‹ Souvenirs de l'Assemblée nationale, 1871-1875Chapitre 1 sur 9 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

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PuMishcJ 17 Junc l'.»OS.

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Elus le 8 fi'îvrier 1871, le» itiembres de T Assemblée nationale s'empressèrent crarcourir à Bordeaux. Dès le 9, ils s'y trouvaient déjà en assez grand nombre et ces hommes, dont les uns venaient des provinces occupées par rcnuemi, dont les autres soitaient de Paris après un lon{{ sic{|e, dont plusieurs arrivaient directement des (*hamps de bataille ou de captivité, sans même avoir pris le temps de quitter l'uniforme, éprouvaient une vive surprise, presque de la stupeur, en débarquant dans une ville pleine d'animation et de gaité. Les

rues étaient envahies par une foule bruyante où se

2 SODVENIttS DE I/ASSEMBLÉE NATIONALE

coudoyaient, se bousculaient francs-tireurs en pittoresques guenilles, officiers de tous grades et de toutes armes, fournisseurs en qucted*une bonne affaire et louches trafiquants à Taffût d*un bon coup, inventeurs d'engins dont le moins mcuitrier eût anéanti une armée, camelots aux voix glapissantes colportant un journal illusti*é dont le titre, en ces jours de défaites, cinglait comme une ironie trop brutale : la Victoire ! Les bôtcls étaient pris d'assaut; les théâtres, chaque soir, regorgeaient de spectateurs.

Ces députés de la veille n'étaient encore renseignés sur rien. Ils ignoraient les noms de leurs collègues et plusieurs ne paraissaient avoir ni opinions bien nettes, ni préférences très marquées. Également animés contre l'Kmpire, le gouvernement de la Défense nationale et la dictature de Gambctta, dont ils pesaient dans la même balance les actes et les responsabilités, ils aspiraient vaguement à un ordre de choses nouveau. Px'esque tous avaient néanmoins <*cttc conviction très ferme qu'il fallait conclure au plus vite une paix inévitable, en s'efforrant d'obtenir les moins dures conditions.

La représentation nationale, i\ ses débuts, manquait un peu de prestige. Klle renfermait un très grand nombre diiommes estimables assurément

BORDRAUX 3

et qui, pour lu plupart, se fireut rapidement et heureusement connaître, mai.s dont le pays avait jusqu'alors i{;oort; l'exislcnoe. Kilo était eoinine ppuplée de. célébrités li>cales. Tout au plus uuc soixiintiiim- de dcputûs, anciens membras du Corps Irfrislatif on des ()htnnl)r<'S antérieures, jouissaient-ils d'une notoriété ou d'un semblant de notoriété. ICncore, dans ce bataillon d'élite, plusieurs, rouilles dans la lon(>uc inaction où les réduisit l'iLtopire, avaient-ils di'-sappris la pratique des affaii'cs, tandis que d'autres n'avaient joué en tont temps qu'un r6le eFfacé. Ileaucoup de ces revenants étaient ineoninis des nouvelles {[énérations et même «mbiics par les an<'iennes.

De cette foidc d'antnivmes, M. Tliiers se détachait avec un relief incontestable, une supériorité et unprestif;e qu'attestaient ses multiples élections. Sa elairvoyaiiee (I). cpii s'était afBrmée dans sou

(t) Oo a cru ou on a tou1i> .l.'.oiivnr. «hint c,^^».: duinoyaiii-e qui eu au-dcs«iiiL (Iv louir iTun irai» lion, cjiioli]ii>: cliori.' iti> |>r«jilii>

liquit. On a rapprit- l>icu «oiivi-nl Ir fiiiu.c»néBllg.-..urfoHC.o.v.nirquiIavai. .

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opposition à la guerre, son voyage diplomatique à travers l'Europe, ses démêli^s avec le gouvernement de Tours et de Bordeaux mettaient en vedette ce survivant des grandes époques pai'Iementaires. Il apparaissait comme un guide très sfir, presque comme un sauveur, et Ton n'aurait pu sans injustice le taxer de présomption quand il disait : *< Je suis indiqué » (1). Il Tétait à ce point que, dès le premier jour, dès la première heure, il eut r autorité et remplit les fonctions d'un chef d'État sans en avoir le titre. Il était rien et tout.

Tandis que Gambetta Aoyait le vide se faire autour de lui, le petit entresol que M. Thiers occupait à \ Hôtel de France ne désemplissait pas : les légitimistes s'y montraient singulièrement empressés à faire leur cour.

Unis aux orléanistes, ils étaient de beaucoup les plus nombreux; mais déjà on apercevait, dans ce camp de la monarcliie, le genne des dissensions

exacte, qu'il se faisait do rhoniinc d'Ktnt réduit au rAlc d'opposant : ■ Il doit, disait-il, non seulement ne rien ébranler de ce dont il aura besoin lui-inèuie le jour où il reviendra nu pouvoir, mais mettre un pro^^rammc en face du pro^^ramme qu'il combat. » Or, à en rédiger beaucoup, on multiplie les chances de m(iprise.

(1) M. de Meaux disait : « W est inévitable », et M. de Falloux : « Partout où il paraît, il prend sans conteste la première place. » lùilin, on rappelait la prédiction de Chateaubriand : « Ce sera peut-être l'héritier de l'avenir, n

BOHI»EAnX 5

futures. Les partisiins du comte de Chambord surveillaient avec méfiance Tétat-major orléaniste et un observateur (:[uel([ue pou perspicace aurait prévn, dans celui-ci, de prochaines défections. Mais, leî) février 1871 , les uns et les antres purent croire à un retour de fortune. Us étaient si nombreux et les républicains si battus cpi'ils semblaient avoir ville {jafjnée. Ils oublicn^ut, dans la première ivresse d'un inespéré triomphe, qne le pays avait voté, non sur la question de Monarchie ou d(; Ilépubliqiie, mais surla question de paix ou de {jucrrc. Gambettaetses préfets, avec leur lutte à outrance, avaient ameuté contre leur propre parti les citoyens épuisés par un lonjf effort et convaincus qu'une résistance plus prolonjjée ne pouvait aboutir qu'à un plus {;rand désastre. Les électeurs étaient allés aux royalistes qui, aprcs avoir A'ersé leur san{{ sur les champs de bataille, déclaraient, comme M. Thiers lui-mcme, <pi'il fallait néjfocier. Cette volonté du pays s'était manifestée avec phis d'évidence encore dans les départements où monarchistes et républicains avaient inscrit leurs noms pêle-mêle sur la même liste de la paix, en roj)posant à la liste de la {{uerre. On les avait élus en bloc.

Cependant, Tillusion leur était permise puisque ceux-là mcmcs (jui n'avaient pas entendu se pi*o-

noncer contre la République y furent également trompés. Kn Aboyant sortir des urnes les noms de tant de royalistes et plébisciter M. Thiers, ancien ministre du roi Louis Philippe, il se demandaient si vraiment le pays n'était pas avec eux et pour eux. On espérait ou on redoutait une restauration, mais orléaniste.

Cette illusion, M. Thiers ne la partageait pas ; il ne fut jamais dupe de ces espérances et, son ambition le lui interdisant, il fut encore moins complice des tentatives faites autour de lui pour les réaliser.

Le lendemain des élections, M. Daussel, député de la Dordogne, hii ayant tenu, dans la candeurde son âme, ce petit discours : ^ Dépéchons-nous de faire une monarchie dont vous serez le Richelieu »', s'attira cette réplique : <>■ Pas encore; la France ne comprcnch'ait pas qu'en ce moment je ne fusse pas le premier. » Ce moment était celui où Mgr Dupanlou]) écrivait au prince de* Joinville : « Hâtezvous d'arriver; M. Thiers nous aidera à faire hi monarchie. ^ Moins confiant ou mieux renseigné, le prince lui répondit : « Détrompez-vous, monseigneur; M. Thiers ne consultera que son intérêt personnel. >' C'était, d'ailleurs, ce que disait, en une autre circonstaticc et dans un autre temps, le prince de Mett(*niicli : ^ (Jnizol c(infon<l les doc-

triaes avec les principes; Thiers subordonae les uns et les autres à ce qu'il regarde comme son intérêt. " Mais son intérêt l'obligeant à ne pas rompre avec la Droite et à incna{[er la Gauche, il laissait croire à tous qu'iU pouvaient compter sur son concours. Il n'était sincèi-ement que tUi paiti de M. Thiers, mais il en était bien.

li ne décourageait pas les légitimistes : « Nous sommes d'accord sur la Monarchie; mais il Faut du temps, beaucoup de temps, plus encore que vous ne le supposer. » Va, dans son entrevue avec leurs principaux chefs, MM. le duc de la Hochcfoucauld-Bisaccia, le marquis de Dampierre, le marquis et le comte de Juigné qu'il avait fait venir chez lui, il les rassura sur ses bonnes intentions dont ils doutaient un peu : » Il est évident pom* moi, leur dit-il, si nous sommes sages, que c'est à la Monarchie unie que doit aboutir la prudence que nous allons montrer. Oui, messieurs, à la Monarchie unie, entendez-vous bien , et pas d'autre. " Il ne décourageait pas davantage les orléanistes : " Au fond, leur déclarait- il, je désire que cela tourne pour les princes d'Orléans; mais pas à présent, pas tout de suite. " Il décourageait encore moins les républicains. C'était don Juan entre Charlotte cl Mathurine. Ce double et même ce Iriplt^ jcn lui rimsa par iii.slanls des cimuis;

mai» lorsque la Gauche lui reprochait ses avances à la Droite et en prenait ombrage, lorsque la Droite s*indignait de ses comphcités avec la Gauche et le menaçait de représailles, M. Thiers se tirait d'affaire en prétendant qu'on « ne fait utilement des reconnaissances qu'en pays ennemi » .

D'heure en heure, Bordeaux se peuplait davantage et presque tous les députés s'y trouvèrent réunis avant le jour désigné pour leur première séance (1) .

(1) Us étaient au nombre de 360 seulement au lieu de 76S, chiffre fixé par le décret du 29 janvier 1871. Cet écart provenait en grande partie du nombre relativement considérable des élections multiples. M. Thiers avait été élu, sur des listes très diverses, daas 26 départements et comme il avait obtenu dans quelques autres de fortes minorités, il représentait à lui tout seul deux millions de suffrages. Gambetta et le général Trochu avaient été nommés dans 9 départements; Jules Favre, dans 5; Dufaurc et le général Changarnier dans 4; Ernest Picard, Casimir Pcrier, le général d*Aurelle de Paladines, Léon Say, le prince de Joinville, Marc Dufraisse, Benoist d'Azy et beaucoup d'autres qu'il serait trop long d'énumércr, dans t.

On sait à quelle opposition, à quels obstacles, se heurta M. Jules Simon à Bordeaux pour mettre fin au conflit entre le Gouvernement de Paris et su Uclégalion. Le prcmic-r exigeait que tous les citoyens

ItOIIDKAUN 9

EUo devait avilir lieu le hindi 13 février. Il y eut une réunion préparatoire le dimanche i'Z, à 3 heures de l'après-midi, dans le foyer du théâtre. Il s'ugissait d'une soite du rôpélitiou générale; elle u'otait pas inutile avec mi personnel parlementaire à ce point novice, un aussi {^rand nombre cle débutants qui, plus ou moins ferrés sur la théorie, ignoraient à peu près tout de la pratique.

La séance fut présidée par le doyen d'âge, M. Benoist d'Azy (1). Ce dei^nier, constatant que la Chambre était presque au complet et désireux d'abréger, dans des cireonstunees ajissi graves, les opérations préliminaires, proposa de ne point

fuiient «ligililo; lu Bt'vciiiilc rolunHiiit ciclare tli^ la reprÈieDlBlJon nallonate Ici mini^tm, •.'natriir». roDaeillur* d'i'.Xal. pr<!f«U et anricr» candMala ofticiclf riv IKinpiri;. Le (Joiivcrncnirnl <lc Paria avait i^hargé M. Julvii Simon de liriitor Iii rûtixaiK-c ttc Gambc-lU. rétislancc qui incnsi;.! un iiittnnl du loumcr à lu ri-volle. O Fut cntro eux un vrritalilc (iuL'l ou. cuuiinr on diauîl hIiidi, lu luttu entre la dogue et le oliat. Le do^c duE ac touniellre. Ll' «iiffragu univcnel demeura lihrFdeKi-x .:Loii et, dun* la >é(iii<'u du 10 mars 1871, M. Tiiîen |iut dire, mur l'-tre l'nntrcdil par perwiinc : •.1»mai*, non, jamai>, un pay* n'a ^ic inb'iraj^é j>liiii aincOn'irivnl ul juui:il« il n'a répondu jdu* (ineî'nrinenl que dann cutlu di-niJùn^ urru»i>iii. ■

(1) Ce ddvrn du parlfmenlariBuif {7î> iiu»), éliiil uu l.^ijitiniiiilr iiT.^du.:I>l>l(.'.'ll tW-fii-.,. di' 18Vâ W IKUi. dïun L-K cli»m[>r.B lU- la luonan-Iii.: de Juillet, fui un de- vir.'-prr«<.leni> -l- l'As., inlilée IcgiNluilve Kl, au 2 decerulire, 1r iirénident de .-e> députO» <|Ni «■ nunirent h la niuino du \' >■ nuidixeineut pour vuler la d.^chéanee <lti pnnc«-pr(?iiidcnl. It ■' enferma, >ou> l'Empire, dan» net fouelion* d'adminlilraleur du Crédit foncier.

10 SOUVENIRS lŒ Ï/ASSEMHLKE NATIONALE

remettre au lendemain ee qu'on pouvait faire le jour même et de se eonstituer immédiatement. Cette motion fut approuvée par tous et, aussitôt constituée, la Chambre désigna son bureau provisoire : MM. BenoistdWzy, président; le comte Duchatel, le marquis de Casteliane, L'Kbraly, Paul de Kémusat, secrétaires. On se sépara ensuite, en ajournant au lendemain la vérification des pouvoirs (1).

On avait installé la représentation nationale et ses divers services (2) dans le Grand-Théâtre de Bordeaux. La salle était belle et de nombreux défjafjements la ren(Iai(»nt relativement commode; mais elle ne recevait aucune chirté (hi dehors et les becs de {^az demeuraient constamment allumés. Comme le temps avait fait défaut pour en modifier

(1) Cette opération prëliniinairc fut rapidement lonninéo. Los élecUionti il»; Vnueluso furent seules enquétdes. Cinq élection», «elles de MM. Cvprion <Ihaix, Mare Dufruisse, Mcstreau, Lauiortc, Girot- Pouzol, élus dans les départements qu'ils administraient comme jtréfets, furent annulées. M. Marc-I>ufrnissc, invalidé comme représentant des Alpes-Maritimes, vit valider ses pouvoirs comme député de la Seine et les quatre autreK furent réélus. Cela démontre sans doute la sincérité des scrutins; mais cela prouve aussi que ces hommes réf:einment éclos à la vie parlementaire s'interdisaient, par prol>ité politique, d'(>xrlure leurs adversaires par ces coups de majorité aujourd'hui en faveur et qui rehsemblent de si fâcheuse façon à des coups de force.

(2) On avait utilisé dans la plus large mesure, pour assurer ces services, l'ancien personnel du (^orps législatif, secrétaires réda&t'-ui-, slriinjiriiiijii-s. i'iii|ilnvi'« d<' 1;i «[iirsfiin», etc.

RORDEAnX li

les arrangements intérieurs, les députés occuperont les fauteuils crorchestrc, le parterre, les baignoires, les avant-scènes. Les lojjes des (jalerics supérieures étaient ouvertes au public. Jai bureau du président et la tribune se dressaient tout contre la rampe. On avait transformé le foyer du public en salle des conférences, les loges des acteurs et les magasins d'accessoires en bureaux, relégué parmi les échafaudages et les poutres la questure, le compte rendu analytique, la sténographie.

Une foule, en grande majorité hostile, se massait aux abords du théâtre, applaudissant les députés républicains, apostrophant les autres. Garibaldi, en chemise rouge, Victor Hugo, coiffé de son képi de garde national, provoquaient plus paiticulièrement reuthousiasnie et, sur leur passage, les cris de : Vive la République! grondaient comme une menace à l'adresse de la majorité. On se montrait aussi M. Langlois, le colonel Langlois, avec son bras en écharpe. Il acquit rapidement une sorte de popularité par ses sorties que, d'ailleurs, rien ne motivait. Il découvrait des intentions blessantes sous les mots les plus inoffensifs et alors se dressait brusquement, allait d'un bond sur le devant de la scène pour braver et provoquer les insolents. Il était très extérieur.

Vn certain nombre de {çardes nationaux sasso-

ciant aux manifestations de la foule, les souvenirs de 1848 et ceux plus récents du 4 septembre portèrent les moins timorés à craindre que F asile inviolable du Parlement ne fût encore une fois violé. Sur une protestation du marquis de Franclieu, le président provisoire requit la troupe et Ton put voir, pendant toute la durée des séances, un demi-escadron de cuirassiers tourner sans cesse autour du théâtre, comme autour de la piste d'un manège, pour en éloigner les manifestants. Ces mesures ne rassurèrent pas complètement M. Thiers. Soit qu'il redoutai une invasion par des voies souterraines, soit que la conspiration des poudres demeurât trop présente à sa mémoire, il prescrivit de fréquentes rondes dans les dessous du théâtre et finit, deux précautions valant mieux qu'une, par y installer des factionnaires à poste fixe.

Cette foule menaçante, ces cris inquiétants, cet appareil d'émeute provoquèrent, chez les conservateurs, une irritation c[ui se manifesta avec plus de violence qu'il n'eût été sans doute désirable lorsque les représentants socia listes de Paris vinrent occuper leurs sièges le lundi 13 février et, quelques instants plus tard, lorsque Caribaldi demanda la parole. Dès qu'il aperçut MM. Rochefort, Deleschr/e, Tridon, MiUière, Maloii et Félix Pvat,

M. Fresiieau, facilement irritable, bondit à la tri-^ bune pour flétrir des « collègues notoirement couverts du sang des guerres civiles (1) »». Ce fut un beau tapage.

Garibaldi en provoqua un autre lorsque, la séance déjà levée, il émit la prétention d'ajouter à sa lettre de démission quelques désobligeants commentaires. Les députés sortaient lentement delà salle pour se rendre dans leurs bureaux et y procéder à la AX4*ification des pouvoirs, le public se retirait plus lentement encore, lorsqu'il demanda la parole. De toutes parts, une clameur s'éleva. Il n'en parut pas autrement affecté et déjà il ouvrait la bouche, lorsque les uns lui crièrent : « Trop tard, la séance est levée! »> Et les autres : « On n'a plus le droit de prendre la parole quand on a donné sa démission. » Soutenu par la Gauche, il faisait tète et le président dut remonter au fauteuil. Debout et couveit, il engagea ses collègues à se rendre sans plus tarder dans les bureaux et donna l'ordre de faire évacuer les tribunes. Il s'ensuivit,

(1) On leur en voulait assurément; on en voulait peut-être plus encore à ces Parisiens qui, m tous les quinze ans, envoyaient par le télégraphe des révolutions toutes faites ». A ce bref réquisitoire, Gaston Créniieux, qui devait être, quelques mois plus tard, fusillé à Marseille comme un des cbefs de la Commune, répondait du haut des galeries : « Vous n'êtes que des ruraux et vous n'êtes pas les représentants de la France! «

dans la salle, une longue, une violente agitation et, au dehors, un tumulte. Garibaldi descendit de la tribune sans prononcer son petit discoui's et partit le soir même pour Caprera (1) .

Ce fut dans cette première séance que M. Jules Favre déposa les pouvoirs du gouvernement de la Défense nationale.

Pendant les journées qui suivirent, on vit se constituer des embryons de groupes qui permirent de se mieux compter.

Peu de bonapartistes, une trentaine tout au plus, qui, pour la plupart, laissaient le drapeau dans son étui. Deux cents républicains qui ne parvenaient pas toujours à s'entendre. Ils comptaient beaucoup sur l'éloquence pour rétablir leurs affaires. Ils avaient quelques orateurs puissants, Gambetta, Jules Simon, Challemel-Lacour, Jules Favre; quelques debaters rompus à l'escrime de la tribune et dont Ernest Picard était le plus connu; un lot de revenants dont les voix affaiblies par l'âge, la rhétorique démodée ne leur furent que d'un médiocre secours et qui devinrent parfois un grand embarras. Le parti légitimiste avait réussi à faire éUre tous ses chefs et se montrait

(1) La Droite éprouvait, pour Garibaldi, un sentiment qui était le contraire de radiiiiration. (>onime M. de Lorgeril, elle ne voyait en, lui qu'un « conqiarse de mélodrame *> .

BORDKAUX 15

impatient de relever le tronc. Le Centre droit, où siégeaient MM. Thiers, Diifaure, Casimir Perier, avait pour lui cette force qui réside dans les gros bataillons et ce prestige qu'une supériorité d'éducation parlementaire assure. Uni, il aurait été assez nombreux pour faire pencher à son gré la balance de la politique; mais l'unité de direction et de vues lui faisant complètement défaut, il était comme voué d'avance à une irrémédiable dislocation. Parmi ses membres, les uns, étroitement soudés à M. Thiers, inclinaient vers une République consei'vatrice qu'ils acceptaient sans enthousiasme ou subissaient avec résignation comme une fataUté inéluctable; les autres ne voyaient de salut possible que dans la Monarchie ou dans la fusion, espoir suprême et suprême pensée. Quand il fallut reconnaître qu'elle était impossible, ceux qui ne voulaient à aucun prix de la République allèrent au bonapartisme. De cette fusion, on parlait à demi Aoix, et sans trop encore s'avancer, dans les réunions que tenaient les Droites, sous la présidence de M. Audren de Kerdrel, chez M. Johnstou ou chez M. Journu. 11 y avait enfin une sorte de Centre gauche qui s'appelait « la Réunion Feray », du nom de son fondateur, M. Feray (d'Essonnes), lequel, de ce fait, devint un personnage. La plupart des députés appartenant au commerce et à

Tindustrie en faisaient paitie. Son programme, cependant simple, donna lieu à de longues délibérations ; il tenait dans une phrase : « La reconstitution du pays par des institutions libérales et sous la forme républicaine actuelle, la constitution définitive à donner à la France étant réservée. » Le groupe était avec M. Thiers, mais penchait à droite. M. Feray (d'Essonnes), bien que son ami politique, se séparait cependant de lui sur certaines questions économiques et se montrait alors intransigeant. Il Tétait à un tel point que, lors de la discussion de l'impôt sur les matières premières, dont il ne voulait pas, il renversa le président de la République de compte à demi avec M. Lucien Brun. Après le 24 mai, ce groupe fusionna avec le Centre gauche qui élut M. Feray (d*Essonnes) président; mais tous les membres ne suivirent pas le fondateur. M. Aclocque, secrétaire de la réunion, alla au Centre droit en compagnie de MM. Caillaux, Adrien Léon, le comte de Bondy, Boreau- Lajanadie, Broët, etc.. D'autres, comme M. Babin-Chevaye, s'inscrivirent simultanément au Centre gauche et au Centre droit.

nOROEAUX iT

Aussitôt qu'elle* (*n eut fini avec la vérification despouvoirs, T Assemblée élut son bureau définitif, le 10 févri(»r J87I. Par .Mî) voix sur oîJG votants, M. Jules Grévy fut nommé président pour trois mois (1).

Il était recommandé, appuyé, presque imposé par M. Tliiers; mais le souvenir de; son fameux amendemcuU ne fut pas étraiijjer à la favtîur qu'on lui témoi({na. On lui savait jjré aussi de son opposition à FKmpire et au {fouvernement du 4 septembre, de sa campajjne contre la guerre à outrance, des protestations qu'il fit entendre, avec plus de persévérance que de succès, contre la dictature de Tours et de IlordcNUix.

Sous des dehors graves et volontairement solennels, M. Jules (Jrévy cachait un certain esprit pratique; c'était, avant tout, un homme avisé. Il avait passé sa vie à réaliser cette sage maxime : i< Bicni

(1) Les prrsulenls et le» biiri-nux tk* l'A»sc'iii!»léo nationale étaient souniiA il In l't'i'ircliiin tuiiii h.s linl»* iiioist. vm qui inrtl.iil (iiLilrc fois par an lu ftu auv poudres.

employer le peu qu'on a. w Son existence apparaît comme une série de bons placements. Un capital, quel qu'il fût, ne donna jamais de plus gros intérêt que son amendement. Il vécut sur cette unique ressource pendant toute la durée de l'Empire et lorsque les électeurs du Jura l'envoyèrent, en 1868, siéger au Corps législatif sur les bancs de la Gauche, c'était encore l'homme de l'amendement. On allait faire enfin, au profit de M. Thiers, l'expérience de cette fameuse recette et en constater le néant. Elle n'en avait pas moins casé son inventeur et plus tard, lorsque M. Grévy devint à son tour chef du Pouvoir exécutif, il fut piquant de voir à la présidence de la République un philosophe qui ne voulait pas de président, qui mettait une certaine coquetterie à prouver qu'il n'en fallait pas (1) .

A la présidence de l'Assemblée nationale, il était à la place qui lui convenait le mieux, car il avait toujours éprouvé une certaine antipathie pour la poUtique miUtante; elle chiffonne trop son homme et M. Jules Grévy tenait avant tout à rester ou à paraître correct. Ceux qui l'ont approché de très près ont cni reconnaître en lui

(1) A Versailles, un jour où la retraite de M. Thiers paraissait inéTitablc, M. Jules Grévy déclara, en réponse à des ouvertures qui lui étaient faites : h Je no serai jamais président do la République. »

un paresseux aimable et un pince-sans-rire désa* busé(l).

Plus artificiel et plus calculé que ne le supposaient les badauds, il agissait généralement avec une longiie préméditation ; mais il était certain que son indolence natui'elle répugnait au bniit et à la lutte. Agir n'était point son fait; il avait peur du mal qu'il faut se donner pour devenir et rester un véritable homme de parti. Il était pour les positions indépendantes (2) .

Toutes les présidences, autrement dit toutes les sinécm'es, lui étaient d'avance dévolues. Au fauteuil de l'Assemblée nationale, il demeura fidèle à ses opinions politiques et plus fidèle encore à son caractère personnel. Négligent par nature, il le fut de parti pris; il posa pour la négligence. Un très vif amour-propre, qui perçait sous des apparences de détachement, le poussait à prendre de haut et à remplir un peu dédaigneusement les fonctions

(1) Quand il fut élu président, des curieux poussèrent Tindiscré- (ion jusqu'à s'informer de son ôgc ; mais son âge demeura un mystère. Comme on savait qu'il s'était battu en 1830, on calcula qu'il devait avoir au bas mot soixante ou soixante et un ans. La révélation de son prénom fut une surprise : il s'appelait Judith et non Jules.

(2) M. Thiers, qui prévoyait sa grandeur future et saluait d'avance en lui le triomphe de la bourgeoisie républicaine, disait, quelques mois avant de mourir : « Ce sera Béranger, président de la République, n

qu'une Assemblée royaliste lui avait confiées. Son chapeau rond, sa redingote et quelquefois son veston semblaient dire à cette majorité d'adversaires : tt Je ne suis que le sei*viteur du peuple. « C'était Roland chez Louis XVI, en gros souliers. M. Jules Grévy ne manquait pas d'autorité ; il en avait même beaucoup, quand il ne sommeillait point comme le bon Homère. Son dédain pour les réalités subalternes qui s'agitaient loin de son Olympe ne lui permettait pas toujours de voir venir l'orage et, brusquement sui'pris par la tempête, il opposait à ses fureurs le calme d'un philosophe que d'aussi misérables incidents ne sauraient émouvoir. A des énergumèncs, à des épileptiques, il prêchait, avec une curieuse abondance d'arguments, la modération et la sagesse, d'une voix solennelle, mais nullement déclamatoire. Le calme rétabli, il reprenait son rêve inten'ompu. Dans un de ces moments de distraction volontaire, il laissa passer le fameux « bagage » de M. Le Royer qui lui coûta la présidence et précipita M. Thiers par ricochet.

On se demanda souvent si son inipaitialité n'était pas de l'indifférence et sa sérénité de la paresse ; mais on louait beaucoup sa simpHcité et sa vertu. Ce sceptique de Laurier y fut pris luimême. Il aimait à répéter que M. Jules Grévy était « une sorte de Phocion légèrement teinté de

BORDEAUX îl

Franklin ». Dn autre, moins révérencieux, disait de lui : « C'est Aristide Paturot. »» Gambetta, sans tendresse excessive pour un adversaire qui l'avait peu ménagé, le traitait de « Prudliomme-Machiavel f^ . Quoi qu'il en fût, la bonhomie apparente ou réelle de M. Jules Grévy exerrait sur beaucoup de gens une séduction qui mit un long temps à se dissiper. Son cabinet de président était ouvert à tous; le moindre solliciteur en franchissait librement la porte et en sortait avec des promesses. Les politiciens de toute provenance et de toute valeur avaient continuellement accès auprès de sa personne et tous vantaient sa bienveillance, sa bonne grâce, le charme de sa conversation, sa familiarité, sa finesse et aussi son penchant à l'épigramme. Il n'avait pas son pareil pour vous déshabiller un homme en trois mots qui avaient l'air d'un compliment ; il triomphait dans les u seulement » de Bar-» rière (1).

(1) Le premier bureau de l'Asscniblëc nationale fut ainsi conS'* titué : MM. Jules Grévy, président; Martel, Bcnoist d'Azy, Vitet, I^on de Malcvillc, vice-présidents; Paul de Réniusat, de Barante, Johnston, de Castellanc, de Meaux et Bethmont, secrétaires; Bazc, le général Martin des Pallières, Princeteau, questeurs.

Les scrutins auxquels cette élection donna lieu fournirent l'occasion aux partis de se compter. Sur quatorze membres du bureau, deux seulement, MM. Jules Grévy et Bethmont, appartenaient à la Gauche. Elle fit balle sur les noms de M. Rolland^ qui obtint 145 voix, et de M. Magnin, qui en eut 147. Quant aux légitimistes, leur randidat ù la qucsiurr, M. Priiircleau, fut péniblement élu

tt SOUVENIRS DE L'ASSEMBLEE NATIONALE

Un des premiers soins de l'Assemblée définitivement constituée fut, en réservant l'avenir, de donner à la France un gouvernement que les royalistes espéraient très provisoire. Ne pouvant asseoir sur le même trône les deux prétendants, il leur fallait bien attendre, patienter, jusqu'au jour, qu'ils croyaient prochain, où l'un des princes s'effacerait devant l'autre et ils remettaient à cette date incertaine l'exercice définitif de leurs pouvoirs constituants. En croyant gagner du temps, ils perdirent du terrain. En outre, ils jugeaient habile de laisser à la République la responsabilité d'une diminution du territoire, des nouveaux impôts, de charges militaires plus lourdes ; ils « ne voulaient pas mettre sur le front du roi cette couronne d'épines ». Ils voyaient dans M. Thiersim liquidateur et un Monk.

A droite et à gauche, mais pour des motifs différents et avec des espérances contraires, on résolut de maintenir la République, les conservateurs comme simple étiquette, les républicains comme forme définitive du gouvernement. Ceux-ci et ceux-là reconnurent que le Pouvoir exécutif devait

avec 222 voix, alort que les deux questeurs du Centre droit en obtenaient 458 et 430. Ce groupe mit trois de ses membres à la vice-présidence; M. Léon de Maleville, Tun d'eux, qui arrivait le dernier, eut 288 voix, alors que M. le marquis de Vogiié, légitimiste, ne venait immédiatement après lui qu'avec 211.

KORDEAUX M

être confié à M. Thiers. En conséquence, MM. Dufaure, Jules Grévy, Vitet, de Maleville, Rivet, de la Redorte et Rarthélemy Saint-Hilaire saisirent l'Assemblée nationale de cet embryon de constitution : « M. Thiers est nommé chef du Pouvoir exécutif de la République française. — Il exercera ces fonctions sous le contrôle de l'Assemblée nationale, avec le concours des ministres qu'il aura choisis et qu'il présidera. » C'était l'esprit et presque la lettre de l'amendement Grévy : « L'Assemblée nationale délègue le Pouvoir exécutif à un citoyen qui reçoit le titre de président du conseil des ministres. »

Les signataires de cette proposition s'étaient naturellement concertés au préalable avec M. Thiers. Celui-ci montra un peu de mauvaise humeur quand il fut question de l'instituer chef du Pou voir exécutif : « C'est ridicule, s'écria-t-il, je ne veux pas qu'on m'appelle monsieur le chef. J'aurais l'air d'un cuisinier. » Mais M. Jules Grévy arrangea tout d'un mot : « Puisque vous présiderez le conseil des ministres, on vous appellera monsieur le Président. — Oui, riposta M. Thiers, mais président de la RépubUque . »

Alors, une nouvelle difficulté surgit. Les représentants delà Droite, surtout MM. Dahirel et de Ventavon, protestèrent avec emportement contre

ces deux mots : République française qui sonnaient mai à leurs oreilles. Ils ne voulaient pas que, le jour où une restauration deviendrait possible, on put lui fermer la porte sous prétexte que l'Assemblée nationale avait épuisé son pouvoir constituant (1) . Ce conflit se termina par une transaction. Pour en finir, on décida de faire précéder la proposition de ce bref considérant qui, dans la pensée des royalistes, réservait tout : « L'Assemblée nationale, dépositaire de l'autorité souveraine, considérant qu'il importe, en attendant qu'il soit statué sur la constitution de la France, de pcmrvoir immédiatement aux nécessités du gouvernement et à la conduite des négociations, décrète... »

Ce fut alors au tour de l'extrême Gauche de protester. Elle envoya M. Louis Blanc à la tribime pour y proclamer inie République de droit divin. Il fut peu écouté, encore moins suivi, et, au vote, seuls quelques membres de rextrcme gauche se prononcèrent contre la proposition (2), en compa-

(i) Chaque fois qu'on prononçait, à Bordeaux et à Versailles, le mot République, une clameur s'élevait des banquettes de la Droite : Provisoire! Provisoire!

(2) Énumërant les titres de M. Thiers, le rapporteur de la proposition, M. Victor Lefranc, mettait en première lijjne : « L'inspiration qui lui avait fait fortiticr ce Paris que la famine a seule réduit. » Quelques semaines plus tard, lorsque la Commune se retrancha dorricre ces fortifications, ce titre eût pani un peu faible. Pendant le

UOIinEAUX Î5

gnie de M. de Belcastel : ^ Je ne veux pas, disaitil après la séance, même pour un jour, l'étiquette républicaine. »

M. Tiiiers était né à Marseille, le 15 avril 1797, dans une maison de la rue des Petits-PîTes, aujourd'lîui rue Tliiers. La maison est d'apparence modeste; la nie a un cachet de bourgeoisie.

C'est dans une chambre du second étage, alors habité par sa grand'mère, Mme Amie, et par sa mère, qu'il vint au monde. Soit modestie, soit plus vraisemblablement rancune contre certaines vivacités de SCS compatriotes qui failhrcnt, en 18 il, le plonger diuis le port à la suite de dissentiments politiques, M. Thiers a prétendu longtemps qu'il était originaire de Bouc-Albeitas. Il n'en voulait pas démordre et refusait de se rendre jusqu'au moment où on produisait contre lui son propre acte de naissance. Encore ne capitulait-il pas toujours.

Cette grand'mère, une demoiselle Lhomaka, tante des deux Chénier, était d'origine levantine.

second siège, on prétendait que le chef du Pouvoir executif, en voyant que ces remparts, — ses remparts, — résistaient si bien à rartilleric, maudissait tantôt les murailles qui retardaient la défaite de rinsurrection et tantôt s'enorgueillissait, par amour-propre d'auteur, de les voir si solides. Du reste, il les connaissait admirablement et, tout de suite, indiqua le défaut i\e. crtte ciiiras!«c de pierres.

Fille d'un drogman de l'ambassade de France, elle épousa vers 1763 un représentant de commerce, M. Claude Amie, et vint quelques années plus tard s'établir avec lui à Marseille. Également supérieure par le cœur et par l'esprit, elle veilla avec une affection un peu jalouse sur l'enfance et la jeunesse de son petit-fils.

Ceux qui avaient connu le père de M. Thiers gardaient le souvenir d'un petit homme pétulant, très bavard, très spirituel, quelque peu hâbleur, avec cet excès d'imagination qui fait les Tartarins. Il connaissait tout, savait tout, avait tout vu. Très Marseillais, il inventait les plus stupéfiantes histoires et s'il surprenait chez ses auditeurs un soupçon d'incrédulité, il ajoutait, d'un ton qui n'admettait pas de réplique : « J'y étais. » Peut-être finissait-il par le croire et l'on assure qu'il s'était convaincu, à force de l'affirmer, qu'il avait réellement accompU un voyage autour du monde avec le capitaine Marchand, bien qu'il n'eût pas quitté le plancher des vaches. La principale prétention de Pierre-Louis-Marie Thiers consistait à apprendre aux marins les choses de la navigation, la stratégie aux militaires et Fart de bâtir aux architectes. Un certain M. de Fonvielle a fait en trois mots son portrait : « Je n'ai jamais entendu de perroquet aussi bavard. « Employé au greffe du tri-

bunal révolu tionnaire, il en fiit réduit, comme tant d'autres, à se cacher le lendemain de Thermidor et trouva un asile chez les Amie. La reconnaissance et sans doute aussi un sentiment plus tendre lui firent rechercher la fille de la maison. Sa demande fût agréée; malheureusement, la poUtique gâta tout : Mlle Amie était royaliste; elle ne réussit point à s'entendre avec ce jacobin et leur lune de miel eut à peine un quartier. Lorsque Adolphe ïhiers vint au monde, son père voyageait en Italie, à la recherche d'une position sociale, comme Jérôme Paturot. D'abord employé au service des vivres, puis à la ferme des jeux, il disparut un beau matin et si complètement que sa trace se trouva perdue.

Une des tantes d'Adolphe Thiers eut l'honneur de figurer dans une cérémonie publique aux côtés de Mirabeau. Lorscpe, après son élection aux États généraux, celui-ci vint à Marseille, la Chambre de commerce donna en son honneur un splendide banquet, suivi d'une représentation de gala. Il prit place dans une loge richement décorée, ayant à sa droite Mlle Noble, qui figurait la noblesse, et, à sa gauche, Mlle Thiers, personnification du tiers état. On jouait le Bourgeois gentilhomme, et comme Mirabeau demandait à sa voisine de gauche si le spectacle l'intéressait,

Mlle Thiers répondit : " Ce qui m'intéresse le plus, c'est de me trouver en compagnie du gentilhomme bourgeois. »

Demi-boursier au lycée de Marseille, M. Thiers fut d'abord un élève assez médiocre; il prit sa revanche à partir de la seconde et, dès lors, il rafla tous les prix. Il manifestait déjà un goût très vif pour la politique et un certain penchant pour la stratégie. Pendant les récréations, il commentait à ses jeunes camarades les aiticles du Journal de t Empire et les bulletins de la Grande Armée, expliquant les batailles, discutant les plans des généraux et c'était presque un autre Napoléon plus jeune. Dans les grandes circonstances, il régalait son auditoire d'un discours et ces adolescents ondulaient comme une moisson en herbe sous l'ouragan de son éloquente parole, car ce Thiers avant la lettre cultivait de préférence le genre trîbunitien.

Soiti du lycée en 1814, il revint à la rue des Petits-Pères où il perchait dans une mansarde. Il lisait beaucoup de livres, mais seulement ceux qu'on lui prêtait, sa bourse étant mal garnie, peignait des miniatures et s'exerçait à l'éloquence* Ayant lâché les Gracqucs pour Cicéron, il épouvantait de ses catihnaires quatre chaises et une table de bois blanc qui figuraient silencieusement

rassemblée. Parlant, criant, {gesticulant, il dévidait ses périodes et enfilait ses phrases jusqu'au moment où, n'en pouvant plus, inondé de sueur, aphone, il en était réduit à utiliser pour sa péroraison les restes d'une ardeur qui tombe et d'mie voix qui s'éteint.

Étudiant en droità Aix, où sa mère et sa grand'mère l'avaient suivi, avocat en 1820, il plaida quelques procès et obtint de l'Académie, avec son éloge de Vauvenargues, un prix de 500 francs. Il songea un instant à se lancer dans la procédure commerciale; il y renonça très vite, comprenant que ce n'était pas là sa véritable destination. Envisageant un autre avenir, il alla rejoindre à Paris, plus riche d'espérances que d'argent, son ami M. Mignet.

Le Thiers qui débuta, en 1831, à la tribune, n'était pas sans quelque ressemblance avec le jeune orateur de la rue des Petits-Pères. Il demeurait fidèle à la phraséologie pompeuse et versait dans la déclamation. Cette enflure, qu'il confondait avec la grande éloquence, formait avec sa petite personne un si curieux contraste qu'il obtint un genre de succès auquel il ne prétendait pas.

Beaucoup trop inteUigcnt pour s'attarder dans un style oratoire autrefois en faveur, mais sensiblement démodé, il modifia sa manière et attci-

gnit à r éloquence aussitôt qu'il n'y prétendit plus.

Le premier, il ramena le discours au ton d'un entretien familier, spirituel et vif. Soit qu'il traitât les plus hautes questions de la politique étrangère ou celles qui se rattachent à la défense nationale, soit qu'il s'attachât à résoudre les plus difficiles problèmes économiques, il semblait presque toujours s'en expliquer dans un salon, le dos à la cheminée.

La nature, en lui refusant la voix et la taille (1), lui avait donné, pour remédier à ces imperfections capitales chez un orateur, d'infinies ressources : l'adresse, la verve, le bon sens, une claité soutenue, une lucidité incomparable, le coup d'œil prompt qui devine et perce les projets de l'adversaire, le flair du stratégistc qui pousse droit au point faible de l'ennemi et y porte son effort. On l'avait vu cent fois changer brusquement de tactique en pleine action et violenter ainsi la victoire indécise. Impétueux dans le succès, il déployait, dans la retraite, une admirable prudence. Il n'y a pas de nœud gordien qu'il n'ait dénoué avec patience, de question obscure qu'il n'ait réussi à élucider. Il avait horreur du vide comme la nature elle-même et fut un impitoyable creveur

(L) H Mi ral>eau- mouche », disait le maréchal Soult.

BOUDEAITX 31

d'outrés. Il savait tout, parlait de tout, improvisait sur tout (1).

On lui a reproché de trop s'attarder aux développements excessifs, de se plaire aux lenteurs d'une démonstration trop méditée ; mais quand il s'évadait de ce labyrinthe, il courait la poste et, sautillant, se trémoussant, l'oeil pétillant derrière les lunettes, se hâtait vers le but (2) .

Entre ses lèvres sèches, pointait une voix criarde, grêle, un peu nasillarde, mais qui, s'échauffant, acquérait de la force et devenait vibrante. De loin en loin, un repos, une halte, une courte phrase ou un simple mot qui, résumant l'argumentation, rendait plus présente à la mémoire la première partie du discours et plus soUde l'enchaînement des idées. Sa négUgence, voulue, préméditée, dissimulait, parfois sous des truismes, beaucoup d'art et une méthode très sûre.

Ce causeur plein de malice et de verve atteignait sans effort à la véritable éloquence lorsque la passion le secouait, lorsque de grands intérêts étaient en péril. Il se dégageait alors de son discours une flamme qui éclairait, qui réchauffait et le courant

(1) « II sait tout à la tribune, disait M. Nettement, surtout ce qu'il ignore. •

(2) On disait de lui, au Corps législatif : « Dans ses moments de bonne humeur, il sautille en babillant comme une grive autour d'un gui n .

électrique s'établissait instantanément entre la salle et la tribune.

M. Thiers se cabrait sous la provocation, s'emportait sous l'attaque (1), et cependant ne disait rien qu'il ne voulût dire. C'était quelque épigramme qui égratignait, quelque flèche empoisonnée au défaut de l'armure. Certaines de ses ripostes furent cruelles autant qu'injustes. On se souvient peut-être encore de sa réplique au général Chanzy. Le 18 mai 1871, la Chambre discutait le traité de paix définitif avec l'Allemagne et le général fit entendre de sévères critiques. Furieux, mais n'en voulant rien laisser paraître, M. Thiers annonça, au début de sa réplique, (fu'il allait raconter une anecdote. Cela aurait pu surprendre en un pareil moment si l'on n'avait su qu'une de ses malices consistait précisément à glisser quelque perfidie ou quelque méchanceté dans un mot qu'il prétendait historique, dans quelque souvenir qu'il improvisait : *( Le traité de Tilsit venait d'être signé; M. de Tallcyrand ne put s'empêcher de dire, en le remettant à l'Kmpereur : « Avouez, sire, que voilà un bon traité! » A quoi Napoléon répondit simplement : u Avouez, prince, que j'y ai un peu confribué. >' Alors, élevant la

(i) tt Piqnons-lo ferme, sVcrinit M. Batbio dans un des conciliabules qui précédèrent le 24 mai, la contradiction le boulevente. n

voix et regardant d'un air de provocation le général : « Napoléon avait raison. Les traités, ce sont les diplomates qui les signent; mais ce sont les militaires qui les font. « Peut-être n'a-t-on pas oublié non plus ce soufflet sui' la joue de la Droite qui, voyant les dernières convulsions de la Commune, paraissait impatiente de renverser son vainqueur : ^ Il y a parmi vous des gens qui sont trop pressés. Il leur faut huit jours encore; au bout de ces iiuit jours, nous serons à Paris; il n'y aura plus de danger, et la tâche sera propoitionnée à leur courage et à leur capacité. »

Il ne supportait pas qu'on eut trop raison contre lui. A bout d'arguments, il criait à l'injustice, à la mauvaise foi, à la persécution, se plaignait qu'on oubUàt son grand âge, — ce qu'un homme d'esprit traduisait par : « Je suis vieux, donc vous avez tort, » — qu'on méconnût ses sen'ices, gesticulait avec la colère trépignante d'un enfant gâté auquel on résiste.

On a souvent prétendu que M. Tliiers était surtout l'homme des circonstances; il était, au mois de février 1871 , l'homme d'ime situation.

Ce que serait entre ses mains la llépubUque, il

le laissait entendre : « Elle est impossible avec des

républicains « ; (1) mais elle était très possible avec lui. Cette opinion se faisait déjà jour dans les lettres qu'il écrivait, au mois de mars 1848, à M. Panizzi et au procureur général Borelli : « J'accepte la République, le temps des rois étant passé... Je croirais avoir beaucoup fait si je pouvais donner au pays une République bien constituée ", c'est-à-dire la sienne. En 1850, il songeait toujours, d'après le témoignage de M. Charles Merruau, « à fonder une République conservatrice ot à l'épouser comme président « ; mais il n'eut pas invité les républicains à la noce. Il écrivait, en 1855 : M L'avenir est à la République » (2). 11 pré-

(i) • Gens vulgaires, ignares, incxp<^nmcntës, violents n , avait-il coutume de dire avant sa demi-conversion. Il substitua un instant, à sa fameuse formule : « La R<5publique sans les républicains » , celle-ci : « La République conservatrice avec les conservateurs » , mais en sous-en tendant : « au besoin sans eux et même contre eux » .

(%) Cependant, il montrait déjà du goût pour cette politique de bascule qui le fit osciller sans cesse, à Bordeaux ot surtout à Versailles, de droite à gaucho, qui le portait à sacriHer parfois ses partisans les plus fermes et les plus sûrs à dos adversaires qu'il se flattait de conquérir. On trouve le récit d'une de ces oscillations dans une lettre de Mérimée à Panizzi portant la dat<^ du 12 mars 1865 : Il M. Tbiers tond visiblement à se séparer de ses amis pour se rapprocher des cléricaux et du faubourg Saint-Oomiain. Il est, comme bien des gens venus de bas, très sensible aux flatteries de l'aristocratie, et le faubourg Saint-Germain ne les lui marchande pas. On lui fait une cour assidue, et des gens qui le pendraient probabloniont s'ils revenaient jamais au pouvoir, l'encensent de la manic^re la plus honteuse. II en est tout boufH. Chez les bourgeois, on roinmenco à lever les épaules de ses théories politiques et à l'appeler radoteur. » On n'ullnit pas jusque-là; mais tout de môme rortains do ses amis

cisait un peu plus clans son entretien du 13 septembre 1870 avee lord Granville : « La République est, en ce moment, le gouvernement de tout le monde : ne désespérant aucun parti, parce qu'elle ne réalise définitivement le vœu d'aucun, elle convient maintenant à tous. » Il v avait un très sensible écart entre cette demi-profession de foi républicaine et l'opinion qu'il exprimait à la tribune le 17 mars 1834 : « On avait vu à Téprenve, non seulement la République sanglante, mais la République clémente qui voulait être modérée; elle n'était arrivée qu'au mépris. Une République tourne nécessairement au sang ou à l'imbécillité. " Mais, en 1834, M. Thiers était ministre du roi Louis-Pliilippe et disait fièrement : « La couronne et moi! (1) »»

En 1871, M. Thiers voulait maintenir la Répu-

d'alors se montraient méfiants et sous-rrRiI. Puîr, apri^s tant de marches et de contre-marches, il revint à cette bourgeoisie vers laquelle son éducation, ses idées premiAres, la tournure de son esprit rinclinaicnt. Enfin, nouvelle mais non dernière métamorphose, il disait sous TEmpire libéral, en montrant les banquettes où siégeaient M. Emile Ollivier et ses ministres : m Mes opinions sont assises sur ces bancs n .

(1) On opposait aussi, à M. Thiers républicain, l'historien du Consulat et fie L'Empire : « Quand un pays a toujours vécu en monarchie, que la folie des factions l'a un instant arraché à son état naturel pour en faire une république éphémère, il sufHt de quelques années pour inspirer l'horreur de l'anarchie et de moins d'années encore pour trouvei le soldat capable d'y mettre un terme, m

blique pour devenir le premier dans Rome : « C'est, répétait-il sans cesse, le gouvernement qui nous divise le moins. >»

Rassuré du côté de la Droite qu'il tiendrait en main en exploitant les rancunes des légitimistes contre les princes d'Orléans et le peu de goût que manifestaient la plupart des amis de ces princes pour le continuateur de Charles X, escomptant le concours de ces députés également hostiles aux anciens partis et aux révolutionnaires, il s'efforça de rallier à sa République cette bourgeoisie qui se souvenait trop de 1793 et de 1848, que certains actes très récents l'endaient ennemie d'une forme de gouvernement demeurée pour le moins suspecte, et n'y travailla pas en vain. Lorsqu'on vit qu'il ne redoutait plus la République, beaucoup cessèrent de la craindre et son affirmation, qui réservait tout : « L'avenir est au plus sage » fit réfléchir les uns, patienter les autres. Ayant ajouté ce gros appoint à sa valeur personnelle, il fut en mesure d'imposer quelque retenue à la Gauche, de modérer certaines ardeurs compromettantes, et il affermit son pouvoir.

Mieux assuré du concours de la Droite qu'il avait, à d'autres époques et dans d'autres assemblées, si souvent menée au combat et à la victoire, son républicanisme ne lent vraisemblablement

pas conduit plus loin que la conjonction des centres. Il eût planté sa tente au milieu des orléanistes désabusés, des libéraux de la Gauche, à égale distance des chevau -légers et des intransigeants, de M. de la Rochette et de Gambetta.

La méfiance hostile des royalistes, leurs exigences aussi, sa ferme résolution surtout de ne pas abdiquer au profit d'un roi le rapprochèrent chaque jour davantage des républicains. Plus tard, quand les délégués de la Droite protestaient contre ses complaisances pour la Gauche, il finit par leur répondre, abattant son jeu : « Je ne sais pas, en vérité, ce que vous avez toujours à crier contre ceux que vous appelez des radicaux. Mais ces gens-là sont charmants! Ils ont véritablement le sens politique; ils sont admirablement disciplinés. Quand, pour étabUr les institutions qui, seules, conviennent à la France, nous serions obligés d'accepter leur concours, où serait le mal? " De même qu'autrefois il se laissa prendre aux flatteries du faubourg Saint-Germain, les flatteries de la Gauche, l'admiration qu'elle affichait pour sa politique, les marques de dévouement qu'elle lui prodiguait, son empressement à soUiciterses conseils, son assiduité à ses réceptions alors que les royalistes boudaient et frondaient, ne le laissaient pas insensible. Toutefois, bien qu'il affectât un démo-

cratique dédain pour ceux qui doivent beaucoup à la naissance, son orgueil de « petit bourgeois qui avait l'àme fière », — le mot est de lui, — était plus délicatement flatté lorsque, au début de sa présidence, les grands seigneurs de la Droite formaient autour de lui comme une cour. On voulut y voir cette faiblesse « commune à tous les gens venus de bas » dont parlait Mérimée, On oubliait le mot de Talleyrand : « M. Thiers n'est pas parvenu, il est arrivé. » Il disait de ces grands seigneurs : w II faut les utiliser dans les ambassades. » Il y utilisait plus systématiquement encore ceux qu'il redoutait. Ce fut ainsi qu'il se débarrassa pour un temps de M. le duc de Broglie dont il trouvait l'opposition gênante et qui, au 24 mai, fit beaucoup plus que le gêner. (1)

Une autre de ses faiblesses ou de ses prétentions.

(1) En mf^tne temps qu'il nommait M. le duc de Broglie ambassadeur à Ijondrcs, M. Thiers envoyait M le marquis de Bannevillc à Vienne, M. le duc de Noaillesà Saint-Pétersbourg, M. le marquis de VogUé à Constautinople^ M. le marquis de Bouille à Madrid, M. le comte de Bourgoing à La Haye, M. le comte d'Harcourt au Vatican, M. le marquis de Gabriuc à Berlin. Plus tard, quand il inclina plus ouvertement vers la (ïauche, il démocratisa un peu sa diplomatie, et ce fut le temps de Jules Ferry.

Mais s'il trouvait la noblesse surtout bonne pour l'exportation, il réservait au tiers état les préfectures : M. Léon Say devint préfet de la Seine et il chargea MM. Charles Ferry, Valentin, Poubelle, T irman, Albert Decrais, Foucher de Careil, Paul Cambon, Lemyre de Vilcrs, etc., d'administrer nos divers départements.

bOllDEACX âd

comme on voudra, était de se croire ferré sur tout. Il poussait ce travers si loin qu'à ce compliment : « Il vous serait impossible de dire ce que vous ne sauriez faire », il répondit bravement : « C'est vrai, n (1)

M. Thiers se donnait pour un républicain de raison ; c'était surtout un républicain d'ambition. Même, dans les premiers temps de sa présidence, lorsque tout l' éloignait encore de la Gauche, son intérêt l'y ramenait. Sur ce point, il ne fut pas l'homme de la phrase qu'on lui prête et que, vraisemblablement, il ne prononça jamais : « Je conserve obstinément toutes mes idées de 1830 et les tiens pour excellentes, car elles sont le fruit d'une longue expérience, w Pour le surplus, il demeura fidèle à la plupart de ses préventions et préféra toujours les diligences de sa jeunesse aux chemins

(1) Il ayait encore une autre faiblesse, mais commune à la plupart (les orateurs, et qui consistait à ne pouvoir se passer, à la tribune, de son breuvage favori. Sous la monarchie de Juillet, il ne parla jamais sans avoir à portée de la main un verre de bordeaux dans lequel, de temps eu temps, il trempait ses lèvres. Quand il prit, pour la première fois, la parole au Corps législatif, le duc de Morny consulta les précédents et lui tit apporter un excellent bordeaux de sa propre cave. A Versailles, le président buvait alternativement du café et de l'eau pure; le café était préparé par Mlle Dosne et apporté à l'Assemblée par M. Aude, secrétaire de M. Thiers. Devenu ministre, M. Emile Ollivier, après avoir pris à M. Rouher sa calotte, prit à M. Thiers son bordeaux; on y vit une flatterie délicate à l'adresse de son protecteur.

de fer de son âge mûr ; mais son attachement à ses vieilles préférences diminuait à peine cette « fraîcheur de curiosité » dont le loue Sainte-Beuve, et son esprit flexible, fertile en ressources, son incomparable dextérité, son scepticisme, sa merveilleuse faculté d'assimilation, son intelligence surtout, en faisaient le pilote par excellence pour naviguer entre les écueils. Avec cela, un long maniement des affaires, un grand mépris des hommes que l'exercice du pouvoir avait naturellement accru (1).

Lorsque M. Thiers devint Président, la France était vaincue, envahie, épuisée. Paris venait de capituler après Strasbourg et Metz. L'armée de Bourbaki, qu'on croyait agonisant, entrait en Suisse et le général Chanzy était en pleine retraite. Les départements du Midi et la ville de Lyon, livrés aux révolutionnaires, n'obéissaient à per-

(1) Président de la République, M. Thiers demeura néanmoins député. Aussi, en perdant le pouvoir au 24 mai, conserva-t-il le droit de siéger comme représentant du peuple. Cela nes'était j amais vu av;ujl lui; cola ne »e vit jamais après lui.

HOllDRAUX 41

sonne et déjà les chefs de la Commune préparaient dans r ombre l'insurrection. Tout semblait perdu et tout aurait pu Tètre si le chef du Pouvoir exécutif et l'Assemblée nationale n'avaient patriotiquement conspiré ensemble pour le relèvement du pays, pour recoudre la France si cruellement déchirée.

Admirateurs et adversaires doivent rendre à M. Thiers cette justice qu'il déploya une inlassable ardeur et ime puissance de travail dont les vieillards sont bien rarement capables pour faire, avec le peu qui subsistait encore, de grandes choses. Devant les résultats, s'effacent certains travers, certaines petitesses et cette « ambition sénile » que lui reprochait un jour le général Changamier, qui, lui-même, en tenait. Il eut le tort de diminuer systématiquement le rôle de l'Assemblée, de vouloir être seul à l'honneur quand ils avaient été ensemble à la peine et, selon l'expression populaire, de trop tirer la couverture à soi ; mais aussi l'Assemblée ne rendit pas toujours à M. Thiers une exacte justice, et les rancunes, les passions poUtiques, les intérêts des partis aidant, elle lui chicana, parfois sans dignité, le témoignage d'une gratitude à laquelle il avait d'incontestables droits. Ce fut ainsi que, le jour où la libération du terrifoire fut enfin accompUe, dans le salon de la Pré-

42 SOUVENIHS DE L^ASSEMBLKE NATIONALE

sidence envahi par les ministres, les amis personnels, des inconnus, des passants, M. Thiers attendit en vain les délégués de la Droite. Seuls, MM. Ricard, Christophle, de Marcère vinrent lui communiquer le texte de la motion du Centre gauche : « Le président de la République a bien mérité de la patrie. « Les répubUcains, après l'avoir beaucoup caressé et flatté aussi longtemps qu'il remplit l'office de cheval de renfort, l'oublièrent aussitôt que la côte fut gravie. Presque au lendemain de sa mort, lorsqu'un novice avait l'imprudence de citer son nom et l'imprudence plus grande encore d'en appeler à lui contre les entreprises radicales, cent députés exprimaient, sous des formes variées, cette idée simple :

i< Donnez-nous la paix! » Quant aux dévorants de l'extrême Gauche, qui se souvenaient de la semaine sanglante, ils le traitèrent en tout temps d'assassin et de « sinisti'e vieillard » .

Le 19 février, le président de la République constitua son cabinet et ce fut, pour la Droite, une première déception.

Elle croyait, sur ce mot jeté par le futur chef du Pouvoir exécutif au travers d'une conversation : « avec un ministère où j'aurai à ma droite mes vieux et chers amis Falloux et Larcv, nous vicndrons à bout de toutes les difficuhés ", que

M. Thîers, prévoyant son élévation prochaine, avait formé d'avance son gouvernement dont MM. de Falloux, le duc de Noailles, de Larcy, Buffet, Casimir Perier, Lambrecht faisaient partie. Elle y voyait un acheminement vers la Monarchie et ceux de ses membres qui lisaient dans l'avenir chuchotaient aux oreilles de leurs amis moins confiants que M. Thiers avait besoin de vingt-quatre mois, pas un de plus, mais pas un de moins, pour relever le trône. Ils déchantèrent, car, à l'exception de M. Buffet, qui refusa, de MM. de Larcy et Lambrecht, qui acceptèrent, aucun de ces noms ne figurait sur la hste ministérielle. Encore les opinions politiques de M. Lambrecht n'y furent-elles pour rien et ses opinions en matière de douanes y furent-elles pour presque tout. Le président de la République lui savait gré, en outre, d'avoir, sans défaillances, voté avec lui au Corps législatif et de partager aveuglément, en toutes choses, sa manière de voir. C'était même pour cela qu'il l'appelait : « le sage des sages ». M. Lambrecht était, d'ailleurs, un esprit distingué. On disait de lui : « C'est un avenir. » Ingénieur et ancien élève de l'École polytechnique, il avait une parole précise où l'on aurait voulu un peu plus de chaleui*. Ses discours, même les meilleurs, avaient la sécheresse d'un théorème de géométrie. Il parlait le moins

possible, d'une voix nonchalante et faible où perçait une pointe de dédain pour les médiocrités d'alentour. Il ne fit que passer et mourut peu de mois après sans avoir eu le temps de donner toute sa mesure.

Le ministère était ainsi composé :

Justice et présidence du Conseil d'État, M. Dufaure (1). — Affaires étrangères, M. Jules Favre.

— Intérieur, M. Emest Picard. — Guerre, général Le Flô. — Marine et Colonies, amiral Pothuau. — Instruction publique et Cultes^ M. Jules Simon.

— Agriculture et Commerce, M. Lambrecht. — Travaux publics, M. de Larcy. Il ne manquait à cette liste, pour être complète, que le nom du titulaire des Finances. Le président de la République avait offert ce portefeuille à M. Buffet; celui-ci se déroba et, quand on lui demandait les motifs de son refus, il évitait de répondre. Peutêtre n'avait-il d'autre raison que cette excessive prudence, cette infinie circonspection qui le poussèrent, en plusieurs rencontres, à se soustraire aux responsabilités du pouvoir, à sortir du gouvernement où il était entré la veille. Quant à M. Thiers,

(i) Lorsque, le 31 août 1871^ l' Assemblée nationale décréta que le chef du Pouvoir exécutif prendrait le titre de président de la République française, M. Dufaurc devint vice-président du conseil des ministres.

il déclarait que « le choix de ce ministre était déjà arrêté dans son esprit, mais qu'il devait taire son nom ». Il le fit connaître le 25 février : c'était M. Pouyer-Quertier dont les théories protectionnistes cadraient avec les sieimes.

En annonçant à l'Assemblée la constitution du ministère, M. Thiers prononça un discours-programme qui fut chaleureusement applaudi : c'était le fameux pacte de Bordeaux (1).

Le Cabinet du 19 février 1871 demeura aux affaires jusqu'au 18 mai 1873, avec de nombreuses modifications. Elles lui donnèrent une certaine ressemblance avec le légendaire couteau dont un jour on changeait le manche et le lendemain la lame, mais qui, néanmoins, était toujours le même.

(i) Le 10 mars 1871^ à la veille du départ pour Versailles, M. Thiers broda, sur ce même thème, une nouvelle variation et n'obtint pas un moindre succès. On acclama surtout cette phrase : « Je le jure devant le pays, et si j'osais me croire assez important pour parler de l'histoire, je dirais que je jure devant l'histoire, de ne tromper aucun de vous, de ne préparer, sous le rapport des questions constitutionnelles, aucune solution à votre insu, et qui serait de notre part, de ma part, une sorte de trahison, w — À votre insu; M. Thiers glissait parfois dans ses discours une petite phrase ou un mot qui, au premier abord, n'avait l'air de rien et passait inaperçu, mais très propre à lui rendre quelque jour de grands services. Lorsque la Droite lui reprocha de ne pas tenir ses engagements, de déchirer au proBt des républicains le pacte de Bordeaux, il exhuma ces trois mots : « A votre insu » , et prétendit qu'il ne trompait personne puisqu'il ne dissimulait pas ses intentions. Pour lui, « à votre insu » comptait seul ; le reste n'était nen. L'accessoire supprimait le principal,

M. Ernest Picard se retira à la fin du mois de mai 1871 et fut remplacé à l'Intérieur, le 5 juin suivant (1), par M. Lambrecht. M Thiers, qui ne savait où caser son ami M. Victor Lefranc, en profita pour l'installer à l'Agriculture et au Commerce. Le nouveau titulaire n'y mit point de vanité ; interpellé un jour sur une décision prise dans ses bureaux, il répondit avec sa franchise habituelle : « Tout le monde sait que je n'entends rien ni à l'agriculture, ni au commerce. » C'est un aveu que nul de ses successeurs n'a encore fait. A la même date, le général Le Flô céda son portefeuille au général de Cissey.

M. Jules Favre démissionna le 22 juillet 1871 et fut remplacé par M. de Rémusat.

Après la mort de M. Lambrecht, M. Casimir Perier devint ministre de l'Intérieur, le 11 octobre 1871, et cessa de l'être le 6 février 1872 pour avoir malencontreusement voulu ramener à Paris

(1) Ce même jour, V Officiel publia un décret nommant M. Ernest Picard gouverneur de la Banque de France. Il refusa^ par une lettre rendue publique, en allc^guant qu'il voulait « se consacrer uniquement à ses devoirs de député » , ce qui ne Tempêcha nullement d'accepter, le 10 novembre suivant, l'ambassade de France à Bruxelles. Dès lors, il passa sa vie en chemin de fer. A peine arrivé à son ambassade, quelque vote important le rappelait à l'Assemblée; à peine assis sur sa banquette de représentant, une affaire diplomatique le rappelait à son ambassade. Si bien qu'on ne l'appelait plus que « monsieur l'ambassadeur entre Paris et Bruxelles « .

l'Assemblée. M. Victor Lefranc prit sa place et céda la sienne à M. de Goulard. Vint ensuite le tour de M. Pouyer-Quertier. Cité comme témoin dans un procès intenté à M. Janvier de la Motte, il développa en plein ti'ibunal, sur le système des virements, quelques théories originales qui ne furent du goût ni de ses collègues, ni du Parlement. Il eut pour successeur, le 23 avril 1872, M. de Goulard qui fut remplacé par M. Teisserenc de Bort. Celui-ci était une invention de M. Thiers qui n'a pas survécu à son inventeur. Il offrait, avec Offenbach, une frappante ressemblance qui ne se restreignait pas au physique, car il jouait aussi de la contre-basse, à ses moments perdus.

Le 7 décembre 1872, M. de Goulard devint ministre de l'Intérieur. M. Victor Lefranc, dont il prenait la place, fut l'innocente victime d'un accès de mauvaise humeur parlementaire. La Chambre se montra furieuse en apprenant que des conseils municipaux envoyaient au président de la Répubhque des adresses de félicitations collectives. N'osant s'attaquer à M. Thiers, elle s'en prit à M. Victor Lefranc pour soulager, pour détendre un peu ses nerfs et aussi pour donner au chef du Pouvoir exécutif un sérieux avertissement. C'était ce que Sancho Pança appelait battre le chien devant le hon. Par une bizarre singularité, ce mi-

nistre que tout le monde croyait irrémédiablement brouillé avec Téloquence fut, ce jour-là, éloquent et, d'ailleurs, ne recommença plus. Cinq minutes après sa culbute, M. Roulier disait dans les couloirs : « Nous mangeons T artichaut feuille par feuille. » M. de Goulard, allant à Tlntérieur, céda les finances à M. Léon Say, tandis que M. de Fourtou prenait le poitefeuillc de M. de Larcy que les légitimistes avaient mis en demeure de se démettre : « Nous ne voulons pas, disaient-ils, qu'un des nôtres joue plus longtemps le rôle d'otage. »Un vent de fronde commençait à se faire sentir qui bientôt soufflerait en tempête.

Enfin, M. Jules Simon partit à son tour le 16 mai 1873 et M. Thiers le suivit de très près.

Lorsque, dans la séance du 19 février 1871, le président de la République fit connaître à l'Assemblée nationale la composition de son ministère, il ne lui apprit rien qu'elle ne sût déjà. Il n'ignorait pas, de son côté, que la répartition des portefeuilles avait vivement mécontenté la Droite. Trois républicains, disait-elle, c'est beaucoup trop; un seul légitimiste, ce n'est pas assez. M. de Larcy (I), entendant ces récriminations, ne savait trop quel parti prendre et, tout pesé, jugea que le plus sage

(1; M. Thiers l'appelait « mon loyal et royal ami » .

était encore de consulter ses amis. Les royalistes se réunirent et leur premier mouvement fut de repousser l'offre de M. Thiers. MM. de Kerdrel et Benoist d*Azy leur démontrèrent que, cette fois, le premier mouvement n'était pas le bon et on finit par les croire. Cependant, le portefeuille des Travaux publics parut un peu mince (1), surtout lorsque les républicains obtenaient l'Intérieur, les Affaires étrangères, l'Instruction publique et les Cultes. Les politiques du parti firent valoir qu'il serait habile de laisser à un membre du gouvernement de la Défense nationale l'entière responsabilité du traité de paix. M. Ernest Picard avait pour lui les souvenirs du Corps législatif et de son opposition à l'Empire. M. Jules Simon, au contraire, avait contre lui ses anciens programmes terriblement corsés : Instruction laïque et obligatoire, séparation de l'Église et de l'État. Ici encore, les politiques intervinrent : M. Jules Simon, dirent-ils, avait trop de modération et de libéralisme pour ne pas vivre en bons termes avec le clergé. Sans aller jusqu'à croire que, selon le mot de l'évéque d'Orléans, il serait cardinal avant Mgr Dupanloup, ils se montraient convaincus que

(1) Avocat et ancien magistrat, M. de Larcy aurait pu rééditer, avec une légère variante, l'aveu de M. Victor Lefranc : « Tout le monde sait que je n'entends rien aux travaux publics, n

l'Église n'avait rien à redouter de lui. Quant à l'instruction laïque et obligatoire, il y songeait peut-être encore, mais, très certainement, il n'en parlerait plus. Enfin, ils firent valoir sa lutte courageuse contre Gambetta, ses efforts heureux pour assurer des élections libres et sincères. En fin de compte, la Droite se résigna.

Dans la soirée du 19 février, le chef du Pouvoir exécutif partait pour Paris; le surlendemain, à une heure, il avait, avec M. de Bismarck, une première entrevue.

Pendant l'absence du président de la République, l'Assemblée nationale se réunit seulement dans ses bureaux. Elle avait prescrit, sur la proposition de M. Barthélémy Saint- Hilaire certainement inspirée par M. Thiers, une enquête sur l'état de nos forces militaires et les ressources dont la France disposerait pour continuer la lutte si les exigences de l'Allemagne nous contraignaient à reprendre les armes. La commission militaire était composée de huit généraux, trois colonels en activité, plusieurs anciens officiers.

Le rapporteur, l'amiraliauréguiberry, ne publia ses conclusions que le 11 mars; mais l'on sut très vite que nous pouvions opposer, aux 500 mille hommes des armées ennemies, seulement 205 mille fantassins et 14 mille marins. Cçs derniers formaient

un véritable bataillon sacré qui, dans les dernières affaires, s'était couvert de gloire. La guerre à outi'ance apparaissait comme une héroïque folie.

Ces conclusions empruntaient leur autorité et leur force au nom même du rapporteur. L'amiral Jauréguiberry fut, dans toute cette affreuse campagne de 1870, un prodige de résolution, de ténacité, de sang-froid. Vaincu, comme la France et avec la France, son courage resta supérieur aux événements et son âme painit plus grande encore que la défaite. Du premier coup, on voyait ce qu'il était : un homme (1) .

Il avait montré ce qu'il était et ce qu'il valait. Au premier bruit de nos désastres, il descendit de ses vaisseaux inutiles où il avait conquis l'estime sans la gloire et vint commander une division du 16* corps. Lorsque le général Chanzy eut le commandement de l'armée, l'amiral Jauréguiberry eut celui du corps et fit des miracles. Son intrépidité devint bientôt légendaire. Il défendait les ponts à lui tout seul, comme Bayard. A la bataille du Mans, il était à cheval avec son aide de camp auprès de lui. Les obus pleuvaient sans qu'il y prît garde, sa lorgnette braquée sur une espèce de débandade qu'il avait aperçue au centre. Arrive un

(i) Avec sa figure ratée, sa redingote à la propriétaire, ce marin ressemblait à un ministre anglais.

5î SOUVENIRS DE I/ASSEMBLEE NATIONALE

capitaine de rétat-major de Chanzy, porteur d'un ordre. Cet officier n'a pas même eu le temps de prononcer un mot qu'un obus emporte la tête de l'aide dé camp. Un peu d'émoi se produit naturellement dans le groupe. L'amiral se penche vers le capitaine et, avec une politesse calme, comme si rien ne s'était passé : « Vous disiez, monsieur? »

Quand il fallut se retirer sur la Mayenne, le général Chanzy ne voulut s'en rapporter qu'à l'amiral. On connaît la lettre qu'il lui écrivit : « Quand un homme comme vous juge la retraite nécessaire, il faut partir. »»

Ce Pyrénéen était véritablement un vieux loup de mer avec ce je ne sais quoi d'obstiné, de têtu, que la montagne y ajoute. Et ce n'était pas seulement la montagne, le sol horriblement calciné qui avaient durci à ce point cet homme de fer. C'était quelque chose d'autrement fort et profond, c'était un idéal sévère, c'était la religion elle-même qui était entrée comme un coin dans son cerveau et dans son cœur; c'était elle qui l'avait achevé, poussé à ce point de solidité et de rigidité métallique. L'amiral Jauréguiberry était protestant, comme Duquesne. Et protestant sincère, de dévotion assidue et vraie, protestant pratiquant, protestant austère, un puritain. On croyait le voir, parmi ces fiers émigrés qui s'en allèrent un jour

en Amérique peupler le Massachusetts, ou mieux encore, avec les saints de Cromwell, dans un de ces régiments des côtes-de-fer qui fauchaient tout sur leur passage, comme une tempête où soufflait l'esprit de Dieu.

Ce tempérament si original, cette rudesse native, il les porta dans la marine, qui ne dut point les adoucir. La grande mer, le ciel et Teau, le temple immense, infini, où il y a sans cesse, entre l'homme et Dieu, comme un sous-entendu de prières, c'était plus qu'il n'en fallait pour façonner, pour compléter une âme comme la sienne et la tourner tout entière, sans effort, à la simplicité, à la fermeté, à la discipline absolue, à l'obéissance imposée et acceptée, aux grandes sérénités du sacrifice et du devoir (1).

(i) Quelques années plus tard, l'amiral Jauréguiberry devint ministre de la Marine. La Chambre vit tout de suite qu'elle ne ferait pas de lui ce qu'elle voudrait et, avec ses instincts despotiques, elle détesta ce réfractaire. Journellement, elle lui dépêchait quelque moricaud des colonies pour le houspiller, le mordiller aux jambes. Un beau jour, exaspéré, il les apostropha : « Laissez-moi tranquille avec vos renseignements pris sûr des tables de café! » Comme les autres grondaient, montraient les dents, il ajouta : « Vous n'osez pas dire que je me défie de vous; dites-le, car c'est vrai. » Et il se retira noblement, simplement.

M. Thiers revint de V^ersailles le 28 février et, sans même prendre le temps de passer chez lui, courut à l'Assemblée. Ce fut dans un des bureaux de la Chambre que les députés apprirent de sa bouche le détail des négociations, les sacrifices dont ils avaient mal mesuré l'étendue. L'abattement de ce vieillard tout meurtri de sa lutte contre le chancelier de fer, ses yeux rempHs de larmes, sa voix qui tremblait ajoutèrent encore au trouble, au désespoir de ces hommes que la pohtiquc divisait sans doute, mais que le patriotisme unissait étroitement. Ceux qui n'ont pas vécu ces heures tragiques ne comprendront qu'imparfaitement ce qu'éprouvaient alors les citoyens d'un pays plus irrité encore qu'abattu par la défaite, réduits à subir la paix, se résignant à la rançon, mais s' obstinant à croire qu'on n'oserait point arracher à la France un lambeau de sa chair. Lorsqu'il fallut perdre tout espoir, ce fut d'abord de la stupeur, puis de l'indignation, de la colère, et on ne se soumit à l'inévitable que soutenu par la vision d'une revanche glorieuse et prochaine.

Ce qu'éprouvait le pays, ses représentants le ressentirent avec plus d'amertume et de violence en écoutant M. Thiers. On frémissait autour de lui et les plus stoïques pleuraient. Cette grande douleur ne se manifesta ni par des protestations, ni par des cris en séance publique lorsque M. Barthélémy Saint-Hilaire donna lecture de la convention ; mais on la sentait sous ce morne silence qui pesait sur l'Assemblée comme un lourd manteau de deuil. M. Thiers demanda l'Urgence; MM. Tolain, Millière, Langlois, Turquet la combattirent. Elle fut votée etGambetta, M. Schœlcher tentèrent en vain un dernier effort pour retarder un peu le dénouement.

Le lendemain 1" mars, la Chambre discuta le rapport de M. Victor Lefranc qui concluait à l'adoption des préliminaires de paix.

Edgar Quinet, Victor Hugo, Louis Blanc soutinrent qu'on ne pouvait pas déposer les armes et celui-ci évoqua naturellement le souvenir de ces volontaires de 1 792 qui ont fourni tant de ressources aux adversaires des armées permanentes, aux esprits chimériques convaincus qu'on oppose avec succès des conscrits aux vieilles bandes. M. Thiers réfuta d'un mot la légende des volontaires : il leur fallut un long apprentissage de quatre ans, et ils ne devinrent invincibles qu'à partir de 1796.

On écouta Louis Blanc, on écouta Edgar Quinet; mais Victor Hugo, avec sa rhétorique, sa prosopée, exaspéra la Chambre. Prédisant la revanche future et se transportant par la pensée au lendemain de la victoire : « On entendra, dit-il, la France s'écrier : C'est mon tour! Allemagne, me voilà! suis-je ton ennemie? Non, je suis ta sœur! J'ai tout repris et je te rends tout, à une condition, c'est que nous ne ferons plus qu'un seul peuple, qu'une seule famille, qu'une seule République. Je vais démolir mes forteresses, tu vas démolir les tiennes; ma vengeance, c'est la fraternité. » Il est facile de comprendre l'impression que produisirent sur la Chambre cette phraséologie, cette invocation à la fraternité des peuples au moment même où nous subissions la dure loi du vainqueur. Elle protesta d'abord par ses murmures et finit par s'emporter (1) .

M. Thiers prit deux fois la parole. La première, pour laisser nettement entendre qu'il désirait n'intervenir que le moins possible; la seconde, pour indiquer brièvement qu'on ne pouvait pas refaire en quelques jours notre organisation brisée. La

(1) Victor Hugo s'en souvint le 8 mars suivant. Interrompu, apostrophé alors qu'il prononçait Téloge de Garibaldi, il donna sa démission et sortit de la salle des séances en secouant la poussière de ses bottines sur cette Assemblée où il ne devait plus revenir.

discussion se fût, comme il en exprimait le désir, rapidement terminée, si les bonapartistes n'avaient provoqué un incident qui déchaîna un effroyable tumulte.

M. Bamberger, député de la Moselle, protestait contre « le traité de honte (1) qu'un seul homme devait signer : Napoléon III dont le nom restera éternellement cloué à l'infamant pilori de l'histoire «, et on applaudissait sur toutes les banquettes, quand M. Galloni d'Istria crut devoir protester : « Jamais Napoléon n'eût signé un traité honteux! » Cette petite phrase excita un de ces orages parlementaires dont peuvent seuls se faire une idée ceux qui ont assisté à certaines séances de ces dernières années. Sur les banquettes, dans les loges du pubhc, tout le monde était debout, criait, gesticulait et ces interjections confuses, se croisant, se heurtant, se perdaient dans une assourdissante clameur. Le tapage s'accrut encore lorsque

(i) Dans la séance du 17 février, M. Keller avait porté cette protestation à la tribune : « L'Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées... Elles signifient à l'Allemagne et au monde leur immuable volonté de rester françaises. <• La Cbambre voulut ajourner au lendemain son vote. M. Thiers s'y opposa : « l\ faut agir en bommes sérieux. l\ ne faut pas que les paroles nous entraînent; il faut que nous sachions ce que nous voulons mettre derrière nos paroles. Ayez le courage de votre opinion : ou la guerre ou la paix, m L'Assemblée répondit que, « accueillant avec la plus vive sympathie la déclaration de M. Relier, elle s'en remettait à la sagesse et au patriotisme des négociateurs. »

68 SOnVENiRS DE L'ASSEMBLEE NATIONALE

M. Conti, très pâle, visiblement miné par le mal qui devait l'emporter bientôt, se dirigea vers la tribune.

— Cédez -lui la parole!... Qu'il ose défendre l'Empereur! qu'il s'explique!... Qu'il défende l'homme qui a trahi et perdu la France !

On ne le laissa pas parler. Entre deux huées, on entendait quelques lambeaux de phrase : « Vous êtes des usurpateurs... Le peuple a fait l'Empire et seul il peut le défaire. . . C'est le port unique où la France trouvera son salut... Les années glorieuses de l'Empire. . . w

— Glorieuses, dites honteuses ! s'écria M. Vitet qui, debout au pied de la tribune, à côté de M. de Kerdrel, se faisait remarquer, par la violence de ses protestations, parmi les plus animés.

Seuls, MM. Gavinij Galloni d'Istria, Haentjens soutenaient, encourageaient l'orateur.

Dans cette confusion, M. Bamberger reparut à la tribune que M. Conti occupait toujours, Victor Hugo y monta en même temps et tous les trois s'efforcèrent en vain de parler. Le président était à bout de forces, à bout de voix et l'on voyait, sans l'entendre, s'agiter la sonnette. Un cri mille fois répété s'éleva de toutes parts : " La déchéance ! La déchéance! » Et l'on suspendit la délibération.

La salle des conférences, envahie par ime cohue

ËORDEAUX Ô9

tumultueuse, retentissait de bruyants éclats de voix ; là aussi, c'était le même déchaînement d'indignation et décolère. Enfin, cette fureur tomba et lorsque les députés vinrent de nouveau occuper leurs places, M. Target put donner lecture de la motion (1) qu'avaient signée avec lui vingt-deux de ses collègues. Les uns et les autres appartenaient aux partis les plus divers et même les plus opposés; il n'y avait d'autre lien entre eux que leur commune haine de l'Empire.

A trois reprises, les bravos éclatèrent et M . Thiers fit entendre une dernière protestation : « Vos princes disent que ce ne sont pas eux qui sont coupables; ils disent que c'est la France. Eh bien ! je leur donne un démenti en face de l'Europe. » Et la motion de déchéance fut adoptée à l'unanimité moins 5 voix, celles de MM. Conti, Gavini, Haentjens, Galloni d'Istria, le comte Joachim Murât.

Pendant toute la durée du- scrutin sur les préliminaires de paix, Gambetta, debout au pied de la tribune, pâle, les bras croisés, regardait les bulle-

(i) « L'ÂMemblée nationale clôt l'incident, et dans les circonstances douloureuses que traverse la patrie, en face de protestations et de réserves inattendues, confirme la déchéance de Napoléon III et de sa dynastie, déjà prononcée par le suffrage universel, et le déclare responsable de la ruine, de l'invasion et du démembrement de la France. «

tins tomber dans Tume. La majorité pour l'adoption fut de 546 voix contre 107 et 23 abstentions (1) .

(i) Les généraux Billot, Chanzy, Loysel, Mazure votèrent contre, silencieusement. Les généraux Deligny, de Charrette et le duc d'Aumaie, — ce dernier n'était pas encore admis à siéger, — s'abstinrent. Dix-neuf généraux et amiraux : d'Aurelle de Paladines, de Chabaud- Latour, Chabron, Changarnier, Chareton, Dompierre d'Uomoy, Ducrot, Fourichon, Frébault, Jauréguiberry, la Roncière le Noury, Le Flô, Martin des Pallières, de Montaignac, Pellissier, Pothuau, Saisset, du Temple, Troehu, votèrent pour.

Après la proclamation du scrutin, M. Grosjean déposa sur la tribune les démissions des vingt-buit représentants des provinces annexées, dont faisait partie Gambetta. MM. Varroy, Brice et Claude, de la Meurthe, démissionnèrent immédiatement après. M. Girot-Pouzol avait pris les devants : « Je ne saurais, dit-il au début de la séance, me résoudre à voter le projet ; mais comme je sais qu'en agissant ainsi je ne donnerais pas satisfaction à mes électeurs, je donne ma démission. «• Ledru-Rollin était parti dès le 28 février, en protestant d'avance « contre ce qui va se passer de funeste » . Ledru-RoIIin, dont le rôle à l'Assemblée nationale fut toujours effacé, avait pris une seule fois la parole pour raconter les préliminaires du coup d'État du 2 décembre organisé depuis Londres : « Je ne pouvais sortir, dit-il, sans rencontrer un groupe qui criait : « Poléon, Poléon, nous l'aurons ! » C'était un gros homme, chauve, avec de fortes moustaches, et, à en croire ses amis, un peu fatigué. Il était, au dire des autres, quelque chose de plus.

Le lendemain, ce fut le tour de MM. Rochefort, Tridon et Benoit Malon qui refusèrent de siéger plus longtemps dans une Assemblée qui avait « livré deux provinces, démembré la France, ruiné la patrie. » MM. Ranc et Félix Pyat s'en allèrent derrière eux.

Quelques-uns de ces députés furent réélus, quelques autres revinrent sur leur décision à la suite d'un incident que provoqua la double démission de M. George et du colonel Denfert-Rochereau. Le président, après avoir donné lecture de leurs lettres, fit observer à ces deux députés, « ainsi qu'à ceux de leurs collègues qui, se trouvant placés dans une situation analogue, ont cru devoir donner leurs démissions, que, malgré les changement8.qa'ont pu subir dans leur état les populations qui les ont élus, ils sont et doivent rester les

Depuis quelques jours, l'Assemblée se préoccupait de son installation définitive. Le théâtre de Bordeaux n'était qu'un abri provisoire et incommode. D'autre part, les représentants de la France ne pouvaient pas délibérer et surtout le Gouvernement ne pouvait pas résider à une telle distance de Paris. Enfin, les Bordelais se montraient trop violemment hostiles. Mais où aller? à Paris, répondait la Gauche, où le Palais-Bourbon avait, depuis plus d'un siècle, le privilège de loger le Parlement ; mais la majorité ne voulait pas entendre parler de Paris, lejugeantpeusûr.

Les légitimistes proposèrent Bourges. Cette préférence surprit et pourtant un des leurs, M. Rubichon, méditait déjà, en 1829, de transformer le roi de France en roi de Bourges. Convaincu que ses contemporains allaient aux abîmes, il voulut les

représentants du peuple français n . MM. George, Varroy, Brice, Claude, Bamberger, André, Deschange retirèrent leurs démissions. Le colonel Denfert-Rochereau maintint la sienne et fut élu, le %7 juillet suivant, dans la Charente-Inférieure, le Doubs et l'Isère.

ramener en arrière et remettre en honneur les institutions, les mœurs, les idées qui florissaient au temps de saint Louis. Pour conduire à bien cette entreprise, il conseillait au monarque d'abandonner Paris, « cette sentine de l'Europe », et de transférer le siège du gouvernement à Bourges, « l'endroit le plus triste, le plus monotone, le plus ennuyeux du royaume. On s'y croirait dans les déserts de l'Amérique. Là, le roi peut fonder un nouvel État sans être distrait de ses inspirations, de ses méditations. » Puis, parlant de ces députés venus de leurs départements avec le duvet de la pêche et que l'atmosphère parisienne a vite fait de rendre blets, il disait encore : w Si la pro\dnce nous envoyait des Gâtons, Paris en ferait des CatiUnas. » L'extrême Droite était fort de cet avis. La surprise des autres s'explique : ils ne connaissaient pas Rubichon (1).

(1) En quoi ils étaient excusables, car Rubichon figure en bonne place parmi ces auteurs dont l'existence est généralement ignorée. A vrai dire, il ne fut jamais célèbre, ni même très connu, malgré le mal que I^mennais, — le Lamennais de la première manière, — se donna pour lui recruter des lecteurs. Il écrivait à tous ses amis : M Avez-vous lu Rubicbon? Il faut absolument le lire. — Vous a-t-on envoyé le dernier ouvrage de Rubichon? C'est une des choses les plus remarquables qu'on ait publiées depuis longtemps. — Vous ne m'avez pas dit si vous avez lu l'admirable livre de Rubichon! » liélas! on ne 1c lisait guère, malgré tant et de si pressantes recomuiundutioDS. Aujounl'hui, on ne lit plus du tout ce défenseur de

Le 3 mars, M. Pagès-Duport indiqua Versailles. C'était pourtant un légitimiste, mais qui retardait moins. Avant detre député, il écrivit dans les journaux. Il collabora avec François Laui'ent qui se donnait pour l'inventeur du reportage parisien. Celui-ci trônait, sous la seconde République, dans ce coin de la salle des Pas-Perdus qu'on appelait « la mare aux canards >» , parce que les nouvellistes y barbotaient. Il disposait d'une table qu'il devait à la munificence des questeurs et les députés venaient lui rendre visite, apportant des nouvelles, en emportant aussi, car il en était bien pourvu. Ce fut, en prenant des notes à cette table, que M. Pagès-Duport apprit un des premiers le résultat de la bataille de Novare et comme, à cette époque, il était jeune, avait de bonnes jambes, il courut à la Bourse, acheta de la rentç, réaUsa un joli bénéfice et, alléché, entra dans une maison de banque. Il devint coulissier un peu plus tard et, un peu plus tard encore, se rendit à Wiesbaden pour présenter, au comte de Chambord, ses hommages. Il en rapporta une superbe fleur de lis qu'il piquait à sa cravate et quand il la promenait dans les parages de la corbeille, il faisait des jaloux. Sous l'Empire, des poursuites exercées contre lui comme conspi-

l*ancien régime auprès duquel M. de Bonald passerait pour un révolutionnaire farouche.

rateur, son arrestation, un embastiiiement à M azas mirent le comble à sa gloire. Il se révéla, à Bordeaux, légitimiste intransigeant. Ilfinit par s'humaniser et au point de voter les lois constitutionnelles.

M. Thiers ne manifestait aucune préférence; il n'en avait pas moins son idée de derrière la tête : il voulait installer à Fontainebleau le gouvernement et l'Assemblée. Le vendredi 3 mars, il s'en ouvrit à l'architecte de la Chambre, M. de Joly, et cet homme laconique lui répondit : « Impossible. » C'était un mot dont M. Thiers, comme Napoléon, ne s'accommodait guère. Il demanda des plans, un projet. Rien de plus facile, disait-il, que de transformer en salle des séances la galerie de Henri II ou celle de Diane. Et il conclut : « Réfléchissez, examinez et revenez demain matin à cinq heures. »

Le lendemain, M. de Joly déclara que la galerie de Diane n'était pas assez longue et celle de Henri II pas assez large.

— Eh ! bien, riposta M. Thiers, vous bâtirez une salle provisoire .

L'architecte y trouva mille difficultés et indiqua Versailles. « Nous en reparlerons », répondit M. Thiers. Peu d'heures après, il proposa simplement à la Chambre « la translation de l'Assemblée dans une ville plus rapprochée de Paris » . Faisant ensuite appeler M. de Joly : « Puisque vous tenez

absolument, lui dit-il, à aller à Versailles, allez-y et partez dans une heure. »

Entre ces deux dernières entrevues avec M. Thiers, l'architecte de la Chambre avait mis dans son jeu le président Grévy et le ministre de l'Intérieur Ernest Picard. Le premier ne tenait guère à Fontainebleau; le second n'en voulait à aucun prix : « Une fois là, disait-il, nous ne rentrerons jamais à Paris, n

Le ministre et l'architecte partirent ensemble. Le train se mettait en marche quand ils virent accourir le secrétaire de M. Thiers, M. Aude, qui leur cria de loin : u Allez aussi à Fontainebleau. »

Ayant obtenu de M. de Bismarck toutes les facilités désirables, M. de Joly se mit immédiatement à l'œuvre. Il hésitait entre la chapelle et le théâtre du palais pour y installer la salle des séances. M. Ernest Picard penchait pour la chapelle, l'Opéra n'ayant point de fenêtres. L'architecte fit valoir que, si on touchait à la chapelle, la Droite crierait au sacrilège et, homme de ressources, il proposa d'éclairer la salle de l'Opéra en substituant un vitrage au plafond de Durameau.

Le 6 mars, M. Thiers déposa un projet de résolution tendant à transporter le siège de l'Assemblée nationale à Versailles. On le discuta le 10. M. Louis Blanc, comme on devait s'y attendre, demanda,

au nom des Gauches, le retour immédiat à Paris et obtint tout juste 154 voix. La discussion fut courte, mais vive. M. Fresneau déclara : « Du seul fait de notre installation à Paris, au milieu de toutes nos industries complètement désorganisées, une seule resterait florissante, celle des gens qui font métier de renverser les gouvernements comme on arrête une diligence au coin d'un bois. » M. de Belcastel dit à son tour : « La France sait que Paris est le chef-lieu de la révolte organisée », et M. Giraud : « Nous avons reçu le mandat impérieux de faire en sorte que l'Assemblée ne délibère pas sur le pavé de l'émeute. « Évidemment, la majorité se méfiait. La Commune se chargea de démontrer que sa méfiance était, en somme, très légitime.

L'Assemblée nationale se sépara le 11 mars en s' ajournant au 20; M. Thiers indiqua le 16, mais sans paraître y attacher une bien grande importance (1) .

(i) L* Assemblée nationale avait tenu dix-sept séances dans le théâtre de Bordeaux.

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