‹ Souvenirs de l'école Sainte-GenevièveChapitre 25 sur 26 · RENAUD · texte numérisé non relu

RENAUD

DE LA FRÉGEOUÈRE

Renaud de Bernard de la Frégeolière, né à Angers le g février 1848, élève du collège Saint François-Xavier à Vannes, puis de l'école Sainte-Geneviève du i5 octobre 1862 au 12 juillet 1864, admis à l'école navale du Borda en 1864, aspirant de n« classe en 1866, aspirant de i"^ classe en 1867^ enseigne de vaisseau en 1869, capitaine commandant la i'" compagnie du 1°' bataillon de fusiliers marins, division de Brest, armée du Nord ; tué à Bêhagnies (bataille de Bapaume), le 2 janvier 1871.

La vie si courte de Renaud suffirait pour démontrer l'influence d'une éducation sérieusement chrétienne sur une âme. douée de qualités exceptionnelles, mais accessible aux entraînements des passions. Il avait l'imagination d'une grande mobi-

lité, un cœur impressionnable, ardent aubienjmais parfois tendre à la tentation : nature généreuse qui ne connaissait point les froids calculs de l'é goïsme, portée au plaisir en même temps qu'elle aspirait au dévouement et au sacrifice. Les convictions religieuses le ramenèrent sans cesse dans le chemin du devoir, et contribuèrent beaucoup à tempérer cet excès de sensibilité qui pour lui était un péril. Ses dernières années furent une lutte entremêlée de défaites et de victoires; mais au milieu de ces combats, quand la vertu succombait, du moins la conscience protestait toujours et le repentir ne se faisait pas attendre. Au jour du triomphe des passions, la foi elle-même eut à subir des assauts, mais l'épreuve ne fut jamais que passagère, et bientôt la religion reprenait son empire; le blessé se relevait de sa chute plus humble et aussi plus vaillant.

Dans la première jeunesse de Renaud, nous retrouvons des souvenirs qui déjà présageaient ce qu'il devait être dans la suite. Tout petit enfant, il reçut un violent coup à la tête. Sa mère, voyant son front meurtri, essayait de le soulager. « Non, non, dit-il en retenant de grosses larmes; ce sera pour les âmes du purgatoire. » — A dix ans, il fit sa première communion, a Que j'étais heureux ce

matin, s'écriait-il, je me croyais au ciel; je voudrais

■ mourir aujourd'hui 1 »

En 1859, il est envoyé au collège de Saint Fran- :ois-Xavier à Vannes, et ce ne fut point sans

, grande peine qu'il s'habitua à vivre séparé de sa famille, « Je suis toujours très-triste, écrivait-il ; j'étais libre, heureux auprès de vous. Je ne retrouverai plus ce beau temps, et toujours je serai séparé de ma famille. Mais après ma mort!.. — Tu crois que je plaisante, je le dis sérieusement, je ne la crains pasi — après elle, je serai encore plus heureux que je ne l'ai jamais été, même à la maison paternelle... Je voudrais être dans cent ans d'ici; je serais au ciel avec toi et ma famille, et je n'éprouverais pas la peine que je ressens d'être loin de toi. Un Père m'a dit que j'étais second en thème; ce n'est point à cause de moi, mais de la sainte Vierge qui m'a pris sous sa protection. » — Et dans une autre

, lettre : « Je sens que ma bonne mère Marie me soutient; mais toi, tu n'es plus là pour m'encourager et me consoler... N'oublie pas de m'apporter ma petite statue de Notre-Dame des Victoires; elle me fera triompher sur tous mes camarades. »

Renaud conservera jusqu'au dernier jour de sa vie cette dévotion simple et naïve envers la sainte Vierge, et rien ne pourra la bannir de son cœur.

ce Je compte dire tous les soirs, écrivait-il encore, un Soiivene:{-voiis à la sainte Vierge, — et il ne sera pas le moins fervent de ma journée, — pour que je quitte la terre avant mon père et ma mère. Je t'en supplie, ma petite mère, prie avec moi. Cette prière m'évitera d'abord un grand chagrin dont je mourrais peut-être, et ensuite un grand nombre de péchés. Qui m'avertira quand tu ne seras plus là, et que je serai livré à mes passions ? Cela me fait bien de la peine de te parler ainsi, mais c'est pour mon bien. » — Une autre fois, toujours à sa mère : « Figure- toi que j'ai fait un rêve singulier; j'étais sur un champ de bataille, frappé d'une balle, et je voyais mon âme monter au ciel. J'avais peur et pourtant j'étais heureux. »

Les maîtres de Renaud appréciaient les belles qualités de cette âme si riche en aspirations vers le bien ; mais ils n'étaient point sans inquiétudes sur l'avenir. La sensibilité et la sensualité ne vont que trop souvent ensemble ; et ils craignaient que ce cœur encore si pur, mais avide d'émotions et cherchant toujours à s'épancher, ne fût point assez fort contre les séductions du plaisir, a Votre cher enfant, écrivait le P. de Gabriac à Mme de la Frégeolière, a bien besom de l'éducation mâle dont vous me parlez. Il y a cependant une amélioration

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depuis l'époque où il venait chaque jour dans ma chambre pleurer les caresses maternelles. Cette fois, il a supporté votre départ en homme de cœur. Si cette amélioration continue, son caractère deviendra tout à fait viril, et Renaud ne laissera plus rien à désirer. »

Fortifier cette délicate nature était une tâche difficile à laquelle on ne pouvait 'consacrer trop d'efforts. Non-seulement il fallait l'affermir contre elle-même, mais aussi la protéger contre les mauvaises influences et les impressions extérieures, élever la conscience et l'affranchir du Joug de l'opinion. Faussée par tant de causes^ cette puissance est à notre époque plus malfaisante que salutaire pour les jeunes gens; au lieu de leur servir de guide dans le chemin de l'honneur et du devoir, trop souvent elle ne fait que rabaisser les caractères et étouffer les meilleurs instincts.

Depuis longtemps, Renaud désirait entrer à à l'école navale; la vie du marm, semée de.périls et d'aventures, souriait à sa nature enthousiaste; il aspirait à l'imprévu, aux émotions des spectacles grandioses et des tempêtes. Mais, pour lui, que de dangers dans cette carrière qui jette un jeune homme de seize à dix-sept ans, sans expérience et sans grands secours, au milieu des plus graves

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tentations, loin de sa famille, en face des séductions quotidiennes du mauvais exemple, à un âge où la raison n'est pas encore développée et où les passions ont plus que jamais besoin d'être assujetties au joug d'une règle chrétienne? M. et Mme de la Frégeolière se rendaient compte des dangers d'une pareille vocation; mais en présence des instances de leur fils, ils ne crurent point devoir s'y opposer, et Renaud vint se préparer en 1 862 à l'école Sainte- Geneviève. Son intelligence souple et vive se pliait avec une égale facilité à l'étude des lettres et des sciences; aussi fit-il de rapides progrès, et, après deux années d'un travail sérieux, il fut reçu à l'école navale avec l'un des premiers numéros.

Il avait alors seize ans, et son organisation frêle et délicate semblait peu capable d'endurer de rudes fatigues. D'une physionomie franche et ouverte qui exprimait la droiture du cœur et la pureté des mœurs, simple d'allures et de manières, excellent et joyeux camarade, sans peine il arrivait à conquérir toutes les sympathies par un ensemble de qualités charmantes. Bien des dangers étaient à craindre pour cette vertu qui ne s'était point encore fortifiée dans la lutte; mais pour se protéger contre les séductions du vice, Renaud possédait une piété à la fois naïve et profonde, le respect de soi-même

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et le vif sentiment de l'tionneur, l'amour et le culte de sa famille avec laquelle il entretenait la plus intime correspondance, enfin une loyauté ei une franchise qui rendaient son âme transparente et l'empêchaient de déguiser la moindre faute. Aimé de tous ceux qui l'entouraient, il ne donnait point sa confiance à tous. Dans le choix de ses amis, les questions de vanité, de fortune, de prérogatives sociales n'entraient point en ligne de compte; avant tout, il exigeait une valeur personnelle qu'aucun autre avantage ne pouvait compenser. Sur le vaisseau-école le Borda, sa fierté eut quelque peine à se plier aux exigences des adjudants; il s'irritait parfois contre des ordres qui lui semblaient injustes, perdait ses ancres, et une fois la faute commise, plein de regrets, il implorait le pardon de ses parents. Au reste, ce travers disparut bientôt, et après ses deux ans d'école navale, devenu aspirant de deuxième classe, il comprit bien vite le devoir de l'obéissance et demeura toujours esclave de la discipline.

Le premier voyage de Renaud sur le Jean-Bart fut une succession de joies et de surprises racontées dains ses nombreuses lettres avec une verve enthousiaste. Son unique peine était au moment du départ, quand il fallait quitter le pays qu'il venait

de visiter. « La Martinique me plaît beaucoup, écrivait-il de Fort-de-France au mois d'avril 1867, je suis désespéré de m'en aller. La vie du marin est ainsi faite; on ne va que de séparation en séparation, et souvent c'est pour ne plus se revoir. » — Dans une lettre de New- York il dit à sa mcre : tt Si je ne t'ai pas parlé de mes pâques dans ma lettre de Fort-de-France, c'est que je ne savais point le jour où je les ferais. Notre aumônier, qui venait d'apprendre la mort de son père, nous a priés d'attendre un peu plus tard. J'ai communié en mer, le vendredi qui a suivi le dimanche de Qua-simodo. Ainsi donc, il ne faut plus que tu fasses de mauvaises suppositions. J'ai toujours mes principes d'autrefois, et certainement je ne suis pas près de les oublier. » — Dans une lettre datée des Antilles, après avoir décrit les fêtes données en l'honneur des officiers du Jean-Bart, il ajoute : « Je suis toujours fidèle à mes pratiques religieuses, et j'ai communié il y a quelques jours. » Son admiration en présence des merveilles du Noureau Monde ne pouvait se lasser. « Je tombe d'extase en extase, écrivait-il de Rio-Janeiro; j'en arriverais jusqu'à mépriser cette pauvre France, si elle n'était le pays qu'habitent mes chers parents. » Enfin, il fallut revenir, et ce fut avec grande joie

qu'il revit sa famille si tendrement aimée. Après deux mois de congé, il fut envoyé à Toulon eu embarqué sur divers bâtiments,' oîi ses occupation'» de peu d'importance lui laissaient beaucoup trop de loisirs. Un jour il arrive, sans avoir averti d'àvance, au château de Saint-Florent et annonce qu'il espère bientôt partir sur VAlceste, frégate à voiles qui devait faire le tour du monde. Cette résolution subite fut accueillie avec quelques objections; la campagne devait être longue, périlleuse, tandis que sur la Méditerranée les dangers n'existent presque pas et les permissions sont facilement obtenues. Renaud, contre son ordinaire, était pensif et ne répondit point. Après avoir accompli son devoir pascal, au retour de l'église, il alla trouver la confidente intime de ses plus secrètes pensées et lui dit: « Ne ne me retiens pas; si je pars, ce n'est pas sans de sérieux motifs. Tu me le conseillerais toi-même. »

Il était facile de voir que le goût des voyages lointains n'était pas le seul motif qui l'engageait à quitter de nouveau la France. La vie désœuvrée qu'il menait à Toulon lui était mauvaise, et il voulait rompre avec elle. La lutte commençait vive et opiniâtre, et dans ce combat de chaque jour Renaud avait contre lui son imagination, le milieu malsain

oïl il était obligé de vivre, l'existence libre et aventureuse du marin, et jusqu'au charme attractif qu'à son insu il exerçait autour de lui. Sa fidélité à la prière et le recours aux sacrements avait bien pu jusqu'ici le protéger; mais voyant que son courage faiblissait de plus en plus, il prit le parti de rom.pre brusquement avec toutes les relations d."«ngereuses. Ses parents ne pouvaient que l'appro'iver, et après avoir fait ses adieux, il partit pour Toulon vivement impressionné de sa décision, mais résolu de l'accomplir avec courage. Quelques jours plus tard, VAlceste levait l'ancre. Durant ce long voyage, Renaud eut l'occasion de voir les sites les plus pittoresques et les plus sauvages du globe. Aussi le temps des relâches du navire était-il mis à profit le mieux possible. Avec un guide et un ami, son compagnon habituel, il s'aventurait en touriste dans des excursions lointaines où plusieurs fois il risqua sa vie. Dans une' lettre datée du cap de Bonne-Espérance, le 17 juin 1868, pour excuser le décousu de ses récits, il ajoute : «Ainsi est fait l'homme de mer. La terre est pour lui ce qu'est une mare d'eau pour un canard qui n'a point barboté depuis longtemps; la joie fait perdre le fil des idées. En tout cas, je ne vous oublie pas plus ici qu'en mer. Je voudrais

VOUS posséder, afin de vous faire partager mon admiration pour les beaux pays que je visite. »

Sur le navire, il consacrait à l'étude une grande partie du temps qui lui restait en dehors des exigences du service. De l'île de la Réunion il écrit à sa mère : « Je m'occupe beaucoup à bord pendant la traversée de lectures et de dessin. J'ai déjà lu presque tout ce que tu m'avais donné; mais heureusement l'enseigne avec lequel je fais le quart a une bibliothèque très-bien montée en livres sérieux. Je compte lire le Traité de littérature de Géruzez, les Portraits de Sainte-Beuve, l'histoire contemporaine et quelques volumes de Thiers. Quant au dessin, je puis dire sans me flatter que j'ai déjà fait de grands progrès. J'ai beaucoup étudié les groupes d'hommes couchés et assis... Sois certaine, ma chère petite mère, que je ne manquerai pas une occasion de vous faire parvenir des lettres. Je comprends que c'est le seul moyen d'atténuer un peu le sacrifice de nos longues séparations. Pour vous surtout, je le sens bien, ce sacrifice doit être bien plus douloureux que pour moi. La carrière du marin est affreuse au moment du départ, quand on quitte sa famille. Peu à peu on s'y habitue, et j'en arrive à plaindre les malheureux qui restent en France. Je pense

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beaucoup à vous tous ; je voudrais bien avoir papa près de moi pour admirer les beaux paysages que je rencontre; il me semble qu'il a des dispositions et des goûts particuliers pour être marin. »

Un incident du voyage lui permit de prouver ses qualités d'initiative et d'énergie. Entre le cap de Bonne-Espérance et l'île de la Réunion, l'enseigne de S" le fit appeler et lui dit: « Je suis malade; voulez-vous me remplacer? Je prends cela sur moi, car j'ai toute confiance en vous. » Le jeune aspirant accepta. Bientôt, en observant le ciel, il discerna les signes précurseurs d'une tempête; le capitaine dormait dans sa cabine, et le sort du navire se trouvait entre les mains de Renaud. Il eut d'abord le désir de se décharger d'une responsabilité aussi grave; mais bientôt il prit courage et donna ses ordres à l'équipage avec précision et fermeté. Les manœuvres furent exécutées etVAlceste dégagé de tout péril reprit sa route. Le capitaine qui s'était réveillé, et observait tout sans être aperçu, vint frapper sur l'épaule de Renaud en lui disant : a Très-bien, La Frégeolière; vous avez eu du sang-froid, et vous vous êtes montré un habile praticien. »

Le 9 novembre 1868, il raconte à sa mère ses impressions durant son séjour à Taïti. « Je laisse

tous mes regrets, dit-il, à ce délicieux pays. Le mois qui vient de s'écouler sera un de mes plus chers souvenirs de jeunesse. Dans cette charmante contrée se trouvent réunis tous les bienfaits de la nature. Jamais de vent, pas de pluie; une température tiède et embaumée, sans variations le jour et la nuit. Des fleurs partout, et les meilleurs fruits des tropiques poussent sous vos pieds; on n'a que la peine de se baisser pour les cueiUir. Les mœurs primitives des habitants sont exemptes de cette corruption civilisée qui fait mal au cœur. Les naturels professent l'hospitalité orientale; si l'on entre le soir dans leur case, ils vous offrent tout, leur natte, leur tabac qu'ils préparent eux-mêmes en cigarettes, et tous les fruits qu'ils possèdent. En se réveillant le lendemain matin, on trouve à son chevet des bouquets de fleurs d'oranger, des cocos frais pour se désaltérer, du lait, etc., et toute la famille qui vous souhaite le bonjour avec cette franchise qu'on n'est pas habitué à rencontrer ailleurs. Le littoral seul est habité; au centre de l'île sont d'immenses montagnes couvertes de forêts: J'ai eu l'occasion de faire plusieurs excursions dans l'intérieur. A chaque pas on rencontre des cascades qui alimenment des milliers de charmantes petites rivières. J''ai fait à cheval la moitié du tour de l'ile; on s'afc

rête le soir dans n'importe quelle case sur sa route et on reprend le lendemain matin... Je cesse ma description de Taïti pour aujourd'hui, ma chère petite mère; mais d'après la très-faible idée que je viens de t'en donner, avoue qu'il est difficile de ne pas regretter un si beau pays. Pour moi, je compte bien certainement y revenir avant de quitter la marine, et, si je le puis, j'y resterai plus longtemps.

c Nous sommes mouillés en rade de Valparaiso depuis trois jours, écrivait-il quelque temps après; j'ai déjà été à terre et je pars demain matin avec quelques officiers pour Santiago, qui est à six lieues du chemin de fer de Valparaiso. Hélas! quel triste retour à la réalité, lorsque en revenant de Taïti on se retrouve au centre d'une grande ville civilisée. Je trouve tout ici d'une tristesse accablante. »

UAlceste revint à Toulon au mois d'avril 1869, après un an de campagne, et Renaud reprit avec joie le chemin de l'Anjou, son cher pays natal, où il rapportait tout un bagage de souvenirs instructifs, de faits intéressants ou comiques, qu'il racontait avec une verve pleine d'originalité. Il avait alors vingt et un ans. La distinction de son âme et de son intelligence, jointe à une simplicité d'enfant, lui attiraient l'estime et l'affection. « Sympathique dès le premier abord, écrit un de ses camarades, il

suffisait de le connaître pour aspirer à devenir son ami. » D'autant plus spirituel qu'il songeait moins à l'être, jamais il ne sacrifiait présents ou absents à l'envie de dire un bon mot. Dans le contact d'opinions très-diverses, tout en respectant celle des autres, il n'abandonnait aucune des siennes. D'une grande indépendance de caractère, le respect humain lui était complètement inconnu.

Depuis que Renaud était sorti du Jean-Bart, sous le charme du plaisir qui l'attirait, il avait parfois failli à ses résolutions; mais sa conscience, toujours pleine de droiture et de délicatesse, était un juge inexorable, et il ne pouvait supporter longtemps le malaise qu'elle lui causait. Alors il allait retremper son âme aux divines sources qui, avec le pardon, rendent la force nécessaire pour ne pas retomber. Durant son séjour à la maison paternelle, souvent, avec l'une de ses soeurs morte peu de temps après lui, il se rendait au sanctuaire du village. «Celui, disait-il, qui peut passer devant une église sans s'y arrêter, n'a qu'une faible foi en la présence de Jésus-Christ. »

A l'expiration du congé que Renaud avait obtenu en débarquant de VAIceste, il fut envoyé de nouveau à Toulon pour être embarqué sur le Janus, puis sur le Magenta^ vaisseau amiral de l'escadre

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de la Méditerranée, et durant tout l'été de 1869 il séjourna sur les côtes d'Algérie ou sur les autres points du littoral. Le 2 3 mai, il écrit à sa mère : ce Notre service consiste à partir de Toulon tous les mardis pour tenir la mer pendant trois jours et revenir mouiller en rade le vendredi. Ce genre de navigation ne manque pas d'intérêt. Je fais un quart en chef, et la proximité de la terre, qui est toujours en vue, force à une grande attention et fait passer très-promptement les quarts, quelquefois si longs et si ennuyeux en pleine mer. Nous manœuvrons constamment, tant par nécessité que pour l'instruction des matelots, qu'il faut dégourdir et rompre au métier. Je préférerais bien rester ici jusqu'à ma nomination d'enseigne, car au moins nous faisons de la marine. L'escadre est bien ce qui me déplaît le plus; on n'y apprend qu'à astiquer, frotter, balayer, peindre et repeindre. Quelquefois des exercices d'infanterie, et tout au plus quelques tirs de canon. Hélas ! où sont mes beaux rêves d'aventures et de voyages ? Commander une goélette à Taïti, manœuvrer à travers les écueils des îles Pomotou, aborder des îles presque inconnues!... Au lieu de cela, commander : Portez armes... ! à un tas de conscrits, ou bien regarder si tous leurs boutons sont bien astiqués!... »

Les quelques mois que Renaud passa sur l'escadre ne devaient lui être profitables à aucun point de vue. Il est une passion désastreuse pour les jeunes gens, celle du jeu, à laquelle Renaud avait toujours victorieusement résisté. Aussi se croyaitil invulnérable, et il avait promis à ses parents que, sous ce rapport, jamais il ne mériterait un reproche. Nos forces ne se mesurent que lorsque nous sommes aux prises avec la tentation, et le trop de confiance en soi-même est un mauvais auxiliaire. Renaud, se croyant maître de lui, joua d'abord de petites sommes pour s'amuser, gagna, puis perdit. Quand il se rendit compte de la faute commise , son humiliation et son mécontentement furent des plus vifs; la somme était en ellemême peu importante, mais il n'avait point tenu sa promesse, et sa conscience, si sensible au point d'honneur, souffrait de ce manque de parole. Il lui en coûtait de tout dire à ses parents; enfin, il prit résolument la plume , avoua ses torts sans les entourer de circonstances atténuantes, ne promit plus rien , et s'engagea envers lui - même d'une façon irrévocable. A partir de ce moment il évita non - seulement les cercles qui auraient pu l'exposer à une rechute, mais, dans les réunions de camarades où l'on jouait, il se bor-

nait au rôle de spectateur sans blâmer personne, protestant par une abstention encore plus efficace que des paroles.

Renaud quitta l'escadre à la fin de 1 869, après sa nomination d'enseigne de vaisseau, et vint passer l'hiver en congé dans sa famille. Il fut bien facile de s'apercevoir que les séductions de toute sorte qu'il venait de rencontrer avaient affaibli en lui le sens religieux; mais il avait conservé l'amour profond de la famille. Et si quelques-uns de ses anciens camarades, alors à l'Ecole de cavalerie de Saumur, cherchaient à l'attirer dans leurs réunions, ce n'était pas souvent sans regrets qu'il se séparait des siens.

Parfois il allait demander conseil à sa mère. « Que dois-je faire ? lui disait-il; un tel m'invite à dîner pour aujourd'hui; j'ai déjà refusé deux fois cette semaine. J'aimerais pourtant mieux passer la soirée avec vous ! » Il acceptait de temps à autre. Là du moins il restait fidèle à sa promesse de ne plus jouer, et ses amis ont conservé le souvenir des charmes de son esprit et de sa gaieté simple e\ franche. Toujours il rentrait à Saint-Florent asseï tôt pour recevoir le baiser et la bénédiction maternelle. >

A cette même époque il fit un voyage à Paris

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d'où il écrivit à sa mère : « Décidément, j'abrège mon séjour; je laisse Paris et ses séductions. Je reviens près de toi reprendre nos habitudes de Saint- Florent et nos causeries du soir. La vie de famille est encore la meilleure. J'ai été mettre un cierge à Notre-Dame des Victoires. »

Ce milieu de la famille, où Renaud ne trouvait que de bons exemples et d'excellents conseils, ne suffisait point pour rendre à l'âme sa première vigueur. Des occupations utiles, obligatoires, un devoir quotidien à remplir, lui auraient été nécessaires, pour l'arracher aux souvenirs malsains de son existence en Algérie. Trop souvent sa pensée se reportait vers les plaisirs passés, et les impressions laissées en son âme par les lectures faites à cette époque subsistaient toujours. Il subissait les conséquences énervantes du désœuvrement, fatales surtout à son caractère, qui éprouvait le besoin impérieux de poursuivre un but utile. Malgré la sage direction que lui donnait sa mère, Renaud ne trouvait point autour de lui un travail capable d'absorber les facultés de sa nature ardente; aussi éprouvait - il un vague mécontentement de luimême, et bientôt il fut en proie à la plus périlleuse des tentations, celle du découragement. Une fausse application du point d'honneur faillit un instant

le faire dévier de sa route. Jusque-là l'aveu de ses fautes ne lui avait point coûté, et il y trouvait, avec le repentir, un soulagement et la paix du cœur. Peu à peu, il en vint à reculer devant cet acte indispensable à toute vie chrétienne. <c Est-ce loyal, disaitil, d'aller promettre ce qu'on est si peu assuré de tenir? Est-il digne de Dieu qu'on aille lui accuser ce qu'on aime encore au fond de son âme ?» — Pour lui rendre la confiance, on lui disait alors : « Tu crois ainsi témoigner ton respect à Dieu; mais tu le méconnais^ et tu le rabaisses en agissant envers lui, ccmme avec un homme qui ne connaît ni ta faiblesse ni les moyens d'y remédier. Discute moins, et marche en toute simplicité et en toute confiance. Ta bonne volonté commencera, et Dieu fera le reste. La grâce ne manque jamais. — Mais il y a si longtemps que je lutte! Si j'ai succombé, qu'est-ce donc que la grâce? — Prie, va donc à Dieu avec ce désir sincère, ferme et direct qui obtient toujours ! »

Pour la première fois, Renaud n'accompht point cette année son devoir pascal. 11 alla trouver un prêtre et, à son retour, d'un ton plein de tristesse il dit à sa mère : « Je ne communierai point; je n'ai pas le ferme propos et je ne puis pas tromper Dieul J'espère qu'il me pardonnera. » — « Je t'assure,

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disait-il encore, que j'ai fait ce que J'ai pu; les tentations sont venues me chercher et je ne puis remonter le courant. Si j'en sors, ce sera peut-être pour me faire prêtre... Ne secoue point la tête; je jparle sérieusement. »

Il n'y avait plus qu'à beaucoup prier pour cette âme qui, par un sentiment exagéré de délicatesse, s'éloignait de Celui qui seul peut nous relever de nos chutes et nous ramener dans le droit chemin. Par bonheur cette faiblesse ne fut que passagère; et Dieu, qui n'abandonne jamais dans leurs défaillances des cœurs aussi droits et aussi généreux, devait plus tard lui faire sentir avec surabondance les effets de sa grâce victorieuse.

Renaud quitta sa famille au printemps de 1870, pour aller suivre un cours d'infanterie qui commençait à Lorient et finissait à l'école de tir de Châlons. Il n'avait point sollicité cette faveur, qui lui fut accordée comme récompense des excellentes notes obtenues dans la campagne de l'Alceste. Son récent grade d'enseigne ne lui permettait pas d'espérer bientôt un embarquement, et il voulait éviter les périls de l'oisiveté. Il commença une vie régulière et active, occupant ses loisirs par de bonnes lectures. « Un de mes camarades, écrit-il

à sa mère le 17 juin, vient de me prêter un ou vrage dont tu m'avais parlé, le Récit d'une sœur. Je le lis dans les moments que me laisse l'exercice, et un peu au détriment de la théorie, que je trouve bien fade après cette lecture. Je ne sais ce qu'on doit admirer' le plus dans cet ouvrage, ou l'incroyable délicatesse des sentiments, ou cette facilité avec laquelle toutes les idées qui passent par la tête sont écrites, simplement, sans prétention et dans un pareil style. Pourtant, je ne suis pas à la hauteur de ces trésors d'affection, que les membres de cette famille ont les uns pour les autres. Ils ne peuvent se quitter deux jours sans que les plaintes commencent; il me faudrait bien les refouler, moi» pour rester dans une carrière comme la mienne! C'est un reproche que je fais à Albert; accompli sous tous les rapports, intelligence, cœur, religion, il m'a l'air d'ignorer les épreuves de la vie et ressemble à une jeune fille dont il a d'ailleurs l'éducation. Il n'y a qu'Alexandrine qui montre de l'énergie dans son malheur et qui inspire un véritable intérêt. Les autres, telles qu'Eugénie, sont tellement en dehors de la vie commune, voyant toutes choses sous leur pire côté, qu'on finit par ne plus les plaindre autant. J'aime beaucoup mieux le genre de piété de Adélaïde Capece Minutolo, que j'ai lu

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à Saint-Florent Celle-là voyait tout en bleu. » Ces appréciations si justes de Renaud nous montrent en quelle estime il avait les caractères énergiques, qui savent traverser bravement les épreuves de la vie. Dans une autre lettre il dit à sa mère : «Je viens de finir ce matin Y Organisation du travail, ^par M. Le Play. C'est bien intéressant, mais c'est bien long. En achevant la dernière page, je me suis assoupi durant un quart d'heure, avec la satisfaction du sage qui vient d'accomplir son devoir... Me voici devenu un homme sérieux et posé. Si mes idées ne sont pas assez orthodoxes, tu ne m'accuseras pas de les entretenir par de mauvaises lectures. J'ai été hier à Vannes voir le P. Taupin, à qui j'ai promis de revenir pour me confesser. »

La vie studieuse que menait Renaud commençait à porter ses fruits; mais la guerre qui venait d'être déclarée à la Prusse, interrompit son cours spécial d'infanterie et l'empêcha d'effectuer ses résolutions Les examens furent passés à la hâte; il fut classé flans les premiers rangs et envoyé à Brest, pour taire partie de la flotte destinée à l'expédition de la Baltique. « Rassure-toi, écrivait-il à sa mère, je ne suis pas encore parti. Hélas! je crains que cela ne tarde beaucoup. Presque tous les bâtiments sont armés, je ne sais où l'on me fourrera et, à te

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parler franchement, je crois que j'en ai encore pour quinze jours. Pauvre marine! c'est toujours sur nous que retombent les tâches ingrates. En temps de paix, fièvres jaunes, dyssenteries, fatigues de toute sorte ; en temps de guerre, c'est le métier de rouliers qui nous attend : transporter tant de troupiers à tant de frais de table par jour. Si l'on se battait, si l'on avait les chances de l'enthousiasme d'un combat ! Mais non : le genre de mort qui vous est destiné, c'est de couler prosaïquement en rencontrant une torpille. Et qui fait attention à un bâtiment qui coule, sinon les parents et les amis de ceux qui étaient dessus? A côté de cela, ne parle-t-on pas encore de cette fameuse charge des dragons anglais qui revinrent au nombre de vingt après la bataille d'Inkermann, et du fameux 14*" de ligne qui périt tout entier à Waterloo? Non; décidément, le métier de la mer est charmant pour un touriste • mais quelle désillusion lorsqu'on le regarde au point de vue militaire! Mais assez de jérémiades! » — Renaud, plein d'ardeur pour la guerre, acceptait néanmoins avec abnégation le rôle obscur qui lui était offert; plus tard, avec non moins de courage, il se résignera à la triste perspective d'un sacrifice sans résultat et sans gloire, pour oDéiràla loi de l'honneur.

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Durant son séjour à Brest, avant l'annonce de nos premières défaites, la tentation vint encore vers lui avec tout ce qu'elle peut avoir de plus attrayant] sa résistance fut vive; mais les attaques furent si pressantes que, de guerre lasse, il succomba de nouveau. Cette dernière faute, qui fut de courte durée, lui occasionna bien des remords, et son âme, purifiée par l'expiation et par le repentir, devait bientôt reprendre toutes les habitudes d'une vie fermement chrétienne.

Après le désastre de Sedan, les plans de guerre maritime se trouvaient anéantis, et on ne pouvait plus songer qu'à la défense du territoire. « Hélas! écrivait Renaud, il faut bien l'avouer; ce n'est plus 92 ni 18 14. Alors des hommes combattaient contre des hommes; maintenant il faut combattre contre des machmes intelligentes et admirablement organisées, et tout cela nous manque. Ce sera une tuerie horrible sans résultat. Mais tentons la chance, si petite qu'elle soit; ne reculons devant aucun danger. Par malheur, je ne vois rien qui réponde à mes sentiments; il y a si peu de vrai patriotisme ! Les uns se retranchent derrière des opinions politiques; les autres disent : « Que puis-je donc faire moi, un de plus ? » Est-ce ainsi qu'on doit raisonner? Dans ces moments terribles, l'abnéga-

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tion complète, le souverain mépris de la vie, doivent s'allier dans le cœur avec l'amour de la patrie. République ou empire, n'est-ce pas toujours la France ? »

Renaud fut chargé d'instruire un bataillon de fusiliers marins, et il s'en occupa avec l'ardeur qu'il mettait à toute chose. « J'ai quatre cents hommes à dresser, écrivait-il, et six aspirants sous mes ordres. Comme je ne relève de personne, j'ai fixé moi-même les heures d'exercice, et je te réponds que je ne me ménage pas la besogne. » — Le préfet maritime vint inspecter son bataillon, et, frappé de la bonne tenue et de la manière dont manœuvraient ses hommes, il félicita le jeune enseigne, et le soir même il lui envoyait le titre de professeur d'infanterie à l'école navale.

Quelque flatteuse que fût cette nomination, Renaud ne voulut point l'accepter. Il se rendit chez le préfet maritime, le remercia de la distinction qu'il lui accordait, et réclama avec insistance le seul honneur de combattre avec les hommes qu'il avait formés. Sur sa demande, l'amiral lui accorda le commandement de la compagnie d'avant-garde qui devait être toujours la première au feu; mais il maintint son titre de professeur au Borda. « Ma position de capitaine de cette compagnie, écrivait-

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il, est un poste de confiance; j'en suis tout étonné, moi qui me croyais un officier médiocre ! Ma nomination à l'école navale m'avait donné de l'orgueil; maintenant^ je suis comme la grenouille; pourvu que Je ne finisse pas comme elle! Hier, j'ai fait un petit speech à mes hommes. Je leur ai dit qu'étant tête de colonne, ils devaient donner au régiment l'exemple du courage et de la discipline. Sans me vanter, je suis très-respecté et obéi , car ils savent qu'ils peuvent compter sur moi. »

Renaud allait prouver qu'il était digne de commander aux plus braves. Le 26 octobre, il partit pour Lille avec sa compagnie, et ce jour même il écrivait à sa mère : « Voici ma situation d'esprit à découvert. Je te l'avoue, je pars sans avoir rempli mes devoirs religieux; je ne l'ai pas pu avant mon départ de Brest; mais le premier prêtre que je rencontrerai me confessera, je te le promets. Je t'en prie, ma pauvre mère, console-toi. Je suis, je te l'affirme, en bonnes dispositions; mais je suis si facile à entraîner ! Le bon Dieu ne m'en voudra peut-être pas trop ! Je porte toujours sur moi ma petite médaille. Adieu, ma bonne mère, du courage; je t'embrasse du fond du cœur ainsi que papa, etc. »

Après deux jours passés en chemin de fer, Renaud

arrivait à Lille, où de cruelles de'ceptions l'attendaient, a Le voyage de Brest ici, écrit-il à sa mère, a duré soixante heures. Nous étions seize cents marins, dont vingt-quatre officiers. Entre Rouen et Amiens, on signalait des uhlans sur la voie ferrée, et un détachement de deux mille Prussiens à quatre kilomètres. Sans hésitation, nous avons continué notre route à petite vitesse; toutes les armes étaient chargées, et nous étions prêts à nous mettre en ligne à la moindre alerte. Hélas! rien n'est venu, et nous sommes arrivés ici sans avoir reçu le baptême du feu. Cette fameuse armée du Nord, commandée par Bourbaki, qu'on disait forte de cinquante mille hommes au moins et prête à marcher sur Paris, se réduit à cinq ou six mille mobiles et à quelques détachements minimes de l'armée régulière. C'est affreux, mais c'est comme cela. Partout nous sommes indignement trompés; indifférence et anarchie, c'est la devise de la France. Je veux bien mourir, pour ne pas être témoin delà plus grande honte infligée à une nation. »

Renaud fut placé, avec sa compagnie, hors des murs, dans une redoute qui défend le passage d'un pont, et il se réjouissait d'occuper un poste si périlleux. « Nos marins, écrit-il le 7 novembre, font l'admiration de l'armée et de la population par

leur ferme discipline, le respect et l'immense confiance en leurs chefs, au milieu de la désorganisation générale. J'attribue ces avantages à deux causes. D'abord, aucun officier ne sortant des rangs, notre prestige est doublé; les hommes sont forcés de reconnaître notre supériorité sur eux. Un matelot est disposé à croire qu^un officier n'est pas de sa nature. Puis, presque tous sont Bretons, c'est-à-dire soumis, portés instinctivement au respect envers leurs chefs. Bref, je suis fier de mon métier. Les officiers échappés de Metz font des récits à se manger les poings de rage. »

Le 10 novembre, le bataillon de Renaud se rendit à Cambray, et -ce fut une grande joie pour notre jeune enseigne de se rapprocher des Prussiens. « Je reçois à l'instant ta lettre, écrit-il à sa mère. Oui, je serai un vaillant soldat, là-dessus tu peux m'en croire, mais ce sera uniquement pour l'honneur. Je vois l'horizon plus sombre que toi, et je suis écœuré de ce qui se passe depuis le commencement de la guerre. Je veux bien croire qu'un patriotisme tardif se fait sentir, mais à côté quelles infamies ! Nous avons été hier voir les autorités de la ville et entre autres l'archevêque, Mgr Régnier, qui est Angevin et a beaucoup connu mon grandpère de Beauregard. Aujourd'hui, pendant que

nous étions à la caserne, le secrétaire de Monseigneur est venu nous rendre notre visite, et quel a été mon étonnement en l'entendant me dire : « Renaud, comment allez- vous? Vous n'avez poin'c changé. Rappeiez donc vos souvenirs. » Il a dû me dire son nom; c'est M. l'abbé Marchaisse que j'av connu dans mon enfance, quand il était précepteur des Rochebouët. J'irai demain le voir à l'archevêché. S'il me convertissait, ce serait une rude affaire ! » Se convertir complètement, était en effet sa préoccupation constante. Il n'envisageait point la confession comme "une consolation pour le cœur de sa mère, ni comme une sorte de compromis fait avec Dieu à l'heure du danger, mais elle était poui* lui un acte décisif, radical, entraînant toutes les conséquences d'un vrai repentir et sur lequel devait s'appuyer désormais une vie entièrement pure. Dans sa rectitude et sa délicatesse de conscience, il craignait de faire à Dieu de vaines promesses, et il voulut s'éprouver en veillant aussi sévèrement que possible sur lui-même. Un enseigne de vaisseau^ M. Charles Rouvier, disait à M. de Kermadec (i): « Renaud ne se permettait pas la plus petite pec-

(i) M. de Kermadec, enseigne de vaisseau, ami intime de Renaud, tué durant la Commune, au second siège de Pari».

cadille; il ne prenait pas même part à ces conversations de jeunes gens dont le sujet est parfois un peu léger. » Et ce même officier écrivait à Mme de la Frégeolière : « Dans la vie intime que j'ai menée avec Renaud, j'ai pu apprécier les vertus de votre fils; je suis fier d'avoir été compté au nombre de ses amis. Je le voyais tous les jours, il m'entretenait constamment du bonheur qu'il ressentait de prendre une part active à la guerre, de son désir de se rencontrer bientôt avec l'ennemi. Il m'exprimait sa ferme intention de se mettre en état de paraître devant Dieu, et il m'engageait à suivre son exemple. » — « Il ne fallait pas vivre longtemps avec La Frégeolière écrivait M. Pujo^, lieutenant de vaisseau, pour voir que son éducation avait été chrétienne et que les sentiments de son enfance étaient vivants en lui. » — Citons encore le témoignage d'un autrelieurenantde vaisseau, M. Le Ridant : a II ne manquait jamais d'assister à la messe toutes les fois qu'il le pouvait; et j'ai assez souvent partagé sa chambre pour savoir qu'il n'oubliait jamais de prier. C'était un vrai chrétien. »

Dans sa visite à M. l'abbé Marchaisse, Renaud mit entièrement ordre aux affaires de sa conscience. Après avoir accompli avec la plus vive piété ses devoirs religieux, il ressentit une joie inexprimable.

c Que je suis heureux 1 » disait-il à ce digne prêtre. Dès lors, il fut transformé et devint apôtre. Il engageait ceux sur lesquels il pouvait avoir quelque influence à se rapprocher de Dieu et à fréquenter les sacrements, affirmant que pour être brave il fallait être chrétien. Au témoignage de ses camarades, ceux même qui ne partageaient pas ses convictions religieuses éprouvaient pour lui un sentiment profond de respect et d'admiration. « J'ai rencontré, écrit à Mme de la Frégeolière M. Henri Bonnaire enseigne de vaisseau, plusieurs de ses amis qui vous auraient touchée si vous les aviez vus et entendus. Tous disaient : c'était une âme d'élite. »

Le 2 décembre, les troupes qui devaient composer l'armée du Nord, commandée par le général Faidherbe, opérèrent leur concentration, et les trois bataillons de fusiliers marins furent réunis pour former un régiment; le 5, ils entraient en campagne. On s'empara de Ham par surprise, et Renaud, dans cette affaire peu importante, reçut le baptême du feu. Le i6 décembre, il écrivait de Corbie à sa mère : « Je suis en parfaite santé. Nous ne nous sommes encore battus qu'une fois auprès de Ham... Nous faisons une campagne extrêmement rude; car se promener ainsi, au cœur de l'hiver, à marches forcées, à travers la campagne, est moins

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qu'attrayant; mais jusqu'ici c'est peu r;ieurtrier. Enfin notre tour arrivera sûrement; aussi Je ne me plains pas de notre sort. On dit que l'armée de Manteuffel a rétrogradé sur Paris; en ce cas, nous nous y rendrons aussi, et c'est "peut-être à nous que sont réservés les coups décisifs. La vie que je mène m'est très-saine. Jamais je ne me suis si bien porté, mangeant quand je peux, dormiant de même; mais lorsque Je m'en acquitte, je m'en acquitte bien. Je t'assure que je ne dédaigne pas un morceau de pain sec; et comme ce soir je couche dans un lit, jamais mortel ne fut plus heureux que moi. »

Doué d'une sagacité merveilleuse et d'une intuition rapide, qui étaient les côtés saillants de son intelligence^ Renaud, improvisé en .quelques semaines capitaine d'infanterie, comprit bien vite le parti qu'il y avait à tirer d'un petit nombre d'hommes disciplinés, énergiques, rompus à la fatigue, prêts à tout entreprendre;, et qu'il avait le don d'électriser par son exemple et ses paroles. Sa compagnie marchait en tête du bataillon, et on peut dire qu'il en était l'àme. Après des journées de marche, Renaud se trouvait parfois de grand'garde durant la nuit, par une température si basse que l'une des sentinelles fut trouvée morte de froid; mais il ne se plaignait d'aucune corvée, et le lendemain on le

voyait joyeux comme d'ordinaire, moins occupé de lui-même que de ses soldats, dont il cherchait sans cesse ù. adoucir les privations. Sa première pensée, quand il lui arrivait de coucher dans un village, était de pourvoir au logement et à la nourriture de sa compagnie : « Nous nous plaisions tous, écrit M. Pujo, à voir ce jeune homme plein d'entrain, de bonne humeur et de courage, la joie de notre bataillon. Bien que pour la plupart nous ne fussions pas bien avancés dans la vie, La Frégeolière par son ardeur représentait chez nous la jeunesse. »

Renaud habita trois jours à Corbie chez M. l'abbé Hersent, ancien doyen. Le vieux prêtre se prit vite d'intérêt et de sympathie pour ce jeune homme de vingt-deux ans, d'une physionomie encore enfantine, qui causait avec la même facilité et la même modestie, sciences, voyages, politique, philosophie, religion, et dont le cœur, au niveau de ' l'intelhgence, renfermait une foi si profonde, un' dévouement si passionné pour son pays, et un si • grand amour pour sa famille.

Renaud, dont la vie, depuis son départ de Brest, était parfaitement pure, ne songeait qu'avec grand repentir à ses fautes passées , et il redoublait de ferveur pour les expier et obtenir un pardon plus

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complet. Un jour, on apprit que les Prussiens approchaient avec des forces considérables; une grande bataille était imminente. Il rencontre M. Hersent sur l'escalier, et Monsieur l'abbé, lui dit-il, je vous avoue que je suis ému. L'éternité! L'éternité! Il faut être si bien avec Dieu! » Puis, il sortit précipitamment, sans doute pour aller prier à l'église, et bientôt il revint plein de calme. « Monsieur le doyen, dit-il en se mettant à genoux, avant de me battre, je voudrais recevoir votre bénédiction. » Le prêtre le bénit, le releva, et embrassa en pleurant ce jeune officier qu'il aimait déjà comme un fils.

Après le combat de Pont-Noyelles , le 2 3 déœmbre, Renaud écrivit à sa mère : ce Tu dois être dans des inquiétudes terribles: je suis sain et sauf. J'aurais voulu t'écrire cette bonne nouvelle le soir même de la bataille, mais je n'ai pu trouver un seul instant. Nous avons maintenu toutes nos positions, couché la nuit sur le champ de bataille jet ce n'est que le lendemain, à deux heures, qu'a commencé notre retraite, le général Faidherbe ayant appris que des renforts considérables étaient arrivés aux Prussiens. Je puis dire que j'ai vu le feu de près. Après avoir essuyé de onze heures du matin à quatre heures du soir un terrible feu d'artillerie, où les obus m'ont plusieurs fois couvert de terre.

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nous avons chargé à la baïonnette à la nuit close, débusquant de chaque maison les Prussiens qui nous canardaient à bout portant. N'étant soutenus par personne, après une heure de lutte, force fut d'évacuer le village, et c'est là où nous avons été le plus en péril. Vraiment, je suis à me demander par quel miracle je suis revenu sain et sauf sur la hauteur où nous avions commencé le combat.

<c Une grêle de balles nous a poursuivis pendant cinquante mètres; sans l'obscurité, je ne sais combien nous serions revenus; nos pertes sont considérables. Dans mon bataillon, qui se compose de cinq cents hommes, il y en a cent soixante hors de combat... La guerre n'a rien de beau, et il faut être vraiment bien excité pendant la lutte, pour passer indifférent au milieu de ces amas de morts et de blessés. La baïonnette surtout est horrible; ce spectacle d'extermination éclairé par la lueur de l'incendie ne s'effacera jamais de ma mémoire. Mon pauvre ordonnance a été tué à côté de moi. »

A cette lettre , nous devons ajouter quelques détails racontés par des témoins oculaires. Dans le pays, Renaud est devenu un héros légendaire, et sa conduite dans ce combat est regardée comme l'un des plus beaux faits d'armes de la campagne. Il était brave jusqu'à la témérité, conservant tou-

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tefois sur le champ de bataille un sang-froid qui inspirait à ses hommes une entière confiance. Il fut envoyé en avant avec sa compagnie, vers dix heures du matin, pour former une ligne de tirailleurs. Bientôt les obus commencèrent à pleuvoir, mettant plusieurs hommes hors de combat. Profitant des plis de terrain, Renaud fît coucher à terre ses soldats, tandis que, debout et complètement à découvert, la lorgnette à la main, il observait les mouvements de l'ennemi. Un officier supérieur vint alors à passer, marchant dans une direction opposée. « Voilà donc ces fameux marins ! s'écria-t-il. Il paraît qu'ils ne sont braves que sur mer. » — Je prends souci de la vie de mes hommes, répliqua fièrement Renaud. Et vous, qu'avez-vous fait des vôtres ? Venez vous placer à côté de moi jusqu'à la fin de la journée : vous apprendrez comment les marins se comportent devant l'ennemi. » L'officier supérieur ne répondit rien, tourna bride, et disparut.

Sur le plateau, au moment oîi les projectiles pleuvaient tout autour de lui, Renaud rencontra le Père Vautier, de la compagnie de Jésus et aumônier dans l'armée du Nord. « Mon Père, lui dit-il, savez-vous ce que je fais? je dis un bon acte de contrition. — Ne voudriez-vous pas faire da-

vantage, mon enfant, demanda le Père. — C'est bien ce que je désire,» dit-il. Avec un imperturbable sang-froid et une simplicité d'enfant, il se confessa, se découvrit au moment de recevoir l'absolution, fît le signe de la croix, et prenant la mair du prêtre : « Merci, mon bon Père*, ma mère seru contente. Elle est si pieuse, ma mère! »

Le bataillon, après avoir rejoint la brave compagnie de Renaud, fit une charge à la baïonnette, et repoussa les Prussiens jusqu'au village de Daours, où la lutte se continua jusqu'à la nuit. De retour sur le plateau, les soldats, manquant de tout, tombaient de faim et de fatigue; il offrit d'aller chercher des vivres pour le bataillon. Il monta à cheval et se rendit à Corbie, distant de trois lieues du champ de bataille. La vieille servante du doyen, le voyant arriver épuisé, voulait en vain l'arrêter pour lui apporter un bouillon. Il refusa, et à deux heures du matin il était revenu près de ses compagnons d'armes; sans abri, sans couverture, par un froid glacial, il fut obligé de se promener le reste de la nuit, et sa faiblesse était si grande que deux ou trois fois il perdit connaissance.

Le lendemain, on fut obligé de battre en retraite vers le Nord. Renaud avait excité l'admiration générale; à une chevaleresque bravoure, il joi-

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gnait le sang-froid et la présence d'esprit d'un ^ vieux militaire, et le général Payen ne le désignait ■T que par ces mots : « Ce noble caractère! Cet héroïque enfant! » Le i" janvier, au moment où les trois bataillons allaient quitter Beaurains, village situé près d'Arras, pour se diriger vers Mercatelj Renaud, avec un autre officier de marine, se rendit à l'église de grand matin. Le P. Léveillé- Lagrange, dominicain, depuis peu de temps aumônier du 2 3* corps, célébrait la sainte messe et adressait quelques paroles d'exhortation aux soldats Le visage expressif de Renaud, qu'il ne connaissait point, son altitude si recueillie et si pieuse le frappèrent vivement; bientôt il le rencontrera privé de vie sur le champ de bataille !

Les trois bataillons de fusiliers marins partirent de Mercatel le 2 janvier, de grand matin, traversèrent Boyelles et firent halte à Ervillers. Mais déjà une vive fusillade se faisait entendre du côté de Béhagniesj la première division, commandée par le général Payen, engageait le combat. De faux rapports avaient fait donner l'ordre d'attaquer ce village, où de nombreuses troupes prussiennes étaient solidement, retranchées; une batterie placée sur la hauteur à Favreuil causait d'effroyables ravages dans nos rangs. La force des

positions de l'ennemi avait été reconnue trop tard; et les mobilisés, cantonnés à quelques kilomètres de là, ne venaient point au secours de la division Payen. Tandis qu'on se battait devant Béhagnies et à l'intérieur même du village, on résolut d^ s'emparer de la batterie deFavreuil.

Renaud est encore choisi pour marcher en avant et il part à la tête de ses marins déployés en tirailleurs, les excitant de la voix et du geste. « Allons, jes enfants, s'écriait-il, en avant! C'est Dieu qui nou sguide ! » Ces héroïques soldats montent sans hésitation sous un feu meurtrier, et par deux fois la batterie recule. Tout à coup, deux escadrons, masqués derrière un coteau, s'élancent sur les assaillants. Pressés par cette terrible charge de cavalerie, pour la première fois le? marins se troublent et quelques-uns se débandent. Renaud les rappelle, les réunit et reçoit la charge de pied ferme, a Prisonniers, marins, prisonniers ! » s'écrient les Prussiens, qui de toute part entourent la petite troupe. — « Marins, on ne se rend pas! répond Renaud. Vive la France! 5) Alors une lutte acharnée et corps à corps s'engage; à l'exemple de leur capitaine, tous sont résolus à vendre chèrement leur vie. Un bataillon de chasseurs à pied arrive enfin à leur secours, et la compagnie est dégagée.

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Déjà sur tous les points, la bataille est perdue; pour ne pas être coupé, il faut battre en retraite au plus vite. Renaud veut réunir ses hommes, les mettre en bon ordre et ne quitter que le dernier ce théâtre d'une lutte si glorieuse. Mais son sang coule à flots; il est blessé au bras et a une épaule fracassée ; déjà il ne peut plus se tenir debout, un marin le prend sur ses épaules et l'emporte avec lui. Comme ce brave soldat, pour ne point faire souffrir son bien-aimé capitaine, ralentissait le pas : « Va, Maurin, va donc, lui dit Renaud, du courage! Ce n'est rien, j'en serai quitte pour une amputation. » Comme il disait ces mots, une grêle de balles siffle autour de lui; l'une d'elles vient le frapper au cœur, et quelques secondes après-il avait cessé de vivre.

La dépouille mortelle de Renaud demeura toute la nuit sur le champ de bataille. Le lendemain, comme les Prussiens avaient abandonné Béhagnies, un officier se rendit avec quelques hommes, aux premières lueurs du jour, à la recherche du corps; le P. Léveillé-Lagrange les accompagnait. a J'ai eu bien des émotions durant ce drame sanglant, disait-il plus tard ; mais je n'oublierai jamais celle que j'ai ressentie à la vue de ce bean jeune homme, étendu sans vie sur le sol glacé. iSor

SqÔ RENAUD DE LA FRÉGEOLIÈRE.

visage était comme transfiguré par sa glorieuse mort; il semblait sourire au ciel! »

Quatre marins le transportèrent au village d'Ervillers, et les hommes de sa compagnie le suivaient en pleurant à chaudes larmes. Lorsque le triste cortège défila devant le bataillon des chasseurs, qui la veille étaient venus au secours des marins, le commandant fit former la haie à ses soldats en disant : « Saluez; c'est un brave qui passe! » Le corps fut enseveli avec les honneurs militaires dans un coin du cimetière d'Ervillers, et y demeura jusqu'au 8 avril 1 87 1 , jour où l'héroïque jeune homme fut exhumé, sous les yeux de son père, et transporté dans le caveau de sa famille, au château de Saint-Florent.

Les habitants d'Ervillers voulurent qu'une plaque rappelât que les restes de Renaud avaient reposé dans leur cimetière. On y a gravé son nom, son grade, le jour de l'exhumation, et enfin ces quelques mots qui rappellent sa mort : « Enveloppé par l'ennemi et refusant de se rendre, il dégagea sa compagnie et expira couvert de blessures. Sa vie fut celle d'un chrétien; il est mort en héros. » Le souvenir de Renaud est toujours vivant dans ce village. Sur la demande ae ses paroissiens, M. le curé d'Ervillers a célébré, le 2 janvier 1872,

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un service pour le repos de l'âme de notre brave marin, et, dans une touchante allocution, il a rappelé les qualités brillantes et les vertus du jeune officier tué à l'ennemi.

Les camarades de Renaud recueillirent pieusement son scapulaire du Sacré-Cœur, sa médaille de la sainte Vierge, la balle qui avait été extraite de son cœur, sa bague, et sa montre où était gravée la noble devise de sa famille à laquelle il a été fidèle jusqu'au dernier soupir : Potius perire quant fœdari, Plutôt mourir que de forfaire jamais à l'honneur.

Ces paroles sont bien le résumé de sa vie. Il possédait cette fierté chrétienne qui, bien loin de prendre la vanité et l'indépendance pour une vertu, trouve sa gloire dans une légitime soumission et dans l'accomplissement du devoir, ne s'incline jamais devant le respect humain, et va droit à son but sans chercher d'autre témoignage que celui de sa conscience fidèle à Dieu. Distingué de manières, il avait contracté dans la demeure paternelle les habitudes de cette antique politesse française, demeurée de nos jours l'apanage d'un trop petit nombre ; et de brillantes qualités extérieures, jointes à une aimable modestie, rehaussaient encore la beauté de son âme. Sous des traits

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enfantins, se cachait un caractère d'une virilité supérieure à toutes les épreuves, un cœur d'élite qui possédait à la fois des trésors d'énergie et de tendresse. Si parfois il fut accessible à la tentation, du moins jamais il ne resta longtemps sous son empire; et ses fautes ne servirent qu'à rendre sa foi plus méritoire et sa vertu plus parfaite.

Edmond Guillaume, né le 28 octobre 1847 à Orléans, élève du petit séminaire de La Chapelle, puis de l'école Sainte- Geneviève du 10 octobre i865 au 11 août 1867, admise récole Centrale en 1867, ingénieur civil en 1870, sergentmajor à la 2^ compagnie du 4^ bataillon du Loiret, mort à Orléans le 6 septembre 1870.

Le 17 juillet 1870, Edmond, encore élève de l'école Centrale, où il s'était fait remarquer par un travail persévérant et une conduite exemplaire, écrivait à sa famille :

« En plein projet de concours, une tuile nous tombe sur la tête, et nous ôte tout courage pour mener à bonne fin l'épreuve qui décide de nos trois

années d'étude. C'est la nouvelle de l'expédition de la garde mobile à Châlons. Presque tous les élèves de troisième année qui concourent avec moi en font partie. L'école, qui, il y a trois jours encore, eût pu passer pour un sanctuaire de travail, est devenue tout à coup inquiète et déserte. Nous n'y allons plus que pour savoir les nouvelles et apprendre comment l'administration sauvegardera nos intérêts achetés par trois années d'étude, tout en nous permettant de donner au pays ce qu'il a le droit d'attendre de nous. L'administration a dû faire aujourd'hui auprès du ministre des travaux publics et auprès de celui de la guerre une dé'marche tendant à obtenir, pour les gardes mobiles de l'école, un sursis de quinze ou vingt jours, qui leur permît de finir le concours avant d'aller apprendre à Châlons le métier de soldat.

« Nous avons cru qu'il était de notre honneur et de celui de l'école de protester contre cette demande de sursis. Il doit y avoir une loi générale pour le pauvre comme pour le riche, pour le fils d'ouvrier et de laboureur comme pour celui de l'industriel, du commerçant ou du fonctionnaire. Toute exception à cette loi générale serait une injustice criante dont nous ne pouv.ons bénéficier En conséquence nous avons, par pétition, prié ou

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plutôt sommé l'administration de ne pas nous faire sortir du droitcommun, — alors même qu'elle le pourrait, — mais de s'arranger de telle manière que nous ne perdions pas le fruit de notre travail; soit en donnant de suite le diplôme à ceux qui ont obtenu pendant les trois années la somme des points nécessaires pour l'avoir, sans tenir compte da projet de concours; soit en se basant sur ce qui est déjà fait du projet.

« Pour ni 'li, je n'ai rien à craindre quant à mon diplôme. Mon projet peut être jugé dès aujourd'hui. De quelque manière qu'on résolve la question, le succès m'est assuré. Demain le conseil de l'école nous communiquera ses décisions; je vous en avertirai. »

Le lendemain, l'école Centrale licencia ses élèves. Celui qui écrivait cette généreuse lettre sortit un des premiers avec le diplôme d'ingénieur civil, et le soir même il reçut àOrléans les félicitations de sa lamille.

Edmond n'avait qu'un goût médiocre pour cette guerre aventureuse qu'il jugeait sagement. « La guerre n'est point motivée, disait-il. Et d'ailleurs, à quoi peut-elle aboutir? Nous serons vaincus, car les Prussiens sont meilleurs soldats que nous. » Mais s'il exprimait avec franchise ses tristes près-

sentiments, il n'en était pas moins disposé à remplir jusqu'au sacrifice ses devoirs de citoyen . « Soyez tranquille, dit-il à quelqu'un qui manifestait sa surprise d'un tel langage; si je parle ainsi librement, c'est que je suis encore un civil^ mais dès que je serai soldat, je marcherai sans raisonner. y> Il devait, un des premiers, faire partie de la mobile du Loiret.

Pendant les quinze jours qui s'écoulèrent avant son organisation, Edmond goûta le bonheur de la vie de famille, dont il n'avait pas joui depuis plusieurs années. Le soir, après les grandes chaleurs de la journée, il se dirigeait, accompagné de son Dère et de sa mère, de ses frères et de ses sœurs, vers les bords de la Loire, a Là, raconte un témoin de ces réunions intimes, nous causions assis sur le sable. Cette délicieuse solitude et la beauté du paysage prêtaient je ne sais quel charme à nos conversations, où l'on abordait indistinctement les questions les plus ordinaires comme les plus élevées; où Ton parlait de tout, du passé, des souvenirs d'autrefois, des événements présents, de l'avenir, des questions sociales et politiques, de Dieu, de l'âme, du ciel, de la mortl... »

Edmond, alors âgé de vingt-trois ans, rêvait au brillant avenir qu'il s'était préparé. Il manifestait

naïvement son désir de sortir de l'obscurité, d'inventer quelque chose au profit de la science, de se faire connaître enfin, puis de monter plus haut, d'entrer dans la vie politique, de représenter son pays, et mille autres projets bien naturels à sa jeune ambition.

Sous ces rêves de jeunesse, une ambition plus profonde reposait dans ce grand coeur : c'était un cœur altéré de Dieu; et voici en quels termes lui-même précédemment constatait un jour, dans son journal d'écolier, cette soif divine : ic J'ai passé une bonne journée, et cependant, le soir en rêvant à ma fenêtre avant de me coucher , j'éprouvai une impression étrange, impression que je ressens le soir de toutes les fêtes. Il semble que dans mon cœur il se fait un vide immense, et je me dis : Non, tu n'es pas heureux. Tout le plaisir, tout le bonheur que tu as ressenti aujourd'hui ne te suffit pas; travail, plaisir, amitié, succès, tout cela ne remplit pas l'immensité de ton cœur; il te faut Dieu. »

Un jour Edmond soutenait qu'il ne comprenait pas les ordres contemplatifs, et qu'il réservait son admiration aux ordres actifs, a Oh ! non, reprit un de ses interlocuteurs, une vie tout entière employée au service de Dieu n'est pas perdue. Demande-

le à ceux qui vont mourir. » Le jeune homme ne répondit pas. Il devint sérieux comme sous le

coup d'un pressentiment.

En effet, il approchait de son éternité. Mais avant de l'y voir entrer par une sainte mort, il faut remonter rapidement le cours d'une vie déjà si mûre. Aussi bien, un journal confident de son âme, une correspondance expression de toutes lej aspirations de son cœur, et les souvenirs fidèles de ses parents et de ses amis vont nous permettre de pénétrer dans la vie intime d'Edmond. C'est là que nous retrouverons les sources de cette intelligence délicate et cultivée, de ce noble et grand caractère, et de ce cœur dévoué qui vient de nous apparaître.

Edmond Guillaume était né à Orléans, le 27 octobre 1847, d'une de ces rares familles où le christianisme est la première foi et la première loi. Après avoir commencé ses études élémentaires au pensionnat des Frères de la doctrine chrétienne, dans leur maison de Nazareth, il passa de cette école au petit séminaire de Sainte-Croix en i85 8. Cette première existence fut la vie calme et pure d'un enfant pieux comme un ange, mais léger et dissipé comme on l'est à cet âge. Le plus profond

souvenir qu'il en ait conservé est celui de la mort d'un de ses petits frères, qu'il raconte ainsi dans son journal :

a C'était le )our de la Sainte- Barbe, tandis que les pompiers se réjouissaient et battaient du tambour dans les rues d'Orléans, ma pauvre mère embrassait en pleurant, sans pouvoir lui rendre la vie, le petit corps de notre Paul. Il était mort ! C'était un dimanche soir, un dimanche de l'Avènt; Paul était couché dans son petit berceau dans un coin du salon. Son petit front était pâle; mais, en voyant ses joues roses encore, ses paupières baissées, on aurait cru qu'il dormait. Moi et mes sœurs, nous étions agenouillés autour de son berceau, nous l'embrassions en pleurant. C'était la première fois que nous voyions la mort. Mes petites soeurs l'appelaient naïvement, et pleuraiei^ en le voyant silencieux, immobile. Hélas! il n'était plus à nous! Mais que dis -je? Oh! si, plus que jamais il était notre petit frère, il nous aimait. Plus heureux que nous, il était au ciel parmi les anges du bon Dieu; de là, il nous sourit, il nous protège. Cher petit ange, que j'ai si peu connu, mais que j'ai tant aimé, te rappelles-tu cette lettre oîi mon cœur se répandait tout entier dans les sentiments de l'affectiori la plus naïve et la plus

sincère, et que je t'adressai au ciel le lendemain de ta mort ? »

C'est en effet peu de temps après cet événement qu'Edmond adressa à ce frère mort une lettre admirable, que nous a communiquée un de ses professeurs. Celui qui l'écrivait n'avait pas encore douze ans.

« A Marie-Alfred- Paul -Guillaume Rime, décédé le 3 décembre iSSg, à l'âge de dix mois.

Au ciel parmi les anges.

a Mon cher petit Paul,

« Je sais que vous êtes au ciel, où vous louez et glorifiez Dieu; mais vous devez aussi le prier pour nous^ pour moi qui vais faire cette année ma première communion, pour les bons parents qui vous ont si bien soigné, pour votre sœur Pauline qui vous a tant aimé et qui prenait tant de plaisir à vous porter, pour votre sœur Eugénie, pour votre frère Henri; en un mot, pour tous ceux à qui vous fûtes cher.

« Lorsque vous étiez sur la terre, j'avais droit d'aînesse sur vous. Maintenant que vous êtes au ciel, j'use de ce même droit pour vous dire : « Priez

ipour nous, » Vous fûtes bien heureux, mon cher petit Paul, de mourir le jour de l'Immaculée- Conception. Vous l'avez, n'est-ce pas, célébrée dans les cieux au pied du trône de Marie, la Vierge sans tache originelle. Grâce au saint baptême, vous ne connûtes aucun péché, et vous jouissez maintenant de votre innocence; vous chantez les louanges de Marie, votre patronne, avec votre bonne maman Rime, avec la bonne petite Hortense morte pure comme vous , avec tant d'autres de nos parents que Dieu a retirés de la terre.

a Votre bon trère aîné qui vous regrette et vous honore,

a Edmond Guillaume. »

C'est dans ces dispositions toutes célestes qu'Edmond fit sa première communion. Elle laissa dans son âme cette empreinte indélébile de grâce et de bonheur dont lui-même écrivait à une de ses jeunes sœurs : « Je me reporte par la pensée à ce Jour oti, moi aussi pour la première fois, j'ai reçu mon Dieu. Et je te l'avoue, jamais depuis lors, ni dans les joies de la famille, ni dans le commerce de l'amitié^ ni même dans les douces illusions d'un avenir plein d'espérances, jamais je n'ai goûté joie

408 EDMONU GUILLAUME.

si pure, joie si parfaite, si entière, si délicieuse ! » Cependant arrivaient les années difficiles de l'adolescence. Edmond avait dix-sept ans, et il venait d'entrer en seconde au séminaire de La Chapelle Saint-Mesmin, quand sa conduite trahit un regrettable changement dans ses dispositions. C'était l'heure critique où l'imagination et la raison, l'esprit d'indépendance et de discipline, les passions et la religion se livrent dans le champ des âmes les plus périlleux combats. Edmond fléchit un instant. Il se fit des amis d'un commerce moins sûr} des goûts nouveaux se produisirent dans ses résolutions; il rêva d'être militaire, il déserta l'étude; ses maîtres se plaignirent de lui, et sa famille s'inquiéta en secret de son changement.

« J'étais encore bien jeune, écrit une de ses sœurs, mais le changement d'Edmond me frappa. Les jours de sortie, il venait me voir à la pension, et je remarquai que son ton, son allure, ses manières n'étaient pas celles qu'il avait autrefois; il sentait le cigare, il faisait valoir ses connaissances, il portait une gaieté folle sur un front soucieux, il parlait d'une façon peu respectueuse du séminaire et de ses professeurs, enfin il m'entretenait de ses beaux projets. Il devait, disait-il, continuer ses études, entrer à Saint-Cyr, en sortir sous-lieute-

nant, devenir capitaine, coloneU etc., maréchal de France peut-être !... »

Ce n'était là qu'une bourrasque ; l'amour de Dieu subsistait au fond de ce cœur avec celui de Marie ; et c'est de là que devait venir le salut à cette âme. Au commencement d'août, se trouvant en vacances, Edmond fit, en compagnie d'un élève du cours supérieur, un pèlerinage à Notre-Dame de Cléry et retrouva aux pieds de la Mère de Dieu sa ferveur première : « J'ai senti, disait-il, aux mouvements de mon cœur porté plutôt à la joie qu'à la tristesse, que mes prières étaient exaucées. »

Pendant ces mêmes vacances, il se rendit à Paris, où l'appelait un excellent religieux de sa famille. Le récit de la fête patronale de Saint-Cloud à laquelle il assista, nous révèle, au milieu de ce qu'il appelait ses fleurs de rhétorique, les précieuses qualités qui devaient l'année suivante se développer en son âme. « La procession dont je faisais partie, parmi les membres des conférences, a été magnifique. L'enthousiasme de la population est quelque chose d'incroyable, aux portes même de Paris si peu habitué à de pareils spectacles. Partout du monde, sur le pavé, sur les trottoirs, aux croisées, sur les toits, sur la Seine, et partout des chapeaux bas et des fronts inclinés sur le passage

des reliques du fils de nos premiers rois. Une pareille scène console et rend l'espérance* il ne faut plus désespérer de Paris, de la France, quand on en a été témoin. Ces hommages rendus par une population tout entière au fils d'un roi, qui s'est fait simple moine, et dans la suite est devenu un saint, sont de puissants témoignages de sa fidélité à l'autorité civile et religieuse, de son profond attachement pour la hiérarchie sainte dont Rome est le centre et la vie. Avec ces deux choses : obéissance aux chefs que Dieu lui a donnés, fidélité à la chaire de Saint-Pierre, la France est sauvée. Et puis , quelle éclatante protestation contre l'impiété, qui pendant si longtemps a régné sur notre beau pays, pays de foi par excellence! Quel pas fait depuis lors! Il y a trente ans, il y a vingt ans, un tel spectacle aurait-il été possible ? Auraiton pu exposer les reliques du saint prêtre, les porter en triomphe sur les places, dans les rues et dans les carrefours, sans les exposer aux insultes, aux sarcasmes des impies, à ce rire malheureusement si puissant en France ? Voilà donc une belle fête; cette procession faite en province vous aurait trouvés peut-être froids et indifférents ; mais à deux lieues de Paris, au milieu de la population parisienne, la glace se fond pour faire place à l'admiration. »

Un voyage en Normandie ne contribua pas peu à calmer sa fièvre d'agitation, en fournissant un apaisement à la soif de connaître qui dévorait son esprit. Dans les lettres délicieuses qu'il écrivit alors, les réflexions philosophiques ne faisaient pas défaut. Il semblait s'essayer au sérieux de la vie. Nous citerons seulement les lignes charmantes que lui inspira la vue du gros chêne d'Allouville- Bellefosse, non loin d'Yvetot. Elles témoignent aussi de l'étendue et de la variété de ses connaissances.

ce Si on lui prétait la voix comme autrefois aux chênes de Dodone, que de choses il aurait à dire ! Il pourrait représenter aux braves villageois, qui ont pour lui les égards qu'on doit à son grand âge, les scènes déplorables de la famine et de la guerre, les populations fuyant à l'approche des terribles Normands, l'église d'Allouville détruite par les huguenots, la visite de Henri IV qui lui déroba sans doute quelques rameaux pour en orner le front de ses soldats victorieux, puis Louis XIV venant lui rendre visite, Louis XV donnant des fonds pour l'entretien du sanctuaire, les tristes et sanglantes journées de la révolution, les gloires de l'empire, la disparition presque mystérieuse de tant de pauvres conscrits dont il avait vu le baptême

et qui moururent sans sépulture, loin du petit coin de terre qu'il couvre de son ombre. Il dirait encore la naissance de la nouvelle France, ses malheurs et ses triomphes, et, s'il était un peu prophète, tous ceux qui lui sont encore réservés. Mais il ne parle que du passé, et dans quelques siècles, s'il existe encore, il dira à nos arrière-neveux qu'il fut un siècle célèbre entre tous par le progrès qu'il fit faire au monde. Hélas ! où serons-nous alors, pauvre poussière?... y>

Voilà ce qu'était Edmond par l'intelligence, la conscience et le cœur, quand s'ouvrit Tannée scolaire 1864-1865. — Elle devait être décisive. Son père, en le ramenant au séminaire de La Chapelle, lui p ''la fortement des obhgations qui revenaient à l'aîné d'une nombreuse famille. Ces communications produisirent une profonde impression sur l'esprit du jeune homme. Il réfléchit, s'aperçut qu'il avait jusque-là perdu son temps, et que cependant c'était à lui de créer son avenir. Il gémit en pensant qu'il faisait cette découverte à son entiée en rhétorique. Ce n'était pas encore trop tard^ s'il voulait se mettre sérieusement à l'œuvre. Sentant sa faiblesse et craignant son inconstance, il se souvint du Dieu de sa première communion, et il s'attacha à Lui.

EDMOND GUILLAUME. 4l3

Le milieu si nouveau pour lui du séminaire de La Chapelle , où une jeunesse destinée au plus grand monde se trouve mêlée aux futurs soutiens de l'Église, avait surpris d'abord et ébloui Edmond pendant l'année précédente. Il fit maintenant son choix. Ses camarades les plus légers n'étaient pas revenus ; il ne fréquenta plus que de pieux jeunes gens, qui le soutinrent dans la voie du bien. « On peut dire ce qu'on voudra, observait-il au sujet de ce nouveau choix d'amis , je m'en moque. Peu m'importe de déplaire aux esprits malins, pourvu que je plaise au bon Dieu, et qu'un jour il ne me reproche pas d'avoir eu du respect humain. »

La réserve que nous impose la modestie de personnes encore vivantes, ne nous permet pas de révéler les trésors d'affection de cette amitié selon Dieu. Mais n'étaient-ils pas bien dignes les uns des autres ces élèves qu'Edmond se plaît à nous dépeindre dans sa correspondance ? Celui-ci désirait qu'on parlât en récréation un peu moins de bagatelles et un peu plus de choses sérieuses, surtout du bon Dieu et de la sainte Vierge. Un autre, — et des plus intimes, — voulant devenir un homme utile , s'appliquait à lutter contre l'ennui, parce que, disait-il, le démon se sent bien plus fort auprès

d'une âme ennuyée. Un troisième enfin se livrait avec ardeur au travail, afin de déposer ses couronnes, comme un trophée, sur le tombeau de sa mère.

Dès le 16 octobre, Edmond avait écrit à ses parents en les entretenant de ses résolutions pour l'avenir. « Mes études, disait-il, je veux les finir, sinon avec d'éclatants succès, du moins avec des résultats solides et durables. J'ai fait ce matin même la sainte communion, et je me propose de travailler à mériter souvent ce bonheur. » Nous verrons s'il tiendra parole.

C'est à partir de ce moment qu'Edmond se mit à rédiger le journal qui nous permet d'assister pendant six ans au spectacle de toutes ses luttes et de tous ses sacrifices, de toutes ses espérances et de tous ses découragements, de toute sa joie et de tout son bonheur. « Depuis longtemps, note-t-il à la date du 27 novembre 1864, j'ai le désir d'écrire mes impressions de chaque jour, je ne sais pourquoi je ne l'ai pas fait plus tôt; j'avais tant de choses à dire, tant de choses dont le souvenir m'échappe aujourd'hui, mais qui, fixées sur le papier, en quelques mots seulement, me seraient maintenant très-utiles, ou du moins très-agréables! Mais il est toujours temps de bien faire; aussi doréna-*

EDMOND GUILLAUME. 4l5

vant je prends la résolution de ne plus passer un jour sans résumer le soir mes impressions, quelles qu'elles soient. »

Cette résolution devait produire les meilleurs résultats.

Et le 27 décembre il ajoutait : « Il y a à peine un mois que j'ai commencé à rédiger mes impressions, et déjà j'en ai senti l'heureux résultat. Pre« mier avantage : ce petit journal m'oblige à réfléchir sur chacune de mes journées, à rentrer chaque soir en moi-même pour voir ce que j'ai fait et ce que j'aurais dû faire^ ce qu'il me reste à faire pour le lendemain. Second avantage : mes impressions de chaque jour ne se perdent pas comme auparavant, et peut-être un jour me seront-elles d'une grande utilité. Enfin ce cher petit résumé, tout simple, tout incorrect qu'il est dans la forme eî dans le style, a encore l'immense avantage de me mettre en rapports plus intimes avec des cœurs qui m'aiment, et qui, s'ils ne me connaissaient pas, ne pourraient me faire du bien. »

Il ne se flattait pas lui-même dans ce tableau de son âme et de sa vie ; c'est un miroir fidèle. Nous voudrions pouvoir transcrire toutes ces pages d'une touche si délicate, mais du moins voulons-nous y chercher les grandes lignes et les traits les plus

4î6 EDMOND GUILLAUME.

saillants d'une si noble physionomie; pour cela nous n'avons qu'à citer textuellement :

Samedi lo décembre 1864. « Indépendant et souvent sans énergie, ardent mais égoïste, voilà sans doute un singulier caractère! et c'est pourtant le mien. Je voudrais être libre, et quand j'ai la liberté, elle me fatigue, elle m'ennuie, et je souhaiterais de ne point l'avoir. J'aime, mais n'est-ce pas plutôt pour moi que pour les autres? Egoïste, va? L'amour-propre! l'orgueil! tout ce qui te blesse te touche plus que ce qui pourrait blesser les autres. Tu t'aimes, tu n'aimes pas, voilà ce que tu es! »

Samedi ij décembre. «J'aurais bien voulu faire demain la sainte communion; mais la fête de Noël est si proche qu'il vaut mieux attendre jusqu'à cette nuit si belle, qui m'a laissé l'année dernière un souvenir si parfumé de grâce, de simplicité, de grandeur, de bonheur et d'innocence. Il faut m'y préparer par une semaine irréprochable sous tous les rapports. »

Lundi 19 décembre. « Je vais me donner toui entier à l'examen; « travailler c'est prier. » Ce sera une manière de me préparer à la sainte communion, la meilleure et la plus agréable à l'Enfant Jésus. »

Dimanche 25 décembre, a Oh! qui pourrait retracer, sans les affaiblir, les sublimes enseignements de cette belle nuit! On venait de s'endormir dans la paix du cœur, quand la cloche sonna ^ l'heure du lever. On se lève, on s'habille à la hâte, ! avec recueillement; on se rend à la chapelle, où l'orphéon entonne un noël à notre entrée, La

messe commence : minuit sonne C'est l'heure

sainte où le Sauveur descendit parmi nous; c'est l'heure aussi où de l'autel il nous tend les bras, nous appelle, nous sourit, comme autrefois il souriait aux bergers. Mystère ineffable et sublime! Le grand Dieu de la terre se fait petit enfant; il prend un corps et une âme semblables aux nôtres; il revêt nos misères; il se fait homme, et c'est pour mourir un jour sur une croix, et c'est pour nous sauver! Il se dévoue pour moi, lui le grand Dieu de l'univers, et moi qui suis plus méprisable que le néant, j'hésiterais à me dévouer pour lui ! Non, mon doux Jésus, je n'hésite plus, je m'enrôle sous votre drapeau pour aller au combat; je veux porter avec vous la croix de vos souffrances; vous ayant pour chef et pour guide, j'aurai le courage et la force, je serai victorieux. G bon Sauveur, bénissez cet engagement que je forme au pied de votre crèche!

Mardi 27 décembre, a C'est aujourd'hui la fête de S. Jean l'Evangéliste. Comme lui j'ai reposé hier sur votre cœur, mon doux Jésus; comme lui Je vous ai reçu, dans la sainte communion; comme lui puissé-Je vous aimer! »

Les âmes pures sont les mieux préparées aux impressions du beau. Edmond en exprimait ainsi l'enthousiasme dans une page émue :

6 januier i865. « Ce soir à la classe de grec, nous avons commencé l'explication d'Œdij^e à Colorie. On nous a lu la traduction faite en 1857, lors de la représentation de cette pièce par les élèves de La Chapelle. Mon Dieu, que c'est beau 1 Je ne me lasserai jamais, je crois,, de relire ces belles pages!

Jeudi 2 féuricr, a C'est aujourd'hui la fête de la Purification. Je n'ai pas eu le bonheur de faire la sainte communion à cause de la sortie d'hier, mais j'ai fait au moins la communion spirituelle. J'ai pris la bonne habitude de la faire ainsi chaque matin à la messe. Cet exercice me fait beaucoup de bien; il entretient ma piété, qui tend sans cesse à se relâcher. »

Samedi 18 février, a J'aurai demain le bonheur d'approcher de la table sainte. Venez, bon

EDMOND GUILLAUME. 41g

Jésus, malgré mon indignité, venez me fortifier, m'éclairer, me sanctifier, venez me fortifier contre moi-même et contre mes mauvais penchants. Voici le printemps qui arrive : à notre âge on est comme de Jeunes plantes qui sortent du long sommeil de l'hiver. La sève monte avec plus de force pour le mal comme pour le bien, c'est donc surtout le moment de la lutte. Venez à mon secours, sans vous je suis faible et impuissant, avec vous je ne crains ni le démon, ni la chair, ni ses embûches. Mon cœur est à l'abri lorsqu'il est auprès de votre cœur; le souffle impur de la tentation l'atteindra sans le flétrir. A demain, mon Jésus, dans la communion; à vous jusqu'à la mort et pendant toute l'éternité. Marie, aimer votre Fils, c'est vous aimer : Je vous aime donc de tout mon cœur, ô ma Mère chérie ! » Le dimanche 19 février, ce sont les mêmes sentiments d'allégresse, les mêmes accents de courage, d'amour, d'action de grâces pour le même bienfait : « Encore une belle journée de passée! J'ai été si heureux aujourd'hui, que je veux que toutes mes journées ressemblent à celle-ci. Oui, elles lui ressembleront toutes, parce que toujours je prierai mon Dieu avec la même ferveur, toujours je l'aimerai avec la même ardeur! Bon Jésus, je mets ma semaine entière sous votre sainte protection,

et dimanche,... quel bonheur!... De communion en communion, toujours uni à vous, j'arriverai ainsi au dernier jour de ma vie. »

Edmond n'était alors qu'aspirant de la Congrégation de la sainte Vierge. On sait que cette Congrégation est, dans tous les collèges religieux, une société d'élite, ayant ses chefs, ses serments, ses fêtes, ses droits et surtout ses devoirs. C'étaient ces derniers particulièrement que considérait Edmond; voici avec quelle grâce mêlée de force il s'en ouvrait, dans ces confidences de son cœur, c A quatre heures et demie, î allai faire au milieu de la récréation une petite visite au Saint-Sacrement. J'ai souvent regretté devoir la chapelle déserte pendant les récréations. Mais aujourd'hui j'y trouvai un élève, un congréganiste, un dignitaire de la Congrégation, et quand je partis quelques minutes après, un autre dignitaire vint le remplacer. Est-ce le hasard qui les a amenés, ou bien est-ce une nouvelle institution de la Congrégation ? En mon titre d'enfant de la très-sainte Vierge, pour l'honneur de ma mère et pour le bonheur de la maison, je le souhaite de tout mon cœur. Pourquoi le congréganiste, qui n'est pas seulement soldat mais officier dans l'armée de la sainte Vierge, ne s'assujettirait-il pas à faire le quart que font

ordinairement les officiers des armées de marine ? On ne lui demande pas, comme à ceux-ci, trois ou quatre heures d'insomnie, exposé à toutes les intempéries de l'air ou delà mer; on lui demande seulement cinq ou six minutes de sa récréation, passées aux pieds de la sainte Vierge, à l'abri dans son cœur maternel. La communauté est un grand et beau vaisseau dont la grâce enfle les voiles; le gouvernail c'est la sainte Vierge ; il faut quelqu'un pour veiller à la barre. Quel sera V officier de quart ^ si ce n'est le congréganiste (i) ? »

Il ne s'était pas trompé. L'institution était fondée, et il ne fut pas en retard pour y applaudir. « Je n'ai pas formé un vœu irréalisable, en souhaitant de voir les congréganistes de la sainte Vierge faire le quart. La chose est déjà en vigueur. On recrute des factionnaires pour la garde d'honneur, même parmi les aspirants. Je suis trèsheureux de pouvoir être de ce nombre (2). »

Ce n'est pas que l'ennemi ne livrât à ce cœur ardent des assauts, dont son journal nous révèle les violences. Mais dans ces combats, Edmond avait appelé à son aide après Marie, l'époux de la Mère de Dieu.

(i) Dimanche 20 février, (2) Vendredi 24 février.

« Pendant le salut, je méditai sur les deux vertus de saint Joseph, la chasteté et l'humilité. Je de- ' mandai au grand saint d'obtenir pour moi de l'Enfant Jésus, dont il fut le père nourricier, la grâce de rester toujours pur, de traverser sans faillir, sous la blanche bannière de la pureté, les années difficiles de la jeunesse.

« La fête de Saint Joseph, le modèle de la chasteté, me parut admirablement placée à cette époque de l'année^ au retour du printemps, c'est-à-dire au moment où le démon fait ordinairement des siennes. J'ai demandé l'humilité. Hélas! je n'ai rien tant àredouter comme les suggestions de l'orgueil. Plus je m'étudie, plus j'en découvre en moi. Il me faut le combattre à outrance, sinon il me perdra (i). »

C'était aussi l'amitié qui venait à son secours; et à quelle hauteur toute surnaturelle ne relevait-elle pas l'entretien dans ces soirées passées sur le bord de la Loire, dont son journal nous fait cette peinture! (c En revenant de la campagne, je me trouvai avec Louis et l'abbé. Nous causâmes, depuis Rolinville jusqu'au séminaire, du bon Dieu et de la sainte Vierge.

Pourquoi donc parlons-nous si rarement de Dieu ? On parle de ses amis de la terre, on est

(i) Dimanche iq mars.

heureux de faire remarquer leurs bonnes qualités, et le bon Dieu, notre meilleur ami, on ne parle pas de lui, on ne l'ose pas!.. Eh bien ! moi, je veux l'oser !

« J'ai profité du temps de l'examen, pour parler à Félix plus sérieusement que je ne l'ai fait jusqu'ici. J'étais peiné de voir que, dans nos conversations, nous ne parlions jamais du bon Dieu, de la sainte Vierge, de nos âmes, tandis que nous parlions de mille bagatelles qui n'ont aucun but, aucune utilité. Jele dis simplement à Félix; il reconnut la justesse de mon observation, et désormais nous ne serons plus gênés l'un avec l'autre. Etre gêné pour parler du bon Dieu, oh ! cela me fait mal!...

De même le 1 2 avril : « Ce soir, on a dit le chapelet dans les cours de récréation. C'est un beau et touchant spectacle de voir tous ces jeunes gens un chapelet à la main, entourant un de leurs maîtres, comme une belle famille, et récitant avec lui ces prières si suaves et si pures, en l'honneur de la sainte Vierge ; Ave^ Maria ! » Ajoutez à cette scène, pour ornement les beaux arbres du parc, qui commencent à se couvrir de feuilles encore tendres^et pour fond les eaux bleuâtres de laLoire et le ciel bleu du printemps. Voilà un tableau qui inspirerait un artiste; bien mieux, il édifie, il réjouit.

il transporte un chrétien, un enfant de Marie. » La retraite de Pâques venait de s'ouvrir. Edmond notait ainsi ses religieuses impressions sur lui et ses condisciples. La flamme de l'apostolat est déjà dans ce cœur :

te Mon voisin à la chapelle a l'air de bien s'y ennuyer; il dort pendant les instructions, ou, s'il ne dort pas, se plaint continuellement de la longueur des offices. Cela me fait de la peine. O Jésus, je vous le demande du fond de mon cœur : qu'il fasse une bonne retraite, une bonne communion pascale. Prenez ma vie, s'il le faut, prenez-moi tout entier, mais sauvez cette âme que j'aime et que vous aimez tant vous-même. Ou du moins, si je ne suis pas digne d'un si grand bonheur, donnez-moi d'être entre vos mains l'instrument de votre bonté, servez-vous de moi pour le sauver. Jésus, en quittant la terre, a laissé aux prêtres la mission de travailler au salut des âmes. Mais eux seuls n'en sont pas chargés, car le bon Dieu a dit que chaque homme répondrait de l'âme de son prochain. Moi, qui sans doute irai dans le monde, je devrai donc travailler aussi au salut des âmes, et je ferai bien de commencer de suite, afin de n'être pas pris au dépourvu.

Et après un sermon sur le crime de Judas : a O mon Sauveur, ne permettez pas que ja-

mais je sois pour vous un Judas, en vous offensant mortellement. Mon Jésus, je dépose à vos pieds l'innocence de ma jeunesse, conservez-la, je vous en supplie, veillez sur elle pendant ma vie tout entière, afin que je me réjouisse un jour avec vous, ô mon Dieu, et avec les anges, dans votre paradis. Jésus, je vous aime de tout mon cœur. »

Une telle âme n'avait-elle pas sa place marquée dans la famille de Marie ? a Voilà une nouvelle qui me fait bien plaisir, écrit-il le 2 5 avril, je vais être enfin un enfant tout privilégié de la sainte Vierge, et, ce qui me réjouit encore plus, c'est que je ne me présenterai pas seul devant elle, mais côte à côte avec Félix. Tous deux enfants de la sainte Vierge, entrant le même jour dans sa famille, lui faisant ensemble et par la bouche l'un de l'autre le même serment de fidélité, d'amour et de dévouement; comme c'est beau! Désormais, plus que jamais, Félix, nous devons nous donner tout entiers à nos frères, les édifier, les entraîner, les embraser • Marie le demande, pourrions-nous lui refuser quelque chos^? »

Cette dernière résolution d'être apôtre avec Marie, il se mit à l'accomplir immédiatement. Un de ses condisciples avait dû s'éloigner de la maison.

Edmond écrit de lui le mardi 9 mai ; « J'ai prié ce matin tout spécialement à l'intention de mon pauvre N"*. J'ai demandé au bon Dieu de mourir, si par ma vie je pouvais sauver son âme. Mais voilà bien des fois que je le lui demande, et il ne veut pas. Ah! si j'avais une foi vive et ardente, ily a longtemps qu'il m'aurait exaucé. Mais si le bon Dieu ne veut pas de ma vie^ parce qu'elle n'est pas digne de lui être offerte et que je ne mérite pas une telle faveur, au moins il ne peut m'empêcher de me consacrer à sauver l'âme de ce condisciple, d'acquérir des mérites pour racheter ses fautes, mériter qu'il se convertisse, qu'il passe une bonne vie pour faire une bonne mort. Je vais me mettre avec la sainte Vierge, et il faudra bien que Jésus m'accorde ce que je lui demande. »

Le Memorare était la prière de prédilection de ce pieux fidèle de Marie. « Ce soir au salut du mois de Marie, M. Caron paraphrasa la belle prière du Soupene:{'tfOUS. C'est la prière qui rend l'espérance aux pécheurs, c'est la prière que j'ai toujours le plus aimée, je ne sais pourquoi. Ainsi, quand je veux prier la sainte Vierge, toujours et comme instinctivement je récite le Souuene^-yous. Dès 1 âge de onze ans, j'ai pris la bonne habitude de le réciter chaque soir avant de me coucher. J'y ai ajouté

successivement un Pater pour mon Félix, un Ave Maria pour mes parents, un De profiindis pour grand'mère. Puis je m'endors presque toujours en récitant mon chapelet pour mes parents, mes amis, les âmes que j'aime, et celles qui en ont le plus grand besoin. »

Cette vive foi colorait de ses clartés toutes les perceptions de cette intelligence. Elle se mêlait en eux à l'éclat juvénile de l'imagination, pour agrandir et expliquer les spectacles de la création, comme dans cette peinture : a Ce soir, après le souper, nous eûmes un bel orage. De ma fenêtre, au dortoir, j'admirai longtemps, après le coucher, les éclairs qui brillaient dans l'obscurité de la nuit. Quel beau spectacle ! Il me semblait que chaque éclair qui passait tout d'un coup d'un pôle à l'autre, en éclairant l'horizon, était conduit par un ange, à qui le bon Dieu l'avait confié, et je me disais : Tous ces anges, qui passent devant mes yeux, qui se poursuivent, se croisent et se heurtent dans l'air, sont soumis à Dieu, et ce grand Dieu si puissant, si terrible, il est descendu ce matin dans mon cœur î Quel mystère ! Quelle incroyable vérité ! Je rêvai longtemps en regardant du côté de la fenêtre, et enfin je m'endormis ( i). »

(i) 14 mai.

C'est au milieu de ces fêtes de la nature et de la grâce que s'acheva le mois de Marie 1866 : « Je le regrette d'autant plus qu'il n'y a que dans ce mois qu'on nous parle un peu de la sainte Vierge, » écrivait Edmond.

Le mois de juin amena d'autres solennités. Ce fut d'abord la première messe d'un nouveau prêtre : « Ce matin, nous avons eu une première messe; elle m'a fait grande impression. Quelle sublime mission que celle du prêtre! Quand on pense que chaque mutin cet homme comme nous, sujet aux mêmes misères que nous, commande à Dieu, et que Dieu lui obéit avec plus de docilité que l'enfant n'obéit à sa mère ! A sa parole il quitte les splendeurs du ciel, il descend sur nos autels entre les mains du prêtre, il habite son cœur chaque jour! Quelle pureté d'ange il faut avoir pour être prêtre ! Mais aussi quel respect ne devons-nous pas avoir pour ce caractère sacerdotal qui fait d'un homme l'image de Jésus-Christ lui-même! Pendant toute la messe j'ai médité sur ce sujet , et j'ai pris pour conclusion pratique la résolution d'avoir toujours un grand respect pour toutes les personnes marquées de ce caractère. Je remercie le bon Dieu de m'avoir donné l'occasion de réfléchir sur ce sujet, car ces jours-ci j'ai eu bien des reproches à

me faire sur ce point; j'ai manqué de respect envers mes maîtres, qui sont en même temps des prêtres. C'est l'œuvre de ma pauvre tête, qu'un rien met à l'envers. J'y veillerai. »

Cependant on approchait de la distribution des prix. Le jeudi 27 juillet, a à quatre heures et demie, la communauté se réunit sur les gradins, pour répéter la cantate avec l'orchestre d'Orléans. Pendant ce temps, je restai dans une classe à finir le résumé de la philosophie. De là je prêtai l'oreille à la musique et aux chants de mes condisciples; le commencement me mit en bonne humeur; mais quand j'entendis le Chant des adieux et le cantique Aux rives de la Loire^ je me sentis ému, et je me pris à pleurer, en pensant que c'était peut-être la dernière fois que j'entendais cette musique; que, dans quelques jours, je dirais adieu à mes amis et à mes condisciples, et que peut-être enfin cet adieu serait éternel ! »

La distribution des prix eut lieu le lendemain. « Après le dîner, dit Edmond, nous transportâmes nos paquets du dortoir à l'étude, où, selon la coutume antique et solennelle, il y eut une horrible mêlée, une cohue, des poignées de mains, des embrassements, un tout incroyable qu'on ose qualifier du nom d'adieux. Un incident vint me remplir

d'une triste émotion. En voyant tous ces amis, tous ces condisciples qui se serraient la main, s'embrassaient, se disaient adieu, le sourire sur les lèvres et la joie dans le cœur^ Miaskouski lui, seul dans un coin de l'étude, lui, sans famille, sans patrie (je n'ose pas dire sans amis), pleurait à chaudes larmes et sanglotait. Ernest Agnès* toujours bon, charitable et dévoué, s'efforçait de le consoler, en lui donnant des marques d'affection. Cette vue m'attendrit; j'allai serrer la main de ce pauvre garçon et l'embrasser. Un certain nombre de mes condisciples firent de même, et j'en fus heureux, a Après une charmante improvisation de Mgr de la Tour d'Auvergne qui présidait, la distribution des prix commença. Félix fut quinze fois nommé, il eut quatre prix. Comme il gardait ses couronnes avec soin, je lui demandai en riant s'il prétendait en couvrir les murs de sa chambre : a Non, me a dit-il d'une voix émue, je les destine tous les ans à a la tombC de ma mère. *» Bon Félix! excellent cœur! Ces paroles me touchèrent profondément. J'eus un prix de dessin, à ma grande mortification. Enfin le moment de la séparation arriva; elle me fut bien pénible ; j'embrassai plusieurs fois Félix, en lui souhaitant bonnes vacances et au revoir, et nous nous quittâmes. Arrivé chez nous, nous

souhaitâmes la Saint- Victor; je pris possession de ma chambre, je déballai mes affaires, je rangeai mes papiers dans mon secrétaire, j'écrivis mon journal... Il est onze heures. »

Edmond se rendit à Paris pour y subir l'épreuve du baccalauréat. Marie eut la première visite de l'étudiant : « Je suis depuis hier à Paris avec mon père, écrit-il le 1 5 août. Notre première action fut d'aller l'un et l'autre entendre la messe à Notre- Dame des Victoires. Nous fîmes tous deux la sainte communion. Comme le temps passe vite aux pieds de la sainte Vierge, et surtout à Notre-Dame des Victoires! Il fallut la quitter pourtant, mais je lui dis au revoir, car je me promets bien d'y revenir chaque jour durant mon séjour à Paris. »

L'épreuve ne fut pas heureuse pour le jeune can didat. Mais sa fidélité à la Mère de Dieu ne souffrit pas de cet échec : « Je suis retoqué l Dans la cour de la Sorbonne, je trouvai Louis et l'abbé. Louis €st retoqué aussi; nous nous embrassâmes en pleine cour de Sorbonne. Puis nous allâmes tout droit à Notre-Dame des Victoires pour la remercier. C'était bien lui faire un petit reproche de ce qu'elle n'avait pas été plus aimable que cela envers nous; cependant nous la remerciâmes, car tout ce

qu'elle fait est bien fait. » Celle qui avait reçu sa première visite à Paris reçut aussi son adieu : ce Je suis allé ce matin, et pour la dernière fois, à Notre-Dame des Victoires; j'ai demandé plusieurs choses à la sainte Vierge, et, au premier

rang, le rétablissement de papa Il souffre

beaucoup..., sa santé est bien altérée..., et il en a tant besoin pour élever sa nombreuse famille, pour nous voir tous, chacun dans notre voie, marcher dans le droit chemin. Puis j'ai recommandé à la sainte Vierge mon examen de novembre, mon année de philosophie, mon avenir, Louis, Félix... J'aime ce sanctuaire de Notre- Dame des Victoires; on y prie bien; mais j'aime encore mieux le petit sanctuaire de la Vierge au petit séminaire. Il me rappelle de si doux souvenirs!... j'y ai passé de si bons moments! Bonne petite chapelle;, puissé-je y revenir souvent encore ! . . . ( I ) . »

Edmond ne quitta Paris que pour y rentrer bientôt à Técole Sainte-Geneviève , où il venait suivre les cours de sciences. Avant de partir d'Orléans, le 8 octobre i865, il s'approcha une dernière fois de la table sainte, a Mes intentions,

(i) 20 aoûk

disait-il, se présentaient tout naturellement. Je demandai, pour moi, de garder mon innocence, ma piété, ma ferveur, tout en acquérant la science. Je demandai, pour mes parents, de voir cesser leurs peines, et l'horizon s'éclaircir devant eux. »

Il trouvait à Paris, dans le frère Joseph, un guide qui, à partir de ce jour, ne devait cesser d'être son ange conducteur : a J'ai vu ce matin le frère Joseph, écrivait-il le lo octobre (i). Il m'a entretenu longuement des difficultés que j'aurais à vaincre pour rester vertueux. Oui, c'est difficile. Mais la lutte ne m'effraye pas, parce que je ne suis pas seul. Avec le bon Dieu, avec Marie, avec mon bon ange, je suis fort. Ils veillent sur moi : qu'aije à craindre ? »

Il était sage de prémunir Edmond contre les dangers qu'il ne connaissait pas encore ; car, pour tout homme de bonne volonté, un péril prévu est à moitié évité. « Je suis heureux d'être enfin renfermé ici, disait-il, le jour même de l'ouverture des classes. Deux seules journées passées dans Paris m'ont donné une sorte de fièvre morale ; j'ai eu l'esprit assailli par des idées étranges... Ici, nous sommes cloîtrés... »

(i) Le frère Joseph, frère de la Doctrine chrétienne, est depuis longtemps directeur du Cercle de la jeunesse.

Alors commença pour Edmond une vie de rude travail. Il avait à conquérir, par de sérieux examens, une position sociale, et il était décidé à ne rien négliger pour parvenir à son but. Il se mit donc à l'œuvre avec une ardeur que rien ne fut jamais capable de ralentir jusqu'au jour du triomphe définitif. « Souvent dans les mathématiques^ écrivait-il le 21 octobre i£65, on se butte contre les obstacles les plus faibles; mais, une fois ces obstacles vaincus, le travail suit son cours. Je me porte trèsbien, quoique depuis trois nuits je ne rêve que X Qty, et 71"^^ puissance. Il me semble alors que je fais les plus beaux calculs, que j'invente les plus belles théories; m.ais ce ne sont que des rêves, pour le moment du moins,

«Notre retraite a commencé mercredi soir. Elle est prêchée par un Père étranger. J'étais dispensé d'aller à la plupart des instructions , vu mon bachot es lettres du mois de novembre. Mais j'ai préféré, après en avoir fait une ou deux fois l'expérience, aller à la chapelle. La plupart des sermons roulaient sur les passions des jeunes gens. Le Père nous a dit des choses très-fortes. Au séminaire de La Chapelle on n'aurait pas dit un mot de cela. Mais ici, on en a besoin pour l'avenir. Ce que j'ai entendu m'a fait du bien du reste, et m'a prévenu

encore davantage contre cette espèce de fièvre que je ressens depuis que je suis à Paris. Mon imagination travaille beaucoup, et me représente à mon insu des sujets dangereux. Aussitôt que je m'aperçois de ces pensées, j'essaye de les éloigner par une invocation à la sainte Vierge, ov. un S oiivene:[-voiis. Avec ma nature ardente, impétueuse, avec cette soif d'amour qui consume mon cœur, j'ai sans doute plus de peine à rester innocent, mais aussi je reçois de plus grandes grâces que d'autres... Ohî comme je dois aimer le bon Dieu!... Comme je dois faire tourner à sa gloire cette ardeur dont il m'a doué, tandis que tant d'autres se servent de ce bienfait pour l'outrager!... Comme mon cœur altéré d'amour doit soupirer après cette fontaine intarissable du cœur de Jésus!... Comme il doit s'y baigner, s'y plonger, s'y perdre, tandis que tant d'autres, ô mon Dieu, se plongent dans le vice et se perdent dans la fange!... »

Absorbé par l'étude des mathématiques, Edmond dut renoncer à continuer son journal. « Q^ae cela me coûte! disait-il dans une lettre du i5 octobre..... il m'est si utile il est pour moi l'ami

le plus fidèle, le conseiller le plus expérimenté

et le plus pratique il me dit ce que j'ai fait,

et m'instruit à ne plus agir de même en pa-

reilles circonstances... il me force à réfléchir chaque jour sur mon âme...; enfin il m'a été jusqu'ici d'un grand secours... Mais je ne puis dérober un seul instant à mes études... »

L'étude abstraite des mathématiques devait offrir à Edmond plus de difficultés qu'à beaucoup d'autres. L'ardente imagination du jeune rhétoricien n'avait pas eu le temps de se calmer, en passant par l'intermédiaire de la philosophie. Mais, les premiers ennuis une fois surmontés, il prit goût à des études qui ouvraient une voie nouvelle à son intelligence.

« Ici, rien d'extraordinaire, écrivait-il le 9 décembre. Les jours se succèdent avec une parfaite ressemblance; le travail, le travail, toujours le travail. Au premier abord, cette vie est monotone et ennuyeuse; mais, quand on en a goûté pendant quelque temps, quand on s'est donné tout entier au travail, elle finit par plaire et rend même l'âme plus heureuse, plus tranquille qu'elle ne l'est dans les distractions si légitimes des vacances. Nous sommes dans un calme parfait, absolu; et ce calme donne une force étonnante à l'intelligence, dans la recherche des vérités abstraites qui font notre étude. C'est là, je crois^ ce qui fait ici la force des classes. »

Un succès bien mérité ne tarda pas à couronner les persévérants efforts d'Edmond. « Priez bien, avait-il dit à ses sœurs, le 26 février 1866, priez pour une petite affaire qui m'intéresse vivement ! » Et le 8 mars, il leur écrivait : « Le télégraphe vous a sans doute appris, sous ma dictée, que la France compte, à partir d'aujourd'hui, un bachelier de plus. Dieu en soit béni ! J'aurais voulu en garder la surprise jusqu'à mes vacances de Pâques, et vous apporter mon certificat dans un poisson d'avril ou dans un œuf de Pâques, c'eût été plus gentil ; mais, les bonnes nouvelles, comment garder cela!... Le bon Dieu a donc exaucé les prières que vous faisiez à cette intention ignorée. Le Père Préfet, à qui j'avais demandé la permission de me présenter de nouveau au baccalauréat es lettres, me l'avait refusé net; j'insistai, il céda, et me donna un Père pour m'y préparer. Celui-ci me prenait à part deux ou trois fois par semaine, le soir après souper. 11 m'avait promis de m'apprendre en un mois a faire un bon discours ; j'ai eu foi et je suis sauvé ! »

Cette vie d'études sérieuses était souvent entrecoupée de joyeuses promenades. Il rendait ainsi compte à ses sœurs d'une excursion qu'il avait faite avec les Pères dans les environs de Paris :

a Promenade à Enghien, où nous nous arrêtons sur les bords du lac. De là nous avions un magnifique panorama. Ah! pourquoi ai-je brisé ma plume de seconde et de rhétorique dans lapre sentier des mathématiques ? Je vous retracerais, mes sœurs, cette belle soirée du mois de mai, ce beau panorama, cette belle poésie de la nature renaissante sous le souffle vivifiant du printemps, et qui s'endort sous les rayons du soleil couchant, comme l'enfant dans son berceau, pour se réveiller le lendemain plus belle, plus gracieuse, plus embaumée !... Le lac d'Enghien, c'est une belle masse d'eaux, comme celle du Loiret, animée là par une voile, ici par un canot ou des cygnes ; entrecoupée de petites îles, bordée de peupliers ou de saules pleureurs, environnée de toute part de délicieuses villas, ayant pour horizon une longue bande bleuâtre de petites montagnes se perdant dans la pourpre du soleil couchant. Ah ! la belle nature ! Mes chères sœurs, le ^roiriez-vous ? moi qui depuis huit mois ne fais plus que mathématiques, je me suis surpris à rêver comme par le passé, à faire de la poésie; j'aurais voulu pouvoir vous communiquer le charme qui me tenait enchaîné. Heureux moments, où l'âme, émue par les magnificences de la nature, se dégage de son enveloppe de chair, et,volant de ces magni-

ficences à celles de son Auteur, monte de sphère en sphère, de monde en monde, jusqu'à Dieu!,.. »

Ce qui lui rappelait ses premières années obtenait toujours ses préférences, a Nous sommes allés visiter l'exposition permanente au palais de l'Industrie, écrivait-il un jour. Il y a des choses magnifiques à cette exposition. J'y ai rencontré, par hasard^ des dessins faits par les apprentis des frères de Saint- Bonose d'Orléans. Ces dessins étaient peu de chose, comparés aux tableaux, aux tapisseries, aux statues, aux objets d'art, aux voitures, qui étaient exposés; mais j'ai été heureux de les trouver là ; tant le souvenir de la patrie absente, quelque minime qu'il soit, est cher au cœur de l'exilé ! »

A l'école Sainte-Geneviève, comme au petit séminaire d'Orléans, Edmond tint à honneur de faire partie de la congrégation de la sainte Vierge. Souvent, pendant les récréations et les prome- N nades, il allait avec plusieurs de ses camarades visiter les pauvres à domicile, pour lés soulager et les consoler. « Je suis allé visiter les pauvres secourus par la Conférence, écrivait-il un jour. Ah ! que la misère de Paris est hideuse, écœurante!... Je me suis senti l'âme bien péniblement affectée par le spectacle de cette misère; mais, en quittant

ces tristes réduits, j'emportai quelque chose que je n'oublierai pas : la leçon du malheur !... Pourquoi tant de malheureux jeunes gens n'ont-ils jamais vu ce que j'ai vu ? »

La première année de l'école Sainte-Geneviève avait été très -laborieuse pour Edmond; car il avait conquis le double diplôme de bachelier es lettres et de bachelier es sciences. La seconde année fut pïns laborieuse encore. Le jeune élève visait déjà nonseulement à entrer à l'Ecole centrale, mais à en sortir dans un rang honorable. Pour cela, une préparation sérieuse était nécessaire ; il se mit donc à l'œuvre avec une ardeur qui devait lui iaire atteindre sûrement le but.

Dès les premiers jours d'octobre 1866, il écrivait : « Je suis rentré sain et sauf, mardi dernier, et me voilà déjà en route, ne pensant plus aux vacances, mais aux matières de l'enseignement préparatoire à l'Ecole centrale. Je crois que je n'ai jamais travaillé de si bon cœur, parce que je n'ai jamais eu si bon espoir de réussite. Je pense que cet espoir ne me sera pas démenti par les événements. »

Le travail, en ouvrant à Edmond les portes de l'École centrale, servit aussi à le préserver des dangers auxquels succombent aisément les jeunes gens

oisifs. C'est lui-même qui nous l'apprend dans plusieurs lettres où il essaye de calmer les inquiétudes de ses parents. « Je m'empresse, ma chère maman, de répondre à votre lettre ; elle se résume tout entière dans une exhortation maternelle à la piété. Quoique Je ne yous en aie pas parlé, je continue de m'approcher souvent des s:crements. C'est un devoir, sinon formel, du moins rendu nécessaire à un chrétien, à un jeune homme surtout, de profiter de temps en temps, à toutes les fêtes, du secours des sacrements. Je n'y ai pas manqué, ma chère maman. J'avais, sans le savoir, répondu à vos désirs, avant même que vous me les formuliez; car, sur quatre sorties que j'ai déjà prises depuis le commencement de l'année, trois fois j'ai fait en sorte de passer devant Notre- Dame des Victoires, de manière à m'y arrêter quelques instants. « Je serais fâché de vous voir vous exagérer les dangers que je puis avoir à courir. C'est pour moi une chose évidente que le jeune homme qui travaille toute la journée, comme nous travaillons ici, qui de plus est soutenu par les secours de la religion, fût-il seul et abandonné au milieu de ce grand Paris, n'a pas de grandes luttes à soutenir contre sa nature mauvaise. Et en effet, ce travail incessant, cette continuelle application de l'esprit à des

études laborieuses, pénibles, sont une véritable gymnastique de l'esprit et du corps, et conséquemment un puissant moyen de réaction, soit contre l'imagination, soit contre les mauvais instincts. A fortiori donc, pour les jeunes gens qui, comme nous, sont à Paris sans y être, si je puis parler ainsi, qui ne voient le monde du dehors qu'à de rares intervalles, qui enfin sont dirigés par des religieux, des prêtres. Ainsi, ma chère maman, soyez sans inquiétudes ; je suis aussi tranquille que dans un désert.

a Enfin l'âme est en bon chemin) je me suis remis, depuis un mois surtout, à m'approcher un peu plus souvent, tous les quinze jours, quelquefois tous les huit jours, des sacrements. Cest une mesure que je suis convenu avec moi-même de garder, au moins pendant le carême. Le printemps est un temps un peu plus dangereux que tout autre pour la vertu : il faut prendre des forces. »

Son dernier bulletin de l'école Sainte-Geneviève rendait de lui ce bon témoignage du passé qui permettait à sa famille de bien augurer de l'avenir : « Il est digne de l'espoir qu'on fonde sur lui, et nous ne doutons pas qu'il ne le réalise, »

A l'école Centrale, Edmond mit en pratique le sage conseil qui lui avait été donné par M. de

Solignac, alors sous-directeur. « Le travail que vous aurez à faire, lui avait-il dit, est abrutissant pour qui l'entreprend seul; partagé il devient plus facile. Le point important pOur vous c'est le choix de vos collaborateurs. Choisissez -les parmi les jeunes gens vertueux; ma vieille expérience m'a appris que ce sont ceux-là qui travaillent le mieux, et ceux-là aussi que le succès couronne toujours. »

Dès les premiers jours, Edmond choisit pour compagnons de ses études des amis chrétiens, avec lesquels il s'occupa de dresser un petit règlement. ce II n'importe pas seulement de travailler beaucoup, disait-il, il faut encore organiser son travail, de manière à produire plus en moins de temps possible et avec le moins de peine possible. L^esprit de l'homme est une machine-outil, que le Créateur lui a donnée pour remplir le rôle de sa vie. Or, il ne suffit pas, pour produire de bons résultats, que l'ouvrier ait de bons outils et de bonnes matières premières, il faut encore qu'il sache se servir de sa machine d'une manière intelligente, qull en ait soin, qu'il la ménage et se ménage lui-même. »

Doué d'une bouillante nature, Edmond eut besoin de déployer toute l'énergie de sa volonté pour ne pas subir la pernieieiwe influence du milieu dans

lequel il était obligé de vivre, a C'est plus difficile qu'on ne pense, disait-il un jour, de résister à la

contagion du vice La séduction est quelquefois

si puissante!... » Mais, grâce à l'indépendance de son caractère, il sut fouler aux pieds le respect humain et se faire admirer de tous. Jusqu'à la fin il resta fidèle à cette recommandation de son grandpère mourant : a Soyez bons chrétiens, mes enfants, c'est la chose principale! »

Il racontait ainsi ses premières impressions : « Je n'ai Jamais été, je crois, plus solide dans mes convictions religieuses, plus affermi dans mes principes, plus dégoûté de ce qu'on appelle vulgairement faire la pie, que depuis que , durant huit heures du jour, je me trouve au milieu d'une atmosphère d'impiété et d'obscénité. Les expressions ne sont pas trop fortes! J'avais souvent jusqu'ici rencontré des jeuiies gens, des camarades dont les principes religieux étaient bien ébranlés, dont la morale n'était pas très-pure. Il y a de ces exceptions, et elles sont malheureusement assez nombreuses dans les maisons religieuses d'éducation. Mais je n'avais jamais vu le vice affiché si haut, l'impiété si hardiment confessée. Car il ne faut pas vous figurer que l'école Centrale soit exempte de ces deux grands défauts, absence de foi, absence de morale,

qui caractérisent, stigmatisent nos grandes écoles I Sur vingt élèves, il y en a quinze, sans exagération, qui ne sauraient parler, quand ils sont réunis, que de leurs exploits dans le vice. Or, notez que nous sommes cinq ou six heures dans nos salles de travail, et qu'il y a là entière liberté de parler, de chanter, etc. Heureusement nous sommes complètement indépendants les uns des autres, privilège que n'ont pas toutes les écoles; et chacun exprime librement son opinion et sa manière de voir, sans qu'il soit soumis à aucune persécution ni à aucun contrôle. » Puis il ajoute comment il ne connaît encore que le chemin qui conduit de sa chambre à l'école, et qu'il n'est sorti de son petit cercle qu'une seule fois, pour aller se confesser à la rue des Postes.

« Il y a quinze jours, écrivait-il en terminant une de ses lettres, un élève de l'école, jeune homme de dix-neuf ans, fils unique et dans une magnifique position financière, s'est brûlé la cervelle. Cet événement, que personne ne peut s'expliquer, a fait beaucoup de bruit ici. »

Cette mort tragique, ce hideux aspect du mal presque universel, produisirent sur Edmond une impression salutaire. La famille, le séminaire, — €î c'est là leur inçoniparîible bienfait — l'avaient

conservé dans une innocence exemplaire, mais l'avaient aussi laissé dans une inexpérience complète, a Or, celui qui n<à pas d'expérience, que saitil?» se demande l'Ecriture. Paris lui montra le monde, et l'école le prémunit contre ses périh mortels. « Si, en sortant de La Chapelle, disait-il plus tard dans une conversation intime, je me fusse trouvé à Técole Centrale , j'eusse été infailliblement perdu. Mes deux années de l'école Sainte -Geneviève ont été les plus salutaires de ma vie. »

Il ne craignit jamais d'afficher sa croyance. Un dimanche, jour d'ouverture de la chasse, Edmond se mit en campagne de grand matin avec plusieurs de ses amis. Ils finissaient leur déjeuner, quand sonna la cloche à une paroisse voisine. « En chasse! maintenant, dit l'un d'eux, assez mauvais chrétien. — En chasse! répétèrent timidement les autres. — Libre à vous. Messieurs, repartit Edmond; moi. Je vais à la messe.* » — « Leslâches! disait-il le lendeir.ain en racontant ce qui s'était passé, pour ne point déplaire à un ami qui ne va pas à la messe, ils ont manqué à leurs principes, ils ont agi contre leur conscience! »

Edmond, inébranlable dans ses convictions religieuses, regretta souvent de n'avoir pas tait une

philosophie sérieuse. S'il avait vécu plus longtemps, il aurait eu de terribles luttes à soutenir pour n'être pas entraîné. On peut en juger par les appréciations qu'il portait déjà sur toutes les affaires de la vie civile et politique. Un jour il regrettait que ses occupations l'eussent empêché d'aller au cimetière Montmartre se joindre à toute la jeunesse des écoles; mais il obéit ensuite à son père, qui lui défendit expressément de se mêler à aucune manifestation, de quelque nature qu'elle fût. Toutefois, nous n'en doutons pas, les leçons de l'expérience auraient fini par dissiper ses illusions de jeunesse, car son esprit était droit et sincère. Il exprimait ainsi sa légitime indignation au sortir d'une réunion publique où les droits sacrés de la morale et de la religion avaient été méconnus :

a Mes chers parents, il est une heure du matia et cependant je n'ai pas envie de dormir. Je suis trop surexcité par ce que je viens de voir et d'entendre. Vous savez que , depuis cette année , le peuple a droit de réunions publiques. Profitant de ce droit, différentes réunions, dirigées par les mêmes hommes, se sont formées en différents quartiers de Paris. Ce sont de véritables clubs, où tout le monde peut parler ou écouter gratis. Samedi soir et dimanche, je suis allé à la salle de la Redoute entendre

parler d'économie politique; entre autre choses, des grèves, des coalitions et du travail des femmes. On y développe les idées les plus avancées qu'il soit possible d'imaginer, les vieilles rengaines du socialisme et du communisme de Louis Blanc, Proud'hon et compagnie. Ce sont des ouvriers ou des étudiants qui parlent. Je reviens de la salle du Pré-auX'Clercs. On y a traité du dîporce. Le président était un ouvrier, et parmi les membres du bureau, il y avait plusieurs yemme^,- je souligne, oui, des femmes qui parlent en public, qui parlent d'économie politique, de législation, et d'une foule d'autres choses !

« Vous dire toutes les excentricités que j'ai entendues; vous dire tous les blasphèmes vomis, l'écume sur les lèvres, par ces démons des deux sexes; vous développer toutes les utopies de ces penseurs serait impossible ! L'assemblée ne se composait guère que d'étudiants, mais il y en avait de tous les partis, ou plutôt des deux partis; car, à vrai dire, bien qu'il s'agisse de questions très-différentes, le seul terrain où ces libérâtres veuillent en venir est le terrain religieux. Ils en reviennent toujours là : Plus de catholicisme. Les catholiques y étaient, Dieu merci, en assez grand nombre. Nous étions une vingtaine du Cercle de la jeunesse,

M. de Launay en tête. Il y avait aussi vingt ou trente membres du Cercle catholique de la rue Cassette.

a Des femmes ont parlé dans cette discussion sur le divorce; elles ont vomi les plus odieux blasphèmes contre la religion cathohque, l'accusant d'abrutir les femmes et les masses. J'ai entendu entre, autres cette fameuse madame Paulman, une communiste, une libre penseuse. Je l'ai entendue envoyer au diable les puissances du ciel et celles de la terre.

« Un pasteur protestant, M. de Pressensé, est ensuite venu à la tribune combattre le divorce, mais demander à grands cris la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Puis une autre femme; puis un jeune avocat, farouche tribun, faisant des citations de S. Paul et de S. Jérôme, soutenant que le catholicisme regardait le mariage comme une immoralité, s^applaudissant des journées de Septembre qui avaient porté au clergé un coup fatal, et maudissant de même les auto-da-fé de l'inquisition et les massacres de la Saint-Barthélémy, affirmant l'athéisme, demandant le mariage des prêtres, le pillage des couvents, etc

« Après celui-là monte à la tribune un jeune avocat catholique. Il ne sort pas. Dieu merci, de la

450 KOMOND GUILLAUME.

question du divorce, la traite rapidement et d'une manière telle qu'il se fait écouter (ce qui est de la plus grande difficulté). Après lui vient un orateur au style ampoulé, dont le discours est un vas! 2 tissu de mensonges et d'infamies. Concevez que tous ces discours sont interrompus à chaque instant par des applaudissements et des sifflets,, que a cloche du président retentit continuellement, qui des loustics font sans cesse des interruptions plaisantes, et plus souvent obscènes et impies, que l'on crie : A bas les Jésuites, les sacristains, les rats d'église, les calotins, la canaille! Imaginez ces divers éléments disséminés dans cette même salle, pressés les uns contre les autres, se coudoyant, se disputant, se disant des injures, se faisant des provocations, etc et vous aurez une idée d'une de

ces réunions publiques, si désirées du parti démocratique! Le gouvernement est vraiment trèslibéral et très-tolérant. Et voilà la liberté comme l'entendent ces citoyens! »

C'était au sein de ces menaçants orages du dehors qu'Edmond poursuivait le cours de ces études, nies acheva victorieusement. Nous avons vu comment il venait da conquérir le brevet d'ingénieur, quand la guerre qui venait d'éclater le ramena, en juillet 1870, au sein de sa famille, à laquelle il

EDMOND GUILLAUME. 45l

ne devait pas être conservé longtemps.

L'avenir lui paraissait sombre, et quand on parlait devant lui des questions sociales et politiques, il ne cachait pas ses craintes : « Nous marchons à un abîme, disait-il, et c'est le matérialisme qui nous y pousse. » Et il ajoutait : « J'ai vu cela de près. »

On remarqua qu'il était triste; il portait sur ses traits l'empreinte d'une peine qu'il cherchait vainement à dissimuler. On l'entendait parfois proférer d'étranges paroles, comme celles-ci : a Oh ! Je ne voudrais pas mourir sans être averti, dit-il un Jour. Ils sont bien coupables ceux qui entourent un m alade et négligent de le préparer à la mort! »

Une vie active allait arracher Edmond à ses tristes pensées. Aux premiers bruits de la guerre, on s'occupa d'organiser partout les bataillons de mobiles. Edmond fut enrôlé dans celui d'Orléans. Laissons-le raconter lui-même les débuts de sa vie militaire :

a Jeudi dernier, écrit-il le 3o juillet, une voiture m'enlève et me conduit chez le commandant de Fressinet, avec une recommandation de M. Alexis Germon, président du tribunal de commerce, ami particulier de notre commandant. J'arrive et l'on me propose le grade de sergent-major. J'accepte,

et ie soir même je manœuvrais le chassepot à la caserne Saint-Charles, en compagnie de plusieurs jeunes gens proposés comme moi pour les grades de sous-officiers. Depuis lors j'ai pris cinq leçons de deux heures chacune, et je manœuvre déjà comme un vieux troupier. On nous donne un rendez-vous aujourd'hui dimanche à onze heures, pour passer à l'étape la revue du général et recevoir nos nominations officielles. Ce matin donc, heure militaire, j'arrive à l'étape. Nous étions nombreuse compagnie. A peine arrivés dans la cour, une pluie torrentielle nous tombe sur le dos, au grand déplaisir de messieurs nos officiers, dont le brillant uniforme reçut ce jour-là le premier baptême. Quant à nous autres, simples pékins (civils), nous attendions patiemment sous les rangs que la nature voulût bien avoir pitié de notre inexpérience militaire, et épargner au moins ces pauvres vêtements pour lesquels l'Etat ne fait aucune dépense.

a II fallait nous voir sur les rangs, et les officiers quelquefois plus inexpérimentés que les caporaux, allant, venant, cherchant leurs hommes, gesticulant, se plaignant du manque d'ordre et d'organisation, essayant de se retrouver au milieu de ce pêle-mêle qui ressemblait à une foire. Peu à

peu, avec du temps et de la patience, on finit par se grouper et par se reconnaître. Le général jurait et tempêtait comme un diable , en voyant que des officiers , sous-officiers et caporaux en savaient si peu de l'art militaire. Enfin j'ai eu l'insigne honneur de passer sergent -major de la 2» compagnie du 4" bataillon du Loiret; j'ai pour commandant M. de Fressinet et pour capitaine un vieil officier de l'armée qui sort du 14'' de ligne, avec qui je suis déjà compère et compagnon. Demain et les jours suivants, rendez-vous à la caserne à onze heures, pour prendre les ordres de nos commandants et capitaines, et faire l'exercice.

a Le départ d'Orléans est encore un jeu; la convocation des simples soldats n'est pas encore faite. »

Edmond se livra tout entier à ses nouvelles fonctions, avec une ardeur fébrile qui consumait ses forces. Au sortir des exercices, où il se rendait gaiement, il était obligé de se jeter sur un lit pour trouver un peu de repos. « Tout cela, disait-il en parlant de son nouveau métier, est un peu fatigant, mais je suis content; l'inaction dans laquelle je vis ici commençait à m'ennuyer. »

Quand arriva la nouvelle de nos premiers désastres, Edmond, en proie à un malaise indéfinissable, gardait la chambre depuis plusieurs joups.

m. Ne l'avais-je pas bien dit ? s'écriait-il consterné; nous nous sommes follement engagés dans une guerre qui commence mal et qui finira plus mal encore! » A la suite de ces nouvelles et de ses fatigues croissantes, la fièvre typhoïde s'empara du malade. Dans son délire, il se croyait souvent à la tête de ses hommes sur le champ de bataille. Le noble cœur avait reçu le contre-coup de nos malheurs, et il était frappé à mort.

On eut cependant un moment d'espérance; la fièvre quitta le malade. Edmond conservait le souvenir de tout ce qui s'était passé. Il se rappelait, entre autres choses, la visite du prêtre, M. l'abbé Desnoyers, la veille de l'Assomption. « Quelle drôle de confession j'ai dû faire! disait-il; j'avais la tête remplie d'idées, et je n'en pouvais démêler aucune Quand on pense, ajoutait-il, qu'il y a des

gens qui attendent le moment de la mort pour revenir à Dieu!... De quoi donc est-on capable dans cette extrémité, si j'en juge par l'état oîi m'a réduit une simple fièvre ? »

Edmond était redevenu fervent comme autrefois, et sa douceur faisait Pétonnement des médecins. « Que ce jeune homme est aimable! » dit un jour M. Vaussin en le quittant. Mais lui ne voulait point entendre de compliments, a Ma sœur, dit-il à

la religieuse de Bon-Secours qui louait sa patience, pas de flatteries, ou je deviens insupportable ! » C'est dans sa chambre que la famille, selon une pieuse coutume, se réunissait pour la prière en' commun. Sa mère lui ayant annoncé que dans une! quinzaine on célébrerait la Nativité de la sainte Vierge. « Oh ! oui, dit-il en souriant, quelle belle communion d'action de grâces nous ferons tous ce jour-là! »

Le 8 septembre, en effet, la famille tout entière se trouvait réunie au pied des autels, mais pour une cérémonie funèbre. L'avant-veille de la Nativité de la sainte Vierge, Edmond avait reçu la sainte Eucharistie et le sacrement de l'Extrême- Onction, et renouvelé généreusement le sacrifice de sa vie. Cette vie, il y avait six ans qu'il en avait déjà fait l'offrande à Dieu, dans une nuit dont il notait ainsi le souvenir :

et J'étais exténué, ennuyé au possible, lisonsnous dansle journal sous la date du 28 février i865. Quand je fus dans mon lit, seul avec moi-même, il me sembla que tout fléchissait en moi et autour de moi; tout me manquait, et moi-même j'étais dégoûté de tout, l'avenir me paraissait sombre et chargé de nuages, et ce fut en sanglotant que je pris mon chapelet et que je commençai à le réciter.

Je demandai au bon Dieu de mourir tout de suite, et jamais, je croh, je n'ai prié avec tant de ferveur. — «A quoi bon me laisser sur la terre ? disais-je au bon Dieu; je ne suis bon à rien, je ne pourrai vous être utile, je ne sais que vous offenser. Oh ! faitesmoi mourir; au moins je vous aimerai dans l'autre monde. Bon Jésus, oh! oui, faites-moi mourir ! »

Marie, nous n'en doutons pas, avait entendu la prière de son enfant; elle l'enleva de la terre et l'emporta au ciel, afin de le préserver des dangers auxquels son âme pouvait être exposée.

Une grâce plus précieuse que toutes les faveurs de la terre fut la récompense de sa dévotion à la sainte Vierge. Edmond priait un jour près du cercueil d'un de ses petits frères, dont l'âme venait de s'envoler parmi les anges. Tout à coup il se lève et serrant la main de sa mère tout en pleurs : « Je vous le jure, dit-il en regardant le ciel, je serai toujours pur. » Fidèle à sa promesse, il conserva dans son intégrité jusqu'à la mort Tinnocence de ses premières années.

Cette mort combla de douleur et d'espérance à la fois tous ceux qui avaient connu ce jeune et solide chrétien : a Si cette lettre n'arrive pas trop tard, écrivait, le 7 septembre 1870, le frère Joseph, déposez sur ce front resté pur et chaste un baiser

paternel Edmond m'appelait son père

et mon déchirement de cœur prouve que je l'étais véritablement... Mon Dieu! quels peuvent être vos divins décrets, en rappelant à vous cette âme si belle et si noble?... Je m'incline avec soumission, mais je pleure sur la mort prématurée de mon enfant... il promettait un si vaillant chrétien, ce jeune homme que le vice avait respecté, que l'impiété avait honoré, que le libertinage avait admiré ! il eût fait un chef de famille si respectable et si saint, ce jeune homme qui, à vingt ans, respectait et honorait son corps comme aux jours angéliques de sa première communion !... »

Pour rappeler au souvenir de la jeunesse chrétienne ce touchant modèle d'une vie si pure, les anciens élèves du petit séminaire d'Orléans ont décidé, dans une de leurs réunions, que le nom d'Edmond Guillaume serait gravé en lettres d'or, sur une plaque de marbre placée dans la chapelle de la sainte Vierge. C'est cette même chapelle dont cet enfant de Marie avait écrit ces paroles : « Oh ! que j'aime le petit sanctuaire de la Vierge au séminaire ! Il me rappelle de si doux souvenirs ! J'y ai passé de si beaux moments! Bonne petite chapelle, puissé-je y revenir souvent encore!.... y>

Tel fut Edmond Guillaume dans sa vie et dan»

sa mort. Le temps lui a manqué pour déployer le courage militaire, qui certainement ne lui eût pas fait défaut; mais Dieu nous l'a donné comme le modèle d'un courage plus difficile, le courage moral dans les périlleux combats de l'adolescence. Il est donc de la race de ces justes et de ces forts, à qui S. Jean adressait autrefois cet éloge : a Je vous écris, jeunes gens, parce que vous êtes forts, que le Verbe de Dieu demeure en vous^ et que vous avez ?aincu le mal.

Georges Béll, né à Paris le iS avril 1849, élève externe du collège de Chartres de 1862 à 1867, de l'école Sainte- Geneviève du 17 novembre 1867 au i*"^ août 1868, puis externe au collège Chaptal, admis vingt-sixième à l'école centrale, sergent-major au 16^ régiment de marche des gardes nationalesde la Seine, blessé le 19 janvier 1871 à Buzenval, mort le 5 février 1871 des suites de l'amputation.

Ljeorges Bell était un de ces chrétiens dont la foi éclairée et profonde impose le respect et fait accepter avec joie et résignation, toutes les épreuves, parce qu'elles viennent de Dieu; il a\ait cet amour du bien, cette droiture, cette rigidité de doctrine qui n'admet aucun accommodement entre le bien et le mal. Tout jeune enfant, il aimait les

pauvres, et lorsque, pour la première fois, il put jouir d'une petite pension dont on le laissait libre de disposer, presque toute cette somme fut dépensée en bonnes œuvres. Un peu plus tard, il aidait quelques-uns de ses camarades à fonder l'œuvre des Amis de l'enfance, dont l'aumônier du collège le nommait vice-président, et qui ne cessa d'être jusqu'à sa mort sa plus chère occupation.

Élève des plus distmgués au collège de Chartres, il obtint aux concours académiques de brillants succès; mais surtout, ce qui vaut mieux encore, il sut s'attirer l'estime de ses professeurs, à ce point que l'inspecteur de l'académie fit de lui l'éloge suivant en 1867 : « L'honneur de la journée, disait-il, revient à Georges Bell, élève de philosophie, qui a remporté deux prix dans le même concours; nous le mettons ici avec la plus vive satisfaction à l'ordre du jour de notre antique et beau collège. La régularité de sa conduite, le sentiment du devoir qu'il apporte à tout ce qu'il fait, sa constante assiduité au travail et le respect des maîtres qu'il a puisé dans les traditions domestiques et au foyer maternel, prouvent une fois de plus que les qualités du cœur ne nuisent jamais à l'étendue et à l'activité de l'intelligence. »

Malgré tous ses succès, Georges était d'une

grande modestie. Désirant ardemment entrer à Saint-Cyr, il dut cependant renoncer à ses rêves d^avenir les plus chers; il fit ce sacrifice sans en laisser voir le plus léger regret; songeant alors à l'école polytechnique, il entra à Sainte-Geneviève. Là il sut encore gagner l'estime de ses supérieurs, car lorsqu'il quitta l'école, le R. P. Ducoudray écrivit à Mme Bell :

« Laissez-moi dire à votre cœur de mère que votre excellent fils ne laisse que d'excellents souvenirs à Sainte-Geneviève; il a toujours été un modèle que nous avons su apprécier. Je désire que tous nos élèves marchent sur ses traces. »

Ayant échoué aux examens de l'école polytechnique, Georges se dirigea vers l'école centrale, et, désirant rester dans sa famille, il entra comme externe au collège Chaptal pour y préparer ses examens. Là encore, il sut par son intelligence se faire distinguer de ses condisciples et de ses professeurs, de telle sorte qu'il s'attira de M. Decaisne, membre de l'Institut, l'éloge suivant : a Je ne sais, monsieur, ce que le sort vous réserve, mais un jeune homme capable de traiter ainsi un sujet est appelé au plus brillant avenir; » et M. Montjean. directeur du collège, disait un an plus tard : «Jetez les yeux dans le parloir du grand collège vous

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verrez le portrait de l'un de vos camarades de mathématiques spe'ciales, l'héroïque Georges Bell, mortellement frappé à Buzenval; que son plus Jeune frère me pardonne d'évoquer ici cette chère mémoire, mais il faut que vous sachiez comment parmi vous on vit par le travail, on meurt pour la patrie. »

Au commencement d'août 1870, Georges passa brillamment ses examens d'admission à l'école centrale, et les termmait le jour de nos premiers désastres. Fils aîné de femme veuve, ayant la vue très-basse, il était doublement dispensé du service militaire; il tint à honneur cependant de ne pas rester inactif au milieu des dangers de la patrie, et comme il était le soutien légitime d'une mère et d'une soeur, que son devoir l'obligeait à ne pas abandonner pendant le triste siège qui se préparait, il s'engagea dans un bataillon de la garde nationale. Sa complaisance pour ses compagnons d'armes le fit bientôt aimer de tous; il fut nommé sergentmajor de sa compagnie. Ce fut pour lui une nouvelle occasion de montrer les qualités éminentes de sa nature. Y avait-il une infortune à soulager, un bon conseil à donner, il n'en perdait jamais l'occasion; mais il exigeait l'accomplissement absolu du devoir, dont il donnait à tous l'exemple

continuel. Aussi quel respect avaient tous ces hommes pour cet enfant! et que de regrets, lorsque, par suite de l'organisation des bataillons de marche, il dut quitter cette compagnie qu'il avait formée, pour prendre part à un service plus actif et plus conforme à ses goûts.

Appelé plusieurs fois aux avant-postes, il voulut toujours participer aux plus rudes corvées, dont son grade le dispensait, donnant ainsi l'exemple de la résignation la plus entière à toutes les souffrances, par amour pour sa patrie. Il fut, dans la nuit du 3 au 4 janvier, de garde à la tranchée pendant quinze heures de suite, par treize degrés de froid, et c'était son courage et sa gaieté qui soutenaient ses pauvres hommes que la souffrance rendait fous. Il écrivait le lendemain à sa mère : <c Notre compagnie occupait environ deux kilomètres de longueur; nous avons passé la nuit à la belle étoile, de cinq heures du soir à sept heures et demie du matin; c'est, en somme, une faction de quinze heures sans abri et sans teu; je n'ai jamais tant souffert de ma vie; il faisait un froid terrible; j'avais une quantité de glaçons assez grande à ma moustache pour que cela me fît trèsmt'l. » Le i" janvier, sa place était restée vide au triste foyer maternel; c'était la première fois, et

que de sombres pressentiments pesaient sur tous les cœurs! Quelques jours après, il rentrait à Paris, puis en sortait le 18 janvier, plein d'espoir pour l'issue du combat qui allait avoir lieu. Il disait cependant le soir à quelques hommes peu soucieux de leur salut : « Pour moi, je me considère comme devant mourir demain; je vais au feu sans crainte, mais avec les pensées sérieuses d'un homme arrivé à un moment solennel; si j'en reviens, j'en remercierai Dieu, sinon, que sa volonté soit faite. » Il fit sa prière avec son frère et dormit quelques heures. Le 19 au matin, après avoir écrit quelques lignes à sa mère pour la rassurer, il quitta son casernement, et, entièrement soumis à la volonté de Dieu, se rendit où son devoir l'appelait. Hélas! il fut un des premiers blessés. Atteint de deux balles, dont une lui brisa les os de la cheville, il fut transporté dans les ambulances de la Presse, et de là ramené dans sa famille par les soins dévoués du docteur Nélaton. Son sacrifice était fait depuis longtemps déjà, et lorsque, le 2 3, l'amputation fut jugée nécessaire, il était prêta la subir et tendit son bras au docteur, pour qu'il pût se convaincre que son pouls ne trahissait pas la moindre émotion. « Mon pays vaut bien une jambe, disait-il; je suis heureux d'avoir souffert cela pour

lui.» Il remerciait Dieu continuellement de. tout ce qu'il lui donnait de bonheur en ce moment si cruel :

se retrouver dans sa famille, sentir toutes ses affections auprès de lui! «Oh! que Dieu est bon, disait-il, et qu'il m'épargne encore en me retirant une jambe, et non pas un bras! A vingt ans, on s'habitue à tout; je prendrai l'habitude de ma jambede bois.» Son confesseur, M. Tabbé Langénieux, qui le voyait chaque jour, admirait sa soumission toute joyeuse, sa foi profonde. Pas une plainte au milieu de cruelles souffrances; il acceptait tout, et lorsqu'il fallut se préparer à la mort,

son sacrifice était fait encore à l'avance. Il reçut

les derniers sacrements, en demandant au p rétro de le bénir encore, et s'éteignit doucement, après une dernière hémorragie, le 5 février 1871.

Auguste Lecoixte des Iles, né à Gravelines le 2g novembre 1844, élève du collège de Saint-Bertin à Saint-Omer, et de l'institution de Marcq en Barœul, près de Lille, puis de recelé Sainte-Geneviève du i3 octobre i863auQaoût 1864, engagé en 1864 au 14^ bataillon de chasseurs à pied, £ous-Iieutenant en 1869, blessé à Paris le 22 mai 1871, mort le 26 mai 1871,

i-ES études d'Auguste, commencées à Saint- Omer, avaient été retardées par deux épidémies successives, qui forcèrent à licencier le collège de Saint-Bertin. Le jeune homme acheva ses classes à l'Institution de Marcq, près de Lille ; puis il vint à l'école Sainte-Geneviève préparer l'examen de Saint-Cyr. Auguste subit un échec; il avait vingt

ans accomplis, il dut s'engager, pour suivre la carrière qui avait toujours eu ses préférences.

Ce fut à Saint-Omer, au 14.^ bataillon de chasseurs à pied, qu'il fit l'apprentissage du métier de soldat. Il en supporta courageusement les fatigues et les ennuis. Lorsque la guerre fut déclarée à la Prusse, il était sous-lieutenant, en garnison à Besançon, avec l'espoir bien fondé de passer prochainement à un grade supérieur.

Auguste, au commencement de la campagne, prit part à tous les combats, et ne fut jamais blessé. A la bataille de Froûeschwiller, son bataillon fut un des derniers qui restèrent en face de l'ennemi, pour favoriser la retraite du maréchal de Mac- Mahon. Fait prisonnier à Sedan, il fut envoyé en Saxe, à Eriurt, et mit à profit le temps de sa captivité, pour se perfectionner dans la langue allemande, qu'il parlait et écrivait facilement.

Cette connaissance pratique allait lui devenir indispensable. La paix était signée, mais la patience d'Auguste était à bout. Une nuit il s'évade avec son lieutenant, et tous deux, en costume du pays, se dirigent vers la frontière. C'était Auguste qui se chargeait de répondre ; sans lui, son compagnon n'eût pas manqué d'être reconnu pour français. La première pensée du jeune sous-lieu-

tenant, en remettant le pied sur le sol de la patrie, fut d'aller embrasser les siens ; mais toutes les routes étaient coupées ou occupées par l'ennemi. 11 se rendit au dépôt de son bataillon, à Perpignan, d'où il fut dirigé sur l'armée de Versailles. Après l'entrée de nos troupes dans Paris, Auguste faisait des perquisitions domiciliaires, lorsque, sortant d'une maison avec des insurgés qu'il venait d'arrêter, il fut blessé mortellement^ le 22 mai. On n'a pas su d'où le coup était parti, la balle avait fracassé l'épaule et le bras droits, le poumon et le foie étaient atteints. Il fut impossible d'arrêter le sang. Le lieutenant d'Auguste, son compagnon de captivité, remplit alors fidèlement la promesse qu'ils s'étaient faite l'un à l'autre en Allemagne, de se porter secours dans tous leurs dangers : il s'empressa de donner au blessé les soins que réclamait son état, et le fit transporter à l'hôpital. Auguste, revenu de son évanouissement, demanda un prêtre; ses souffrances étaient affreuses, il sentait qu'il allait mourir. Par un bonheur tout providentiel, un prêtre se trouvait caché dans ce I quartier; c'était un P. Barnabite italien^, qui vint entendre la confession du pauvre mourant, et l'assista jusqu'à sa mort. Auguste succomba le 26. 11 lut enterré au cimetière des Batignolles, où se? I 40

parents vinrent bientôt reconnaître son cercueil, pour transporter cette chère et triste dépouille dans le caveau de la famille.

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