HEN RI NOU AUX
volonté et l'énergie à l'heure des grands périls, les encourageant du geste et de la voix, en un mot se conduisant comme un vieux soldat.
« Mes fonctions d'officier d'ordonnance auprès du général commandant la première brigade me ramenaient souvent auprès dHenri, et chaque fois je cherchais à chasser les idées tristes qui l'obsédaient. Il me tendait la main sans rien dire et semblait résigné. Vers midi, le maréchal Mac-Mahon vint à l'endroit que nous occupions, réunit toutes les troupes dont il put disposer et donna l'ordre de tenter une attaque décisive sur Wœrth, occupé par les Prussiens. L'élan de nos troupes fut terribleet l'attaque acharnée. Pendant quelque temps nous pûmes croire que l'ennemi allait plier, mais les renforts nécessaires pour seconder ce mouvement nous manquaient, et le corps du général de Failly n'arrivait pas. Il nous fallut donc rebrousser chemin, poursuivis par un feu effroyable de mousqueterie. En ce moment, Henri reçut sa première blessure; une balle l'atteignit à la jambe, mais d'une manière peu grave. Il refusa d'aller se faire panser à l'ambulancs établie à Frœschwiller, comprenant que son devoir était de rester au milieu de ses hommes tant qu'il pourrait se tenir debout.
« Vers deux heures, les Prussiens, qui avaient ra-
HENRI NOUAUX. Ijl
lenti leur mouvement s'aperçurent qu'ils n'avaient en présence qu'un petit nombre de troupes, et reprirent l'offensive avec une nouvelle énergie. Nous dûmes encore battre en retraite, disputant le terrain pied à pied, nous arrêtant derrière la moindre broussaille pour faire feu. Dans une circonstance aussi critique, Henri déploya le plus brillant courage* toujours le dernier, il ne se retirait que lorsque ses soldats se trouvaient à l'abri derrière quelque pli de terrain. Dans l'un de ces moments où il se tenait à découvert, observant les ennemis qui le suivaient , une balle vint le frapper à la nuque: il tomba pour ne plus se relever. »
Ainsi mourut notre cher Henri, fidèle jusqu'au dernier soupir à la suprême recommandation de son père lui disant en présence de l'image de Jésus crucifié : « Mon iils, ne l'oubliez pas. »
LUCIEN COUTURIER
J.UCIEN Couturier, né à Smyrne le i" juin 1843, élève de l'école Sainte-Geneviève du 18 octobre 1859 au 8 août 1861, admis à l'école de Saint-Cyr en 1861, sous-lieutenant au i3e bataillon de chasseurs à pied en i863, lieutenant au 12" bataillon en 1868; campagne en Afrique en 1868; officier d'ordonnance du général de division Bataille (2^ corps de l'armée du Rhin), blessé à la bataille de Gravelotte le 16 août et mort à Metz le 18 août 1870.
Lucien, après avoir pris part aux combats de Forbach et de Borny avec la division du général Bataille, fut proposé pour la croix de la Légion d'honneur et pour le grade de capitaine. Le 16 août, à Gravelotte, en remplissant ses fonctions d'offi-
176 LUCIEN COUTURIER
cier d'ordonnance, il eut le bras gauche traversé par une balle vers huit heures du matin. Maigre les observations de ses camarades et de ses chefs, il voulut demeurer à son poste. Entre dix et onze heures, un obus vint éclater sous le ventre de son cheval, qui fut tué, et le brave officier fut atteint par les éclats dans les reins et au basventre. Lucien ne se fit pas illusion sur la gricveté de la blessure. Transporté à l'ambulance de l'hospice de Bon-Secours, il y reçut les meilleurs soins des sœurs de Saint- Vincent de Paul, et, malgré ses vives souffrances, il ne cessa de leur témoigner la reconnaissance que lui inspirait leur charité si ingénieuse et si dévouée.
Plein de courage et de résignation, il pria l'aumônier de lui accorder quelques instants pour se préparer à la réception des sacrements. Comme ses douleurs devenaient plus intenses, la sœur qui le veillait crut devoir interrompre sa prière; elle lui offrit une potion pour calmer sa soit et ses angoisses. « Laissez-moi, ma sœur, lui dit doucement le blessé; merci pour les soulagements que vous voulez donner au corps, mais j'ai un plus grave devoir à remplir : je dois m'occuper du salut de mon âme. » Sa préparation terminée, il fit sa confession et reçut les derniers sacrements avec la
LUCIEN COUTURIER
plus complète soumission à la sainte volonté de Dieu. Le 1 8 août, vers cinq heures du matin, il expirait en pressant contre son cœur un crucifix qu'il avait demandé avant de perdre connaissance. Les principes d'honneur et de foi que Lucien avait puisés au sein de sa famille et auprès de ses maîtres lui valurent la grâce, précieuse entre toutes, de mourir en chrétien.