L ARRIVEE A VERSAILLES
En quittant Bordeaux, M. Thiers et les ministres se rendirent directement à Paris où ils se proposaient d'établir leurs résidences, avec un simple pied-à-terre à Versailles. Le président de la Repu blique s'intalla au ministère des Affaires étrangères et les divers membres du cabinet prirent possession de leurs hôtels respectifs.
Le samedi 18 mars, ils étaient tous réunis au quai d'Orsay où ils délibéraient sous les canons et les fusils de l'émeute, gardés par un demi-bataillon de chasseurs à pied. Les nouvelles qu'il recevait de l'hôtel de ville où M. Jules Ferry organisait la résistance, les impressions que rapportait le général Le Flô de sa longue promenade à travers Paris, les craintes que ne dissimulaient point
les diverses personnes venues pour renseigner le Gouvernement ou se renseigner ne laissaient guère d'illusion sur la gravité du péril. M. Thiers ne tenait pas en place et finit par sortir; il alla jusqu'au pont de la Concorde où défilaient les troupes du général Faron. Il était à peine revenu qu'un bruit de tambours et de clairons fît se précipiter tout le monde aux fenêtres, chef du Pouvoir exécutif, ministres et aussi les généraux qui se concertaient dans une pièce voisine. C'étaient quelques bataillons de fédérés qui, fort heureusement, ne soupçonnèrent pas qu'ils avaient, à portée de leurs baïonnettes, le Gouvernement tout entier.
Lorsqu'ils se furent éloignés, on reprit la délibération un instant interrompue. Il s'agissait de décider si l'on partirait immédiatement pour Versailles, en abandonnant à l'insurrection la ville, les forts, les remparts, ou si, après avoir occupé divers points stratégiques, le chef du Pouvoir exécutif et ses collaborateurs demeureraient sous la protection des régiments restés fidèles. M. Thiers était convaincu depuis longtemps que le meilleur moyen de vaincre une ville révoltée consiste à l'évacuer d'abord pom* la reprendre ensuite par un retour offensif. Il avait conseillé cette tactique le 24 février 1848 et à la veille des journées de Juin. Il disait alors, il répétait maintenant, qu'elle avait
réussi au maréchal Windischgraetz contre les insurgés de Vienne. Il avait encore d'autres raisons. D'abord, les bataillons conservateurs de la garde nationale se dérobaient; ensuite, la garnison de Paris était moins que sûre. Les soldats du général Lecomte, après avoir mis la crosse en l'air devant l'émeute, avaient fusillé leur chef; dans une revue passée peu de semaines auparavant, le général Vinoy n'avait qu'àgrand'peine évité une mutinerie; enfin, il estimait que, pour relever le moral des troupes, les pUer à la discipline, il était indispensable de les isoler, au moins pendant quelques jours, dans un camp où les officiers les tiendraient mieux en main.
MM. Jules Favre et Ernest Picard soutenaient, seuls de cette opinion, qu'il fallait demeurer, la retraite ressemblant à une fuite et la fuite à une désertion. Ils avaient pour eux M. Jules Ferry lequel se faisait fort, avec un secours de cinq cents hommes, de tenir les fédérés en échec. On doit rendre cette justice au maire de Paris qu'il était le moins capitulard des hommes. Retranché derrière les murs de l'hôtel de ville, dont il sortit le dernier, il eût bel et bien mitraillé les gardes nationaux de la Commune si M. Thiers l'eût permis. Mais M. Thiers trouvait plus facile et surtout plus sûr de reprendre Paris que de le défendre : aussi lui donna-
t-il Tordre formel de battre en retraite. Il interrompit d'un air de mauvaise humeur MM. Jules Favre et Ernest Picard et déclara : « Notre devoir est de nous retirer. « Les autres persistant à vouloir demeurer quand même, il riposta, blessé d'être si mal compris : « Il s'agit de la France, messieurs, et non pas de nous. »
Il fallut s'incliner. On convint que les ministres se rendraient vers 11 heures du soir à l'École miUtaire et partiraient de là pour Versailles, sous la protection des troupes que le général Vinoy était chargé d'y conduire.
M. Thiers quitta Paris à 5 heures, avec M. Barthélémy Saint-Hilaire, dans un landau que précédaient et suivaient deux pelotons de gendarmes. Immédiatement prévenues, Mme Thiers et Mlle Dosne le rejoignirent dans la soirée.
Le préfet de Seine-et-Oise, M. Augustin Cochin, s'empressa de mettre à la disposition du chef du Pouvoir exécutif l'aile gauche de la préfecture, en ne se réservant qu'un cabinet dans l'aile droite dont il céda le reste au^ministre des Affaires étrangères que M. Thiers tenait essentiellement à garder auprès de lui. M. Barthélémy Saint-Hilaire, qui était l'obligeance même, présida à ces divers arrangements; il s'aperçut, au moment de se mettre au lit, qu'il ne disposait plus que d'une chambre sous
les toits. Philosophe, il s'en accommoda, ime mauvaise nuit étant vite passée.
Les autres membres du Gouvernement, demeurés à Paris, se réunirent, à 9 heures du soir chez le sous-secrétaire d'État à l'Intérieur, M. Calmon, rue Âbbatucci, où ils reçurent la visite de M. Langlois. Celui-ci leur communiqua les moins rassurantes nouvelles. Pour éviter d'être reconnus et arrêtés, les ministres se rendirent isolément à l'École militaire, en hâtant le pas, car la terre était couverte de neige et le froid très vif. Pour arriver au général Vinoy, ils durent traverser le bivouac des troupes et ce qu'ils virent les inquiéta bien autrement que le rapport du colonel Langlois. Il y avait, sur toutes les figures des soldats, un air de rébellion et, dans leur attitude, une provocation. Les officiers convenaient, du reste, qu'ils ne pouvaient pas répondre de leurs hommes. Le général Vinoy introduisit les ministres dans une salle obscure, sans feu, et leur fit donner des couvertures.
A minuit, les troupes se mirent en marche, encadrant les voitures du Gouvernement, et ce long cortège, qui cheminait avec lenteur, avait quelque chose de fimèbre. On avançait au milieu des murmures, des imprécations, que les officiers devaient feindre de ne pas entendre. Les haltes étaient fréquentes pour ramener dans le rang ceux qui s' as-
seyaient sur le bord de la route en déclarant qu'ils n'iraient pas plus loin, pour permettre aux {gendarmes de r arrière-garde de rattraper les fuyards.
A 4 heures du matin, on arriva enfin à Versailles et M. Jules Simon courut à la préfecture où il trouva M. Thiers en train de se raser. M. Thiers ne se rasait pas comme tout le monde. Il s'affublait d'un de ces tabliers que portent d'ordinaire les garçons épiciers et, dans cet équipage, donnait ses premières audiences. Campé devant le miroir, il se savonnait d'une main vigoureuse, s'armait ensuite d'un rasoir et, dans le feud'ime conversation qui tournait vite au monologue, oubliait bientôt de s'en sei'vir. Dès qu'il aperçut M. Jules Simon, il lui cria : « Et les autres? — Mes collègues arrivent en même temps que moi. — Tous? — Tous. >»
Versailles ne tarde pas à être envahi par une cohue de députés (1) qui viennent de leurs départements, de Parisiens fuyant l'émeute. Tous vont de quartier en quartier, de rue en rue, de maison en maison, traînant des malles, des sacs de voyage, en quête d'un gîte. Les premiers venus se logent tant bien que mal ; les autres errent lamen-
(i) M. Ernest Picard avait télégraphié à tous les chefs de gare de prévenir les députés qu'ils devaient se rendre directement à Versailles, sans traverser Paris.
tablement sans trouver un asile. Les représentants du peuple eux-mêmes en seraient réduits à camper en plein air, si M. Rameau, alors maire de Versailles, n'avait pris en pitié ces vagabonds. IL' use en leur faveur de son droit de réquisition et, cela ne suffisant point, les questeurs improvisent, dans les galeries du château, des dortoirs parlementaires. Quant aux ministres, ils les installent provisoirement dans les salles du musée et c'est là qu'ils passent leur première nuit sur des matelas étendus à terre.
On vient à peine d'en finir avec la représentation nationale, lorsque les fonctionnaires débarquent à leur tour, en grand péril de coucher à la belle étoile. On se serre de nouveau pour leur faire une petite place et toute cette émigration réussit enfin à se caser. On voit s'allonger aux poites des restaurants d'interminables files d'affamés. Les Réser^ voirs, l'hôtel de France, ihàtel de la Chasse, le Petit Vatel, le Cheval Blanc, le Chien qui fume, pris d'assaut, encaissent des recettes jusqu'à ce jour inconnues.
Dans l'intervalle des repas, les distractions étant rares, les désœuvrés envahissent la nie des Réservoirs où des placards allemands sont encore collés aux murs, la cour d'honneur du palais, hérissée de tentes, encombrée de fusils en faisceaux, de canons.
de chevaux, de grands tas de neige. Les soldats y pataugent dans la boue, sombres, farouches, regardant d'un air de bravade leurs officiers qu'ils ne saluent plus.
Les badauds forment, comme toujours, le gros de» la troupe. L'oreille tendue aux nouvelles, ils cherchent du regard quelque homme célèbre. Les mieux renseignés désignent à leurs voisins Edmond About, Gustave Doré, Emile Augier, le général Chanzy, Détroyat, Emile de Girardin, Renan, Paul de Saint- Victor, Ludovic Halévy, Victorien Sardou, Théophile Gautier, Alexandre Dumas, Arsène Houssaye, et son fils, le prince Lubomirski, Cham qui serre tendrement un petit chien sur son cœur. On reconnaît moins aisément les députés. Tout au plus peut- on mettre des noms sur une vingtaine de figures. Près d'un siècle auparavant, Mme de Staël, regardant, d'une fenêtre, passer la procession des États Généraux et constatant que presque tous les membres des trois ordres lui étaient inconnus, disait à Mme de Montmorin : « Ce sont d'illustres obscurs. »> Les représentants de 1871 ne le cédaient en rien, à cette date, aux députés de 1789.
Confondus dans la foule, ils se montraient particulièrement curieux de voir de près ces journalistes dont ils ne pensaient aucun bien, qu'ils n'ai-
maient guère et redoutaient beaucoup. Ceux qu'un long séjour à Paris et la fréquentation des milieux où Ton frondait l'Empire avaient mis en rapport avec quelques-uns de ces hommes redoutables se chargèrent obligeamment des présentations. Ces premières rencontres manquèrent de cordiaUté. Les journalistes découvrirent, à ceux qu'on traitait couramment de ruraux, un insupportable parfum de province et le laissèrent trop voir. Les nu'aux, puisque ruraux il y avait, trouvèrent quelque chose de séditieux à l'ironie parisienne et ne le dissimulèrent pas assez. Il fallut de longs mois pour triompher de cette double impression qui, d'ailleurs, ne s'effaça jamais complètement.
Pendant les journées qui suivirent, on améliora les installations improvisées en quelques heures. Le palais de Versailles, déjàutihsé comme dortoir, abrita les services de divers ministères et les ministres eux-mêmes. On divisa en petits compartiments, par des cloisons à hauteur d'appui, les vastes salons, les larges galeries; les chefs de division s'y retranchaient derrière des paravents et les expéditionnaires se groupaient autour des tables dans un amoncellement de paperasses répandues sur le parquet. M. Dufaure, Garde des Sceaux, trôna dans un boudoir; M. Jules Simon, grand maître de l'Université, s'arrangea d'un
appartement dont les portes ouvraient de plain pied sur les parterres, en face de TOrangerie. M. de Larcy, ministre des Travaux publics, et le président de l'Assemblée nationale voisinaient dans la partie du château qui confine à la chapelle. Tous ces boudoirs, ces salons étaient magnifiques ; leur mobiher rappelait la simpUcité Spartiate : quelques tables, des chaises, des sommiers et des matelas posés sur le parquet. Le ministre de la Guerre eut pour lui tout un hôtel du boulevard de la Reine et installa ses bureaux nie Duplessis. On utihsa les deux lourdes bâtisses dédiées u à toutes les gloires de la France » pour les bureaux des Affaires étrangères et de la préfecture de pohce. M. Ernest Picard eut, pour antichambre, TCEil-debœuf où se pressait, s*entassait la foule des quémandeurs. Un matin, en sortant de chez ce ministre, M. J.-J. Weiss disait dans un groupe de journahstes : " On vient à peine d'apprendre le meurtre du préfet de S aint-É tienne, et ils sont déjà trois ou quatre qui se disputent la faveur d'être assassinés. »
Les ambassadeurs avaient suivi M. Thiers à Versailles. Ils s'y logèrent un peu partout : lord Lyons, à l'hôtel des Réservoirs; M. Okouneff, rue Colbert; M. Nigraetlechargéd'affairesd'Espagne, dans une maison de l'avenue de Saint-Cloud; le
prince de Metteriiich, rue Duplessis; le comte de Moltke, me du Peintre-Lebrun ; le nonce, rue de Montreuil; le ministre du Portugal, rue Saint- Louis; le ministre de Suisse, avenue de Saint- Cloud ; les représentants de Suède et Norvège, du Chili, de la Chine, boulevard de la Reine, rue de la Paroisse, rue de TOrangerie; le ministre de Belgique, rue Hoche. Les uns et les autres se tenaient en relation avec leurs chancelleries demeurées à Paris par l'intermédiaire de M. Troncin-Dumersan, qui s'était improvisé courrier de cabinet. Il faisait chaque jour la navette entre Paris et Versailles dans un tilbury auquel il accrochait un écriteau : a Service des ambassades » .
M. Thiers, à diverses reprises, l'utilisa pour des négociations secrètes, qui n'aboutirent jamais, avec certains chefs de la Commune. M. Ernest Picard lui dut de recevoir, pendant les premières heures de son installation à Versailles, la correspondance de ses préfets sur laquelle son successeur aurait bien voulu mettre la main. Ce délégué de la Commune avait chargé un homme sur lequel il savait pouvoir compter de surveiller la grande porte de la place Beauvau. Tandis que cette vigilante sentinelle montait une inutile faction, M. Troncin-Dumersan se ghssait, par la porte de la rue Cambacérès, dans la loge du concierge dont
le nouveau ministre ne soupçonnait même pas l'existence et raflait tout ce qu'apportaient les facteurs. Cet autre maître Jacques se transformait aussi en garçon de recettes et serrait une véritable fortune dans la poche de son veston. Ce fut, une fois, cent mille francs que M. Marsaud envoyait à la Banque de France et, une autre fois, cent mille francs encore qu'il rapportait de Paris à M. le baron de Rothschild.
Les émigrés de Versailles, comme autrefois ceux de Coblentz, avaient pensé d'abord que leur exil ne durerait guère ; le siège menaçant de se prolonger, ils s'établirent le plus commodément qu'ils purent. On organisa des réunions et M. Charles Laffite ouvrit, dans une annexe de Thôtel des Réservoirs, une succursale du Jockey-Club où l'on trouvait, avec tout le confort désirable, ime table bien servie et des partenaires pour le whist.
Quelques heures à peine après leur arrivée à Versailles, les membres des groupes royaUstes déhbérèrent à l'hôtel des Réservoirs et les députés du Centre droit au Petit- Vatel.