‹ Souvenirs de l'Amérique EspagnoleChapitre 10 sur 16 · LA VILLE ET LA CAMPAGNE DE RIO-JANEIRO · texte numérisé non relu

LA VILLE ET LA CAMPAGNE DE RIO-JANEIRO

Trois choses surprennent d'abord le navigateur en arrlyant au Brésil^ ce sont la hauteur, la forme et la couleur des terres. Aux approches de Kio-Janeiro, la silhouette des montagnes figure exactement un colosse étendu sur le dos dans cette position particulière aux statues couchées sur les tom* beaux du moyen âge. On s'accorde généralement à trouver dans la face de ce géant le type bourbûnnien. Suivant le point de vue, les sommets s'enchevctient en efiet avec assez d'harmonie pour composer un profil d'une parfaite régularité ; mais, à mesure qu'on approche de terre, cette masse uniforme se disjoint peu à peu et n'offre bientôt plus au regard que des montagnes vigoureusement tourmentées, dont les perspectives infinies se perdent à l'horizon.

Sur la mer unie comme un miroir et embrasée par un so^ leil implacable, cent navires attendaient, pour enfrei: dans la rade, la brise qui d'ordinaire se fait sentir avant le milieu du jour. Disséminés sur cette immense étendue d'eau, ils offraient au regard ébloui le curieux phénomène du mirage, et ^semblaient voguer, la quille tournée vers le ciel. Une ligne d'un bleu sombre parut enfin à Thorizon et s'avança rapidement

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juiqu'à nous, l'eau s'écailla de petites vagues, tontes les Toiles se gonflèrent, et la frégate la reine Blanche, escortée d'un essaim de bâtiments de toutes les formes et de toutes les dimensions, poursuivit alors sa route en longeant la côte recouverte d'une riche végétation partout où elle n'est pas exposée à l'action directe des brises du large.

Nous eûmes bientôt dépassé 111e Ronde, les Iles vertes et rouges, Do-Pay et Do-May, et File Rase dont le phare nous était apparu comme une planètfe la nuit précédente; puis, luisant à droite et à gauche deux ou trois forts où des individus invisibles hurlaient au moyen du porte-voix les interpellations d'usage aux navires de commerce, nous arrivâmes au mouillage.

n y avait à cette époque (1842) dans la baie de Rio, entre antres naivires de guerre, la firégate française la Gloire, partant pavillon de contre-amiral. Les premières heures d'arlivée furent employées à faire ou à rendre des saluts dont rétourdissante canonnade allait se répercutant sur tous les tons et à toutes les distances dans les anfraetuosités des mon* tagnes.

Depuis le moment où notre frégate avait doublé les passes^ jusqu'à celui où elle laissa tomber son ancre, les tentes' avaient été serrées pour prévenir tout embarras dans les manœuvres. L'éblouissante réverbération du soleil, ses rayons torrides qui nous pénétraient le crâne comme du plomb fondu, nous obligèrent à quitter le pont, malgré l'attrait puissant qu'offre toujours la terre étrangère, surtout quand elle apparaît pour la première fois, avec le nom prestigieux de Brésil.

L'on déposait en ce moment dans le carré des officiers* plusieurs paniers remplis de vivres frais, de fruits et de 16> gumes ; c'était une attention de Tétat-mayor de la frégate ki Glaire, que trente jours de traversée nous etvident merveilleusement disposés à apprécier; aussi fîmes-nous lête , séance

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tenante^ aux ananas, oranges et bananes, dont la chaude couleur d'ambre et d'or et le parfum pénétrant eussent induit en gourmandise ,1e saint le moins accessible aux séductions matérielleis.

Ce premier hommage rendu aux ^productions végétales du sol généreux d'Amérique^ nous remontâmes sur le pont où les magnificences qui nous environnèrent nous tinrent longtemps plongés dans un muet enchantement.

Le soleil venait dé disparaître derrière des mornes, oubliant çà et là sur .leurs sommets quelques mourantes lueurs; une lumière tempérée succédait au grand éclat du jour et laissait distinguer avec une pureté parfaite les. plus minutieux détails du spectacle qui s'offrit à nos. yeux; spectacle imposant et majestueux dans son ensci^lC; xavissant et coquet dans ses épisodes.

C'était d'abord l'jmmense baie^ circonscrite par une chaîne

de montagnes de toutes les formes et de toutes les couleiurs; celles-ci élevant fièrement au ciel leur tête chenue, celles-là ^.pejcdant au loin dans un chaos de sombres nuées; les unes tailladées en scies ou aplaties en table^ d'autres hérissées de pitons aigus comme des clochers gothiques; celle-ci recouc.xertes d'uçe végétation richement nuancée, celles-là montratot à intervalles la terre rouge et les rochers grisâtres de leur carcasse.

La ville de Rio-Jai;icliro se détachait toute blanche sur la base brumeuse des hauteurs qui la dominent, les sommets iddirés par le reflet doré du couchant contrastaient de la façon la plus pittoresque avec divers points de la campagne sur lesquels ils étendaient leur grande ombre; çà et là qi^ques pics sortaient des nues, et leur profil austère se découpait sur le fond. pâle du ciel. A droite de la ville, de lourdes et noires nuées, dans lesquelles serpentait la lueur fauve d'un éclair, envahissaient les sommets déchiquetés des Orgues; d'autres

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plans de montagnes s'effaçaient dans de mystérieuses profoûdeurs. 3

Si donc le spectateur^ placé au centre de cet orbe immense, promène son regard^ du pain de sucre^ montagne aux flancs décharnés qui s*élève à l'entrée de la rade^ jusqu'au fort Santa- Cruz, sentinelle avancée à droite de cette entrée, il passera en revue une série de petits villages, une inGnité de villas abritées par cette luxuriante végétation des tropiques, des chapelles posées coquettement au flanc des collines, des forts jadis redoutables; puis Rio, l'âme de ce petit monde éparpillé, Rio avec les nombreux clocbcrs de ses couvents et la forêt de mâts de sa rade marchande ; encore des bourgs, des chapelles^ des îles et des maisons blanches jusqu'à la plage de Saint-Domingue qui est presque une ville tant elle est peuplée, et qui est encore la campagne tant il y a de calme autour de ces demeures enfouies dans les fleurs et le feuillage. Il bornera enfin cette pérégrinatioti, féconde en accidents poétiques, au couvent de Notre-Dame dé Bon Voyage, bâti sur un promontoire voisin de la sortie de la rade, comme pour rappeler au sentiment religieux ceux qui s'en vont affronter Tocéan.

Ce panorama ne manquait pas non plus d'animation; des bateaux à vapeur, aux flancs desquels bouillonnait Técume, s'avançaient vers Saint-Domingue, laissant flotter derrière eux un panache de fumée noire; des barques de passage, à la ceinture bariolée et aux tentes vertes, se traînaient sous l'effort combiné de bateliers nègres, à moitié nus, qui montaient sur leurs bancs à chaque coup de rame et nasillaient en mesure une improvisation monotone; les canots de guerre, vigoureusement nagéSf sillonnaient en tous sens la baie; enfin le tambour, la mousqueterie et la musique militaire saluaient les couleurs nationales qui, à un signal donné, venaient de descendre à bord de tous les navires.

Bientôt les bruits de la rade s'éteignirent et firent place aux bruits de la terre. Ce jour-là était la veille d'une fête à Rio; aussi^ quand sonna Tangélus du soir^ les carillons des clochers annonçant la solennité du lendemain lancèrent sur tous les tons dans l'espace leurs notes évaporées; les sonneries isolées des couvents et dés chapelles unissaient leurs sons grêles aux carillons mieux nourris des paroisses. Ces voix d'airain graves^ argentines ou enrouées^ arrivaient jusqu'à nous avec une harmonie indicible^ tantôt vagues et confuses^ tantôt éclatantes et sonores^ suivant les variations d'une faible brise. L'on eût dit que cette terre favorisée chantait un hymne de reconnaissance au Créateur qui l'a faite si riche et si belle !

Si l'on débarque à Rio l'esprit encore charmé^ le regard encore ébloui par le magique aspect de la baie^ on éprouve un désenchantement pénible. Peut-il en être autrement^ sur cette terre où la nature étale toutes ses magnificences^ déploie toutes ses féeries? L'œuvre des hommes semble triste^ mesquine^ sordide et peu en rapport avec les splendeurs du paysage. On traverse d'abord une grande place ouverte sur la mer. Le palais impérial^ une église sous l'invocation de Notre-Dame^ et la chapelle de l'empereur forment deux côtés de cette place; le troisième est exclusivement occupé par des magasins. Vers le milieu de son ouverture^ près de la grève, se trouve une fontaine dont la partie supérieure s'élève en pyramide; nous parlons seulement pour mémoire de cette construction d'un style fort médiocre; et parce qu'elle est gé^ néralement admirée des marins qui ont publié des voyages de circumnavigation aux frais de TÉtat. Le palais^ plus remarquable pas ses dimensions que par son architecture, est un de ces monuments qui semblent défier la critique, tant ils prêtent peu au blâme ou à la louange. Le frontail de l'église de Notre-Dame, quoique sévère, ne manque ni d'élégance ni d'originalité. Quant à la chapelle impériale, décUée à saint

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Sébastien, noiu doutons ^'elle puisse rencontrer d'antres admirateurs que ceux de la fontaine dont nous avons constaté l'ciistence. On Tenait d'en ouvrir les portes, la ner flanabojait de lumière, les fidèles chantaient à tue-lëte Itijmne du saint dont les cloches nous avaient annoncé la tète. L'intérieur n'a rien de particulier sous le rapport ardùlectural; la voûte s'ai^ puie sur les deux cdtés de la ne[, par conséquent absence totaledecolonnesde support. Les autels sont surmontés de colonnes torses avec des enroulements de ceps de vignes chargés de fleurs et de Tmits, au milieu desqueb apparaît (à et là une face rose et boi^e de chérubin. Des statues naïvcuieid niaises, chaudement enluminées et couvertes decUnquaDt,un luxe surprenant d'étolTes de brocart voilant de tous cétés les niches et les tribunes, enfin une profusion de Qeuts artificielles complètent la décoratioaet témoigneut du lèle plus religieux qu'éclairé des habitants. Un nombreux pubUc aux vêlements bariolés couvrait les dalles; il se composait entièrement de noirs et de mul&tres, qui semblaient venus là moins pourprierque pour admirer la spleodide ilhunination dalieu saint.

La nuit tombait quand nous quittâmes la chapelle. C'était l'instant où une douce température remplace l'accablante char leur du jour et rend possible la promenade aux fimiilles brésiliennes. Dans ces familles, dignes des temps primitir^ parla nombre de leurs rejetons, les femmes se trouvaient en grands majoiilé; elles se promenaient les oncs h la suite dos autres, la première dirigeant la marche, et Icun longues files traivai:- ~ ' 'es places et les rues rappelaient ces vers du Dante :

Ftcendo in tterdl le Vaaga riga.

ir costume de conleur claire et d'un tuze de propreté rquable ne difTprait pas de celui des Franfaiees, à l'excep-

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tioD pourtant du chapeau^ dont une chevâlure noirey nattée et lustrée^ compensait aTanlageusemeiit l'absence;

Nous rencontrâmes aussi un grand nombre de noirs presque^ nus qui s'en allaient vers le rivage, la tête surmontée d'un baquet et criant des paroles différentes à intervalks réguliers. Le cri qu'ils poussaient n'indiquant point leur profession^ nous chercbftmes longtemps quelle denrée pouvait avoir un débit assez prodigieux pour occuper tant d'individus. Les ne* grès du Brésil, comme tous les nègres du monde, ont l'haintude de cbanter pour tromper la fatigue pendant un travail quelconque; mais leurs improvisations sont peu vaiiées, ils répètent à l'infiai les mêmes paroles. Ceux-ci allaient tout simplement déposer sur la grève les immondices de la ville.

Des rues étroites, mal pavées, nauséabondes, avoisinent le palais impérial; aussi ne songe-t-on guère à examiner les deux rangées de maisons qui les bordent : ces maisons, bAtie» dans le dernier siècle, sont ornée» de balcons de fer et de dmulures, mais leur aspeot est en général sombre et triste.

Quelques rues sont surtout fréquentées le soir par les promeneurs; la nui Direita et la rua do Omidor possèdent des magasins dont les riches étalages, et plus que cda enoore^ peut-être, le personnel de modistes. Françaises pour la plupart, attirent sur les trottoirs les étrangers et les désœuvrés de la ville. Au risque d'être soupçonné d'amour-propre national, nous n'hésitons pas à déclarer ici que la partie féminine de nos compatriotes ne donne pas, siir k terre d'Amérique, une idée fort avantageuse de la grâce et de la- gentlUesse proverbiale des Parisiennes.

Parmi les étalages séducteurs qui bord^ la rua do Ouvidor, nous devons ime mention particulière à ceux des ateliers de fleurs en plumes, industrie qui semble avoir atteint son apogée à Rio-Janeiro. En effet, ces fleurs, composées avec le plumage éclatant de certains oiseaux, joignent au mérite de leur

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couleur inaltérable un fini précieux d'exécution et peuvent ri- Taliser avec les oeuvres les plus parfaites de Batton et de Nattier. A l'exacte imitation des fleurs naturelles vient se joindre la foule des fleurs imaginaires et impossibles enfantées par la fantaisie. Il en est parmi ces dernières qui semblent jeter de phosphorescentes lueurs. Cet eCTet est produit par certaines combinaisons de plumes ravies à la gorge enflammée des colibris. Les afles étincelantes des insectes servent aussi à former des bouquets et des parures d'un effet magique. Quand on visite les ateliers^ on voit avec surprise édore ces merveilles de délicatesse sous les mains intelligentes d'enfants très-jeunes.

Après une fatigante pérégrination à travers des rues mal pavées, les cafés et les théâtres sont, comme dans toutes les villes étrangères, pour le voyageur, sinon une ressource contre l'ennui, au moins un refuge contre la fatigue; aussi employâmes-nous le reste de cette première soirée à prendre des glaces et des sorbets, qui sont excellents à Rio; les fiiiits les plus exquis et les plus parfumés, savaounent combinés avec les ingrédients ordinaires, flattent le palais et l'odorat, et concourent à perfectionner des breuvages dont la consommation journalière est énorme sous ces latitudes tèrrides.

Une connaissance plus approfondie de Rio-Janeiro efface rimpression désagréable des premiers jours de l'arrivée. En effet, les rues semblent dans le principe s'être pressées en fouie autour du palais et aux environs de la rade marchande; de là, pour les dernières surtout, les inconvénients inséparables d'une grande activité commerciale. Ces rues déjà étroites et mal pavées, sur lesquelles empiètent encore les étalages des magasins, sont quelquefois obstruées de ballots et de futailles; des noirs presque nus y circulent incessamment chargés de lourds fardeaux, ou conduisant des cabrouets dont les roues, pareilles à une table ronde percée au centre, agacent les nerfs de leurs criaiileuients aigus; aux

exhalaisons de certains poissons conserrés^ Tient se joindre Todeur infecte et particulière à la classe nègre^ rendue encore plus écœurante par une chaleur de trente-cinq degrés; enlîn leurs cris, leurs jurons, leurs chansons, leur mauvaise humeur s'épanchant d'ordinaire en monologues prolixes , complètent une série d'ennuis et de contrariétés pour l'étranger qui s'aventure dans ce quartier turbulent.

Les maisons n'ont en général qu*im étage, de plain-pied avec une galerie de bois (varanda) où l'on vient, aux heures d'oisiveté, fumer et chercher une distraction dans le mouvement de la rue. Celles du second ordre ont presque toutes leurs fenêtres de rez-de-chaussée fermées par des jalousies ou des grillages mobiles. Les portes sont en bois plein, seulement jusqu'à hauteur d'appui; la partie supérieure est un châssis à barreaux très-serrés, qui glisse entre deux rainures de manière à former une lucarne dont la hauteur varie à volonté. Les femmes du peuple affectionnent tellement cette place, où elles viennent respirer l'air frais du soir, qu'elles y restent des heures entières aussi immobiles que des portraits dans leur cadre.

On rencontre peu d*équipages à Rio-Janeiro. Les voitures les plus en usage sont les séges, sortes de cabriolets attelés de mules, dont l'une attachée en dehors du brancard est montée par l'esclave qui conduit. Malgré le mauvais état et le peu de largeur de certaines rues , les cochers conduisent avec dextérité et surtout avec une vitesse extraordinaire. Voitures et voitures doivent avoir des membres solidement trempés pour résister à d'aussi épouvantables cahots.

Les rues changent de physionomie à mesure qu'elles s'éloignent du centre des affaires ; elles deviennent d'abord plus larges et plus silencieuses, bientôt les maisons qui les bordent prennent un extérieur plus riant; enfin, dans l'immense faubourg qui serpente sur la rive occidentale jusqu'au Pain^cfe- Sucre, on admire une infinité d'élégantes habitations de

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tout^ les formas et de toutes les couleurs^ que des arbres aux rameaux magnilques protègent contre les dévorantes ardeurs dtt soleil.

C'est à l'extrémité de ce faid>ourg que rarlstocratie brésilienne et le corps diplomatique ont transporté leurs pénates, loin des rumeurs de la ville, autour d'une 'grève de sable sur laquelle vient rouler inoUement le flot sans fin de la mer. ParH^ ors desMures fortunées, on remarquait, en 1844, une grande maison blanche et rose située au nord de la baie de Botafogo, et habitée par S. A. R. le comte d'Aquila, beaufk*ère de l'enipereiur don Pedro II; plus loin, en allant vers le sud, se trouvait la maison de M. le comte Ney, chargé d'affalN» de France, dont les journaux annoncèrent peu de temps après la mort prématurée. D'énormes montagnes énergiquement accentuées, au milieu desqu^es se dresse cotnme un colosse le Corcetado, laissent pendre de leurs flancs jusqu'au rivage un manteau de végétationdont la frange veloutée s'éparpille autour de ces villas de plaisance amoindries par un imposant voisinage.

Tout bruit hostile à ht rêverie semble banni de cet asUe de pfldx. Le flot expire mollement sur la grève, une brise chargée de senteurs énervantes passe dans le feuillage qui frissonne à peine; des barques aux voiles triangulaires glissent silencieuses sur l'eau bleue de la baie, une voiture roule dans le sable épais du chemin, et cette animation muette revêt d'un ebarme mélancolique ce paysage délicieux.

La proximité des hautes montagnes a donné à la rive occidentale de la rade les sites les plus pittoresques; mais la na* ture semble avoir étalé tous ses trésors sur la rive orientale, autour des villages jumeaux de Praïa-Grande et de Sain^ Domingue. Cette partie de la campagne est sillonnée de petits sentiers où la fleur de Toranger embaume l'air et neige sur les pas des promeneurs. Des buissons, remplis d'arômes

inconnus à nos contrées^ attirent des myriades de papillons etd'olseaux-niouches à la robe éclatatlte et au vol inégal. Les plantes vagabondes et grimpantes^ les liserons et les lianes enlacent le tronc nu des arbres de leurs spirales^ s'enroulent mille fois autour de leurs brancbes et retombent en vrilles vers le sol; les anolis * grimpent en compagnie sur Técorce écaillée des palmiers; dus insectes aux ailes de gaze et au corsage bariolé passent légèrement dans Tair^ tandis que sur le gazon se traînent péniblement^ comme des lémeraudes ou des saphirs vivants^ les lourds scarabées à la carapace étincelante.

Si le regard embrasse l'ensemble du pays, il découvre d'importantes plantations de caféiers, des champs de mais et de manioc, de grasses prairies, enfin des bananeries vert tendre près desquelles surgissent des bouquets d'arbres dont le feuillage noir et touffu laisse passer À regret, comme un glaive de feu, un mince rayon de soleil.

Veut-on admirer et connaître cette campagne, il faut la viisÂter pendant le jour; mas si l'on veut en jouir, il faut s'y promener la nuit; c'est alors qu'elle déploie ses plus puissantes séductions. Une fraîche brise succède à la chaleur accablante et traverse à chaque instant l'espace, toute chargée des senteurs de Toranger, du jasmin, de la tubéreuse et du floripondio. Les lucioles enflammées circulent en tous sens et se . reposent comme des fruits de lumières sur les buissons; les feuilles lancéolées des cocotiei*s se détachent en noir sur le ciel, tandis que le vert tendre des bananiers prend une pâleur argentée sous les rayons de la lune; des barques sillonnent la baie phosphorescente et y laissent une trace lumi-

Les anolis sont des léiards vert dair^ d*une forme étéfanie; ils MDt très-c6inmuD3 au Brésil. Les ifègres comparent les blancs aux anoUs; se comparant eux mêmes ^ dans leur humilité^ au mabouilla, hideux lézard gris à tête bleuâtre, ils disent : Quand' z'anolU bailUn M, mabmUas pas danstr.

neuse qui semble un reflet de la voie lactée; les insectes chantent sur des tons aigus leur hymne à la nuit, et la mer, dont les flots constellés d'escarboucles viennent tour à tour rouler sur la plage voisine, couvre par intermittences de sa puissante clameur tous les autres bruits de la nature.

Il faut tout dire, certaines préoccupations viennent enlever à la promenade ime partie de son charme; ainsi. Ton ne peut guère quitter les routes frayées pour marcher à l'aventure à travers champs, ni se coucher dans les hautes herbes ; des frôlements subits, des bruits inquiétants au milieu des broussailles vous font tressaillir, et rappellent vers les choses de la terre votpe esprit plongé dans d'ineffables ravissements. Les récits vrais, exagérés ou fabuleux, qui chaque jour viennent alimenter l'intérêt des conversations, se retracent en foule à la mémoire lucide et contribuent à inspirer une frayeur salutaire. Tous ces buissons diaprés recèlent la mort ou au moins la douleur; le terrible serpent à sonnettes habite les cannes à sucre, le corail à la rohe de pourpre régulièrement semée d'anneaux noirs et blancs vient quelquefois dormir sur le sable du chemin, la vipère au sifflement sinistre fait frissonner les broussailles; enfin, le scorpion et surtout Fimmonde cent-pÎMfe, glissent et rampent autour de vous avec une inquiétante familiarité. Toutefois, les accidents sont rares, justement à cause de l'extrême défiance des gens que la nature de leurs occupations expose au danger.

Nous ne quitterons pas la campagne de Saint-Domingue sans donner un coup d*œil à la charmante aiguade située dans un angle du chemin qui aboutit à la chapelle de Bon- Voyage. Quelques marches de pierre conduisent à un emplacement creusé dans le sol et entouré de piliers dont l'intervalle est rempli par des grilles; une source d'eau limpide occupe le milieu de cette fosse ombragée par des bananiers, des cocotiers et des papayers. Gardons-nous d'omettre que

sur les bords de la route voisine^ une civilisation prévoyante a planté des lanternes qui ne sont jamais allumées.

Nous trouvâmes un jour^ près de la fontaine^ des esclaves qui dansaient \e bamboula au son d'une espèce de mandoline. Le musicien Stait un vieillard ; ses cheveux lui couvraient la tête comme une laine blanche^ et un tatouage bizarre lui traçait , depuis le sommet du front jusqu'au bout du nez , une ligne de boursouflures semblable à un chapelet de verrues.

Les éclats de rire insensés^ les contorsions et les mouvements exorbitants des danseurs, montraient combien peu ils se souciaient de la chaleur; peut-être même cette compagne, la seule qui leur fût fidèle sur la teiTO étrangère, contribuaiteUe à éteindre les souvenirs de leur esclavage, pour ranimer ceux de leur enfance libre et joyeuse, douce illusion que pouvait chasser d'Un moment à l'autre l'apparition terrifiante du commandeur.

L'active surveillance des forces navales de France et d'Angleterre n'avait pu réprimer pendant longtemps le trafic des esclaves; chaque année plusieurs de ces cargaisons vivantes étaient jetées sur les côtes du Brésil et dirigées vers les villes principales, où on les vendait presque publiquement, jusqu'à ce qu'enfin la sévérité même du gouvernement brésilien et la vigilance de ses propres croiseurs fussent venues diminuer le nombre des négriers; mais, d'un autre côté, à combien d'actes de barbarie cette répression n'a-t-elle pas conduit ceux qui bravent les peines èncoui*ues par leur métier inhumain!

Un grand nombre de voyageurs ont parlé avec indignation de la cruauté des Brésiliens ou plutôt des Portugais envers leurs esclaves : le peu de temps que nous avons passé à Rio ne nous permet pas d'ajouter un témoignage à ces témoignages réprobateurs; nous osons même les suspecter d'exi^ération, et nous en dirons la cause. Pendant un voyage accompli, il y

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â pea d'aimées» dans les Antilles, nous atons pa nous convaincre du peu de séTërité déployée contre les esclaves^ et de la mansuétude avec Uufuelle on traite le plus grand nombre. Pourtant» nous arrivions dans ces contrées le cœur gros des ré* eits et anecdotes dont on avait bercé notre crédulité. Ne peut-il pas en être de même pour le Brésil? Quoi qu'il en soit» et malgré le peu de sympathie que nous ont inspirée les nègres chaque fois que nous avons été à même de les voir^ libres» dans leur pays» nous n'en considérons pas moins la traite oomme indigne» surtout chez un peuple chrétien.

D faut pourtant s'arracher au charmé de ces ombrages, à œs rives enchantées et sans rivales au monde pour reprendre le chemhi de la ville» donner un coup d'œil à la vie brésilienne» et noter les cfForts persévérants du gouvernement paternel de don Pedro pour développer les sources de la prospérité publique» et activer l'essor du progrès dans ce maguiflque empire.

La vie intime est en quelque sorte murée à Rio-laneiro» si on la compare à celle des villes hispano-américaines, où les demeures sont transparentes comme le palais de la Vérité. Ici^ plus de ces terttiUias quotidiennes d'une ressource inappréciable pour les étrangers» peu ou point de bals publics; les bals du monde même sont assez rares» mais pourtant très-brillants et très-animés en dépit de la température d'étuve qui règne dans les salons. Les réunions de raniille» les théâtres» les fêtes religieuses qui se succèdent sans relâche» la vie de chacaras (de campagne) forment un ensemble de distractions» comme on le voit» assez restreint pour les habitants de Rio» qui d'ailleurs sont en général constamment préoccupés de transactions commerciales. Le difficile

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accès des familles et la nature assez peu expansive des nationaux s'opposent à une appréciation rapide de leur caractère, qui, suivant Tâge et la position sociale de chaque individu, va se modiûant à Finfini. L'opinion dominante est qu'ils sont fort serviables, mais d'une excessive susceptibilité, et que s'ils savent mettre au service de leurs amitiés leur bourse et leur dévouement, celui de leurs rancunes pourra aussi compter sur une énergie, sur une persévérance à toute épreuve. Dans les habitudes de la société de Rio-Janeiro, ce sont toujours les tradition^ portugaises qui dominent, mais on reconnaît qu'elles devront bientôt céder la place aux usages anglais qui, sous les formalités de l'étiquette, cachent le plus souvent un grand nombre de faiblesses. Les ph)vinces de l'empire accueillent, dit-on, les étrangers d'une façon plus cordiale, et la chose n'a rien qui nous puisse surprendre. On comprend, en effet, à combien d'inconvénients exposerait l'exercice exagéré des vertus hospitalières dans une capitale où viennent sans cesse s'abattre des nuées d'émigrants sans aveu de tous les pays dé l'Europe, il faut des circonstances exceptionnelles' pour arracher les Brésiliennes à leurs habitudes casanières; elles sortent très-peu et ne se montrent guère qu'au théâtre et sur les varandas. En général, elles ne sont point jolies, mais quand on les voit couchées paresseusement dans leur hamac, durant les heures embrasées du jour, leur physionomie et leurs attitudes sont empreintes de cette grâce indolente, de ce charme mélancolique et rêveur, particulier aux créoles. Rio-Janeiro est de toutes les villes que je connais celle où Yon s'abandonne le plus volontiers au far-niente» On ne saurait se faire une idée de la torpeur, de l'énervément où vous jettent les lourdes chaleurs des jours orageux; la moindre fatigtie, la moindre contrariété vous met en transpiration, un effort exorbitant vous fait ruisseler comme ces alcarazas eouleur de pipe turque, qui, dans les appartements, réjouis-

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sent la ^ac antant par leur forme élégante que par les promesse de leur frais contenu. Pour quiconque n'est pas nègre^ tout devient labeur fastidieux sous ce ciel torride : l'industrie de la mendicité est elle-même d'une pratique fort pénible, aussi l'accomplit-on souvent à cheval, à âne et parfois môme en litière. — Un jour, nous fûmes accosté par un mendiant couché dans un hamac que deux nigres portaient suspendue une forte tige de bambou. « Vends tes nègres! dis-je au

. truand qui m'implorait d'une voix dolente. — Senor, fit-il avec hauteur, je vous demande de l'argent et non des conseils. »

Les églises de Rio ne difiEèrent pas beaucoup pour Tomementation extérieure de la chapelle impériale dont nous avons déjà parlé; elles sont en général d'une ardiitecture lourde et massive. Nossa Senora da Candellaria est la seule qui se distingue par une façade à la fois siniple et majestueuse; les moins laides ensuite sont Saini-François et Saint-Pierre. Quelques-unes sont fort riches et possèdent des autels et des boiseries d'un beau travail. Certaines statues, peu remarqua* bles sous le rapport artistique, sont fondues en argent ou recouvertes de joyaux précieux, ce qui leur donne au moins une grande valeur matérielle; des ornements d'orfèvrerie d'un grand prix étincellent aussi çà et là parmi les fleurs des autels.

Le luxe suprême des cérémonies religieuses consiste dans l'immense quantité de cierges iqu'on allume pendant les solennités.

Gomme dans toutes les villes espagnoles de l'Amérique du Sud, les femmes assistent aux offices tête nue et agenouillées sur des tapis; elles peuvent^ assure-t-on, moyennant une cer-

' taine somme d'argent, se soustraire au premier règlement qui les'oblige à montrer un trésor de cheveux noirs, la plus puissante peut-être de leurs séductions. Un usage singulier existait

encore, assure-t-on, il y a peu d'années. Les Brésiliennes se rendaient le yendredi soir dans la chapelle impériale où un excellent orchestre accompagnait les hymnes chantés par des soprani italiens. Pendant toute la durée de ce concert religieux, les femmes^ accroupies sur leur carré de tapisserie^ prenaient sans scrupule des sorbets et des glaces avec les jeunes gens qui venaient converser avec elles dans le lieu saint.

On compte à Rio-Janeiro plusieurs couvents; Tun des plus remarquables est bâti sur une montagne rougeâtre qui domine la ville et d'où la vue s'étend sur la rade. Aucune particularité né le distingue des maisons religieuses dont nous avons déjà parlé ailleurs. Quelques salles ornées de moulures, des boiseries artistement travaillées, des bahuts enrichis de sculptures et d'incrustations précieuses, des tableaux noirs, enfumés et écaillés, des fresques grossières couvrant quelques pans de muraiUes, tels sont à peu près ses titres à l'attention du visiteur.

Le jour de notre visite, nous rencontrâmes, assis sur une pierre contre le mur d'enceinte, un malheureux nègre, victime des deux plus immondes maladies que la Providence aux impénétrables décrets inflige trop souvent à l'humanité dans ces parages, n était à la fois atteint à'éléphantiasis et de lèpre. Le premier de ces deux fléaux rendait ses jambes semblables à des fûts de colonnes; le second avait complètement envahi son corps, dont le hideux aspect reculait à l'infini les limites de rhorrible. Il dévorait une banane comme s'il eût pris souci de soutenir quelque temps encore sa misérable existence, et rien ne décela qu'il fût sensible à l'aumône que nous déposâmes dans la sébile de coco placée auprès de lui.

La lèpre et YélépharUiasis paraissent avoir jusqu'à ce jour déjoué les efforis de la médecine, aussi a-t-on quelquefois eu recours à des. moyens sumaturelsj, là où la science s'avouait

Ma SODVEHIHS

impoisunle. Voici, k ce tujet, une étrange expérience qui fiât

faite, il y a peu d'années, à Rio-Janeiro.

Un lépreux, se conGant à cette croyance populaire du pays, qui attribue au venin du serpent à sonnettes la vertu de guérir le nul auquel il était en proie, Toulut tenter la périlleuse épreuve, qui, de façon ou d'autre, mettrait un tenue à sa lente et douloureuse agonie. Un conseil de roédecins fut réuni. Les uns nièrent l'eKlcacilé du terrible remède; les autres doutèrent, mais prétendirent que Is serpent, rentenné depuis longtemps, n'était plus dans les conditions requises pour que sa morsure eûl une action salutaire. Le malade seul laontra une obstin^ion telle qu'on dut céder à ses instances et eqiérimenter séance tenante. On se rendit près de la cage du replile qui donnait insoucieux, étendu sur «ne couTcrlitfe de laine. La vue de l'animal n'influa en riai sur la déctsioa du lépreux, il plongea résdâment la nain dans une ouwture de la cage et toucba le terpenl h l'iiapraviste. Celui-ci, réTeillé en sursaut, dressa subitement la tête, fit entendre un bruit semblable au craquement d'une crécelle, et se précipita avec Itirie sur la chose mouvante dont le contact avait troublé son repoB. Les asrislants treasaillirent d'elOroi, le malade ns sourcilla point; le serpent recula tout au tond de la cage sa tête bidcuse, passant de temps à autre sur ses narines une langue humideet brillante comme une fourched'acier. Cbose étrange! soit qu'il rat exagérément repu, soit ^ue ses mâchoires se fiissent paralysées de dégoût au contact d'une chair viciée, il n'avait pas m<»du, et deux fois encore l'approche de cette main impure sembla le faire reculer d'horreur; enfin pressé, enté en quel<)ue sorte, il se précipita sur elle et la mwdit deux endroits. Le sang coula, un nuage passa sur le front blessé, une légère écume arg»ta su lèvres. UenlM les iplâmes funestes se manifestèrent, on chercha vainement is combattre; quelques heurât suffirent pour enliavcr la

DE L'AMËRIQUE ESPAGNOLE f 67

marche de la maladie et guérir à jamais le malade, n mourut^ et avec lui s'éteignit le chimérique espoir de puiser h cette seoree effrayante un mystérieux principe de salut.

Après aToir visité les monuments religieux^ dont au. moins un est toujours en quelque sorte le noyau d'une ville naissante^ les monunoients les plus dignes de fixer l'attention sont ceux qu'une pensée généreuse a fait construire dans un intérêt de bien«étre général^ et dont on peut apprécier chaque jour l'immense utilité.

Le seul véritablement remarquable dans ce genre est le magnifique aqnedoe de Catioca, qui prend naissance au flanc du Corcovado, serpente sur les hauteurs pendant plus d'une lieue, et vient alimenter la fontaine construite sur la place de Carioca. Cet aqueduc, terminé en i740, ne diCFkre pas des constructions destinées au même usage, dont le voyageur admire encore les mines dans la campagne de Rome. Il se compose de deux étages d'arcades à plein cintre; la partie supérieure Mï communiquer ensemble deux collines; les conduits sont placés dans la partie inférieure et aérés par des regards percés de distance en distance. La fontaine à laquelle vient aboutir l'aqueduc est d'une construction sévère, mais grandiose. Un grand nombre de robinets versent l'eau dans un immense réservoir, autour duquel se piresse constamment une foule bruyante de nègres pittoresquement costumés, qui vont et viennent portant des vases de toutes les formes et de toutes les couleurs.

Près de l'endroit où Taqueduc franchit l'espace qui sépare les deux collines, se trouve le jardin public. Des ombrages magnifiques, la proxiàiité de la ville, le voisinage de la mer concourent à son agrément. Les allées, bordées de petits treillages, s'y entre-eroisent sans trop de symétrie, et protègent les plates-bandes richement diaprées. Cet endroit, qui à plus d'un titre mériterait d'être choisi pour but de promenade.

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presque constamment désert; les jours de fête seulement on y rencontre quelques désosurrés.

Le jardin des Plantes» tracé dans de irastes proportions, ajoute» à l'immense quantité d'arbres indigènes» une grande variété de plantes exotiques. On y remarquait surtout une plantation de thé» dont on confia dans le principe la culture à des Chinois. Le changement de patrie fut moins funeste à la plante qu'à ses cultiyateurs» presque tous ces Chinois périrent nostalgiques. On rencontre ce magnifique jardin au delà de Botor fogo, couché entre la mer et le CotcotadOy qui» de ce côté-là, taillé à pic comme une muraille» se dresse dans toute sa hauteur. Son éloignement de la ville en fait une véritable solitode ; des omn&yiu y conduisent à la vérité» mais encore faut-il affronter pendant deux lieues» sous une température accablante» les cahots et la poussière, désagréments qui trouveraient une compensation dans le charme de la promenade» si Ton n'avait la triste perspective du retour.

Si l'on fait le voyage par mer» c'est autre chose : on peut arriver au jardin des Plantes sans être moulu par les cahots ou étouffé par la poussière» mais alors on a la certitude d'être grillé par le soleil» sans compter d'autres désastres impossibles à prévoir dans un pays où le temps est souvent infidèle. Voici du reste un petit événement qui a gravé dans notre mémoire le souvenir d'une promenade sur la rade.

Nous avions quitté la (régate par un temps superbe» le ciel était bleu comme de l'outremer» et la réverbération du soleil colorait l'eau des tons roses et violets de l'acier passé au feu. Je comptais mettre à profit cette journée pour dessiner la chapelle de la Gloria, dont les murailles blanches couronnent une hauteur voisine de la plage» entre Rio-Janeiro et Botafogo. L& tente étroite de notre yole nous y garantissait mal contre les caresses par trop ardentes d'un traître soleil; mais elle glissait légère sous l'effort combiné de six rameurs,

DE UAMËRIQUE ESPAGNOLE IW

et nous promettait une traversée rapide. Malgré tout, nous arrivâmes à la Gloria, n'ayant conservé notre ressemblance que du côté de l'ombre; l'autre profil était démesurément enflé et richement envermiUonné. Quand la yole nous eut déposés sur le sable^ je cherchai le point de vue le plus favorable au dessin de la chapelle, et l'ayant trouvé, je me mis à l'œuvre. Pendant cette occupation, qui dura une demi-heure, le ciel s'était couvert, et une chaude bouffée de brise porta jusqu'à nous un roulement lointain de tonnerre. L'espoir de regagner la frégate avant l'orage me fit abandonner mon travail, et nous rentrâmes lestement dans la yoky qui reprit son essor sous une nage vigoureuse.

Cependant le jour était à l'improviste devenu sombre; des nuages noirs et lourds pesaient sur les mornes du côté de la ville, et descendaient menaçants vers la baie. Bientôt nous vîmes s'élever à droite de Rio-Janeiro comme une vapeur dorée; un nuage de poussière qui s'épaissit peu à peu se dressa d'abord en colonne, se colora des tons fauves et rougeâtres d'un reflet d'incendie, grandit avec une rapidité effrayante, et envahit 'bientôt la ville, qui disparut complètement dans le tourbillon.

Nos matelots ramaient avec énergie; ils devinaient sans doute que nous n'étions pas menacés d'un orage ordinaire.

Tout à coup un petit sifflement traversa l'espace, la rade frissonna dans toute son étendue comme une onde dans laquelle on plonge un fer rouge, et une violente secousse nous renversa presque dans l'embarcation. Notre tente, mal assujettie par l'une de ses extrémités, venait d'être violemment arrachée à son chandelier de support, e*. fouettait l'air comme une voile en détresse. Si elle eût offert plus de résistance à la brusque arrivée du vent, nous eussions infailliblement chaviré. La même rafale avait empohé à la mer les chapeaux de plusieurs d'entre nous, personne n'y prit garde;

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on serra la tente, nos matelots ramèrent avec fureur^ et notre yoU vola sur les lames comme un oiseau de mer qui cherche nn refuge.

Bientôt la baie fut envabie comme la ville par le tonrbïïlon rougeitre; toutes les terres, tous les navires de la rade et le fort Villegagnon, que nous avions laif^^^ë sur notre droite à une courte distance, disparurent complètement à nos yeux. Une brise carabinée venait de terre bâbord à nous, la mer devint creuse, la bauteut des lames gênait la nage et ralentissait la marche de notre frêle embarcation. Une poussière épaisse nous voilait presque la lueur des éclairs, et nous laissait apercevoir seulement, dans un cercle fort restreint, les lames qui déferlaient, et qui, fouettés par le vent^ nous couvraient d'une ondée bien nourrie.

Une barque de passage venait (nous Tavons su plus tard) de chavirer près du fort Yilicgagnon^; un canot lui portait du secours, et passa à notre poupe, nous jcta^it quelques pa* rôles que nous ne pûmes saisir à travers le fracas du tonneire et les sifflements de la brisé. Uespaceti'était plus qu'un chaos où luttaient les éléments. Enûn la poussière, chassée par le vent, s'éloigna peu à peu, et nous nous trouvâmes presque à toucher la frégate, dont la masse solide nous parut un lieu plus convenable pour suivre sans préoccupations les progrès . de Touragan. La première heure de celui-ci fut affreusement belle, et quoique par le fait nous n'eussions couru aucun danger sérieux, nous fûmes un instant saisis d'un indéfinissable sentiment d'anxiété, auquel se joignait aussi de la curiosité et de l'étonnement. Il nous sembla, pendant cette heure sombre et fulgurante, où l'harmonie de la nature semblait

ik:

M. de La Villegagnon fonda un établissenoent à Rio JanéTro quelques années avant que les Portugais songeassent à en faire la clef de voûte de leur colonie.

bouleyersée^ que nous allions être témoins de l'une de ces catastrophes destinées à faire époque.

Le lendeoiain on s'entretenait beaucotip des dégâts causés par Touragan dans la campagne. Ces phénomènes sont pourtant communs dans le pays^ mais ils ont moins de durée et surtout moins de violence.

Il j a deux théâtres à Rio-Janeiro. Le théâtre de Satirfoao, où Ton chante l'opéra italien^ et celui de San-Francisco, où des troupes françaises et portugaises donnent alternativement des représentations. Ce dernier théâtre, construit dans un quartier sombre, près du palais, n'a rien qui l'indique du dehors. Â rintérieur, la salle, de forme oblongue comme une nef d'église, est à peine décorée de grisailles d'un aspect fort triste. Elle est divisée en deux étages de loges sans compter celles du rez-de-chaussée. Sur la corniche avancée de chaque étage supérieur règne un cordon de bougie dont la lumière, renvoyée par des réflecteurs à feuilles d'étain, éclaire la salle mieux qu'on ne saurait se l'imaginer. Toute la partie du pre» mier rang, dit rang noble, qui fait face à la scène, est occupée par la loge de l'empereur; celle-ci est vaste et d'une décoration simple.

Nous nous y rendîmes un soir que Ton jouait le Tartufe et im vaudeville de Scribe. Des Français, de cette position so- . ciale à laquelle s'accroche obstinément Flnexorable épithète de calicot^ composaient la majorité du parterre. Turbulents comme dans nos théâtres secondahres, ils charmaient leur; ennuis pendant les entr'actes en renouvelant certaines facéties surannées. Aboiements, piaillements, grognements s'élevaient avec un rare talent d'imitation, et se joignaient aux trépignements d'impatience pour composer un charivari entrecoupé de sifflets aigus et énergiques.

Quand parurent Leurs Majestés Impériales, le rideau se leva et le calme se rétablit. Les deux pièces, convenablement in-

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tarprétëea, fareiit écoutées arec attention. L'empereur don Pedro, qui sait parfaitement le français, paraissait prendre un vif Intérêt au spectacle. Pendant les entr'actes l'empereur et sa suite se reliraient dam un salon attenant à la loge. Le vacarme recommençait alors de plus belle. Deux ou trois lOUMtict, comme il ne peut manquer de s'en trouTer dans ces réunions, donnaient l'élan, et la contagion passait avec une npidité électrique dons tons les points du parterre. Nous insistons sur ces particularités afin de montrer que l'éloignement de la patrie, la différence des habitudes et le contact permanent d'étrangers peu enclins aux bruyantes manifestations, sont impuissants à détruire la gùeté expansive de nos compatriotes.

A la sortie du spectacle, nous nous tronvâmes avec plusieurs Brésiliens efTrontément près de la voiture impériale. Don Pedro passa au milieu de nous, sans qu'on prit, au moins ostensiblement, la momdra précaution pour sasAreté.

Quelques jours plus lard, l'arBcbe du théâtre Stm-Ioao annonçait^nma Bolena. L'oeuvre de Donizetti devtUt être chantée par l'élite de la troupe italienne; aussi nous n'eûmes garde de manquer i cette représentation.

Le Ihéitre San-Joao, bAti en 1812, sons le règne de Jean VI, est situé au nord de la place de la Constitution. D ne diUère point à l'extérieur de la forme généralement adoptée pour la pinpart des théAtres de France. Le péristjle en est tout aussi lourd et aussi massif. La salle est vaste, bien distribuée, convenablement éclairée, en6n d'une décoration sage qui ne porte nulle atteinte aux toilettes ni aux physionomies des spectatrices. Trois rangs de loges superposés, sans compter les baignoires, peuvent recevoir un nombreux public. L'absence de galeries laisse toutes les loges en pleine lumiËre, de sorte que le r^ard peut parcourir diverses parties de la salle sans être forcé de pénétrer dans des réduits obscurs. La loge impériale occupe

un imtnense espace au milieu du premier rang; son éclairage particulier et la colonnade légère qui la sépare en deux plans, lui donnent Tapparense d'une petite salle de spectacle construite dans la première.

La famille impériale assistait à la représentation en costume de ville ; derrière elle se tenaient de hauts fonctionnaires en habit de cour, et des officiers généraux en grande tenue. Les loges prises dans leur ensemble resplendissaient de costumes magnifiques. L'on sait assez combien l'édat des lumières est favorable aux teints bistrés; aussi le premier coup d'oeil était-il à l'avantage des Brésiliennes, dont la magnifique chevelure et les sourcils noirs trompaient à première vue le regard inexpérimenté ; mais l'un de nos amis, armé d'une impitoyable lorgnette et d'un esprit d'analyse plus logique que généreux, nous affirma que le prestige de l'ensemble était parfaitement trompeur, et qu'un examen approfondi de la plupart des loges donnait lieu à de tristes déceptions. Il assurait * en outre que les Anglaises avaient les honneurs de la soirée, mais que pas une d'entre eUes ne possédait une chevelure d'une nuance blond cendré plus heureuse, ni un regard plus plein de mansuétude que madame d'Aquila, l'enfant chérie des Brésiliens. ^ *

L'orchestre était bien inférieur, sans doute, à celui de nos premiers théâtres lyriques; pourtant il exécuta d'une façon satisfaisante certaines parties de l'opéra, et l'on put se convaincre qu'il y avait parmi les musiciens quelques artistes de mérite. Nous eussions été heureux de partager l'enthousiasme presque général des Brésiliens pour la troupe italienne; mais, par une inconcevable fatalité, les soirs où nous assistions au spectacle étaient toujours ceux où, suivant les dUettanti, la voix manquait à la prima dona; nous étions du même sentiment, et nous pensons en outre que la faiblesse accidentelle du chant de la prima dona étendait, ces soirs-là encore^ une

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ftmette iaflneiice nir le reste de la troupe. Noos ne dirons rien de la mise en scène; l'accoutrement des Romains de notre Théitre-Français doit nous rendre indulgents pour les panta«^ Ions de nankin des Anglais d^Henri VIII, et à propos de Romains^ nous mentionnerons l'absence desclaqueurs organisés, cette plaie qui a rendu inabordable le parterre de nos théft- Ires.

Vers le commencement de Tannée, les orages sont fréquents à Rio-Janeiro. Us se déclarent ordinairement pendant la nuit; la pluie tombe alors aiee fracas^ roule en torrents dans les rues, descend en cascades du faite des maisons. llal-> heur à l'étranger surpris par un de ces orages à Fheure où toutes les p<Mrtes sont doses, rien ne pourra ]e soustraire à la plus complète immersion. Ce fut précisément ce qui nous arriva un soir en sortant du théAtre de San-Joao; un magnifique orage grondait sur la Tille, le ciel était noir comme de Tébène, et la lueur flamboyante des éclairs venait' nous aveugler et rendre plus impénétrable encore dans leurs intervalles la profonde obscurité de bi nuit. Les citadins comprirent toute l'imminence du péril, et le sauve-qui-peut devint génénU. Lea iéges et autres véhicules qui attendaient près du péi^ist jle la sortie du spectacle, avançaient en désordre, se heurtant dans l'ombre, au milieu d'une cohue effarée qui s'éparpillait dans toutes les directions avec une agilité fiévreuse. Il était trop urgent de penser à notre sûreté personnelle pour que l'idée nous vint d'observer la fugue générale, qui dut offi-ir bien des épisodes pittoresques.

A peine avions-nous fait vingt pas sur la place, que le del ouvrit ses cataractes, et nous obligeai chercher un abri soua la galerie avancée d'une maison voisine. La pluie fouettait le pavé avec un fracas étourdissant auquel se jolgual^it lea ton» lements graves du tonnerre. Puis survint à l'in^fM^oviste une perfide éckdrde. Nous quittâmes alors notre retraite^ et nous

prîmes notre course vers le quai> où nous attendait le canot de la frégate. Les troltoirs n'avaient pas encore été envahis par l'eau. Nous avions franchi leurs intervalles sur les épaules des nègres qui^ échelonnés de distance en distance, font, moyennant une pièce de monnaie, Toflice de ponts ambulants. Mais bientôt de nouvelles gouttes de pluie nous annoncèrent une reprise du cataclysme. En elTet, cent nuages crevèrent à la fois, et quelques minutes suffirent pour rendre les rues de véritables canaux navigables. L'eau déborda non-seulement les trottoirs, mais encore s'éleva presque jusqu'à l'entrée des maisons, où il ne fallait pas songer à chercher un refuge à cette heure indue. D'ailleurs nos vêtements étaient si complètement traversés, que, ni la douche tiède que le ciel nous versait sur la tète, ni le torrent qui roulait comme un flot d'encre et nous montait aux jambes, ne pouvaient ajouter à notre déconfiture : aussi jugeâmes-nous inutile de nous confier aux bras sordides des porteurs noirs, et nous avançâmes résolument dans lame, embourbés jusqu*aux genoux et trébuchant à chaque pas aux inégalités du terrain; spectacle fort divertissant d'ailleurs pour les nègres qui manilestaient leur joie par d'interminables éclats de rire. La pluie cessa juste au moment où nous arrivions à bord, ruissdants conuue si nous avions fait le trajet à la nage.

Pour en finir avec les monuments publics, il nous reste à dire quelques mots des divers établissements scientifiques et littéraires de la capitale du Brésil. Rio possède trois bibliothèques, un muséum d'histoire naturelle, une académie des beaux-arts. La bibliothèque des Bénédictins est riche de ma- . nuscrits anciens et d'œuvres théologiques; celle de i'emper reur se distingue par ses éditions modernes; la bibliothèque nationale est à coup sûr l'un des premiers dépôts de livres du nouveau monde. Elle est située dans l'ancien hôpital des Carmélites, et communique avec le palais de l'empereur.

Lonqa'à la fin de 1806, le prince rëgent^ depuis Jean YI, passa au Brésil, il y apporta la belle bibliothèque du palais d'Âjuda, rassemblée à grands frais par les rois de Portugal. Vers I8IO9 elle deTint à Rio bibliothèque publique, et s'aug- ' menta après la proclamation de Tindépendance de celle que Tinfant avait également fait venir d'Europe. Malheureusement, à la même époque, une collection de huit mille tolumes reprit la route de Lisbonne. La bibliothèque du comte de La Barca, contenant onze mille imprimés appelés les onze mille Vierges, et celle de Bonifacio de Andrada, formée en partie d'éditions rares et de livres allemands sui^ l'histoire naturelle, vinrent plus tard combler ce vide; en sorte que la bibliothèque de Rio compte aujourd'hui environ soixantedouze mille volumes.

Le Muséum, ne possédât-il que la collection bien classée des richesses omithologiques et minéralogiques da Brésil, mériterait déjà la visite des étrangers. Pourtant le musée n'est pas seulement dans l'édifice qui porte ce nom; il est partout à Rio : on le rencontre à chaque pas dans les rues Directa et d'Outidor. Les ateliers des fleuristes exposent sous des châssis vitrés de magnifiques réunions d'oiseaux. Chez les brocanteurs de collections, le cadre où fourmille un hideux assemblage d'insectes fait pendant à celui où des papillons, disposés avec art et symétrie, concourent à former des Ggures aussi richement diaprées que l'arc-en-ciel. Puis ce sont des curiosités étrangères au Brésil, achetées ou échangées à bord des navires qui arrivent des pays lointains. Les peintures délicates et les conceptions monstrueuses des Chinois, les armes extravagantes et les fétiches grotesques de l'Océanie, se heurtent pêle-mêle sous un plafond où rampent et se vautrent des reptiles, des amphibies et des animaux aussi étranges que ceux qui grouillent dans l'orbe lumineux du microscope solaire.

Le nom pompeux d'Académie des beaux-arts écrase jusqu'à ce jour le monument destiné à recevoir les œuvres des peiii» très et des statuaires; mais l'on doit tout attendre de l'habile direction de M. F. Taunay^ notre compatriote^ membre d'une famiUe où les qualités aimables et le talent sont appréciés chaque jour par les étrangersr qui visitent la capitale du Brésil.

Les grands pouvoirs de l*empire, sont le sénat, la chambre des députés et le conseil d'État. — Les provinces sont gouvernées par des présidents assistés 4e chambres provinciales. ^ La magistrature se subdivise en une cour suprême de justice, et en quatre cours d'appel ou de relâcôei, qui siègent à Rio- Janeiro, à Bahia, à Femambouc et à Maranhan; Chacune d'elles étend sa juridiction sur les provinces environnantes. A l'exception des juges de paix et des juges municipaux qui peuvent êtres révoqués, les juges et conseillers dés tribunaux et cours au Brésil sont inamovibles, mais peuvent être néanmoins transférés d'un siège à un autre.

L'état militaire se compose d'une armée de vingt-trois mille hommes; d'ime flotte de cent neuf bâtiments, montée par trois mille sept cents hommes environ, et armée de trois cent quatre-vingt-deux bouches à feu.

Lès produits d'exportation du sol brésilien sont le café, le sucre, le tabac, le thé, qui réussit parfaitement dans la province de Saint-Paul, les bois précieux, les cotons, la vanille, le cacao, le maïs, le quinquhia, le mambc. Les mines d'or et de diamants les mieux exploitées sont celles de Gongo-Socco et de Kata-Branca; celle de Sincara a produit en peu d'années la valeur considérable de quatre à cinq mille karats. Quanta l'industrie brésilienne, elle ne sufût guère encore qu'à la fabrication d'objets de première nécessité. Le Brésil compte pourtant des fonderies de cuivre, de fer, des verreries, des tanneries, etc. L'emploi de la vapeur nécessaire à de tels établissements a surtout été appliqué à la fabrication du sucre.

tit 80UVENIBS

GooMie on fe toA, les sources dé la riehefM intéitaure de ee pays sont immenses; inais un puissant obstade à ce qu^H en soit tiré partie c'est l'étendue de son territoire. Aussi^ bien diiférent des États néo-espagnob dont nous nous sommes occupé, le gouTcrnement brésilien favorise l'immig^^on au^ tant qu'il est en son pouvoir; U a déjà fondé et soutenu les diverses colonies de Pétropolis, nouvelle Fribourg, à quelques lieues de Rio, San-Leopoldo, et enfin de Sainte-Catherine^ dans la pcovinoe éa oe nom qui iq^partient au j^œ de Joi»ville.

L'empereur actuel, oemme son prédécesseur, met toi»iet soins à soutenir les iaslîttttions qui peuvent répandre dans le pays le goik des sciences, de» lettres et des arts. La province de Bahia possède une école de médecine, celle de Saint*>Paul une école de droit, celle des Mines un séminaire. Une école polythecnique et une école de marine foumissent en outre quelques sujets distingués; enfin, Finstruction primaire, favorisée, pénètre de jour en jour au sein des masses. Le mouvement intellectuel accomplit donc, oomme on le voity au Brésil^ un mouvement d'ascension fort marqué. Bans les hautes classes de la société, on compte des hommes qui ont une véritable inteUigeiice des détails politiques et adoûnistratifs, et plusieurs membres du parlement se distinguent jourudlement par leur éloquence.

Les études littéraires ont aussi au Brésil des adeptes d*au*> tant plus fervents qu'ils sont complètement désintéressés^ au moina au point de départ.

La littérature brésilienne dérive natureUeraent de la Utté^ rature portugaise, mais il semble étrange que la magnifique nature des régions transatlamtiques ait exercé sur elle aus^ peu d'influence. Les auteurs hrésiliens rechendient l'origma^ Utéy et rencontrent iiivariablemeht, êoinDme ceux des États néo-espagnols, la manière des auteurs de Finance et d'Angle-

DE L'AUBRIQUE ESPAGNOIA m

ten». M. M«galhaeiis a fait paraître un recueil lyrique qui seoibledétacbë de notre littérature contemporaine. M. Texeîra de Souza s*est inspiré de Lamartine; Gonsalvee Dias et Silveira Souia se «ont moins écartés du caractère brésilien; 11. Norberto a décrit^ sous, Corme de ballades, les sites et les mœurs de son pays; mais le plus remarquable et le plus i^iépendant de ces poêles ert peut-être U> Araujo Porto Alegre. — Bien que la littérature dramatique ait eu au Brésil fort peu d'adeptes, on peut citer pourtant de M. Magaihaens : 1$ Poëie U FJnquiHtion: OlgUtto, etSocraU, dont la forme n'est pas sans rai4^ ^vec celle de Casimir Delaylgne. Dans use tragédie de M. Souza Sil?a : Sjumio et JuliUte, on tnouye une vire intelligence du drame de Shakespeare. Les descendants de Gamoêns préfèrent de beaucoup Tépopée au drame. M. Gonzalès Texeira, auteur d\tp poème brillant sus J'inddpendance du Brésil et sur les Indiens, rappelle par les élégances de son rbythme le poète portugais Bpcage; par la splendeur de ses images, CMteaubriand; souvent aussi par ses digressions inattendues» cette fantaisie qui surtout oaraotérise le don Juan de lord Byron.

Le défaut général des compositions littéraires au Brésil est de procéder à l'excès d'une école élégiaque phthisique, faible, monotone, et qui donne une singulière idée de la force d'imagination qu'on serait peut-être disposé à attendre d'un peuple nouveau.

La presse politique jouit dans l'État d'une liberté illimitée; à côté des journaux monarchiques, il se produit des journaux républicains qui arborent en tête de page, comme une eod^de, le nom de leur parti; mais l'opinion générale du pays est essentiellement conservatrice. Onpublie à Rio dnq journaux principaux qui s'occupent infiniment plus d'affaires commerciales et d'annonces que de sujets politiques, fin g6* a^m, eea bnilles se bomeat à BeprodUiire les articles des

joumui d^mpe, et leon fmiUetoni wnt, comme dans l'Amëriqœ e^gnole, des triducUons plus ou moins bonnes de DOS romans fruiçais en vogne. — Le gouTernement n'a pas d'organe odlciel; les actes émanant du cabinet ou du parlement sont publia par le jounul do Cotnercio,qui, àcet effet, rtçait diverses aUocatians, savoir: cinquante mille Trancs pour reproduire les séances du sénat, quarante mille pour celles de la chambra des députés, dix mille pour la poblicatiOB des actes officiels.

Telle est sommairement la situation du Brésil. Le gonrernemœt. Je 1'^ déj\ dgnalé, a compris de quelle importance Il est poor loi de faToriser les émigrants d'Europe, non-seulement k casse delà nste élendoe de l'empire, mais pour ai^ river i contrebtiaiKer, autant que possible, la supériorilé numérique de la race noire. L'étude des moieos de viabilité est aussi f objet de préoccupations sérieuses. L'action gouvet^ nementale, pour tire eOkace, doit surtout être rapide; et cette vérité ne saurait être nulle part plus méditée qu'aa Brésil, où certaines provinces, comme celles du Nord, aqnrent k se rendre indépendantes.

Noos noQs trouvions k Rio-bnein le jour anobersaire de k naissance de S. A. R. madame la [wincese de Joinville, alors en France (1644}. A cette occasion, nous fûmes invités Qos rendra au cbiteau de Saint-Christoptie, maison de plaiee de l'empereur doo Pedro. Les canots de la (régate nous larquèrent à BotaTogo, où M. le comte Ney avait eu la grause attention de faire préparer des voitures qui nous con- Isireot assea rapidement k la résidence impériale. 'jt cbttean ne montre point ses riimifMMiit réeDes du cM

DE L'ABlâRlQUE ESPAGNOLE S8i

de rarrivée, il est nécessaire d'en faire le tour pour les connaître. En avant de l'esplan^e s'élève un portique dont la haute arcade est surmc^ntée d'un écusson armorié. A droite et à gauche du ik)rtique des piliers soutiennent dés traverses latérales qui aboutissent à deux larges guérites habitées par des gens de service. Les piliers élevés de l'entrée principale, et ceux qui soutiennent les traverses, sont surmontés de vases antiques. Une galerie percée de larges fenêtres dessinées en 'trèfle à leur partie supérieure, fait conununiquer deux pavillons carrés d'assez élégante architecture ; ils sont couronnés d'un balcon en pierre aux angles duquel on a placé des statues; des balcons semblables régnent aussi autour de leur premier étage. A Fépoque de notre visite, un échafaudage encombrait le pavillon de gauche qui, n'étant point encore terminé, jurait, par la couleur noire de son mortier, avec la blancheur du reste de l'édifice. Sur la droite du château on aperçoit les grands arbres du jardin, et derrière eux, des montagnes souvent embrumées bornent la vue à l'horizon.

Pour satisfaire à une étiquette que le soleil nous fit paraître exagérée, nous nous découvrîmes en arrivant sur l'iesplanade. Un officier nous conduisit dans un salon d'attente, où nous fûmes reçus par un* chambellan, qui à son tour nous fit passer di|ns une galerie ornée de quelques bons tableaux, de plusieurs copies sans grande valeur artistique, enfin des gravures et des lithographies modernes les plus estimées. A peine avions-nous eu le temps de donner un coup d'œil aux pein* tures qu'on annonça l'empereur.

Don Pedro n, alors âgé de vingt ans, semblait fatigué par une croissance rapide. Son visage pâle est plein de caractère. Ses cheveux sont blonds; ses yeux daii^s, un peu enfoncés sous l'arcade du sourcil, ajoutent une certaine expression méditative à sa physionomie ordinairement sérieuse; l'intelligence de ce prince est, dit-on, très-cultivée; il parle à peu

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près toutes les langues de rErnûpe^ et les sdenoes piin c i pries lui sont Dunilltoes. Don Pedro portait un uniforme d'officier gënëralj chargé d*une paire d'épaulettes massÎTes à torsadât longues et flottantes. Parmi les ordres qui lui couvraient la poitrine, on remarquait le grand cordon de la L^flon d'honneur.

La présentation de Tamurd français et de son état-najer général n*oiIjrit aucune particularité intéressante. L'en^MMUr aurait déjà tu Tamiral DapetH-Thouars peu d'années auparavant; il le questionna à ^Ûferses reprises sur son s^ur daaa les Ues Marquises, et sur les éyénements récents de Taîti, auxquels il paraissait surtout prendre un vif intérêt Cet entratien terminé, l'empereur quitta la galerie, et bientôt après l'on ouvrit les porta d'uii$ salle où resj^dissait un eott^veft nagniOque. D'énormes bouquets de fSeurs éclatantes ranplissaient des vases et des corbeilles, autour desquels étineelait en bel ordre un grand luxe de cristaux et d'orfèvrerie, flnoue semble «voir reconnu dans la porcelaine les merveilles de la mannihcture de Sèvres. L'empereur prit {dace, ayant à ses côtés l'impératrice, la princesse Januaria, sa sœur, et le comte d'Aquila, son beau-frère. Le repas lût servi à la française, et pendant toute sa durée une excellente musique se fit entendre sous les fenêtres du château. Au dessert» l'empereur se leva, mouvement qai fut imité par tous les assistants; il porta un toast au roi Louis-Philippe, et immédiatenient après 1^ quitta Ut table.

L'étiquette ne permettant pas de s'asseoir en j^^^ésenee du souverain, une partie des convives vint se reposer dans une salle voisine de celle où l'empereur et sa famille conversèrent une heure environ avec les officiers généraux et les premiers fonctionnaires de l'État. Quand la fiumfie Impériale rentra dans ses appartements, les conviés étrangers leflaontèrent en voiture et refirent le chemin de la ville.

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ffiùOB avons été admis depuis à visiter le ehâteau de Saint- Gliristophe. Sa façade du c^yté de Tarrivée ne peut guère faire soupçonner sa grandeur véritable^ augmentée encore par plusieurs dépendances affectées' à un nombreux personnel. Les appartements sont décorés avec une grande simplicité, à Texception pourtant d'une galerie qui sert ordinairement de salle de bal. Le jardin est planté d'arbres magnifiques qui jettent sur les allées un ombrage noir; des canaux et 'des bassins contribuent à 7 entretenir une délicieuse fraîcheur.

Cette visite à Saint>431aéstoplie nous rem^ en mémoire Tanecdete suivante : *

Vn volontaire da la Hsarine française 6*ét$jBt un jour introduit dans foDclos du palais, eonsidérail à Textérieur la résidence impériale, dont on venait de lui vefiaser Ventrée. Après une contemplation qui satisfit médiocremei^ sa curiosité, notre compatriote allait reprendve le chemin de la ville, quand un cavalier brésiliea arriva sur l'esplanade. Haute taâle, ùèx% mine, tournure martiale, tout semblait indiquer que, chez le nouveau venu, le pacifique habit bourgeois avait momentanément usurpé la place de runiforme.

Cest sans doute un officier, pensa le Français, qui s'approcha, salua poliment, et hasarda quelques questiops auxquelles l'étranger satisfit avec une grâce parfaite. Le volontaire devint alors communioatif, et raconta son infractueuse tentative pour pénétrer dans le palais, non sans laisser percer un léger dépit d'avoir inutilement accompli sous le grand soleil une promenade qui tenait beaucoup du voyage. Le Brésilien Fécoutait en souriant, n attribua la sévérité des consignes aux fréquentes apparitions que l'empereur improvisait à sa maison de campagne; néanmoins il offrit à son interlocuteur d'essayer de son influence auprès de l'officier de service, et il se dirigea vers rentrée principale, d'où, après avoir échangé quelques mots avec un garde, H fit signe au Français de le

rejoindre. Tous deux entrèrent au palais sans difficulté. On parcourut les salles, les galeries, les jardins, le Brésilien remplissant à merveille l'office de cicérone; questionné souvent, il questionnait plus souvent encore , et paraissait trouver du charme aux réponses que lui faisait le volontaire avec une franchise précieuse et un abandon auquel la confraternité de profession pouvait servir d'excuse. La promenade terminée^ le Français remercia cordialement l'inconnu, et lui exprima combien il désirait pouvoir reconnaître sa gracieuse obligeance, en lui faisant à son tour les honneurs de la frégate française. Peu de jours après, le niême volontaire flânaU dans la rue d'Ouvidor en compagnie d'un élève de première classe^, quand un tilbury mené grand train déboucha d'une rue adjacente. Le volontaire fit un brusque mouvement de retraite; mais il trébucha sur une pierre roulante, et tomba presque sous les pieds du cheval. Par un mouvement aussi rapide que la pensée, l'élève de marine se précipita et saisit d'un poignet inexorable le mors de l'animal, en proférant un juron des plus énergiques. Cet effort , combiné avec celui du maître de la voiture, qui roidissait les rênes de toutes ses forces, fit cabrer et reculer le chevaL Le volontaire se releva prestement; mais à peine son regard se fut-il arrêté sur l'étranger, qu'il fit une exclamation de surprise; celui-ci, dont le visage avait tour à tour reflété des sentiments d'inquiétude et de colère, fouetta vigoureusement le cheval, qui bondit et reprit son rapide galop. Quelques passants effarés entourèrent les Français, et l'un d'eux s'adressant à l'élève :

— llalheureuxl savez-vous ce que vous venez .de faire?

— Oui, j'ai empêché qu'on ne nous brisât quelque chose.

— Mais l'illustre seigneur que vous avez iosolemment arrêté dans sa course?

M. F. de L., actuellement officfer supérieur de la marine royale.

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*- Eh bien !

— Eh bien! c'est rempereur du BrésiL

— Diable ! dit le volontaire^ mon dcerone du palais Saint- Christophe! et nioi qui l'invitais en camarade à venir dîner à bord.

S. M. L don Pedro !•', père de l'empereur régnant^ visita en effet la frégate française^ où il reçut un accueil splendide; lien sur sa physionomie ne trahit qu'il reconnût le volontaire de Saint-Christophe ni l'élève de la rue d'Ouvidor; et ceux-ci^ h tort ou à raison, se gardèrent bien de réveiller ses souvenirs.

Nous pensons que cette anecdote peut dignement prendre place parmi les mille anecdotes qui conservent à don Pedro I*' une immense popularité au BrésiL Ajoutons que ce souverain^ aventureux^ impétueux et galant comme un Français du bon temps 9 manifesta en diverses circonstances ses sympathies personnelles pour nos officiers, dont le caractère présentait souvent avec le sien de frappantes similitudes.

Parmi les spectacles inventés par le cérémonial, Tun des plus briUants, à Rio-Janëiro, est sans contredit celui du baisemain. Il y en eut un le 15 octobre, jour de la fête de Fimpératrice.

Le corps diplomatique et les officiers étrangers assistent d'ordinaire à cette cérémonie. Nous accompagnantes donc notre amiral au palais.de l'empereur. Les galeries et les salles regorgeaient déjà d'une foule considérable d'officiers et de fonctionnaires publics en grande tenue. Jamais nous n'avons vu de réunion plus splendidement chamarrée, brodée et galonnée, plus rutilante de décorations, enfin plus nuancée de couleurs étourdissantes : c'était un véritable fouillis d'or et d'argent où l'homme était en quelque sorte perdu comme le poisson dans sa riche coquille.

Quand l'heure du baise-main fut venue, on ouvrit les por-

tes de la salle du Mne. Cette salle est étroite comparatiTement à sa longueur. A l'one de ses extrémitéSy le trône s'ële- ^t sur une estrade abritée qv mi dais armorié et drapé a^ec les couleurs brésiliennes, qui semblent dire les richesses végétales et minérales du sol. Debout sous le dais se tenait fenipereor, en grande tenue militaire; il avait à sa gauche l'impératrice, la comtesse et le comte d'Aquila. Les dames d'honneur de l'impératrice étaient aussi rangées à gauche au pied de l'estrade.

Deux portes latérales s'ouvraient au kaa de la salle, et servaient, afin d'éviter toute confusion, l'une aux entrées^ l'autre aux sorties. Le déQlé commença par le corps diplomatique et par les <^ciers étrangers; puis vinrent les fonctionnaires et les officiers brésiliens. Les nationaux seulement baisent ]a main de l'empereur et celle des princes ; les étrangers saluent respectueusement chacun des membres de la famille impériale. Les entrants marchaient à la suite les uns des autres sur une seule file, s'inclinaient devant le trône, et se retiraient en prenant l'autre oMé de la salle.

L'étiquette exige que l'on sorte à reculons afin de ne pas tourner le dos à l'emperpur. Ce mouvement rétrograde, opéré en même temps par un grand nombre d'individus dans un egMce étroit et long, donne quelquefois lieu à des épisodes assez divertissants. D*abord on voit presque tous les personnages retourner la tète à diverses reprises et avec inquiétude pour s'assurer s'ils sont encore loin de la soriiede cette interminable salle. Les plus maladroits marchent sur les pieds de ceux qui reculent inunédiatement derrière eux; d'autres contiennent l'élan de ceux qui les précèdent ; qudques-uos enfin trouvent le moyen de fiedre trébucher leurs voisins en laissant traîner leur 9éïae, accidents qui naissent conune toujeors du désir exagéré de ne pas paraître gauche dans «ne aoeiét^ nombreuse.

La fôte dé rhupéndrice n'offrit point d'autre Intérêt. Gomme en France^ dans les fêtes royales^ les navires de la rade pa- Ydisèrent et ârent^ conjointement avec les forts^ trois saints de vingt et un coups de canon à dilTérentes heures du jour. Le soir on illumina les monuments publics et l'on brûla des fusées sur les placés. L'usage de brûler des fusées et de tirer des pëtafrds est généralement adopté pour toute espèce de fêtes dans leâ villes espagnoles de FAmérique du Sud. Pendant les so« lennités religieuses surtout on birûle une énorme quantité d'artifices devant les églises.

Peu de jours après cette fête^ la rade se contrit encore de bruit et de fumée. Une chaloupe richement peinte^ et dont tout l'arrière était caché par un dais à rideaux surmonté du pavillon brésilien^ venait d'apparaître^ et se dirigeait ven la frégate la Reme-BUmehe, A peine fut-elle signalée à bord des navires de guerre^ qu'un nuage de fumée, avant-coureur d'un premier coup de canon^ pointa à leurs flancs. Les pavois prierait aussitôt leur essor à travers le gréement, et se déroulèrent le long des drisséfs comme des papillons aux ailes éclatantes. Bientôt les salves d'artillerie se confondirent^ bondissant d'é* cho en édiô, et quand lé vent eut chassé à l'horizon l'épaistie fumée occasionnée par cette canonnade^ Ton put voir et entendre les équij^agesy qui, rangés sur les vergues, lançaient dans Fespacë les trois cris réglementaires de vite lercil

La chaloupe^ dont l'apparition avait mis en émoi la marine mflitaire, venait d'accoster la frégate; elle portait la fitmiUe impériale et les principaux ministres; dans ses eaux nageaietti deux embarcations aiTectées à la suite de l'empereur.

Don Pedro accomplissait plutôt ce jour-là un devoir de frère qu'une visite de souverain. Il venait conduire à bord de la Reine-Blanefie k princesse lanuaria, sa sceur ainée, qui accompagnait en Europe le comte d'Aquila, son mari. Peu de mois auparavant^ madame la princesse de Joinville avait quitté

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le Brésil sur la BeUe-Poule. Ainsi, dans moins d'une année» l'empereur devait voir s'éloigner» sous la sauvegarde des cou* leurs françaises» les deux compagnes de son enfance» les deux seuls cœurs peut-être qui n'avaient pas été fermés par la froide étiquette à ses confidences et à ses épanchements.

L'impératrice avait aussi sa part de tristesse; elle se séparait de son frère» le comte d'Aquila» dont la présence avait jusque-là tempéré cette vague et douloureuse émotion qui envahit l'àme au souvenir de la famille et de la patrie lointaine.

On comprendra facilement la contrainte que les augustes visiteurs durent imposer à leurs affections pendant un séjour de plusieurs heures à bord de la frégate. L'empereur voulut la parcourir dans toutes ses parties. 11 fit donc une scrupuleuse promenade» et parut examiner avec intérêt les diverses améliorations qu'on apporte chaque jour dans le matériel et dans l'emménagement de nos navires de guerre; il revint ensuite sur le pont» où il manifesta à plusieurs reprises la satisfaction que lui firent éprouver les exercices et les manœuvres de l'équipage*

Les honneurs qui avaient précédé l'arrivée de la chaloupe impériale suivirent son départ. Nous croyons inutile de consigner ici le chapitre de l'ordonnance qui les détermine invariablement pour tous les souverains. Quand la chaloupe impériale toucha le quai» les salves d'artillerie cessèrent» et l'on vit successivement descendre les pavois à bord de tous les navires. Bientôt la rade reprit sa physionomie accoutumée; seulement» la frégate la Jtêine-Blanche comptait» de plus^ deux passagers dont nous devions apprécier bientôt l'aimable naturel et les sérieuses qualités.

Le surlendemain» au point du jour» le commandement : « Chacun à son poste pour l'appareillage» » nous fit bondir le 4:œur; nous allions revoif la patrie après plusieurs années

d'absence; aussi Téquipage Tira-t-il au cabestan avec une ardeur fiévreuse^ pour mettre à poste Tancre qui ne devait plus toucher que la terre de France; en même temps, la frégate ouvrit ses ailes pour ne les refermer que dans un port français.

Nous saluâmes une dernière fois cette baie magnifique, ces terres radieiises que coloraient de feux tendres les premières lueurs de Taube naissante; bientôt nous eûmes franchi Iqs passes, et, bercée par la longue houle de TOcéan, la Beinô' Blancfie reprit sa route sous le regard de Dieu.

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