‹ Souvenirs de l'école Sainte-GenevièveChapitre 24 sur 26 · JOSEPH BERNARD EAU · texte numérisé non relu

JOSEPH BERNARD EAU

Paris comme sergent; il désire m'emmener à cause de l'influence que j'ai sur mes camarades, mais en même temps il ajoute qu'en restant au dépôt je passerai plus facilement officier. J'ai pensé qu'il serait de mauvais exemple de ne point partir. » Le 9 septembre, il arrivait à Paris avec son bataillon, et deux mois plus tard il fut nommé souslieutenant.

Les mobiles de l'Indre furent envoyés à la caserne Napoléon, où ils se trouvaient encore lors de la manifestation du 3i octobre. La conduite ferme et courageuse du commandant d'Auvergne, qui courut en cette circonstance les plus graves périls, fut d'un grand secours aux membres du gouvernement de la défense nationale, et en récompense de ses services, il reçut le grade de lieutenant colonel.

Joseph, non content de se préparer en chrétien à faire noblement son devoir, usait de son influence pour faire du bien à ses camarades. II écrivait le 3 octobre : « Je regrette de ne pas être avec ce bon D** à un poste avancé. Pauvre garçon! il s'est confessé sur mes instances. »

Et le 21 octobre : « Mon bataillon grille d'aller au feu j la confiance des hommes est encore plus grande que la mienne. Ces braves gens se

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figurent que rien ne peut leur résister. Je ne fais que les admirer; ils m'aiment et ils m'estiment. Ne crois point que J'aie de l'ambition; je n'ai qu'un seul désir, défendre mon pays. »

Le 27 novembre, les mobiles de l'Indre avec ceux du Puy-de-Dôme furent envoyés à Vitry. Joseph^ au moment du départ, avait mis ordre aux affaires de sa conscience. Le 3o, son bataillon, conduit par le colonel d'Auvergne, reçut l'ordre d'attaquer deux maisons situées en avant de Choisy et connues sous le nom de Maison-Blanche. Au moment où Joseph arrivait en face du cimetière, une balle vint le frapper à la colonne vertébrale et atteignit le poumon. Transporté à l'ambulance du Val-de-Grâce, il rendit son âme à Dieu le 3 dé- ::embre 1870, après avoir reçu les derniers sacrements de la sainte Eglise.

RENÉ DE MOLORÉ

RENÉ DÉ MoLORÉ DE Saint-Paul, né à Alençon, le i^' juillet 1843, externe au lycée d'Alençon, élève de l'école Sainte-Geneviève du 9 octobre 1 86 1 au 2 1 août 1 863^ ?dinis à l'Ecole polytechnique en i863, sous-lieutenant élève d'artillerie à l'école d'application de Metz en 186 5, lieutenant au 6« d'artillerie en 1867, lieutenant au régiment à cheval de rartlUerie de la garde, tué à la prise de Paris par les insurgés, rue d'Allemagne, le 27 mai

A. la veille d'entrer en campagne, René s'empressa de se confesser et de recevoir la sainte communion. a Je ne comprends pas, disait-il devant plusieurs de ses camarades, qu'on puisse se battre bravement, si l'on n'a point la conscience tranquille. »

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Après avoir annoncé dans une lettre à Mme de Moloré qu'il avait accompli ses devoirs de chrétien, il ajoutait : a Je ne vous dis point cela pour vous inquiéter, mais bien pour vous donner la confiance que je ressens moi-même... Vous avez vu, ma chère mère , que j'avais sur bien des choses la même manière de voir que vous. J'ai constaté une fois de plus que je vous devais une grande reconnaissance pour les sentiments religieux que vous m'avez inculqués assez profondément pour que rien n'ait pu les faire disparaître. »

René s'était préparé à la guerre avec tout le sérieux qu'on doit apporter à l'accomplissement d'un grand devoir ; aussi son courage fut-il toujours à la hauteur des terribles épreuves qui l'attendaient. Sa bravoure et son sang-froid, surtout à Gravelotte, où, durant dix heures, il demeura exposé au feu des batteries prussiennes, lui méritèrent les éloges de ses chefs. Après avoir subi les privations du siège de Metz et les douleurs de la capitulation, il fallut encore se résigner aux souffrances de la captivité. Avec quelques amis intimes, il choisit comme séjour la petite ville de Neuss, oîi il vécut retiré, sans vouloir prendre part à aucun de ces plaisirs,qui lui semblaient insulter à la douloureuse situation de son pays. La pensée de ses soldats, qui

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se trouvaient sans appui et sans ressources au fond de l'Allemagne, l'attristait surtout. A Metz, il avait gagné leur affection par sa sollicitude paternelle, et dans l'exil il put encore leur envoyer des petites sommes prélevées sur ses économies; aussi, plusieurs dans des lettres touchantes lui ont-ils témoigné toute leur gratitude.

Sa grande consolation était de pouvoir correspondre avec sa famille. <c Je crains que mes lettres, écrivait-il le 20 décembre, ne vous arrivent point très-exactement; aussi Je m'y prends dix jours à l'avance, et je vous envoie dès aujourd'hui mes vœux de bonne année. Vous savez s'ils sont sincères, et si je désire contribuer, autant qu'il est en moi, à assurer votre bonheur. Dieu veuille qu'ils soient exaucés, et puissions-nous être indemnisés de cette triste année 1870 par de nombreuses années de joie et de calme. Il en faudra beaucoup pour effacer sa trace sanglante; mais quand tout cela sera passé, si nous pouvons nous trouver tous réunis autour de vous, si notre cher Georges (son beau-frère) peut rentrer aussi sain et sauf au bercail, nous devrons encore nous estimer heureux et bénir le Ciel. Cette réunion et le salut de notre pauvre France, voilà pour le moment mes deux vœux les plus chers, et je suis sûr que ce sont aussi

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les vôtres. Qu'importe tout le reste à côté de cela ? fortune, position, espérances d'avenir, tout se répare et se reconstruit avec de la bonne volonté et de l'énergie; mais ce qu'on ne peut refaire, c'est la vie des siens et l'honneur de son pays. Dieu veuille sauvegarder l'un et l'autre ! »

René apprit par une lettre la naissance d'un neveu dont il devait être parrain : « Quand pour rai-Je aller au baptême? répond-il, je l'ignore, et vraiment Je me demande si Je dois désirer que ce soit bientôt. Dieu sait pourtant qu'il me tarde bien de me retrouver au milieu de vous tous; mais je consentirais à continuer encore un an l'absurde vie que nous menons, si la fin de cette année devait voir notre France délivrée de tous ses ennemis. » — Dans une lettre du lo février, après avoir dit qu'il désire pour son pays un gouvernement honnête et fort, il ajoute : «. Je crois avoir maintenant le droit d'exprimer mon opinion sur bien des choses, et j'espère qu'elle sera toujours d'accord avec la vôtre. C'est une rude école que celle par laquelle nous sommes passés depuis bientôt un an; et il faut que tous ces malheurs produisent au moins le seul bon résultat qu'ils peuvent avoir, celui de nous instruire. »

Bien des tristesses étaient venues s'ajouter aux

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privations de l'exil. René apprenait la mort de son ami intime, M. d'Esparbes de Lussan; son beaufrère était exposé' à de grands périls dans Tarmée de la Loire, sa ville natale subissait la honte de l'invasion, et trop souvent les réjouissances des Prussiens lui apprenaient une nouvelle défaite. Après la prise de Paris, il écrivait : « Capitulation! capitulation ! ce mot me poursuit comme un cauchemar. 0 Enfin, la paix fut signée; et le 12 mars, croyant qu'il serait employé au rapatriement des prisonniers, : « C'est une tâche pénible, écrit-il à sa mère, mais que je désire ne pas éviter. Le sentiment qui doit dominer tous les autres et nous diriger, c'est celui du devoir. S'il devenait en France la règle et la loi universelle, nous ne serions pas longtemps à nous relever de tous nos maux. »

Au commencement d'avril, René arrivait à Alençon, et toute la famille, réunie à la table sainte, vint remercier le Ciel d'un retour si ardemment désiré. L'insurrection de la Commune troubla cette grande joie, et notre jeune lieutenant, qui îoufifrait depuis sept mois de son inaction forcée, offrit ses services au gouvernement de Versailles . Mais les régiments d'artillerie étaient au complet; on prit note de sa demande, et il fut contraint d*aller rejoindre ses parents. H passa alors

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quinze jours à la campagne, entouré de ses parents, de ses frères et sœurs et de cinq petits-neveux, goûtant cette douce vie de famille qu'il avait toujours su apprécier.

Plein de prévenances et d'affection pour tous, il entourait surtout son pauvre père, souffrant depuis longues années, de tous les soins que lui suggérait sa tendresse filiale- du reste, après la capitulation de Metz, sa première pensée avait été pour lui : « Comment va mon père ? écrivait-il ; comment at-il supporté ces deux mois d'inquiétudes et de chagrins de toutes sortes? Comment allez-vous tous? »

Durant les jours d'épreuve, le caractère de René s'était modifié : il était devenu plus sérieux, il envisageait la vie sous son véritable aspect et voulait avant tout devenir un homme utile.

La pensée que ses camarades se battaient empêchait René de goûter les douceurs du repos. Sa famille n'essaya point de le retenir, malgré tout le bonheur qu'elle éprouvait à le posséder après de m rudes angoisses, et il alla rejoindre à Tarbes le dépôt de son régiment. A peine était-il arrivé qu'une dépêche l'appelait à Versailles; il revint passer quelques heures à Alençon, tout joyeux de pouvoir enfin servir son pays et plein d'espoir dans l'avenir. Mme de Moloré le conduisit jusqu'à

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la gare, et volontiers il lui promit de se confesser avant d'aller au feu. « Que Dieu et la sainte Vierge te gardent ! » Ce fut le dernier adieu de la pauvre mère^ qui ne devait plus revoir ici-bas son cher enfant!

René fut envoyé à une batterie qui avait fait la campagne de l'armée de la Loire et se trouvait par suite dans le plus fâcheux état. Durant quinze jours passés à la Malmaison, il s'occupa de la réorganiser. Le 20 mai, apprenant qu'il devait le lendemain aller au feu, fidèle à sa promesse, il alla se confesser à l'un de nos Pères de Versailles • et le 21, sans avoir pu communier selon son désir, il partait dès trois heures du matin pour cette guerre des rues qui, durant une semaine, couvrit Paris de ruines et de sang. Au dire de ses camarades, en maintes circonstances périlleuses, il fit preuve d'un calme et d'un sang-froid extraordinaires. Le 27 mai, il éf.ait près de sa batterie, rue d'Allemagne, quand un éclat d'obus vint le frapper en pleine poitrine, (quelques heures avant la fin de la lutte. Un de ses amis fit transporter son corps en lieu sûr et recueillit, pour les remettre à la famille, les objets de piété qu'il portait sur lui : son scapulaire, une statuette de la sainte Vierge, présent de sa mère, et une médaille d'or de Marie Immaculée sur

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laquelle était gravée la date de sa première communion.

Sur la demande de ses camarades, un service funèbre fut célébré à Paris pour le reoos de son âme; plusieurs généraux et officiers supérieurs, un grand nombre d'amis et les offi.ciers de son ancien régiment de la garde, rendirent hommage à la mémoire de notre brave lieutenant. Sa dépouille mortelle fut ensuite transportée dans sa ville natale, par les soins de ses deux beaux-frères, M. le commandant Le Clerc et M. de Bretteville, chef de bataillon du génie. Aux obsèques, célébrées à l'église Notre-Dame, se pressait une nombreuse assistance, dans laquelle on remarquait M. le général Blanchard avec tous les officiers de la garnison et dn dépôt de remonte, le préfet de l'Orne, le maire et les principaux membres de l'administration et de la magistrature. Tous voulaient donner un dernier témoignage de regret et de sympathie à ce vaillant jeune homme, tué en combattant pour ia cause de Tordre par les insurgés, qui venaient de mettre à mort à peu de distance plusieurs de ses maîtres.

JOSEPH ALGAY

Joseph Algay, né à Juillac (Corrèze) le 12 mars 1846. élève du petit séminaire de Brive, puis de Técole Sainte-Geneviève du 11 octobre 1864 au 20 juillet i865, admis à Saint-Cyr en i865, sous-lieutenant en 1867 au 3^, puis au 4^ régiment d'infanterie de marine, lieutenant en 1870, tué le 4 décembre 1870 au village des Ormes, près d'Orléans.

Al sa sortie de Saint-Cyr, Joseph choisit; l'infanterie de marine dans l'espoir que son avancement y serait plus rapide. Comme il avait fait preuve d'habileté pour le tir, on lui offrit les fonctions d'instructeur; mais, redoutant les dangers de la vie de garnison, il demanda à partir pour les colonies.

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il fut envoyé à 1 île de la Réunion. Pour rendre service à un vieux sous-lieutenant, qui n'avait pu faire qu'un petit nombre de campagnes et par suite n'avait droit qu'à une modique retraite, Joseph permuta avec lui, entra dans le 4"« d'infanterie de marine et revint en France.

Après la déclaration de guerre, son régiment, qui devait d'abord faire partie de l'expédition de la Baltique, fut envoyé de Toulon à Paris, et, durant trois jours, il bivouaqua dans les cours du Corps législatif pour protéger les députés contre l'émeute, à laquelle nos premiers désastres servaient de prétexte. Trois semaines plus tard, Joseph assistait aux combats du 3o et 3i août, du i*' septembre à Beaumont, Mouzon et Bazeilies, où l'infanterie de marine fit des prodiges de valeur. Blessé à la jambe d'unéclat d'obus, il tente en vain durant plusieurs heures avec ses compagnons d'armes de percer les lignes ennemies. Enfin, épuisé de forces, il est transporté dans une ambulance de Sedan.

Le 6 septembre il écrivait à sa famille : « On nous a fait entrer dans la place de Sedan, vraie souricière d'où nous n'avons pu sortir, et puis on a complété notre honte en se rendant à discrétion. Nous sommes donc tous prisonniers; les officiers peuvent rentrer chez eux, mais je n'accepte pas les

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conditions. Je n'ai qu'une blessure insignifiante à la jambe, et j'irai bientôt rejoindre mes malheureux camarades. Nos régiments de marine se sont admirablement conduits, de l'aveu même des Prussiens. Pour moi, j'ai conscience d'avoir fait mon devoir. » — Quatre jours après, nouvelle lettre : « Je suis presque guéri, mais je ne puis encore me chausser. Il faut bien remercier le Ciel, car vraiment, au milieu des obus et des balles, il y avait juste la place de passer. Je suis plus calme aujourd'hui, mais j'ai le même projet. Tout ce que j'ai à vous dire, je le réserve pour le jour où j'aurai le bonheur de vous revoir. On est en vacances en ce moment; elles doivent être tristes partout. J'éloigne de moi la pensée du bonheur qu'il y aurait à nous trouver tous réunis : cela me rendrait trop triste. y> Le 1 1 septembre, Joseph parvint à s'évader, et '. après mille dangers il arrivait enfin dans sa famille, ^ tout amaigri et couvert de sa capote percée de balles. Malgré les instances de ses parents et sans vouloir attendre la guérison de sa blessure qui l'empêchait encore de se chausser, après huit jours de repos, il partit pour Toulon où se trouvait le dépôt de son régiment. Plein d'espoir dans l'avenir, il attendait avec impatience le signal du départ pour une nouvelle campagne, lorsque un cruel

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mécompte vint ruiner ses projets de revanche. « Je suis désespéré, écrit-il de Toulon le 17 octobre. Je reçois à l'instant l'ordre de m'embarquer avec quatre compagnies pour la Martinique, où les nègres se sont révoltés. Je pleure de rage; car je ne sais comment faire pour éviter ce départ. » Mais l'épreuve ne tut pas de longue durée, et le 19 octobre il écrivait : « Après la pluie, le beau temps. Je ne pars plus pour les Antilles; on y envoie les quelque: officiers qui ont signé la capitulation de Sedan. Je vais défiler incessamment vers l'armée de la Loire. Nous armons, nous équipons et nous instruisons tout à la fois nos recrues; il n'y a guère de temps à perdre. Bonnes nouvelles de nos camarades en campagne; nous soutiendrons notre bonne réputation.

« Et nos mobiles de la Corrèze, où sont-ils? Si je puis les rencontrer, je tâcherai de leur faire voir comment il faut se battre. Je suis persuadé qu'après la première hésitation, ils marcheront bien. En ce moment, ce me semble, le courage ne manque à personne. Je brûle de voir arriver l'ordre du départ; nous serons alors bientôt en vue de l'ennemi. »

Le 25 octobre, vint enfin l'ordre si impatiemment attendu. « J'ai l'honneur, écrit-il, de commander

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une compagnie de deux cents hommes; cette position pourra me servir à l'issuç de la campagne pour passer capitaine. Je suis tout fier de mon petit commandement; mes hommes sont magnifiques et bien armés, mais mal équipés; car les magasins n'ont plus de vêtements pour tout le monde. J'ai trenteet un évadés de Sedan qui brûlent de prendre leur revanche : on tapera dur. »

Joseph se trouvait à Ghâteauneuf (Loiret) le 8 novembre, a Les événements, écrit-il à cette date, vont probablement se précipiter ces jours-ci. Hier nous avons passé la Loire à Sully et je crois que nous allons attaquer Orléans. Tout irait bien sans le grand froid que nous avons à subir, surtout quand on est de grand'garde pendant la nuit et qu'il est défendu d'allumer du feu pour ne pas éveiller l'attention de l'ennemi. Depuis deux jours, les avant-postes français et prussiens sont complètement enchevêtrés les uns dans les autres. »

Le lendemain, 9 novembre, Joseph prenait part au glorieux combat de Coulmiers, qui eut pour résultat la reprise d'Orléans; et le 10 il écrivait à ses parents : « La victoire d^hier a dû produire un bon effet dans le pays; elle a électrisé nos troupes. Nous avons marché toute la journée au son du canon; il fallait cela pour soutenir notre courage

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et nos forces. Par une pluie battante, nous avons fait quarante kilomètres à travers champs, où l'on enfonçait jusqu'aux genoux. Nous devions couper la route aux Prussiens et ramasser tous ceux qui restaient dans les villages autour d'Orléans. Aujourd'hui, quand nos premières colonnes arrivaient à Chevilly, l'arrière-garde des Prussiens venait d'en sortir; nous les poursuivons l'épée dans les reins. Je prie Dieu pour que la victoire nous soit enfin favorable. On a bon espoir, et le moral de nos troupes est excellent. »

Dans un dernier billet daté du 27 novembre, il écrit de Loury à sa sœur : «. Je porte toujours la médaille que tu m'as envoyée, ainsi que le scapulaire. w Joseph avait plus besoin que jamais du secours de la sainte Vierge. Deux jours après la sanglante bataille de Patay, le 4 décembre, il tombait mortellement frappé au village des Ormes. Malgré d'activés recherches, sa famille n'a pu se procurer aucun renseignement précis sur ses derniers moments. Dieu lui aura tenu compte de la vivacité de sa foi et du généreux dévouement qu'il a toujours déployé, pour accomplir son devoir et défendre son pays.

MAURICE DUFÉRIER

Maukice Dufériek, né à Paris le 21 mai 1848, élève de l'école Sainte-Geneviève du 2 janvier 1867 au 20 juillet 1867, admis à Saint-Cyr en 1867, sous-lieutenant au le"^ régiment d'infanterie de marine en i86g, tué à Bazeilles, bataille de Sedan, le 1*' septembre 1870.

La famille de Maurice n'a pu obtenir que des détails bien incomplets sur ses derniers jours. Parti de Cherbourg avec son régiment le 7 août, il rejoignit l'armée de Mac-Mahon. Le i" septembre, au combat de Bazeilles, où l'infanterie de marine fit une glorieuse résistance, plusieurs balles vinrent le frapper à la poitrine. Il fut transporté à l'hôpital de Sedan, et il n'y vécut que quelques heures. Ses

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camarades n'ont pu que rendre témoignage de la bravoure de Maurice; et dans notre douloureuse incertitude sur les circonstances de sa mort, nous aimons à espérer que Dieu, si bon pour les soldats tombés victirçies du devoir, ne lui aura pas refusé le temps du repentir et la grâce des derniers sacrements»

Charles d'Aibeht duc de Luynes et de Ciievreuse, né à Paris le 22 juin 1845, passa quelques mois au petit séminaire de la Chapelle en i853, continua son éducation dans sa famille avec un précepteur, fut élève du collège Stanislas en 1861, puis de l'école Sainte- Geneviève du 8 octobre 1861 au 19 juillet 1864, officier des zouaves pontificaux, capitaine adjudant-major des mobiles de la Sarthe, tué à la bataille de Loigny le 2 décembre 1870.

Au mois de janvier 1860, avant même le départ du général de Pimodan pour Rome, Charles, alors âgé de quinze ans, fut le premier qui proposa à Mgr Sacconi, nonce de Sa Sainteté en France, de faire appel à la jeunesse catholique pour défendre

les droits du Saint-Siège. Trop jeune encore pour prendre les armes, il ne put obtenir l'honneur de servir dans les rangs de la nouvelle milice. Mais, sans se décourager, l'année suivante il écrivit une requête dans laquelle il disait, afin de conjurer un second refus, que ses aïeux n'avaient point attendu d'être des hommes pour se couvrir de gloire sur les champs de bataille. « Il ne me reste qu'à recevoir votre consentement, écrivait-il à son grandpère; si je l'obtiens, vous pouvez être sûr que je ferai mon possible pour faire honneur à mon nom et montrer qu'à seize ans on peut avoir autant de courage qu'à dix-huit. »

Telles furent les premières préoccupations de celui qui, après avoir combattu pour Pie IX, devait mourir pour la France. Persuadé que noblesse oblige, jamais il n'oublia qu'il appartenait à une maison où la bravoure, l'honneur et la foi sont un héritage de famille. Les pressantes sollicitations de Charles furent inutiles et il dut continuer ses études. Admissible à l'école de Saint-Cyr en 1864, il ne réussit pas à l'examen oral. Tandis que cet échec contrariait vivement son grand-père, sans peine il s'en consola, dans l'espoir qu'on lui permettrait enfin de consacrer sa vie à la cause de Dieu et de l'Église. Bien que son âge lui permît encore

de se présenter en iS65, il conjura ses parents de lui permettre de s'engager parmi les défenseurs du Souverain-Pontife. « Je sais, leur disait-il. combien vous désirez que je devienne un homme distingué. Pendant les deux ans que je resterai à Saint-Cyr, je n'aurai aucune occasion de faire parler de moi, tandis qu'à Rome, parmi les zouaves, je puis, avant cette époque, avoir bien des fois l'occasion de faire noblement mon devoir. » Pour tranquilliser le cœur de sa mère, il lui écrivait : <c Que voulez-vous de moi ? Avant tout que je sois un bon chrétien, un bon sujet ! Eh bien ! il me semble qu'en servant l'Eglise et le Pape je veux vous montrer le désir que j'ai de rester toujours fidèle à mes devoirs. »

Les deux lettres suivantes prouvent quels étaient les sentiments de Charles à cette époque. La première, à son frère Paul, est datée du 5 mai 1864 : « Je viens d'apprendre avec une bien grande joie que par ta bonne conduite et ton travail tu as mérité de faire cette année ta première communion. J'y viendrai certainement et compte y communier pour demander pour toi à Dieu les grâces dont on ne peut être trop muni dans cette jraade circonstance, et puisque, comme tu mel'as fait dire,les Pères veulent

bien m'inviter à leur repas, je c ompte aussi y rester.

« Adieu, mon cher ami ; mets à profit le peu de temps qui te reste avant jeudi, pour faire dans la retraite une préparation sérieuse de cette confession, qui doit assurer une bonne communion.

a Je t'embrasse comme je t'aime, de tout cœur. »

Le i5 juin 1864, après la mort de sa cousine Mme de Gontaut, il écrivit à sa mère :

« Votre lettre nous a plongés dans la douleur. Quel affreux malheur ! Je le ressens d'autant plus vivement que j'ai toujours éprouvé pour Marguerite une véritable affection. Nous avons été pour ainsi dire élevés ensemble: elle était une soeur pour Marie; elle faisait la joie de son père et de sa mère, qui ont toujours été si dévoués à leurs enfants. Je conçois facilement que leur douleur soit sans remède. Quand on est témoin de semblables malheurs, comme on sent les noeuds de l'affection se resserrer davantage! Comme on a peur de voir ceux que l'on aime et qui sont encore sur la terre partir à leur tour et échapper ainsi à cette vie pleine de larmes, malgré les nombreuses tendresses qu'on leur prodigue ! Cette mort m'a bouleversé. Pauvre jeune femme! Il n'y a pas un an qu'elle était mariée; le bonheur venait à peine de se faire entrevoir, lorsque le tombeau est venu réclamer sa victime. L% vie de l'homme est bien pleine de

tristesse; s'il y a pour lui des joies, elles sont rares et de peu de durée : bien malheureux doit être celui qui s'y attache ! Adieu, etc. »

Son grand-père, le duc de Luynes, ne pouvait consentir à le laisser partir pour Rome, dans la crainte de le voir perdre sa quahtéde Français; mais enfin, la persévérance de Charles triompha de tous les obstacles, et il obtint la permission si vivement désirée. Arrivé à Rome, le nouveau zouave pontifical se soumit à toutes les exigences de la discipline; mais il souffrait de ne trouver aucune occasion de se distinguer sur un cham;^ de bataille. Le 29 novembre 1866, il écrit à son frère Paul : a Tu as raison de trouver que je n'écris pas souvent; je confesse ma faute; ma paresse est impardonnable.

« Depuis longtemps déjà nous attendons une solution définitive pour la cause que nous défendons, et au moment où nous croyons arriver à ce but, tout nous échappe et nous fait craindre un nouveau retard. Je vois malheureusement que le jour de l'action s'éloigne de nous de plus en plus, et je crains bien maintenant d'être obligé de quitter ce pays-ci sans avoir eu l'occasion de rien faire de glorieux. Voir ces deux années de patience inutilement sacrifiées me causerait un grand chagrin. Rome, je crois, restera dans la paix la plus grande,

même après le départ des Français : le Pape est très-calme et n'a jamais été plus joyeux. Il a grande confiance en nous, et il a raison de compter sur des hommes qui lui sont entièrement dévoués.

a Les Belges font d'excellents soldats, et quoique ils n'aient pas l'agilité des Français, j'affronterai volontiers tous les dangers, suivi par des hommes aussi braves.

a Le 8 S** de ligne, qui avait reçu l'ordre de se préparer à partir dans les premiers jours du mois de décembre, vient de recevoir contre-ordre. Les Français sont furieux de quitter Rome. »

En 1866, Charles perdit sa soeur (i), pour laquelle il avait la plus grande affection. Au mois de juillet, il écrit de Velletri à sa mère : « Je vous annonce que je suis passé sous-officier depuis quelques jours.

« Plus je vais, plus l'isolement dans lequel je suis me paraît insoutenable, plus le souvenir de ces lieux où j'ai vécu avec ma sœur me paraît triste et désolé. La vie n'a plus de charme pour moi ; je ne suis plus apte qu'à faire honneur à ma famille, en versant mon sang avec courage et pour une noble cause. Je pense souvent à vous, à EIzéar, à

(i) Mme la marquise de Sabrât».

Louise; ce sont mes plus doux instants, et cependant Louise est l'objet de retours perpétuels vers le passé. Que le bonheur céleste doit être grand pouf nous récompenser de tout ce que l'on souffre icibas ! Je m'unis à vous en ces tristes Jours en élevant mes pensées vers ces chères âmes, qui nous avaient donné tant de joies et de consolations sur la terre. »

Après trois ans passés au service du Saint-Père, Charles résolut de revenir en France, et, le 20 juillet 1867, il écrivit du château de Dampierre au général Kanzler, pro-ministre des armes à Rome : « Mon général,

« Au moment où je reçois ma nomination d'officier, j'écrivais au colonel pour lui demander mon congé définitif.

« C'est avec le plus vif regret que je quitte le corps, maintenant que, grâce à vous, mon général, le Saint-Père a daigné m'accorder le brevet d'officier.

0 Depuis trois ans que j'ai abandonné la France pour faire partie du bataillon des zouaves , après avoir perdu mon père depuis plusieurs années, le petit nombre de mes parents s'est encore diminué, et je me trouve forcé de rester auprès de ma mère.

a Je viens donc, mon général, vous donner ma démission, prévoyant que je ne pourrai pas rêve-

nir et ne voulant pas, par un retard qui n'aurait pas de raison de ma part, priver -mon successeï r de sa nomination, et accumuler sur la tète des lieutenants et sous-lieutenants un travail auquel je ne puis prendre part.

« J'ai l'honneur d'être, mon général, de Votre Excellence le plus dévoué et obéissant subordonné, tt Duc DE Chevreuse,

« Sous-lieutenant aux zouaves pontificaux. »

Le mariage du duc de Chevreuse avec Mlle Yolande de la Rochefoucauld était décidé; Charles, au comble de ses vœux, allait entrer dans une famille qui prodiguait à Pie IX, comme la sienne, les témoignages de fidélité et de dévouement. L'union était sur le point de se conclure, quand l'invasion des bandes garibaldiennes soudoyées par le Piémont vint menacer le patrimoine de Saint-Pierre. A la nouvelle de cet attentat, le jeune duc de Chevreuse n'hésita pas un seul instant. Dieu, disaitil, lui imposait le plus grand des sacrifices : il le fit bravement, quitta tout ce qu'il aimait, dit adieu à sa fiancée et partit pour Rome. Son désir était de s'engager comme simple soldat parmi les zouaves; mais il se vit contraint de reprendre les insignes d'officier. Comme son petit-fils, le duc de Luynes,

malgré ses soixante-cinq ans , était accouru au secours du Saint-Père. Le noble vieillard, ne pouvant plus combattre sur le champ de bataille^ se constitua l'infirmier des blessés et des malades. En échange de tant de dévouement, Dieu lui accorda bientôt la grâce d'une mort si belle et si édifiante qu'elle peut exciter l'envie des plus saintes âmes; i! expira le i5 décembre (i).

Charles avait pris part au combat de Monte- Rotondo, lorsque l'arrivée des troupes françaises fît croire que la lutte était terminée. Il consulta les personnes les plus capables de bien juger la situation, et reçut d'elles l'assurance formelle que rien ne mettait obstacle à son départ. Confiant dans cette réponse, il revint en France, et apprit bientôt la glorieuse victoire de Mentana. Ce fut pour lui l'occasion d'une poignante douleur dont il fut difficile de le consoler. Dieu se contentait de l'offre de sa vie et le réservait pour d'autres luttes. Pie IX voulut adoucir ce cruel mécompte, et, le jour même du mariage de Charles, 5 décembre 1867, il

(i) A la suite de cette Notice, nous reproduisons un article de M. Louis Veuillot sur le duc de Luynes. Nous avons pensé que le lecteur serait heureux de trouver, à côté de ces quelques pages consacrées au petit-fils, un éloquent éloge du grand-père.

lui envoya, avec un riche camée pour sa femme, un billet écrit de sa main et conçu en ces termes (i) :

a II giovane duca di Chevreuse è un giovane che mérita la benedizione del vicario di G.-C. per averloassistitoper tre anni,eper essere tornato nei momenti del maggior pericolo, benche alla vigilia del suo matrimonio.

(c Tutti i buoni, per tanto, lo amino e le stimino.

« Pio P.P. IX. »

Après avoir donné 5o,ooo fr. au Saint-Père, dont la moitié devait être employée à l'achat de fusils, et l'autre à l'érection d'un monument à la mémoire des braves tombés à Mentana, il reçut du Souverain- Pontife la lettre suivante :

« Plus P.P. IX.

« Dilecte fili, nobilis vir, salutem et apostolicam benedictionem.

« Pergratum tibi profitemur animum, dilecte Fili, ob omnia dilectionis officia quibus nos ca-

(i) Le jeune duc de Chevreuse mérite la bénédiction du Vicaire de Jésus-Christ pour lui avoir prêté assistance durant trois années, et pour être revenu à Rome au moilient du plus grand péril, bien qu'il fût à )<» veille ae son mariage. — Pour ce motif, tous les gens de bien lui doivent amour et estime.

mulas, sive comparando nobis pecuniœ subsidia, sive per ea milites nostros aptioribus et perfectioribus armis instruendo, sive demum amantissimis hisce curis addendo largitiones tuas. Eam vero quam nuper nobis misisti per patruum luum libentissime adhibebimus, ut optas, perficiendo cœnotaphio fortium mémorise dicando, qui pro causa Ecclesiaî decertantes in postrema pugna ad Mentana occubuerunt. Quod sane absolutum fortasse jam esset, nisi, contra studium votumque nostrum, advectus necessariœ materise e proxima Etruria petendœ, hactenus expectaretur. Novum certe ex hujusce monumenti nobilitate ac pietate nomini tuo decus accedet, quod prœstantiore semper religionis et virtutis gloria cupimus illustra tum.

« Intérim auspicem divini favoris, prcecipuœque benevolenliae Nostrae et grati animi testem, benedictionem apostolicam tibi peramanter impertimur (i).

(i) Pie IX, Pape. — Cher et noble fils, salut et be'nédiction apostolique. — Nous avons , cher fils , une grande reconnaissance pour tous les témoignages d'affection dont vous nous comblez, soit en recueillant pour nous des secours pécuniaires, soit en procurant ainsi à nos soldats des armes meilleures et perfectionnées, soit en ajoutant à ces marques d'amour vos propres largesses

c Datum Romœ apud S. Petrum, die i6 Januarii 1869, Pontificatus nostri anno xxiii.

a Plus P.P. IX. »

Par la mort de son grand-père, Charles, devenu duc de Luynes, se trouva, à vingt-deux ans, maître d'une grande fortune; Jamais il n'employa ses revenus qu'à faire le bien. Nature noble et franche, cœur droit et loyal, il se faisait aimer et respecter de tous. Exempt de toute prétention, il avait le don bien rare de se faire pardonner tous les avantages de son rang et de sa haute position. Le pauvre l'abordait sans crainte, assuré de trouver en lui un cœur compatissant; à l'aumôr\e destinée

Nous consacrerons volontiers le don que votre oncle vient de nous remettre de votre part , suivant vos désirs, au monument funèbre qui doit être élevé à la mémoire des braves tombés à Mentana en combattant pour la cause de l'Eglise. Il' serait déjà terminé, si, contrairement à notre intention et à nos vœux, les matériaux qui doivent venir de Toscane ne se faisaient encore attendre. L'érection de ce beau et pieux monument ne pourra qu'ajouter un nouvel éclat à votre nom, auquel je souhaite toute l'illustration que donne la pratique chaque jour plus parfaite de la religion et de la vertu.

En attendant, comme gage de la divine faveur, et té moignage de notre particulière bienveillance aussi bien que de notre gratitude, nous vous accordons très-aSectueu* •ement la bénédiction apostolique.

au soulagement des corps il ajoutait toujours celle qui console les âmes et les rend meilleures. Pas une souffrance qui le trouvât insensible, et quand un malheur était survenu aux alentours de sa demeure, lui-même allait exprimer aux affligés la part qa'il prenait à leur douleur.

Sa charité vraiment chrétienne se montrait surtout quand la maladie venait visiter l'un des siens^ — ainsi nommait-il ses serviteurs et les habitants du village de Dampierre; — aussitôt il quittait occupations et plaisirs pour se rendre auprès de lui, s'informer de ce qui lui serait utile ou agréable, l'encourager à la patience et lui parler de Dieu. Si le mal offrait de graves symptômes, sa foi profonde trouvait des arguments persuasifs pour exhorter le malade à demander un prêtre et à recevoir les derniers sacrements. Un ancien ami de son grandpère se trouvait en grand danger, et, bien que les médecins n'eussent plus aucun espoir, malgré les instances de sa famille, il s^obstinait à repousser les secours de la religion. Tout espoir de vaincre sa résistance semblait perdu, quand Charles entreprit la conversion du mourant. Là où les hommes avaient échoué, se disait-il, une victoire était encore possible avec le secours d'en haut. Afin de s'assurer ce divin appui, il alla se confesser et€ommu-

nier pour l'âme qu'il voulait gagner à Dieu. Fort de la grâce de Notre- Seigneur, qui parlait par ses lèvres, il triompha de tous les obstacles. Persuadé par son jeune ami, le malade accomplit ses devoirs de chrétien, et, dans la joie du repentir, il remercia avec effusion son bienfaiteur et lui promit qu'au ciel il ne l'oublierait point.

Ce que Charles conseillait aux autres, il le faisait lui-même. Une année, à l'époque des fêtes de Noël, se trouvant à une nombreuse partie de chasse, il ne voulut point que le plaisir lui fît oublier son devoir. Sans respect humain comme sans ostentation, il fut se confesser au curé du village et communia à la messe où assistaient les chasseurs, édifiés par les témoignages d'une foi si vive et si sincère.

Au mois de juillet 1870, quand commencèrent les hostilités, le jeune duc de Luynes était au comble de ses vœux : un fils et une fille étaient venus accroître le bonheur de son foyer. « Je ne veux pas, écrivait-il à cette époque, m'occuper de politique; je ne demande rien à personne. Vivre à Dampierre avec ma femme, mes enfants, ma famille, c'est tout ce que je désire. » Beau rêve qui devait tristement s'évanouir ! Dans cette demeure princière, où toutes les jouissances légitimes d'ici-

bas charmaient sa vie, bientôt habiteront le deuil et une douleur que Dieu seul pourra consoler.

Nos de'sastres se succédaient avec une effroyable rapidité, et la crédulité du peuple exaspéré par nos défaites accueillait les bruits les plus absurdes. Prêtres et nobles étaient surtout les victimes de ces infâmes calomnies : on les accusait de soudoyer les Prussiens. A tout prix, on voulait rendre suspects aux habitants des campagnes ceux qui pouvaient leur donner de bons conseils et les guider dans le chemin de l'honneur. Le duc de Luynes et de Chevreuse ne fut pas épargné par ces misérables. Instruit des bruits qui circulaient au marché de Limours, il veut aller lui-même confondre ces calomniateurs. Après s'être confessé pour être prêt à tout événement, il part, et son attitudcénergique et franche impose silence à ses ennemis. Dans le mois d'août, Charles s'occupa de former au maniement des armes tous les hommes qui dépendaient de lui; deux fois chaque jour, il leur faisait ; faire l'exercice, et quand le bataillon de Chevreuse ' dut choisir son commandant, il fut élu à l'unanimité des suffrages.

Après la capitulation de Sedan, il envoya sa femme et ses enfants chez sa mère, à Sablé, dans la Sarthe, et résolut de défendre pied à pied le ter-

ritoire confié à sa garde. Mais que faire avec cette poignée de braves contre une armée victorieuse? Malgré la douleur de la population de Chevreuse, qui regardait son départ comme le plus grand des malheurs et croyait tout perdu s'il quittait le pays, Charles n'hésita point. « Je suis jeune, écrivait-il, bien portant; la France a oesoin de tous ses enfants pour la défendre, je ne puis rester spectateur inactif de tant de désastres. Il faut partir, c'est mon devoir. » Avant de dire un dernier adieu au château de ses ancêtres, il mit ordre de nouveau aux affaires de sa conscience, persuadé que le gentilhomme chrétien est aussi le plus brave. Ce ne fut point sans de cruelles angoisses qu'il laissa sa mère, sa femme, ses enfants, tout ce que la fortune et une brillante position peuvent donner de bien-être; mais cette âme si noble, dans laquelle la foi patriotique s'alliait si bien à la foi religieuse, était à la hauteur des sacrifices les plus héroïques.

Charles entra dans le bataillon des mobiles de la Sarthe, où se trouvaient déjà son jeune frère Paul ie Chevreuse, duc de Chaulnes, et son beau-frère, Elzéar,marquis de Sabran. Bientôt le duc de Luynes fut aimé de ses camarades, qui ne lui adressaient qu'un seul reproche, celui de trop exposer sa vie.

Le i" octobre, il écrit de la Ferté-Bernard à sa mère : « Je pense bien à vous et suis bien préoccupé de vous savoir à Dampierre, sous le coup de toutes les exigences des Prussiens. Je ne saurais trop vous remercier de m'avoir donné l'occasion de me rendre utile en acceptant avec tant de bonté cette position difficile. On assure que les élections vont avoir lieu; je vous envoie donc ma proclamation en vous priant de la faire afficher dans les communes.

« Électeurs,

a Occupé aujourd'hui les armes à la main à défendre, avec les miens, les intérêts les plus graves du pays, je ne puis venir moi-même revendiquer près de vous l'honneur de vous représenter à la Constituante. Cethonneur,vous l'accordiez en 1848 à mon grand-père, qui était fier de l'unanimité de vos suffrages.

«; Mon plus grand souhait serait de laisser après moi la réputation d'homme de bien et de soutien du peuple, qui est restée incontestée à la mémoire de mon aïeul,

a Loin de toute attache au gouvernement passé, j'ai appris, en vivant au miheu de vous, à connaître

VOS besoins. Je sais combien vous désirez la prospérité et la grandeur de notre patrie. Dieu aura pieté de la France, et nous travaillerons ensemble à réparer les désastres qu'elle vient de subir.

(c C'est au milieu des épreuves que nous saurons grandir et apprendre que la France peut renaître de ses cendres plus unie, plus vigoureuse et plus forte.

a Duc DE LuYNES. »

La lettre suivante à Mme la duchesse de Chevreuse est datée du 29 octobre : « Je vous écris sous ma tente et sur mon petit lit de camp. Nous sommes campés sur la droite de Marchenoir, entre Concriès et Seris. On nous dit que les Prussiens sont à trois lieues : je ne crois pas qu'ils soient en nombre et qu'ils osent nous attaquer. Je suis désolé de vous savoir inquiète; il faut avoir confiance en Dieu et bien songer qu'il récompense ceux qui fon! leur devoir. »

Trois jours après, le 2 novembre, il écrit encore de Saint-Léonard : « Nous sommes toujours campés près de Marchenoir. Nous apprenons que Metz s'est rendu. Quelle triste nouvelle! Que compte faire le gouvernement qui vient de perdre en lenteurs trois semaines bien précieuses? Je ne vois

pas ie parti qu'on veut tirer de nous} cependant les hommes sont bien disposés et se battraient bien, j'en suis sûr.

« Je suis ici pour entendre la messe. »

Le 3 novembre, nouvelle lettre : « Rien de nouveau, écrit-il; nous ne savons que croire de toutes les différentes nouvelles que nous recevons et qui se contredisent. Les nuits deviennent glaciales sous la tente, et si nous continuons à camper, on pourra bien se réveiller avec une jambe ou un bras gelé. Pour moi je me porte très-bien et supporte parfaitement notre dure existence. On nous annonce la visite de Gambetta; je doute fort qu'il soit bien reçu par les officiers et les troupes; sa dernière proclamation les a tous froissés. »

Après la victoire de Coulmiers,9 novembre, tous parlaient de son énergie et de son sang-froid. a Comme il était beau au feu, notre capitaine ! » disaient les soldats; et à l'unanimité des voix il fut inscrit un des premiers sur la liste des propositions pour la croix d'honneur.

Au milieu de la bataille, une triste nouvelle lui était parvenue : son frère bien- aimé, le duc de Chaulnes, était blessé grièvement. Tout entier à son devoir, il sut maîtriser sa douleur et demeura ferme à son poste de combat jusqu'à la complète

déroute des Prussiens. Enfin, il put aller à la recherche de Paul. Celui-ci était resté cinq heures gisant à terre, au milieu d'une pluie de mitraille et d'obus. En l'apercevant, Charles le presse dans ses bras et s'écrie : «. Pourquoi donc n'est-ce pas moi qui suis blessé à ta place ? » Touchante entrevue qui devait être la dernière ! Après avoir rivalisé de bravoure sur le champ de bataille, les deux frères auraient volontiers donné leur vie l'uii pour l'autre. Ils se firent de tendres adieux, et se quittèrent pour ne plus se revoir ici-bas.

Le lendemain de la bataille de Coulmiers,Charles écrivait à sa mère : « Le pauvre Paul est blessé, mais j'espère que cela ne sera rien de grave. — Priez pour moi; la sainte Vierge m'a bien protégé hier. Notre bataillon a énormément souffert, et les intendances font si mal leur service que nous sommes en retard de trois jours de vivres. Il en est de même des ambulances, et j'ai été obligé de forcer, le pistolet au pomg, un conducteur de cacolets de ramasser mon frère. »

Dans une lettre du 1 2 novembre, il donne à sa mère de nouveaux détails sur la bataille de Coulmiers. a Nous sommes toujours à Boulay, à trois lieues d'Orléans, ne sachant qu'une chose, c'est que le 9 nous avons remporté une victoire assez sérieuse.

Ce qu'il y a encore de certain et ce que dit même le Moniteur, c'est que la victoire est due à notr bataillon, qui a empêché les Prussiens de nou' tourner. Elzéar s'est très-bien conduit,et Paul a ten d'une façon très-ferme devant le feu. Nous avons dans notre bataillon cent vingt hommes tant tués que blessés, y compris cinq officiers hors de combat. Je ne comprends pas encore comment j'ai échappé, parce que, nos hommes étant couchés à terre et le commandant et moi étant au milieu d'eux à cheval, tous les boulets, obus et balles venaient de notre côté. Mon cheval n'a pas bronché, et le soir nous nous tâtions encore, le commandant et moi, pour voir si nous n'avions rien. Ayez confiance; lorsque l'on échappe à ce que nous avons vu, l'on est construit pour en voir d'autres, et si Dieu avait voulu me prendre, il ne m'eût pas laissé sortir de cette affaire-là. Je recevais votre lettre, où vous me parliez d'armistice, le jour même de la bataille du 9, et je pensais alors que les boulets et les obus devaient en être la signature. »

Le 2 décembre, Charles et son beau-frère se trouvaient sur le champ de bataille de Loigny, où devaient s'évanouir les espérances qu'avait fait concevoir la victoire de Coulmiers.a Après avoir enfoncé

notre droite, dit M. Jacquemont (i), les Prussiens ramenèrent leurs forces sur notre gauche et commencèrent de ce côté un mouvement tournant. Les mobiles de la Sarthe lui opposèrent, à Nonneville, une vigoureuse résistance, et se battirent comme de vieilles troupes. Là combattaient deux anciens officiers des zouaves pontificaux,le marquis de Sabran et le jeune duc de Luynes, qui tomba mortellement frappé. » Un premier éclat d'obus enleva le képi de Charles et fut comme un avertissement du Ciel; un second vint aussitôt après le foudroyer. Le matin même de la bataille, il avait dit à son beau-frère : « L'affaire semble devoir être chaude; je ne sais ce qui arrivera; mais quant à moi, je suis prêt. »

Les mobiles qui entouraient le duc de Luynes ne voulurent point laisser son corps au pouvoir de l'ennemi, et ils le transportèrent, sur leurs fusils entre-croisés en forme de brancard, dans une ferme du village de Nonneville. Le soir venu, ces braves soldats furent faits prisonniers par les Prussiens; mais l'un d'eux, son régisseur, qui avait voulu le suivre, fut dirigé vers Chevreuse, d'où il s'échappa ■pour aller au château de Dampierre annoncer la fatale nouvelle. Bientôt elle fut connue à Versailles,

(i)LaCampag)ie des ^^ouaves pontificaux en France, p. 97.

CHARLES DE LUYNES. 3.j 5

et un Père de la compagnie de Jésus s'empressa de partir pour Loigny. Muni des pleins pouvoirs de l'autorité allemande, le Père parvint enfin, à travers bien des obstacles, au terme de son voyage et recueillit des renseignements précis. Après être resté dans une ferme durant trois jours, le corps du duc de Luynes allait être jeté dans la fosse commune avec beaucoup d'autres, quand un ministre protestant aperçut à son doigt une riche bague portant les armoiries de sa famille, et il le fit ensevelir à part dans le jardin d'un fermier. Le colonel de Charette, qui avait été blessé dans la célèbre charge de Loigny,reconnut l'anneau de son ancien zouave. Conduit à la tombe de Charles, le Père, qui l'avait beaucoup connu, put aisément constater l'identité, et après avoir déposé le corps dans une voiture d'ambulance, il alla passer la nuit avec son précieux dépôt à Rouvray, chez M. le marquis de Gouvion- Saint-Cyr, où il reçut la plus bienveillante hospitalité.

Le lendemain il offrait dans la chapelle du château le divin sacrifice pour Pâme de la noble victime, lorsqu'au moment de la communion il aperçoit agenouillées à la sainte table deux femmes en deuil : c'était Mme la duchesse de Chevreuse avec sa courageuse compagne, Mme la marquise de

Lévis-Mirepoix. Elle venait puiser la force pour le sacrifice auprès de Celui qui seul peut consoler une mère de la mort de son fils. Le triste cortège reprit ensuite sa marche, et après deux jours de pénible voyage, il arrivait à Dampierre. Toute la population s'était rendue sur les limites de la paroisse, et, au milieu du deuil général, le jeune duc rentrait dans cette somptueuse demeure qu'il avait naguère quittée, plein de force et d'avenir. Le service funèbre fut célébré par Mgr l'évêque de Versailles, au milieu d'une foule considérable de prêtres, de parents, d'amis et de pauvres qui pleuraient leur bienfaiteur. Après l'absoute, on déposa le corps dans le caveau de famille, où il repose à côté de son grand-pére.

Comme il l'avait toujours ambitionné, Charles, duc de Lrynes, se montra dans sa vie et dans sa mort digie de ses ancêtres, et digne des saintes causes de la France et de l' Eglise qu'il avait noblement servies.

M. le duc de Luynes vient de mourir a Rome. Il s'y était rendu au moment le plus grave des dernières affaires pour se mettre à la disposition du Souverain Pontife, et ce ne fut pas un acte de peu d'importance ni de peu de râleur. Encore qu'Honoré Albert de Luynes ne fût rien dans sa patrie qu'un simple particulier^ et ne tînt au monde officiel que par le titre de membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, il n'en était pas moins l'un des chefs éminents de la société française, du très-petit nombre de ceux qui restent^, du plus petit nombre de ceux qui restent en plein et universel éclat d'iionneur.

Lorsqu'on le vit, à son âge déjà avancé, avec une santé qui avait besoin de repos, ne pas se contenter des royales offrandes qu'il faisait au trésor pontifical, mais encore servir de sa personne, parce que le péril devenait plus pressant, il y eut dans l'opinion un frémissement d'émotion généreuse. Le courant des souscriptions et des enrôlements s'élargit et prit cette puissance qui peut-être détermina la volonté du gouvernement français jusqu'à ce moment si indécis, en apparence au moins.

Il arriva sur un bateau chargé de volontaires, quelques jours avant la bataille de Mentana. Rome était en proie aux agressions abominables des garibaldiens, épouvantée de leurs bombes, de leurs poignards, de leurs menaces, auxquelles tant de crimes sauvages forçaient trop d'ajouter foi. Il prit tout de suite son office de bon citoyen dans cet:» ville que d'ignobles coupables voulaient ravir au monde. Il était à Mentana, non comme combattant, — ses forces ne le permettaient plus, — mais comme infirmier, et ces humbles fatigues lui laissèrent le germe de la maladie à laquelle il vient de succomber.

En même temps qu'il soignait les blessés, il prenait soin de la gloire des morts. Un esprit de grandeur et de magnificence qui le csractérisait, et que relevait encore sa

simplicité personnelle, lui avait tait concevoir le dessein d'e'lever à ses frais un monument partout où une victime de la cause sainte était tombée. II parcourut donc les lieux qui avaient vu les épisodes héroïques de cette bataille de quarante-cinq jours,""et dressa la topographie de ce vaste ' champ des martyrs, afin de placer le témoignage du respect ! et de l'amour à chaque place illustrée par le témoignage du sang.

Cette action rappelle la piété de Tobie envers les morts de son peuple. Elle reçut une récompense qui n'est pas sans analogie avec celle qui fut donnée au juste d'Israël. Tobie, en ensevelissant les morts, devint aveugle, et ensuite recouvra la vue par l'entremise de la piété filiale. Le duc de Luynes n'était pas aveugle selon la chair, mais si ce que nous entendons dire est vrai (car nous n'avons pas eu l'honneur de le connaître personnellement), cet homme de cœur faisait ces belles et glorieuses choses sans posséder encore, jusqu'à ces derniers temps, toutes les clartés de la foi. C'était la grandeur et la bonté naturelle de son âme, l'amour naturel de la justice, le sentiment du beau qui le portaient seuls à tant d'œuvres généreuses; et ni la douleur morale qui ne l'a point épargné, ni l'étude assidue, ni les efforts d'une belle et sincère intelligence, ni la visible splendeur des vertus chrétiennes n'avaient pas tout à fait dissipé le doute qui l'enveloppa longtemps.

Il sentait, pour ainsi dire, la vérité, et lui rendait les hommages d'un témoin, mais il ne la voyait point ou ' il croyait ne la point voir, car cette épreuve aussi est quelquefois infligée à la nature humaine, et nous honorons des saints qui l'ont subie. Aux approches de l'heure suprême, les obscurités cessèrent. Derrière les voiles du doute, la charité avait en quelque sorte accumulé les lumières ; elles déchirèrent l'obstacle, et comme sa vie allait finir, le jour apparut. Le duc de Luynes avait auprès

de lui sa belle-fille, M""= la duchesse de Chevreuse, une de ces femmes que Dieu semble avoir élues pour leur faire connaître le poids de tous les sacrifices, pour les former à les adoucir et pour placer dans leurs cœurs, par une clémence spéciale, cet auguste et miséricordieux riambeau de la mort qui éclaire au delà du temps.

Nous ne voulons rien dire ici, du moins aujourd'hui, des autres travaux et des autres œuvres du duc de Luynes, de ses recherches et de ses voyages qui lui avaient mérité l'estime des savants. Il était le protecteur éclairé des lettres et des arts, et, sans parler de ses abondantes aumônes dont il gardait le secret, il savait encore déguiser en encouragements les bienfaits les plus généreux. D'autres qui connaissent mieux ces détails les pourront publier; nous les reproduirons pour payer, autant qu'il dépend de nous, un juste tribut de louanges à l'un des derniers grands seigneurs français.

M. le duc de Luynes était vraiment un grand seigneur. C'était sa condition très-distincte et très-rare dans un monde et dans un temps qu'il acceptait d'ailleurs pleinement, sans aucune autre lutte que de ne pas se laisser entraîner aux courants de vulgarité qui le traversent de toutes parts et le rongent partout. Il y garda toute la hauteur de sa physionomie, il y accrut l'honneur de son grand nom, il y fit le plus magnifique usage, de son immense fortune ; il sut noblement vivre et mérita de bien mourir, l'un des plus dignes citoyens de Rome, comme il avait été l'un des plus fiers citoyens de Paris.

{Univers, 19 décembre 1867.)

Léopold Dat, né à Castelnaudary (Aude) le i" avril 1S49. e'iève de Sainte-Marie de Toulouse, puis de l'école Sainte-Geneviève du i3 octobre i868 au 20 mai 1869, sous-lieutenant aux mobiles de l'Aude, tué au combat de Sillé-Ie-Guillaume (Sarthe) le i5 janvier 1871.

l EU de jours avant son départ pour Tarmée de la Loire, Léopold écrivait à sa sœur, religieuse au couvent des Réparatrices de Toulouse : « Comme tu l'as sans doute appris, j'ai été nommé sous-lieutenant. Le général, en me conférant ce grade, a proclamé devant toutes les compagnies réunies que je devais cet avancement, non à la faveur, mais à mon zèle pour l'instruction des soldats. Je t'assure

que je ne méritais pas cet éloge; je n'ai fait que mon devoir, et je ne vois point pourquoi on doit louer un homme d'avoir accompli sa tâche. Toute la famille vient de passer la journée à Limoux, notre départ étant fixé au i" novembre. Ils orX voulu encore me voir, peut-être pour la dernière fois. Quoi qu'il en soit, chère petite sœur, tu peux être sûre que je ne faiblirai point, et que toujours ma pauvre patrie me verra face à face avec l'ennemi. Etiamsi omnes, ego non; mieux vaut un tombeau glorieux que la vie au prix d'une lâcheté. Mais j'espère qu'avant peu , avec le secours de la sainte Vierge, notre France bien-aimée aura extirpé de son sol ces hordes barbares.

« Nos mobiles marchent parfaitement; j'ai grand espoir en eux. Il n'en est pas un seul qui ne porte le scapulaire et la médaille de Notre-Dame de Marseille. Notre destination est pour l'armée de la Loire, en sorte que nous verrons bientôt l'ennemi, l'ai une fiévreuse impatience dans l'attente de ce moment. Si j'ai abandonné ce que j'ai de plus cher, si j'en fais le sacrifice à Dieu, j'espère qu'il me laissera voir le triomphe de ma France bien-aimée. Prie pour moi la sainte Vierge, non pour que je revienne sain et sauf, mais pour que j'aie toujours k même courage, même en face de la mort!.. »

Ce souhait d'un cœur vaillant fut exaucé, et dans la campagne de la Loire à laquelle prirent part les mobiles de l'Aude, Léopold5par son intrépidité et son sang- froid, mérita les éloges de ses chefs. Au combat de Morée, seul de son bataillon, il est mis à l'ordre du jour. Le 1 1 janvier, à la bataille du Mans, il déploie la plus grande bravoure. Resté seul officier pour commander les débris de sa compagnie, il réunit les hommes qui sont encore debout et rejoint le corps d'armée chargé de protéger la retraite. Jusqu'à Sillé-le-Guillaume, il fallut défendre le terrain pied à pied dans les combats qui se livraient chaque jour.

Le 1 5 janvier, près du village de Saint- Rémi, le général Rousseau fait appeler Léopold et le place avec sa compagnie à un poste si périlleux que la mort est presque certaine. Il n'hésite point un instant, recommande son âme à Dieu, et s'élance audevant de l'ennemi. Bientôt une balle vient le frapper au front, et il tombe en criant : Vive la ^ France ! Deux de ses soldats accourent pour le relever, mais ils sont tués près de lui. Quelques jours auparavant, Léopold s'était approché du tribunal de la pénitence; avec le pardon de ses fautes, il y avait puisé le courage pour se sacrifier et accomplir noblement son devoir.

354 LfOPOLD DAT,

Au jour du service funèbre célébré dans sa ville natale, les habitants vinrent en foule rendre hommage au souvenir de leur brave concitoyen; cl M. le curé de Castelnaudary fut l'éloquent intet > prête de l'admiration et de la douleur publique 6^i faisant l'éloge de ce jeune officier qui s'était dévoué si vaillamment par amour pour son pays..

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