LIMA ET LA SOCIÉTÉ PÉRUVIENNE
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Ce fut^ sdon Herrera^ la nécessité de repousser une expédition qu'Alvarado dirigeait de Guatemala sur* le Pérou^ qui conduisit Pizarre à venir camper au bord de la baie de Callao. En cet e^droit^ une plaine fertilisée par une rivière s'enfonçait avec une pente insensible depuis le rivage jusqu'à une chaîne de montagnes qui marquait sa limite à deux lieues dans Test. L'emplacement parut en tous points favorable à Pizarre, qui^ en 1534^ le jour de l'Adoration des mages^ jeta au pied des montagnes et sur la rive gauche de la rivière (el Rimac) y les fondements d'une ville qu'on nomma dans le principe Cvudad de reyes* Trois ans plus tard^ Gharles-Quint devait lui conférer^ avec lé titre de ville royale^ des armoiries destinées à perpétuer le souvenir du jour de sa fondation. Elle porta d'azur à trois couronnes d'or surmontées d'une étoile rayonnante. Néanmoins le nom espagnol Ciudad de reyes ne put recevoir la consécration de l'habitude^ «t la nouvelle viUe, reprenant bientôt le nom du terrain qu'elle occupait^ s'appela Lima. — Ce fut Pizarre qui conçut le plan de Lima. Il ût d'abord diviser le terrain en ciuidras, ou carrés d'environ cent vingt-cinq mètres de côté pour la plupart^ sur lesquels on devait bâtir des maisons; ces cuadras étaient isolées par
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de larges rnes. Ce tn£é, sagement ordonné, prévint la formatioa de eei mellei étroites et tortueuses, si commanes au cœur dea anciennes Tilles. — Le premier édifice qui s'éleva dans la cité naissante fiit une église; on Util ensuite un palais an sud de la ptaia Major, dans l'endroit aujourd'hui Dommâ el eallejim de Pttattrot; c'est celui où six ans plus tard devait £tre assassiné Pizarre, qui, appelé à gouverner le Pérou pour l'Espagne, ouvrît cette période de vice-rois duiuit laquelle Lima devait parvenir à l'apc^e de sa splendeur. En 16SS, le duc de la Palata renTerma la ville dans un demîcerde de murailles que le Rimac cotqu comme un diamètre. A leur tour Hontes-Clans, Salvatieira, Villa-Garda, Amat Higgins, Abascol, Pezuela, jetèrent des ponts, creusèrent des aqueducs, élevèrent des fontaines, construisirent des bains publics, plant^«nt de vastes promenades, élargirent les voies de communication avec les bom^ades environnantes, et accomplirent différents ouvrages militaires; malheureusement, de grands et utiles travaux entrepris se nûnèrent parfois inachevés; cela tenait à un sentiment de jalousie assez mesquin : certains vice-rois ne se fussent résignés pour rien au monde JL continuer l'œuvre d'un prédécesseur. Quand les piemien syooptdmei d'insurrection se manifestèrent dans les colonies espagnoles, Lima avait attehit son plus haut point de perfection; c'était la merv^lle de l'Amérique méridionale; on y comptait vingt-deux couvents grandioses et élégants comme des palais, affectés aux différents ordres religieux, dixsept monastères de femmes, et quatre beaiorios, maisons de etraite habitées par des femmes qui sont de religion, sans outefols s'engager par des vœux. Chacune de ces maisons valt une église et plusieurs chapelles, de sorte que te nom- <re des édifices consacrés an culte divin dépassait la centaine. louEe hôpitaux avalent aoBsi été institués en vue d'une œuvre e charité spéciale. — C'étaient : San-Andrès, pour lev Espa-
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gnols et les maniaques; — Santa-Ânna pour les Indiens; — San-Bartholome pour les nègres et les castes africaines; — San-Pedro pour les ecclésiastiques pauvres; -*^ el Espiritu- Santo pour les marins; ~ San-Pedro Alcantara pour les femmes; — la Garidad pour les femmes; — Bethlemitas pour les femmes; — San-Lazaro pour les lépreux. Trois collèges royaux^ en outre, dépendaient de l'université de Saint-Marc> fondée sous le règne de Gharles*Quint; c'étaient : San-Martin, el Colegio del principe et Santo-Tonibio: les deux premiers serraient aux études séculières, le troisième à l'enseignement ecclésiastique. Il existait aussi différentes écoles conventuelles où les enfants pauvres recevaient une instruction élémentaire. >
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Le soir à Lima. — Les serenos.
n est nuit dose; le pont se dégarnit peu à peu, on regagne la ville et d'ordinaire on fait une station près des /resgueros de la plaza Mayor. — Leurs dressoirs illuminés sont couverts d'cUcarazas et de seaux aux parois micacées de givre où plongent, jusqu'au goulot dans la glace, nombre de flacons e^ de carafes aux liquides rafraîchissants, couleur de rubis et de topaze, qui éparpillent sur la verroterie environnante les plus chatoyants reflets. — Un personnel de consommateurs sans cesse renouvelé occupe des bancs de bois disposés à l'entour. Chacun savoure avec recueillement le sorbet, la limonade glacée, la boisson d'ananas, de grenades ou de lait d'amandes qu'on lui délivre dans un énorme vase pour un prix très-modique. — Les fenunes qui circulent aux environs ne se font pas faute d'accepter le rafraîchissement offert par le premier venu et viennent prendre place à son
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côté. A cette henre les Liméniennes ont qniité le coquet Tfitement du jour; toutes sont têtues de robes légères et portent sur la tête un châle dont elles se voilent le bas du visage; on les voit passer comme des ombres sous les profonds portalès à peine éclairés par des réverbères fumeux^ et leur robe blanche^, semblable à ces feux follets aux façons engageantes^ sollicite le passant indécis.
Le mouvement de la ville s'éteint de bonne heure; les mes deviennenl désertes et leurs maisons^ sans boutiques et sans fenêtres éclairées^ ont alors le morne aspect de visages sans regards. On peut seulement du seuil des poiles voûtées^ ouvertes encore^ apercevoir au fond d'un pcUio, dans quelque salon^ une lampe et une corbeille de fleurs sur un guéridon, puis un groupe de femmes luttant d'attitudes gracieuses et de babil, sans se soucier du piano qui lance ses notes à tra* vers leur causerie. L'instrument de musique, piano ou guitare, constitue, avec les fleurs, les essences et le soulier de satin blanc, les véritables nécessités de la vie pour une Liménienne, tout le reste n'est que superflu. Aussi ne parcourt-on point la ville sans entendre à chaque pas bourdonner sourdement dans les intérieurs le piano ou la guitare. Souvent leurs sons vous parviennent mêlés à une rumeur inusitée; la curiosité vous conduit alors naturellement à appliquer l'œil contre la raie lumineuse des volets mal joints d'une maison de second ordre, où vous apercevez d'ordinaire une jeune fille qui, les bras repliés sous son châle, suivant la coutume, se balance devant un cavalier, tout entière aux délices de la zapatea ou de la samaciiecay tandis que les grands parents assis autour de la salle chantent en chœur des paroles burlesques, sans se départir de la grave immobilité de pose particulière aux statues égyptiennes. Si la scène se passe dans une société de nègres, vous assistez invisible à l'un de ces drames chorégraphiques où les acteurs enfiévrés s'abandon-
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nent à des pantomimes de la plus farouche lubricité. Une autre musique se fait encore entendre à chaque heure de nuit dans les inies. Elle a pour exécutants le corps des sérénos.
Aussitôt qu'une horloge sonne, des accords mélancoliques^ qui senblent modulés sur une flûte de Pan, s'élèvent de tous les points de la ville, unis à des voix qui chantent les premiers mots de la salutation angélique et disent l'heure de la nuit et Tétat de l'atmosphère. Au Chili, la plaintive modulation de la flûte est remplacée par un aigre coup de sifflet et le doux Ave Maria! par le cri patriotique : viva Chilel prononcé arec un nasillement des plus désagréables; mais le service denuit nous semble plus convenablement rempli qu'au Pérou. Là, des escouades de serenos fantassins et cavaliers sont alTectées à la police de nuit; nul ne peut faire un pas sans être surveillé par un gardien invisible. En vain la poussière étoufife le bruit de la marche, en vain Tobscurité est profonde, le sereno a l'oreille du lièvre et l'œil du lynx; si les allures d'un pèlerin nocturne lui deviennent suspectes, un coup de sifflet retentit et donne l'éveil au séréno voisin, celui-ci attend notre homme au passage et l'escorte d'un nouvel avertissement ailé^ qui tient les sérénos suivants disposés à fondre sur une proie^ Le devour du séréno est de s*as8urer si les portes des maisons sont closes et si rien ne peut donner lieu à un commencement d'mcendie; fléau d'autant plus redoutable que la sécheresse est presque continuelle dans ces différents pays, où le bois est à peu près le seul élément des constructions. — 11 me fut une nuit donné d'étudier, bien fort contre mon gré, je l'avoue, le service des sérénos chiliens. J'avais manqué le canot de ma frégate, à une de ces heures où les portes restent impitoyablement fermées; je sortais d'un bal et mon costume me garantissait mal contre d'épais brouillards, qui, descendus à l'improviste des montagnes, me faisaient courir des frissons entre les épaules, tandis que les petits galets pointas employés
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an ptvage te rues attachaient à mes irfeds des semelles ardentes. Ces divers inconTénienls me jetèrent dans cette dis-
poolkm d'étant qui Toos rend odieuses les dioses les plos inoffensÎTes. Ainsi le brait du sîfllet ne m'a jamais semblé plus
tasupportaUe que durant cette longue nuit où les serenoi me semblèrent abuser te notes les plus aigres et les plus narquoises de leur mstrument; mais je pus acquérir celte certitude que toi^t indifidu peut circuler la nuit fortune en poche^ tant quil ne prendra pas au séréno la fantaisie de se faire yoleur. Cette idée irons Tient tout naturellement chaque fois qu'on rencontre inunobile à l'angle d'un mur un de ces gardiens de nnitj le sombrero descendu jusqu'au neX| le manteau d'opéra comique monté jusqu'aux yeux et relevé par une arme dont quelque paillette de lumière accrochée au métal trahit la présence. I^ rues de Lima ne nous inspiraient pas la même sécurité ; depuis surtout qu'un de nos compatriotes^ sortant du consulat de franco par une nuit obscure, et forcé de descendre la eaUe de lot Bitudm ou son pretongement, bordé d*un côté par un endos et de l'autre par les dépendances d'un couvent, se vit contraint de se gourmer avec un séréno qui, sons le prétexte frivole de Yckt l'heure à sa montre, l'avait pris an collet C'était, on en conviendra, une prétention assez exor* bitantè ches un dtoyen payé par la République pour savoir l'heure mieux qu'un jaquemart de dodier et aussi bien que les cent horloges de la ville. Notre' compatriote soutint le premier dioc de fisçon à prouver à son brusque interlocateur qu'il n'aurait pas l'avantage. Aussi se fit-il chez cdui-d une complète révolution. 11 prétendit n'avoir voulu ù&re qu'une plaisanterie, se confondit en excuses et, se familiarisant avec son antagoniste, il le suivit en murmurant des offres de services, qui, toutes fleuries de noms de femmes : ninas mu y dectt^es, disait-il» ne laissaient aucun doute sur les divers genres d'industries cumulés par cetintéressaut fonctionnaire.
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Notre homme était^ à ce qu'il paraît^ tire-laine et nifian entre deux airs de flûte. •— Les mauvaises rencontres de nuit sont pourtant assez rares en temps ordinaire. Il nous est souvent arrivé de parcourir les rues aux heures les plus indues, et si quelque chose a pu nous surprendre, c'est la tranquillité dont jouit cette viUe où existent tant d'éléments de désordi*e et si peu de moyens de répression.
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Ces contradictions bizarres se manifestent fréquemment dans la conversation. Veut-on faire l'éloge d'un Péruvien, on dit qu'il a tout l'air d'un étranger. — Es un extrangeroJ est pourtant aussi le coup de grâce de tout réquisitoh-e. Il suffit d'un acddent de causerie, d'une prétention contrariée pour déterminer ces singuliers revirements d'opinion.
On trouve au reste la même inconséquence dans l'expression individuelle du sentiment politique des habitants de Lima. Cette violente sortie de l'ofiQcier américain Landasuri, qui, dévoué à la cause royale, s'écriait : « Je voudrais faire couler de mes veines tout ce qu'elles renferment de sang américain! 9 a été bien des fois retournée par les créoles Cependant la plupart d'entre eux ne laissent guère échapper une occasion de parler de leurs ancêtres espagnols, et nous avons connu un véritable prototype de Liménienne qui souvent s'écriait, à ses heures d'exaltation : « Je «uis fière d'être Péruvienne! 9 puis, un instant après le vieux levain reprenant le dessus, elle se complaisait avec un oiigueil moins douteux dans l'étalage de sa généalogie espagnole.
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r«i dit que llnstallation de Topén italien ayait tout d'abord flooleTé nomlire dliésitalioiis et de scrapoles dans cette société où les béates tiennent une laige place. Gela pourra sembler une étrange anomalie anc ce que Ton connaît de la liberté d'allures des Uméniennes; aussi, je crois bon de montrer comment Faimable et spirituel auteur de : El esp^o de mt Uerra ^ constate cette bizarrerie du caractère de ses compatriotes.
« Quelques-unes disent que le mal de l'opéra n'est point dans l'opéra lui-même, .qu'il est plutôt dans ses accessoires; de façon que si Bornéo et Juliette était joué dans un cirque de taureaux ou dans une arène de coqs, on pourrait assister sans le moindre scrupule à la représentation. D'autres prétendent qu'on peut aller pour entendre, mais que l'on doit éviter de voir : aussi ne vont-elles à l'opéra que munies d'un éventail afin de tout r^arder à travers les baleines*.
» Gelle<i s'écrie : — Non, petite maman de mon coeur, moi je n'y vais pas, car ces Italiennes sont, dit-on, une tentation de l'ennemi commun.
9 — Me sois donc pas naïve; quelle tentation peuvent-elles être pour nous antres? pour les hommes, à la bonne heure !
» — Ah! comment; ne sais-tu donc pas que la Pantanelli'
* le iOnir ée «on fOfft, revue critique publiée k Lima.
— No mamita de mi coraxon; yo no voy parqoe dieen qoe estaa Italianas son nna teûtacion del enemîgo. ,
— No seas candida; — que tentadon ban de ser para nosotrasT Lo ieran pan los hombres.
— Ay! oomo que tu no sabes que la PantaneUi^ sale vestida de bombre^ y dicen que es cosa dig^ui de verse^ y que esta para reventada!
t Les cantatrices G. Pantaoelli et Teresa Rossi faisaient à elles deux tout le succès de Fopéra italien. La première avait une magnifique
se montre vêtue en hqmme^ et que c'est une chose curieuse à en crever!
i> (Mes lecteurs savent qu'il y a des personnes qui ne peuvent mieux louer une chose qu'en manifestant le désir de la voir crever ^)
» Une autre^ de conscience plus large^ risque ces mots^ :
» » Mais pourtant^ dona Gonci> beaucoup de prêtres, m'ftton dit, vont aux loges griUées ou au parterre.
9 Et dona Gonci répond à cet argument :
» — En vérité, vous avez de singulières idées, dona Margarita; ils y vont parce que ce sont deifttiéologiens qui savent distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais, et le malin esprit perd, comme on dit, son procès avec eux : mais avec nous autres, pauvres femmes qui ne pouvons savoir d'où nous vient le mal, Satan fait soie et mèche, i»
voix de contralto, dont une excellente méthode rehaussait l'écUt; la seconde^ la prima dona, avait une voix des plus sympathiques, et sa physionomie empruntait au contraste d*une chevelure noire, avec des yeux couleur de violettes , une puissante séduction.
1 II est peut-être difficile de rendre en français et de faire corn* prendre cette sorte d'exagération, qui «présente un objet étonnant, comme un objet sur le point de voler en éclats.
^ Pues, mire usted, na Gonci me han dicho que van muchot sacerdotes publicamente a las claraboyas y al patio.
— Ciedto es que na, Madgadita, tiene unas cosas! Eyaa
idan pobque son teologos, y saben distinguid lo que es bneno de lo que es malo, y los expeditus malinos yevan oomo quien dice, pleito pesdido con eyas ; y de nosotas pobdes mugedes que ^o somos ctpaces de conosed po onde nos viene el mal, hace Satanas seday pabijo, (Toute cette dernière phrase est orthographiée de façon à reproduire une prononciation affectée par nombre de Liméni4^iMifia>)
MO SOUVEMBS
LITRE IIl/cnÀP. Il, PAGB 219.
Il DOUf a semblé corietix de traduire un petit article écrit au vol delà plume^ où l'auteur de £2 espejo de mt titrfa met en regrard la vie paisible et casanière de la génération qui va disparidtre et la Tie sans cesse ballottée de celle qui lui succède. M. Pardo, que des études de mœurs pleines d'humour, de fine observation et de verve railleuse, ont fait apprécier à juste tilre , a occupé un poste important dans l'État; mais au Pérou plus qu'ailleurs, on le sait, les dignités sont éphémères^ et l'on peut supposer que le voyage dont il parle lui fût conseillé par un orage menaçant à lliorizpn politique. En ce cas^ il annt peutrétre repris la plume du journaliste. Souhaitons-le, pour son pays, qu'il peut encore servir par d'utiles conseils, et pour la littérature péiuvienne, dont il est l'un des représentants distingués.