LES SÉNATEURS INAMOVIBLES
Lorsque, le jeudi 4 novembre 1875, l'Assemblée nationale, ses vacances étant terminées, revint à Versailles, les malades manquèrent seuls au rendez-vous. Jamais on ne vit, un jour de rentrée, telle affluencc de représentants.
Tout de suite, on s'occupa de dresser la liste des sénateurs inamovibles. Dès le premier jom:, les candidats s'inscrivirent en grand nombre aux bureaux des diverses réunions et ce nombre grossissait sans cesse; à la veille du scrutin, on en comp-
Gambetta n'avait obtenu qu'on voterait pour quatre membres de la minorité, c'est-à-dire de la Droite. MM. DeUol, Adnet, Sacaze, du groupe de Clerq, et M. de Bugny, de la Réunion Colbeit» fureai, en conséquence, élus.
tait plus de 300. Les groupes désignèrent leurs délégués et Ton négocia (1) .
La question qui se posait à ce moment était de savoir si les inamovibles seraient choisis dans la majorité du 24 mai, qui renversa M. Thiers, ou dans celle du 25 février, qui vota les lois constitutionnelles. Les 107 membres du Centre orléaniste, en se portant soit à droite, soit à gauche, devaient faire pencher la balance en faveur de Tune ou de l'autre de ces combinaisons. Bien que désemparé, ce groupe aurait pu rétablir ses affaires et reconquérir son ancienne influence s'il se fût affranchi de tout scrupule, s'il n'eût fait preuve que d'une relative loyauté.
Le parti répubhcain se résignait aux sacrifices pour ajouter à ses bataillons ce renfort du Centre droit. Delà, les solhcitations, les avances qui lui furent prodiguées malgré l'opposition très vive de M. Thiers. Gambetta eut, dans un des bureaux de l'Assemblée, une longue conférence avec M. Bocher. Il lui offrit quarante, puis cinquante
(i) Ce même jour, un incident de séance, qui passa presque inaperçu, fît soupçonner à quelques-uns, plus attentifs ou plus clairvoyants, les surprises et les mécomptes que réservait aux conservateurs cette élection des inamovibles. M. Pascal Duprat obtint la mise à l'ordre du jour des propositions de loi relatives à la levée de l'état de siège et à la nomination des maires grâce à la défection des bonapartistes qui votèrent avec les républicains.
31fi SOUVENIRS DE L'ASSEMBLEE NATIONALE
sièyes dont il disposerait à sa guise, sous cette réserve qu'il n'inscrirait sur sa liste que des conservateurs ayant voté les lois constitutionnelles. Il devait, en outre, prendre, au nom de ses amis, l'engagement de voter pour 25 députés de la Gauche dont la réélection semblait pour le moins incertaine. M. Bocher refusa, ne voulant, disait-il, ni favoriser son parti aux dépens de la Droite, ni reprendre la parole donnée à tous les royalistes indistinctement de s'entendre avec eux pour la répartition des sièges. Cette attitude si loyale des orléanistes leur fit incontestablement beaucoup d'honneur; elle consomma leur ruine, car les chevau-légers ne montrèrent aucune répugnance à traiter avec les Gauches en même temps qu'avec les bonapartistes, et à traiter contre eux. L'extrême Droite retira de cette coaUtion un réel bénéfice ; son bien premièrement, car elle fit passer plusieurs de SCS candidats, et puis le mal d'autinii, car elle obtint, ce qu'elle désirait par-dessus tout, l'exclusion des hommes les plus éminents du Centre droit, MM. le duc de Broghe, Buffet, Batbie^ le duc Decazes, le général de Chabaud-Latour, Comélis de Witt entre autres. Ce qui, d'ailleurs, ne l'empêcha point d'accuser les orléanistes d'une dupUcité carthaginoise. Toutefois, avant de conclure une alliance avec l'extrême Droite et le groupe de
l'Appel au peuple, les républicains firent de nouvelles tentatives pour conquérir les libéraux et la conjonction des Centres apparut comme le seul pivot d'une combinaison solide.
On se demandait seulement si Ton irait jusqu'à M. de Clercq, sur une des frontières, jusqu'à M. de Presscnsé, sur l'autre. Cela souffrit bien des difficultés, provoqua bien des hésitations, des répugnances, des querelles. On désespérait presque de s'entendre; on en désespéra tout à fait lorsque, le jeudi 11 novembre, le Centre droit se prononça pour le scrutin d'arrondissement alors que les Gauches réclamaient le scnitin de liste (1) . Ce fut, dans le parti républicain, un déchaînement de fureurs. Pour la première fois, les députés de la Gauche parlèrent d'une entente possible avec les
(1) A cette occasion f Ganibetta proiion(,*a un de ses plus spirituels, et aussi un de «tes plus prophétiques discours : c 11 y a, disait-il, dans cette Assemblée et au dehors, un parti, un seul, qui a ou •emble croire qu'il a un intérêt prépondérant dans le scrutin d'arrondissement. Ce n'est pas le parti légitimiste, ce n'est pas le parti bonapartiste, ce n'est pas le parti républicain, c'est... l'autre. Cet autre, il est reconnaissable à ce caractère : il est constitutionnel le 25 février, mais non pas le 26. Et, après avoir été constitutionnel le 25 février, il voudrait être dynastique sous un régime républicain... Ce corps qui a à sa tête des docteurs graves et des docteurs subtils, sera écrasé au scrutin d'arrondissement comme au scrutin de liste, parce qu'il se méfie du suffrage universel et que celui-ci le lui rend bien... dans certains bourgs pourris, quelques-uns pourront encore se faire élire, mais le flot aura passé sur le parti et il ne reviendra pas. »
bonapartistes et les chevau-légers ; ils firent même circuler un embryon de liste où figuraient six membres de TAppel au peuple, quinze ultras, vingt-cinq républicains de diverses nuances, le surplus devant être pris en dehors du Parlement (1). La coalition paraissait faite; elle l'aurait été sur r heure si le Centre gauche, qui ne voulait pas être prisonnier de Gambetta, n'avait hautement affirmé sa résolution de s'entendre avec le Centre droit et le groupe Lavergne.
Groupes, bureaux, délégués se réunissaient, délibéraient, négociaient aux quatre coins de Paiis et de Versailles, le matin, le soir et même pendant la nuit (2) . Dans le Centre droit, deux courants se dessinaient : certains de ses membres se mon-
(1) Ce projet, un peu vague encore, de choisir quelques sénateurs inamovibles en dehors de l'Assemblée se précisa lorsque le maréchal de Mac-Mahon fit connaître son désir de voir inscrire sur la liste des candidats une vingtaine de citoyens se recommandant soit par des services rendus au pays, soit par une célébrité ne devant rien k la politique. Ce projet rencontra d'abord quelque faveur; puis, on n*en parla plus et bientôt on décida que tous les inamovibles seraient pris dans l'Assemblée nationale.
(2) Les délégués de la Droite se rencontraient chez le général de Chabaud-Latour. Ceux du Centre gauche se donnaient rendez-vous chez M. Casimir Perler. Ceux de la Gauche et de l'Union n^publicainc allaient tantôt chez M. Jules Simon et tantôt à la Itêpublitfue française. L'extrême Gauche conspirait presque toujours chez M. Louis Blanc. Quant au groupe Lavergne* il passait son temps à faire la navette entre les deux Centres, colportait ici et là les propositions, les objections, remplissait avec activité et conscience son métier d'honnête courtier.
traient résolus à exclure impitoyablement quiconque n'avait pas, le 24 mai, voté Tordre du jour Emoul; certains autres admettaient au partage tous les conservateurs, à l'exclusion des bonapartistes, les députés du groupe Lavergne, ceux du Centre gauche et ne refusaient point d'accorder quelques sièges à des républicains un peu plus avancés. Au Centre gauche, les uns ne répugnaient pas à une entente avec l'extrême Droite et prêtaient l'oreille aux ouvertures de M. Raoul Duval qui offrait le concours des chevau-légers et des bonapartistes en y mettant cette seule condition qu'aucun orléaniste ne serait élu (1) ; les autres, de beaucoup les plus nombreux, persistaient à poursuivre, par l'intermédiaire du groupe Lavergne, les négociations ébauchées avec le Centre droit. La tactique de ces derniers prévalut.
Repoussé parle Centre gauche, M. Raoul Duval prodigua de significatives avances à M. Jules Simon. Celui-ci conférait chaque soir, dans son cabinet, avec MM. Bardoux, Chartron, Ricard, Gambetta, Lepère et ce conseil des Six faisait de louables efforts pour tirer à soi la couverture. Il
(1) Ce fut le 6 décembre que, pour la première fois, M. Raonl Duval parla, comme d'une chose très possible, de cette coalition à M. le comte d'Osmoy. Celui-ci s'en ouvrit à M. Testelin; M. Testelin en toucha un mot à Gambetta qui, à son tour, en informa les Gauches.
s'était adjoint M. Jules Feri'y en qualité d'aide de camp. Ce dernier déployant un grand zèle, ses amis finirent par l'utiliser comme commissionnaire et il pensait à tout moment qu'il faisait aller la machine. Les Six ne décourageaient pas M. Raoul Duval, ils encourageaient M. de La Itochette: mais sans prendre, soit avec Tun, soit avec l'autre, d'engajjement formel.
On néjjociait sans cesse; on pointait aussi et Ton ne pouvait plus s'entretenir avec quelqu'un sans s'(*xpo.scr à le voir tirer de son portefeuille d'ingénieux calculs qui, d'ailleurs, ne concordaient pas, et c'était leur moindre défaut (1).
Dès le jeudi 18 novembre, Gambetta, convaincu qu'il en était de la conjonction des Centres connue de la qua(lraturc du cercle et sans plus s'embarrasser d(^ statistiques, donna ce conseil à ses amis : w< Dressons une liste républicaine homogène. »• Il fit valoir que le vote des lois constitutionnelles
(J) Voici, ù titre de eiirio8il<5, un de cet pointages : Le« («aiirket comptent 314 membres et les Droites 352; mais il faut déduire de ces derniers une dizaine de clievau-Ic'gers et une trentaine de bonapartistes très peu sùr^. Donc 314 républicains se trouvent en face de 313 royalistes et le groupe Lavorgnc demeure maitrc du «crutin. Malheureusement, ce tiers-parti est divise à ce point que ses rcrolu* tions les plus graves ne sont jamais prises qu'à une ou deux voix de majorité. Dans cos conditions, si les orléanistes demeurent unit aux Droites, si le Centre gauche vote avec les républicains, aucun des deux partis en présence ne l'emportera. Seule, la conjonction des Centres permc^ttra d'aboutir. I/événement prouva le contraire.
avait bris*^ Tunion conservatrice ; que les ultras ne pardonneraient jamais aux orléanistes d'avoir empêché la Restauration en exigeant le drapeau tricolore; que MM. le duc de Broglie et Buffet, notamment, rencontreraient des oppositions irréductibles et que les Gauches, si elles étaient unies, profiteraient de ces divisions, de ces rancunes, de ces haines, et obtiendraient les voix de ceux qui votent toujours, non pour quelqu'un, mais contre quelqu'un. La hste fut arrêtée. Le Centre gauche se vit attribuer 30 sièges, la Gauche 30 également et l'Union républicaine 15. On en était là lorsque les chevau-légers et les bonapartistes offrirent de nouveau leur concours.
Ces offres furent favorablement accueillies»
Cependant, le Centre gauche en revenait une fois encore à la conjonction, espoir suprême et suprême pensée. Le groupe Lavergne, bien que son président fût ahté, s'entremit de nouveau et l'accord parut près de se faire sur ces bases : on s'entendrait sur 60 noms et l'on dresserait deux Ustes parallèles qui différeraient seulement pour 15 candidats, de façon à permettre au Centre droit de remplacer ceux des répubhcains qu'il n'agréerait pas par d'autres que le Centre gauche se réservait de ne pas accepter. On s'en remettrait, pour
régler le sort de ces contestés, aux étemels hési-
tants qui, dans toute assemblée, votent un jour avec un parti et le lendemain avec un autre.
Cette combinaison légèrement compliquée n'avait d'autre but que de permettre aux libéraux de prendre à leur compte la candidature de M . Buffet. Les républicains conservateurs se montraient résolus à ne l'accepter ni à le subir sous aucun prétexte; mais ils comprenaient que le parti orléaniste refusât de s'associer à leur ostracisme. Enfin, le Centre gauche n'admettait au bénéfice de la liste commune que les partisans des lois constitutionnelles; le Centre droit en excluait l'Union républicaine. Lorsqu'on en vint aux questions de personnes, les antipathies eurent beau jeu. De part et d'autre, on effaçait si bien que, des soixante noms primitivement inscrits, une demi-douzaine tout au plus trouva grâce devant ces féroces proscriptem's. Cette leçon de choses porta ses fruits. Les répubUcains modérés se replièrent sur les Gauches et les orléanistes libéraux opérèrent un demi-tour à droite (1) .
Dans la soirée du 8 décembre, les diverses fractions du parti conservateur se réunirent séparé-
(i) On appelait orlëanistes libéraux les membres du Centre droit qui votaient le plus habituellement ayec M. Léonce de Lavergne et ses amis; plusieurs furent les précurseurs des ralliés. Ils nouèrent et poursuivirent ces négociations avec le Centre gauche, mais le Centre droit ne fut jamais officiellement engagé.
VERSAILLES 3t3
ment à Versailles pour désigner leurs candidats et ces petites séances furent marquées par quatre incidents : M. de La Rochette et ses amis assistèrent aux délibérations de l'extrême Droite, mais s'abstinrent quand on ouvrit le scrutin. Par un scrupule de conscience, M. Bocher refusa de se laisser porter par ses amis en raison de la part qu'il avait prise aux négociations comme président de son groupe. M. Sacaze, qui présidait la réunion de Clercq, offrit cinq sièges aux bonapartistes en échange de leur concours et fut très mal reçu par M. Rouher qui le prit de haut : « Nous ne saurions, lui dit-il, pour obtenir quelques sièges au Sénat, accepter les suffrages de ceux qui ont voté la déchéance de l'Empire et consolidé la République. » Enfin, au groupe Lavergne, M. Wallon ne passa qu'au troisième tour de scrutin, à une voix de majorité seulement, tandis que, moins favorisé encore, M. Léonce de Lavergne fut exclu (1).
Les royalistes tenaient essentiellement à s'assu-
(i) Voici comment e'opëra cette répartition des sièges : Groupe Lavergne^ 7 sièges; Centre droit, 17; groupe de Clercq, 5; groupe Pradiéi 6 ; Droite modérée, 12 ; extrême Droite, 13 ; Gauches, 15 et^ sur ces 15, on prélevait deux sièges pour MM. Hamille et Vente, bonapartistes, qui furent spontanément désignés sur le refus de leurs amis de prendre part à ces choix. Aucun groupe ne portait M. Buffet; tous se réservaient, — ils le prétendaient du moins, — de voter pour lui.
banquettes ne leur prêtaient aucune attention et menaient un tel tapage que le président dut réclamer le silence. Quelqu'un lui répondit : « La séance est ailleurs » . Elle était autour des tables où s'opérait le dépouillement du scrutin. Les candidats allaient de Tune à l'autre, anxieux, posant des questions et redoutant les réponses, T oreille tendue pour saisir au vol un nom ou un chiffre ; tous avaient la fièvre et ceux-là mêmes qui affectaient l'indifférence trahissaient cependant leurs inquiétudes secrètes ou leurs espérances inavouées par la pâleur du visage, un petit tremblement des mains, une agitation nerveuse des jambes qui ne pouvaient tenir en place, quelque hochement de tête. Ceux qui, n'étant point candidats, ne partageaient pas cette émotion, cette angoisse, attendaient, commodément assis à leurs places, les nouvelles que des collègues complaisants leur apportaient du dehors. Ils finirent pourtant par se départir de leur indifférence et allèrent à leur tour aux renseignements. Dès lors, ceux qui s'escrimaient à la tribune parlèrent dans le désert.
Cette solitude se peupla lorsque, à 9 heures du soir, M. Ricard, qui présidait, annonça la double élection de M. le duc d'Audiffret-Pasquier et de M. Martel. Le premier, inscrit sur toutes les listes, obtenait 551 suffrages; le second, porté par
les Gauches, le suivait d'assez loin avec 344, tout îuste le nombre de voix indispensable pour ne pas être ballotté. Sur les 31 candidats qui arrivaient en tête, les républicains en comptaient 24 et les conservateurs 7 (1).
A l'issue de la séance, on vit Gambetta s'entretenir longuement avec M. Raoul Duval, M. Jules Ferry conférer, dans l'embrasure d'une fenêtre, avec MM. de La Rochette et de Gouvello. Un peu plus tard, vers 11 heures, ce même M. Jules Ferry arriva tout essoufflé chez M. Jules Simon, précédant les délégués des Gauches que MM. de La Rochette et de Gouvello escortaient. Ces derniers, munis de pleins pouvoirs par les dissidents de l'extrême Droite et les bonapartistes, soit une quarantaine de députés environ, posèrent leurs conditions : Ils demandaient dix-huit sièges pour leurs amis, l'exclusion rigoureuse du Centre droit et de deux membres de la Gauche, MM. Limpérani (2) et de Pressensé. Ils se réservaient, en
(i) Lee membres du bureau de rÂssemblée nationale et quarante députée du Centre gauche dînaient à la présidence ce soir-là. Lorsqu'on apprit le résultat du scrutin, l'amiral Pothuau porta ce toast : «Je bois au premier sénateur élu. » M. le duc d'Audiffret-Pasquier répondit : « Je vous remercie ; je considère ce vote comme le com* plément et la consécration de celui du 25 février. •
(2) Ce furent les bonapartistes qui exigèrent le sacriHcede M. Limperani, uniquement coupable d'être le seul député républicain de la Corse.
outre, le droit d'effacer le nom de M. Baze (1).
La conférence se prolongea jusqu'à 3 heures et demie du matin. Lorsqu'on se sépara» la liste des candidats était dressée; M. Jules Ferry se hâta de la faire imprimer.
Le lendemain, le bruit se répandit très vite qu'un pacte venait d'être conclu entre un certain nombre de conservateurs et les républicains. A droite, ce fut d'abord de la stupeur, puis de la colère. Ouelques-uns cependant refusaient de croire qu'une telle défection fût possible; mais il leur fallut l)ien reconnaître que tout arrive lorsqu'on mit devant leurs yeux la liste des Gauches où figuraient les noms de MM. Paulin Gillou, bourgeois, de Boisboissel, de Gouvello, de La Rochejacquelein, de Plœuc, de Vinols, de Comulier-Lucinière, de Doulict, Dumon, de Franclieu, de La Rocbette, de Lorgeril, Pajot, ïhéi'y, de Tréville, Hervé de Saisy. (2) On se passait de
(1) MM. de la Roclictte et de GouvcUo 8e vantaient; ils n'avaient avec eux et derrière eux ni toute l'extrême Droite, ni tout le groupe de l'Appel au peuple. A l'instant même où ils traitaient en leur nom, M. Sacaze dccluruit aux dclé{jués des Droites réunis chez le gënëral de Cliabaud-Latour que les bonapartistes voteraient pour la liste conservatrice si l'on adjoignait, à MM. Uamille et Vente, le maréchal Canrobert. M. de Fourtou fit repousser cette proposition.
(â) M. le baron de Cbaurand se joignit à eux le surlendemain» mais ne fût pas élu. Pour inscrire sur leurs listes ces alliés de la dernière heure, les délégués des Gauches sacrifièrent MM. Arago, Jules Favre, Taxilc J)elord, Limpcrani, Beau, Magnin, Marc
main en main un exemplaire de cette liste qui déchaîna une tempête d'indignation. Dans les couloirs, on traitait de déserteurs ces dissidents, on les prenait vivement à partie. M. le duc de La Rochefoucauld-Bisaccia eut, avec MM. Tirard et Lacascade, une altercation des plus vives ; MM. de Cumont et de La Serve, après s'otre invectives comme les héros d' Homère, faillirent eu venir aux coups. Les épithètes désobligeantes, les apostrophes sans courtoisie se croisaient, se heurtaient; on échangeait de groupe à groupe, et parfois dans le même groupe, les plus aigres propos. C'était, d'un bout à T autre de la galerie des tombeaux, ime clameur furieuse. On ne voyait que visages empourprés, gestes menaçants, regards de défi, bouches convulsées. Le tapage devint si grand qu'on l'entendit du dehors et le spectacle que donnait cette Chambre en proie à une attaque de nerfs contrastait si fâcheusement avec l'idée qu'on se faisait alors de la dignité, de la décence parlementaires, qu'on ferma toutes les portes, en refoulant le plus loin possible les journalistes toujours si indiscrets.
Quelques-uns de ces déserteurs s'émurent, MM. de Boisboissel, de La Rochejacquelein, Pau-
Dufraiaflc, du Cliaffault, de Presscnsé, Max Richard, comte Rampont, Robert de Massy, Charles Rolland, Sdnard, Testelin, Meitreau.
330 SOUVENIRS DE L*ASSEMfiLÉE NATIONALE
lin Gillon, Bourgeois, de Vinols (1) protestèrent au pied de la tribune : u Nous avons été inscrits sur la liste à notre insu! Nous déclinons toute espèce de candidature! » Le règ^lement en main, le président voulut leur interdire de prendre la parole : a II n'y a pas de règlement quand il s'agit d'une question d'honneur w,luicria-t-on à Droite. M. de Gouvello fit effacer son nom. M. de Plœuc exprima de vagues regrets : « On m'a prévenu, j'ai consenti tacitement, mais je ne me sépare point pour cela de mes amis politiques (2) . » Les autres tinrent ferme et, apostrophé avec violence au moment où il montait à la tribune pour voter, M. de La Rochette dit, en se tournant vers la Droite : « Je vous connais. Vous ne m'intimidei^ez
(J ) Dans une lettre au Journal des débats, M. le baron de Vinoli déclarait : «« Ma conscience est indignée de ce que, sans aucuae participation de ma part, on ait engage et compromis mon nom dam une alliance que mes principes politiques réprouvent et repoussent absolument. » M. de Vinols et les autres qui protestèrent comme lai furent remplacés sur la liste des Gauches par MM. Magnin, de Pressensé, comtç Rampont, Testelin et le général Letellier-Valazé. Celui-ci dut son inscription aux instances de M. Thiers.
(%) Cette déclaration fut si mal accueillie que, le samedi 11 décembre, M. de Pbeuc adressa au président une lettre dans laquelle il déclarait que, l'incident de la veille ayant pu faire naitre des doutes sur son attitude politique, il donnait sa démission de membre de l'Assemblée nationale. Il avait, avant de formuler sa protestation, demandé à M. Buffet: « Que pensez-vous de ma conduite?* L'autre lui répondit de son air le moins gracieux : « Ce que voas en penses vous-même. >*
pas, moi (1) ! » Et il laissa tomber son bulletin au milieu des acclamations de la Gauche auxquelles répondirent les huées de la Droite. Il dut donner sa démission de président des chevau-légers, soixante-quatre membres de cette réunion Tayant formellement désavoué.
Les bonapaitistes se divisèrent; les uns s'abstinrent, les autres votèrent avec les républicains.
Le résultat du scrutin fut proclamé à 9 heures 45 ; 19 candidats étaient élus, dont 17 de la Gauche. MM. Buffet et de Meaux retirèrent leurs candidatures. Lorsque le président arriva au nom de M. de La Rochette qui restait en ballottage, comme d'ailleurs tous les autres dissidents, la Droite se hvra aux plus désobligeantes manifestations et, la Gauche ayant cru devoir protester par ses applaudissements, M. Foumier s'écria : « H ne lui manquait plus que cela ! n
La coahtion n'avait pas tenu tout ce qu'elle semblait promettre. Sans doute, les républicains avaient réussi à faire passer un certain nombre de leurs candidats ; mais les partis extrêmes, Union républicaine et chevau-légers, n'avaient encore que des promesses et des espérances. Évidemment, le Centre gauche et la Gauche répubhcaine
(1) II fut ëlu^ mais n'entra pas dans la terre promise. Il mourut ftTant la première séance du Se'nat.
ne mettaient aucun empressement à voter pour des adversaires de la veille métamorphosés en alliés. Dans la matinée du samedi 11 décembre, les délégués se réunirent de nouveau et décidèrent que les membres de Textrème Droite seraient élus les premiers. On en nomma sept, en compa^j^nie de MM. K()ll)-Heriiard delà Droite, Baze, du groupe Laver{;ne, le colonel deCbadois, du Centre gauclie, et M. Ilumbcrl, de la Gauche (1).
Le lundi 13 décem])re, on déserta la galerie des tombeaux, jusqu'alors si animée et souvent si tumultueuse, pour la salle des séances que Ton traversait seulement pour prendre part aux scrutins. MM. Buisson et Gérard, tr<-*s souffrants, se firent poitcr à la tribune, M. Brice, qu'un <leuil récent rloijpiîiii de TAssemblée, revint de la Meurthe, car on battait le rappel. Les coalis('*s se rejjardaient en chiens de faïence : l'Cnion républicaiiu' parlait de représailles; M. de La Rocbettc et ses amis laissaient entendre qu'ils ne voulaient pas rive chipes, il n'y eut ce jour-là que neuf élus, tous (le la Gauche républicaine. On trouva que c'était peu: mais le lendemain, ce fut moins encore : les neuf tombèrenl à ini. Cependant, trois
(1) C'est le iiirino qui devint plus lard ministre de la Justice. Cn« affaire dcmt le t^onvenir est eneore prissent !i toutes les tnéinoire» valut à son nom une célébrité qu'il n'eût pas ambitionnée.
autres candidats, auxquels il ne manquait qu'une voix pour obtenir la majorité absolue, l'auraient emporté si M. Crémieux n'avait fait Técole buissonnière. Faute de cette unique voix, la sienne, leur sort demeura pendant plusieurs jours incertain. M. Crémieux le regretta assurément, car il était l'un de ces trois, puis se consola lorsque, un peu plus tard, de bonnes âmes le repêchèrent. Après chaque scrutin, le nombre des sièges à pourvoir diminuant, il fallait bien raccourcir les listes et l'on en faisait disparaître les noms des moins favorisés. Quelques-uns supportaient stoïquement cette disgrâce; la plupart s'en montraient affectés. Sombres, abattus, ils promenaient dans les couloirs leur grande tristesse et semblaient suivre leur propre enterrement. Les infortunés qui se trouvaient sur la limite fatale, dont les chances diminuaient de minute en minute, qui voyaient venir le moment où sombreraient leurs suprêmes espoirs, erraient lamentablement, penauds, déconfits, parfois livides d'ambition déçue; mais ils ne voulaient pas se décourager encore et revenaient à la charge, plus âpres. C'était, pour presque tous, une question de vie ou de mort ; ils ne pouvaient pas se dissimuler, en effet, que la fin de l'Assemblée nationale serait aussi leur fin. Le spectacle n'était point beau, et cette mendicité électorale, si elle fai-
sait sourire les indifférents, affligeait leurs meilleurs amis.
Les affaires de la Droite semblaient de plus eD plus compromises; celles de la coalition n'étaient guère mieux en point. L'Union républicaine, qui n'avait pas réussi à faire passer un seul de ses candidats, exigeait formellement que deux des siens fussent élus sur l'heure; en attendant, elle effaçait sur les listes les noms de ses alliés, ceux du Centre gauche de préférence. Le Centre gauche criait à la trahison et, de son côté, biffait les candidats de l'Union républicaine. Cette machine, mal agencée, cahotante, se serait complètement disloquée si M. Thiers ne s'était entremis pour en réparer les rouages. Il rencontra, auprès de ses partisans, une certaine résistance. A la fin cependant, M. de Lasteyrie déclara d'un ton de mauvaise humeur : « Eh! bien, oui, nous voterons pour ces messieurs de l'Union républicaine; mais ce sera par pure politesse. » M. Raoul Duval eut une explication avec (rambetta et lui mit le marché en main : u Kous marcherons avec vous; mais à la condition que sept des nôtres seront élus. » Le mercredi 15 décembre, les deux groupes jusqu'alors sacrifiés recurent une satisfaction relative ; ils se partagèrent six sièges de sénateurs inamovibles. La Gauche républicaine en eut six, le Centre gauche cinq et la
réunion Ijavergne un. Mais, pour obtenir ce résultat, il fallut employer les grands moyens. MM. Gent, Danelle-Bernardin et Bethmont s'installèrent, dès le début de la séance, au pied de la tribune où ils distribuaient des listes sous enveloppe en prenant la précaution, qui n'était sans doute pas inutile, de les suivre du regard jusqu'au moment où on les mettait dans l'unie. D'abord, des protestations isolées se firent entendre contre cette atteinte au secret et à la liberté du vote; bientôt, une formidable clameur obligea le président à intervenir pour éloigner ces distributeurs de la salle des séances (1). M. Paris demanda l'annulation du scrutin et ne l'obtint pas (2). Cet incident en provoqua un autre très vif entre M. Buffet et Gambetta. Interrompu par le président du conseil, celui-ci le traita de " ministre de l'interruption à perpétuité " et cette riposte; qualifiée par M. le duc d'Audiffret-Pasquier, avec une indulgence qui sm*prit les uns, indigna les autres, de « vivacité de parole », déchaîna un effroyable tumulte. Enfin, toute cette émotion s'apaisa et le vote put s'achever dans un calme relatif.
(i) On ne protestait pas seulement à droite. A gauche, plusieurs qualifièrent sévèrement cette manceuvre et M. Madier de Montjau l'dlova contre « un procédé peu digne de son parti. •
^à) Sa proposition fut repoussée par 334 voix contre 321.
Découragés, abattus par tant de défaites successives, les conservateurs désertèrent le combat. Le jeudi 1(> décembre, ils s'abstinrent de présenter des candidats et beaucoup d'entre eux se dispensèrent de venir à Versailles. Parmi les présents, les uns flânaient dans la galerie des tombeaux ou s*attardaientàla buvette; les autres déposaient clans l'urne des bulletins blancs, des listes manuscrites où leur fantaisie se domiait toute licence. Il v eut néanmoins 10 élus, dont le général Billot, qui arriva péniblement le dixième, et M. Jules Simon, que ses amis désespéraient presque de voir entrer au Sénat. Ce dernier apprit, en arrivant à Versailles, qu'il était académicien et, en débarquant à Paris, qu'il était sénateur inamovible. Sa double immortalité inspira ce quatrain à une muse parlementaire :
Simon, le plue adroit des hommeSf A 8urpa8ëé Giiillauinc Tell; D'un 8cul coup, il abat deux pommes, Et devient deux fois immortel !
Le vendredi 17 décembre, les Droites esquissèrent, sans beaucoup d'entrain, un retour offensif. Elles présentèrent une liste composée d'un seul nom, celui du général de Cissey, Leur modestie? reçut sa récompense, le général fut élu. Il est juste de reconnaître qu'il était également
porté sur la liste ciu Centre gauche; mais il ne Tétait pas sur celle de la coalition q^iii n'obtint aucun succès, car la discorde se glissait dans le camp des vainqueurs. Ils ne s'entendaient plus,
La veille, à la réunion des délégués dans les bureaux de la République française^ M. Ricard avait exigé l'élimination de MM. Peyrat et Brelay, tandis que M. Thiers faisait une vigoureuse campagne pour M. le marquis de Malcville. Gambetta s'emporta et il se produisit, entre M. Ricard et lui, une altercation des plus violentes qui se termina par sa démission et celle de M. Lepère. Elles furent promptement retirées et ils se montrèrent moins intraitables le lendemain. Pour apaiser leur grande colère, on maintint M. Peyrat. Ce fut alors M. Ricard qui se démit et Gambetta chercha quelque expédient pour le retenir. Il en découvrit un qui consistait à remplacer M. Peyrat par M. Jules Grévy; mais ce dernier se déroba et ce fut la nipture définitive.
Dès lors, on vota en débandade. Le samedi 18 décembre, M. Wallon (1) et Mgr Dupanloup furent élus; le lundi 20, aucun résultat. Enfin, le mardi 21, les deux derniers sénateurs inamovibles furent désignés : l'amiral de Montaignac et M. de
(1) M. Wallon s'était d^sistd le 12 décembre; mais, porté sur la |iit« du Centre droit, il fut élu le 18.
338 SOUVENIRS DE L'ASSEMBLÉE NATfOriALE
Maleville que son protecteur, M. Thiers, réussit à imposer (1).
Il ne restait plus à l'Assemblée nationale qu'à mourir, dure extrémité à laquelle se rési[[iient malaisément les Chambres et les humains. Elle s*y résigna cependant malgré ceux de ses membres qui auraient bien voulu ne pas mourir encore, malgré M. Méplain, qui proposa le renouvellement
(1) Nous croyons devoir reproduire, à litre de document, U Hite des (donateurs inamovibles en suivant l'ordre des élections :
MM. le duc d'Audiffret-Pasquicr, Martel, général Frëbaulc, Krantz, Ducicr, général Changamier, Jules de Lasteyrie, riceamiral Pothuau, (lornr. Laboulayc, Foubcrt, comte Roger (du Nord), Léon de Maleville, Barthélémy Saint-Hilairc, Wolowski, Ernest Picard, Casimir Perier, général d'AurclIe de Paladines, vice-amiral Fourichon, général Chanzy, Cordicr, baron de 1^ Rochette, marquis de Franclieu, comte de Cornulier-Lucinièrc, Dumon, Théry, colonel de Chadois, Pajot, comte de Tré ville, Rolb-Bernard, Baxe, Humbert, Léonce de Lavcrgne, Le Royer, vice-amiral Jaurès, Bcrtauld, Calmon, Oscar de Lafayette, Gaulthier de Rumilly, Luro, Tribcrt, Fourcand, gi'néral do Chnbron, Corbon, Lanfrey, Hervé de Saisy, général liCtellicr-Valazé, (^arnot, comte de Douhet, Gouin, Lepetit, Littré, Schercr, Adolphe Crémieux, Scheurer-Kestner, vicomte de Lorgeril, Rampont-Lechin, comte de Tocqueville, Morin, Testolin, général Charrcton, Bérengcr^ Magnin, Denormandîe, Jules Simon, Edmond Adam, Laurent Pichat, Schœlcher, Jules Cazot, général Billot, général de Cissey, Wallon, Mgr Dupanloup, contre-amiral de Montaignac, marquis de Maleville.
MM. Gouin, Bércngcr, Magnin et Jules Cazot sont Ici seuil qui survivent.
partiel, malgré M. Malaiti^e, qui réclamait un court sursis.
L'Assemblée nationale tint ses deux dernières séances le 30 et le 31 décembre 1875.
Dans celle du 30, qui se prolongea jusqu'à minuit, elle vota à la vapeur et discuta dans le vide des projets purement électoraux. Jamais, depuis qu'il existe des Parlements, on ne décréta avec une telle promptitude la création de tant de lignes ferrées, d'embranchements, de tronçons. A partir de 7 heures du soir, il n'y avait presque plus de députés sur les banquettes et, sur les couloirs déserts, planait un lugubre silence que troublait seulement le tonnerre de Gambetta : u Germain Casse, viens prendre un bock. »
Le 31, lorsqu'on eut voté dans le désert le dernier projet de loi, M. le duc d'Audiffret-Pasquier prononça d'une voix émue, mais ferme et sonore, au miheu d'un profond silence, l'oraison funèbre de l'Assemblée nationale (1). On l'applaudit, on
(i) Dans le train qui, pour la dernière fois, ramenait à Paris les membres de l'Assemblée nationale, M. Laurier prononçait à son tour, mais en style plus lâche, l'oraison funèbre de cette majorité qui t ne put remplir son m<^rite *, mais dont l'œuvre ne manqua ni de patriotisme ni de grandeur : « Nous sommes ilambds! Ces gredins de républicains prendront nos sièges. Voilà ce que c'est que de i*être toujours demandé au moment de prendre une décision : « Qu'en dira la duchesse...? Et nous faisions une sottise. Il aurait fallu répondre : Zut! à la duchesse et faire de la bonne politique.
l'acclama et, debout entre leurs banquettes, les députés se livrèrent à des manifestations diverses. La Gauche criait : ^c Vive la République ! »» et la Droite : *« Vive la France! » Des hommes conciliants reprenaient ah)rs en chœur : « Vive la France et vive la République! » Puis, la plupart de ces voix discordantes s'unirent dans un retentissant : « Vive Mac-Mahon ! «
Nuu8 n'en serions pas où nous en sommes si nous nous ëlions moins préoccupés de l'opinion des salons. »