‹ Souvenirs de l'école Sainte-GenevièveChapitre 15 sur 26 · CHARLES KERVILER · texte numérisé non relu

CHARLES KERVILER

donnèrent mainte fois des témoignages d'affection et de dévouement.

Après avoir assisté en 1869 aux brillantes fêtes de l'inauguration du cana'^ Charles , revint en France. Bientôt survinrent les premières défaite? de l'armée du Rhin, et le désastre de Sedan où succomba le plus cher de ses amis^ Alfred de Boisayrault. Vers la fin de septembre, en Bretagne s'organisèrent des compagnies de francs-tireurs, et il choisit celle de Vannes. Mais quelques jours plus tard parut le décret de mobilisation et Charles ne voulut point faire partie d'un corps privilégié; il entra donc dans une compagnie des mobilisés de Vannes, et fat choisi à l'unanimité comme capitaine.

Le 7 novembre il partit avec son bataillon pour le camp de Conlie, où plus de soixante mille hommes furent entassés durant deux mois dans la boue. Les mobilisés de Vannes, ariûvés des premiers, purent obtenir des armes, et après quelques jours d'exercice, ils furent envoyés à l'armée de la Loire, e^ prirent part à la retraite du général Chanzy, di Marchenoir jusqu'au Mans. Exposé chaque jour à la mort, Charles voulut s'y préparer aussi bien que possible, et le î5 décembre il se confessa à M. l'abbé Jégat, aumônier du bataillon, qui fut

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touché jusqu'aux larmes des sentiments de cette âme si droite et si chrétienne.

Dans la nuit du i6 au 17, un corps de vingt mille hommes, parmi lesquels se trouvaient les mobilisés de Vannes, traversait le village de Droué. Le défaut de vigilance, si ordinaire dans cette guerre, empêcha de reconnaître un camp de Prussiens, situé à quelques lieues de là. Le 17 décembre, vers huit heures du matin, trois mille mobilisés, formant l'arrière-garde de la colonne, attendaient sur la place de Droué le moment du départ, lorsqu'un détachement d'ennemis pénètre par derrière dans les maisons et ouvre le feu. Une panique presque générale s'ensuivit; mais les compagnies de Vannes et les artilleurs d'Iile-et-Vilaine tinrent ferme, braquèrent des mitraiUeuses dans les avenues et chassèrent les Prussiens. Le commandant de Rodellecdu Porzic fui tué, ainsi que l'aumônier des bataillons du Finistère. Charles déploya sa compagnie en tirailleurs pour pénétrer derrière les maisons, où l'ennemi se tenait caché. Une balle prussienne vint alors le frapper entre les deux yeux, a L'aumônier! » s'écria-t-il; mais son âme était prête à quitter ce monde pour une patrie meilleure.

CHARLES DUBRUEL

Charles Dubruel, né à VilLfranche (Aveyron) le 7 novembre 1845, élève du collège Sainte-Marie de Toulouse, puis de l'école Sainte-Geneviève du i3 octobre i863 au 18 août i865, admis à Saint-Cyr en i865, sous-lieutenant au 57^ de ligne en 1867, blessé à la bataille de Saint-Privat le 18 août, et mort le 9 octobre 1870 à Briey (Moselle).

V^HARLEs prit une part glorieuse aux combats qui se livrèrent sous les murs de Metz à Borny, Gravelotte et Saint - Privât. Dans cette bataille , vers la fin de la journée, une grenade lui brisa une jambe, et il fat abandonné sur le champ de bataille jusqu'au lendemain vers midi. Les Prussiens

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le relevèrent alors, et il fut transporté dans leur ambulance de Jérusalem, près de Saint-Privat, 011 il subit courageusement l'amputation. M. Foutsch, président du tribunal et de la société de Saint- Vincent de Paul de Luxembourg, alla visiter le pauvre blessé et s"empressa d'avertir sa famille. Le père de Charles partit aussitôt, et après bien des obstacles et bien des dangers, grâce au concours de M. Foutsch, il put obtenir de l'autorité prussienne la liberté de Charles, et le fit transporter à Bricy. Mais tous les soins furent inutiles, et il expira le 9 octobre 1870, après avoir reçu avec grande piété les sacrements de l'Eglise.

ALPHÉE HAINGLAISE

Alphée Hainglaise, né à Versailles le îy mars 1846, élève du peiit sén.iinaire de Tours, puis de l'école Sainte-Geneviève du 14 octobre i362 au 12 juillet iS65, admis à Saint-^yr en i865, sous-lieutenant au 2» hussards en 1867, blessé à la bataille de Gravelotte le 16 août 1870, lieutenant le 24 août, mort à Metz le 26 août de la même année.

x\lphée se trouvait, depuis le i5 novembre 1869, à l'école de cavalerie de Saumur, où son père, alors colonel, commandait en second, lorsque survint la guerre contre la Prusse. Le 20 juillet 1870, il quittait Saumur pour se rendre sur la frontière ,• son régiment faisait partie du 4^ corps, sous les ordres du général de Ladmirault. Son escadron

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était campé à quatre lieues de Metz, lorsqu'il fît une reconnaissance au village de Boulay; le capitaine commandant fut tué, et un sous-lieutenant grièvement blessé.

Le 14 août, Alphée prenait part à la batailk de Borny, et le 16 à celle de Gravelotte. Dans une charge faite par le 2^ hussards, vers cmq heures du soir, il reçut un coup de sabre à l'épaule gauche, huit sur la tête, un au côté gauche, deux à la mam droite et un à la main gauche. Ces nombreuses blessures prouvent assez quel fut son courage. Mis à l'ordre du jour par le général de Ladmirault pour sa vaillante conduite, il était nommé lieutenant le 24 août.

Après le combat, transporté à l'hôpital de Metz, il envoya un dernier souvenir à sa chère famille et ne s'occupa plus que de Dieu et de son âme. Un vicaire de Versailles, aumônier au 2* hussards, qui l'assista dans ses derniers moments, disait à nos Pères du collège de Saint-Clément qu'Alphée avait profondément édifié les témoins de son agonie par la vivacité de sa foi et la fen'eur de sa piété. Après avoir loué la bravoure du jeune lieutenant, son colonel écrivait au général Hainglaise : a Votre fils est mort en soldat et en chrétien. »

Emmanuel Ponchon de Saint-André, né à Lyon îe iS février 1848, élève du collège Saint-Michel à Saint-Etienne, puis de l'école Sainte-Geneviève du g octobre 1866 au 4 mars 1867, maréchal des logis au i5^ d'artillerie, chevalier de la Légion d'honneur, blessé le 17 janvier près d'Héricourt, et mort de ses blessures le i3 février 1871 à Lure (Haute-Saône).

Emmanuel s'était engagé depuis dix-huit mois dans le 1 9* d'artillerie quand survint la guerre contre la Prusse, Avant d'entrer en campagne, il eut bien soin de mettre ordre aux affaires de sa conscience. De Mulhouse, où se trouvait alors son régiment, il fut bientôt contraint par nos premiers désastres de

battre en retraite, et il alla prendre part au combat de Mouzon et à la bataille de Sedan, où son képi fut emporté par un éclat d'obus. Conduit en Prusse comme prisonnier, il parvint à s'enfuir, gagna la Belgique et, de retour en France, il fut nommé maréchal des logis au i5^ d^artillerie.

Dans cette première partie delà guerre, Emmanuel fit preuve d'une bravoure dont ses camarades aimaient à faire Téloge. Insouciant du danger, il était pour les autres d'une générosité qui allait jusqu'à s'oublier lui-même. Sous des dehors froids et concentrés, il cachait un cœur sensible, plein de droiture,, de fermeté et de délicatesse. Sa franchise était si grande qu'elle pouvait parfois sembler excessive; et il se refusait à donner le moindre signe d'assentiment à une parole qu'il n'approuvait pas, quelque indifférente qu'elle fût.

Son nouveau régiment, qui faisait d'abord partie de l'armée de la Loire, fut plus tard envoyé dans celle de l'Est, et le 17 janvier, dans la forêt de Chenebier, située près d'Héricourt, un obus vint lui briser le bas de la jambe. Amputé sur le champ de bataille, puis abandonné durant douze heures, il fut enfin transporté dans une ambulance de Lure. Sa première pensée fut de demander un prêtre pour se réconcilier avec Dieu. Une dame de la ville, qui

était venue visiter l'ambulance, offrit de le faire transporter dans son hôtel; mais il s'y refusa, craignant d'attrister et de décourager par son départ ceux qui souffraient avec lui.

M. Ponchon de Saint-x\ndré avait été averti d'une manière toute providentielle que son fils était grièvement blessé. Il s'empressa d'accourir, et, comme les communications étaient impossibles du côté de la France, il passa par la Suisse, et, après de longues et pénibles recherches dans un grand nombre d'ambulances, il parvint enfin à rencontrer son cher Emmanuel. Au milieu de ses cruelles souffrances, ce fut pour le blessé une bien grande joie, et durant huit jours il prépara son père à la triste séparation qui devait bientôt s'accomplir.

D'un courage à toute épreuve, il puisait dans les pensées de la foi et dans la prière cette patience chrétienne qu'aucune douleur ne peut abattre. Il ne se faisait point illusion sur son état et vit arriver la mort sans frayeur. Comme son père lui parlait de quelques adoucissements que l'on pourrait apporter à ses souffrances : a Ah! ne pensons pas si loin, répondit-il; je serai mieux où je vais. >> — Et l'avant-veille de sa mort : « Mon bien cher père, dit-il, je serais bien heureux avec vous; mais sovez

sûr que, si je meurs, je serai aussi bien heureux. J'irai au ciel. J'ai toujours offert mes souffrances à Dieu, et j'ai tant souffert que je me crois assuré d'aller vers lui. »

Sa vaillante conduite lui mérita d'être nommé chevalier de la Légion d'honneur; mais quand la décoration parvint à sa famille, Emmanuel, nous l'espérons, avait reçu de Dieu une bien meilleure récompense.

Le prêtre qui l'assista durant sa maladie, M, l'abbé Goux, écrivait le 25 mars 1871 à M. Ponchon de Saint-André : « Ce cher M. Emmanuel, l'objet de mon édification, est encore pour moi et pour tous ceux qui l'ont connu le sujet de fréquents entretiens. Je le vois toujours supportant avec la plus grande résignation les souffrances les plus aiguës, et par conformité à la volonté de Dieu, ajoutant aux autres sacrifices le sacrifice le plus difficile à faire, celui de son existence. Il ne redoutait point la mort, car les actions de sa vie le mettaient dans une parfaite assurance.J'espère que Dieu lui aura fait miséricorde^ et que cet ange tutélaire de votre famille se ressouviendra de celui qui a trouvé tant de consolations dans l'exercice de son ministère en l'assistant à ses derniers moments. Si la mort des justes est précieuse devant Dieu, elle

l'est aussi devant les hommes dont la raison est éclairée par les lumières de la foi. » , Les forces du blessé s'épuisaient de plus en plus. « Cher père, disait-il la veille de sa mort, je vois que la vive affection que j'ai pour vous ne sera pas un lien assez fort pour me retenir en ce monde. » Mais, avant de quitter cette terre, il voulut remercier ceux qui l'avaient soigné-, et il fît venir les infirmiers près de son lit pour leur témoigner sa reconnaissance. Souvent il baisait la croix de son chapelet qu'il tenait entre les mains; et ce fut dans ces sentiments de piété qu'il rendit son âme à Dieu, le i3 février.

Après de longues souffrances, il vit se vérifier cette parole de confiance chrétienne qu'il avait dite peu de jours auparavant ; « Je serai mieux où je vais. »

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