LIVRE PREMIER
LA TIB, hflB l«EVR8 BT LBS FEMMES DS L|IIA.
P^irmi les grandes villes de rAmérique méridionale^ il n'en est pais qui soit derneurée plus fidèle que Lima aux vieilles mœurs espagnoles d'avant rindépendance. U y a là tout un moi^de à part, toute une civilisation élégante et raffinée, dont rien pe rappelle dans le reste du Pérou les bizarreries ni les délicatesses. Lima, sans doute, a son importance comme centre ^e la république péruvienne; mais ne voir de la ville des rois que cet aspect, c'est s'imposer la tâche pénible de juger la société liménienne par son côté peut-être le moins attrayant. Si Ton veut savoir ce qjn'il y a encore dans cette société, en plein dix-neuvième siècle, de grâce inimitable et d'originalité pittoresque, c'est la vie journalière qu'il faut interroger; c'est l'existence même du Liménien qu'il faut partager en quelque sorte, tantôt soi^s le toit de sa maison Jiospitalière, tantôt ^ milieu de ces fêtes de chaque jour qui donnent |l )a capitale du Pérou un caractère si cbArmant de splendeur Bi d'c^nimiatlon joyeuse. Les souvenirs que nous a laissés Lima, tel que nous l'avons vu dans ces dernières an-
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nées, notamment sous la présidence du général Vivanco^ feront pénétrer, nous Tespérons, dans la Yîe morale d'une des plus intelligentes et des plus aimables populations du nouveau monde- Si, en nous suivant à travers les scènes et les incidents d'un long séjour à lima, on arrivait à se former sans ciTort une idée juste des côtés faibles comme des côtés brillants de la civilisation péruvienne, ces souvenirs auraient atteint leur but, et un tel résultat suffirait à notre ambition. Tout voyage, tout séjour en pays inconnu peut en quelque sorte se partager eu trois périodes bien distinctes : la période de la surprise d'abord, c^Ue de la curiosité ensuite, celle enfin de la réflexion et de la critique. Le moment de l'arrivée a ses joies et ses émotions fugitives qu'il faut noter au passage et qu'on ne retrouvera plus. Dans les jours plus calmes qui suivent l'installation, le voyageur subit peu à peu l'ascendant de la société qui l'entoure; il ne se contente plus d'être spectateur de ses fêtes ou de ses travaux, il sent le besoin de s'y mêler, de s'y associer. Enfin, quand la vie journalière lui a révélé tous ses secrets, c'est la vie morale et intellectuelle qu'il veut connaître, — et ainsi se complète peu à peu un ensemble de notions sans lequel on ne peut juger sainement ni les mœurs ni les iatérêts d'une population étrangère. Ces trois moments qu'on retrouve dans tout voyage et que j'ai essayé de décrire marqueront les divisions mêmes de ce récit.
CalUo. — La baie. — Le Castillo. — Rodil. — Salteadores.
Nous étions entrés dans la rade de Callao par une nuit d'une sérénité magnifique. Le soufifie presque insensible qui nous poussait vers le mouillage senUbla expirer juste au moment où la frégate laissait tomber son ancre à deux encablures de la côte. Devant nous, la ville piquée de points lumineux pro-
filait sur un fond d'obscurité bleuâtre la ligne brisëe de ses toits, et, sur un plan plus rapproché, un grand nombre de navires dressaient vers le ciel la fine silhouette de leur mâture. Vers minuit, des bancs de brume apparurent comme par enchantement, puis ils se rapprochèrent et se joignirent en estompant le contour des terres voisines; bientôt celles-ci s'eflacèrent, et notre horizon se rétrécissant peu à peu, la frégate demeura comme une noire chrysalide enveloppée d'une ouate épaisse. Une ligne phosphorescente se montrait seule à de brèves intermittences, accompagnée d'un fracas semblable à celui d'une fusillade*: c'était le flot qui déferlait sur un talus dont les galets s'entre-choquaient, roulés par ses mouvements d'ascension et de retraite.
Au lever du soleil, nous fûmes réveillés par un vacarme aussi étrange qu'étourdissant. Nous montâmes aussitôt sur le pont, où nous attendait un spectacle fort imprévu. La vaste baie, silencieuse et morne quelques heures auparavant, était pleine de mouvement et de bruit. Des milliers d'oiseaux remplissaient l'espace à toutes les hauteurs, à toutes les distances, et le regard eût vainement fouillé l'étendue, pour ne pc(s rencontrer leurs files interminables, qui s'égrenaient en chapelets gigantesques, ou leurs bataillons nombreux qui piquetaient le ciel ou se répandaient sur la mer, conune d'épais flocons de neige. On eût dit que toute la population ailée de l'océan Pacifique s'était donné rendez-vous à Gallao. Autour de nous se prélassait le lourd pélkan, embarrassé de son bec difforme et démesuré, auquel une bande espiègle d'oiseaux plus petits venait arracher la pâturé. L'obèse et stupide pingouin repliait tout honteux ses ailes trop courtes après avoir en vain tenté de prendre son essor; le damier étalait un éclatant plumage d'argent et d'ébène; le pétrel à la voix stridente, la mouette blanche et légëre conune ime vapeur s'ébattaient joyeusement sur la houle et remplissaient l'air de piaillements aigus qu'en*
tiecoupaient çà et là des notes gutturales et luusiUardes. C'était un vacarme à briser le tympan^ un raouTement perpétuel à donner le vertige. Tout ce peuple turbulent et goulu était attiré sur la rade par le passage régulier d*une espèce de sardine dont les bancs nombreux hantent à certaines époques de Ts^mée les côtes du Pérou, ^ fourmillent dans les eaux de Gallao. Cependant le soleil^ dont on apercevait depuis le matin le disque rouge et sans rayons à travers une épaisse couche de nuages^ fondit cet obstacle et jeta inopinément sur Teau sa lumière triomphale. Toute la gent emplumée s'émut^ les vocifératkms redoublèrent^ et des groupes nombreux s'envolèrent comme eSarouch&; quelques instants plus tard^ la brise de terre venait écailler la surface des flots et dérober ainsi le poisson aux redoutables appétits de Tennemi, dont les bandes déçues et confuses s'enCiiîrent et dispanirentbientôt àrhorizoa. La baie de Callao réunit des qualité» assez rares pour la côte occidentale de TAmérique du Sud^ où il n'existe guère que des rades foraines. Elle est vaste et sûre, les navires peuvent la parcourir sans appréhension^ rester au mouillage en tout temps avec sécurité^ exécuter en toutes saisons leurs travaux de radoub et de carénage. Elle est suffisamment abritée^ dans le sud-est jet le sud-ouest, par une langue de terre, quelques rochers et deux îles, notamment celle de San-Lorenzo. Son ouverture principale (car il ^iste une passe peu fréquentée au sud de la pointe de CaUao) s'étend de Fouest au nord-ouest; mais les vents qui soufflent de cette partie ne se permettaat jamais la moindre incartade, n'inspirent aucune déûaqce. Llle de San-Lorenzo forme le côté droit de cette entrée. San-Lorenzo e^ une terre aride, désolée, grise comme la cendre et rayée de ravins; pas un arbre, pa$ un atome de verdure.ne se hasarde sur ses flancs calcinés et grillés par un wàbH torride; à ce compte, jamais terve ne fut f^l^g digï^e de peorlâr le nom du martyr de Valérien. On y dépoiait jadis les
nègres coupables de quelque méfait; les seuls êtres qui la peuplent aujourd'hui sont les veaux marins dont on entend les troupes nombreuses bramer la nuit sur le versant occidental de 1 ûot. Vue du mouillage^ la ville de Cailao n'offre rien de remarquable : c'est une ligne monouone de maisons grises bâties au niveau de la mer et à peine dominées par le clocher carré et trapu de Téglise. A l'extrémité sud de la ville apparaît^ sur le même pian^ la blanche maçonnerie de deux forts à frcmt circulaire^ reliés entre eux par une série de batteries disposées^ selon les accidents du terrain^ pour battre la baie et la plupart des points de débarquement. La plaine s'étend de l'est au nord^ mouchetée çà et là de bouquets d'arbres et traversée par le Rimac^ qui vient se dégcJt^er dans la rade sur la droite de Gallao ; puis au \(m, à l'extrémité d'un ruban de verdure tracé par le cours fertile de la rivière, on voit s'é» lever^ au milieu de longs et noirs massifs de saules, les nombreux clochers de Lima, violets ou vermeils, suivant les jeux de la lumière. Plus loin encore, de hautes montagnes énergiquement accentuées déchirent les nuages et enfoncent dans les profondeurs de rhorizon leurs divers plans bleuâtres et iocertains.
Dès qu'û nous fut permis de communiquer avec la terre, je me fis débarquer sur un môle où des compagnies de tiavaÛleurs nègres ou indiens empilaient en chantant nombre de caisses et de ballots que des chariots plats, glissant sur un chemin de fer, emportaient vers les magasins de la douane. Quelques soldats débraillés et sordides, vêtus de fracs gris à parements verts et coiffés d'une sorte de bonnet blanc qu'un ruban vert nouait à la base comme la fontange de nos pères, surveillaient l'opération .avec im laisser-aller plein de mansuétude, qui nous parut fort engageant pour les fraudeurs. L'activité régnait partout; les chaloupes et les barques arrivaient à la file, chargées outre mesure, et se heurtaient en
désordre au fond de Tanse que le môle contourné en demi-fer à cheval ménage entre ses murs et la terre pour faciliter les opérations de débarquçmçnt. Les matelots étrangers juraient par tons les diables^ les ouvriers du port leur i /postaient en invoquant tous les saints; les grues et les palans soulevaient^ avec d'horribles grincements, des fardeaux énormes, et le môle, déjà encombré de caisses de fer et de chaudières à vapeur, disparaissait sous un amas de colis étrangers. Ce môle est Tun des plus beaux ouvrages accomplis sous la viceroyauté de don Antonio Amat.
La principale rue de Gallao, la plus commerçante et la pins fréquentée, court parallèlement au rivage; elle est pavée de galets fichés en terre comme des œufs sur leur pointe. Les maisons qui la bordent, construites en adobes S ont pour couvertures de simples nattes disposées sur un lit de roseaux et revêtues d*une couche de chaux destinée à garantir Tintérieur contre l'humidité des brouillards et contre les rayons du soleil. Ces demeures n'ont en général qu'un étage, dans la longueur duquel régné une galerie abritée à certaines heures du jour par des rideaux de coutil rayé de couleurs vives ; des magasins d'articles variés occupent d'ordinaire le rez-dechaussée. Les autres constructions de Callao sont, pour la plupart, très-basses, et les rues sont disposées de telle sorte que^ durant la plus grande partie du jour, le soleil y verse une lumière implacable. Nous n'en parcourions pas moins la ville^ enfonçant jusqu'aux chevilles dans une poussière remplie de débris infects qui donnent naissance à toute sorte de vermine. Les maisons, blanchies à la chaux ou badigeonnées en jaune, étaient closes et silencieuses conmie des tombes. C'était l'heure de la sieste. Çà et là, des ânes pelés et galeux se tenaient immobiles dans l'ombre étroite que projetait par hasard
1 Briques cuites au soleil*
un pan de muraille^ et des files noires de gallinasos ^ dor« maient perchés sur une patte au rebord des terrasses.
Les portes de l'église étaient ouvertes^ nous y entrâmes. La nef n'offre aucun intérêt sous le rapport architectural^ et la décoration f ntérieure répond à la médiocrité de la façade. En sortant de Téglise^ nous nous dirigeâmes vers le CastiUo. G'é* tait procéder avec ordre dans- cette ancienne colonie espagnole où^ comme dans tous les pays soumis à l'Ëscurial^ l'Église et répée, le prêtre et le soldat^ après avoir été les plus énergiques leviers de conquête^ restèrent les principaux éléments de puissance employés par les conquérants du nouveau monde pour asseoir et perpétuer leur domination. Gomme nous nous disposions à franchir le pont-levis abaissé sur un fossé devant rentrée béante et voûtée de la citadelle, un groupe assez original s'offrit à nos regards. — Au sommet d'un monticule pierreux et ffiuve, que tigraieiit çà et là quelques bandes sombres de verdure, un factionnaire était assis; devant lui une cholita^, le corps nonchalamment renversé, la nudn perdue dans les ondes d'une chevelure étoilée de fleurs de jasmin, et le coude appuyé sur le genou du soldat, écoutait en souriant quelque confidence amoureuse, tout en arrachant avec ses lèvres les pétales d'une fleur de grenadier. L'homme portait le frac gris et le bonnet blanc 4 ruban vert; la fenune avait le torse drapé d'un châle écatlate, et son jupon retroussé laissait apercevoir un petit pied chaussé de satin blanc, une cheville fine et une jambe irréprochable. Le soldat s'était improvisé un parasol en nouant les pointes d'un madras aux extrémités de la baguette de son fusil, ^xée elle-même par le milieu au coude de la baïonnette. Cet écran projetait sur le visage cuivré de l'indienne une ombre vigoureuse, semblable
i Sorte de ▼autour domesticpie du P4roa# 3 Indienne:
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à celles qu'Eugène Delacroix fait tomber avec une si savante hardiesse sur là face de ses personnages. Nous nous gardâmes bien de prolonger une contemplation qui menaçait de devenir importune, et laissant le jeune couple tout entier aux douceurs de son entretien^ nous entrâmes au Gastillo.
Tous les ouvrages situes au sud de la ville sont renfermes dans le Gastillo. Les deux forts et les batteries dont nous avons déjà parlé le défendent du côté de la mer; des épaulements et des fossés profonds^ avec escarpes et contrescarpes^ font sa principale force du côté de la terre. Dans renceint^e de la citadelle s'élèvent des casemates massives^ les seules qu'on puisse construire avec les matériaux peu résistants du pays. Ces réduits^ où peuvent s'abriter de nombreux défenseurs, servent actuellement de cachots, conrnie nous pûmes nous en convaincre en plongeant nos regards dans un soupirail demicirculaire fermé par une épaisse grille de fer et destiné à éclairer une profonde galerie voûtée, fétide et lugubre. Le long des murs humides et nours régnait un cordon de bamcs en bois sur lesquels on apercevait une douzaine de nattes, couche ordinaire des prisonniers. Quelques ustensiles grossiers et indispensables étaient épars sur le sol. Pour le moment, ce sépulcre était vide : on avait, dès le matin, dirigé ses tristes hôtes vers différents travaux publics auxquels on les emploie. Au dehors tout était désordre : vieux canons de fonte et de bronze, les uns rouges de rouUle, les autres verts d'oxyde de cuivre, ancres brisées, roues à engrenages, futailles défoncées, gisaient à moitié ensevelis dans la poussière. Presque toutes ces constructions menaçaient ruine, et de nombreux étais soutenaient le ventre rebondi des murailles, dont la chute semblait imminente.
Le dernier épisode de la lutte des Espagnols sur le sol péruvien, l'un de ses plus glorieux souvenirs, se rattache au Gastillo. Ge fut dans ses murailles que le colonel Rodil^avec une
garnison de moins de mille hommes, résista, pendant deux années environ, aux efforts des patriotes, dont qoatre mille honmies de troupes Fassiégeaient par terre, tandis qu'une escadrille de cinq ou six navires de guerre le bloquait du côté de la mer. — Bien qu'à cette époque San-Martin et son auxiliaire le célèbre aventurier lord Gochrane eussent déjà proclamé l'indépendance du Pérou, le départ de l'armée libératrice laissa momentanément Lima et le Gallao retomber au pouvoir des Espagnols. Mais les succès de Bolivar dans le haut Pérou, couronnés par la brillante joiumée d'Ayacucho qui assurait sans retour le triomphe de la cause libérale, déterminèrent le général en chef espagnol Ganterac à offrir une capitulation définitive dont un des articles portait que la forteresse de Gallao serait rendue aux indépendants. Le colonel Rodil, homme d'une bravoure et d'une fidélité dignes des temps antiques, commandait alors au Gallao les débris de l'armée royale. Déterminé à défendre jusqu'à la dernière extrémité les droits de la couronne, il se renferma avec les siens dans le Gastillo, conservant la chimérique espérance fle voir arriver des jours meilleurs pour une cause que, dans son dévouement, il s'obstinait à ne pas croire désesqpérée. Le Gastillo fut mis en état de siège par les patriotes; mais la place était suffisamment pourvue de vivres, et rien n'affaiblit durant plusieurs mois la détermination des assiégés. — Plus tard» les provisions commencèrent à manquer, l'arrivée des renforts espagnols devenait problématique, l'on sentit sourdre de vagues symptômes de mécontentement. L'inébranlable fermeté du chef les fit rester dans l'ombre et retrempa la résolution fléchissante des subalternes. Ge n'était encore que la disette, mais quand la garnison eut dévoré jusqu'à ses bêtes de 8omme> ce fut la famine. Rodil comprit alors que le danger n'était pas seulement au dehors, et l'énergie du désespoir atteignit diez lui des proportions presque sauvages. 11 s'entoura
de gens dévoués^ fit assembler son personnel^ et après avoir exposé les difficultés de la situation en suivant d'un regard sombre Tefiet produit par ses paroles^ il voulut recueillir le sentiment de chacun touchant la résistance ou la capitulation. Quarante hommes environ et quelques officiers opinèrent pour le dernier parti et sortirent des rangs. Un rire amer et farouche se montra sur la face bronzée du chef; ceux qui connaissaient l'homme comprirent; mais trop tard, qu'on venait de leur tendre un piège. Le moment était décisif^ la révolte grondait; un instant d'hésitation^ et tout ce que Rodil avait déployé de valeur^ épuisé d'expédients^ souffert d'angoisses^ allait peut-être devenir inutile. Il fallait prendre un parti, ce parti fut terrible. Rddil déclara rebelles et traîtres au roi et à la patrie les partisans de la capitulation, et usant de son pouvoir suprême, il les fit fusiUer séance tenante. Cette mesure, qui excède peut-être les bornes de la fermeté, mais qui trouve une excuse dans le fanatisme du dévouement, produisit une réaction salutaire. Les soldats, par un élan spontané, jurèrent de défendre jusqu'à leur dernier sang le drapeau de la mère patrie; la confiance rentra dans l'âme de Rodil, et )a vie du GastiUo reprit son cours douloureux. Vie horrible! Chaque jour ajoutait aux horreurs de la famine et apportait une nou* velle torture. Les assiégés soutinrent encore leur misérable existence aux dépens d'animaux immondes; puis il ne leur resta bientôt plus pour vivre que le produit insuffisant de la pêche qu'on exécutait à grand'peine SO110 le canon du fort. Enfin, une épidémie, engendrée par les exhalaisons pestilentielles des cadavres sans sépulture et des immondices amoncelées, vint fondre sur la garnison et porter l'abattement à son dernier période. Tout ce que l'énergie humaiae peut supporter d'atroces privations et de navrantes misères avait été épuisé par les héroïques défenseurs du Castillo; ils furent sans force contre cette dernière calamité. D'ailleurs, les munitions tou-
chaient à leur Qn; tout espoir de secours était évanoui^ et prolonger une résistance sans but utile dans cette position désastreuse devenait un acte de dévouement insensé. 11 fallut donc céder à Timplacable arrêt de la ProTidence. Rodil posa les bases d'une capitulation honorable qui fut acceptée : le 23 janmv 1826^ le Gastillo ouvrit ses portes à Tannée patriote^ et le drapeau de l'Espagne flotta pour la dernière fois sur la terre du Pérou.
Quand nous quittâmes la citadelle^ le soleil dorait la ville de ses rayons obliques et disparaissait derrière San-Lorenzo, dont la masse violette se détachait sur un horizon ardent comme un brasier. Les travailleurs du môle regagnaient leur demeure^ et les habitants sortaient de Tatonie où les avait plongés la température de midi. Partout les stores bariolés des balcons remontaient en criant sur leurs rouleaux^ et les femmes^ assises au seuil des portes pour respirer la première frdcheur de la soirée^ surveillaient leurs marmots déguenillés^ qui se vautraient dans la poussière sans effaroucher le moins du monde des bandes de gallinasos occupés à déchiqueter les chiens morts. Notre promenade dans les rues>^ à cette heure où la ville respùait^ nous permit d'apprécier du premier coup d'oeil l'ensemble de la population de Gallao, qui se compose de blancs^ et plus particulièrement de cholos (Indiens) et de sambos ^ Le croisement de ces trois races primitives a multiplié à l'infini les nuances de la peau^ et l'œil exercé des habitants du pays peut seul démêler inMliblement le type originel des différents individus. Les cholos et les sambas se distinguent moins par la couleur de la peau que par la forme du visage : ceux-là ont le front étroit^ les mâchoires lourdes et saillantes, les yeux vifs et noirs posés à la
^ Les sambos sont le produit du croisement de la race indienne a^ec la race noire.
M SOUVENIRS
chinoise, et les cheveux lisses et brillants comme du jais; leur physionomie, pleine de douceur, porte l'empreinte de la mélancolie et de la résignation. Le sambo a le teint plus foncé, les cheveux crépus, les lèvres épaisses. On chercherait en vain la beauté plastique chez les habitants de Gallao : ils sont pour la plupart petits et malvenus; mais, à défaut de cette beauté précise, déterminée, qui frappe soudain le regard, on y rencontre souvent chez les femmes indiennes une sorte de grâce dont on subit le charme, alors qu*un rayon de Tâme, traversant Tenveloppe matérielle, vient éclairer leur physionomie. Le costume des gens du peuple est à Gallao, comme dans toutes les villes de la côte du Pérou, le même qu'au Chili. Cesi pour les hommes un poncho de laine sur un pantalon de grosse toile. Les femmes se drapent aussi le torse dans un châle de couleur écarlate, et mêlent à leur chevélmre des œillets ou des fleurs de jasmin; leur chaussure, plus élégante que confortable, se compose le plus souvent d'uû bas de sole rayé ou couleur de chair dans un soulier de satin blanc^
Le toit de l'homme du peuple est ici toiyours hospitalier pour l'étranger; un visage souriant l'accueille à son entrée, un souhait de bonheur Tescorte à sa sortie. L'intérieur des habitations est en général simple et modeste, sans être misérable; le mobilier de la pièce principale est ordinairement un lit paré avec une certaine affectation, une table dont un bouquet de fleurs fraîchement cueillies occupe le milieu, une causeuse cachée par une housse d'indienne imprimée, puis çà et là des escabeaux grossiers. Quelquefois un hamac destiné à la sieste joint les angles opposés des murailles blanchies à la chaux, contre lesquelles on aperçoit toujours accrochée à un clou l'indispensable vihibela ^ destinée à charmer les heures de loisir.
1 Guitare.
n faut peu de temps pour explorer la ville de Callao. Nous reyenions^ après qudques heures de promenade, à la Fonda de la Marina, où nous avions élu domicile, avec cette tristesse qui accompagne d'ordinaire toute curiosité déçue, quand nous aperçûmes un groupe nombreux qui se pressait à l'entrée d'une case d'où s^échappail, mêlé à des clameurs discordantes, le frémissement cadencé des guitares. Le spectacle devait ofùrir un sérieux intérêt, à en juger par l'attitude des gens qui masquaient la scène. Tous, le cou tendu, les narines dilatées, les lèvres frémissantes, plongeaient des regards avides dans un appartement éclairé par je ne sais quelle lueur fauve et vacillante. Les uns applaudissaient de la voix et du geste les acteurs invisibles, d'autres jetaient quelques mots au concert vibrant de l'intérieur, et toutes ces faces noires comme l'ébène, rouges comme le l»:onze florentin, jaunes comme l'ambre, portaient l'ardente et sauvage expression de convoitise d^une meute que le fouet du piqueur contient devant la curée. Nous voulions aussi notre part d'émotions; mais nous hésitions à la conquérir en essayant de faire brèche dans cette muraille vivante. Un arrierOy que ses formes herculéennes autant que sa profession l'endaient très-propre à ce genre d'etercice, vit notre embarras, et s'offrit, moyennant quelques pièces de monnaie, pour remplir Toffice de bélier & noire intention. Le marché conclu, les clauses furent exécutées avec une conscience scrupuleuse. Nous pûmes alors comprendre cette attention passionnée, ces tressaillements fébriles de l'assistance : jamais drame chorégraphique^n*avait traduit ^ plus énergiquement que celui qui s'exécutait sous nos yeux les ardeurs insensées de l'amour.
L'orchestre, si l'on peut nommer ainsi la force instrumentale qui jetait aux danseurs le mouvement rhythmique, se composait de deux guitares dont on faisait vibrer toutes les cordes à la fois, d'une table sur laquelle on tambourinait avec
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les poings, et d'nn cbœor de Toix discordantes. L'action arait pour interprètes nn nègre et une samba. L'homme^ nu jusqu'à la ceinture^ sembbit fier d'un torse où l'on suivait le jeu des musdes à traTcrs une peau sombre et lisse comme ces galets que la mer roule au rivage. La femme portait un jupon à fal-^ balas tout bariolé de rouge et d'urange; elle avait laissé choir le chàle de laine bleue qui gênait sa pantomime^ et sa chemise sans manches était à peine retenue aux épaules par le lien mal noué d'une coulisse. Nous étions arrivés au dénoûment d'une resbalosa; telle nous parut être du moins la danse exécutée. Une pause eut lieu^ durant laquelle choristes et danseurs demandèrent à la liqueur argentée de Pisco un sitrcroit d'énergie et des inspirations nouvelles. A un nouveau signal de l'orchestre^ le n^^ et la samba s'avancèrent^ et, placés en lace l'un de l'autre, prirent tous deux une attitude fièrement provocante de défi, tandis que le cliœur entonnait la chanson suivante :
Ta dices qoe no me qnieres.:
Porque no me qaieres di?
lo d^o de ser qœrido Sola por querer te a Ul Àhoim saïuba y oomo no à.
La fenmie tenait à k main droite son mouchoir déployé, auquel un geste arrondi imprimait un mouvement de lente roUtion qui semblait foire appd au cavalier. Celui-ci, les ooodes en dehors et les mains serrées aux hanches, appit>cha en se dandinait avec confianoe; la dareense alors, par un manège plein de ooquetterie, commença une s^rie de glissades et de pinMietles dans fintentîOQ ai^arenlc d'éviter le itegard de son paitenaire, qui» de son côté, s'épuisait en vains
t Tu dis que tu m an^aiiaes pas; ^^ pewqooi ne m'aimes-tu pas ! db — li<ii qui «M" pas» d^^re ain)^e ~ seulement pour f aimer^ toi? ^ À piv^^eul» fiambji) tl pMrfiioi pa»)
efforts pour la regarder en face. Bientôt las d'une manœuvre stérile^ il se prit à sauter pour sa propre satisfaction^ et simula tout l'entrain de Tindiffërence. La samba le rejoignit aussitôt en piétinant avec une mutinerie charmante; puis elle recula^ revint encore^ et reconquit son prestige en produisant des trésors de grâce et de souplesse. Le nègre^ enchaîné de nouveau à sa suite^ imitait de son mieux ses fantasques évolutions. Tantôt elle se balançait lentement comme l'oiseau qui plane et oscille avant de s'abattre^ tantôt elle frétillait^ comme le poisson qu'un bruit effarouche. Ses mouvements^ quelquefois d'une régularité parfaite^ se transformaient tout à coup; et devenaient vifs^ inégaux^ insaisissables. Au fur et à mesure que l'action se déroulait, les guitareros raclaient leurs instruments avec plus de fureur; le choc cadencé des poings faisait tressaillir les jQiacons sur la table ébranlée, et l'assistance, d'une commune voix, chantait à tue-tête :
Quisiera ser como el perro Para amar y no sentir, El perro como es paciente Todo se le va en dormir; Ahora samba y como no i
La danse prit bientôt un caractère plus véhément; les pirouettes et les glissades firent place aux gestes passionnés, aux postures lascives, aux expressions de plus en plus ardentes et impétueuses. Les regards des danseurs, rivés l'un à l'autre, se l'envoyaient leurs éclairs, leurs genoux s'entre-choquaient, leurs reins tressaillaient comme galvanisés, d'énergiques palpitations faisaient onduler leur poitrine. Enfin un frémissement fiévreux parcourut le corps du nègre. On eût dit qu'il concentrait dans une suprême aspiration magnétique toutes
1 Je voudrais être comme le chien — pour aimer et ne pas souffrir. — Le chien^ comme U est patient, — oubUe tout pendant qu'il dort. — A présent, samba, et pourquoi pas!
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les puissances de sa Yolonté. La samba se roidissait contre cet appel fascinateur; mais ses pas incertains la ramenaient toujours vers celui qu'elle voulait fuir; ëchevèlée^ haletante, vaincue^ elle flnit par tomber entre les bras du noir^ qui Yenleva triomphant et la déposa à demi pâmée sur une causeuse au milieu d'une explosion de bravos.
Nous en avions vu assez pour comprendre la répugnance qu'éprouvent les femmes du monde à exécuter dans les salons péruviens certaines danses nationales. Nous laissâmes sambos et sambas continuer leurs pirouettes devant un cercle d'amateurs plus sensibles que nous aux charmes de cet étrange spectacle, et nous rentrâmes àlaFonda de la Marina. Placée près du port, à l'entrée de la rue principale, cette fonda était l'étii-
blissement de ce genre le mieux achalandé de toute la ville, grâce à la direction vigilante d'un hôte qui savait joindre à un savoir-faire puisé aux meilleures traditions parisiennes un amour d*ordre, de propreté et de confort vraiment britannique. Ce fut dans cette hôtellerie^ ressource inappréciable pour les officiers de tous les navires de la rade, que nous allâmes finir la soirée et nous enquérir des moyens de communication ordinaires entre Gallao et Unuu Le résultat des questions adressées à ce sujet à Vamo de la casa ( maître de la maison) fut qu'il nous serait facile de louer à toute heure du jour des chevaux et des voitures, les premios moyennant une piastre, les secondes moyennant un quart d'once, mais que le mode de locomotion le plus économique et le moins fkasardeux (ce mot (iit prononcé avec une intention manifeste) était l'omnibus qui fait le voyage trois fois dans la journée. De nouvelles explications de l'hôte nous firent comprendre qu'il n'y avait aucune exagération dans ce mot hasardeux, qui nous avait d'abon!! fait sourire. Cette promenade de deux lieues^ à travers une plaine découverte et sur une route incessamment battue, est souvent contrariée par de tiès-fècheuses rencontres. Les
nombreuses crisesréTolutionnaires qui se sont succëdéau Pérou depuis rémancipation y ont créé toute une population de soldats sans drapeau et sans paye régulière^ qui partagent volontiers leur vie entre les aventures de grande route elles exploits de guerre civile. Heureusement il y a moyen d'échapper aux réquisitions de ces routiers : ces salteadores du chemin de Lima ne s'attaquent qu'aux voyageurs isolés et aux voitures particulières; ils respectent le personnel plus imposant de Tomnibus.
Parmi les habitants de la fonda, il s'en trouvait qui/ ayant eu maille à pailir avec les salteadores, purent nous donner quelques détails sur leur façon d'opérer. Elle est toute courtoise envers ceux qui ne tentent pas de se défendre ou de se soustraire parla fuite à leurs exigences; mais malheur au voyageur^ quelque résigné qu'il soit^ s'il b'a pas une bourse pleine à leur offrir! Le ckatero (ils nomment amsi le voyageur sans argent) doit s^estimer très-heureux s'il en réchappe avec quelques gourmades^ car 11 court d'énormes chances d'être abandonné en rase campagne dans un déshabillé fort inconvenant. Quant à la résistance^ elle a été trop rarement couronnée de succès pour qu'on se sente encouragé à une lutte où les armes sont nécessairement fort inégales. Le second d'un navire marchand venait de payer de sa vie une tentative de ce genre au moment cix nous arrivions au Pérou^ et pendant notre, séjour à Lima, le hasard nous fit rencontrer un capitaine anglais dont la bravoure téméraire avait failli causer la mort de son compagnon de voyage. Ce capitaine^ qudque peu ofQcier de fortune^ après avoir mis en différents pays son épée au service de dix partis contraires, était venu l'offrir aux turbulents du Pérou, et il avait voulu inaugurer son séjour dans ce pays par un trait d'audace. A cet effet> il se munit d'un arsenal, et, appelant de tous ses vœux une rencontre périlleuse, il quitta Gallao dans une voiture, eh compagnie d'un paci-
fique tiendero ^ de Lima. Le sot*t le servit à souhait ; un accident survint à l'attelage, et pendant que le cochero s'occupait d'y pourvoir, une demi-douzaine d'individus fondirent sur la voiture comme des vautours sur une proiev Les voleurs étaient en nombre, mais l'Anglais était brave. « Que voulezvous? dit-il. — Ton argent, » fit un salteadnr en abaissant son cscopette. C'était l'instant d'épargner les paroles; le pistolet de l'Anglais se chargea de la réponse, et une balle terrassa l'agresseur. — Anda, puerco ! cria aussitôt au cocher l'enfant d'Albion tout en s'apprêtant à faire usage d'un second pistolet; mais le tiendero liménien, qui avait perdu la tête, arrêta le bras du conducteur en lui criant d'une voix lamentable : Para, amigol por Dios, para *!... La phrase commencée se perdit dans une décharge d'escopettes, qui enlevait et clouait au fond de la voiture une oreille du malheureux tiendero. Un second coup de pistolet tiré par l'Anglais renversa un deuxième assaillant; les autres hésitèrent. Le cocher s'était remis en selle; stimulé par la voix énergique de l'Anglais bien plus que par les prières désespérées de son compatriote, il enleva ses chevaux, partit à fond de train, et, malgré quelques balles qui trouèrent le fond de la voiture, on put atteindre Lima.
Gonmie nous ne tenions nullement à faire étalage de vaillance sur le sol péruvien, nous jugeâmes superflu d'affronter les salteadores, et, pour éviter autant que possible d'ajoutei^ une nouvelle anecdocte burlesque ou dramatique aux riches annales de la Legiui ^, nous allâmes retenir nos places dans le prosaïque véhicule qui a la réputation de conduire son personnel complet jusqu'à la capitale.
t Boutiquier.
2 Arrête, mon amil pour Dieu, arrête!
S Endroit suspAct de la route de CalUo à lînMi-
TJn omnxbas pénrriexi. — Hersano âe 1& Iwiiiii mueil e. — ChoBti» <— Paysage. — Of&das. — La Le^niia. — Entrée de Lima.
Le lendemain^ an coop de dix heiires, iKMas étions réo^ bureau de Fomnibos. Le cochero, vègre Tigcnreiix et brutal était déjà perché sur son s^ el s'amosait en manière de passe-temps à fouetter son attelage^ qui, impatient et tourmenté^ piétinait, ruait, mordait et se trémoussait en secouant ses liens. Nous n'eûmes «pie le ten^ de déposer an bureau notre demi-piastre, prix du Yoyage, et de nous jeter pèlennâe dans la Toitore déjà pleine, qui partit aussitôt comme emportée par des hippogriffes et roula sor un caiDoutis f éroce, avec grand fracas de glaces frémissantes et de ferrures disjointes. A la sortie de Callao enfin, le lourd véhicule entra dans une poussière compacte, qui étouffa son bruit et changea ses cahots bruscpies et saccadés en capricieuses ondulations : on eût dit un naTire contrarié par les houles.
Tout le monde fumait au moment oh nous étions montés en Toiture. Aveuglés, étouffés, étourdis tout d'abord, notre premier soin avait été de forcer un peu Tétau vivant qui nous emboîtait, et quand nous eûmes conquis l'espace auquel nous ayions droit, nous nous empressâmes d'abaisser la glace placée derrière nous, afin d*absorber le moins possible de la vapeur de tabac qui nous enveloppait. Cette précaution prise, le nuage s'entr'ouvrit, et nous vîmes apparaître nos compagnons de voyage. Quelques-uns d'entre eux fixèrent surtout notre attention : deux officiers péruviens d'abord. Le plus âgé, sombre» terreux, austère comme un moine de Zurbaran, disparaissait jusqu'à la moustache dans son manteau; Tautre, pimpant, frisé, avenant et blond comme Van Dyck, portait une casquette rose galonnée d'or; un poncho blanc à longues
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franges garantissait contre la poussière son firac bleu de diA, dont on n'apercevait que les manches brodées en sontache ; un pantalon amarante à bandes d'or et des bottes grises complétaient son costume. Un troisième personnage était entièrement Têtu de noir; une croix écarlate lui couvrait la poitrine^ deux croix semblables ornaient son manteau à la hauteur des épaules ; son chapeau à larges bords couvrait non-seulement ses genoux, mais encore ceux de ses voisins. C'était un hermano de la buena muerte, confrérie religieuse dont la principale attribution consiste à ensevelir les cadavres, n n'avait point, du reste, la physionomie de son industrie : à voir sa face joviale et rubiconde, on pouvait se demander cpnune Hamlet : « A-t-il le sentiment de ce qu'il fait, ce drôle? » Depuis le moment du départ, il bavardait sans trêve avec ses voisins, tout en accumulant dans je ne sais quelles mystérieuses cavités de son arrière-bouche une fumée qu'il soufHqit ensuite par les narines en jets interminables. Ses doigts ne le cédaient point en activité i $a langiae. C'était plaisir de voir avec quelle dextérité pratique il roulait des cigarettes pour les o^rir à une voisine dont il s'était fiedt le complais^t pourvoyeur. •— Celle-ci, jeune chofUat avait aussi la tête découverte, et son chapeau de paille de Guayaquil, tout ^adieux sous ses robans cerises^ luttait d'ampleur et contrastât avec le feutre sombre du révérend frère. Le même désaccQrd régnait entre son costume et l'accoutrement funèbre du cofrcf^e; son crêpe de Chine diapré comme un parterre, son jupon de galante couleur rose, l'or de ses pendants d*oreilles, \b vif éclat de ses rubans et de ses fleurs, tout cela couronné par Fovale orangé d^me jeune tête omé,e d'une tresse noire aux chatoiements de saphir, aurait charmé le regard et réjoui le cœur sans le voisinage du moine, dont le bavardsige effréné venait sans cesse fatiguer np$ QreiUfiS. <^ Nous avions d'ailleurs à lutter de temps à autre contre un importun d'une
autre espèce : c'était un chien chinois qu^in matelot qui faisait route vers Lima avait amené dans romnibus, et qui s'échappait sans cesse des mains de son maître pour Tenir mordiller nos vêtements. Recouvert d'un pelage gris d'acier, brillant et ras comme celui d'une souris, porté sur quatre pattes fines, roides, courtes et pointues comme des pieds de mamiite, cet animal était le digne enfant d'un pays qui semble avoir le privilège de produire toutes les excentricités de la création.
L'omnibus roulait sur un sable gris conune de la cendre et semé de galets; la voiture n'aCfrontait que trop bravement ces obstacles; elle oscillait et se trémoussait de la façon la plus inquiétante, et à chaque nouveau cahot le chien poussait les phis désagréables gémissements d'eunuque. Nous avions laissé sur la droite, à un quart de lieue de la viQe, un cube en maçomierie surmonté d'une croix en fer. Pendant la nuit désastreuse du 28 octobre 1746, un navire emporté par les flots fut, dit-on, déposé, sans avoir perdu son équipage, en cet endroit marqué depuis du signe de la rédemption. A gauche, nous i^iercevions les arbrisseaux qui bordent le Rimac et les terrains marécageux qui l'a voisinent. Toute cette première portion de la route est géométiîquement divisée par des murs épais construits en tapias, — terre mélangée avec de la paille, et qui, séchée au soleil, garde la forme de la caisse où on l'a foulée. La hauteur de ces clôtures varie de un à deux mètres. Rien n'est triste et monotone comme ces délhnitations de propriétés qui semblent les ruines de quelque vaste cité détruite par un cataclysme. Çà et là, dans ces enclos, apparaissent des buissons rechignes et poudreux; le sol est à peine moucheté de plantes, qui servent de pâture à quelques maigres taureaux. Sur la route, des fines s'en vont par troupes au milieu d'un nuage, transportant à Lima, les uns des colis débarqués ^ Callao, les autres de la paille hachée menu, ou VaLfalfa
(sorte de trèfle) renfermée dans des réseaux à larges maîUes. Presque tous se traînent sous un trop lourd fardeau, et le bâton des arrieros est impuissant à hâter leur marche. De temps à autre, une de ces malheureuses bêtes tombe haietantç sur le chemin, les coups ne lui arrachent pas une plainte, mais ne lui font point faire an pas; ses bourreaux l'abandonnent alors aux arrieros des convois suivants, et ceux-ci recommencent la bastonnade jusqu'à ce que Tâne se décide à se relever ou à mourir. Les carcasses et les ossements épars attestent que de nombreux retardataires ont servi de pâture aux oiseaux de proie.
Aucune brise ne tempérait l'accablante chaleur de la matinée, le ciel était bleu comme la mer, dont on voyait se dérouler à l'occident la nappe infinie tout émaillée de voiles blanches, qui, semblables à des mouettes, circulaient à travers les grands navires sombres et endormis. Enfin, près de nous et troublant seul de son cri funèbre le morne silence de Téther tranquiUe, un condor gigantesque abaissait vers un appât in visible,lescircuits démesurés de son vol tournoyant. Noos avions laissé derrière nous le triste village de Bella Vista. Une population misérable y hante quelques masures couleur de boue, les seules dont les murailles n'aient point été renversées par le canon de Callao durant les luttes de l'indépendance. Un peu plus loin, nous vîmes se dresser un bouquet de sombre verdure qu'encadraient les murailles neuves et crénelées d'un cimetière, et nous passâmes auprès du seul arbre que l'on rencontre pendant la première lieue à partir de Callao. Cet arbre servait d'abri à une petite table couverte d'un linge, sur laquelle on apercevait des gâteaux racornis, du mais cuit, écrasé et mélangé avec du miel (masamorra), des flacons de chicha ^ couronnés d'écume, le tout médiocrement gardé par une
^ Boissoiii faite avec le mais fennenté.
vieille samba qui dormait confiante le front sur les genoux. Notre qualité de voyageurs français nous avait rendus Tobjet des prévenances de la société. Le cofrade nous avait offert des cigarettes; mais ce tabac qu'il tassait, qu'il vannait dans le creux de sa main pour le coucher ensuite sur une feuille de maïs roulée entre ses doigts d'une propreté douteuse, nous inspira une défiance que justifiait amplement la nature suspecte de sa profession. Nous acceptâmes plus volontiers les cigares de roiïicier dameret ; cette politesse fit naître un rapprochement et autorisa la conversation. Nous avions afiaire à un jeune homme de manières élégantes et d*un esprit cultivé, qui devait plutôt son grade (chose assez commune dans la république péruvienne) à sa naissance qu'à ses services militaires. Spirituel et moqueur^ il dirigeait sa verve satirique contre les événements récents de son pays^ dont il faisait saillir la face burlesque. Sa plaisanterie n'était pas acrimonieuse; elle tenait à l'extrême gaieté de son caractère : de temps à autre^ il agaçait son voishi renfrogné^ qui grognait ou riait dans son manteau; puis^ après avoir persuadé à la Mita de retirer ses pendants d*oreilles en cas de mauvaise rencontre, il la jeta dans toute sorte de perplexités, en lui racontant jusqu- où les salteadores malséants poussaient envers le sexe leurs perquisitions indiscrètes^ — si bien que la jeune femme, ne trouvant pas un abri sûr pour ses bijoux, se décida aies remettre en place. A nous il parlait de sa patrie avec respect, comme un fils parle de sa mère^ de ses gouvernants avec ironie^ de l'opéra et des cantatrices en apasionado, des taureaux en enthousiaste, des femmes de Lima avec entraînement, mais, il faut le dire, avec certaines allures de triomphateur. .'^. avait, à leur propos surtout, le secret de ces exordes oratoires qui tiennent Fesprit en éveil et lui permettent de saisir au vol les plus fugitives insinuations, les rélicences les plus inaperçues. A la suite d'une anpcdote scanda-
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leuse oii il s'agissait d'un colonel qui^ Toulant gagner un officier à son partie lui avait oiTert sa femme, son unique trésor, disait-il, l'officier grave crut devoir sortir de son mur tisme et lui faire quelques observations. — Bah! dit l'autre en aiguisant sa moustache, c'est un fait acquis à l'histoire contemporaine du Pérou. — Néanmoins le jeune railleur parut tenir compte de l'avis et devint moins expansif.
Ainsi jasant, nous arrivâmes à la Légua, c'est-à-dire à moitié chemin de Lima. — En cet endroit s'élève une charmante église de la renaissance, qui, dédiée à Notre-Dame du Mont-Carmel, est» de la part des gens de mer surtout, l'objet d'un culte spécial et d*une dévotion fervente. Les tremblements de terre, bien phis que le temps, ont fait choir çà et là des angles de maçonnerie et ont marbré de fissures sa façade badigeonnée de couleurs fausses, muette accusatrice de la parcimonie des fidèles et de l'incurie de l'administration. La voiture passa devant cette église et s'arrêta en face d'une pul^ peria^ voisine qui semble avoir été bâtie là tout exprès pour fournir à plus d'un voyageur grave l'occasion de transmettre à la postérité une réflexion invariable sur la différence dV chalandage des deux établissements. Pendant que l'attelage prenait quelques minutes de repos et souCQait dans ses harnais ourlés d*une écume blanche comme celle du savon, les voyageurs descendirent et se dirigèrent vers la pulperid. C'était une masure basse, bossue, couverte d'un toit plat, percée au rez-de-chaussée d'une large ouverture qui servait de comptoir sans qu'il fût besoin de pénétrer à l'intérieur. Un auvent en roseaux soutenu par des pieux, dont l'un fort élevé devenait aux grands jours la hampe d'un drapeau, abritait contre le soleil cette ouverture, où l'on apercevait des petits pains mal cuits, des duUces, des oranges, de la chicha, et sur
1 Sorte de (aferne où l'eu débite à la fois des liqueurs et des épiceries.
des étagères plusieurs flacons à fonne plus ou moins étranges renfermant ces liqueurs vulgairement nommées en France parfaU amour, liqumr des braves^ etc. L'eau-de-vie de Pisco de cette pulperia, qui jouit d'une excellente renommée, attira au comptoir la majeure partie de nos compagnons de voyage. Quelques arrieros, le poncho sur Tëpaule, le front ceint d'un mouchoir rouge, Se reposaient auprès de leurs mules chargées et plaisantaient un nègre qui, grattant une mandoline, chantait à tue-tête et dansait tout seul au grand soleil. Deux autres personnages, hâlés et farouches comme des Bédouins, débraillés comme des lazzaroni^ s'étaient accroupis dans la poussière et se partageaient une sandilla (pastèque^) dont ils mordaient à même la tranche écarlate^ tout en plongeant les doigts dans une écuellc remplie âemasamorra qui excitait la convoitise d'un gros chien. Celui-ci, assis sur sa ]iieue, regardait révérencieusement Fécuelle, et paraissait scandalisé de voir des pigeons moins circonspects y venir picorer à la barbe de ses maîtres.
Après une pause de dix minutes, le cochero nous cria de reprendre nos places. Gomme nous remontions en voiture, Tcnsevelisseur vint offrir à la cholUa, qui n'était pas descendue, un verre de pisco. Elle nous le présenta tout plein en disant : « CabcUleros, voulez-vous me faire la faveur?... » Nous la remerciâmes discrètement; elle insista, et sa figure vermeille s'empourpra comme une orange mûre. — Ce genre de politesse ne se refuse pas d'ordinaire, nous dit le jeune officier; vous blessez cette pauvre enfant, qui en est toute confuse. — Telle n'était pas notre intention; aussi prîmesnous bien vite le verre pour y tremper nos lèvres, et nous le rendîmes en nous excusant de n'être pas encore initiés aux laçons cordiales et galantes du beau sexe péruvien.
Cependant les deux mangeurs de sandilla^ dont nous n'avions pas remarqué sans inquiétude les physionomies passa*
blement suspectes, étaient yenus plonger un regard investigateur dans la voiture. Heureusement le conducteur ne jugea pas à propos de prolonger cette halte, et l'omnibus partit^ laissant derrière lui, comme une locomotive sa fumée, un long nuage de poussière où disparurent nos deux contemplateurs. La conversation reprit de plus belle, mais cette fois ce fut l'officier qui nous interrogea sur la France. Paris était surtout le but de ses aspiration^; c'était pour lui le seul point étincelant siu: la carte du vieux monde. Un voyage à Paris nous a toujours semblé le rêve d'or de tout Américain qui se pique de civilisation ;'jamais Arabe ne poursuivit avec plus d'ardeur un projet de pèlerinage à la Mecque. Une fois en train de causer, le jeune officier donna libre essor à sa parole un peu vagabonde. Sa verve agressive se toiurna contre les Chilenos, ces rivaux naturels dont tout Péruvien aune tant à médire. Tout à coup un épais fourré de roseaux placé à gauche de la route attira l'attention du causeur. — Jesu! hijita, s'écria-t-il en s'adressant à l'Indienne, voici l'instant de mettre en lieu sûr tous vos afQquets; nous sommes dans le coupe-gorge. Jy de iisted (hélas de vous), si, comme on l'assure, ces picarones enlèvent les jolies filles !
L'officier grave haussa les épaules et grogna dans sa moustache, entre deux bouffées de tabac, ce mot unique : Loco (fou) ! Quant à la cholita, elle interrogea du regard son voisin l'ensevelisseur, qui, s*imaginant qu'elle réclamait sa protection, prit un air des plus belliqueux et dit en lui présentant deux poings formidables : A su disposicion, sefiorUa! Nous nous empressâmes aussi de lui faire les mêmes offres de service; elle les accepta avec une effusion des plus naïvement sérieuses. La partie de la route que nous traversions avait été le théâtre de nombreux brigandages; nul emplacement dans la plaine qui s'étend du rivage aux contre-fdrts de la Cordilère n'est en effet plus propre aux embuscades. A droite et à
gauche s'étendent des fourrés de roseaux aussi impénétrables qu'une brosse de chiendent^ partout où n'existent pas certains petits sentiers indiqués par l'usage ; ceux-ci rampent à travers ce repaire et viennent aboutir à la lisière du fourré en trouées étroites^ sombres^ mystérieuses comme celles des bêtes fauves^ ofifrant ainsi un asile^ soit pour garder l'affût, soit pour se dérober instantanément aux poursuites^ eu cas de résistance sérieuse. Souvent^ assure-t-on, un incendie allumé à dessein a débarrassé la route de ce dangereux voisinage ; mais la plante vivace^ poussant avec vigueur de nouveaux rejetons^ semble^' comme le phénix^ renaître de ses cendres.
Cependant la cholita reprenait son assurance^ car aucun symptôme inquiétant ne se manifestait. Nul bruit^ nul mouvement ne troublait la parfaite tranquillité de là campagne; pas un soufQe d'air ne courbait la cime des roseaux poudrés à blanc par la poussière^ et l'onmibus se traînait péniblement dans son nuage^ tandis que le cochero sifflait une resbcUosa et fouettait ses chevaux en manière d'accompagnement. Bientôt nous pûmes reconnaître que nous approchions de Lima. La campagne changeait d'aspect; ce n'était pas encore la fertilité^ mais ce n'était plus cette désolante monotonie qui attriste le regard durant les trois quarts du chemin. Quelques chacras montraient leur toiture grise dans les bouquets de figuiers et d'orangers; des bananeries^ des champs dé maïs et di'alfalfa découpaient au loin dans la plaine des figures géométriques. Enfin nous entrâmes dans une avenue de saules qui^ rejoignant leurs rameaux^ forment une voûte de verdure et versent sur la route une ombre épaisse dont on apprécie le bienfait après deux heures de véritable torture. Entre le chemin et les contre-allées affectées aux promeneurs coulent des (icequias (canaux d'eau courante) qui fertilisent une infinité de plantes et de fleurs agrestes^ et de distance en distance s'ouvrent de larges ronds-p^ts entourés de petites muraille&
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en briques le long, desquelles règne un cordon de bancs. Ces ronds-poinls Etaient été jugés nécessaires pour faciliter les évolutions d'équipages à une époque où la ville de Lima luttait de splendeur avec les plus riches cités de l'ancien monde. Hélas! sur cette chaussée jadis encombrée de carrosses, quelques véhicules aux maigres attelages se traînent seuls tout piteux à de rares époques de l'année, à côté de l'omnibus, qui accomplit le plus souvent dans une solitude complète son service quotidien.
La voiture roulait sur le pavé avec un fracas qui coupa court à toute conversation ; mais j'avais devant moi pour me distraire une curieuse page où m'apparaissait ccnfusément l'expression du sentiment populaire dans ce pays livré si longtemps à l'anarchie : c'était une longue muraille dont la robe de plâtre, rayée, crayonnée, déchirée en tout sens, étalait un fouillis de croquis hiéroglyphiques ou impurs, des cris de partis et des inscriptions facétieuses pour ou contre Torrico, Lafuente^ Vivanco et autres agitateurs ou prétendants au pouvoir suprême, toutes choses fort peu réjouissantes, tempérées heureusement par quelques banalités amoureuses et par certains noms de femmes comme la langue espagnole en sait créer. Nous laissâmes sur notre droite des enclos où Tarbre se courbait sous les fruits, où le limon étincelait dans le feuillage sombre, et où l'oranger semblait escalader les murs tout exprès pour jeter aux passants ses fleurs et ses parfums. Nous touchions à une terre généreuse, et tandis que nous donnions un souvenir plein de gratitude au vice-roi Abascal, qui, toulant continuer aux voyageurs le bienfait des ombrages, se proposait de conduire jusqu'au port de Callao l'avenue et les aeequias qui la bordent, notre omnibus tourna brusquement vers la gauche, se dbîgeant vers un grand portique assez éléganmient orné de moulures en stuc. Une large porte fermée, à battants verts, en occupait le centre; die était accostée de
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deux portes plus petites^ dont l'une était ouverte : c'était la puerta de Calku), principale entrée de Lima. Dès que nous eûmes traversé le portique et satisfait aux formalités de l'excise^ nous enfilâmes une longue rue bordée de murailles peintes en façades de maisons^ c'est-à-dire qu'au moyen du badigeon de différentes couleurs qui les couvrait tout entières^ on y avait simulé des portes et des fenêtres. Ce spécimen des rues de Lima^ triste et morne comme une mauvaise décoration de théâtre vue au grand jour, nous inquiétait déjà quand nous entrâmes dans une rue bordée de maisons véritables. Quelques minutes après, l'omnibus nous déposa dans la calle de lo$ Mercaderes, la rue la plus commerçante de la ville, d*oùj après avoir pris congé de nos compagnons de voyage, qui nous firent toute sorte d^oCfres de service, nous courûmes nous réfugier, ruisselants de sueur et couverts de poussière, à la Fonda /rance$a,où nous étions attendus par Vamo de la casa ^ brave et digne compatriote établi à Lima depuis plusieurs années.
PUsa Major» — Saya y manto* — NadmientM. ^ Noehe boeiia.
Nous étions entrés à Lima la veille de Noël. Les carillons des innombrables églises de la ville appelaient les fidèles aux offices; mais pour quelques sons vibrants et de bon aloi, des centaines de voix enrouées, asthmatiques et fôlées, appartenant sans doute à des fragments d'airain, jetaient quelque brusque clamëi^r du haut des clochers, ou murmuraient sourdement une psalmodie rogue et menaçante. Peu habitués à d'aussi étranges sonneries, nous ne pûmes d'abord nous défendre d'une certaine impatience bien justifiée par ce chaos de bruits impitoyables. Plus tard cependant nous en vînmes à trouver dans ces caillions désordonnés et sauvages, qui se
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renoaTelaient chaq[ue jour (car à lima oa honore ofBcidlement presque tous les saints du calendrier), un charme singulier, dont les austères sonneries de nos fêtes religieuses n'ont jamais pu réveiller en nous le souvenir.
La Fonda francesa où nous demeurions était située au centre de la ville, dans la colle de Bodegones, à deux pas de la place principale ou plaza Mayor. Ck>mme le Palais-Royal à Paris, cette place, entourée de galeries exclusivement vouées au commerce, est le rendez-vous habituel des étrangers et des oisifs. Nous y allâmes chercher nos premières impressions. La circonstance était favorable. Quand on veut d'un coup d'œîl saisir la vie liménienne dans son aspect le plus original, c'est au milieu d'une fête religieuse qu'il convient d'arriver à Lima, et c'est à la plaza Mayor qu'il faut courir.
Le spectacle qu'offrait cette place le jour de notre arrivée ne trompa point notre attente. La foule affluait par toutes les rues avoisinantes. Ck)mme un essaim de papillons dispersé par accident, des femmes pimpantes et coquettes, étalant aux regard9 les plus violentes nuances du satin et de la soie, diapraient la vaste place, et convergeaient toutes vers la cathédrale, festonnant les degrés du péristyle ou suspendant aiix portiques leurs grappes vivantes. Pour la première fois, depuis notre départ de France, nous avions sous les yeux une ville et une population vraiment originales, et ce spectacle nous surprenait d'autant plus, qu'il s'offrait à nous presque aussi brusquement que si nous avions vu se lever le rideau d'un théâtre de Paris sur une ville espagnole du seizième siècle, animée par un peuple de convention.
La plaza Mayor, ménagée au centre de Lima, si Ton comprend dans la ville le faubourg de San-Lazaro, forme un carré parfait, dont la cathédrale et l'archevêché occupent le côté oriental; au nord se trouve le palais national, résidence ordinaire du président de 'la république; les deux autres côtés
sont remplis par des maisons particulières, dont Tëtage supérieur, orné de balcons fermés assez semblables à des bahuts sculptés et peints appliqués contre les murailles. Tient s'appuyer sur des galeries {portales) où des négocianxi^^ étrangers pour la plupart, étalent les produits de l'industrie euro'péenne. Au milieu de la place s'élève une fontaine de bronze, surmontée d'une Renommée dont le pied sort d'un panache liquide, qui se brise en tombant sur deux plateaux d'inégale grandeur et vient remplir une large vasque. La cathédrale, gracieux monument de la renaissance, est flanquée de deux tours enrichies, comme le reste de la façade, de colonnettes, de niches, de statues et de balcons. Tout l'édifice est badigeonné de couleurs où dominent le rose, le vert, le jaune et le bleu. Le palais national est aussi revêtu d'une couche d'ocre jaune d'aspect assez maussade; les piliers des portales sont couverts d'une couche de rouge de brique : quant à l'étage qui les surplombe, vigoureusement nuancé de tons brûlés et violâtres, il est occupé dans sa plus grande partie par les balcons de bois dont nous avons parlé, sortes de boîtes mystérieuses peintes en vert-bouteille et en rouge brun. Qu'on imagine maintenant ce tohu-bohu de couleurs heurtées, criardes et fausses éclairé par une ardente lumière, que Ton jette dans cevaste cadre ainsi bariolé une foule éblouissante,— et on aura une faible idée du spectacle qu'offre la plaza Hayor de Lima un jour de fêle et de soleil.
La soie et le satin sont les seules étoffes que les Liméniennes ne dédaignent pas d'employer pour leur saya y manto si célèbre, et ainsi nommée parce que les prmcipaux éléments de ce costume exceptionnel sont un jupon et une mante ^. La
1 Le costume des Liméniennes a été si souvent décrit, que nous croyons inntile d^entrer à ce sujet dans de longs détails. Nous rappeUerons seulement que la saya ou jnpe coUaAte est Ajustée à la taille an moyen d'une coulisse; froncée sur les reins et repoussée à quel-
lolennité de Noël nous permettait d'observer^ en regard du pittoresque costume des femmes de la yille> les yêtements plus simples^ mais non moins gracieux^ des cholitas et des sambas, aux figures brunes ou cuiyrées^ encadrées dans un immense cbapeau de paille enrubanne. Les bommes se montraient aussi sur la place^ mais en petit nombre. La plupart des citadins^ tristement vêtus à l'européenne^ se promenaient sous les portâtes; les campagnards et les moines apportaient seuls leur contingent d'originalité au spectacle qui nous surprenait^ les premiers avec leui*s ponchos bariolés assez semblables aux dalmaliques du moyen âge^ les seconds portant Tbabit de leur ordre. C'étaienti par exemple^ les franciscains en robe bleue> les dominicains en robe blancbc et en camail noir^ les hermanos de la buena muerte, puis d'autres confréries religieuses en frocs gris et bruns. On les voyait traverser à chaque instant la place, et plusieurs d'entre eux se mêlaient familièrement aux difTérents groupes de femmes. L'animation prit un caractère plus violent à la sortie des offices; dès que la cathédrale eut commencé à vomir par toutes ses portes des flots de peuple^ mille clameurs s'élevèrent. Des musiciens nègres^ sous prétexte d'implorer la charité des fidèles^ commencèrent de complicité un charivari barbare.
ques pouces au-dessous de la ceinture par un vêtement intérieur forfëment gommé, elle s'éloigne du corps en formant mille plis régnliers. D'ordinaire la saya s'arrête à la hauteur de la cheviUe et laissa è découvert un petit pied du galbe le plus aristocratique, chaussé toujours avec un bas de soie couleur de chair et un soulier de satin blanc. La mante est un tissu élastique de soie noire, dont la Liménienne ramène les deux côtés sur son visage, de manière à le voiler tout entier, en ménageant touterois à i un de ses yeux une ouverture étroite qui sert à diriger la marche. Le châle est la partie la plus luxueuse du costume liménien; pour peu qu*une femme se pique d'élégance^ eUe ne porte qu'un crêpe de Chine couvert de fleurs et de feuillages, aussi surprenant par la richesse que par la merveilleuse harmonie de ses nuances*
DE L'ABIÊRIQUE ESPAGNOLE 79
Les cotfftiers de loteries criaient la suerte, les mistureras vantaient leurs fleurs ; les tamakros et les fresqueras S dont les buffets occupaient le centre de la place, offraient avec succès, ceux-là leurs ragoûts incendiaires, celles-ci leurs boissons rafraîchissantes. Âifisi vu à la surface, entouré de prestigieux accessoires, ce peuple nous paraissait bien le plus fortuné du monde. Les hommes, cigare ou cigarette en bouche, se complaisaient dans la calme volupté du fumeur. 11 y avait chez toutes ces femmes qui s'agitaient, caquetaient, et, si Ton peut s'exprimer ainsi, faisaient la roue au grand soleil, tant de jeunesse, de grâce et d'élégance, leur regard avait tant de feu, leurs accents tant de charme, leur désinvolture tant de surprenante légèreté, elles paraissaient vivre avec un tel mépris des choses positives, avec une si complète Ignorance des misères de ce monde, qu'il émanait d'elles comme un rayonnement de bonheur dont nous nous sentions pénétrés. Rien dans cette population pimpante et radieuse ne pouvait nous avertir que nous fussions au cœur d'une ville tourmentée et appauvrie par trente années de luttes anarchiques. Les nacimienios semblaient accaparer, ce jour-là, toute la faveur populaire. On nomme nacimiento la légende du christianisme composée en relief, étalée sous les portiques de certains couvents et môme dans des maisons particulières, sous les auspices de quelques vieilles béates. La .foule visitait les nacimienios en quelque sorte processionnellement; nous suivîmes d'instinct l'un de ses courants, et nous nous trouvâmes bientôt enclavés dans une cohue qui assiégeait un vestibule où Ton se heurtait comme à la porte d'un de nos théâtres le jour d'une représcntatio;i extraordinaire. Les femmes surtout mettaient à pénétrer dans rûitérieur une persévérance héroïque. Ce ne fut pas sans peine que nous arrivâmes nous-
1 Marchandes de fleurs, cuisiniers et limonadières;
mêmes jusqu'au nacimierUo; encore n'y pûmes-nous donner qu'un coup d'œil^ tant nous étions ballottés par le flux et le reflux des curieux. Le nacimiento n'est pas^ comme encore aijyourd'hui dans certaines Tilles de nos provinces^ la scène de la nativité circonscrile dans un petit cadre : c'est l'histoire complète de Notre-Seigneur^ remplissant un vaste espace en hauteur ou en largeur, suivant que l'exige la forme du local qui la contient. Le drame se déroule sur un terrain accidenté, qui commence à l'étable de Bethléem et qui aboutit au Golgotha. Montagnes arides, rochers menaçants, fraîches oasis, ▼illages, fleuves, torrents, tout cela est disposé avec ordre, tout cela est peint de couleurs naturelles. Des étoiles de clinquant étinceUent dans l'axur du ciel; l'une d'elles, la plus brillante, suspendue à un fil, guide les mages vers l'enfant- Dieu, et, conmie toutes les figures sont mobiles, la scène reçoit de fréquentes modifications; ainsi les rois et les bergers, qui, dans les premiers jours de l'Avent, se trouvent fort loin de Bethléem, touchent, la veille de Noël, au seuil de l'étable. On passe successivement en revue le massacre des innocents, la décollation de saint Jean-Baptiste, la fuite en Egypte et tous les épisodes de la Passion.
Les ordonnateurs de ces nacimientos sont de vrais artistes populaires, qui luttent entre eux d'imagination, de naïveté, quelquefois même d'érudition. Il y a entre les différents quartiers de la ville des rivalités de na/dmientos. Geux-si sont plus riches, ceux-là plus complets, d'autres plus ingénieusement composés. Parmi ceux que nous visitâmes, nous en remarquâmes un qui occupait un espace de trente mètres : il est vrai qu'à l'histoire sacrée on avait cru devoir joindre des sujets empruntés à notre époque, tels que les différents métiers de l'architecture moderne, des scènes de la vie liménienne, et jusqu'à des combats de coqs, ces derniers peut-être en mémoire du dénonciateur de saint Pierre.
Si notre première journée à Lima avait été bien remplie^ la nuit qui allait suivre^ la noche buena, n'allait pas être pour nous moins riche en spectacles curieux. Dès que robscurité fut venue^ Tair retentit de musiques étranges et de folles chansons; des compagnies de nègres des deux sexes^ escortées d'une foule bruyante^ parcouraient la ville en brandissant des torches qui^ fouettées par le mouvement de la marche^ faisaient danser sur les murailles blanches des silhouettes gigantesques. De temps à autre^ les porte-flambeaux s'arrfttaient, et la multitude formait un cercle au centre duquel conunençaient des danses sans nom au son d'un orchestre diaboliqae dont les principaux instruments étaient de larges tiibes en fer-blanc fermés aux extrémités par des plaques de cuir que traversait une corde à nœuds; celle-ci> tirée avec force dans l'un et Fautre sens^ arrachait aux cyUndres une sorte de râlement baroque et sourd qui rappelait pourtant le son de la trompe. Dans quelque patios, la populace avait un libre accès; les danseurs^ alors stimulés par l'espoir d'une rétribution^ se livraient à leurs violents exercices avec une furie sans égale; ils s'aflTranchissaient de toutes traditions, et devenaient de véritables improvisateurs de pantomimes fo« rouehes et lubriques entremêlées de contorsions dignes d'un down. Si d'aventure une de ces attitudes burlesques et inattendues jaillissait d'un suprême effort, l'assistance éclatait en hourras frénétiques^ et les pièces de monnaie pleuvaient dans le cercle. Les clartés fauves et vacillantes, bizarrement éparpillées sur ces postures et ces grimaces de chimpanzé, contribuaient surtout à donner au spectacle un caractère de saisissante sauvagerie. L'épuisement seul mettait un terme à cette chorégraphie furibonde; les acteurs réprenaient alors leur course à travers la viUe, non sans faire de fréquentes pauses aux piUperiaSf où ils puisaient des forces suffisantes pour se produire devant un nouveau public. Quelquefois deux corn-
82 SOUYENIBS
pagnies rivales se trouvaient face à face; les quolibets et les injures volaient d'abord d'un groupe à Tautre en guise de prélude; bientôt on en venait aux mains pour s'arracher les torches dont les morsures ardentes faisaient surgir çà et là des cris aigus mêlés d*imprécations, et bien rarement on se séparait sans quelques scènes de pugilatj le tout à la grande satisfaction des spectateurs.
Durant toute cette nuit, la plaza Hayor fut animée par une foule bruyante. Des flambeaux et des brasiers jetaient aux façades environnantes de grandes clartés fugitives et sinistres. Les marchands de comestibles, nègres et eholost circulaient à travers les tourbillons de fumée, attisant la flamme, tourmentant les poêles, les casseroles, les réchauds où Ton entendait glapir la graisse et crépiter les fritures et les grillades. A travers la vapeur épaisse et nourrissante qui remplissait l'atmosphère on voyait des guirlandes de saucbscs et de boudins joignant les extrémités de longues perches fichées en terre; desx^ordes tendues supportaient des jambons, des vo* lailles plumées et dépecées toutes crues. On préparait aussi différents mets nationaux, tels que le pieanti, dont les principaux ingrédients sont la chair de porc cuite à Tétuvée, des pommes de terre, des noix écrasées, le tout violemment assaisonné de capsicum: le tamal, mélange dé viande hachée menu, de maïs et de miel, que l'on vend sous forme de pâte; enfin le pepian, sorte de carri composé de riz^ de dindon ou de poulet bouilli avec des gousses d'ail.
Pendant que sur la place on se pressait autour des nombreux étalages culinaires, les portes de la cathédrale restaient grandes ouvertes; Tintérieur, à peine entrevu à travers la fumée rougeâtre de l'encens et des cierges, regorgeait de fidèle^. Ceux qui n'avaient pu y pénétrer encombraient les marches du péristyle, d'où, agenouillés et recueillis, ils suivaient avec ferveur l'office de minuit. La voix des chantres,
mêlée aux sons graves de Torgue^ descendait parfois jusqu'à nous en rafales harmonieuses qui se perdaient dans les bruits confus occasionnés par les apprêts culinaires du dehors. On aurait dit ces tableaux prioiitlf» où des paysages pleins de terreur déploient leurs profondeui*s sinistres en regard des perspectives lumineuses du paradis. Quand^ la nuit touchant à sa fin et les cloches se mettant en branle, les fldèles aCTamés quittèrent l'église, la scène prit un nouvel aspect. Les cuisiniers en plein vent se multipliaient pour distribuer aux passants les mets nationaux, enveloppés dans une feuille de maïs, n n*y eut bientôt plus un pied carré du sol où l'on pût trouver place. Tous les consommateurs, accroupis dans la poussière, dévoraient leur pitance à qui mieux mieux, avec des grimaces féroces. Les fresqueros et les marchands de chiclia déployaient en même temps une activité sans égale; ils enjambaient les dififérents groupes, le baril au dos^ la bouteille en main, et versaient sur tous les points des rasades fabuleuses. Une pareille veillée ne se fût certes pas terminée en France sans hurlements bachiques, sans querelles et sans rixes; mais Tivrognerie est un crime presque inconnu aux Trais Péruviens. Quand nous quittâmes la place, rassasiés en quelque sorte par tant d'iiTitantes odeurs, ragitatîon ne s'était point apaisée. Rentrés à la fonda depuis fort longtemps, BOUS entendions encore de notre fenêtre bourdonner la piaza Mayor comme ime ruche immense, tandis que les serenoâi nasillaient aux échos d*alentour l'heure delà nuit et Tétat du' temps : il était trois heures.
Le lendemam, la place était jonchée dé plus de feuilles que n^en iàit pleuvoir lèvent dans un bois durant une nuit dfautomne ; c'étaient les larges enveloppes de maïs dans lesquelles on délivre les divers aliments péruviens. Les cordes qui la veille^ tendues en bel ordre, couraient chargées de comestibles ou joignant les extrémités des pieuï, traînaient çà . et là»
Si SOUVENIRS
comme les agrès d'un navire désemparé, sor un amas de tables, de bancs et de barils renversés tout pêle-mêle. Les gallinasos se disputaient par bandes les débris de la bombance populaire le long des foyers encore fumants. La buena noche venait de finir; mais dans lès folles joies, dans les pieuses solennités de cette nuit de fête, nous avions pu saisir un contraste qui devait nous frapper sans cesse pendant le reste de notre séjour à Lima, — le constraste de la fougue sensuelle et de l'exaltation religieuse, de la folie et du recueillement, de rinsoudance et la passion. Dominé par un fonds de douceur et d'élégance naturelle inséparable du caractère péruvien, ce contraste étrange est peut-être l'expression la plus vraie de la civilisation liménienne.
Limfoiens et Limioitiinei. — Saja angosta. — Manoones. — El tamalero. — La suorte. — Le marché. — Le pont du Rimac. — L'ûracion.
Quelle est à Lima la vie de chaque jour? — C'est la question que s'adresse tout voyageur à peine installé dans la ville des rois. Pour y répondre, je n'avais qu'à mener moi-même cette vie oisive et joyeuse,. à suivre la société liménienne sur les places et dans les rues où le goût du far niente la ramène sans cesse, à pénétrer ensuite dans les réunions intimes, à observer enfin la famille sous le toit hospitalier qui l'abrite.
Après le chocolat écumeux et les deux tostacUis, déjeuner frugal des pays espagnols, ma journée s'ouvrait chaque matin par une promenade sur la plaza Mayor. Le mouvement journalier s'y colorait de nuances infinies. Grâce aux tapadas, on retrouvait là, en plein soleil, l'attrait piquant et le charme mystérieux d'un foyer de bal masqué. Nous ne nous lassions pas d'admirer ces bizarres costumes, au milieu des-
qaels l'habit européen faisait^ il faut bien l'ayouer^ une assez trisfe mine. Cet habit n*en est pas moins, au Pérou, l'indice d'une condition élevée, et le Liménien s'estime heureux quand il peut quitter le poncho pour suivre les modes françaises. Les femmes résistent heureusement à cette influence étrangère, et on les voit étaler avec une coquetterie char* mante, au milieu de tous ces Péruviens vêtus à Teuropéenne, les irrésistibles séductions du costume national.
Les Liméniennes sortent toujours seules, et le premier passant venu peut leur adresser la parole : le pire qui puisse hii arriver^ c'est de parler dans le vide ou d'essuyer une épigramme. Ce sont ordinairement les tapcuias qui prennent l'initiative; si surtout un étranger a, par un motif quelconque, enflammé leur curiosité, elles se mettent en quête de ce qui le concerne, et pour peu qu'il ait des confidents indiscrets ^ il ne sera pas médiocrement surpris d'entendre une voix inconnue lui révéler certaines particularités de sa vie, souvent à rantipode du lieu où elles se sont accomplies. — Le costume de saya y manto, qui fut dans l'origine destiné à servir des idées de chasteté et de jalousie, est arrivé, par une de ces bizarres contradictions, à protéger des habitudes diamétralement opposées; son uniformité fait de la ville un vaste foyer d'intrigues où d'ingénieuses manœuvres mettent aux abois la vigflance des plus farouches Othellos. Les scandales, les aventures plaisantes, les équivoques burlesques ne sauraient manquer avecde tels éléments. Parfois un intérêt mystérieux réclame l'incognito absolu d'ime fenune du monde; elle revêt alors une ^ya en haillons, dénature par difiérents artifices son individualité et trompe si bien, à l'aide de ce travestissement, le regard exercé d'un mari, qu'on a vu ce dernier, oubliant la rigidité dé principes affichés sous le toit conjugal, poursuivre de déclarations brûlantes et d'avances téméraires une tapada ^le ibudroyait en dévoilant un visage d'épouse irritée par
roCTre d'un encens illégitime. Dans les circonstances ordi* naires^ la mante ne demeure pas toujours inflexiblement fermée. Une Liménienne jolie trouve sur son chemin mille prétextes pour se dévoiler aûn de recueillir au passage un coup d'œil d'admiration ou une louange enthousiaste. On ne saurait même assez se défier de Texcès de sévérité apporté à la fermeture de la mante ^ surtout si, contrairement à Thabitude des Liméniennes qui sortent les bras nus, une manche longue vient s'ajuster sur le gant de façon à ne laisser deviner nulle part la couleur de la peau. — N*en doutiez pas, la mante traîtresse recèle alors une Africaine, noire comme la nuit, camarde comme la mort, devant laquelle il serait au moins superflu de semer des perlea de galanterie. Comme on le voit, la saya y manto a consacré à Lima la liberté des femmes, elle n'a pour elles que des avantages, pour les honome^ que des désagréments. Tout concourt dans cette ville à justifier un dicton péruvien ainsi conçu : — Lima, paradiso de mvjeres, purgatorio de kombres, infierno de borrièos. — n y a tout à la fois chez la Liménienne de la guêpe et du colibri. EUe a> comme la première, un fin corsage et un dard qui est Tépigramme ; elle a du second la couleur éclatante, l'essor capricieux et inégal, et de tous deux un amour inmiodéré des parfums et des fleurs. On la voit sous les portâtes voltiger avec convoitise de Tun à l'autre éventaire des mislvr reras, et parfois il lui arrive de mettre en pratique auprès du passant d*un certain acabit toute sorte de chatteries et de gentiUessesT pour obtenir de sa générosité quelque bouquet envié. A l'époque oti la manœuvre dont nous parlons florissait avec un éclat qui s'éteint de jour en jour, on nonmiait calle del Peligro^ l'endroit occupé par les. bouquetières. Les sirènes y exerçaient des séductions tellement irrésis-
A Bué du Péril.
fîbles que les dealer os (ladres) faisaient^ pour éviter ce passage périlleux^ des circuits immenses, ou si d^aventure ils s'y ayenturaîent, ce n'était qu'après s'être préalablement cacheté les oreilles comme les matelots d'Ulysse dans la mer Tfrrhénienne.
Bien que la majorité des Liméniennes ait adopté la saya actuelle qu'on nomme despkgada S, on voit encore aujourd'hui passer sous les portâtes des femmes fidèles à la saya angosta (étroite), la seule qui fût en usage il y a trente ans. Ce yêlement curieux descend de la hanche jusqu'à la cheville du pied, en dessinant les formes et les lignes avec une con* science des moins chastes; l'ouverture inférieure en est d étroite qu'une femme peut tout au plus en marchant avancer un pied devant l'autre. Monter le dimanche, à Theure des offices, les degrés de la cathédrale constituait, pour des femmes ainsi vêtues, un véritable exercice d'adresse auquel les étran* gers surtout prenaient \m vif intérêt. Les unes excellaient dans cette ascensiDn difficile qui devenait pour d'autres un pénible labeur.
Puisque cette particularité nous a ramené au costume, il est juste et nécessaire de dire un mot de la chaussure , car elle est à Lima ce que sont dans certaines provinces de France le bonnet ou la coiiTe : la pierre de touche de l'élégance, l'arme sans merci de la séduction. En adoptant le soulier de satin blanc, on a rigoureusement accepté les conséquences onéreuses de ce luxe exagéré. Une vraie Liménienne aimerait mieux marcher sur les mains que se produire en public &vec un soulier de propreté suspecte. Aussi, en voyant passer paf les rues tant de petits souliers d'une blancheur immaculée, nous nous inquiétions de leur existence éphémère et plus encore de savoir comment un pied délicat pouvait, dans cette
I Déployée,
frêle enveloppe, braver sans être brûlé ou endolori le rade et ardent contact du pavé, tandis que les produits plus solides de l'industrie de saint Grépin ne nous mettaient pas à l'abri de ces divers inconvénients. Le mot d'une partie de l'énigme ne saurait être cherché ailleurs que dans une savante étude de la marche unie à une extrême légèreté. Quant à notre inquiétude économique, l'avenir nous apprit qu'elle avait un fondement plus sérieux. Le pavé livre une telle guerre d'extermination aux souliers de satin, qu'il existe un marché spécialement affecté à cet article, où tous les samedis soir la plus charmante moitié de la population vient faire sa provision de la semaine. Aussi les femmes qui n'ont pu réunir la somme nécessaire pour atteindre à cet indispensable complément de toilette, ont ce soir>là un abord facile, des intonations caressantes, un laisser-aller des plus encourageants. Faute de souliers de satin Blanc, combien de faux pas n'ont-ils pas été commis à Lima le samedi !...
Et pourtant, qui le croirait? sur cette terre de la lindessa S au DDdlieu de cette adorable population de s^flphides, une société s'est formée pour braver la puissance de la femme, pour se jouer de ses enchantements, pour nier ses précieuses qualités et ses attributs. Cette société, dont l'origine remonte aux temps presque fabuleux de Thistoire du Pérou, porie à Lima le nom de los Maricones ; elle existait déjà sous un autre nom chez les Incas et avait pris une extension tellement inquiétante, que plusieurs chefs, entre autres Tupac lupanqui et Uoque lupanqui, prirent les armes contre elle et la poursuivirent sur divers points de l'empire. La vice-royauté, pendant trois siècles, ne fut pas plus heureuse que les Incas dans la lutte contre les Maricones. 11 devait être donné à Firruption des idées et des mœurs européennes, au début de rdinan-
1 GentiUewe.
DE UAMËRIQUE ESPAGNOLE 89
dpation^ de déchirer en quelque sorte le Toile qui cachait à la nation les égarements et les débauches de la société tant de fois poursuivie. De nos jours, Tétrange société des MaHcones n'est pas détruite, mais elle est agonisante : nous avons souvent pu voir sur la plaza Mayor ses derniers représentants. L'un d*eux surtout jouissait à Lima d*une éclatante popularité; c'était un tama^ro (marchand de comestibles), gras, imberbe et fleuri comme un soprano. Cet individu portait un chapeau de paille de Guayaquil et le large tablier blanc du cuisinier. Bien qu'il fût constamment en exercice du matin au soir, comme certains pâtissiers de nos boulevards, son bavardage, encore plus intarissable que sa marchandise, charmait un auditoire qui, sans cesse arrêté devant lui bouche béante comme devant un grand orateur, grossissait de façon à intercepter le passage. Sa voix de femme claire et vibrante disait avec un esprit fort vif l'anecdote du jour, critiquait les moeurs et se permettait même parfois des incartades politiques. Les tapadas étaient particulièrement le point de mire de ses mordantes allocutions, il les interpellait au passage et les poursuivait de ses railleries ; mais souvent aussi elles lui ripostaient avec succès : elles trouvaient, pour soutenir ces luttes frivoles, une vigueur et une originalité de repartie qui arrachaient aux spectateurs de bruyantes et sympathiques manifestations. Cette guerre d*épigrammes, où brillait l'infatigable fécondité du tamalero, se prolongeait d'ordinaire jusqu'au moment où un autre spectacle venait attirer les curieux et laisser dans l'isolement les parties belligérantes. Le commerpe du tamalero était fort intéressé, disait-on, à ces brillants tournois qui appelaient l'attention sur sa marchandise. Cet industriel devait mènie à sa verve d'improvisateur deux ou trois fortunes que le monte S dont il poussait la
^ Jeu de hasard fort en vogue à Lima.
•• SOUVENIBS
passion jusqiA la frénésie, atait sucoessivement dévorées. Nous ne passions jamais devant Tétalage du talnalero sans lUre de tristes réflexions sur la fâcheuse influence qu'exerce an Pérou la ûèvre du jeu. Nulle part on ne poursuit ayec un ayeuglement plus opiniâtre la déesse aux yeux bandés; —les jeux de hasard, les paris et la loterie engloutissent la paye péniblement acquise de Varriero déguenillé, du sereno brûlé par le soleil et du minero pâli dans les ténèbres, sans compter le butin du salteador. Dan» les hautes classes, les ruines elles fortunes dont le jeu est l'origine sont si communes, qu'on en parle avec indlfl^érence. Les femmes elles-mêmes ne sont pas à l'abri de ce mal endémique, mais pourtant le jeu ne semble leur être accessible que dans des circonstances exceptionnelles : en temps ordinaire, elles se bornent à poursuivre les faveurs de la suerte. Aussi quelles prières aux saints, quelles invocations aux âmes des morts, quelles fallacieuses promes* ses aux esprits célestes ne trouve-t-on pas inscrites sur les registres des courtiers de loterie, qui parcourent les maisons de la ville, et font apposer en regard des numéros choisis une phrase quelconque destinée à servir de contrôle en cas de similitude de noms! -^ Mi padre sanio Domingo,^ el aima del azobUpo^ — para festejar a un santo, telles sont les devises que reproduit le plus communément chaque mois le journal officiel vis-à-vis des numéros sortants. Le tirage de cette loterie hebdomadaire n'est pas lui-même sans intérêt; il se fait avec un ceiiain appareil, en pleine plaza Mayor, sur un théâtre élevé assez cemblable à ceux que Ton construit pour nos réjouissances publiques. Le premier plan est occupé par trois immenses sphères auxquelles une manivelle imprime un rapide mouvement de rotation. Sur le second plan se tient un bureau composé de notables et présidé par un ofGcier civil. Quand arrive l'heure du tirage, la foule se presse autour du théâtre. La femme en robe de soie se soucie fort peu en
cet instant du nègre sordide qni la coudoie : Timportanf è <tffaire est de conserrer une bonne place; les campagnards à cheval dans la mêlée se dressent pour mieux Yoir sur leurs larges étriers maures; bourgeois^ militaires^ gens de toutes les conditions^ de toutes les couleurs^ sont pêle-mêle^ attendant le signal. On le donne enfin : bien des mains blanches font le signe de la croix^ bien des lèvres muimurent^ des patenôtres intéressées^ un effort suprême resserre encore la foule^ chacun peut sentir battre le cœur de son voisin. Tous les regards se fixent vers ce théâtre^ qui^ pour douze heu*' reux (c'est le nombre ordinaire des lots}^ va faire naître de à nombreuses déceptions. Au milieu d'un silence plein d'anxiété^ trois enfants font tourner les sphères, puis, au moment où elles s'arrêtent, ouvrent un guichet à ressort^ y plongent le bras, et tous trois en même temps, comme des automates, élèvent au-dessus de leur tête, pour n'être pas soupçonnés d'escamotage, un billet pris dans chaque sphère, et le déposent sous les yeux du bureau, qui proclame le numéro et la devise du gagnant. L'opération se termine au milieu d'un brouhaha général : celui-ci fait part au public de sa bonne fortune, celui-là ne réussit guère à cacher sa piteuse mine, un autre enfin accuse tout haut l'injustice du sort, ce qui ne les empêche pas les uns et les autres d'aller déposer entre les mains du premier courtier Tenu le real, prix d'un numéro, pour le tirage du mois suivant. >
La plaza Mayor est le rendez-vous des Limëniehs oisifs. Veut-on surprendre quelques traces d'activité, c'est dans un petit nombre de rues voisines de celte place qu'il (aui les chercher. Ici encore mille aspects pittoresques attendent le voyageur. L'architecture de ces maisons à un étage et à toit plat, bien qu'uniforme en apparence, est diversifiée, pour qui l'observe de près, par mille gracieux détails. Ici ce sont des T^^radore8 (belvédères) et des clochers qui se découpent sur
M SOUVENIRS
le cid; là, des balcons en saillie qui projettent sur les mu-
railles des ombres vigoureuses, et dont les angles, étages par }& perspective, ressemblent aux gradins d'un gigantesque escalier. Çà et là, les panneaux des balcons à demi soulevés laissent apercevoir quelque ravissante Jeune fille, la rose ou Tœillet à la tempe. U n'est pas jusqu'aux gallinasos qui, pareils à de grosses bouppes noires, se tenant immobiles et par troupes sur le faite des maisons, ne semblent destinés à en couronner la bizarre ordonnance. Le milieu des rues est occupé par des canaux d'eau courante, souvent assez larges, et qu'on passe sur de petits ponts en bois. La chaussée, pavée de petits galets, est bordée de trottoirs aux dalles brisées et disjointes. Si Ton s'éloigne des rues centrales, on ne rencontre plus même ces vestiges de pavage : on marche dans une poussière infecte mêlée d'inunondices et de débris sans nom; mais ce n'est point vers les extrémités de la ville que l'Eiuropéen doit diriger sa promenade : les rues des Mercaderes et des Plateros, purifiées par des acequias, les portâtes de la plaza fif ayor, pourront seuls lui révéler le mouvement journalier et les habitudes de cette séduisante cité. Là, les rez-de-chaussée, occupés par les montres vitrées des marchands de nouveautés et des orfèvres, attirent, comme dans nos capitales d'Europe, les chalands etles flâneurs. Les cigareros ont au coin des rues de petits ateliers oîi ils confectionnent avec une rapidité singulière d'excellents cigares à des prix modérés. Chaque carrefour a aussi sa ptUperia^ sorte de taverne assez mal famée^ fréquentée surtout par les cholos, les sambos et les nègres. Les industries liméuiennes paraissent dédaigner d'appeler l'attention par des enseignes. Â part celles des barbiers, qui semblent avoir conservé le monopole de certaines opérations chiruigicales et qui exposent sur un panneau peint à l'huile une main armée du scalpel dans le voisinage d'un bras et d'une jambe d'oîi le sang jaillit à flots, on ne rencontre guère d'en-
DE L'AMÉRIQUE ÈSt>AONOLË S%
seignes qae sous les portâtes. Ce sont quelquefois de prétentieuses allégories : un troubadour de pendule arrache le voile d'une femme rouge couronnée de plumes et accroupie à ses pieds : c'est Colomb découvrant FAmérique. — Une bande de rhinocéros met en fuite des éléphants (l'enseigne d*une houtique rivale et voisine représente une compagnie d'éléphants).
— On en voit enfin qui sont d'une impertinence manifeste : un brigand^ le poignard à la ceinture^ la carabine au poings s'apprête à détrousser les p'^ssants.
Les principales artères de la capitale, surtout celles qui aboutissent aux marchés, sont, aux jours non fériés, le théâtre d'une activité qui tourne parfois à l'encombrement. Les campagnards y conduisent des troupeaux de vigognes et d'alpacas aux longues soies brunes, portant du fourrage dans des réseaux et des légumes ou des fruits dans des paniers de joncs tressés.
— Des troupes de mules, fuyant à fond de train sous le fouet des arrieros, les parcourent, renversant çà et là quelques piétons surpris et impuissants à se garer. Des aguadero9 nègres circulent tout le jour par la ville, juchés sur la maigre échine de leurs mules, dont le bât est disposé de façon à recevoir deux barils pleins d'eau qui se font contre-poids ; ils s'en Tont le nez au vent, les jambes pendantes, le bâton ferré sur l'épaule, interpellant à haute voix les Indiens ou les gens de leur couleur, et accompagnant leurs quolibets d'un bruit de dochette qui indique que l'eau est à vendre.
C'est toujours à la plaza Mayor qu'il faut revenir pourtant lorsqu'on veut prendre sur le fait toutes les étrangetés de la vie liménienne. L'un des marchés les plus curieux de Lima se tient sur cette place. On y vend à peu près de tout, mais, entre autres choses, des fruits, des fleiurs et des légumes. Les nmrchands sont assis sous des châssis de roseaux, formant avec la terre un angle ouvert à volonté par un bâton fourchu, et sous des nattes de joncs tressés que des montants soutien-
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nent comme mi dais. On voit aussi se dresser capricieusement de vastes parasols de paille de mais ou de toile de couleur ; traversés au centre par un long pieu ticbé dans le sol, tous ces frêles abris baignent d'ombre violette les vendeurs et leurs étalages de différentes espèces de fruits, que la gueule des mannequins, renversés en cornes d'abondance, répand à torrent sur des tapis grossiers. Certaines femmes, accroupies et les bras cacbés sous le châle de laine bleue ou rose dont elles se voilent le bas du visage, portent sur leur tête un vaste panier plat tout rempli d'herbes et de fleurs qui leur fait de loin une coiffure fantastique. Immobiles et impassibles sous ce fardeau durant de longues heures, elles semblent subir une mortiûcation volontaire à l'instar des fakirs indous. Partout on aperçoit d'énormes jarres de terre rouge, des corbeilles vertes, des paniers de joncs de forme bizarre, remplis de légumes secs, de piments et de coca, feuille merveilleuse que les Indiens mâchent avec une espèce de chaux, et qui fait oublier, dans les courses forcées, la faim, la soif et la fatigue. Les végétaux des deux hémisphères abondent, et sont par conséquent à bas prix. Un personnel bizarre, bruyant, affairé, va, vient, marchande, achète aux divers étalages. — > Ce sont les Indiens des cerros, figures fauves et hâlées, le madras noué sur l'oreille et recouvert d'un chapeau de paille en pain de sucre; les sambas à la chevelure tressée en mille petites cordelettes à la façon des Sicambres; les prêtres séculiers, portant la coiffure de don Bazile, qui semble une pirogue renversée; les frères quêteurs des ordres mendiants, la sébile à la main, saisissant toutes les occasions d*exploiter un peuple superstitieux; les tapadas au pied de satin, qui sont partout où il y a des hommes; puis de galants officiers, la casquette sur l'œil, la moustache retroussée, le poncho blanc à longues franges sur l'épaule, l'éperon sonore au talon, qui, s'ils avaient le PérQU en poche, n'auraient assurément pas l'air plus vainqueur. —
DE L'AMÉBIQnE ESPAGNOLE fté
Tout cela ri^ bs^ille, dispute et jiure ; les Bègre» SHrtoat fe»ticulent et Yocifèrent avec une telle véhémence^ que leur voix couvre celle des mer cachif fies (colporteurjl) et des crieura de mrU. Des cholUas à cheval dominent la foule, où elles se (rayent difûcilement un passage; puis^ sur divers points, on Toit au-dessus des groupes se balancer élégante, douce et fine, sur un cou de cygne, la charmante tête empanachée des llamas blancs ou bruns qui font tinter leur clochette.
A six heures du soir, après la fermeture des magasins, le mouvement de la ville change d'aspect : des cavaliers et des calesas se dirigent vers les alamedas du faubourg San-Lor zaro, situé sur la rive droite du Rimac, tandis que les pié-* tons encombrent, pour les voir passer, les trottoirs du pont de Montes Claros. On y arrive du côté de la ville par une sorte d'arc triomphal, surmonté d'une attique triangulaire, aux deux côtés de laquelle s'élèvent des campaniles enrichie de moulures et d'ornements en stuc. Le pont à cinq arches est construit en {Hcrres; ses piles sont défendues en amont par des angles de maçonnerie qui rompent le courant du fleuve. Le parapet forme, en suivant les sinuosités de ces jetées, des espaces bordés de bancs pour les promeneurs. On trouve difficilement une place sur ces bancs ou un appui contre le parapet; car les étrangers, les tienderos et leurs commis viennent s'y délasser de la pratique des affaires en en faisant la théorie le cigare à la bouche. C'est là que se forgent aussi les nouvelles et que se commentent tous les commérages scandaleux.
Ce rendez-vous des heures de far niente est au reste parfaitement choisi : on y respire, durant les pesantes chaleurs, un air rafraîchi par les eaux du Rimac qui gronde en torrent sur son lit de cailloux, surtout à l'époqMe de la ibnte des neiges dans la Ck>rdillère. Un paysage plein de i»rié(jé distrait et réjouit le ïegard. Les maisons montrent de ce côté.
sur le fleave» de légères galeries de bois à arcades cintrées ou tréflées. Leurs étages inférieurs^ qui s'appuient sur des piliers enfoncés dans Teau^ ménagent au rez-de-chaussée des hangars où les lavanderas blanctiissent et font sécher du linge. Â toutes les ouvertures on aperçoit un store en toile peinte^ un rideau de coutil rayé qui flotte au vent^ une guenille rouge *qui sort comme une langue de la bouche béante d'une lucarne; puis^ dominant cette longue série de façades^ jaunes^ grises, chancelantes et souvent ruinées^ le;s dômes^ les clochers et les belvédères se détachent vigoureusement sur un ciel souvent pourpre à l'horizon et presque toujours vert au zénith. — C'est l'heure où les campagnards et les mineros, venus en ville pour affaires, regagnent leurs chacras et leurs cerros, les uns montés sur des chevaux de race andalouse, au flanc desquels battent des étriers de bois massifs et gravés au burin, les autres sur des mules portant au col des colliers de grelots et au front des franges, des houppes ou des glands rouges comme les chefs Incas. Quelques voitures appartenant à dés étrangers passent emportées par un attelage élégant; mais les ctdems liméniennes sont tirées par des mules ou par de petits chevaux dont la maigreur et 'la mau* vaise tenue accusant d'insouciants palefreniers. Les ccUesas n'ont que deux roues; celles-ci, en revanche, sont énormes et tournent aux extrémités d'un axe qui déborde la caisse d'un pied et demi environ. Cette disposition, due sans doute à la forme et à la profondeur des acequias, donne aux calesas les garanties d'équilibre nécessaires. Le corps de la voiture, verni en vert ou en brun, est bordé de guirlandes dorées. Le cochero monte le cheval attelé en dehors des brancards et porte une livrée qui, toujours, semble faite à la taille d'un autre. Les femmes de la classe supérieure ont seules des calesas, elles s'y promènent en cheveux et vêtues à la française, car le costume de saya y marUo ne se porte qu'à pied et jus-
qu'an coucher du soleil. — Des amazones se monti^nt aussî^ coquettement coiffées d'une galette de paille couronnée de fleurs et le haut du corps couvert d'un petit ponc?^ court, gros hleu, brodé en soutache et découpé en larges festons à sa partie inférieure.
Chaque fois que je me trouvais sur le pont, au déclin du jour, je voyais se renouveler un spectacle qui me surprit fort la première fois qu'il se produisit. Pendant que le mou- Tement et les conversations joyeuses étaient dans tout leur entrain, un coup de cloche se ût entendre. La formule magique qui frappa d'immobilité les gens de la célèbre dormeuse des contes de fées n'eût certes pas eu d*action plus irrésistible et plus soudaine. Tous les fronts se découvrirent et s'inclinèrent, toutes les conversations s'éteignirent sans qu'on achevât même la phrase commencée, les chevaux des Cavaliers et des voitures s'arrêtèrent d'eux-mêmes; les hommes qui, par leur costume, semblaient appartenir au Pérou, tombèrent prosternés sur le sol ; il n'y eut que les habits noirs qui restèrent debout, mais néanmoins inclinés comme à l'élévation de la messe. Un calme de mort avait remplacé la rumeur des vivants. Seuls, la cloche vibrait dans l'air et le Runac grondait sous nos pieds. Gela diu:a deux minutes. J'avais machinalement ôté mon chapeau et interrogé mon voisin. Il ne m'avait pas répondu. Un moment après un cariUon grêle éparpilla sa volée. Tout le monde se releva, piétons, cavaliers et voitures continuèrent leur promenade, le brouhaha des conversations repiit son essor. La vie et le mouvement venaient de renaître avec la même soudaineté. J'appris seulement alors qu'on venait de tinter l'Ave Maria, — Depuis ce jour je vis, quelque C/it le point de la ville où je me trouvasse, le même effet se produire au premier son de la prière du soir. Cette adoration spontanée et collective de soixante mille âmes 4tait empreinte d'une majesté solennelle et'vraiment saisissante; il
SOUVENIRS It y AToir en ce moment dans l'air uns sorte d'électricité de foi religieuse. Pour moi, yëprouvaia une de ces émoUoni douces, tendres, indicibles qui vous ramènent aux époques de jeunesse toutes fleuries de saintes crojances, et vous Tont descendre dans l'âme comme une rosée de pensées consolantes et suaves. — J'aimais surtout k entendre tinter l'^^t* Maria aux heures d'abattement, quand les regards de mon imagination, tournés vers la patrie, ne l'entrevojaient que dons les plus fabuleux lointains.
Quand on est las de tout ce brui>, de tous ces spectacles de la rue, il y a quelque charme à se reposer au milieu d'une famille Uménicnne, à rechercher st la vie intime a gardé dans la capitale du Pérou quelques traces de cette couleur ffianresque imprimée aux monuments et aux costumes de Lima par les premières immigrai ions andaloufes. Les traces de celfe civilisation presque orientale deï émigrants espagnob ne se aoot guère conservées, il faut le dire, diins les mœurs péruviennes. La Camille à Uma ne connaît point les susceptiHlih!s Caroaches que la tradition prête ani Maures et aux Espagnols de l'Andalousie; elle n'j est point mystérieuse : la femme y jouit d'une entière liberté, et à l'un des deux sexes courbe le froot toas le joug conjugal, ce n'est assurément pas le ploi biUe et le plus timide.
I^ maison liméntcnne est m quelque sorte ouverte à tout nnt ; rien de [dus simple et de plus bcile que l'introduca d'un étranger; le premier venu i peu près l'y présente BUitoRsationpiéalahle, et, à partir du moment où, selon DOgique lonnule eqiagnole, ■Ucaseaélénûseà sadispo-
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Mon, » le visiteur à peine connu arrive de prime-saut & y avoir ses entrées aussi franches que le plus ancien ami de la maison. Qu'il s'y présente matin ou soir^ la cordialité de l'accueil ne se dément jamais^ et le sans-façon de ses hôtes^ que sa présence ne semble jamais distraire de leurs babitudes et de leurs occupations accoutumées, l'engage vite à mesurer ses relations bien plus à l'intérêt et au charme qu'il y trouve qu'aux scrupules de nos convenances européennes. Celte grâce hospitalière est tellement invétérée à Lima, que nombre de familles, en voie d'adopter le» usages et les (ormes de nos civilisations française et britannique dans ce qu'elles ont d'égoïste et d'étriqué^ ne sont pas sensiblement parvenues à tempérer une vertu dont les étrangers connaissent tout le prix.
L'ameublement liménicn est en général d'une extrême dmplicité : quelques canapés de crin^ des chaises^ des tabourets, un tapis ou des nattes de joncs tressés^ un piano, un guéridon supportant un bouquet fraîchement cueilli ou un plat d'argent rempli d'un mélange de fleurs effeuillées, forment tout le luxe de la pièce principale, qui est élevée et dont les ouvertures sont disposées de façon à combattre, par des courants d'air, les ardeurs du climat. Les fenêtres basses sont fermées par de légers treillis, quelquefois aussi par une série de petits barreaux peints en vert. La chambre à coucher renferme ordinairement toutes les élégances du mobilier. Les glaces sont rares et de petite dimension; les tentures, les draperies et les mille superfluités qui transforment en bazars nos demeures françaises, sont peu communes à Lima, où elles sembleraient au reste une anomalie avec le climat et les habitudes du pays. Les femmes mariées et les jeunes ûlles indistinctement reçoivent les visiteurs, et l'introduction d'un étranger, bien qu'inattendue, ne semble jamais ni les surprendre ni apporter parmi, elles la moindre contrainte; elles lui font un accueil avenant et simple, et l'autorisent presque^
dès le débuts à laisser de côté les fadeurs gourmées du cérémonial^ de sorte qu'à la fin de la première entrevue il se trouve aussi à l'aise que parmi d'anciennes connaissances. Pour compléter l'illusion^ son nom de baptême^ que l'euphonie liménienne revêt d'un charme tout particulier^ réjouit son oreille à chaque interpellation. Le visiteur^ de son côté^ qu'il ait devant lui une jeune fille ou une matrone de l'âge le plus avancé, ne doit jamais manquer d*appiiquer à son interlocutrice les substantifs de sefiorita (mademoiselle] et deniVia (petite). Les Liméniennes sont d'autant plus sensibles à cette flatterie exagérée, que jamais femmes au monde n'ont, on l'assure, supporté avec moins derésignation Timplacable envahissement des années. Aussi, pour en dissimuler l'irréparable outrage, ont-elles souvent recours aux cosmétiques les plus exceptionnels, et quelquefois même aux plus ridicules stratagèmes.
L'épithète espagnole honUa Qolie) est généralement consacrée, quand on parle des Liménienqes. On en voit peu, en effet, qui atteignent à la hermosura (beauté complète). Plutôt petites que grandes, elles sont sveltes et bien proportionnées. Dans leur visage aux traits réguliers et fins éclatent, au milieu d'une pâleur qui n'a rien de maladif, et sous l'arc régulier des sourcils, des yeux noirs d'une mobilité fiévreuse et d'une puissance à'ojeadas sans rivale. Leurs mains et leurs pieds, qui font leur orgueil, ont toute la perfection désirable. La Liménienne a conservé pour son pied une sollicitude qui, au commencement du siècle, était poussée jusqu'à l'idolâtrie. Les femmes alors, dans leur intérieur, ne portaient ni souliers ni bas; on se fardait le pied absolument conmie chez nous le visage. Aujourd'hui, pour peu que la nature ait étourdiment donné à cette extrémité chérie une longueur un peu exagérée, une femme n^hésite pas à sacrifier la forme à la dimension, et se torture dans un soulier trop court, à la manière des Chinoises.
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Les Liméniennes ontun renom d*/^cAiceras (enchanteresses) qui semble proverbial dans les républiques environnantes; janiais un étranger ne dira : « J'ai été à Lima I » sans faire dresser cette interrogation immédiate z-^F delas Limefkis? — (Et que pensez-vous des Liméniennes?) Les réponses sont unanimement favorables à ces sirènes de l'Amérique du Sud. Les voyageurs de tous les pays^ dans le portrait qu'ils en tracent^ célèbrent à l'envi leur grâce^ leur élégance^ leur gentillesse, et surtout la fécondité et la souplesse de leur esprit^ aussi inépuisable en verve railleuse et sarcastique pour les inimitiés qu'en paroles caressantes et en prévenances ingénieuses pour les affections. — U n'est point de flegme^ pour britannique et rebelle qu'il soit^ point d'organisation réfractaire capable de résister à l'assaut que leur livre un groupe enjoué de Liméniennes gazouillant leur doux idiome.
On a souvent mis en doute les sympathies des créoles pour les Européens et particulièrement pour les Français. U serait possible qu'à une autre époque, s'inspirant de traditions espagnoles peu favorables à ces derniers surtout , et plus souvent encore humiliés par le faste outrageant de certains parvenus, dont la fierté et TiAsolence ne réussissaient point à faire oublier une basse extraction, les Péruviens aient quelquefois épanché avec amertume leur dégoût et leur mépris. Ai:yourd'hui ces causes de mésintelligence se sont considérablement amorties. La multiplicité de nos relations avec le Pérou y a Tulgaiisé les idées françaises, et l'on n^y voit plus guère s'âe* Ter ces fortunes scandaleuses si communes à une autre époque. Les rares commerçants étrangers qui s'enrichissent doivent leurs succès à un travail consciencieux et opiniâtre. Ce ne sont plus ces indvatriels sans aveu, exploitant une population confiante, taillant leurs dupes et se glorifiant avec cynisme de leurs méfaits. Si la race n'en est pas encore complètement éteinte, elle devient au moins de jour en jour plus
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rare ou plus pudibonde; le bon sens des Péruviens d'ailleurs en fait justice et n'enveloppe pas la masse des immigrants dans sa réprobation. — Nous devons dire pourtant qu'il existe parfois entre les actes et les paroles des Liménicns certaines contradictions qui sembleraient jusliGer le reproche de manque de sincérité dont on les soupçonne; mais cette nuance de leur caractère^ fort spirituellement indiquée par un écrivain de Lima, tient surtout à une puérile manie de nadoncUismo (c'est l'expression dont il se sert) éclose depuis l'indépendance. — 11 n'est pas rare de voir tel individu vivre en rapports fréquents et intimes avec des étrangers, aflecter de se produire avec eux dans les ccrdes et dans les lieux publics, se parer à tout propos de ses nombreuses amitiés trapsatlantiques, et professer, suivant la disposition d'esprit ou Fintérêt du moment, un suprême dédain pour les objets de sa fréquentation et de sa sollicitude ordinaires. Les femmes surtout, qui, plus qu'ailleurs, recherchent l'intimité des étrangers, ne manquent pas^ au moindre froissement, d'exhaler leur humeur d'une façon fort vive* Avec quelle joie maligne et railleuse ne s'écrient-elles pas alors en branlant la tête : jéy nifia, extrangerosi yo* con que no piiedo verlos nipintados; con çrie hasia me parecen animales! (Ahl ma ûlle, des étrangers, moi! je ne puis les voir même en peinture; c'est tout juste s'ils ne me semblent pas des animaux !) Nous le répétons cependant, le riaJLiolfuUisme des Liméniens né repose sur aucun principe arrêté et n'existe qu'à l'état de manie.
Comme dans tous les pays espagnols, la musique et la danse sont les arts qui trouvent à Lima lé plus d'adeptes parmi les fenunes; leurs dispositions naturelles se joignent au sentiment le plus exquis pour suppléer aux maîtres qui leur manquent U en est peu dans la société qui ne sachent jouer fort convenablement du piano, et on en compte un certain nombre qui 86 8QIII âevées à un talent du premier ordre. Les partitions
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de toutes les écoles leur sont familières, mais leurs préférences sont toutes pour la musique italienne. L'opéra italien établi dans la capUale du Pérou depuis plusieurs années devait naturellement développer le goût des Liménicnnes pour les mélodies de Rossini et de Bellini. Les voix fraîches et limpides ne sont pas rares à Lima^ et nous avons entendu des femmes da monde aborder avec un succès légitime les morceaux les plus difficiles des œuvres en renom. — Quant à la chorégraphie, elle ne jette que de furtivcs lueurs; la êamacutca, la mbalosa, la xapaiea, et autres danses nationales pleines de câraclère^ trouvent à peine aujourd'hui des interprètes dans l6$ salons. Cela tient sans doute aux triviales exagérations que les basses classes leur ont fait subir. Les jeunes danseuses, voyant poindre sur les lèvres des hommes un sourure équivoque^ ont fini par soupçonner qu'on attachait à leur innocente pantomime un sens suspect^ et dès lors elles ont dû renoncer à ces occasions de produire en public des trésors vraiment incomparables de grâce et de souplesse. L'historien voyageur Stevenson constatait déjà^ il y a vingt ans, avec une satisfaction fort réjouissante, que notre monotone quadrille, qu'il nomme «c l'agréable contredanse, » commençait à détrôner au Pérou les danses nationales; le progrès est maintenant presque accompli. A part la contredanse espagnole, sorte de valse à mesure lente avec un grand nombre de figures^ les bals du beau monde liménien ne dilTèrent pas sensible* ment des nôtres, et si l'on veut recueillir en ce genrç quelquet bribes de couleur locale, il faut les chercher surtout dans les classes populaires.
Les femmes du monde sont, dans leur intérieur. Têtues à la française, avec une élégante recherche. Les modes parisiennes ont des ailes pour franchir!* Atlantique et les Cordillères; aussi Vimplantent-elles à Lima peut-être avec plus de facilité que dans certaines provinces de France. Le chapeau
seul s'y introduit avec difficulté, et en cela les fenunes font preuve de goût, car rien ne saurait valoir le trésor naturel de leur chevelure, dont elles varient à l'infini les ingénieuses combinaisons, et dont une fleur est toujours le coquet et indispensable accessoire. Cet amour immodéré des bouquets et des parfums s'étend à toute la population, n faut qu'une maison soit bien pauvre pour qu'on n'y puisse rencontrer une corbeille de fleurs et un flacon à'agiui rica ^ Cest une politesse for^ usitée dans le peuple que de fleurir la boutonnière et de parfumer le mouchoir d'un visiteur. — Dans les grandes circonstances, aux époques de baptême ou d'anniversaire, le luxe suprême consiste à distribuer aux invités de petites ponunes vertes où des incisions remplies de poudre d'aloès forment des arabesques élégantes, entrecoupées çà et là de clous de girofle. Ces divers ingrédients, dont le suc du fruit entretient l'humidité, dégagent une senteur des plus agréables; puis ce sont encore des oranges dans un réseau de filigrane d'argent, et surtout de longues pastilles d'encens recouvertes de papier métallique couleur de feu, où la canneiille et les perles de différentes nuances figurent de gracieuses spirales. A l'une des extrémités s'épanouit une gerbe étincelante de petites lames d'or et d'argent, parsemées de grains de verre qui simulent des saphirs, des rubis et des émeraudes. Souvent aussi des fils métalliques retiennent des escudiies de dix francs, qui concourent à l'ornement de ces colifichets et leur donnent une valeur plus sérieuse. Les couvents de femmes ont le monopole de ces coûteuses inutilités, dont le travail précieux va s'engloutir dana quelque brasero en jetant un peu de fumée odorante. Les esclaves fouillent alors les cendres pour en retirer les escudites^ si leurs maîtres, se conformant au bon ton, ne les ont pas détachées. Chez les Liménieus, la
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nécessaire^ toujours à peu près sacrifié au superflu^ n'existe guère que dans des limites fort restreintes. Quant au confort^ c'est tout au plus s'il a pénétré dans quelques demeures exceptionnelles. Les habitudes de sobriété particulières à ce peuple s'accordent au reste merveilleusement avec son besoin de luxe et d'ostentation. En général^ le seul repas sérieux que l'on fasse dans la journée se compose d'un ou deux plats^ et Ton y boit rarement autre chose que de l'eau : un potage^ sorte de coulis épais où la viande tient lieu de pain, le puchero et Voila classiques de la cuisine espagnole sont demeurés les plats de résistance dans les classes aisées. Sur les tables plus modestes apparaissent les mets nationaux^ où les condiments jouent leur implacable rôle. On voit quelquefois chaque membre d'une famille manger à sa guise et à ses heures^ l'ordre et la règle n'étant pas les vertus dominantes des ménages péruviens.
Quelques circonstances bizarres ont gravé dans ma mémoire le souvenir d'un diner où l'on m'offrît une place^ sans préméditation^ je dois l'avouer. L'un de ces hasards que font naître sous vos pas les habitudes iiméniennes me mit en rapport, au cirque del JchOy avec une tapada, et j'obthis de sa grâce rautorisation de l'escorter jusqu'à sa demeure. Nous entrâmes dans une maison de modeste apparence, et ma charmante conductrice me présenta à sa famille assemblée, une mère, deux frèies et deux sœurs, en tout six personnes. On m'accueillit avec une cordialité presque obséquieuse. C'était l'heure de la comida : bon gré mal gré, il fallut me mettre à table. Les différents mets se composaient de masamora, de tamal étendu sur des feuilles de maïs, et d'une sorte de pâte épaisse formée de garbansos, de ponunes de terre, de maïs et de viande hachée. Au centre de I4 table se dressait un immense, mais unique verre plein d'eau. — Où donc est la Ascension? dit la mère, quand nous eûmes pris place. — Me voici, répondit ma compagne. Je jetailes yeux au fond de la chambre.
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et je vis la Ascension en robe blanche : sa saya, couleur de smalt^ dont elle avait lâché la coulisse^ venait de s'abattre gur sespieds; en ce moment^elle laissait glisser delà mêmemanière son crêpe de Chine. L'ange se dépouillait de ses ailes; mais en son lieu restait une charmante mortelle^ qui vint^ le sourire aux lèvres, s'asseoir en face de moi. Le dîner commença; chacun prenait avec les doigts, qui la masamoray qui le tamal, et, à tour de ronde, buvait une gorgée dans le verre commun.
Sous le spécieux prétexte que je n'avais pas d'appétit, j'avais voulu refuser une portion de picarUi, mais je dus céder aux instances de mes hôtes, qui poussaient jusqu'à la tyrannie leurs prévenances hospitalières. J'eus à peine avalé cette composition que sa perfidie, voilée sous un goût assez agréable, se révéla tout entière. Le capsicum dont elle était chargée m'incendia en un instant le gosier et l'estomac. Je voulus boire, mais la vue du verre me remplit de découragement. Je le saisis pourtant en fermant les yeux avec un geste désespéré, et je le vidai d*un trait. Jamais, mieux qu'en cet instant, je n'ai compris Texploit de Bassompierre buvant aux treize cantons. — J'étais à peine remis de ma mésaventure, ^u*une boulette de mie de pain vint me cingler le visage. Je fis d'abord une assez bonne contenance; mais un second projectile vint presque aussitôt me crever à peu près l'œil. Cette fois je bondis, et dus faire, à ce qu*il parait, une grimace assez grotesque, car la Ascension éclata d'un fou rire, qui trahissait la coupable. Mes hôtes, remarquant ma surprise, m'invitèrent à riposter, en m*assurant que la boulette était le trait d'union dont se servaient pour se joindre à table les couples sympathiques. Une telle explication ne me laissait rieû à dire, et je l'acceptai de fort bonne grâce. Nous nous levâmes enfin : lés hommes roulèrent des pincées de tabac dans des feuilles dé maïs et lancèrent à l'envl des jets de fumée; les jeunes fiUes, couchées dans un hamac qui joignait en diagonale les extré-
mites de l'appartement^ chantèrent des romances en s'accompegnant d'une guitare^ et la soirée se termina par des sama" cuecas qu'elles exécutèrent^ à ma demande, aTec une désinvolture toute péruvienne.
Sous le régime espagnol^ au temps de la plus grande prospérité de Lima^ les goûts de luxe et de plaisir de la cln se oisive et opulente avaient gagné comme une fièvre les derniers rangs de la population; chez les femmes surtout, ils étaient devenus un impérieux besoin. On cite encore aujourd'hui à Lima nombre de fortunes dissipées au souHle de leurs caprices. Les Liméniennes se gloriûaient de leurs exploits en ce genre comme les guerriers du nombre de leurs victimes. Ces traditions de coquetterie et de folle prodigalité n'ont point perdu tout à fait leur empire. Le désir de plaire , les fantaisies coûteuses et la misère, entretiennent dans les basses classes un commerce de galanterie que favorisent la liberté des femmes et le précieux auxiliaire du costume ; les lieux publics ne sont pas les seuls endroits exploités par ces vierges folles; elles se prévalent encore de mille prétextes pour entrer dans les fondasei se mettre en rapport avec les étrangers, moins accessibles à la déûance que les enfants du pays et plus faciles aux entraînements d'amour-propre et à l'attrait pittoresque d'une aventure imprévue. Le respect de la vieillesse, les joies de la famille qui pourraient combattre cette extrême légèreté de mœurs, sont malheureusement inconnus aux Liméniennes. Leur vie, tout extérieure, se passe dans les plaisirs et s'achève au milieu d'une triste indifférence. Si danaune maison im étranger se lève avec respect à rapproche d'une femme âgée, il n'est pas rare d'entendre une jeune ûUe lui dire d'un ton léger : No se incomoda usled, esta es mi ma' mita (ne vous dérangez pas, c'est ma mère). La mère ne souffre nullement de cette façon d'agir, elle n'a qu'une ambilioa, celle de voir sa fille entourée et courtisée : aussi se
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prête-t-elle Tolontiers à remplir l'humble office d'une senrante auprès de Tenfant qu'elle n'a pas su éleyer.
Dans cette classe, au reste^ les vieilles femmes se soucient peu d'attirer l'attention. Aussitôt que l'âgé cruel les a touchées de son doigt implacable^ ne pouvant user des accessoires et des artifices que donne la fortune pour prolonger leur jeunesse au delà de ses limites^ elles l'abdiquent courageusement^ vivent au fond de leur demeure et deviennent indifférentes à tout^ même à la mort^ même à la misère. Gomme ces utilités de théâtre^ on les voit traverser la scène en deuxième ou troisième plan^ conversant avec elles-mêmes^ tout en vaquant aux soins du ménage. Le succès de leur fille^ nous l'avons dit, peut seul, dans le calme de leur tombe anticipée, faire tressaillir leur cœur de joie et de jeunesse, et illuminer leur mémoire d'éblouissants souvenirs ; souvent alors l'auditeur bénévole que l'intimité donne à leurs épanchements s'étonne des effluves passionnées que peuvent dégager encore ces foyers éteints en apparence.
Malgré le cordial accueil qui attend l'étranger dans toutes les maisons de Lima, la vie intérieure et journalière des habitants est bien loin d'offrir l'intérêt qui s'attache aux scènes de leur vie extérieure, surtout quand une fête religieuse, un mouvement politique, viennent en animer les aspects. Je me lassai donc assez vite de mes études sur le côté intime des mœurs liméniennes. D'autres spectacles m'attiraient, et le souvenir des fêtes de la buena noche me faisait désirer une nouvelle occasion de mé mêler à quelques divertissements populaires. A Lima, de semblables occasions ne se font heureusement jamais attendre, et je pus bientôt observer sous une nouvelle face cette singulière civilisation péruvienne, toigours si séduisante à contempler dans ses splendeurs comme dans ses misères, dans les gloires du passé conune dans les diftîcultes du présent.
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