiescer le condamné à sa condamnation : les ministres n'y ont vu que du feu. Vous devriez tous m' être reconnaissants de ce que fai fait. »
Ouvrant alors un bureau, le général en tira un papier qu'il mit sur la table en me disant :
« Tenez, Usez ; c'est la lettre de démission que y ai rédigée au lendemain de Rennes, parce que je ne voulaispas 'm'associera la cassation de Varrêt... Lisez tranquillement', je suis oUigé de m'ahsenter... A mon ô.ge, je suis tenu d'observer un regimbe... Mais je reviens vou^ trouver ici. »
Resté seul, je lus cette lettre qui était vraiment très belle. Le général de Galliffet déclarait vouloir se retirer d'un Gouvernement qui n'avait plus le respect de la justice; il terminait par cette phrase, bien connue depuis : <( Il y aura désormais, d'un côté toute l'armée, la majorité des Français et tous les agitateurs; de l'autre, le ministère, les dreyfusards et l'étranger ».
Quand Galliffet revint, j'allai vers lui et le remerciai de la communication de sa lettre.
« Vous devriez la publier, lui dis-je. Puisque vous vous plaignez d'être méconnu, ce serait le vrai moyen de ramener beaucoup de ceux qui voits ont critiqué ».
Comme il ne répondait que d'une façon
évasive, ne disant ni oui, ni non, je le priai de me laisser en prendre une copie que je ferais publier moi-même.
« Ah, ça non, par exemple » me riposta le général en riant. «Cesê Waldeck quien ferait une tête! »
Il me dit alors que, moins de quinze jours auparavant, Reinach était venu le trouver et lui avait demandé au nom de Waldeck de détruire cette lettre, dont nul ne parlerait jamais.
« J'ai refusé, meditGalliffet; 7nais de même que j'ai refusé à Reinach de détruire la lettre, je vous refuse, à vous, de la publier. De cette manière, je fais part égale aux deux partis.
Je protestai contre le parallèle de ma demande avec celle de l'envoyé de Waldeck et j'insistai à nouveau pour la publication.
« Si vous refusez, mon général, ^\m dis-je en riant, et bien, je connais la lettre à peu près par cœur, je vais la reconstituer de mémoire, et je la publierai quand nriême en votre nom. »
— « Vou^ ferez ce que vous voudrez », me dit-
Puis brusquement^ comme pour couper courte toute nouvelle insistance de ma part, il me prit la main en disant :
Maintenant, séparons-'iwus. »
Et il me reconduisit jusqu'à la rue.
Le Ministère de VEtranger
Galliffet avait-il signé l'ordre de conclure à l'acquittement de Dreyfus? ou bien cet ordre, signé Galliffet, avait-il été signé de son nom à son insu? Etait-ce Waldeck qui avait eu l'initiative de me faire accompagner à Rennes par le capitaine Raffaelli, et étaitce lui qui était venu trouver Galliffet au ministère pendant la rédaction des bordereaux?— Toutes ces questions se pressaient dans ma tête après ma sortie de 'l'hôtel de la rue de Chateaubriand. J'étais incapable de la résoudre, et je ne le suis pas davantage aujourd'hui.
En tout cas, ma visite à l'ancien ministre de la Guerre n'avait pas été inutile, puisqu'elle m'avait valu de connaître la lettre par laquelle Galliffet avait offert sa démission à Waldeck, axi cas où celui-ci aurait persi^é à vouloir faire casser la deuxième condamnation de Dreyfus. Cette lettre méritait vraiment d'être connue du public français, autant pour l'avantage moral de Galliffet que pour le châtiment des abominables ministres, ses anciens collègues resjés au pouvoir, dont l'unique préoccupation était toujours de sauver Dreyfus, en sacrifiant aux intérêts de ce traître les intérêts les plus sacrés de la France. Je possédais bien la substance de la lettre et je pouvais reconstituer quelques
phrases, en particulier la dernière que j'ai citée. L'idée me vint d'en parler à Ernest Judet que j'allai immédiatement voir à son journal. M. Judet reconnut avec moi que la lettre du général de Galliffet devait être publiée; mais il voulut auparavant s'assurer qu'elle ne serait pas contestée par son auteur, et il décida d'aller voir celui-ci le lendemain. QuandensuitejerevisM. Judet, au retour de sa visite à l'ancien ministre de la Guerre, il me dit que le général de Galliffet ne démentirait sûrenïent pas sa lettre. C'était du moins son impression, résultant de ce que le général, tout en se refusant à donner explicitement une autorisation de publier, n'avait pas non plus protesté contre le projet de publication. Il avait dit, ou à peu près :
« Cuignet vous a donc parlé de ma lettre à Waldech? — Je ne lui avais pas dit d'aller voies trouver. — Il Va fait de lui-même : c'est son affaire. »
La Patrie Française était, à cette époque, en pleine activité et M. Judet estima avec raison qu'elle était particulièrement qualifiée pour faire connaître au pays la lettre du général de Galiffet. Son président, M. Jules Lemaître, fut mis aiî courant et lui-même rendit la lettre publique^ au cours d'une réunion organisée à Paris sous sa présidence, le 21 avril 1902, à la veille des élections législatives. Dès le lendemain, toute la presse
commentait ce document qui était en même temps affiché sur les murs de la capitale et, bientôt après, dans toutes les villes de province. Le texte des affiches faisait ressortir en gros caractères la phrase par laquelle un ministre, s'adressant au chef du gouvernement, avait pu dire que le ministère s'était fait l'allié de l'étranger contre la France, dans l'intérêt de Dreyfus. Cette publication produisit une impression profonde dans le pays ; le ministère Waldeck ne fut plus désigné que sous le nom de Ministère de V Etranger y que THistoire lui conservera pour l'éternelle flétrissure de ses membres (1).
(i) Voici les noms des misérables ministres qui ont gouverné la France à l'époque du procès de Rennes et dont plusieurs occupent encore le pouvoir.
MINISTÈRE WALDECK-ROUSSEAU dit LE MINISTÈRE DE l'ÉTRANGER
(du 22 juin 1899 au 2 juin 1902)
Présidence du Conseil et MM.
Intérieur Waldeck-Rousseau
Justice Monis
Affaires Etrangères .... Delcassé
n ) Général de Galliffet ..^ZfTLo^
G^^'-'-^ 1 Général André '' "'" ^^"^
Marine de Lanessan
Finances. Cailltux
Commerce Millerand.
Sous-Secrétariat des Postes
et Télégraphes Mougeot
Agriculture Jean Dupuy
Colonies Decrais
Travaux Publics Pierre Baudin