ET LA SOCIÉTÉ CHILIENNE
Si Ton n^a pas connu les fatigues, les ennuis de la traversée du cap Hom, il faut renoncer à comprendre le charme mystérieux qui s'attache, pour le voyageur impatient et attristé, à ce doux nom deValparaiso, sans cesse répété comme une consolation, conune un espoir, à travers les périlleux hasards d'une navigation contrariée par les vents. Que de fois, battus par une mer furibonde, nous mesurâmes tristement suria carte marine l'espace qui nous séparait du port! Que de semaines froides et tourmentées nous passâmes dans cette pénible attente! Toujours d'étourdissants roulis, tou^ jours un ciel morne où des nuages gris fuyaient comme un troupeau elTaré sous le fouet du vent. Enfin le changement de latitude vint apporter quelque soulagement à cette souf-
t SOUVENIBS
firance quotidienne. La mer cessa de battre en brèche les flancs dn navire^ les jours redeyinrent tièdes et limpides, les nuits reprirent leur parure d'étoiles. Un soir, dans les profondeurs de rborizon, nous TÎmes apparaître la silhouette incertaine d'une côte; bientôt un phare montra dans la brume sa lueur sanglante, et, quand Tint le jour, une Tîgie signala Valparaiso sous un rayon de soleiL
n faut le dire, nous éprouvâmes ici Tune de ces déceptions qui ne font guère défaut durant un long Toyage. Dans notre mémoire, plus fidèle aux prospérités qu'aux tristesses, les parages maudits du cap Hom tenaient peu de place; en re- Tanche, notre pensée s'était reportée Ycrs le Brésil^ et, sous l'impression de ces édatants souTenirs, nous nous mîmes à demander compte à Valparaiso {Folle Paraiso ') du fallacieux prestige de son nom. Nous n'examinerons pas si les premiers navigateurs, après avoir édiappé aux périls des océans, surent mieux que nous iqppréder ce point abrupt de la côte d'Amérique, ou s'ils voulurent attacher à cette terre un témoignage impérissable des vertus hospitalières en honneur chez les Indiens ; nous ne nous arrêterons pas davantage à Topinion, sans doute erronée, qui, s'appuyant sur une similitude de oonsonnances, fait dériver Valparaiso de ealde pq^raiso (vain paradis) : il lant mieux esquisser fidèlement le tableau que nous avions sous Jes yeux, afin de mettre sur leurs gardes les voyageurs qui, comme nous, ne soupçonneraient pas jusqu'où peut aller, dans.certains noms, l'ironie de l'antiphrase.
Quand nous fûmes à l'entrée de la^baie deminrirculaire de Valparaiso, notre regard interrogea la côte^ puis les hauteurs, cherchant avec avidité i^ne v^étation absente. — Au sud^ desiiadaisessortaient perpendiculairement de la mer; à Test.
iValléedaPandU.
bE L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE 8
trne chaîne de collines pelées s'éloignait graduellement du ^yageen inclinant vers le nord-ouest sa croupe onduleuse et monotone ; plus loin^ dans la même direction^ derrière un ampliithéâtre de montagnes, la Cordillère des Andes dressait vers le ciel un entassement de pics neigeux. Des cactus, des arbrisseaux épineux, grêles, disgraciés, qui semblaient crot« tre à regret, moucbetaient de leur vert sombre les hauteurs voisines, et ajoutaient encore à Taspect désolé du paysage. Sur le rivage s'étendait la ville toute couverte de poussière ; rime de ses extrémités escaladait trois collines ou cerroi, l'autre se développait à l'aise dans la plaine. JJne rue étranglée serpentait à la base de la montagne, établissant, comme une artère, la circulation entre la ville haute et la ville basse. Enfin, parmi toute sorte de constructions, dont les teintes grises et rouges se confondaient avec celles du sol, deux monuments neufs étalaient des murs d'une blancheur iounaculée; le soleil faisait étinceler sur le premier une croix, -c'était réglise; un caducée surmontait le second, c'était la douane* Un canot se rendait à terre; nous nous y précipitâmes avec cette impatience fiévreuse à laquelle on est toujours en proie après une longue navigation. Nous passâmes au milieu d'une foule de navires marchands qui, venus là de tous les point» du monde, chacun paré de se? couleurs nationales, croisaient en un réseau inextricable Isvtrs mâts, leurs vergues et leurs chevelures de cordages, et nous débarquâmes sur un môle de bois, construit en forme de flèche pour mieux résistera la houle que le vent du nord pousse au rivage. La place de la douane, ouverte du^té de la mer, présente cette activité, cette agitation bruyante qui dénote d'importantes et nombreuses transactions conunerciales : ce ne sont que piles de ballots sanglés et plombés, futailles de toute forme et de toute grandeur, vastes caisses étrangement peintes et semées de caractères baroques, œuvre laborieuse d'un pinceau chinois.
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Les travailleurs, semblables à des fourmis^ circulent à travers ce^ marcbandises qui s'amoncellent^ puis s'éparpillent 8ur des charrettes tirées à bras^ sur des civières, et vont se perdre dans les profondeurs de l'entrepôt.
A peine débarqué, on peut déjà se faire une idée des costumes' du peuple au Chili. Les hommes portent le poncho national; c'est une pièce d'étoffe de laine caftrée, au centre de laquelle on pratique une ouverture assez large pour laisser passer la tête. Ce vêtement, qui se met comme une dalmatiqu^ est rayé de couleurs éclatantes, ou seulement orné d'une guirlande de fleurs disposée en bordure. Un chapeau de paille, dont le fond se termine en pain de sucre et dont les bords offrent peu de saillie, un grossier pantalon de toile^ complètent cet accoutrement. Le costume des femipes, à défaut d'une coupe originale, se distingue par les plus téméraires oppositions de couleurs. Un châle de laine écarlaie, bleu de ciel ou rose tendre, surmonte d'ordinaire un jupon d'indienne rayée ou fleurie ; nous disons surmonte, parce que le châle se porte d'une façon toute particulière : on le drape avec grâce autour du buste en rejetant par-dessus l'épaule ses longues pointes, qui pendent sur le dos et ne descendent pas jusqu'au jupon. La ChUena sort toujours en cheveux; une raie blanche comme l'ivoire sépare en deux parties sa magnifique chevelure noire, dont elle laisse flotter les tresses démesurées.
Il suffît souvent d'une promenade à travers une vill^ pour connaître le caractère et les mœurs des habitants. Avant de suivre le Chileno dans Tintimité de sa vie domestique, commençons donc par l'observer hors de chez lui et comme au passage, en parcourant les rues de Valparaiso. La ville, nous l'avons dit, se divise en deux parties distinctes. Celle qui borde la rade de commerce et s'élève en amphithéâtre sur trois cerros s'appelle el Puerto; l'autre partie, ou l'extrémité occi-
deniale de laviQe^ couvre une plaine que Ton nomme l'Ai" mènerai (lieu des amandiers). La hauteur inégale des trois eerros du Puerto les a fait baptiser de noms anglais, qui signifient hune de misaine, grand'hune et hune d'artimon. Les étrangers ne les connaissent guère que sous cette désignation hérétique, et ignorent pour la plupart leurs véritables noms chrétiens de San-Francisco, San-Augyjstin et «SonjinUmio.
Cest au Puerto que la ville se montre sous un de ses plus étranges et de ses plus sinistres aspects. Entre les trois cerroz s'étendent des ravins nommés quebradas. Rien n'est plus misérable que les habitations entassées dans ces quebradas, rides profondes de la montagne^ où fermentent toutes sortes de débris impurs. Les maisons, basses et hideuses, collées par un côté au sol, soutenues par l'autre sur des pieux disposés en béquilles, grimpent désordonnées, sans souci du voisinage. Id une porte s'ouvre sur un toit; une chemmée vomit des torrents de fumée noire dans une fenêtre ouverte; là, des cordes tendues supportent des haillons, d'affreuses guenilles; enfin des sentiers tortueux, rompus et seulement indiqués par l'usage, quelques planches étroites et vacillantes, conduisent à certains bouges où les chauves-souris et les laxzaroni de Valparaiso peuvent seuls pénétrer la nuit. Cette partie de la ville est pourtant Veldorado des matelots étrangers. Il y a peu d'années encore, l'orgie débraillée y hurlait sans crainte, car la police montrait à l'endroit des qu^bradas une extrême circonspection; plus d'un cadavre retrouvé nu fond des ravins lui avait appris ce qu'il en coûtait de vouloir soumettre ces quartiers maudits à l'action de la force publique. Quant aux matelots, ce qui les entraîne vers les qu£brada8, est-il besoin de le dire? Partout où il existe une ouverture, porte ou fenêtre, on peut apercevoir, assise sur le seuil de l'une, accroupie sur la devanture de l'autre, quelque nifia au visage
frais et souriant^ dont la noire cheveli^re^ ornée de fleurs, desœnd en flots abondants sur une épaule d'un galbe parfait^ puis au second plan, dans Tombre^ une vieille femme ou plutôt une sorcière^ au teint hâve^ au profil grimaçant^ mâchant sans relâche quelque bout de cigare éteint. Une œillade de la jeune fllle^ un salut de la vieille^ accompagnés de cette formule hospitalière : la, casa à la disposidon de usttd, attirent le matelot dans un antre plus dangereux que celui des sirènes; leis rôles d'équipages constatent ce fait en ajoutant aux noms des victimes pour tout commentaire ces quelques mots : Déserté à Falparaiso,
Parmi les cerros qui s'élèvent dans le Puerto, deux méritent surtout de nous arrêter. Tous deux sont couverts de fleurs et d'habitations silencieuses. Une société à part vit sur le premier, qu'on nomme el Cerro jalegre;\e second, nécropole de Valparaiso, s'appelle le Panthéon. A peine a-t-on fait dix pas sur le Cerro alegre^ qu'on reconnaît aux maisons coquettement peintes, aux parterres embaumés, aux sentiers bordés de verdure, cet amour de Tordre et du confortable qui distingue partout les enfants d'Albion. Ici des habitations asses basses pour braver les coups de vent, assez solides pour résister aux tremblements de terre, recèlent un certain nombre de familles qui ont en quelque sorte transporté la patrie sur le sol de l'Amérique, Ces familles trouvent en elles-mêmes assez de ressources pour former des réunions où les étrangers sont rarement admis. Les joies et les fêtes de Valparaiso retentissent à peine jusqu'au sein dé cette paisible colonie ; des intérêts commerciaux nombreux et puissants la rattachent seuls à la ville qui bruit au pied de sa montagne.
Le Panthéon de Valparaiso n'est pomt, comme on pourrait le croire, un lieu de sépulture exclusivement réservé aux citoyens illustres : c'est tout simplement un cimetière où la vtHe dépose ses morts les plus vulgaires, en faisant payer pour les
UQ8 un certain droit d'inhumation^ en jetant les autres dans des fosses communes^ près delà place réservée aux protestants. La porte principale du Panthéon est surmontée d'une petite tour et flanquée de deux galeries basses. Ces constructions remplissent un côté du rectangle qui limite le champ mortuaire^ et la façade véritable se trouve à Tintérieur. Dès l'entrée^ une atmosphère chargée d'émanations suaves surprend et réjouit l'odorat. La rade azurée apparaît^ couverte de navires et sillonnée de barquettes; puis^ à travers une rumeur confuse^ l'oreille charmée distingue le chant joyeux des tra* valUeurs et la plainte incessante des flots. Rien n'est moins funèbre que ce cimetière pimpant et fleuri^ où gàzouUle^ voltige et folâtre tout un monde d'oiseaux, de papillons et d'insectes. Les sentiers, sablés et ratisses avec soin, séparent des plates-bapdes couvertes de tombes coquettes, lùontrant leur robe blanche sous les rosiers et les chèvrefeuilles; des rameaux vagabonds couronnent les urnes cinéraires, des guirlandes sont suspendues aux bras des croix. Le cyprès, l'if au feuillage sombre, le sauie aux rameaux éplorés, semblent bannis de ce parterre, où les rosiers festonnent les marbres, auxquels ils ont à regret cédé une place. Au milieu de l'allée principale, un cadran solaire, muni d'un canon de cuivre, semble marquer ironiquement les heures de rétemité.
bu Panthéon, on redescend, par une québrada tortueuse, à la place de la douane, station ordinaire des fiacres-omnibûs, qui parcourent Valparaiso d'un bout à l'autre. Deux rues pavées de galets à la pointe dure et tranchante conduisent à l'Almendral; l'une borde le rivage, iWre avoisine la montagne. Dans cette dernière, certaines maisons peu séduisantes ont la prétention d'être bâties à la française, c'est-à-dire sans galeries extérieures; d'autres ont deux étages, ce qui est presque une témérité sur un sol si fréquemment agité par les tremblements de terre. L'espace laissé libre entre la mer et
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les cerros va se rétrécissant peu à peu^ et les deux rues^ quî se rejoignent comme les branclies d'une fourche vers le manche^ n'en forment plus qu'une seule^ bordée de constructions basses. Ici plus de galets^ mais en revanche une pous* sière dans laquelle on etifoneè jusqu'aux cheyilles; chaque voiture^ chaque cavalier qui passe, la soulèvent en tourbillons^ et si^ par malheur^ vous êtes devancé par un de ces chaiiots primitifs dont les roues pleines gémissent sur tous les tons^ votre infortune est complète ; il faut vous résigner à marcher enveloppé dans un nuage et torturé par les cinq sens à la fois. Bientôt la chaussée^ rongée d'un côté par la mer^ dominée de l'autre par des falaises^ devient assez étroite pour interrompre la chaîne des constructions; mais elle est néanmoins assez large pour que deux voitures puissent s'y croiser sans trop de peine. Ce passage était jadis difficile, et périlleux^ difficile à cause de la disposition du terrain^ périlleux parce que des bandits s'y embusquaient et détroussaient les passants attardés. La terreur qu'il inspirait alors lui fit donner le nom de petit cap Hom; mais son titre le plus légitime à ce nom sinistre est sans doute le voisinage d'un point de la grève où les navires sont ordinairement poussés et mis en pièces sur les rochers durant les fortes brises du nord. Ce passage franchi^ les constructions reparaissent^ et la ville va s'élargissant jusqu'à la place d'Orégo, qui forme l'entrée de l'Âlmendral; là, elle prend ses coudées franches et couvre une plaine sa-> blonneuse délaissée par la mer. Les rues de l'Àlmendral n'ont rien qui les distingue de celles du Puerto : quelques-unes pourtant sont sillonnées par de profondes rigoles remplies d'eau stagnante et redoutables pendant les nuits sombres. Enfin, à l'extrémité de ce quartier, un ruisseau large et rapide fertilise dans son cours des jardins où croissent pêlemêle et en abondance les fruits et les fleurs des deux hémisphères.
Valparaiso n'était qu'une misérable bourgade à Tépoque où l'art espagnol couvrait de chefs-d'œuvre la métropole et ses colonies. Il ne faut donc point chercher des merveilles d'architecture dans cette ville improvisée en quelque sorte par le commerce. Presque tous les édiflces religieux datent d'hier; un goût mesquin s'y révèle, et rintérieur est très-pauvrement orné. L'église paroissiale de Notre-Dame, située sur une hauteur du Puerto, est néanmoins d'un style supportable; le clocher de bois, dont les trois étages, posés sur de légères colonnettes, vont se rétrécissant vers le faîte, ne manque pas d'une certaine élégance. L'entrepôt des douanes est aussi surmonté d'une tour octogone ou mirador qui, de loin, le fait ressembler à une église. Cet édifice, bâti dans de vastes proportions, est bien placé et parfaitement approprié & son usage.
C'est dans i'Almendral, c'est sur le marché d'Orégo qu'on rencontre les campagnards des environs de Valparaiso. Un règlement de police interdit en effet l'entrée du Puerto à leurs lourds véhicules. Les vendeurs, abrités par une natte que soutiennent des piquets, étalent sur un tapis des fruits et difTérents comestibles. Ce sont des melons, moins sucrés que les nôtres, des sandias, sorte de melons d'eau verts au dehors, sanglants à l'intérieur, et si appréciés des habitants, qu'ils en mangent deux ou trois dans une journée; enfin les oranges, les raisins, les pommes et surtout les fraises, qui semblent être là dans leur vraie patrie. Parmi les mets nationaux, on remarque le mais cuit, écrasé et sucré avec du miel, nourriture rafraîchissante et purgative, en grand usage surtout durant l'été; la charquicany viande séchée au soleil, hachée menu et mélangée avec de la graisse, de Yaji et de l'oignon; la casuela, ragoût de poulet assaisonné aussi avec force aji et oignon. — L'c^'i, cet enragé piment, se glisse partout; quand on a la bouche à l'épreuve de ce condiment énergique, on peut sans
crainl0 aTakr des charbons ardents. La boisson faTorite du peuple 8*appclle chicha Mi y a plusieurs espèces de chichas : la chicha de aloja, faite de maïs et de pois; la chicha de mançanay où la pomme broyée entre comme principal ingrédient; enûn la chicha de raisins écrasés et non fermentes. Une écume permanente semblable à un petit dôme neigeux surmonte ordinairement les flacons de chichas et £adt croire à première vue qu'on les cacheté avec du colon.
Au milieu du marché d'Orégo^ on voit des échoppes entourées de bancs sûr lesquels des guassos asns en plein air tendent à un Figaro de bas étage leur face de cuivre rouge. Le guasso est le paysan du Chili. 11 personnifie le centaure antique^ lui et son cheval ne font qu'un ; il boit^ mange et dort en selle. Habitué à vivre en plein soleil^ il porte ordinairement un mouchoir sous son chapeau de paille ; le poncho, la culotte de toile et les botas complètent son costume. Les beta» sont de larges tuyaux d'étoffe de laine qui^ retenus audessus du genou par une jarretière^ descendent jusqu'au cott*de-pied. Cette espèce de guêtres a son utilité dans les sentiers étroits^ où les jambes sont exposées au rude contact dfes roches. Les éperons et le laso ne quittent jamais le guasso. L'éperon chileno^ copie exagérée de l'éperon français^ a pour molette im soleil de fer argenté dont le diamètre a six pouces^ et dont les rayons semblent des lames de poignard. Le laso est ime corde de cuir frottée de graisse^ très-flexible et terminée par un nœud coulant dont on élargit à volonté l'ouverture. Au moyen de cet instrument^ le guasso arrête à quinze pas dans sa course un taureau ou un cheval lancés à fond de train. Pour compléter le portrait du guasso, il faut parler de sen cheval; car^ nous l'avons dit^ l'homme et sa monture sont inséparables. Les chevaux dû pays sont de race anda*
i Espèce de cidre du pays.
lôuse; ils semblent avoir gagné en qualité^ sinon en élégance^ ce qui tient sans doute au peu de soins qu'on leur donne et à la façon brutale dont on les surmène. Le harnachement des chevaux chilenos diffère aussi de celui des nôtres. Autant on s'applique k simplifier celui-ci^ autant on s'évertue à surchai*ger celui-là. La selle d'un gua&so est ordinairement couverte de huit ou dix pelliones, peaux de mérinos teintes en bleu ou en brun. Sur une pai:eille assiette^ le plus médiocre cavalier est comme enraciné; ses genoux^ enfoncés dans l'épaisseur de la laincj le maintiennent parfaitement en équilibre. Cette superposition de pelliones explique certaine épigramme d'un poète argentino, ou il est dit que «les Chilenos, gens à idées grandioses^ bâtissent des pyramides sur leurs chevaux. s> Quand un guasso veut éprouver un cheval, il le lance au grand galop; puis il tire brusquement la bride avec un poignet de fer. Le cheval, ne pouvant tout d'un coup rompre son élan, s'accroupit sur le train de derrière. Le cavalier, sans lui donner le temps de reposer ses pieds de devant, le fait alors pirouetter' de droite à gauche et de * gauche à droite K Rien ne parait impossible à un guasso. Il descend ou plutôt il roule sur les pentes rapides, enveloppé d'un nuage dé poussière, et entraînant à sa suite un ruisseau de terre et de cailloux; au besoin, il grimperait à un escalier. Toute déshéritée qu'elle soit sous le rapport pittoresque, Valparaiso a pourtant une promenade, qui a été pénible-
ment conquise sur la nier. On y arrive par ime rue bordée de maisons basses exclusivement vouées au commerce des comestibles. Les étais de bouchers, les magasins de fromages et de poissons secs, les suifs, les cuirs et autres marchandises nauséabondes vous invitent à presser le pas jusqu'à l'arsenal, qui s'élève à l'entrée de la promenade. Là,* deux ou trois
< C'eit ce ({u'on appelle retoumer un chfoal,^ rewiktt un aavoUo,
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hangars abritent dei bois de constmctlon, des outils et des ustensiles propres aux trayaux de terrassement. On Toit aussi couchés côte à côte sur lesol^ près de pyramides de boulets^ des canons de bronze remarquables par l'élégance de Fomementation et par l'ancienneté de la fonte. Tels qu'ils sont^ d'ailleurs, ces vétérans paraissent encore en état de servir la république.
Dans la cour de l'arsenal stationnent ordinairement les voitures connues sous le nom de bagnes ambiUarUs : ce sont de vasles cages de fer montées sur des roues, flanquées d'une guérite et habitées chacune par dix ou quinze bandits, auxquels elles servent à la fois de réfectoire, de Vestiaire et de dortoir, comme le témoignent les écuelles, les guenilles et les matelas que l'on aperçoit dans Fintérieur. Les jours ordinaires, ces cages conduisent leurs misérables hôtes sur le lieu môme des travaux d'utilité publique en cours d'exécution; mais le dimanche elles restent dételées, et les condamnés, enchaînés par le pied,pittoresquement couverts de haillons comme les gueux de Gallot, collent aux barreaux des faces qui le plus souvent joignent à une laideur naturelle la double laideur du vice et de la misère. Les uns implorent la charité d'une voix dolente, les autres se donnent la satisfaction d'apostropher les passants et de leur faire toute sorte d'affreuses grimaces.
A quelques pas de l'arsenal s'étend, devant le château {el Castillo), qui lui a donné son nom, la promenade dont nous avons parlé. La pioche et la mine d'ingénieurs intelligents l'ont creusée à travers des rochers battus par la mer. Cette avenue s*élève en pente très-douce, elle laisse à droite sur la grève des baraques hantées seulement à Tépoque des bains de mer, et aboutit à une charmante maisonnette toute blanche, qui porte à son côté un bouquet d'arbres verts. A partir de cet endroit, appelé et Descanso, la promenade se divise en
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deiix branches. CeHe de gauche forme le commencement d'une large route qui conduit à la pointe du phare; l'autre^ taillée en partie dans le roc^ s'élance jusqu'à une plate-forme étroite^ d'où Ton découvre la rade et la ville entière; mais ce prolongement^ ciselé en quelque sorte au flanc des falaises, est si escarpé, si étroit, si vertigineux, qu'il convient tout au plus au pied fourchu des chèvres; aussi le nomme-t-on Car mino del Diablo.
Le Castillo^ désert une partie de l'année, s'anime pendant la belle saison, c'est-à-dire du mois de septembre au mois d'avril. Le dimanche surtout, du fraîches et brillantes toilettes émaillent cette étroite chaussée, qui semble alors une longue plate-bande dont le vent de la mer agite incessamment les fleurs. Les promeneuses laissent à découvert leur chevelure aplatie sur les tempes en bandeaux noirs et lustrés, quelquefois tordue en spirales épaisses sur la nuque, et plus souvent encore divisée en deux tresses flottantes. La régularité et la douceur de la physionomie sont choses communes parmi les Ghilenas, mais l'élégance de la démarche, la grâce du mou* vement, la délicalesse des formes, nous paraissent l'apanage d'une minorité fort restreinte aujourd'hui, minorité à laquelle un sang pur de tout mélange conserve sans doute sa perfection originelle : nous voulons parler de la race des conquérants, des filles de la vieille Espagne. A Valparaiso, il ne faut point chercher les vraies Ghilenas (nous désignons par ce mot les descendantes des races espagnole et indienne mélangées) parmi les jeunes femmes du monde, car un grand nombre d'Européens enrichis se sont alliés aux enfants du pays {hijos del pais), et ont imprimé à leur descendance l'irrécusable cachet d'une nationalité différente. Chez le peuple, ces mariages ont été moins nombreux; aussi trouve-t-on là surtout les Ghilenas au type indien ou espagnol, modifié suivant le nombre des alliances dans Tune ou Tautre de ces races. Des
chevenz noin^ épais et rades^ un front étroit et bas^ des yeux relevés légèrement ^ers les tempes, des mftchoires saillantes, révèlent le sang indien. Des sourcils d'une com*bure gracieuse, des yeux mobiles, lumineux et fendus en amande, un nez mince, une main Gne, un pied petit, caractérisent l'origine espagnole. La diversité des races se révèle aussi par les nuances de la peau: Parmi les femmes réunies le dimanche au Castillo, les imes sont vigoureusement colorées comme le cuivre, les autres semblent dorées par un rayon de soleil; celles-ci sont pâles comme des roses thé, celles-là ont la douce fraîcheur des roses du Bengale; s'il y a quelque différence dans la couleur des chevelures, il n*y en a point dans celle des yeux, qui sont généralement noirs. La tournure des Ghilenas ne répond pas toujours à la finesse gracieuse de leur physionomie. On cherche en vain sur le Castillo ces tailles couples, élégantes ou fièrement cambrées, si conmmnes dans les anciennes colonies espagnoles. Celui qui n'aurait vu les femmes de Valparaiso que sur la chaussée du Castillo serait donc tenté de mêler certaines restrictions aux éloges que leur ont si complaisamroent décernés la plupart des voyageurs ; mais convient-il de s'en rapporter à cette première impression, et ne vaut-il pas mieux suivre les Chilenas dans les salons, leur vrai théâtre? Ce sera aussi connaître la vie de Valparaiso sous son plus séduisant aspect.
La présentation d'un étranger dans une famille de Valparaiso n'offrait, il y a quelques années, aucune difficulté; il s'y introduisait pour ainsi dire sans patronage, recevait presque toujours' un aimable et bienveillant accueil, et arrivait rapidement à l'intimité. Aujourd'hui encore, l'accès d'un salon est aisé; mais une plus grande rigidité de mœurs et le
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nombre considérable des [voyageurs^ en nécessitant de sages restrictions^ ont rendu l'intimité plus difûciie et Tbospitalité. moins banale^ surtout chez les principaux habitants de la -ville. Néanmoins ces yertus primitives^ qui rendent le séjour de Valparaiso si cher aux étrangers^ se conserveront longtemps encore dans le cœur des Ghilenos^ car ils les pratiquent sans la moindre contrainte^ et ils y voient bien plus un plaisir qu'un devoir.
Un des officiers de notre marine royale^ auquel une station de plusieurs années sur les côtes du Chili avait donné droit ' de bourgeoisie à Valparaiso^ avait bien vordu nous introduire chez l'un des notables habitants de l'Almendral. Quand nous entrâmes dans le salon^ le duefk) de la casa (maître de la maison)^ qui aspirait avec une singulière expression de sensualité la fumée d'un puro^ se leva^ vint à nous^ écouta nos noms^ prononça avec une gravité toute castillane la formule d'usage : La casa esta à la disposicion de ttstedes, caJballerosg formule qui^ cette fois^ avait une tout autre acception que dans les quebradas, et après nous avoir touché la main^ il reprit sa place en soufflant par les narines deux jets d'une fumée retenue captive depuis notre arrivée. La maîtresse de la maison ratifia avec une grâce charmante VofSre hospitalière que venait de nous Caire son mari^ et à partir de ce moment^ nous ne sommes jamais entrés dans cette maison sans y trouver l'accueil poli des premiers jours^.uni Bientôt a.u charme de la plus affectueuse cordialité.
Le caractère peu expansif des hommes ne leur permettait pas de s'écarter avec nous d'une certaine réserve; nous ren^ contrâmes au contraire chez les femmes un sans-lkçQn qui^ de prime-abord^ nous surprit et nous eût inquiétés^ s'il n'avait été compensé par toutes sortes d'adroites prévenances. Nos premiers bégayements dans cette langue espagnole si féconde en équivoques déterminaient quelquefois le rire, mais ce rire
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de bon «loi, si poi déconcertant, qaT^rès Yrrote proroqné^ on s'empresse d'y {Nrendre put. Disons en passant que, si rien n'^alela patience stcnqne da Chilien quand il s'agit d'écouter la eonTersaticHi d'un étranger, rien n*égale non plus l'assulance du Français à parler une langue qu'il estropie. Heuieasement il y arait chez nos hôtes assez d'indulgence et d'aménité pour nous pardonner une faiblesse nationale, et dès la première entrevue, nous étions parmi eux comme d'andennes connaissances quand on serrit le nuUhé.
Le mathé est une herbe originaire du Paraguay, ou die se iwp?""-^'* aussi herbe de saint Dominique. Si l'on en croit la tradition, le saint visita cette contrée, et, satîs&it sans doute de sa Tisiie, fl voulut y consacrer, par un miracle utile, le souvenir de son passage. Or, ne trouvant rien de mieux à faire, il convertit les propriétés yénéneuses d'une herbe fort commune dans le pays en qualités bienfaisantes et salutaires. Le mathé fut dès kxrs en grand usage au Paraguay, il devint le dîctame, la panacée universelle : bientôt la renommée de cette plante se répandit dans toute l'Amérique du Sud, où le mathé fait depuis ce temps les délices des tertulias.
Le mathé se prépare à peu près comme le thé, mais on boit cette infusion d'une façon toute pittoresque. Le vase allieeté au mathé est de forme ovoïde, enrichi de filigranes et monté sur un pied ciselé. L'ouverture du vase est étroite, néanmoins elle peut donner passage à une bonUrillay ampoule grosse conune une noisette, soudée à l'extrémité d'un tube. Cet appareil est ordinairement en or ou en argent chez les riches, en bois ou en terre chez les pauvres. On introduit dans le vase une pincée de feuilles de mathé, un morceau de caramel, quelquefois des épices,et on le remplit avec de l'eau bouillante. La bombiUa plonge dans cette mixture, dont on aspire à petites gorgées, par l'autre extrémité du tube, toute la partie liquide.
Le jeu de cet instrument nous parut d'une simplicité ori-
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mitive. Celui d'entre nous qui fut le premier serri s'empressa d'en faire Fessai^ et porta le tube à ses lèvres en fumeur expérimenté. Près de lui^ une femme semblait prendre à Topëration un vif intérêt ; elle vit le mouvement, et, mue par un i^entîment charitable, elle s'écria : Cuidao, sefior, esta muy caliente el mathé! — prenez garde, monsieur, ie mathé est bouillant. Il était trop tard. A sa première aspiration, l'infortuné bondit comme en délire et laissa tomber à ses pieds la boisson infernale; il avait reçu dans la bouche un jet liquide, bouillant et dévorant comme du plomb fondu. Cette mésaventure éveilla notre prudence, et nous pûmes savourer sans encombre cette liqueur, dont Tarome et le goût nous parurent infiniment préférables à ceux du thé. On servit ensuite des dulces .'c'était du coco râpé et confit, de la conserve de roses et des àzncarillaB: puis, Theure de la séparation étant arrivée, on nous fit promettre de revenir le lendemain.
Quand un étranger s*est montré durant une semaine dans un salon de Valparaiso et qu'il s'abstient un ou deux soirs d'y venir, son absence est remarquée. Si elle dure plusieurs jours, il peut s'attendre à subir un fort réjouissant interroga* toire, qui aura pour thème cette phrase, répétée vingt fois par les femmes : — Esta usted enamorado ? — Une réponse afiirmaiive ne fait, comme on le pense bien, que déterminer une nouvelle série de questions. Les curieuses veulent naturellement alors connaître le nom de Vhechicera (enchanteresse) dont l'étranger subit le charme. Or, les Chilenas sont deux fois fommeSi quand U s'agit de pénétrer un mystère d'amour. Nous dirions volontiers que, seules au monde, leurs voisines du Pérou possèdent à un degré plus exorbitant Tantique et fatale qualité de Pandore. Souvent il arrive que, harcdé dans sa discrétion, Yenamorado répond galanunent à eeUe qui l'interroge qu'elle seule est son hechkera. Malgré le plaisir avec lequel on accepte cette déclaration à brûle-
pourpototy on affecte de n'y pas croire^ et celui qui Ta lancée est traité SembusUto, adjectif espagnol qui désigne ce mélange de gentillesse et d'iiypôcrisie dont le Ciiérubin de Beaumarchais est la personnification poétique. On pardonne pourtant à Vewbustero ses escapades; mais^ si elles se renouvellent^ on découvre vite aux pieds de-quelle nifSa il dépense ses heures. Les femmes lui font alors une petite moue pleine de charme^ et laissent tomber^ toute remplie des reproches amers de leur cœur, cette seule parole : Ingrato !
Le mot de sefiora (madame) semble au Chili exclu des conversations. Les plus vénérables matrones se font toujours appeler seliorita (mademoiselle). L'apellido (nom de famille), rarement usité, ne sert qu'à désigner les absents ; on ignore même parfois le nom des étrangers. Le nom de baptême {el narnbre), traduit en espagnol et précédé du substantif honorifique don, est seul employé dans le dialogue ordinaire. La soudaine métamorphose du nom cause de prime-abord un singtdier étonnement, surtout si, par exemple, l'on a saint Jean pour patron. En effet, don Juan, au point de vue de la beauté, de Télégance et de la bravoure, est devenu pour nous un type complet ; or, l'individu chétif, mal venu et laid, qui s'entend baptiser tout à coup de ce nom formidable, se trouve aussi embarrassé que si on Taffublait à l'improviste de la panopUe colossale de quelque ancien preux.
L'étranger peu familiarisé avec les habitudes des Chilenas pourrait souvent tirer de la franchise de leurs ojeadas, et d'une assez grande liberté de paroles, les conclusions les plus caressantes pour son amour-propre. Tantôt c'est une fleur qu'une jeune femme lui çffre, après l'avoir arrachée à l'édifice de sa chevelure, tantôt elle partage avec lui un pastelito (petit gâteau)* ou bien elle lui présente le vase de mathé à moitié vide et la b(ymbilla humide encore de la pression de ses lèvres roses. Toutes ces gracieusetés ont un seul et unique
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but; celui de témoigner à Fëtranger combien sa présence est agréable. Si elles faisaient naître en lui d'autres idées^ ravenir lui apporterait de singuliers mécomptes. A Valparaiso conmie dans tousles pays espagnols^ cet abandon gracieux^ cette absence de toute pruderie^ ne font qu'ajouter plus de cbarme aux relations du monde; ils n'ont aucune influence pernicieuse sur les mœurs.
Ordinairement les hommes fument en présence des femmes le cigare et la cigarette; mais, aussitôt que le personnel d'un salon devient nombreux et que la réunion prend les allures d'une tertulia, les fumeurs sont relégués dans une pièce Yoisîne^ où l'on dispose pour eux des rafraîchissements sur un dressoir. L'ameublement d'un salon chileno ne diffère point; quant aux meubles^ de celui d'un salon français ; seulement l'art du tapissier ne s'est pas encore naturalisé à Valparaiso. On y rencontre peu de glaces et de draperies. Dans les habitations de la classe inférieure^ quelques tabourets^ des nattes sur le sol ou sur les carreaux du parquet^ une nlalle peinte, couverted'oiseaux prodigieux qui becquètent des fleurs Imaginaires, mi lit drapé avec une prétention des plus provo* quanteS; composent tout le mobilier. Lé seul ornement de la doison; blanchie à la chaux, est un bénitier avec un r^ûneau de Pâques passé en sautoir; le seul objet de luxe est une vigitela (guitare). Dans le salon du richC; le piano a usurpé la place de la fnguela. Or^ cet instrument de musique n'est pas, comme souvent en France, un vain ornement; il est en quelque sorte indispensable. Dans ces terttdias quotidiennes, 011 le champ des conversations est fort limité, on n'attend pas toujours que la causerie languisse pour avoir recours à la musique. A peine êtes-vous assis même pour la première fois dans un salon, que les femmes vous adressent cette question : Sàbeusted tocar, sefior? Cette phrase veut dire, suivant le lieu où l'on se trouve : Save2-vous jouer du piano?Savez-
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TOUS Jouer de la guitare? Puis on ajoute aussitôt^ sans employer la formule dubitative : Vsted canta, selior» Malheur à ceux qui sont en mesure de répondre affirmativement à Tune ou à l'autre de ces demandes! A Tinstant même on voudra mettre leurs talents à Tépreuve; puis chaque jour invariablement on les priera de tocar ou de cantar.
Les Ghilenas en général jouent assez agréablement du piano, quelques-unes ont la voix d'une extrême douceur; mais nous n'avons pas trouvé dans la société de Valparaiso un seul véritable talent musical. La romance française y règne en souveraine; les femmes la chantent avec peu d'expression, et surtout avec un accent insupportable. Quand elles daignent chanter la romance espagnole, leur voix prend un charme particulier, et on les écoute avec un vrai plaisir. Nous n'avonsiguère entendu chanter ces dernières romances que dans les salons de second ordre, chez les véritables enfants du pays. Quand la chanteuse faisait frémir sa tiguela^ les assistants semblaient obéir à un pouvoir magique, et unissaient leurs voix à la sienne* Un de ces concerts improvisés nous est resté dans la mémoire. C'était dans un modeste salon deTAlmcndral; nous devisions gaiement avec les ntîias en ftunant des cigarettes. Trois personnages, drapés dans leurs manteaux comme des Espagnols du bon temps, étaient entrés depuis une heure; ils avaient à peine salué et s'étaient assis, le chapeau descendu jusqu'aux yeux, le manteau monté jusqu'au net, sur des chaises disposées en ordre contie la doison. Depuis ce moment, immobiles, muets et impassibles^ on les eût pris pour des statues, si leurs .yeux noirs, grands et limpides, n'avaient suffisamment protesté contre une pareille supposition. La partie active de l'assemblée se composait de
dâix groupes: le nôtre, oikToQ causait et où foQ riait; pois, à loutre extrémité de rappartement, se trouvait un groupe de vieilles femmes, ou l'on pariait avec inquiétude dHuie comète
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Tisible à cette époque. Quelqu'un pria une jeune fille de chanter : elle fit d'abord la moue et résista coquettement à nos supplications (or, celle-là faisait exception parmi les Ghilenasj^mais^ sur une remontrance que sa mère lui adressa en ces termes : Faya pms, nifia, no sea majadera, elle prit sa guitare^ et commença une romance qui rappelait les fadaises héroïques de l'empire.
Debo partir, mi dulce amiga, La saerte cruel lo exige asL Patria y honor asi lo manda, Mi corazon se queda aqui <•
Au second vers^ une voix grave sortit de l'un des manteaux et se joignit à celle de la chanteuse; une deuxième toIx, puis une troisième murmurèrent timidement d'abord; bientôt elles prirent leur essor, et ce fut le signal d'un chœur bizarre, où tous les assistants exécutaient leur partie avec un flegme imperturbable. Quelques notes de musique avaient suffi pour arracher les hommes à leur contemplation silencieuse, les vieilles femmes à leurs graves discours^ et les jeunes filles à leurs folles causeries.
La danse n'est pas moins en faveur à Valparaiso que la musique. Par malheur, on commence à répudier là, comme en Espagne, ces drames chorégraphiques où le jeu de la physionomie et la mobilité du geste suppléent si merveilleusement à la parole. Ainsi la samaciieca, danse gracieuse et coquette, s'est vue reléguée dans les basses classes de la société , les rares femmes du monde qui savent la danser encore, désavouent ce talent, et l'on triomphe avec peine de l'étrange opmiâtreté qu'elles apportent à voiler une de leurs séduc* tions. Un chœur de voix, un radement de guitare composent
' Je dois partir, ma douce amie : le sort cruel le veut ainsi. Patrie et honneur me le commandent, mais mon cœur reste ici.
tî âOUVEKlRÔ
l'orchestre ordinaire de toute samacmca. La danseuse et son partenaire se campent fièrement en face l'un de l'autre^ la main gauche sur la hanche. Aux premières vibrations de la ijt^ueZa^ les assistants entonnent une chanson semi-burlesque. Les danseurs suivent aussitôt le mouvement rhythmii^ue^ et commencent une série de passes; la danseuse pirouette souvent avec une certaine affectation de dédain^ le cavalier combine ses pas de manière à se trouver en face de la belle dédaigneuse 9 et montre durant ce manège une constance héroïque dont elle finit par lui savoir gré^ car elle s*humanise peu à peu et se rapproche de lui; mais^ rappelant bientôt toutes les forces de sa volonté^ elle s'éloigne de nouveau^ pirouette encore et cherche à se soustraire au charme qui Fenivre. Vains efforts! la passi(m Tentraine; un dernier élan la conduit à son danseur coipme le fer à l'aimant^ et elle laisse tomber son mouchoir.
Quand la femme du peuple danse la samacueca, elle y apporte une fougue sans pareille. Ses mouvements sont vifs et gais^ quelquefois inégaux comme le vol du papillon^ quelquefois réguliers comme les oscillations du pendule ; souvent elle piétine d'une façon bruyante et particulière; puis tout à O0up la pointe de son pied, effleurant le 'parquet, décrit des courbes silencieuses. Cette danse, chez la femme du monde^ n'a rien dont la morale sévère puisse s'offusquer ;. on n'y voit guère que des pas cadencés avec art, une désinvolture pleine de molle flexibilité, enfin des gestes gracieux et modérés.
A l'époque de l'année où les beautés de San-Iago> la capi^ taie du Chili, viennent chercher dans les bains de mer un soulagement contre les ardeurs de l'été, les salons de Valparaiso présentent une animation inaccoutumée. Alors chaque soir on entend le piano jeter par les fenêtres ouvertes ses notes évaporées; la danse redouble d'ardeur; l'attrait du plaisbr prévaut sur les absurdes préjugés, et la mmacueca
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bannie^ reparaît timide d'abord^ puis enfin triomphante, la couronne au front et saluée par de nombreux bravos. Des jours gaiement remplis succèdent aux danses nocturnes. Ce sont des promenades sur Teau^ des visites au:^ navires étrangers. Des cavalcades joyeuses traversent les rues^ amazones en tête^ voiles et chevelures au vent^ éclairs dans tous les yeux, sourires syr toutes les lèvres : on court chercher l'ombre à plusieurs lieues de la ville, on se rend à Filla la Mar^ à la Quebrada verde. Jamais mieux que durant ces quelques semaines entièrement consacrées aux fêtes et aux distractions élégantes on ne comprend l'attrait qu'a toujours eu Vàlparaiso pour les voyageurs et les marins de toutes les nations. €omment quitter d'ailleurs sans regret cette ville amie du plaisir, cette ville où le français lui-même échappe à ces vagues et maladives aspi]:ations vers la terre natale^ symptômes nostalgiques si communs chez nos compatriotes cprës quelques années passées sous un ciel étranger?
Malheureusement le climat de Yalparaiso est perfide ; des journées de deuil et de tristesse succèdent aux nuits de fête. Les tourmentes, les tremblements de terre, affligent tour à tour cettepartie du Chili. Le vent du sud et le vent du nord sont redoutés à Yalparaiso comme d'implacables ennemis. L'un vient de terre et soulève une poussière fine et brûlante qu'il porte au loin comme un brouillard sur les navires; Tautre vient de la mer et pousse d'énormes vaguas vers Iq rivage. Quand le premier de ces vents souffle (ce qui arrive presque tous les jours durant l'été), la ville se voile d'un nuage doré, la mer se couvre d'écume. Braver ce khamsin, se rendre à pied du Puerto à l'Âlmendral à travers les flots d'une poussière fine et pénétrante conune du tabac d'Espagne, c'est une action presque comparable à celle de Léandre tra- "versant THellespont à la nage. Le yent du sud se déclare vers midi, et, pendant qu'il règne, le ciel conserve un azur irré-
prochable ; enfin, quand le soleil abaisse vers les monts du couchant son disque radieux, les rafales deviennent plii$ rares, puis elles s'affaiblissent avec la lumière décroissante^ et la nuit semble faire descendre avec elle le calme le plus profond sur la terre et sur les flots.
La baie de Valparaiso est sans abri contrôle vent du nord* Pour peu que ce vent souffle avec furie (ce qui est rare), la houle devient une montagne dont la crête déferle en rugissant. Malheur alors aux navires assez imprudents pour rester . au mouillage ou pour ne pouvoir le fuir ! En vain ils roidiront leurs câbles et se cramponneront aux roches sous-marines de toute la force de leurs ancres crochues : câbles, chames et ancres seront impuissants à les retenir ; ils dériveront avec rapidité et s'en iront à la cote renouveler le drame horrible de 1823, où dix-sept navires furent mis en pièces sans qull fût possible de sauver même l'équipage de plusieurs d'entre eux.
On peut se garantir des fastidieuses tourmentes du sud en restant chez soi et en tenant portes et fenêtres closes, on peut se précautionner contre le souffle déchaîné du nord; mais un fléau qui déjoue toutes les prévisions humaines vient sans cesse crier au Ghileno un terrible mémento mxm : ce fléau est le tremblement de terre. Les trois éléments s'émeuvent. Les volcans crèvent le sol, soufflent la flamme, et vomissent des flots de lave et d'asphalte; parfois même ils chassent de la mer, en colonnes de fumée noire et empestée, leur haleine infernale, qui couvre la grève de poissons asphyxiés. La mer, violemment secouée, s'éloigne des côtes; puis tout à coup efle revient furieuse et semble pousser ses flots à la conquête de l'ennemi qui la trouble. 11 se répand dans l'air certains symptômes mystérieux, alarmants, qui se manifestent par le vol inégal et incertain des oiseaux. Les animaux devinent instinctivement le danger, les chiens font entendre un hurle-
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ment .plaintif^ les rats désertent ayec effroi leurs retraites sou« terraines^ et les chevaux hennissent comme à l'approche d'une bête fëroce. Nous avons assisté quelquefois aux scènes de terreur qui suivent ces horribles secousses. Je me souviens d'un tremblement de terre qui troubla une tertulia des plus animées. On dansait; la joie s'épanouissait sur tous les visages et allumait un éclair dans tous les yeux. Tout à coup un gron* dément sourd retentit^ les vitres frémirent comme ébranlées par le passage 4'un convoi d'artillerie; les lampes vacillèrent, et la maison trembla de la base au faite. En même temps le plâtre du plafond s'écailla et neigea sur nous en paillettes brillantes. Un de ces cris de détresse qui font refluer le sang an cœur s'éleva déchirant^ unanime. lEn un clin d'oeil^ le salon fut vide. Nous courûmes vers le balcon. La lune éclairait la rue; une multitude bruyante^ éplorée, la remplissait. Les maisons s'étaient vidées -aussi vite que si des ressorts intérieurs en avaient chassé les habitants. Ceux-ci^ agenouillés dans la poussière^ se frappaient la poitrine^ tendaient vers le ciel des bras suppliants, et ces mots : Misericordial Ay de mil répétés par cent voix différentes, dominaient la rumeur. Après dix minutes d'attente, l'inquiétude se calma, le bruit s'éteignit, et chacun se hasarda à rentrer dans sa demeure. En voyant pendant ces quelques instants l'impassibilité des hommes faire place à une émotion qui baignait leurs fronts de sueur, nous avons compris que ce danger était le seul peut-être dont rhabitude ne tempérait jamais l'épouvante.
A ^rt ces rares moments d'oubli, l'impassibilité des Chilenos ne se dément guère; c'est au point qu'il est assez difficile d'apprécier au Chili le caractère des hommes. Les Chilenos, on l'a déjà vu, sont peu expansifs de leur nature, et, soit que leurs pères leur aient transmis un peu de cette vieille haine espagnole contre la France , soit qu'ils se souviennent avec amertume de l'hésitation qu'apporta le gouvernement
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de la branche aînée des Bourbons à reconnaître l'indépendance de leur pays^ ils sont, vis-à-vis des Français, d'une extrême réserve. Néanmoins, des relations tant soit peu suivies font bientôt découvrir en eux une grande afTabilité et des tendances généreuses qu'une défiance excessive arrête seule dans leur essor.
L'amour de la patrie est le principal trait du caractère chi-
leno. Ce fut à ce sentiment que, dans les dernières luttes du Chili contre TEspagoe, le général San-Martin dut de pouvoir reconstituer l'armée patriote, défaite pendant la fatale nuit de Talca. On vit à cette époque les Chilenos de toutes les classes apporter, chacun selon ses moyens, ceux-là leur trésor, ceux-ci leur denier à la patrie menacée. La vaisselle et les bijoux précieux furent mis à la disposition du général^ ety grâce à cette spontanéité de dévouement, San-Martin put^ dans un bref délai, réorganiser de nouvelles troupes. C'est par des succès qu'il faut en pareil cas prouver sa reconnaissance, et les succès ne manquèrent pas. Vingt jours s'étaient à peine écoulés depuis la défaite de Talca, et déjà les C3iilenos se trouvaient en état de prendre leur revanche. Ils rencontrèrent les Espagnols à Maypo. L'action fut acharnée comme celles qui décident de l'avenir d'un peuple. Vaincre ou succomber devait résoudre pour la république la fameuse question to be or not io be. Après un combat sanglant et opiniâtre qui se dénoua par la défaite complète de l'armée espagnole (5 avril 1818), les Chilenos conquirent enfin leur indépendance et s'intitulèrent avec orgueil hijos delpais (enfants du pays). Les Espagnols firent bien encore quelques tentatives pour relever leur domination; mais ces tentatives restèrent infructueuses : la journée de Maypo avait à jamais anéanti l^ur puissance au Chili.
Le Chileno est doué d'un esprit plus positif que brillant. A Valparaiso surtout, les intérêts commerciaux absorbent toutes
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ses pensées. Quand il parle, ce quî est rare, sa phrase est 80u« ▼ent ampoulée, emphatique. Dans les salons de Valparaiso, où se rencontrent des citoyens de toutes les républiques du sud, le caractère du Chileno ressort mieux encore par les contrastes que multiplie la réiinion de types si divers. VAV' gentino réfugié est le Polonais de l'Amérique méridionale; le Peruano en est le Parisien. Le premier a la parole élégante, il interesse, émeut, entraine son auditoire; quelquefois sa phrase est incisive, et l'on y reconnaît le cri d'un cœur ulcéré. La ctfuserie du second est charmante, l'esprit y pétille, la saillie s'y épanouit, et la moquerie y revêt une forme séduisante. Le Pervano abuse de cette facilité d'élocution ; il retourne sous toutes ses faces une question sérieuse, et, lorsqu'il en a découvert le côté burlesque, ne se fait pas faute de l'exploiter. Quant au Chileno, il prétend être YÂth glati de l'Amérique du Sud. Le sentiment national qui l'anime, l'instinct mercantile qui distingue particulièrement rhabitant de Yalparaiso, son goût du confortable, l'adoption rapide des usages britanniques, et le peu de sympathie du peuple en général pour les Français, semblent autoriser cette prétention; mais, en étudiant de près la vie domestique du CMeno, on arrive à reconnaître qu'il tient plus du Hollandais que de l'Anglais. L'éducation toute française que l'on donne atûourd'hui à la jeunesse n'est guère d'accord avec les préjugés de ses pères, et il faut espérer qu'elle pourra les combattre. Tout en rendant justice à la génération qui l'a précédée, aux efforts glorieux qui ont assuré l'indépendance du pays, la jeunesse chilienne saura étudier les idées françaises d'un point de vue moins étroit et surtout moins hostile*
On peut distinguer deux périodes dans Thistoire du Chili depuis son indépendance : la première ^ agitée par des prises d'armes continuelles et par cette fièvre de mouvement qui tient encore les peuples en émoi longtemps après une grande révolution; c'est celle qui s'étend de 1814 à 1838^ depuis la première révolte contre TEspagne jusqu'à l'expédition victorieuse contre la confédération du Pérou et de la Bolivie. La seconde^ commencée à la suite de cette campagne^ en 1838^ se continue encore; elle est calme et prospère. Contrairement à la plupart des États républicains de l'Amérique méridionale, où la crise révolutionnaire^ suite inévitable de Fémancipation, n'a pas encore cessé , le Chili est sorti de cette crise, il a pu voir succéder à une ère d'inquiétude maladive une ère d'activité régulière et féconde; il gagne à la fois en richesse matérielle ^ et en population. Ce repos a 'été favorable aussi aux travaux de Tesprit, et le mouvement intellectuel qui se dessine depuis quelques années au Chili indique une population sérieuse, réfléchie, et qui bientôt, si cette paix intérieure dure, aura pris place au premier rang parmi les sociétés du nouveau monde.
La situation actuelle du Qhili tient à plusieurs causes; sans
parler du caractère des habitants, la nature même semble avoir voulu protéger ce territoire contre la guerre civile aussi bien que contre l'invasion étrangère. Si Ton jette les yeux sur
1 Du temys du roi, comme on dit au Chili pour désigner la domination espagnole^ les rentes de TÊtat ne pouvaient suffire à solder ses employés. La garnison de la province de Chilcê^ ^r exemple^ était alors à la charge du Pérou^ tandis qu'aujourd'hui le trésor défraye un personnel bien plus nombreux et peut encore payer les intérêts de 1§ dette étrangère.
xeoe carte, on voit de prime-abord que^ sur toute la frontière orientale du Chili, la gigantesque Cordillère des Andes forme un rempart naturel qui semble interdire aux Yoisins de la république les tentatives de conquête, et aux Chiliens euxmêmes les projets d'agrandissement. La limite occidentale est marquée par Tocéan PaciHque. Au nord, le Chili, resserré entre la mer et la chaîne des Andes, pousse jusqu'à la Bolivie Textrémité de son territoire, amincie comme la pointe d'un glaive dont les provinces du centre seraient la lame et dont celles du sud seraient la poignée. À ce glaive, l'Ile de Chiloê pourrait se rattacher comme un pommeau dessoudé. Dans un pays ainsi pressé partout entre la mer et les montagnes, les principes de la stratégie régulière peuvent difficilement être appliqués; les temporisations, les retraites, deviennent presque impossibles. Une révolution ne saurait donc s'y prolonger, car aussitôt que deux partis opposés sont en campagne, ils se rencontrent nécessairement, et le manque de places fortes empêche qu'un parti vaincu puisse reprendre haleine et se reconstituer. Une bataille est presque toujours décisive au Chili.
Lliistoire même des années les plus agitées qu'ait traversées la république confirme ce que nous disons du peu de chances qu'a la guerre civile de s'y établir en permanence, comme sur d'autres points de l'Amérique du Sud. En suivant les principaux événements qui ont marqué les annales du Chili depuis 1814, on voit une première tentative d'insurrection échouer dans une rencontre décisive à Rancagua, le !«' octobre 1814. Deux ans plus tard, en 1817, il suffit da deux batailles pour amener l'indépendance du pays. San-M£^tin bat les Espagnols une première fois à Chacabuco, le 12 février 1817. Ceux-ci n'avaient pas concentré toutes leurs forces sur un seul point : un corps de réserve, grossi de quelques fuyards et de troupes frsdches venues du Pérou, bat les pa-
triotes à Gancharayadas; mais^ vingt jours après, la victoire éclatante de Miypo efface le souvenir de cet échec. Cette fois décidément expire le pouvoir de l'Espagne au Cliili. On le voit^ rien de plus rapide, de moins compliqué que les guerres de la métropole et de sa colonie. Quelques rencontres amènent ces drames militaires tout près du dénoûment. U n*y a point de place au Cliili pour les luttes prolongées, si favorables aux intrigues des chefs d'armée, et rintcrvention des généraux dans les affaires du pays, au lieu d'aboutir, conjme en d'autres États, à une dictature, a favorisé au contraire le développement régulier des institutions républicaines.
Comme dans toutes les jeunes républiques méridionales, le pouvoir fut, durant les premières années de l'émancipation» (çntre les mains des soldats heureux. San-Martin, 0. Uiggins etFreire passèrent tour à tour à la présidence. Les tendances libérales du pays ne se manifestaient encore que par une sourde agitation. Le général Pinto devint président de la république; il avait voyagé en Europe^ et devait à son esprit distingué, à ses connaissances étendues bien plus qu'à ses faits d'armes, la haute considération dont il jouissait. La première période de son gouvernement présidentiel s'écoula sans trop de peine. 11 fut réélu, mais sa réélection manqua de certaines formes. Les mécontents s'agitès^nt» Bientôt les partisans d'une liberté pour laquelle le pays n'était point encore assez mûr circonvinreint le général Pinto. 11 mit au jour, eu 1828, une constitution ultra-libérale, et osa toucher aux biens de TËglise. Un fort paiti d'opposants s'organisa, et la révolution de 1829 éclata à Conception. Le Chili fut alors divisé en deux camps : l'un représentait les idées ultra-libérales, l'autre les idées réactionnaires. Ce dernier parti, qui avait pour chef le général Prieto, comptait dans ses rangs un citoyen qui devait bientôt jouer un rôle glorieux dans Thistoire du Chili : c'était Portalès.
Le général Pinto^ redoutant pour son pays les désordres et les malheiins inséparables d'une guerre civile, espéra la conjurer par sa démission, qu'il donna solennellement. Aucun bien ne résulta de ce sacrifice. Le pouvoir tomba aux mains d'un homme du même parti, qui n'avait pas, à beaucoup près, le mérite de son prédécesseur. Une rencontre insignifiante eut lieu aux portes de San-Iago. Sans tien changer à la face des afiaii'es, elle échauffa les passions. Le général Prieto restait le chef des réactionnaires, le général Lastera était devenu celui des libéraux. On essaya de transiger. Le général Freire fut désigné par sa réputation militaire pour réconcilier les deux armées, qu'il devait prendre sous son commandement. La réaction le croyait dévoué à ses idées; l'autre parti comptait dans ses rangs trop de parents du général pour ne pas espérer le soumettre à son influence. Les deux camps se rapprochèrent de lui; mais bientôt le général Freire se décida pour les libéraux, et voulut contraindre l'armée de Prieto à lui obéir. Les hostilités recommencèrent. Dans la rencontre qui eut lieu à Lircay, Prieto fut vcùnqueur.
Ce triomphe entraînait la suppression du pacte ultra-libéral de 1828; le parti vainqueur était tenu de donner une nouvelle constitution au pays. Les provinces durent aviser au choix de plénipotentiaires. Ceux-ci se rendirent à Santiago et nommèrent, en attendant les nouvelles élections du congrès, un goi> yemement provisoire, avec Portalès pour premier ministre. L'heure des ménagements était passée : on exila les principaux partisans de la constitution de i828, déclarée nulle et sans valeur.
La constitution promulguée en 1833, l'une des plus sages de l'Amérique, est conçue dans les idées du parti réactùm" noire (ce mot signifie ici modéré). Elle donne au pouvoir des moyens légaux de se faire obéir et au pays des garanties suffisantes de liberté. Le gouvernement s'affermit sur ces nou-
Telles bases^ grftce à la main habile et forte de Portalcs^ placé pendant quelques années à la tête du ministère. Aussi Tordre devint-il une habitude au Chili. Ces agitateurs qui dans toutes les autres républiques méridionales cherchent fortune à travers les troubles révolutionnaires de chaque jour^ durent renoncer à la carrière politique, ou Taccepter avec les devoirs sévères, les travaux assidus qu'elle impose. Ces devoirs, ces travaux, ne pouvaient se concilier désormais avec leurs menées, leurs prétentions remuantes. Aussi les emplois politiques, si recherchés dans les autres États de l'Amérique méridionale, sont-ils très-souvent refusés au Chili. Le général Prieto, qui avait été nommé par le congrès, resta président de la république jusqu'en 1835. On voulut alors presque unanimement élire Portdès, mais celui-ci déclina cet honneur, et contribua de tous ses efforts à la réélection de Prieto.
Quelques mois après survint avec le Pérou et la Bolivie une rupture qui eut de graves résultats. Le général Santa-Crux, renouvelant une ancienne idée de Bolivar, avait uni, par une confédération dont il était le chef, le Pérou et la Bolivie, il rêva bientôt un pouvoir plus étendu. Santa-Crux avait momentanément donné la paix au Pérou, depuis longtemps en proie à la guerre civile, et il espérait, en fomentant des troubles au Chili ^ fàhre désber, au milieu des tumultes et des désordres, l'intervention de son génie pacificateur. Il commença d'abord par accueillir les exilés chilenos, puis il leur prêta des armes et mit à leur di^osition des navires de guerre. Le général Freire, à la tête de ces proscrits, fit une descente à Chiloê. Portalès sut défendre son pays comme il avait su le gouverner; il vint bientôt à bout des révolutionnaires, et la république du Chili déclara la guerre à Santa-Crux.
On organisa Tarmée à Qulllota, près de, Valparaiso; mais
1 Telle est du moins l'opinion dominante dans le pays.
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cette armée recelait dans son sein la trahison. Elle était à la Teille de se rendre au port^ des navires l'attendaient pour la conduire au Pdrou^ et Portâtes^ ministre de la guerre^ passait une dernière revue, lorsque le complot éclata. Quatre corn* pagnies sortirent des rangs et forcèrent le ministre à remettre son épée. La stupeur fut telle en ce moment, que personne ne bougea. Une révolution était faite. Heureusement les discordes civiles ne peuvent durer longteiàps au Chili. Bientôt un grand nombre de désertions affaiblit le parti des révolutionnaires, qui avaient pour chef le colonel Yidaurre. Celui-ci fit néanmoins intimer avec menace à Valparaiso Tordre de se rendre, et marcha sur la ville, entraînant à sa suite le ministre captif. Le gouverneur de Valparaiso se mit aussitôt en campagne, aidé par le général Blanco et encouragé par Topinion «publique. Le chemin qui mène de Valparaiso à San-Iago se resserre à un certain endroit entre les montagnes qui le dominent et la mer. C'était une position facile à défendre. Les gardes nationaux et quelques forces légères maritimes se postèrent en ce lieu, décidés à disputer vaillamment le passage aux troupes du colonel Vidaurre. Déjà ces troupes s'approchaient. La nuit qui était venue, nuit d'hiver au Chili ^^ allait voir s'accomplir un terrible drame. A l'arrière-garde du corps de Vidaurre s'avançait un birlocho^ bien escorté. Quand les premiers pétillements de la fusillade annoncèrent que les avant-postes avaient entamé l'action, le birlocho s'arrêta. Un homme en descendit enveloppé de son manteau et marcha résolument jusqu'au bord du chemin. Une détonation retentit, et l'homme tomba. Bientôt les premières lueurs de l'aube éclairèrent le champ de bataille, et les gardes nationaux victo*
. > On était en juin, c^est-à-dire dans la mauvaise saison, qui dure d'aTiil à septen^re.
^ Sorte de cabriolet.
U SOUVENIRS
lieux releTèrent un cadavre frappé de quatre balles. C!*était celui de Portalès. Le premier coup de feu de rengagement aicait été son arrêt de mort.
L*armée révolutionnaire, complètement battue, se dispersa> et ses chefs tombèrent peu de jours après entre les mains des vainqueurs. On les conduisit à Valparaiso, et rexpiation s'accomplit sur la place d'Orëgo. Ils furent tous fusillés, et montrèrent au dernier nioment un courage digne d'une meilleure cause. Quant à Portalès, il a laissé au Chili de nobles souvenirs, et mieux encore, des institutions salutaires. La réforme du clergé, des cours de justice, la création des gardes nationales, l'organisation de la police, enfin et surtout la confiance du pays assurée à l'action gouvernementale, tels sont les titres de cet administrateur éclairé à la reconnaissance publique. Aussi la douleur causée par sa mort fut partagée même par ses adversaires politiques.
On avait puni les chefs du complot qui avait coûté la vie à Portalès» 11 restait à le venger plus complètement. On arrêta de nouvelles dispositions pour lever des troupes expéditionnaires, et si l'on trouva au CMi même, et sans anprunt, Tar- "gent nécessaire à cette prise d'armes, ce fut grâce à l'économie et à la sage administration financière de Ringifo, l'ami actif et intelligent de Portalès. Un premier efibit des Chilenos n'eut aucun succès; mais le second aboutit à la bataille de lungay, qui renversa Santa-Grux et son édifice politique. L'issue glorieuse de cette affaire, en faisant respecter au dehors le nom chileno, ne doit pas être oubliée parmi les causes de la quiétude parftdte dont jouit la république; c'est de ce jour que date Theureuse situation qui, a^jou^d'hui encore, se maintient au Chili. Le général Prieto a trouvé dans le général Bulnos, le président actuel, un digne continuateur de sa prudente et ferme administration. La période ouverte depuis la victoire de lungay n'a été marquée encore que par un progrès rapide
et paciflque dans Tordre matéiiel comme dans l'ordre intellectuel. '
Dans l'ordre matëriel, les travaux des mines et les travaiu agricoles^ ces deux sources de la ricliesse publique, ont éié repris, une fois la tranquillité du pays assurée, avec un redoublement d'ardeur. Quant aux travaux agricoles, ils se paiw tagent entre la culture du sol et l'élève des troupeaux. Le sol n'est pas morcelé au Chili, il est réparti entre quelques grands propriétaires. L'étendue des haciendas (propriétés rurales) est considérable, surtout dans les provinces du nord et du sud^ qui sont moins peuplées que celles du milieu. Une riche hacienda possède ordinairement dix mille tètes de bétail, quelques-unes en contiennent le double. Or, les travaux d'une hacienda de quatre mille bestiaux nécessitent au moins cent chevaux et cent cinquante juments. Ceci donnera une idée de la quantité de bestiaux répandus sur le territoire de la république, car nous ne parlons pas du menu bétaâ; le mouton, par exemple, est si commun au Chili, qu'il se vend au plus vil prix sur les marchés.
Ënumérer les opérations d^me hacienda, ce sera faire counaibre à peu près la vie laborieuse des campagnards du Chili sous toutes ses faces. Les quatre grandes opérations de VhOr denda sont : les rodéos, la trilla, la matanza et la wndimia. On nomme rodéos la réunion faite au printemps de tous \e» animaux dispersés sur Y hacienda. A cette époque, plusieurs centaines de cavaliers poussent devant eux les troupeaux innombrables qu'on rassemble d'abord pêle-mêle dans un enclo» inmiense entouré de pieux. Ce spectacle est à la fois curieux et grandiose. L'enclos se remplit comme^ si une mer vivante s'y précipitait après avoir rompu ses digues. Le guasso triomphe au milieu de cette mêlée furibonde : c'est alors qu'il se sent roi, et qu'il regarde avec pitié l'habitant des villes ou le voyageur européen que la curiosité attire aux rodéos. Les dif-
fdrentes espèces d*animaux sont chassées par les guassas de Tenclos commun dans des endos plus petits; on marque au fer rouge les Teaux, les génisses^ les poulains nouveauz, et l'on sépare le Tîeux bétail en deux troupeaux^ dont Tun est destiné à Vengorda (engraissement), Tautre à la matanza (abatage). Lorsque les bestiaux sont engraissés de façon à pouvoir donner cinquante kilogrammes de suif, on les considère CQQune bons pour la maianxa, qui constitue le second travail de Vhadenda. Ds sont alors conduits dans les ramadas, sortes de hangars couverts, où, après les avoir abattus, on les dépèce. Une partie de la chair approvisionne les marchés du pays; l'autre partie, salée, séchée an soleil, est dirigée, sous le nom de eharqui, vers le nord du Chili, où la terre est peu fertile et où les mines occupent un nombreux personneL Les suifs et les peaux s'exportent à Fétranger.
La trilia comprend les travaux de la moisson. Lorsque le Ué est fauché, on TéparpiUe jusqu'à une certaine hauteur dans une vaste grange circulaire; les juments y sont introduites, courent sans relâche sous le fouet, et piétinent en tous sens la paille pour en faire choir le grain. Lavendànta, ou la vendange, est la dernière des grandesopérations de Y hacienda. Dès qu'on a foulé le raisin, on lliit houiQir un premier jus dans une chaudière, et quand il a ivris la consistance du sirop, on le verse dans d'énormes jarres de terre, jusqui la hauteur d^aal quart, puis on remplit ces jarres avec le jus de nùsin non cuit. La fermentation s'accomplit, ^ le vin est mis en hanriques. Les vignobles les plus productif du Chili se trouvent entre la province d*Acoiicagua9 an nord de la capitale, et celle de Gonc^ion; les vins doux et très-capiteax que produit cette dernière prorince sont paiiiculièfement estimés.
Dorant plusieurs mois de l'année» k sédieresse est complète au €hili; aussi les inrigatiOQS sont-elles indispensahles, et jouent-elles un grand v\\le daa$ la culhire des terres. Les
provinces du nord^ privées d*eau^ sont moiqs fertiles que celles du sud^ où les rivières sont abondantes. Parmi les céréales qui égarent principalement dans les récoltes^ on compte le froment^ Forge et le maïs. Les deux premiers viennent de Toulo, c'est-à-dire sans irrigation, sur presque tous les points du territoire. L'exportation des grains ne se fait pas sur une grande échelle. Le Pérou, qui est le marché principal, en reçoit tout au plus cent mille hectoUtres; le pays conserve donc un surcroit immense d'approvisionnements, et le manque de débouchés empêche les cultivateurs de donner une plus grande extension à cette branche de Tagriciilture.
Les haciendas et les mines sont^ on le voit, les principaux foyers de la production nationale au Chili. L'industrie manufacturière est nulle. Si on passe maintenant des campagnes aux villes, aux centrer intellectuels du pays, on trouve les symptômes d'activité régulière qui nous ont frappé dans Tordre matériel. Tout semble calculé d'ailleurs pour favoriser cette activité, pour la diriger surtout vers les paisibles conquêtes des lettres et des sciences. Les inconvénients qu'entraînent dans un petit État les prélentions militaires n'existent pas au Chili. L'effectif de l'armée régulière est fort réduit. Trois ou quatre escadrons de cavalerie, le même nombre à peu près de bataillons d'infanterie, enfin quelques brigades d'artillerie légère, voilà tout. Pendant la dernière guerre, cet efiectif ne s'élevait qu'à dix mille hommes. Une garde nationale très-bien organisée fait presque partout le service des Tilles, service facile dans un pays ou les turbulents forment aujourd'hui une imperceptible minorité. La marine est représentée par une frégate souvent désarmée et trois ou quatre goélettes.
Faut-il attribuer à cette prédominance de la vie civile sur la vie militaire le goût croissant qui se manifeste dans la jcu-
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nesse chilienne pour les traTaux de l'esprit? Dq>ui8 quelques années^ il y a un mouTemeni littéraire au Chili, mouvement de peu d'importance encore, où l'influence de notre littérature se fait trop sentir, mais qui mérite de nous occuper. Qui sait, en effet, si ces lueurs douteuses ne précèdent pas une brillante aurore? Sous le régime de l'ombrageuse Espagne, tous les livres auxquels on supposait la plus légère tendance politique ou philosophique étaient sévèrement prohibés. Les ouvrages de piété ou ceux dont on ne pouvait suspecter l'orthodoxie avaient seuls leurs franchises. Cette colonie était, à l'époque où elle venait de conquérir son indépendance, la plus arriérée de toutes celles du nouveau monde. Quand la révolution fut venue y donner droit de bourgeoisie aux che&d*œuvre des littératures étrangères, les hommes qui avaient voué la première partie de leur existence aux événements politiques consacraient la seconde à des intérêts gravement compromis durant les jours d'anarchie. Aucune tradition littéraire n'avait donc été transmise à la génération nouvelle, aucune route ne lui avait été indiquée. L'éducation presque française que reçut la jeunesse, l'essor que prit notre littérature vers 1830, et qui en répandit les productions non^seulement dans toute l'Europe, mais dans le nouveau monde, telles furent les influences qui présidèrent aux premiers pas du Chili dans la carrière intellectuelle. Comme dans tous les pays où une littérature natiqnale est à fonder, on conunença par s'inspirer de modèles étrangers, on débuta par la traduction et l'imitation; on poussa même fort loin cet engouement, jusqu'à traduire nos feuilletons et nos mélodrames. Aujourd'hui encore, on n'est pas sorti de cette période d'essais; mais on continue d'y porter une ardeur digne d'encouragement, et déjà, au milieu de ces louables efforts, on peut signaler des tentatives heureuses, qui font espérer une littérature originale. Le culte des lettres, tel que le comprend la
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jeunesse ehilienne, mérite d'ailleurs d'autant plus nos sympathies, qu'il est plus désintéressé. La profession d'homme de lettres n'existe pas au Chili. Les poètes et les romanciers ne reçoivent aucupe rémunération de leurs travaux a ils ne sont soutenus ni par le stimulant du gain, ni par l'admiration de leurs compatriotes, toujours prêts à leur adresser l'inexorahle question : Para que sirve eso? — à quoi hon? Ceux-là donc qui ne peuvent étouffer le feu sacré chantent pour euxmêmes, conune les oiseaux sous le feuillage, et s'ils ont l'oufreciiidance de se proéhiire dans les journaux à c(mrt de nouveHes, seul, l'oiseleur qui tes guette les découvrira d'aventure sur un dernier ytt^o tout obsrttué d'annonces ridicules.
Le Ch9i êiit, il est vrai, pend&ât quel^s annéeis un recueil hebdomadaire, tl CrepmculOf excliisivëment consacré aux sciences et à la Mérâtufe. Ce r&cueil, qui paraissait encore à San-Iago en 1843, ne put malheureusement se soutenir : il disparut après quelques années d'une existence souffreteuse. Ce qui manque aux poètes chiliens, on l'a compris, c'est l'originalité d'ahord, c'est peut-être aussi le public. Il faut, pour que la littérature prenne dans ce pays un développement sérieux, qu'elle se trouve en face d'une génération moins indifférente aux lettres que la génération toute politique des fondateurs de l'indépendance.
En attendant que le mouvement actuel aboutisse à une ère vraiment féconde, il faut nommer cependant quelques-uns de ces écrivains dont tes inspirations, dispersées au hasard dans les journaux de San-Iago ou de Yalparaiso, mériteraient d'être recueillies et sauvées de l'oubli. Le Chili n'a pas seulement des poètes, il a déjà des femmes de lettres! La courtoisie veut que nous citions en première ligne, parmi ces représentants d'une littérature naissante, la senora Mercedes Marin. Une légende en vers qu'elle a publiée, la N (ma y la Carta
(l'Épouse et la Lettre), correspond aux essais du même genre qui parurent en France au milieu de Fefiervescence poétique d'avant 1830, et où l'élément classique De s'effaçait encore qu'à regret devant les exagérations du romantisme. JLe sujet de la légende, c'est la lutte de ramoor et du devoir dans le cœur d'une femme mariée. On jugera de la couleur générale du poème par ce passage où l'auteur sonne le glas de la vertu expirante : '
a Mais tu cèdes, mon Dieu ! un oui terrible échappe à tes lèvres pâles et tremblantes. Gomme une rose que l'ouragan agite pendant une nuit tourmentée, tu tournes autour de toi ta tête en délire, et tu semblés chercher une protection inutile. Tes pruneUes enflammées s'éteignent et ne jettent plus que des regards d'épouvante. Telle la lumière sinistre de l'éclair effraye, terrifie et présage mille maux à la terre K »
11 y a chez l'auteur de la JNoma des qualités et des défauts qu'on trouve rarement unis. Sa légende rencontre quelquefois la grâce et la naïveté, quelquefois aussi elle tombe dans les effets vulgaires; c'est un récit commencé comme un poème et qui finit comme xm mélodrame.
Parmi les" poètes chiliens chez qui rinfiuence des littéra-
A Mas tu cèdes, ai Dios ! y un si terrible
Se escapa de tu labio; Descolorida y irémula cual rosa.
Que en larde borascosa Ajita el uracan, la faz turbada Tomas en derredor^ cual si buscases Inutil protcceiou; las rutilanles Pupilas apagadas se extravian Y.miradus de espanto solu euvian, Como la luz siniestra del relampago Que amcdrenta y aterra PresajÎRndo mil maies a la tierra.
tures étrangères est le plus yivement accusée ^ nous citerons M. Irizare et M. San-Fuentes. L'un a beaucoup lu nos poètes contemporains^ Fautre a étudié avec fruit lord Byron. M. Irizare^ qui, dans ses propres compositions, ne manque ni de brio ni d'élégance^ est plus heureux encore lorsqu'il traduit ses modèles bien-aimés. Ainsi, une des plus charmantes «orientales de M. Victor Hugo^ Sara la baigneuse, n'a perdu presque rien de sa gracieuse allure dans les vers cadencés de M. Irizare ^. Daas sa légende des Clochers ,' lA. San-Fuentes peint les mœurs du dernier siècle en s'inspirant tour à tour de Byron et de son froid imitateur espagnol Mora. Voici le portrait d'un gentilhonune chilien du dix-huitième siècle tracé avec une concision piquante par M. San-Fuentes :
tt Gomme il n'ayait jamais rien à faire, ce grand seigneur dormait jusqu'à huit heures; on lui disait la messe dans son oratoire, puis il prenait son chocolat. A midi, le dîner était servl^ après venait la sieste, plus tard le mathé; pour se distraire, U allait ensuite faire un tour en calèche; à onze heures, notre marquis ronflait '. »
^ Nous citerons la première strophe, pour montrer avec quel bonheur le mouvement et la coupe de la strophe française ont été con« serrés par le traducteur :
La bella Sara indolente
Muellemente Se comienza a columpiar:
A sus pics el recipiente
^ De una fuente La mas pura^ del lugar.
' Gomo ning^n que hacer le daba prisa,
Dormia hasta las ocbo este magnalc; En su oratorio le decian misa
Y tomaba despues su chocolaté.
La comida a las doce era précisa
Y la siesta despues, y luego el mate;
Il y a du goût, de la fc^cilitë daus les xérs de M. San- Fuentes, mais nous trouvons encore ici le pastiche. L'originalité, en général, qu'on cherche en vain dans l'ensemble de ces poèmes, quelquefois on la trouve dans les détails. Çà et là, au milieu de pages qui rappellent tour à tour ChUde-Earola, les Méditaiiong ou les Orientales, s'élèvent des accents empreints d'une émotion pénétrante, où se révèle l'influence de la nature et des mœurs du nouveau monde* Cette influence, par exemple, ne se mêle-t-elle pas à une mélancolie passionnée dans la strophe charmante que nous al)ons citer, et dont l'auteur, malheureusement, nous est resté i^onnu?
« Tes désirs sont mes désire, tes tristesses S(mt les miennes, nous sommes deux vagues de la même mer agitée, àeiQ\ idées qui forment une pensée, deux plaintes d'uoe pA&pe dooteur, deux échos d'une même v<)ix ^ v
A côté de ces imitateurs, on rencontre pourtant un vrai poète. Nous pouvons citer enfin quelques strophes marquées d*un caractère original et de ce sentiment de confiance dans les destinées de la patrie qui, unanime au Chili, méritait de trouver un interprète. L*incendie d'une ^lise de San-Iago a inspiré à M. Ândres Bello un chant élégiaque où, après une
T f ras esto por via de recrée Iba a dar en calesa su 'paseo...
A las once el marqués se balla roncando.
Tus g^ustos son mis gustos, Mios son tus pesares...
Dos olas de las mares En tempeslad feroz dos ideas somos Que hacen un pensamiento^ Dos quejas de ua lamento^ Dos ecos de una toi.
TÎTe description du fléau^ il s'adresse ainsi à la tour de Thorloge:
a Et toi aussi^ il te dévore, sentinelle à la Yoix retentissante^ vigie attentive, qui as compté un siècle entier à la ville heure par heure.
j> Après avoir sonné neuf fois, tu contemplais la fournaise oîi tu devais expirer, ta dernière Toix fut aussi ton dernier adieu.
V Quand cet accent fatidique scellait ton arrêt, qui eût cru te perdre? qui eût pensé que les ailes du vent^ emportaient la voix de la mort ?
D 11 me semblait t*entendre dire : « Adieu, ma patrie; le D ciel ordonne que mes notes ne déroulent plus la chaîne de » tes heures et de tes jours.
n J'ai vu mille et mille formes naître à l'aurore du monde » 9 et fleurir à mes pieds, et descendre au profond abîme de ce r> qui fut.
D Je t'ai vue dans ton premier fl^, San-Iago, esclave en- « doraiie, sans que dans ton cœur palpitât un sentiment pro- » phétique de ta future destinée K »
On ne peut méconnaître, dans cette invocation solennelle, une singidière vigueur et l'empreinte d'une imaguiation élevée, n est vrai que le poète qui a écrit ces vers occupe un
^ I a ti tambien te dévora^
Genlinela vozinglero Atalaya veladora, Que bas contado un siglo entero A la ciudad hora a bora.
Diste las nuève^ y prendida Estabas vlendo la boguera En que iba a expirar tu vida Fue aquella tu \oz postrera; Y tu altima despedida, etc.^ etc.
rang exceptionnel parmi les dcrivains du Chili. M. A. Bello n'est point un disciple de la jeune école chilena ; il a été de bonne heure initié au mouvement intellectuel de l'Europe, et quand il a lui-même abordé la poésie, il avait depuis longtemps échappé au vertige dlmitation qui suit les premières lectures. M. Bello n'est pas seulement un poète, c'est un publiciste sérieux et distingué, l'auteur d'un Traité du droit des gens, ouvrage substantiel et approfondi, qui jouit d'une légitime autorité dans toute l'Amérique.
Le Chili compte aussi quelques écrivains politiques : Gandarillas, esprit élevé et plein de verve; Benavente, tour à tour profond, caustique et railleur; les deux Ringlfo, l'un imitateur heureux de Jovellanos, l'autre talent spirituel et gracieux. Plusieurs des qualités du pamphlétaire espagnol Mariano-José de Larra revivent dans Vallejos. Parmi les travaux sérieux, un essai de philosophie de M. Marin ne doit pas être oublié. • Il y a là un noyau de penseurs qui ne peut manquer de grossir et de se fortifier, si le Chili se maintient , comme nous l'espérons, à l'abri des discordes civiles et de la guerre étrangère.
En présence de cet é\m si digne de sympathie, que doit faire le gouvernement du Chili? Son rôle est tracé. Il doit imprimer à cette activité intellectuelle, trop exclusivement tournée peut-être vers les littératures française et anglaise, une direction utile et profitable au pays. Donner une base sohde à l'enseignement national, c'est le plus sûr moyen d'atteindre ce but. Déjà l'université de San-Iago a fondé des collèges gratuits et des établissements particuliers. Parmi les collèges gratuits, on remarque llnstitiUo nadonal et VJnstituto de Coquimbr La tendance qui porte la jeunesse chilena vers les professions libérales et surtout ters le barreau ne pouvait être mieux servie que par ces créations utiles. L'instruction primaire est plus parcimonieusement répandue, les viUes im-
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portantes ont seules des écoles^ et sur ce point il reste beaucoup à faire. On peut espérer que le gouvernement saura re* lever l'enseignement des écoles, comme il a déjà relevé celui des collèges. La réforme de la justice marche de pair avec celle de Finstruction publique. Une commission nOinniée depois quelque temps s'occupe de reviser le code civil et criminel, afin de le mettre plus en rapport avec les institutions actuelles. Le congrès a compris que sa mission en ce moment est toute législative, et l'étude, la discussion des lois, ont remplacé dans le sénat, comme dans la chambre des députés, les luttes stériles des partis. De ces efforts du gouvernement et du congrès, il sortira sans doute pour le Chili une situation que bien des pays voisins pourront lui envier: En attendant, la république fondée par San-Martin peut déjà revendiquer une des premières places parmi les jeunes sociétés de TAmé- Tique du Sud.