‹ Souvenirs de l'Assemblée nationale, 1871-1875Chapitre 8 sur 9 · DE LA MONARCHIE A LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

DE LA MONARCHIE A LA RÉPUBLIQUE

La majorité royaliste revendiquait le Pouvoir constituant, avec la ferme résolution de n'en user que pour rétablir la Monarchie. Lorsqu'elle maintenait la République et lui donnait un président, ce n'était qu'à titre provisoire. Même quand elle dut se résigner au septennat, elle le voulut non renouvelable, en comptant bien d'ailleurs que, l'heure venue, le maréchal de Mac-Mahon s'effacerait devant le roi .

Les Gauches, qui redoutaient une restauration, refusèrent de reconnaître ce Pouvoir constituant jusqu'au jour où il se rencontra, contre tout espoir et aussi contre toute vraisemblance, une majorité imprévue et nouvelle pour transformer en définif le provisoire répubhcain.

Jusque-là, elles soutinrent que, élue pour conclure la paix, assurer le paiement de l'indemnité de guerre, prendre les mesures indispensables au relèvement du pays, l'Assemblée nationale

devait disparaître aussitôt cette tâche terniinée.

M. Tbiers réclamait des lois constitutionnelles, mais avec le désir qu'on les donnât seulement à son successeur. Il savait fort bien que son pouvoir y perdrait en force et sa puissance en étendue; thiériste avant tout, il préférait s'en tenir à la constitution Rivet faite à sa mesure.

Que l'Assemblée eût le droit de substituer la monarchie â la République, cela pouvait évidemment fournir matière aux discussions des théoriciens ; mais, étant souveraine, qu'elle en eût le pouvoir, c'était indéniable. 11 fallait seulement réconcilier les princes de la maison de Rourbon et leurs partisans, n'avoir, selon le mot de M. Tbiers, qu'un seul roi pour un seul trône. On s'y employa tout de suite; on exhuma, dès Rordeaux, les vieux projets de fusion, on reprit les pourparlers ébauchés, sous l'Empire (1), avec la conviction de ne

(1) Le* premiiret tentalivei d« fuiion remontaienl à 1850; elle* se heanéreot alora à l'hoiliMlJ île la duchetie d'Orléans. En 1857, la queation du drapeau fui po>£e el, dana ta lettre au duc de Neoioura, eo dal« du 5 février, le comte de Chambord ajourna, reFuia preique toute discuMion aur ce point. C'en, du reite, ce que couttatait une lettre écrite par M. Thiert le 6 féTTÎer 1857 et dont »e* amia colporlaieul uu peu partout, à Bordeaux, une copie dé* que le* uégocîaliona l'ciq datèrent entre le* amia du comte de Chain» bord et ceux de* princea d'Orliana. Eu voici le principal pauage : • M. le comte de Paria, loraqu'il a acquit aa majorité, le moii d'août dernier, a écrit une lettre que j'ai lue et que beaucoup de pertonnea ont lue à Paria, lettre adrett^e à M. te comte Roger (du

plus rencontrer cette fois les mêmes obstacles ou du moins de les tourner facilement. Le succès apparaissant à tous immédiat et certain, tous croyaient fermement que le comte de Paris surmonterait certaines répugnances, que le comte de Chambord se montrerait moins intraitable sur la question du drapeau et Ton répondait aux incrédules par le mot de Henri IV : « Paris vaut bien une messe. »

Tandis qu'un comité de cinq membres recherchait, sous la présidence et la direction de Mgr Dupanloup, les bases d'un accord entre les deux fractions du parti royahste, des conservateurs, qui préféraient une République présidée par un prince à une monarchie gouvernée par les ultras, tournaient leurs regards vers le duc d'Aumale. D'autres voyaient en lui, non un stathouder, mais un lieutenant-général du royaume dans le cas où l'héritier de Charles X ne rabattrait rien de son intransigeance. Enfin, le langage que le fils de

I^ord), dans laquelle il approuvait la conduite de sa mère relativemenl à ce qu'on appelle la fusion et déclarait vouloir y rester étranger. Dans ce moment, les princes, oncles de M. le comte de Paris, viennent de rompre ofHciellement leurs relations avec M. le cemte de Chambord, parce qu'ils n'ont pu le faire expliquer sur aucune des questions qu'ils avaient cru devoir poser, et particuli«^rement sur le maintien, le cas échéant, du drapeau tricolore. Ainsi la fusion que vous redoutez n'a jamais été admise par M. le comte de Paris et ne l'est plus par ses oncles. »

Louis-Philippe avait tenu à ses électeurs (1) attirait sur lui l' attention sympathique des répubUcaius modérés qui redoutaient avant tout un retour offensif des révolutionnaires. M. Thiers démêlait en lui un successeur très possible et le roi aime rarement le dauphin, surtout quand il lui suppose Timpapatience de régner. D'autre part, bien que le duc d'Aumalenese posât point en prétendant, son titre de prince évoquait, chez le chef du Pouvoir exécutif, certains souvenirs de la seconde République. Aussi déclarait-il dangereuse sa présence dans le Parlement.

Le duc d' Aumale et le prince de Joinville étaient venus à Bordeaux, peu de jours après la réunion de l'Assemblée nationale, pour prendre possession de leurs sièges; M. Thiers leur rappela que les lois d'exil n'étaient pas abrogées. Ils quittèrent de nouveau la France et, lors de la vérification des pouvoirs, il ne fut pas statué sur leurs élections. Ils revinrent et se rendirent à Biarritz.

(i) n leur disait : « Dans mes sentiments, dans mon passé, dans les traditions de ma famille, je ne trouve rien qui me sépare de la République. Si c'est sous cette forme de gouvernement que la France veut vivre, librement et définitivement constituer son gouvernement, je suis prêt à m'incliner devant sa souveraineté et je resterai son dévoué serviteur. Monarchie constitutionnelle ou République libérale, c'est par la probité politique, la patience^ l'esprit de concorde, l'abnégation que l'on peut sauver, reconstituer, régénérer la France. Ce sont là les sentiments qui m'animent, n

Comme ils désiraient ardemment l'abrogation de ces lois d'exil dont le gouvernement s'armait contre eux, comme il leur tardait de remplir leurs mandats de représentants, on jugea l'occasion favorable pour les enrégimenter parmi les fusionnistes. Les princes reçurent coup sur coup la visite du général Ducrot, puis celle de MM. le comte de Maillé, de Gtimont et de Meaux, ces trois derniers officiellement délégués par les Droites. Sa surdité rendant le prince de Joinville impropre aux discussions, ce fut au duc d'Aumale que s'adressèrent ces ambassadeurs. Il se déroba : " L'impoilant, dit-il, est non point d'obtenirnotre adhésion, mais de s'assurer le concours de notre parti; sans quoi, rien ne serait changé en France, il y aurait seulement quelques légitimistes de plus. Enfin, cette couronne qu'onsemble nous demander, nous n'en disposons pas. " Le résultat le plus clair de cette enti'cvue, et même le seul, fut d'amener la Droite à poursuivre plus vigoureusement l'abrogation des lois d'exil. On la réclamait jusque dans l'entourage de M. Thiers; mais celui-ci se montrait inti'aitable. A M. le duc Decazes, il déclarait : - Je ne peux pas, je ne veux pas faire en leur faveur une telle exception. Cela m'est pénible, douloui'eux même ; mais ni les rois ni les princes ne sauraient se réclamer du droit commun. L'os-

tracisme est une des formes de la grandeur souveraine. » Au comte d'Haussonville, il répondait : a Mes sentiments personnels sont favorables; la raison d'État s'y oppose. » Et à M. de Larcy : « Le gouvernement n'a qu'un parti à prendre si les princes viennent : les faire reconduire à la frontière. Eux présents, je ne pourrais pas gouverner. » Et lorsqu'on insistait, il s'emportait : « C'est toujours la même chose; ils viennent ramasser une couronne dans les malheurs et les ruines de leur pays, comme leur père. »

Quand il avait affaire aux légitimistes, M . Thiers ne se bornait plus à invoquer la raison d'État; il s'efforçait de leur rendre les princes suspects : u Us seront là, au sein même de l'Assemblée, et le comte de Ghambord sera absent et dépouillé. » Il leur disait encore, en parlant du comte de Paris : « Je le connais; c'est un rusé, un ambitieux et celui de tous dont il faudra le plus se méfier (1) . » Ou encore : « Si nous n'ajournons pas la validation des princes, vous êtes perdus. » Même jeu avec les orléanistes : « Le duc de Glocester avait, lui aussi, des neveux; cela ne l'a pas empêché de devenir Richard lU. » Ceci pour le duc d'Aumale;

(1) Avec ses intimes^ M. Thiers exprimait une opinion jplus injurieuse et aussi plus injuste encore : « Â dix pas, il a l'air d'un Allemand ; à trois, d*un imbécile « .

mais le comte de Chambord avait bientôt son tour : « C'est mi pleiirnichem\ Il a épousé, en méuie temps qu'une princesse de Modène, les idées de dévotion outrée et de politique à outrance de cette maison, une des plus arriérées de l'Europe (1). ■ Cette astucieuse politique n'obtint aucun succès. M. I^eltereau de Villeneuve, M. Jean Bninet, M. Alfred Giraud demandèrent successivement à l'Assemblée nationale la vérification des pouvoirs du duc d'Aumale et du prince de Joinville, l'abrogation des lois d'exil. On vota l'urgence et M. Thiers, qui croyait la Chambre plus docile, manifesta dans les couloirs une rage disproportionnée. Il eut d'abord, avec M. Bocher, une explication des plus vives et comme il allait gesticulant, il se heurta à M. le duc Decazes et à M. le marquis de Castellane. Avant même qu'ils eussent ouvert la bouche, il les accusa de «■ vouloir lui arracher son autorité » . On s'attroupa autour d'eux et, les uns épousant sa querelle, les autres soutenant la cause des princes, il s'éleva un petit tumulte. Tandis que MM. Ricard et Albert Grévy échangeaient des paroles amères avec MM. Lam-

(1) Après l'abrogation des lois d'exil, un orléaniste mal inspiré crut devoir aviser M. Thiers qu'on regardait comme certaine l'élection en Normandie du duc de Nemours ou du duc de Chartres; il répondit, fort en colère : •• Me prenez-vous pour le courtier électoral de vos princes? »

bert (le Sainte-Croix et iVudren de Rerdrel, le chef du Pouvoir exécutif, de plus en plus surexcité, perdit toute possession de soi-même : « Oui, criat-il à M. Bocher, vous êtes des fous qui voulez la guerre civile et les princes d'Orléans veulent jouer le rôle de Louis Bonaparte en 1849. — Avec cette différence, riposta M. Bocher très calme, que ce sont d'honnêtes gens. » Aux murmures cpi accueillirent ses paroles, aux bruyantes approbations qui soulignèrent la réplique de M. Bocher, M. Thiers comprenant qu'il était allé trop loin, craignant des représailles, répondit d'un ton plus doux : « Certainement, ce sont d'honnêtes gens. »

Le soir, les députés vinrent en foule à la préfecture et y trouvèrent M. Thiers très abattu, mais toujours amer : « Les princes d'Orléans, répétaitil, sont de mauvais citoyens. J'ai servi leur père et, s'il m'avait écouté, il ne serait pas mort en exil. Ils vont perdre la France en même temps qu'ils se perdront eux-mêmes. » Là-dessus, survinrent MM. Victor Lefranc, Ricard, Cochery, Léon de Maleville qui sortaient de la réunion du Centre gauche et lui laissèrent entendre que ce groupe se montrait fort hésitant; mais les commissaires qui examinaient le projet d'abrogation des lois d'exil se montraient fort résolus. M. Thiers leur reprochait en vain de conduire à la guerre

civile le pays qu'il avait sauvé ; ils ne se laissèrent pas émouvoir un seul instant. Alors, il tira de son portefeuille un nouveau texte qui l'armait du droit de faire reconduire à la frontière les princes d'Orléans ou de les contraindre à changer de résidence si l'un d'eux ou l'un de leurs partisans lui inspirait, par des paroles ou par des actes, quelque inquiétude ou seulement quelques soupçons. « Vous assimilez les princes, s'écria M. le duc Decazes, à des forçats placés sous la surveillance de la haute police! » M. le duc d'Audiffret- Pasquier protesta en des termes moins mesurés; le président de la République s'emballa sous l'aiguillon, si bien que l'autre finit par lui crier : « Je vous parle poliment ; tâchez de faire de même ! « En séance pubhque, la discussion fut moins orageuse. M. Thiers défendit les lois de proscription que, par euphémisme, il appelait « lois de précaution; n fit, en passant, l'éloge du Quatre Septembre, « cette révolution qui vous a délivrés de L'Empire; » compara les princes à Louis-Napoléon, si modeste quand il frappait à la porte d'une Chambre qu'il devait bientôt faire balayer par sa pohce, et termina par ce conseil : « Leur dignité c'est de ne pas abdiquer, Dieu les a faits princes, ils doivent rester princes pour conserver l'autorité morale dont ils ont besoin. » Puis,

voyant qu'il n'aurait pas raison de la majorité, il se désintéressa du vote. Les lois d'exil furent abrogées par 472 voix contre 97 et le Centre gauche se divisa profondément. Après quoi, 448 députés, contre 113, validèrent les pouvoirs du duc d'Aumale et du prince de Joinville.

Tous les deux arrivèrent bientôt à Versailles, firent une visite à M. Jules Grévy, une autre à M. Thiers, puis reçurent chez M. Bocher les royalistes accourus en foule. Il y eut en leur honneur, à la préfecture, un grand dîner suivi d'une réception; le duc et la duchesse de Chartres furent parmi les invités et le président de la République mit une véritable coquetterie à prouver, ce dont quelques-uns doutaient un peu, qu'il acceptait galamment sa défaite.

Jusque-là, il n'avait pas eu le beau rôle ; le duc d'Aumale et le prince de Joinville commirent la maladresse de lui donner barre sur eux. Ils avaient formellement promis de ne pas venir siéger; ils équivoquèrent et, sans nier cet engagement, soutinrent qu'ils n'avaient pas entendu s'exclure pour toujours de l'Assemblée, que le chef du Pouvoir exécutif, en publiant leur promesse qu'il devait tenir secrète, les rendait libres de s'en affranchir, que le vote de la proposition Rivet, en donnant à la Répubhque un caractère définitif, modifiait

sensiblement la situation; bref, ils firent saisir la Chambre de ce différend, l'invitèrent à leur rendre toute leur liberté . La Chambre, voulant marquer son peu de goût pour ces subtilités chicanières, se désintéressa, les laissant seuls juges, et ils vinrent, le 19 décembre 1871, s'asseoir au Centre droit, non loin du général de Chabaud-Latour. Leur rôle, à l'Assemblée nationale, fut à peu près nul. Ils s'abstinrent presque toujours, le prince de Joinville ne parla jamais, le duc d'Aumale ne monta que deux fois à la tribune.

Aussitôt que l'abrogation des lois d'exil lui parut inévitable, M. Thiers prépara sa revanche et résolut de se faire donner une arme contre la fusion. Son ami, M. Rivet, la forgea.

D'abord, il fut vaguement question d'une présidence quinquennale et le principal intéressé feignit de n'en pas vouloir : « Je ne serai plus libre, disait-il, d'offrir ma démission et c'est par là seulement que je tiens l'Assemblée. » Bientôt, la présidence quinquennale devint triennale et le Centre gauche en délibéra, sans enthousiasme. M. Gaulthier de Rumilly, M. Delacour, notamment, s'v montrèrent hostiles et quand on en vint au vote, la proposition de M. Rivet obtint tout juste 27 voix sur 80 membres présents. Mais elle finit par faire son chemin, et, le 12 août 1871, la Chambre en

fut 'saisie. M. Âdnet en déposa immédiatement une autre qui, sans avoir tout à fait le même but, avouait-il, tendait cependant à faire accorder, au nom du pays, « un témoignage de gratitude à l'homme éminent qui dirige ses destinées » . Lorsqu'il en eut donné lecture, quelqu'un s'écria : « Mais c'est un simple ordre du jour de confiance! » Ce n'était pas autre chose, en effet; seulement, c'était autre chose que voulait M. Thiers. La Droite trouvait fort suffisants les pouvoirs qu'elle lui avait conférés; la Gauche était hostile, ' car elle voyait, dans cette proposition, la reconnaissance du droit constituant; il en résulta que, sur quinze bureaux, neuf se prononcèrent pour le rejet. Alors, on négocia et, pendant dix-neuf jours, les groupes se réunirent, leurs délégués se donnèrent beaucoup de mal et M. Ricard déploya, dans le rôle de négociateur, une activité dévorante. Enfin, on crut toucher au but; le rapporteur M. Vitet failht tout compromettre. M. Thiers déclara que son rapport était inacceptable et il fallut que M. Dufaure s'entremît pour en faire adoucir les termes. L'Assemblée en discuta et adopta les conclusions dans les séances des 30 et 31 août 1871. Le chef du Pouvoir exécutif devenait le président de la Répubhque. Il continuait d'exercer les fonctions qui lui avaient été

déléguées aussi longtemps que T Assemblée nationale n'aurait pas terminé ses travaux; toutefois, déclarait le rapporteur, » sa responsabilité subsistait. Un divorce restait toujours possible n. Mais M. Ricard, volontiers optimiste, s*inquié* tait peu de cette restriction : « Le titre de président de la République, disait-il, importe seul, w — « Sans doute, répondait M. Léonce de Lavergne, la République est faite; les républicains pourront la défaire, eux et non pas d'autres. ■

Tandis que M. Thiers et la Gauche s'assuraient ainsi la proie, les fusionnistes s'acharnaient à la poursuite de l'ombre et devaient y perdre leur temps.

A vrai dire, les pourparlers en vue de la fusion, entamés à Bordeaux, ne furent jamais interrompus. Mgr Dupanloup les dirigeait, le général Ducrot s'y associait avec des allures mystérieuses de conspirateur.

Il avait son plan qu'il soumit, à Anvers, au comte de Ghambord et qui consistait à faire élire le duc d'Âumale président de la République; le prétendant le découragea aussitôt : u Je n'admets

pas qu*un prince du sang soit en dehors de l'entourage du roi. »

MM. Baragnon, Ernoul, Depeyre, de Meaux, de Cumont pensèrent faire merveille en rédigeant un programme transactionnel et les groupes de Droite s'acheminaient vers une entente. Il ne restait plus qu'à obtenir l'adhésion du roi; elle ne faisait aucun doute. Cette illusion dura peu; un manifeste du comte de Chambord la dissipa : » Je n'abdiquerai jamais... Rien n'ébranlera ma résolution, rien ne lassera ma patience et personne, sous aucun prétexte, n'obtiendra de moi que je consente à devenir le roi légitime de la Révolution. »

D'autres illusions devaient être également dissipées et jamais le paiti royaliste ne mérita mieux qu'alors d'être appelé « le paili aux longues espérances » . Même lorsqu'il désespérait, et avait cent bonnes raisons pour cela, il espérait toujours. Même après l'échec d'une démarche faite par MM. Emoul et Baragnon auprès du prétendant, après le découragement que le premier ne dissimula point, après la résolution affirmée par le Centre droit d'opposer, sur la question du drapeau, intransigeance à intransigeance, il s'obstinait encore à de vaines tentatives, et multipUait d'inutiles efforts.

Mgr Dupanloup renoua vingt fois les fils brisés, multiplia les démarches pour amener les princes d'Orléans à effacer, à atténuer tout au moins, par une soumission absolue, les souvenirs de 1830 et de Blaye. Il triompha des hésitations, il finit par avoir raison des répugnances et, au mois de juin 1872, il arracha au duc d'Aumale cette déclaration : « Il n y a qu'une famille, qu'il n'y ait qu'une seule Monarchie. Le comte de Paris va faire demander le jour, le lieu et l'heure qui conviendront au comte de Ghambord » . U y eut quelques négociations préliminaires, assez vivement conduites par MM. de Jamac et de Lutteroth, pour le comte de Paris, M. de la Ferté, pour le comte de Ghambord. Après quoi, le 30 juin, le comte de Paris envoya sa lettre ; elle exprimait respectueusement le désir de se rendre auprès du chef de sa maison. Le comte de Ghambord quitta Bruges aussitôt pour venir en France et sa réponse partit de Blois le 2 juillet. Elle témoignait de la satisfaction que lui causait ce désir, car l'heure était venue de s'expliquer sur certaines questions réservées. Il espérait que rien, dans son langage, ne retarderait cette union de la maison de Bourbon impatiemment attendue et son vœu le plus cher. Seulement, il avait, avant cette entrevue, un acte à accomplir et il priait son cousin d'ajourner sa

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visite jusqu'au moment très prochain où il aurait fait connaître, sans restriction, sa pensée à la France.

Pendant que Mgr Dupanloup obtenait des princes d'Orléans cette décisive démarche, MM. de Maillé, de Cumont, de Meaux sollicitaient du comte de Chambord une audience avec l'espoir de l'amener à faire des concessions que certains chevau-légers eux-mêmes tenaient pour nécessaires. M. Lucien Brun, rencontré par hasard, reçut leurs confidences, loua leur zèle et approuva leur projet. Il offrit spontanément de se joindre à eux pour renforcer leur ambassade; ils acceptèrent avec reconnaissance et l'on prit jour. L'heure venue, ils l'attendirent en vain, allèrent aux informations et apprirent, avec une surprise bien exphcable, qu'il était parti en négligeant de prévenir ses compagnons de voyage. Cette hâte et cet oubli leur causèrent quelques inquiétudes ; le peu d'empressement que mettait le roi à leur répondre les accrut encore. Ils attendaient toujours sa réponse lorsqu'ils apprirent que M. Lucien Bran était revenu. Le trio sollicita de cet homme pressé et distrait un bout d'explications et n'en tira que peu de chose. Ces négociateurs en étaient réduits aux conjectures. La lettre impatiemment attendue arriva enfin. Elle n'était pas des plus satisfai-

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santés : Monseigneur serait heureux de les rece- Yoir, mais il ajournait ce plaisir jusqu'après son entrevue avec ses cousins. Dès lors, leur ambassade devenait sans objet. Ils y renoncèrent, non sans un vague soupçon d'avoir été éconduits et joués.

La lumière leur vint du Centre droit, d'où ils ne l'attendaient guère. M. d'Audiffret-Pasquîer leur communiqua la lettre du comte de Gbambord au comte de Paris; ils en conçurent de vives craintes. Ce fut de la consternation lorsque, quelques jours plus tard, M. de Maillé obtint, sur cet acte qu'ils redoutaient sans le connaître, des renseignements précis : Henri V déclarait à la France, par un manifeste, qu'il ne renoncerait jamais au drapeau blanc. On jugea que tout était perdu; ce n'était pas un jugement téméraire.

Les royalistes se ressaisirent très vite et résolurent de dépécher au roi MM. de Cumont, de Meaux et de Maillé; puis, réflexion faite, substituèrent aux deux premiers MM. le duc de la Rochefoucauld-Bisaccia et de Gontaut-Biron, auxquels, sur le conseil de M. de Falloux, ils adjoignirent l'évéque d'Orléans. Les délégués de la noblesse partirent le soir même; le délégué du clergé ne se mit en route que le lendemain.

A leur retour, MM. de Maillé, de Gontaut- Biron et le duc de la Rochefoucauld- Bisaccia

rédigèrent un procès-verbal de leur entrevue avec le prince. Ils lui avaient dit : « La France est unanime à vouloir le drapeau tricolore n . Il parut en douter et donna ses raisons, qui n'étaient pas irréfutables : Paris avait bien arboré le drapeau rouge de la Commune; pourquoi n'accepterait-il pas le drapeau blanc qui, entre autres mérites, avait celui de ne pas être accroché, symbole de nos défaites, dans les arsenaux allemands? Us ne se rendirent pas ; ils maintinrent que la France tenait aux trois couleurs, qu'elle ne céderait pas, et ils s'attirèrent cette réponse : « Cela prouve que les idées révolutionnaires ont de plus profondes racines que je ne le croyais » . Sur quoi, le comte de Chambord les congédia avec cordialité.

Le lendemain, Mgr Dupanloup fut reçu avec la même cordialité; seulement, l'entretien fut infiniment plus bref. Dès les premiers mots, Henri V l'arrêta, en le priant de ne pas insister; après quoi, il évoqua ses souvenirs de jeunesse et lui toucha quelques mots de la décentralisation. En regagnant la gare, l'évêque d'Orléans répétait coup sur coup : « Quel phénomène psychologique ! »

Alors, il résolut d'en appeler au pape, écrivit deux lettres, en envoya une à Rome et l'autre à Frohsdorff. Aucune réponse ne vint de Rome; mais, de Frohsdorff, il en rerut une dont il se

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serait bien passé. Elle écartait dédaigneusement les conseils de Tévéque et se terminait pai* cette déclaration : u Je n*ai ni sacrifice à foire, ni condition à recevoir. » — « Pauvre France! Tout est perdu! » s'écria Mgr Dupanloup.

L'évéque d'Orléans était un des hommes les plus considérables, les plus éminents, du parti conservateur et même de l'Assemblée nationale. Il s'imposait par la parole, par l'action, par l'autorité. C'était un militant, et il ne s'en cachait pas. Ses adversaires lui reprochaient son humeur trop bel- Uqueuse, son tempérament trop batailleur. Il figurait au premier rang parmi ces rares et privilégiés mortels qui semblent avoir été créés pour prendre d'assaut le ciel et la terre, parmi ces ardents auxquels un invincible besoin de propagande et de conquête arrache le cri de saint Paul : « Je voudrais que le monde entier pensât comme moi ! » On n'avait pas besoin d'être terrassé par ses arguments pour deviner, à l'éclair de ses yeux, à l'énergie de son geste, que c'était un lutteur. On le calomniait en le représentant comme un de ces emportés qui n'endurent ni frein ni bride; toutefois, il faut bien reconnaître qu'il y avait en lui une sorte de Jules II entrant dans la politique la croix d'une main et l'épée de l'autre. Sa passion, sa colère éclataient facilement à l'extérieur; il ne

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savait pas, il ne pouvait pas toujours contenir et refouler son indignation. Ce prélat vif, habitué à parler et à commander du haut de la chaire, se maitiîsait difficilement à la tribune.

J'ai souvent entendu dire, à Versailles, que Mgr Dupanloup était très éloquent. Ce n'est pas tout à fait le mot. Entre l'éloquence sacrée, même noble, même puissante, et l'éloquence parlementaire, il y a un abime qu'on ne franchit guère d'un seul bond. L'évéque d'Orléans possédait la plupart des dons de l'orateur; mais ce n'était pas Berryer. Il composait ses discours avec un grand art et les apprenait avec un grand soin; comme sa mémoire devenait de jour en jour plus sujette aux défaillances, il étalait devant lui de petits feuillets qu'il consultait fréquemment. Il improvisait aussi, perdait alors de vue l'objectif et ne revenait que par im long détoui* au chemin qu'il s'était tracé d'avance, qu'il avait imprudemment abandonné. D'une main impatiente, il remuait les bouts de papier épars sur la tribune, les brouillait et s'il tardait à découvrir celui-là même dont il avait précisément besoin, il piétinait sur place, reprenait, délayait son argumentation, jusqu'au moment où il ressaisissait enfin le fil conducteur. Vers la fin de l'Assemblée nationale, les mots nécessaires ne lui venaient plus que malaisément; il y avait là, sans

doute, un peu de fatigue cérébrale déterminée par Tâge et surtout par la multiplicité de ses travaux, par un impérieux besoin d'activité qui touchait à tout, par des tentations de croisades incessantes : « Notre grand évêque, disait un de ses amis, fait et entreprend trop de choses pour pouvoir les approfondir. »

En séance, à peine assis sur cette première banquette du pourtour de droite qu'on appelait « le banc des marguiUiers » , Mgr Dupanloup semblait ne pas pouvoir tenir en place. Il allait, revenait, puis partait de nouveau pour suggérer quelque argument à un orateur, donner un mot d'ordre à ses amis, faire la leçon à un ministre.

L'évcque d'Orléans, avec sa haute taille, son visage empourpré, son nez en bec d'aigle, ses yeux pleins de flammes, avait fort grand air. La tète était belle et l'allure pleine de noblesse.

La restauration du pouvoir temporel lui tenait plus encore au cœur que la restauration de la Monarchie. Il se refusait à reconnaître les droits sur Rome d'un souverain qu'il traitait d'usurpateur et jamais il ne mit plus de force, plus d'accent, plus de colère concentrée que dans cette phrase : « Non, ce roi ne fera pas son lit là ! »

Le manifeste du comte de Chambord parut dans V Union et, au milieu du désarroi qui s'ensuivit, on

ne voyait que gens empressés à retirer du jeu leurs épingles. La Droite se réunitle soir même chez M . le duc de la Rochefoucauld-Bisaccia, à Thôtel des Réservoirs. M. de Larcy, quoique ministre, était présent et M. de Falloux aussi, bien qu'il ne fût pas député. Tout le monde, à l'exception de M. Dahirel, de M. Fresneau et de trois ou quatre autres, parut d'accord pour reconnaître qu'il était indispensable d'affirmer le dissentiment des royalistes avec le roi. Les difficultés commencèrent quand il fallut choisir entre une déclaration au pays ou une lettre au prince. Ces difficultés, assurément, n'étaient pas insurmontables ; mais on ne les surmonta point. On eut recours à l'expédient cher aux indécis de tous les temps et de tous les partis : remettre au lendemain ce qu'on pourrait, ce qu'on devrait faire le jour même. Vingt-quatre heures plus tard, les chevau-légers déclarèrent qu'ils s'interdisaient, par respect pour le roi, toute protestation.

On ne fit rien, mais on s'agita beaucoup, on rechercha les mobiles auxquels obéissait le comte de Chambord. Mgr Dupanloup répétait : a Quel phénomène psychologique! » Et cela n'expliquait rien. Un membre de l'entourage, M. de la Ferté, fournit son commentaire : « C'est du mysticisme. « On a cru découvrir plus tard une interprétation satisfaisante : convaincu que, pour échapper à la

Révolution, les conservateurs de toutes les nuances seraient contraints de recourir à lui, Henri V estimait qu'il les oblifjerait, en tenant ferme, à subir sa loi. Il fallut, pour dissiper cette illusion, tous les mécomptes de son voyage à Versailles ; mais il était trop tard .

x\près Teffarement des premières heures, le calme revint dans les esprits. On avait dit d'abord : « Il n'y a plus rien à tenter. »» On dit ensuite : « Essayons quelque chose «, et M. de Falloux fournit cet expédient, dans une réunion tenue chez M. de Meaux : « Faisons trancher par la nation elle-même, c'est-à-dire par ses représentants, la question du drapeau. » En attends^it, on ferait du duc d'Aumale un président de la Répubhque, après en avoir obtenu l'engagement formel de se démettre aussitôt qu'une restauration serait possible. On ne décida rien, en présence des murmures, des protestations de l'extrême Droite, et cet expédient fut, sinon abandonné, du moins indéfiniment ajourné.

Il sembla plus que compromis lorsque, le 28 mai 1872, dans le débat sur la loi militaire, le duc d'Aumale affirma son inébranlable attachement au « drapeau chéri « (1) ; mais toujours ingé-

(1) Le duc d'Aumale disait : « Que l'honneur de rester sous les drapeaux ne devienne pas un châtiment. Ce n'est pas là le rôle du

nieux, MM. de Dampierre et de Kerdrel imaginèrent de tirer quelque parti de cette déclaration. S'étant adjoint MM. de Maillé, de Cumont et de Meaux fl), ils se rendirent auprès du comte de

drapeau fran<;ai8, de ce drapeau chéri auquel les Français de tous les partis se sont ralliés pendant la dernière guerre, de ce drapeau dont les insurgés de la Commune ont pris un lambeau pour en faire le sinistre étendard de la guerre civile, de ce drapeau qui doit devenir un jour, pour notre patrie, Temblème de l'union et de la concorde. »

Les chevau-lcgers ne virent, dans cette noble et patriotique déclation d'un soldat, qu'un désaveu du manifeste du comte de Cbambord. M. de Franclieu écrivit dans V Univers .* « La France sera la victime du reniement de son Altesse Royale » et M. Mayol de Luppé, dans Y Union : m Prince^ vous venez de rompre avec nous, avec votre propre famille, avec le chef de votre race. « Le comte de Chambord déclara, dans une lettre à M. de La Bochette : « Je n'ai point à m'occuper de M. le duc d*Aumale. Celui-ci peut faire tout ce qu'il voudra, accepter ou refuser une situation dans l'ordre de choses actuel. »

(1) Ces trois députés jouèrent, dans la fusion, un rôle très actif. M. de Meaux, souriant et aimable, était un laborieux qui ne manquait pas de talent. Gendre de Montalembert, il n'avait pas, comme son illustre beau-père, « une incroyable audace de tout dire n et, moins orateur que dialecticien, sa parole était plus réservée. Lorsqu'il adhéra aux conclusions de la première commission des Trente, il devint suspect à l'extrême Droite. Elle l'exclut de ses conciliabules. Quand il accepta un portefeuille des mains de M. Buffet, ce fût une indignation qui se soulagea, dans les couloirs, par des épigrammes le plus souvent injustes : « Ce n'est pas un aigle, de Meaux », et dans les polémiques de la presse, l'Univers lui dédia ce madrigal : « il convient, dit-on, que la minorité soit représentée; mais elle ne doit l'être qu'un peu. M. le vicomte de Meaux a paru remplir cette condition. » Et V Union lui décocha ce bouquet de fleurs : « M. de Meaux ne représente que lui dans un cabinet qui a pour mission d'appliquer une constitution que la Droite a unanime^ ment repoussée. » Bref, il vit se dresser contre lui le passé, les anté^

Paris et lui tinrent ce langage : « Vous regardez comme également impossible d'accepter le drapeau blanc et de dire en face au comte de Chambord que vous le refusez ; puisque le duc d' Aumale a formulé publiquement ce refus, rien ne vous empêche d'aller à Frohsdorff. » Le comte de Paris ne sembla pas absolument convaincu ; mais il finit par céder, sous cette réserve qu'on n'entreprendrait rien avant la chute de M. Thiers.

Ce dernier suivait d'un œil attentif toutes ces marches et contre-marches. Voyant le désarroi des fusionnistes, il résolut d'en profiter et, le

cédenU, les relations, les amitiés, tout ce qui se croit trahi quand un homme fait un acte simplement raisonnable. — M. de Cumont formulait avec une voix de ventriloque des axiomes déconcertants : « Une chose niée ne cesse pas pour cela d'être vraie... Je suis libéral, mais j'aime beaucoup l'autorité... Je ne veux pas de la liberté du fleuve qui franchit ses rives et ravage tout sur son passage. » Les légitimistes l'accusaient de pactiser avec les princes d'Orléans, et les orléanistes d'être inféodé au comte de Chambord; il se donnait pour un légitimiste fusionniste, ce qui expliquait tout. Quand il devint ministre de l'Instruction publique, on lui confectionna une biographie très corsée. Il avait, en plein Conseil supérieur, parlé de « la Faculté de l'Académie de médecine « ; on prétendit que, visitant le collège de France, il s'était enquis des dortoirs. On lui prêta une circulaire annonc^ant un voyage d'exploration à travers les lycées avec l'espérance d'apprendre quelques petites choses en interrogeant les élèves. On lui contesta jusqu'à son titre de vidame et on l'appela Decumont, d'un seul tenant. Des journaux allèrent jusqu'à prétendre qu'il n'avait jamais pu obtenir le diplôme de bachelier. Moyennant quoi, c'est le seul nom qui soit resté célèbre. M. de Maillé ressembait aux peuples heureux : il n'avait pas d'histoire.

13 novembre 1873, il déclara, dans son fameux message : " Vouloir autre chose que la République serait une nouvelle révolution et la plus redoutable de toutes. » A ce coup droit, les royalistes répondirent par un autre : Sur la proposition de M. de Kerdrel, TAssemblée nomma une commission chargée de rédiger une réponse au message et son rapporteur, M. Batbie, reprocha au chef du Pouvoir exécutif de fausser tous les rouages de la machine parlementaire en abusant de son droit d'intervention dans les débats. M. Thiers se sentit atteint, mais non si gravement qu'il dût désespérer. Reprenant l'offensive, il opposa commission à commission et obtint, à une faible majorité de 17 voix, qu'un grand comité de trente membres réglerait les attributions des pouvoirs pubhcs et les conditions de la responsabilité ministérielle. Ce fut la première commission des Trente. Nettement hostile, elle ne désarma jamais complètement; toutefois, un discours de M. Dufaure, répudiant et condamnant les doctrines radicales, la rendit un peu moins intraitable.

Les commissaires avaient promis et juré de tenir leurs délibérations secrètes ; naturellement, on n'en ignora rien. M. Thiers, quand il avait conféré avec eux, s'empressait de tout dire à MM . Hector Pessard et de Blowitz ; même, pour éviter que

ces traducteurs de sa pensée né la trahissent involontairement, il avait la précaution de leur dicter des notes fort détaillées, de les relire ensuite attentivement. A l'issue de chaque séance, M. Marcel Baithe emmenait chez lui un bataillon de reporters et leur confectionnait des comptes rendus qu'encombraient les observations judicieuses de M . Marcel Barthe, les éloquents discours de M. Marcel Baithe. Il se réservait trois colonnes de journal et octroyait généreusement dix lignes à ses vingtneuf collègues. M. le duc d'Audiffret-Pasquier avait aussi ses clients.

Les travaux de la Commission durèrent deux mois et demi. M. Thiers ne répugnait point à une entente ; mais il se refusait absolument à admettre qu'on dressât des obstacles entre la tribune et lui. Il s'emportait contre ces « chinoiseries » ; il s'indignait qu'on voulût le transformer en u im combattant avec le sabre cloué au derrière ; un porc à l'engrais dans la préfecture de Versailles; un mannequin politique. » Enfin, il céda et M. Ricard disait à haute voix dans les couloirs : « Tout se borne, en somme, à régler le cérémonial de l'entrée du président de la République à la Chambre et celui de sa sortie. » Trois mois plus tard, la bataille du 24 mai lui prouva que ce cérémonial avait bien son importance . M. Thiers lui-même

affectait de ne rien prendre au tragique et lorsqu'un ami clairvoyant laissait entendre que l'Assemblée nationale pourrait bien le renverser et lui sui'vivre, il haussait les épaules et répondait : « Ils n'ont personne » .

La chute de M. Thiers, l'avènement du maréchal de Mac-Mahon et du duc de Broglie apparurent aux royalistes comme les signes avant-coureurs d'une seconde Restauration.

M. le duc de Broglie en était partisan; mais, s'il la croyait possible, il la regardait comme douteuse et, tacticien prudent, préparait, en cas d'échec, la retraite. Le maréchal de Mac-Mahon passait pour favorable. Certains mots qui lui échappaient donnaient cependant à réfléchir et plus encore son persistant refus de s'entremettre. Âu.v plus pressantes sollicitations, il répondait invariablement : « Ce sont affaires de parlementaires. M Toutefois, dans les derniers jours du mois de septembre 1873, il fit savoir au comte de Chambord qu'il ne s'opposerait point au rétabhssement de la Monarchie s'il recevait au préalable l'assurance formelle que le drapeau tricolore serait maintenu; il ajoutait que, cette assurance venant

à faire défaut, il refuserait son concours pour éviter une révolte militaire.

On a prétendu à tort que M . Buffet se montrait hostile; il n'était que clairvoyant. Lorsqu'on lui demandait une consultation, il ne dissimulait g^ère son peu de confiance dans le succès. Convaincu qu'il ne suffirait point, pour fonder un gouvernement durable, d'une majorité parlementaire, mais qu'il fallait surtout avoir pour soi et avec soi le pays, il montrait du doigt le péril que ferait courir à la Monarchie un prince dont quarante années d'exil avaient presque fait un étranger, qui connaissait imparfaitement, si même il ne les ignorait pas, les aspirations de la France et qu'un abime séparait du parti Ubéral. Aussi, sans refuser positivement son concours, il avait soin de ne rien promettre. Quand on voulut le mettre au pied du mur, il se déroba.

Comme le maréchal de Mac-Mahon, comme M. le duc de Broghe, comme M. Buffet surtout, le Centre droit observait une significative réserve. Son ardeur des premiers jours s' étant un peu éteinte, il se montrait hésitant. Pour ranimer son zèle, la Droite modérée lui dépécha quelques-uns de ses membres. Le général de Chabaud-Latour formula des objections que les autres réfutèrent, mais non point si victorieusement qu'ils l'auraient

voulu. Les orléanistes montrèrent une confiance très limitée dans le résultat de nouvelles négociations. On se sépara plutôt découragé.

Brusquement, on apprit l'entrevue des princes. Le 5 août 1873, ils s'étaient enfin rencontrés, avec quelques précautions qui témoignaient d'une méfiance réciproque. Le comte de Ghambord avait fait tenir à son cousin le texte du petit discours qu'il devait lui adresser; le comte de Paris le récita sans y rien changer, puis ils s'embrassèrent. Les autres princes de la famille d'Orléans, à l'exception du duc d'Aumale, se rendirent à Frobsdorff . Le comte de Paris n'avait pas abordé la question du drapeau; tous crurent devoir imiter sa réserve. Les ministres, voyant là l'écueil, auraient bien voulu savoir à quoi s'en tenir; ils chargèrent officieusement MM. de Sugny et Merveilleux du Vignaux de se rendre auprès du comte de Ghambord et de l'amener à comprendre que, s'il exigeait le drapeau blanc, il perdrait tout.

Pendant que M. le duc de Broglie et ses collègues s'inspiraient de la sage maxime : gouverner c'est prévoir, les royaUstes ne voyaient plus d'obstacles depuis que les princes s'étaient publiquement réconciliés . Un premier pointage leur démontra qu'ils disposaient seulement de 320 voix dans l'Assemblée nationale, alors qu'il leur en fallait

JtTO SODVENIKS DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE 360; mais iis ne doutèreot pas un seul instant qu'ils trouveraient ce faible appoint daus le Centre gauche. Peut-être auraient-ils pu l'obtenir pour cette Monarcliie que La Fayette appelait la meilleure des Républiques; mais pour le continuateur de Charles X, c'était inBnimeut plus chanceux. D'ailleurs, ils surent bientôt qu'ils avaient mal cal> culé ; le Centre gauche te leur signifia nettement. M. Léon Say, sur lequel on avait cru pouvoir compter, se rangea du côtédesrépubUcains. Dans la Droite monie, on eut des déceptions. M. Raoul Duvalse prononça contre la Monarchie. Une quinzaine de bonapartistes le suivirent; quinze autres ne promirent que l'abstention et le ministre des finances, M. Magne, un des leurs, déclara que, s'il devait être le sujet respectueux du roi, il ne serait jamais son serviteur. Le Centre droit faisait d'inquiétantes allusions à une charte imposée au roi et affirmait (|ue, sur le drapeau, il ne céderait rien. Les habiles s'efforçaient de l'amener à une transaction et en proposaient plusieurs : le drapeau tricolore orné de fleurs de lis; le drapeau tricolore pour l'armée et le drapeau blanc pavillon du roi ; uu drapeau blanc sur l'une des ses faces et tricolore sur l'autre. Aucune de ces combinaisons, ingénieuses cependant, n'agréait aux orléanistes; on prévoyait qu'elles ne rencontreraient

pas une plus grande faveur auprès du comte de Chambord.

Les ultras étaient fort d'avis que le roi se diminuerait par une concession et ne se {jénaient pas pour le proclamer. Les républicains l'encourageaient obligeamment à se montrer intraitable et c'était un spectacle curieux de voir, à ce moment, l'entente cordiale qui s'établissait entre les hommes de la Gauche et les chevau-légers. Gaulier, du Rappel^ n'avait pas de meilleur ami que le rédacteur parlementaire de Y Union. Entre eux, régnait l'accord parfait et le plus royaliste des deux n'était pas celui qu'on aurait pu croire. Lorsque le bon GauUer ouvrait la bouche toute grande pour dire : le roi! on sentait aussitôt que, dans sa pensée, il l'écrivait avec un y.

Bien qu'en ce temps de vacances les membres de l'Assemblée nationale fussent dispersés, le désir de se renseigner en amenaient plusieurs à Paris et ils poussaient jusqu'à Versailles lorsque la commission de permanence était convoquée. Ce fut là qu'on résolut de réunir le 4 octobre les bureaux de la Droite.

Au jour fixé, un mois avant la reprise de la session, il tinrent leur séance, 1, avenue d'Antin, chez M. Aubry. Le début de la discussion inchna les plus optimistes à croire que la discorde jailh-

rait seule du choc des idées. M. le duc d'Audiffret-Pasquier ayant dit : « La première question à résoudre est celle du drapeau et nous n'admettons que le tricolore », M. de Larcy s'emporta : u Vous voulez donc recommencer 1830! » Et M. de La Rochette, redoutant qu'on ne le recommençât en effet, proposa de tout ajourner. Alors M. Chesnelong s'entremit pour pacifier cette grande querelle et, avec le dévouement d'une Sabine, se jeta entre les combattants pour les séparer. Il finit par obtenir qu'on nommerait une commission qui rechercherait le meilleur moyen d'arriver à une entente, ce qui n'engageait personne à rien. La commission fut nommée, prit et garda le nom de comité des Neuf (1) . Le général Changamier le présida tout naturellement. Il se réunit pour la première fois le lundi 6 octobre chez son président qui déclara : « Je suis dévoué à M. le comte de Chambord jusqu'à me faire casser la tète pour lui ; mais je ne le suis pas jusqu'à sacrifier le drapeau tricolore. >' M. le comte Daru afficha un moindre héroïsme, mais conclut à peu près dans les mêmes termes. Quant à M. le duc d'Audiffret-Pasquier, il rapporta ce propos du maréchal de Mac-Mahon' :

(i) Le comité des Neuf te composait de MM. le duc d'Audiffret- Pasquier, Callet, de Tarteron, Combler^ de Larcy, Baragoon, général Changamier, comte Dam et Chesaelong.

u Je ne crois pas pouvoir répondre de la paix publique si la question du drapeau n*est pas résolue d'avance en faveur du drapeau tricolore. Je retirerai mon concours, je donnerai ma démission pour dégager ma responsabilité. Si le drapeau blanc était déployé en face du drapeau tricolore, les chassepots partiraient tout seuls. » Et M. le duc d'Audiffret-Pasquier ajouta : « Il faut que l'acte même qui rétablira la Monarchie contienne cet engagement formel : le drapeau tricolore est maintenu. Il faut encore avoir la certitude absolue que cet engagement sera accepté et ratifié par le prince. » M. de Larcy se déclara « navré de douleur », mais hors d'état de donner cette assurance; tout au plus espérait-il qu'on obtiendrait de la bienveillance du roi quelque promesse. A ce moment, M. Chesnelong tira de sa poche cette formule rédigée la veille par M. deFalloux : « Le drapeau tricolore est maintenu. Il ne pourra être modifié que par l'accord du roi et de l'Assemblée nationale. » M. le duc d'Audiffret-Pasquier se tint pour satisfait; il fallait maintenant obtenir l'adhésion du comte de Chambord et M. Chesnelong se chargea de ce soin.

Ce fondé de pouvoirs des Droites joua, dans les pourparlers qui précédèrent l'échec définitif de la fusion, un rôle que rien n'a jamais pu éclaircir. Il

était transporté d'un tel zèle et la majesté royale réblouissait à un tel point que, systématiquement, il supprimait, dans ses rapports au comité des Neuf, les déclarations essentielles du prince quand il les trouvait dang[ereuses ou simplement inopporportunes et omettait de faire connaître au prétendant les décisions prises par ses collègues lorsqu'elles lui semblaient attentatoires au respect que des sujets doivent à leur roi. Il en résulta l'équivoque et le jour où l'équivoque fut dissipée, la façade fragile de la fusion s'écroula.

M. Chesnelong, avant de se révéler légitimiste, avait eu plusieurs phases et comme qui dirait plusieurs manières. Il s'était endormi républicain le 1*' décembre 1851 et réveillé bonapartiste; il s'était endormi bonapartiste le 3 septembre 1870 et réveillé républicain. Jamais homme ne prouva mieux, par son propre exemple, que la nuit porte conseil. Mais, républicain, bonapartiste ou légitimiste, il fiit toujours, il fut surtout mi catholique intransigeant et prompt à compromettre l'Ëglise dans les querelles des partis. Par là, il mit im semblant d'unité dans son existence poUtique. Sa conversion au royalisme se marqua par une petite phrase où il appelait » gardien des tombeaux de nos rois » ces chanoines de Saint -Denis qu'il traitait auparavant de » gai'diens des tombeaux de nos

empereurs. '^ Après l'échec de la fusion, auquel il contribua innocemment, il découvrit quelques beautés à l'orléanisme.

Sans être précisément un orateur, M. Chesnelong prenait souvent la parole pour réciter de longs discours qu'il savait par coeur. Sa mémoire était excellente; elle ne faiblit qu'une seule fois : il était à la tribune du Corps législatif et parlait de la morale, de l'âme, lorsqu'il s'arrêta net au milieu d'une phrase qu'il ne termina jamais.

M. de Chesnelong paitit pour Salzbourg, où se trouvait le comte de Chambord, le mardi 14 octobre. MM. Lucien Brun, de Cazenove de Pradines, de Carayon-Latour l'attendaient à la gare et le conduisirent chez le roi. Sur les questions constitutionnelles, l'entente s'établit tout de suite : u Son assentiment, raconta plus tard ce négocia-r teur qui exagérait la réserve, bien que silencieux, me parut manifeste. » Mais son refus de transiger sur le drapeau dut lui paraître plus manifeste encore : « Jamais, déclara le comte de Chambord, je n'accepterai le drapeau tricolore. » Désespérant de faire fléchir cette résolution inébranlable, M. Chesnelong prit un parti bien surprenant : « Je n'ai pas entendu le mot que Monseigneur vient de prononcer. >^ Et comme il n'avait pas voulu entendre, il se crut en droit de ne rien

répéter; de telle soite qu'on demeura convaincu, à Versailles, que le comte de Chambord cédait, tandis que le comte de Chambord croyait, de la meilleure foi du monde, à la capitulation des orléanistes (1).

Dans une seconde entrevue, le prétendant se montra un peu moins intraitable ; il laissa entendre que le roi de France « présenterait au pays, à rheure qu'il jugerait convenable, mie solution compatible avec son honneur et propre à satisfaire la nation, que tout serait résolu, par l'accord du monarque et du Parlement «. Mais, dans un troisième entretien, il reprit ce qu'il avait paru accorder : « Non, cela me mettrait trop à la disposition de l'Assemblée nationale; je vous prie de retirer cette déclaration ». M. Chesnelong en conclut qu'il ne demandait qu'à se faire forcer la main, car on croit aisément ce qu'on désire, et cette conviction s'ancra si fortement en lui que, dans son rapport au Comité des Neuf, il omit intentionnellement la seule déclaration du prince qui compta vraiment : « Jamais je n'accepterai le drapeau tricolore. » Plus tard, à l'heure des explications et des récriminations, quand ses amis l'ac-

(1) Plaidant des circonstances atténuantes, M. ChesoeloDg a dit un jour : « Le silence sur le mot jamais était pour moi un poi ol d'honneur. «

casèrent, les uns avec amertume, les autres avec violence, cravoir suscité, entretenu et prolonjjé de faux espoirs par des réticences calculées, des inexactitudes voulues, M. Chesnelong répondit d*abord : « Relisez le procès-verbal des Neuf, vous constaterez que je me suis borné à dire : « Monseigneur accepte que rien ne soit changé u au drapeau avant sa prise de possession du pou- « voir; il se réserve de présenter alors au pays « une solution compatible avec son honneur. «

— « Mais, répliquait-on, vous êtes allé plus loin, vous avez rapporté de Salzbourg cette déclaration très nette : « le drapeau sera maintenu. »

— u Assurément, répliquait M. Chesnelong, mais ce n'était pas une parole royale; c'était une affirmation de MM. Lucien Brun, de Cazenove de Pradines et de Carayon-Latour. » Il disait vrai; seulement, il avait si bien emmêlé tout cela qu'on avait attribué au comte de Chambord ce qui n'était qu'une hypothèse de son entourage et M. Chesnelong, qui n'aurait eu qu'un mot à dire pour dissiper cette erreur, ne le dit pas.

Dès son arrivée à Paris, M. Chesnelong courut chez le général Changarnier, chez M. Ernoul et leur communiqua les plus rassurantes nouvelles. Il se montra non moins optimiste avec le comité des Neuf; toutefois, certaines réticences éveil-

lèrent les soiiprons des représentants du Centre droit qui firent renvoyer au lendemain les décisions à prendre pour laisser à M. le duc d'Audiffret-Pasquier et au général Changarnier le temps de conférer avec le comte de Paris et le duc de Nemours. Les princes se montrèrent moins méfiants que leurs amis et le comité des Neuf adopta, àTunanimité, un projet de résolution qu'il soumit vingt-quatre heures plus tard aux bureaux des quatre groupes de la Droite.

Ceux-ci se réunirent le 18 octobre, à une heure de l'après-midi, chez M. Anisson Duperron, rue Abbatucci . Tous les députés conservateurs présents à Paris s'étant joints aux membres des bureaux, près de quatre-vingts représentants prirent part à la délibération.

Sur le trottoir, les reporters attendaient, impatients d'apprendre ce qu'on avait résolu, et les discussions entre ces informateurs de nuances très diverses allaient leur train. L'opinion générale se résumait dans ces quatre mots : « La Monarchie est faite. » Enfin, la porte de l'hôtel s'ouvrit, M. le duc d' Audiffret-Pasquier parut, croisant d'un geste brusque son pardessus. Entouré, pressé de questions, il se borna à répondre : « Nous gardons le drapeau tricolore » et il s'éloigna sans rien (lire de plus. *» Oui, ricana quelqu'un, «lais gare

VËUSAILLES 285

an prochain manifeste du comte de Ghaml)ord! » Comme les Droites, comme les reporters et le public, les républicains n'étaient pas fort éloignés de croire à une restaui'ation ; ils prirent néanmoins leurs mesures pour lutter jusqu'au bout et affectèrent une confiance qu'ils ne ressentaient pas. M. Thiers, à son retour de Suisse, organisa et dirigea l'opposition conti'e « une monarchie menaçant tous les droits de la France, ses libertés civiles, politiques,' religieuses, son drapeau, son état social, les principes de 1789 » . Le prince impérial revendiqua « le principe de la souveraineté nationale et le drapeau qui le consacre ï^ . Le prince Napoléon prêcha « la sainte alliance des patriotes » et le groupe de l'Appel au peuple déclara qu'il « voterait contre toutes les propositions monarchiques, contre une révolution en arrière ». Gambetta prononça des discours en province et, dans les campagnes, on annonça partout le rétablissement de la dune, la domination des curés. L'extrême Gauche et l'Union républicaine constituèrent des comités de vigilance; les républicains conservateurs, réunis chez M. Casimir Perier où M. de Lasteyrie, paralysé depuis plus d'un an, se fit porter, décrétèrent le maintien de la.RépubUque. La Gauche et le Centre gauche eurent leurs comités d'action et ce dernier groupe refusa de conférer avec le Centre

droit, étant, disait-il, « convaincu que la République conservatrice était la plus sûre garantie de Tordre comme de la liberté, que la restauration monarchique ne serait qu'une cause de nouvelle révolution « .

Malgré cette levée de boucliers, les royalistes ne doutèrent pas un seul instant du succès. Ils avaient leurs pointages, très rassurants, et faisaient le siège des douteux. M. Goulard, à cheval sur les deux Centres et qui disposait de quinze voix, vit soudain s'accroître singulièrement le nombre de ses amis.

Les Droites se réunirent le 22 octobre et, ce jourlà, les couloirs de TAssemblée furent envahis de bonne heure par une foule pleine d'animation où les récents convertis se faisaient, comme toujours, remarquer par un zèle tapageur.

Le Centre doit ne montra qu'un enthousiasme tempéré ; il prit quelques précautions pour assurer le maintien du suffrage universel et la Uberté de la presse. A la réunion des Réservoirs, M. Chesnelong réédita avec infiniment d'obhgeance le récit de ses entrevues avec le comte de Chambord. Les conservateurs s'abordaient avec ces trois petits mots : « Tout va bien! »

On en était là lorsque le bruit se répandit que le Centre droit avait rédigé et communiqué à la presse

le procès-verbal de sa séance. Dans le train qui ramenait à Paris les députés, quelques reporters en donnèrent lecture. Les mieux renseignés tremblèrent, ceux qui soupçonnaient seulement une partie de la vérité pâlirent. Leur premier mouvement, le bon, fut d'empêcher coûte que coûte la publication de ce document qu'ils jugeaient, avec raison, dangereux ; mais il était trop tard, les journaux du soir allaient paraître. M. Chesnelong avait forcé la note dans la réunion du Ccnti-e droit pour calmer les inquiétudes et les méfiances des orléanistes; le rédacteur du procès-verbal avait encore renchéri et donné aux équivoques un air de précision : u Les principes fondamentaux de notre droit public sont mis en dehors de toute contestation. . . Le comte de Chambord a dit : « Puisque le drapeau tricolore est le drapeau légal, je saluerai avec bonheiu* le drapeau teint du sang de nos soldats. )>

« Maladresse » , déclarèrent les uns ; " hostilité perfide », s'écrièrent les autres. Quoi qu'il en soit, ce document produisit sur le comte de Chambord exactement l'effet qu'avaient prévu ceux qui le connaissaient bien. Si c'était un complot, il voulut le déjouer; si c'était un malentendu, il résolut de le dissiper. Le 27 octobre, il écrivit à M. Chesnelong une lettre que M. de Monti apporta le 29 à Paris,

euiuvitant, de la part du prince, M. de Dreux-Brézé à la remettre au destinataire. Il en porta lui-même une copie à ï Union avec Tordre formel de la publier le jour même. M. Chesnelong déjeunait avec M, de Mackau quand il reçut l'écrit royal et en demeura d*abord stupide; puis, s*étant un peu remis, son premier mot fut : « Il faut garder le secret. » — Impossible, déclara M. de Dreux- Brézé, ï Union l'insérera dans quelques heures. »> M. Cbesnelong se précipita cbez le général Cbangamier où il trouva une nombreuse compa** gnie. On teiminait à l'instant même un pointage qui donnait, pour le rétablissement de la monarchie, une majorité de vingt voix. Les visages étaient radieux ; ils s'assombrirent lorsque le nouvel arrivant donna lecture de sa lettre. Il se fit un lugubre silence. Le général Changarnier pleura. Le duc Decazes s'étonna de constater « d'aussi notables différences >' entre les déclarations du prince et les récentes affirmations de M. Chesnelong. Ce dernier déclara : u J'ai dit la vérité. Si elle était contestée, j'en appellerais au roi et si le roi me manquait, j'en appellerais du roi à Dieu. « On remit à plus tard le soin de démêler cette affaire embrouillée; d'ailleurs, à quoi bon? c'était l'effondrement de la fusion, la fin d'un rêve, la monarchie frappée au cœur par la main même du

roi. " Tout cela pour oune serviette! >^ dit le pape que l'obstination du comte de Chambord avait toujours déconcerté.

L'émotion fût vive, plus vive peut-être chez certains que la surprise. Les ministres dînaient, à Versailles, chez leur collègue M. Desseilligny ; les membres de la Droite y coururent, impatients de connaître ce qu'ils comptaient faire. Il y eut un concert de lamentations, de récriminations, où les chevau-légers firent bien leur partie. M. le duc de Broglie écoutait, parlant peu; il avait déjà son idée de derrière la tête, qu'il exposa, chez M. Lambert de Sainte-Croix, à ses amis du Centre droit : c'était le décennat, qui devint le septennat (1). Ceux qui l'entendirent ce soir-là furent unanimes à dire qu'il prononça un de ses meilleurs discours. M. Laurier l'appuya, avec une éloquence plus familière : » Nous faisions un civet, voilà que le lièvre se sauve; il nous reste un lapin, faisons une gibelotte. »

(1) Les bonapartistes le voulurent ainsi et comme on ne pouvait rien sans eux, il fallut leur céder. Eux aussi avaient leur idée de derrière la tète; ils entendaient faire coïncider Texpiration des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon avec la majorité du prince impérial.

Les groupes délibérèrent un peu partout. Le Centre gauche se déclara en permanence et vota cet ordre du jour : u Le moment est venu de sortir du provisoire et d'organiser la République conservatrice. »

A la réunion des Réservoirs, il fallut bien reconnaître quune restauration n'était plus possible et M. Maurice Aubry protesta seul : « Ce sera, pour r Assemblée nationale, une honte historique ^ ,

A rhôtel Bagration, M. Thiers vit accourir de nombreux républicains et, chez M. Rouher, les bonapartistes manifestaient une joie d'autant plus grande qu'ils avaient craint davantage. M. Thiers disait : « Je voudrais voir la tète de Pasquier. » M. Rouher abondait en calembours.

Dans la matinée du 31 octobre, les Neuf démissionnèrent et, le lendemain, le Centre droit, la Droite modérée se réunirent. On proposa de rétabhr la Monarchie avec la régence du comte de Paris ou la heutenance générale du duc d'Aumale. L'extrême Droite, consultée, fit savoir qu'elle n'accepterait que le duc de Nemours. Les princes déclarèrent : a Nous sommes tous mac-mahoniens » . Alors, on se rabattit sur le maréchal et lorsque la Chambre se réunit le 5 novembre 1873, ce fut pour renvoyer à une commission spéciale ce projet de loi du général Changamier : « Le Pou-

voir exécutif est confié pour dix ans au maréchal de Mac-Mahon. n

La dislocation du parti conservateur avait fait de tels et de si rapides progrès que les républicains eurent la majorité dans cette commission : « Maintenant, je tiens le maréchal! »> s'écria M. Thiers. Il lui échappa cependant, par la défection du Centre gauche qui préféra, aux représailles, l'assurance qu'on voterait avant peu les lois constitutionnelles.

Ce fût un bon moment pour les amateurs de discussions byzantines. On dissertait sur le septennat républicain et la RépubUque septennale, on subti- Usait sur le personnel et l'impersonnel, le défini et le définitif, le gouvernement temporaire et le gouvernement sujet à revision.

Tandis qu'on s'attardait à ces querelles de mots et d'étiquettes, le comte de Chambord arrivait à Paris, dans la nuit du 8 au 9 novembre, accompagné de MM. de Blacas, de Chévigné, de Monti, et, quelques heures plus tard, se rendait à Versailles où M. le comte de Blacas eut une entrevue d'abord avec Mme la duchesse de Magenta, puis avec le maréchal de Mac-Mahon. Il en emporta cette double réponse : le président de la République refuse également de se rendre auprès du roi et de le recevoir. Une pareille rencontre, au moment

même où T Assemblée nationale est saisie de la proposition Changamier, pourrait être interprétée comme une intrigue dont la seule apparence répugne à la dignité de son caractère et à sa loyauté. Sur un mot de M. le comte de Blacas laissant entrevoir que le prince pourrait bien se présenter devant les troupes et s'en faire acclamer, le maréchal répondit vivement : « Surtout, pas avec le drapeau blanc ! »

Le comte de Chambord ne courut pas cette aventure. Enfermé, rue Saint-Louis, chez M. de Vanssay, n'y recevant que M. Lucien Brun, le général Ducrot et deux autres de ses fidèles, il attendit le vote de l'Assemblée sur le septennat, espérant jusqu'au bout, contre toute apparence, que la Chambre, impuissante à instituer un gouvernement durable et fort, se résignerait enfin à accepter le drapeau blanc. Lorsque tout espoir fut perdu, il s'éloigna. Comme on dramatise tout, on a prétendu que, pendant le débat et le vote, il se tenait debout, sur la place d'armes, au pied de la statue de Louis XIV .

Le 20 novembre, l'Assemblée nationale constitua le Pouvoir exécutif (1) ; restaient les lois

(i) Le septennat fut vote par 378 voix contre 310. Huit députés de l'extrême Droite s'abstinrent, c cpnvaincus que la monarchie nationale et chrétienne est le seul moyen de salut pour le paya et

Ik.

constitutionnelles. Du 26 novembre au 4 décembre, on nomma une nouvelle commission des Trente pour les examiner. Il fallut dix tours de scrutin et jamais élection ne fut à ce point cahotée. Le Centre gauche y fit entrer cinq de ses membres ; l'extrême Droite n'y était presque pas représentée. La majorité du 24 mai, où, depuis quelque temps, on apercevait des fissures, des crevasses, se disloqua.

La commission se hâta lentement, u C'est, disait-on, Pénélope qui fait, défait et refait son étemelle tapisserie en attendant le retour du lis ». Elle chargea MM. Waddington et Laboulaye d'étudier les constitutions des deux mondes; puis, après d'interminables discussions, elle demanda au président du Conseil un projet sur l'organisation de la Chambre haute. Il le déposa le 15 mai 1874 et en donna lecture au milieu d'un silence glacial. L'extrême Droite y vit un commencement d'organisation du septennat, ce qui était l'évidence même, et une intrigue orléaniste, qui n'existait que dans son imagination.

Ce qui se dégageait surtout des débats de la commission des Trente, c'était une grande défiance

qu'on pourrait la faire si on voulait. • On répandit des cartes photographiques où les portraits de ces représentants entouraient celui du roi et on les surnomma « les huit apôtres du comte de Ghambord >.

du suffrage universel. Ne pouvant le supprimer, on voulut du moins le diriger. Ce qu'on trouva de mieux, ce fut de substituer F arrondissement à la liste, le scrutin uninominal paraissant se prêter mieux que F autre à la candidature officielle. On y ajouta le contrepoids d'une Chambre haute et les radicaux prétendirent que ces malicieux fabricants de constitution se proposaient pour but, en créant cette assemblée, d'en faire un foyer de conspiration contre la Chambre des députés et de semer la discorde dans la République. C'était une interprétation excessive. Selon M. le duc de Broglie, ce Sénat et cette Chambre figureraient deux horloges qui n'avaient pas besoin, pour marcher régulièrement, de subir les mêmes oscillations et de marquer la même heure. Au surplus, le mot Sénat sonnait mal aux oreilles en évoquant les souvenirs de l'Empire; comme Chambre des pairs n'était plus de mise, M. de Larcy proposa : u Le grand Conseil « . Sa proposition fut écartée; Gambetta s'en empara plus tard et, en allongeant un peu cette étiquette, en fit le « Grand Conseil des Communes ». Aux deux horloges de M. le duc de Broglie, M. Thiers opposait la cloison : « Coupez en deux une Assemblée, disait-il, élevez enti*e les deux moitiés une cloison et vous aurez deux Chambres qui se contrediront, se contrôleront et

se feront équilibre. » Il concluait pour l'élection des sénateurs par le suffrage universel. M. Laboulaye disait, de son côté, qu'il suffirait de prendre un député et de le transporter au Sénat pour lui donner un autre esprit et lui imprimer une autre allure .

M. le duc de Broglie voulait mettre, dans cette Chambre haute, des membres inamovibles nommés par le maréchal de Mac-Mahon; on fit bien des inamovibles, mais l'Assemblée nationale se réserva le soin de les désigner. Comme les Droites avaient la majorité, elles pensèrent faire merveille en substituant à des hommes choisis parmi les illustrations de la science et des arts, les représentants de la grande industrie, du grand commerce, de la haute banque, ceux de ses membres qui n'avaient aucune chance d'être réélus. C'était une assurance contre ce que, parmi les intéressés, les uns appelaient l'aveuglement et les autres l'ingratitude du suffrage universel. Ils crurent bien calculer et calculèrent mal; l'événement le démontra.

L'extrême Droite, qui ne voulait organiser ni une Chambre haute ni rien, s'entendit avec les bonapartistes animés du même esprit et les répubhcains toujours disposés à mettre en échec le Gouvernement. La coalition triompha. C'était, sinon la fin de l'Union conservatrice, du moins le

«96 SOUVENIRS DE L'xVSSEMHLÉE NATIOiSAl.E

commencement de la iin; c'était, dans tous les cas, une crise ministérielle. Une heure et un semblant de débat y suffirent. La question, en apparence, était de savoir si Ton donnerait la priorité à la loi électorale ou à la loi municipale ; on vota uniquement pour le maintien ou le renvoi du Cabinet. Le président du Conseil dédaigna de se défendre. Sachant sa chute inévitable et prochaine, il préféra tomber sur une fixation d'ordre du jour.

La commission des Trente eut, pour premier rapporteur, M. Casimir de Ventavon. Ce petit homme, noueux, contrefait, qui se trainait en boitant sur des jambes torses, avait inventé le septennat personnel qu'on appelait couramment le « Venta vonnat « . Ce n'était ni la République, ni la Monarchie, encore moins l'Empire. Quand il défendit cette singuhère combinaison, en l'opposant au projet de M. Casimir Perier qui instituait la Répubhque définitive, on crut voir Quasimodo défendant sa cathédrale. Battu, il démissionna de dépit et on lui donna M. Paris pour successeur.

La proposition Casimir Perier alla rejoindre le Ventavonnat; mais, reprise par M. Laboulaye le 28 janvier 1875, elle parut un instant devoir

VEUSAILLES 297

triompher. Cet orateur du Centre gauche sut persuader, convaincre et comme qui dirait convertir les hommes du Centre droit qui, loin de partager l'admiration des chevau-légers pour 1* absolu, le regardaient comme le contraire de la politique.

Avec ses joues soigneusement rasées, ses yeux à demi clos, ses longs cheveux qui retombaient sur un faux col mou, sa redingote hermétiquement boutonnée, on eût pris cet Américain de Seine-et- Oise — le mot est de Gambetta — pour un quaker; mais la bouche, aisément ironique, avertissait de ne pas trop se fier à la bonhomie apparente de celui que, parfois, on appelait irrespectueusement le Purgon de la Répubhque conservatrice. Tout son esprit semblait s*être réfugié sur ses lèvres; on insinuait que tout son Ubéralisme s'y était réfugié aussi. Très fin, très subtil, il prononçait des discours qui étaient des conférences et, à la tribune où il parlait à voix basse, d'un ton pleurard, il se croyait toujours dans sa chaire du Collège de France .

En délicatesse, pendant de longues années, avec le suffrage universel qui opposa cinq refus bien secs à ses solhcitations, il finit par vaincre cette antipathie et quand il frappa pour la sixième fois, on lui ouvrit. Pendant cette longue faction, il changea quelque peu son fusil d'épaule et agré-

menta son nom de panaches divers. On vit d'abord le Laboulaye-Parisien du Paris en Amérique; puis, le Laboulaye-fondeur de Y Histoire de la propriété foncière en Europe. Son libéralisme oscilla et, à chacune de ses oscillations, il reçut un encrier, tantôt dans les mains et tantôt sur la tête. En 1866, les habitants de Strasbourg se cotisèrent pour offrir à ce champion des doctrines libérales un encrier superbe en argent ciselé. En 1870, lorsqu'il écrivit : « La meilleure des constitutions est celle qu'on a, pourvu qu'on s'en serve » et se rallia inopinément à l'Empire libéral, ce fut encore avec cet encrier que ses admirateurs de la veille le lapidèrent. On s'en arma de nouveau contre lui, en 1872, quand il s'avisa de dire : « La forme du Gouvernement m'est indifférente, pourvu que le Gouvernement ne soit pas despotique. » Ceux qui ne partageaient pas cette manière de voir le sommèrent de rendre l'encrier et, suprême outrage, lui crièrent : « Au Sénat! » En homme ayisé, il garda l'encrier et se ifit éhre un peu plus tard sénateur inamovible.

M. Laboulaye, dans cette séance du 28 janvier 1875, était redevenu, non seulement l'homme des Ubéraux, mais aussi l'homme des républicains. Les uns et les autres étaient convaincus ce jour-là qu'il les menait à la victoire et cette impression se for-

tifia lorsqu'ils virent M . le duc d' Audiffret-Pasquier sortir brusquement de la salle des séances à la tête d'une petite troupe, en s'écriant : « Puisqu'il n'y a pas moyen d'y échapper, faites-la vite votre République pendant que nous ne sommes pas là ! » Mais M. Louis Blanc avait préparé un discours et son intervention intempestive, en retardant le vote, affaiblit l'impression produite par M. Laboulaye, laissa aux royalistes désemparés le temps de se concerter, de faire aboutir l'expédient du renvoi au lendemain.

Le lendemain, on vota, au scrutin public à la tribune, sur l'amendement Laboulaye :'" Le Gounement de la République se compose de deux Chambres et d'un président. » Les spectateurs, entassés dans les galeries, suivaient avec une attention qui se soutint jusqu'au bout les péripéties de cette interminable opération. A l'appel de leurs noms, M. Buisson (de la Seine-Inférieure), M. de Kergariou traversèrent péniblement l'hémicycle, soutenus, presque portés (1) ; M. Léonce de Lavergne, qui s'était fait traîner dans une petite voiture, envoya de la salle des Pas-Perdus son bulletin. On pointait, au fur et à mesure qu'ils défilaient, les votes de chaque

(1) M. Buisson vota pour et M. de Kergariou contre.

député et tantôt ces pointages assuraient à Tamendément une majorité de quelques voix, tantôt ils constataient que d'autres votes la lui faisaient perdre. On allait emporter les urnes, lorsqu'une vive agitation se manifesta sur les banquettes de la Gauche : il s'en fallait de cinq voix seulement, on le croyait du moins, que la République ne fût proclamée et cinq membres de l'extrême Gauche, MM. Louis Blanc, Madier de Montjau, Edgar Quinet, Peyrat, Marcou, avaient quitté la salle des séances en proclamant leur inébranlable résolution de s'abstenir. On se mit à leur recherche, on supplia ces hommes de bronze de ne pas s'attacher obstinément à l'inflexible rigueur des principes, de ne pas se faire une loi d'être impitoyables pour la République sous prétexte que la Chambre usurpait le pouvoir constituant. D'abord, ils restèrent sourds aux sollicitations et demeurèrent insensibles aux prières; puis, MM. Edgar Quinet, Pevrat, Madier de Montjau se départirent de leur intransigeance et ce dernier se précipita vers la Bibliothèque où ses collègues Louis Blanc et Marcou s'étaient retranchés : « Il ne s'en faut que de cinq voix, marchons! »» Ils marchèrent et l'on vit apparaître au pied de la tribune les cinq escortés, poussés, un peu bousculés. Ils s'exécutèrent avec de grands gestes tragiques. On les acclamait à

Gauche; à Droite, on ricanait. Ce sacrifice ne servit de rien ; F amendement Laboulaye fut repoussé par 359 voix contre 336.

On s'en prit à M. Louis Blanc et ce fut une clameur de haro. On T accusa d'avoir, en s' obstinant à parler quand tout lui ordonnait de se taire, transformé en défaite une victoire certaine. Il n'était pas seul coupable. Peu de jours auparavant, M. Jules Favre avait, par une maladresse qui ressemblait à une provocation, déchainé les colères du Centre droit. Au moment même où une fraction du parti orléaniste s'apprêtait à faire vers la République un pas décisif, il prononça contre la monarchie, et incidemment contre Louis XVI, un inutile réquisitoire dont quelques mots malheureux provoquèrent cette protestation : « C'était hier le 21 janvier! » M. Bocher, qui devait précisément prendre la parole pour préparer l'évolution de ses amis vers le Centre gauche, se précipita vers la tribune, et, pâle, frémissant, débuta ainsi : » Trois fois, dans des circonstances et dans des temps différents, la République s'est établie en France ; trois fois, elle a été fille de la violence et de la sédition; trois fois, elle est née dans le désordre et dans le sang, en 1792, en 1849, en 1870. » M. le duc d'Audiffret-Pasquier, très nerveux lui-même, insistait le lendemain, en laissant

entendre que M. Bocher aurait dû faire preuve d'une moindre irritabilité, sur les inconvénients que peut engendrer, chez un homme politique, la prédominance du système nerveux.

Cependant, le maréchal de Mac-Mahon avait envoyé message sur message à l'Assemblée nationale pour la mettre en demeure de donner promptement une constitution à la France. Une partie du Centre droit jugeait, comme lui, nécessaire d'accorder au chef du pouvoir exécutif les moyens de gouverner, de mettre un terme à ce paradoxe d'un président de la République inamovible sans droit ni pouvoir de dissoudre une assemblée souveraine, d'une assemblée souveraine sans pouvoir ni droit de renverser un président inamovible. Comme, d'autre part, les chevau-légers refusaient systématiquement de collaborer aux lois constitutionnelles, les libéraux se tournèrent vers les républicains conservateurs et le groupe Lavergne servit de trait d'union entre les deux Centres.

Cette évolution fut surtout déterminée par la crainte que causait aux orléanistes un retour de l'île d'Elbe. On voulut opposer à l'Empire un gouvernement définitif. Le duc d'Aumale y poussait, M. le duc d'Audiffret-Pasquier s'y employait avec beaucoup de zèle. Quelques heures avant le vote de l'amendement Wallon, avisant un de ses jeunes

amis dans le hall de la gare Saint-Lazare, il s'approcha de lui et, prenant un air courroucé, dit à haute voix : « Vous en faites de belles! On m'assure que vous allez fonder la République. » Puis, baissant le ton, il ajouta : (< C'est malheureusement le seul parti à prendre; surtout, soyez ferme comme un roc ! » Mais s'il engageait les orléanistes à couper les ponts derrière eux, M. le duc d'Audiffret-Pasquier demeurait sur l'autre rive, avec cette Droite qu'il déclarait aveugle, dont il déplorait l'obstination, et ce fut seulement après la victoire qu'il vola au secours des vainqueurs. On le vit alors voter les lois constitutionnelles, mais en compagnie de MM. le duc de Broglie, Bocher, Anisson-Duperron, le général de Ghabaud-Latour, de Gumont, le duc .Decazes, Desjardins, Lambert de Sainte-Croix, Comélis de Witt qui avaient repoussé l'amendement Wallon. Toutefois, ni cet amendement, ni l'ensemble des lois constitutionnelles n'auraient jamais pu être votés si M. Buffet s'était montré hostile ou simplement indifférent. Ce fut un acharné et interminable duel entre M. Raoul Duval et lui. Le premier, bien qu'effroyablement enrhumé, enroué, grippé, revenait sans cesse à l'assaut et l'autre lui opposait les infinies et inépuisables ressources d'un règlement artistement manié. M. Raoul Duval succomba.

Grand, bien découplé, la moustache forte, la figure énergique, la parole ardente, M. Raoul Duval était un irrégulier. Plein d'entrain, il mettait dix fois par jour le feu aux poudres et, les journées ne suffisant point à épuiser son ardeur, il réclamait des séances de nuit. Les hommes du quatre septembre n'eurent pas d'adversaire plus implacable ni M. Challemel-Lacour d'ennemi plus acharné (1). Aussitôt qu'il avait entendu le sifflement des balles, ses mains s'agitaient, impatientes d'en venir aux coups, il se ruait, impétueux, toujours très brave et parfois téméraire. Tout en admirant cette animation et ce courage, ses collègues du Centre droit n'étaient pas sans inquiétude. Ils l'applaudissaient, mais ils sentaient bien que cet emballement était dangereux, que ces pointes hardies compromettaient les plans des généraux et ib auraient voulu, avec un peu moins de fougue, un peu plus de discipline.

La rupture se produisit plus tôt qu'on ne l'avait craint ou prévu. Mécontent de ses amis, croyant

(i) Orateur passionné, mais surtout homme d*action, trempé pour la lutte et y prenant un vif plaisir, il combattit M. Thiers et M. le duc de Broglie avec le même acharnement. Il exigea la mite en accusation de M. Ranc. Il demanda la révocation des magittrau municipaux présents à ce banquet du Havre où Gambetta te prononça pour la dissolution, ce qui, du reste, ne l'empêcha point, un peu plus tard, de la déclarer nécessaire.

avoir à s'en plaindre ou jugeant leur politique mauvaise 9 il alla siéger sur les banquettes de r appel au peuple et, ne voulant ni relever le trône (1), ni fonder la République, il réclama le plébiscite (2).

Il lutta jusqu'au bout contre les lois constitutionnelles, improvisa des amendements innombrables, multiplia les discours; renversé, il se relevait aussitôt pour un suprême corps-à-corps. Le président n'eut raison de cette obstination qu'en couvrant du bruit de sa sonnette le dernier râle de M. Raoul Duval.

L'amendement Wallon (3) fut voté le samedi 30 janvier 1875 à une voix de majorité (4).

(i) Il écrivit au président du comité des Neuf: «Je reste à l'écartf laissant agir ceux qui, plus heureux que moi, ont, avec la foi, l'espérance de réussir, m

(2) En réponse au discours prononcé à Belleville par Gambetta, il fit, à Ménilmontant, l'éloge de l'Empire, ce qui lui valut une lettre de félicitation du prince impérial.

(3) En voici le texte : « Le Président de la République est élu à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale.

M II est nommé pour sept ans; il est rééligible >. M. Wallon avait d'abord proposé de le faire élire « à la pluralité des suffrages » .

(4) 353 voix contre 352. On s*est demandé souvent quel était le député dont le bulletin Kt pencher la balance en faveur de la République. On a prétendu que le maréchal de Mac-Mahon, parcourant à y Officiel la liste des votants et arrivé au dernier nom, s'écria : c C'est V^^olowski ! » On a afKrmé que le général de Chabron, après avoir résolu de s'abstenir, vota pour l'amendement lorsqu'on vint

Le lendemain, à la suite de rectifications au procès-verbal, Tunique voix de majorité disparut et M. Raoul Duval en prit texte pour contester la validité du scrutin; mais M. Buffet l'arrêta net et, scandant tous ses mots pour leur donner plus de force : « Le vote, dit-il, est acquis ; je ne le laisserai pas discuter. »

M. Wallon, ce grand vainqueur, était un député modeste et timide qui se plaisait dans l'ombre. L'air perpétuellement effaré, il hésita pendant de longs mois entre les deux Centres, comme Hercule entre le vice et la vertu, sans réussir à se fixer. Il finit par camper dans Tentre-deux, au gjroupe Lavergne. C'était le plus honnête homme du monde et il poitait, jusque dans les choses de la poUtique, une probité scrupuleuse.

Sa parole terne et froide, sa diction hésitante, ses gestes de paralytique lui interdisaient de prétendre aux grands succès de la tribune; aussi ne les ambitionna-t-il jamais (1). Il se bornait à dire

lui dire que, le nombre des voix se balançant, il allait être procédé au pointage. Toutefois, sa brusque évolution n'aurait pas sufK pour assurer la victoire des républicains si M. Mallevergne n'était pat arrivé en retard. II aurait repoussé l'amendement WalloD. M. Charreyron, qui votait habituellement pour lui en cas d' absence* n*ayant pas reçu ce jour-là d'indication précise, le Ht s'abstenir bien que lui-même eût voté contre l'amendement.

(i) Lorsqu'il défendit son fameux amendement, on l 'écouta è peine. Tout au plus saisissait-on çà et là, au milieu du bruit des

simplement ce qu'il croyait juste et nécessaire, encore le disait-il assez mal, car il trouvait difficilement les mots pour traduire sa pensée.

La subite célébrité que lui valut son amendement le gênait beaucoup et, pour se donner une contenance, il passait son temps, à l'Assemblée, le nez sur des épreuves d'imprimerie.

Tout le monde tombait d'accord que le père de la Constitution avait sa place retenue d'avance dans le ministère Buffet. Il faillit néanmoins ne rien être. Pendant toute une semaine, on lui préféra M. de Meaux comme grand-maître de l'Université. Enfin, celui-ci se contentant du commerce, M. Wallon reçut le portefeuille de l'instruction publique et se montra confus de cet honneur inespéré.

La République était faite; la loi sur l'organisation du Sénat faillit la défaire. Les Gauches deman-

conversations, quelque lambeau de phrase qui mettait l'Assemblée en belle humeur, celui-ci par exemple : « Si la République ne convient pas à la France, la plus sûre manière d'en Hnir avec elle est de la faire » . Ces rires, dont il ne s'expliquait point la cause, cette inattention désobligeante, ce bruit persistant troublaient à un tel point l'excellent M. Wallon qu'il se perdait au milieu de ses périodes, ne parvenait plus à ressaisir le fil de son argumentation et, pour tout dire, pataugeait lamentablement.

daient que les sénateurs fussent élus par le suffrage universel; le Centre droit et le groupe Lavergne préconisaient T élection par les Conseils généraux ; le Centre gauche ne savait auquel de ces deux systèmes il accorderait, en fin de compte, la préférence. On proposa cette transaction : deux tiers des sénateurs seraient nommés par le suffrage universel; l'Assemblée nationale désignerait le reste. On discutait, sans parvenir à s'entendre, lorsque, le jeudi 11 février, la Chambre, en votant un amendement à M. Pascal Duprat, trancha la question en faveur du suffrage universel. Ce coup de théâtre fut provoqué par l'abstention de l'extrême Droite et du groupe de Larcy, par la coalition des bonapartistes avec les trois Gauches : " Il ne reste que peu de chose du projet de la commission >', constata mélancohquement M. Batbie et, sur sa demande, l'Assemblée s'ajourna au lendemain.

Le désarroi était partout. La commission, le Gouvernement (1) refusèrent d'intei'venir dans la suite du débat. M. Brisson demanda la dissolution; M. Méplain conseilla au maréchal de Mac- Mahon de gouverner avec la majorité du 24 mai

(1) u Ce ministère six fois battu et toujours présent » , disait Ganibctta dans sa réponse à M. le duc Decazes qui venait de combattre la demande de dissolution.

et les bonapartistes ; une importante fraction du Centre droit repoussa- toute alliance avec T Appel au peuple; M. Buffet, M. le duc de Broglie se désignaient mutuellement pour la présidence du Conseil dont ni l'un ni l'autre ne voulait; enfin, brochant sur le tout, on parlait à voix basse d'un complot militaire, on en désignait même les chefs, le général Abbatucci et le général d'Espeuilles, on murmurait le nom du village où le prince impérial devait être acclamé empereur.

Le Centi-e gauche, mesurant après coup les conséquences de son vote, se déclara prêt aux concessions; mais le Centre droit et le groupe La vergue décidèrent qu'il n'y avait pas lieu de passer à la troisième lecture. Parmi les républicains, la plupart se montraient inquiets de leur victoire et quelques-uns avouaient sans fausse honte qu'ils avaient cru faire une manifestation purement platonique.

La Chambre refusant de passer à une troisième délibération, ce que la RépubUque avait gagné se trouva en grand péril d'être perdu et aurait pu l'être si M. Buffet n'avait découvert un artifice de procédure : « Le règlement, dit-il, autorise le dépôt de nouvelles propositions. » Elles se mirent à pleuvoir en averses. Chacune d'elles provoquant des critiques, on s'en remit au groupe

Lavergne du difficile soin de contenter tout le monde et il s'en déchargea sur M. Wallon. Ce dernier s'adjoignit comme collaborateurs MM. le vicomte d'Haussonville et Amédée Beau, après avoir demandé une consultation à MM. Ricard et Bocher. Les deux Centres, le groupe Lavergne désignèrent des délégués qui se réunirent, le mercredi 17 et le jeudi 18 févi'ier 1875, tantôt chez M. le duc d'Audiffret-Pasquier, tantôt chez M. Casimir Perier dont les hôtels étaient séparés par un bout de jardin qu'une grille coupait en deux dans le sens de la longueur.

Lorsque les nobles passions que la politique déchaîne rendaient ces deux beaux-frères ennemis, la grille demeurait obstinément fermée; elle se rouvrait aussitôt que cette même poUtique les réconciUait. Le duc d* Audiffret-Pasquier en voulut pendant de longs mois à M. Casimir Perier de son adhésion à la République; il s'en rapprochait depuis que son horreur du bonapartisme Tinchnait lui-même vers la RépubUque (1).

Les délégués eurent une première conférence

(1) L'hifttel de M. le duc d'Audiffret-Pasquier avait son entrée dans la rue Bassano; celui de M. Casimir Perier, dans la rue Galilée. L'un et Tautre Hguraicnt deux énormes cubes de pierres et de briquesy trapus, lourds. Ils se dressaient en bordure des Champ*- Elysées, à l'endroit même où s'étale aujourd'hui un immente caravansérail.

dans la soirée du mercredi 17 tévrier et M. de Ségur, gendre de M. Casimir Perier, fit connaître les propositions du groupe Lavergne. Il n'y eut, à vrai dire, de discussion sérieuse que sur un seul point : à qui confierait-on le soin de désigner les 75 sénateurs inamovibles? Au maréchal de Mac- Mahon? comme le demandait le Centre droit. A l'Assemblée nationale? comme l'exigeait le Centre gauche. Surtout le reste, on s'était mis rapidement d'accord. Le Centre droit finit par céder et le général de Chabaud-Latour, M. le duc Decazes s'offrirent pour obtenir l'adhésion du président de la République. Celui-ci formula à peine quelques objections et tandis que M. Wallon se rendait à Versailles pour porter à l'imprimerie le texte définitivement adopté, le Centre droit se réunissait chez son président, M. Bocher, le Centre gauche, salle Nadar. Ici et là, on ratifia presque sans discussion l'accord conclu par les délégués, on adopta le projet auquel MM. Wallon et Ricard avaient collaboré.

Le lendemain vendredi, tous les groupes siégèrent en permanence à Versailles. Les députés de la Droite siégeaient surtout dans les couloirs où ils fulminaient des imprécations contre le Centre droit et le maréchal; ils prédisaient à celui-ci le sort de Louis XVI : « Le voilà sur la route de

Varennes;' Téchafaud est au bout. » Il y eut une réunion plénière des Gauches où Ton ne décida rien ; vingt-quatre heures plus tard, on y accepta tout, malgré l'opposition de M. Jules Grévy et des intransigeants. Le lundi 22 février, la discussion s'ouvrit en séance publique. Elle fut menée rondement; ce défilé franchi, on en termina très vite avec l'organisation des pouvoirs publics et l'ensemble des lois constitutionnelles. Ou votait à la vapeur et, à chacun des scrutins qui se succédaient sans relâche, les royahstes criaient ironiquement : u Sans phrases! Sans phrases! » Les conservateurs protestaient encore, mais ne discutaient plus. Seul, M. Raoul Duval multipliait d'inutiles efforts pour retarder l'inévitable.

Quand on en vint au scrutin final, M. de Belcastel demanda hc parole. C'était, de tous les ultras, le plus convaincu, le plus passionné, le plus intraitable. Son éloquence, amère et brutale, eut, à ce moment, quelque chose de tragique et son discours plana comme une lamentation sur l'Assemblée silencieuse. Il avait l'air et l'accent d'un prophète. Les sceptiques eux-mêmes ne purent se défendre d'ime secrète émotion et l'on mesura ce que la foi vraiment sincère et forte donne d'accent à la parole d'un homme. La Chambre tout entière l' écouta avec une attention

respectueuse : « Je vais, dit-il, apporter ici une protestation suprême... Sans réciter le credo républicain, vous vous ralliez à un principe dont vous serez les prêtres et jamais les croyants. Vous faites quelque chose que vous savez mauvais. Au nom des convictions que vous avez encore, arrêtezvous! Ne consommez pas un tel acte! Ne commettez pas une infidélité au mandat que vous avez reçu de la Providence et de la patrie ! »

Après la séance, soixante et dix députés royalistes, dont pas un seul n'avait voté les lois constitutionnelles, se rendirent auprès du maréchal de Mac-Mahon pour l'assurer de leur concours et protester de leur absolue confiance dans sa loyauté . Ni M. de Belcastel, ni aucun de ses amis ne s'associèrent à cette démonstration.

La nouvelle majorité ne survécut guère à son triomphe. Lorsqu'il fallut, au mois de mai 1875, élire en séance publique une commission des Trente pour examiner la loi organique sur les rapports des pouvoirs publics, la Gauche profita des divisions du parti conservateur, de l'esprit de représailles qui animait l'extrême Droite contre les orléanistes, pour faire passer presque tous ses candidats (1) . Le Centre droit s'en trouva exclu et

(i) Elle les eût fait passer tous si, dans la réunion que tinrent les bureaux des Gauches entre le second et le troisième tour de scrutin,

il devint dès lors évident pour tout le monde que sou règne parlementaire était fini. Il conservait seulement, par sa masse imposante, Tapparence de cette force que, trop divisé contre lui-même, il avait perdue. Ce scrutin présageait nettement ce que lui ménageait l'élection des sénateurs inamovibles .

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