‹ Souvenirs de l'école Sainte-GenevièveChapitre 3 sur 26 · EMMANUEL · texte numérisé non relu

EMMANUEL

Emmanuel comte de Beaurepaire Louvagny, né à Filescamps (Somme) le 27 juillet 1843, élève du collège de la Providence à Amiens, puis de l'école Sainte-Geneviève du 8 octobre 1861 au 3 août 1862, reçu à l'école de Saint- Cyr avec le numéro 5 en 1862, sous-lieutenant au 63e de ligne en 1864; fit partie d'une expédition enKabylie d'oclobre 1864 au mois de septembre i865, détaché sur sa demande à la légion romaine de 1866 à 1S67, lieutenant en 1869, mortellement blessé à la bataille de Spiecheren le 6 août, mort le 12 août 1870 à Forbach.

iImmanuel fut l'un de ces trop rares Jeunes gens qui allient avec un tact parfait les devoirs de la vie du monde aux exigences de la foi chrétienne. Esprit fin et distingué, charmant de verve et d'en-

EMMANUEL DE BEAUREPMUE.

train, d'une piété aimable et qui savait se faire respecter, laborieux autant que brave, causeur joyeux, prompt aux spirituelles réparties, il possédait un ensemble de qualités qui lui attiraient les sympathies de tous, mais dont il était loin de se préA'a loir.

Après avoir fait de sérieuses études au collège de la Providence d'Amiens et à l'école Sainte- Geneviève, Emmanuel fut reçu aux examens de l'école militaire de Saint-Cyr avec le numéro 5, et vers la fin de l'année 1864 nommé sous-lieutenant au 63^ de ligne qui se trouvait alors en Algérie. « J'étais curieux, écrit-il dans son journal, de pénétrer enfin dans cette Afrique, rêve de toutes les jeunes imaginations militaires et des ambitieux de tout grade, d'avoir à compter, sinon avec le danger, du moins avec l'imprévu des événements. » Arrivé à Sétif, où se trouvait sa compagnie, il regrette plus que jamais d'être séparé de sa famille qu'il avait abandonnée au moment du mariage de son frère (i). Emmanuel écrit à sa belle-sœur le 12 no« vembre 1864 : « Quand je me suis vu seul, n'ayant personne à qui je puisse franchement demander des conseils, plus que jamais j'ai compris qu'on

(i) M. le comte Charles de Beaurepaire venait d'épousc-r Mlle Pauline de Villegas de Clercamp, Belge.

n'a point de vrais amis en dehors de sa famille. » Dès les premiers temps, notre jeune officier prend l'habitude d'un travail sérieux. Chaque jour une partie de ses loisirs est consacrée à la correspondance qui le rapproche des siens; il veut connaître tout ce qui sepasF-î au château deFilescamps^ les moindres changements survenus dans l'habitation et dans le parc, et à chaque page de ses lettres on voit combien profonde est son affection pour tous ceux qui ont le bonheur d'habiter encore sous le toit paternel. Dès lors il commence la rédaction de son journal militaire, qu'il continua jusqu'à la veille de sa mort. Des cartes, faites avec grand soin, représentent les divers campements de son bataillon, les pays qu'il a traversés durant une expédition en Kabylie, le plan des villes où le 63^ a tenu garnison en France, en Afrique et en Italie, tout ce qui peut être instructif pour un officier qui prend au sérieux le noble métier des armes. Deux gros volumes écrits de sa main renferment l'histoire de ses voyages, avec mention de tous les faits importants accomplis dans les lieux qu'il a visités. La veille de la bataille de Forbach, où il tomba mortellement blessé, il dessina le camp de l'armée française avec le tracé des routes qui se trouvaient aux alentours. En parcourant les nombreux écrits qu'il

EMMANUEL DE EEAUREPAIRE.

a laissés, il est facile de se convamcre que son existence ne fut point oisive.

Après diverses expéditions auxquelles prit part Emmanuel, son régiment revint en France au mois de septembre i865 et se rendit à Soissons. Ce fut pour lui une grande joie, parce qu'il se trouvait ainsi rapproché de sa famille ; mais son séjour dans cette garnison ne fut pas de longue durée. Nos soldats, chargés depuis 1849 de sauvegarder le patrimoine de Saint-Pierre, allaient abandonner ce poste d'honneur en vertu de la convention du i5 septembre 1864, nouvelle étape dans le fameux itinéraire de Turin à Rome. Le gouvernement impérial, fidèle à son système de compromis, résolut de déguiser cet abandon de la papauté, en créant une légion qui serait chargée de la défense des Etats du Saint-Père. Ce nouveau corps, placé sous le commandement du brave colonel d'Arg}', alla s'organiser à Antibes, et nous n'avons point à dire ici les difficultés qui entravèrent sa formation. Emmanuel s'empressa de solliciter du ministre de la guerre une place de sous-lieutenant dans la légion romaine. Bien que son avancement dût en souffrir, il pensa qu'en des conjonctures aussi graves, un officier chrétien devait tout sacrifier pour venir au secours du père commun des fidèles.

Le 2 mars 1866, il partit pour Antibcs, où il resta plus de six mois, occupé à exercer les recrues qui arrivaient en grand nombre. Ce long séjour lui fut très-pénible; aussi attendait-il avec plus d'impatience que jamais des nouvelles de sa famille. Nous allons citer une lettre écrite à son frère Joseph; quelques lecteurs pourront y trouver des détails un peu puérils, mais nous avons cédé au désir de faire connaître le caractère de sa volumineuse correspondance, où se retrouve toujours ce style enjoué et plein d'humour qui donnait tant de charmes à ses conversations intimes. « Je te donne, écrit-il le 2 3 août, le premier prix de correspondance, et telle est l'importance que j'y attache que maintenant je ne me jette plus dessus comme un affamé dès que le vaguemestre me l'a apportée. Je croirais commettre un sacrilège. Si donc je suis au café, à la pension, je mets gravement la lettre dans ma poche après l'avoir soupesée pour en constater le volume. Puis, pendant un quart d'heure au moins, je ne pense plus qu'à cela; je me dis que je suis sûr de passer tout à l'heure un moment agréable et je rumine en ma tête les choses intéressantes que tu pourrais m'annoncer. De temps en temps, je fais comme pour mon porte-monnaie quand je suis à Paris flânant sur les boulevards, je mets la main à

EMMANUEL DE EEAUREPAIRE.

la poche, Je la tâte et je m'assure que quelque jaloux de mon bonheur ne l'a point soufflé. Ce soir-là, — car ordinairement nous recevons le courrier à huit heures du soir, — ce soir donc je rentre chez moi de meilleure heure, j'allume ma bougie et je la mets sur ma table de nuit; puis, pour goûter tout à mon aise le plaisir que me procure la lecture de ce précieux document, je me mets en costume léger; et alors, mollement étendu sur l'édredon, je brise l'enveloppe et je compte le nombre de pages.

K Puis enfin, je lis.

a Quelquefois un mot mal écrit, une phrase incertaine arrête la course vagabonde de mes yeux. Je bénis alors la difficulté qui me force d'arrêter, en pensant que je serai plus longtemps à arriver à la fin. Mais le plus amusant, c'est quand il s'agit de déchiffrer les interlignes, les renvois, etc., etc.; oh î alors, je joue à cache-cache avec moi-même ; souvent je ferme la lettre, comme quelqu'un qui a tout lu; puis, après une promenade faite dans le parc de Filescamps, je ine dis : Mais il y a encore quelque chose, il me semble que je n'ai pas tout lu, voyons donc. — Au fond, je sais très-bien ee qui en est, mais cela m'amuse, et il me semble relire une seconde lettre que je viendrais de recevoir immédiatement après l'autre. — Le lendemain, tu

EMMANUJSL DE BEAUREPAIRE.

penses bien que de toute nécessité il me faut relire une seconde fois.

« Si, à Antibes, tes journaux me causent une aussi grande émotion, que sera-ce donc à Rome ? Du reste, fespère qu'avant un mois nous y serons. Mais je ne crierai alléluia qu'au moment où je marcherai sur la terre ferme de Civita. Jusque-là je ne m'attends à rien du tout de bon. Cependant hier une correspondance officieuse du ministre disait que nous pourrions partir du 1 5 au 20 septembre, çç, que le général de Montebello même serait^îteB^J'"?^ pour le i5 afin de nous recevoir et de co£^pIéter notre organisation. » i.i-- ' Cqj

Enfin, le 1 3 septembre il écrit dans son journal : . s-'^-^'^f^ <c C'est aujourd'hui le jour de la délivrance, si impatiemment attendu depuis six mois. \JUtile lève l'ancre dans le port d'Antibes, et nous doublons le phare en jetant un dernier regard sur ce magnifique pays aux sites pittoresques et enchanteurs; mais nous avons regretté de l'habiter si longtemps à cause de la situation complètement fausse où nous nous trouvions. » Les difficultés devaient s'accroître encore dans la suite, grâce surtout au peu de soin que l'on avait apporté dans le recrutement. Lorsque la légion, après avoir passé quelques jours à Rome, fut établie à Viterbe, une

centaine de soldats, séduits par les belles promesses des révolutionnaires et par l'or du Piémont, s'enfuirent dans les mois d'octobre et de novembre. Le Siècle, et d'autres journaux tout aussi véridiques, grossirent à plaisir le nombre des déserteurs, et répandirent sur la légion romaine les plus ignobles calomnies. Le 28 octobre, le général de Courten, au nom du Saint-Père, vint remettre le drapeau au colonel d'Argy. Cette cérémonie, qui se passa dans Tordre le plus parfait, fut racontée par V Opinion nationale d'une manière aussi fausse qu'injurieuse pour nos braves soldats. Coups de fusil, porte-drapeau blessé, gendarmes tués, rien ne manquait à la mise en scène. Les sous-officiers s'indignèrent contre l'audace do pareils mensonges et s'empressèrent d'envoyer une protestation collective qui fut insérée dans le Moniteur de V Armée. Dans le même but, Emmanuel écrivit à la Ga\ette de France la lettre suivante :

tt Monsieur le rédacteur,

« Quelquefois on voit dans les journaux de fausses nouvelles, de faux renseignements sur des choses indifférentes; telles sont, dernièrement, ces manifestations de la population viterboise, dont

lïMMANUEL DE BEAUREPAIRE.

nous n'avons eu connaissance que huit jours après, par les journaux reçus de France.

« Mais si ces erreurs publiées sciemment par un journal entachent l'honneur de plusieurs personnes, que dis-je, de trente officiers et soldats tirés de tous les régiments et de toutes les armes de l'armée française, bien mieux, les accuse de lâcheté, de rébellion armée; si, pour le besoin d'une cause, on met dans l'inquiétude des centaines de familles, en faisant siffler les balles à plaisir dans les colonnes d'un journal; oh! alors, il n'est plus permis d'en rire, et on ne peut plus appeler légèreté ce qui devient odieux.

« Aussi, Monsieur, ne sommes-nous pas encore revenus de l'étonnement d'abord, de l'indignation ensuite que nous a causée la lecture d'une prétendue correspondance publiée dans le journal 2 Opinion nationale.

« Que vous dirai-je de cette mise en scène : un sous-officier et douze hon.mes sortant des rangs à la barbe de trente officiers^ et venant, pour ainsi dire le poing sur la hanche, menacer le général de Courten r ' N'est-ce pas insulter tout un corps d'ofhciers, que de le supposer capable de demeurer immobile et impassible à la vue d'un spectacle aussi contraire aux lois de la discipline militaire?

a Que dire également, monsieur le rédacteur, de ces fables sanglantes où l'odieux le dispute au ridicule : vingt-deux gendarmes tués, des soldats blessés, des postes établis partout et pris je ne sais où, puisque, au dire de ce témoin oculaire, toute la légion est révoltée.

a Ainsi en France, actuellement, des centaines de familles sont dans l'incertitude sur le sort de leurs enfants, et si celles des officiers et de quelques sous-officiers qui reçoivent exactement "de leurs nouvelles sont bien vite rassurées, combien d'autres, — honnêtes paysans, cultivateurs, ouvriers, — aux oreilles desquelles parviendra bien vite l'écho de ces fusillades, sans que le démenti puisse arriver aussi rapidement, resteront dans l'anxiété !

« Déjà les dépêches télégraphiques ont commencé à arriver demandant des informations, et deux heures après que nous eûmes lu l'article de VOpinion nationale dans votre numéro du 7, arrivé ici ce matin, la tamille de notre porte-drapeau, l'adjudant Lair, envoyait une dépêche de Cherbourg au colonel, croyant cet adjudant, sinon mort, du moins grièvement blessé.

a Avais-je tort de dire maintenant, au commencement de ma lettre, que le fait de publier une

EMMANUEL DE EEAUREPAIRE, -Il

pareille lettre sans s'assurer de sa véracité, sans contrôle , par passion uniquement et pour les besoins d'une cause que l'on sert ainsi bien maladroitement, était odieux ?

(c J'allais oublisr la messe à entendre sous peine de prison. Mais j'invite M. Labbé à la renvoyer dans le même carton que son benedicite d'Antibes; car cet excellent monsieur n'est pas à son premier essai en récits imaginaires, toujours sous forme de correspondances, et il est assez coutumier du fait, du moins à notre endroit. Cette fois-là, il est vrai, c'était tout bonnement ridicule. La première mise en scène supposait seulement des soldats, attendant benoîtement, leur modeste gamelle à la main, que le capitaine veuille bien commencer le benedicite et prier que les haricots et les pommes de teiTc tombent plus abondamment dans leur maigre soupe; mais ici malheureusement il n'en est plus ainsi, et il y a de la fusillade, du sang versé, de: cadavres, et je ne sais vraiment pas ce que cela deviendra à la troisième correspondance.

tt Après cet odieux roman, passons maintenant au récit pur et simple.

« C'est le dimanche 28 octobre que le général de Courten nous a donné notre drapeau. Figurezvous, monsieur le rédacteur, un 3i^ bataillon de

12 EMMANUEL DE BEAUREPAIRB.

chasseurs recevant le sien, et vous aurez la reproduction exacte de la cérémonie qui eut lieu ce :our-là.

« Le drapeau fut d'abord béni par l'archevêque de Viterbe, qui le remit ensuite au colonel d'Argy.

« Tout le bataillon fut alors rangé en carré sur l'a place de l'Eglise, et là, après quelques paroles énergiques prononcéer par le général de Courten et le colonel d'Argy, celui-ci le remit à l'adjudant Lair, porte-drapeau, qui, escorté par une compagnie et accompagné de la fanfare, le porta aussitôt au logement du colonel.

« Le général resté sur la place entra à l'évêchc attenant à l'église (pas à cheval, je vous assure), et les troupes rentrées dans leurs casernes s'occupèrent incontinent du meilleur emploi à faire de l'allocation que le général de Courten venait de leur donner pour fêter la réception du drapeau.

a Au reste, pour plus amples renseignements, \?ous n'avez qu'à lire la relation détaillée et trèsexacte publiée par VOsservatore romano. Comme il est facile de vous en convaincre, monsieur le rédacteur, cette fois, le proverbe : « Il n'y a pas de fumée sans feu, » est complètement mis en défaut.

« A la fin seulement de la prétendue correspondance, il se rencontre quelques mots de vrais sur

EMMANUEL DE BEAUREPAIRE. l3

les désertions. En effet, du lo au 27 octobre, cent et quelques hommes ont déserté : mais quels hommes!!! C'est une épuration qui a été mieux faite par les embaucheurs italiens que par nousmêmes si nous en avions été chargés, et quand on voudra faire une enquête sérieuse, on saura par quelles menaces on les a circonvenus, par quelles promesses on les a attirés, par quels propos sans cesse répétés dans les cabaret:: "de la ville on a cherché à les détourner de leurs devoirs, et on ne s'étonnera plus alors d'avoir vu partir des hommes qu'on aurait à peine acceptés dans les cazadorès mexicains.

« Quant à aller servir Garibaldi, ils s'en moquent certainement autant que de n'importe quel drapeau.

« Leur seule idée était de retourner en France, espérant bien que, faisant partie de la réserve, ils n'avaient plus qu'à rentrer tranquillement dans leurs villages, et la preuve en est que, depuis l'annonce officielle ici du n~iinislére de la guerre que leur désertion ne serait pas impunie, pas un seul n'a déserté.

« J'ignore, Monsieur, quels seront les événements qui pourront survenir, et limiter ou étendre la durée de notre présence dans ce pays; mais vous

pouvez être sûr qu'aussi longtemps que l'empereur et la France jugeront nécessaire et utile de nous confier la mission de défendre le Saint-Père, nous l'accomplirons avec la ferme conviction d'honorer le drapeau français en honorant le drapeau pontifical, et avec la ferme intention de faire notre devoir quand même :

« Fais ce que dois, advienne que pourra. »

a Je vous prierais, monsieur le rédacteur, de publier dans votre prochain numéro cette réfutation détaillée que je vous ai annoncée dans le télégramme parti tout à l'heure, et où je vous envoyais, en attendant mieuX;, un démenti complet à l'article de ÏOpmion natiojiale dont nous avons eu connaissance par votre numéro du 7. J'en accepte l'entière responsabilité, et vous prie de ne pas oublier ma signature.

« Veuillez agréer, etc.

« Emmanuel de Beaurepairë,

«Sous-lieutenant au 63^ de ligne, en mission à la légion romaine. »

Emmanuel fut à Rome ce qu'il avait été en Afrique, esclave du devoir, studieux et sans cesse

EJIMANUEL DE BEAUREPAIRE. iS

à la recherche de ce qui pouvait l'instruire. Nous sommes heureux de pouvoir citer à l'appui de nos appréciations le témoignage de M. Durostu, chef d'escadron d'état-major et ancien commandant à la légion romaine.

(c Je suis à la fois très-honoré et très-heureux, nous écrit-il, d'être appelé par vous à rendre hommage à la mémoire de notre camarade et ami Emmanuel de Beaurepaire. Il était de ceux qui vinrent à la légion poussés par leur foi et convaincus qu'en se mettant au service de l'Eglise et de Pie IX, ils servaient ainsi les vrais intérêts traditionnels de la France. De Beaurepaire était sorti de l'école de Saint-Cyr dans les conditions les plus brillantes, et personne parmi nous ne pouvait s'étonner de lui voir remplir ses devoirs professionnels d'une manière irréprochable. Sa bienveillance et sa gaieté le faisaient aimer de tous; en un mot, c'était un officier parfait par son mérite et surtout par ce don de l'autorité que ne confère pas le grade, mais seulement la valeur morale de l'homme.

ce En le voyant faire tout au mieux, quelquesuns le croyaient ambitieux, et certes personne plus que lui n'avait le droit de l'être. Mais en le trouvant à ses débuts si complétemeht équilibré, me-

l6 EMMANUEL DE EEAUREPAIRE.

nant sans un écart et avec un tact parfait cette vie simple et unie qui étonne le monde, d'autres comprenaient qu'il était don'iné par un esprit du devoir que la religion seule peut inspirer, parce qu'elle fait relever le chrétien non des spectateurs, mais de Celui qui voit tout. Dans notre métier, et surtout en campagne^ en face de la mort, ces ;eunes hommes, qui ne comptent pas seulement avec la récompense, mais bien avec leur conscience, sont les seuls capables de faire complètement bien jusqu'au bout. Sans détails sur la mort de Beaurepaire, je suis sûr qu'il a dû tomber ainsi, bravement et chrétiennement. Sa perte est d'autant plus regrettable qu'à une haute intelligence développée par un travail incessant, il joignait du caractère par tempérament, et par cet exercice de l'esprit familier à ceux qui, se rattachant à un principe supérieur, savent se débarrasser des influences vulgaires. Dans les hautes positions auxquelles il était appelé, il aurait su commander. Comme soldat, comme son camarade et son ami, je termine en remerciant tous ceux de vos Pères qui, sans doute avec une famiUe chrétienne, ont contribué à élever et à former cet officier d'élite. »

Emmanuel profita de son séjour à Rome pour visiter les monument" de la Ville éternelle, consi-

EMMANUEL DE BEaWREPAIRE. I7

gnant avec soin dans son Journal tout ce qui pouvait l'intéresser au point de vue artistique et chrétien. Mais les bruits de guerre qui circulaient depuis la bataille de Sadow^a lui firent prendre la résolution de revenir en France; il craignait de ne pouvoir pas prendre part à la guerre contre la Prusse, regardée alors comme imminente. Après avoir fait les démarches nécessaires, obtenu du Saint-Père une audience et une bénédiction pour sa famille, il quitta Rome le 3o juin 1867. Ce ne fut point sans regret qu'il s'éloigna; la situation était plus paisible en Europe depuis qu'il avait demandé à rejoindre son régiment, tandis que le patrimoine de Saint-Pierre allait être envahi par les bandes garibaldiennes. Mais impossible de revenir sur sa première décision , et il dut rejoindre le 63^ de ligne, alors en garnison à Verdun. Autant que possible, il multipliait ses voyages à Filescamps, où l'attiraient tant d'affections et de chers souvenirs. Les divers séjours qu'il fit dans la demeure paternelle lui furent utiles à tout point de vue. Il reprenait alors avec plus de ferveur les pratiques de la vie chrétienne, et les habitants du château le voyaient avec édification faire sa lecture de piété dans la Vie dévote de S. François de Sales , réciter le chapelet , et s'approcher de la

l8 EMMANUEL DE EEACREPAIRE.

sainte table aux principales fêtes. Plein de confiance envers la sainte Vierge, il aimait à dire une prière devant l'une de ses statues placée dans le parc. Jamais on ne le voyait inoccupé et il s'était imposa un règlement qui déterminait le nombre d'heu .'wS consacrées chaque jour à l'étude. Simple dans ses goûts et dans Les manières, compatissant envers les pauvres, indulgent pour tous, il ajoutait un grand charme aux réunions de famille par sa bonne humeur.

Un coup de maillet qui le blessa au pied dans une partie de crockett, vint le condamner durant plusieurs mois à un repos forcé. Ce fut une épreuve pour sa gaieté habituelle ; et il écrivait à son frère Joseph en février 1868 : a Avec mon pied toujours sur une chaise, je commence à avoir des idées bien noires. Quand je dis, je commence, c'est une atténuation, car certes il y a longtemps que c'est commencé; je veux dire simplement que je ne suis pas encore au paroxysme. Triste, bien triste !!! J'envie presque ta position. Car qui sait où ce maudit coup de crockett va me mener? J'en frémis rien '^u'en passant que je ne suis encore qu'au com- "înencement de mes peines. C'est cela qui serait triste, si la guerre venant à éclater, et mon régiment se faisant écharper, je restais dans un nO-

pital. Pour avoir couru deux lièvres, Je les manquerais tous les deux, Rome et la Prusse. — Allons, pour un mardi gras, je n'aurais pas dû commencer par des jérémiades; mais que veux-tu? cela fait du bien, quand le réservoir est trop plein, de déverser au dehors un peu de ses soucis et de ses ennuis. » Après sa guérison, Emmanuel alla rejoindre son régiment à Verdun. Il occupa les loisirs que lui laissaient les exigences du service à continuer ses études de droit et vint à Paris passer ses premiers examens. Nommé rapporteur d'une commission composée d'officiers du 63* de ligne, où l'on s'occupait de questions militaires, il fit autographier un mémoire qui a pour titre : Quelques Réflexions sur la tactique. Tactique des tj^ois armes. Ce travail lui mérita les éloges du maréchal commandant le 3* corps d'armée, du général E. Golson, chef du cabinet du ministre de la guerre et de plusieurs autres officiers supérieurs. Eni 869,1! publia dans le Spectateur militaire, i5 septembre et i5 octobre, deux articles intitulés: De la ligne échelonnée, comme formation tactique à employer dans la dernière période du combat. Pour résumer les appréciations des chefs d'Emmanuel, nous nous contenterons de citer la note du général Ducrot à la suite de son inspection en 1868

« Jeune homme instruit, connaissant son métier, ayant d'excellentes manières, officier d'avenir, »

Le 14 août, Emmanuel écrivait à Joseph : <c J'ai reçu dernièrement des éloges du colonel au sujet d'un petit travail que j'avais fait sur une question militaire à l'ordre du jour. Une note ministérielle envoyée dans tous les régiments a prescrit de mettre à l'essai cette nouvelle théorie. Le colonel ayant à faire un rapport là-dessus a demandé à chaque officier de lui envoyer une note indiquant celle des deux théories qu'il préférait, avec raisons à l'appui. Moi, je lui ai envoyé un long mémoire de sept grandes pages grand format. Je me prononçais avec énergie en faveur de la nouvelle instruction et j'en donnais les meilleures preuves que je pus trouver. L'autre jour le colonel, en réunissant les officiers à la suite de l'exercice, me cita comme ayant fourni le travail le plus sérieux et le plus consciencieux ; après moi, il cita aussi un capitaine adjudantmajor. »

Malgré ces éloges, bien des mécomptes venaient parfois attrister son âme d'ordinaire si joyeuse. Dans le journal qu'il expédie par chaque paquebot à Joseph alors au Sénégal, il lui fait part de ses peines : a Je trouve la vie de garnison monotone, ennuyeuse, écœurante. C'est la solitude la plus

complète. Point de camaraderie et point de camarades, encore moins d'amis, surtout de ceux ayant été élevés dans les mêmes idées ou ayant reçu les mêmes principes que nous autres; ou plutôt, si, je me trompe : il y en a encore un certain nombre qui les a reçus; mais les uns par fanfaronnade, les autres par nonchalance, pour hurler avec les loups, les mettent de côté. Aussi me suis-je fait une bonne réputation de discuteur, et si ze n'était mon carac* tèrepeu querelleur, j'aurais pu avoir déjà maille à partir. Pour tout le monde je suis un clérical, et comme conséquence, légitimiste. J'ai le malheur d'avoir pour le moment un assez joli logement à 40 francs par mois, qu'occupait auparavant un chef de bataillon, d'où on conclut que je dois rouler sur l'or et les pierres précieuses.

« Avant de clore ma lettre, mon cher Joseph, je reçois la tienne partie de Saint-Louis le 2 octobre. Tu dois bien certainement t'y ennuyer moins qu'à Corée.

a Plusieurs des réflexions dont tu me fais part m'ont fait beaucoup de plaisir, parce que moimême je commence à en sentir la justesse. Même un sous-lieutenant, même un lieutenant, même un capitaine, tout cela c'est de la petite bière, et l'ambition que Ton a pour arriver à ces positions ne

dure que bien peu de temps. Le mieux est de prefidre la vie tranquillement comme elle vient, sans chercher son bonheur dans la satisfaction d'un sentiment qui dure si peu de temps. J'excepte tu position parce qu'elle est réellement pénible, et qu'il faut, pour ceux qui ont reçu notre éducation, un certain minimum d'influence et de bien-être qui soit à la hauteur de notre position] mais, une fois arrivé à ce point, celui-là est plus heureux, qui sqit, par son caractère, ses goûts, ses habitudes, se façonner un genre de vie plus indépendant, et supporte, comme tu le fais, avec une égale résignation les contre-temps et les mécomptes. — Sais-tu quelle serait pour le moment mon unique ambition? Ce serait de nous trouver tous les deux dans le même régiment et de pouvoir ainsi, nous portant l'un l'autre, vivre tranquillement, également éloignés du tourment de l'ambition et d'un milieu qui me pèse aussi, constamment hostile comme il l'est à nos idées, à nos affections, à notre manière habituelle de penser et do juger.

ce Mais, ainsi que tu me l'écris, au lieu de trouver dans cette infériorité numérique des gens de bien un motif de découragement, il me semble que l'ardeur de défendre mes opinions augmente en proportion. D'ailleurs, on connaît dans mon régiment

quelles sont celles que j'ai, et on sait également qu'à l'occasion je ne rechigne point pour les défendre. Mais j'ai pris pour règle de ne jamais entamer une discussion de mon chef. Seulement, quand on dit de ces choses qui parfois dépassent le sens commun, je me permets alors de manifester ma désapprobation, en affirmant que je suis d'un avis contraire. Celui qui alors s'entête dans son opinion, la défend; moi aussi, et c'est ainsi que les choses marchent. Mais je m'enflamme moins facilement que dans les commencements de mon arrivée et surtout je distingue ceux avec qui on peut discuter; car il y en a qui sont si bêtes que vouloir raisonner avec eux serait comme si on voulait donner de la crème à la vanille à un mulet. Ils ne savent pas plus comprendre un raisonnement que celui-ci ne saurait goûter son mets sucré.

a Espérons que l'année ne s'écoulera pas sans que tu sois nommé au grade de sous-lieutenant. 't Alors nous pourrons causer plus agréablement et ; broyer un peu moins de noir.

a Quant à ma position, elle est toujours des plus expectantes, et pour le moment, si on ne veut point organiser la garde mobile, rien ne fait prévoir que je puisse passer lieutenant avant deux ans,.. C'est un petit malheur.

« Sauf la distance, je ne suis pas moins isolé que toi à Saint-Louis, et je ne trouve de distractions que dans le travail. Mais travailler toujours seul est quelquefois pénible, et, ainsi que tu me l'écris, le travail, quand on vieillit, est toujours plus âpre et moins profitable. Pour le moment j'étudie le droit et vais tâcher, si c'est possible, de passer dans trois semaines mon second examen. Après celui-là, tout en travaillant un peu, je ralentirai cependant mon ardeur, et je chercherai à cultiver une autre branche des connaissances humaines. Cela dépendra un peu des circonstances dans lesquelles je me trouverai. »

Ce même journal écrit chaque jour afin de consoler Joseph dans son exil, renferme les plus touchants témoignages de l'affection fraternelle d'Emmanuel. — Il lui écrit le 3 mars 1869 : a Je suis pour le moment dans la plus grande anxiété. On vient de nommer tous les officiers généraux et tous les officiers supérieurs. Il est probable que d'ici à huit eu dix jours on nommera les capitaines et lieutenants, et il ne serait pas im possible que je passe. Ce qui m'attristera le plus^ mon cher Joseph, si j'ai cette chance, c'est de ne rien voir encore paraître pour toi. Certes je consentirais volontiers à ce qu'on me laisse encore pendant

dix-huit mois ou deux ans l'épaulette à droite, pour que Son Excellence M. le ministre de la marine consente à te la donner, et, par la même occasion, ' qu'il consente à ta permutation. Mais ce sont de 'ces rêves dorés qu'il est quelquefois plus facile de créer que de réaliser. En tout cas, on peut s'en réjouir le cœur avec un peu d'imagination pendant quelque temps, comme ces numéros que l'on prend à la loterie et qui vous procurent jusqu'au tirage des rêves agréables, en vous permettant d'espérer le gros lot avec toutes ses folles conséquences. »

Dans une autre lettre du ii avril 1868, après avoir annoncé à Joseph qu'il vient de faire sa communion pascale : « Je me suis toujours dit, ajoute-t-il;, qu'il me faudra toujours absolument faire mes pâques, quelles que soient les dispositions dans lesquelles je me trouve. Il peut se faire que, ballotté sur la mer orageuse du monde, on n'en ait pas envie. Je ne m'engage pas à devenir un grand saint; mais le jour où je ne ferai pas mes pâques, je me dirai que je suis descendu bien bas dans le chemin de la perfection, »

L'année suivante, il écrit encore à Joseph ? « Dimanche, 18 mars 1869, PAQUES. — Je te mets le nom de la fête en gros caractères, afin que tu saches quel jour elle tombe cette année. Sinon,

tu pourrais arriver au 3o septembre en te demandant par quel hasard tu n'en as pas entendu parler. Y a-t-il seulement un prêtre dans Corée? »

Les preuves de la profonde et chrétienne affection qu'Emmanuel portait à ses parents se retrouvent à chaque page de sa correspondance. L'anniversaire de la mort de son père était une date qu'il n'avait garde d'oublier. Ce jour-là, il allait assister au saint sacrifice et demandait un certain nombre de messes. La longue maladie de sa mère fut pour lui l'occasion de montrer combien grande était pour elle sa filiale tendresse. Le 8 mars 1869, il écrit de Filescamps à Joseph : « Que c'est navrant I Nous voici donc, mon cher ami, à la veille de devenir orphelins. Voici le faisceau de notre famille à la veille d'être rompu. Dieu veuille qu'il puisse toujours rester uni, bien que les liens qui nous attachaient ensemble dans la personne de notre mère soient brisés ! Oh ! que l'on sent dans ces moments pénibles combien nous sommes peu de chose, comme tout ce que nous voyons, tout ce que nous éprouvons est changeant et périssable! Comme on s'apperçoit bien que tout ce qui nous entoure n'est pas le terme de nos aspirations et le but unique de notre existence! On sent à ces heures-là que de l'autre côté du grand passage il y a quelque chose,

et que ce quelque chose doit être bien différent du monde où nous vivons.

« Quand on se trouve 3n proie à de pareilles douleurs, tout semble chanceler, disparaître, ou plutôt tout vous paraît mesquin, petit, tout ce qui fait le fonds commun de nos désirs habituels : grandeur, ; ambition, richesse, réputation.

(c Je m'attends à passer ces jours-ci lieutenant; j'éprouvais une certaine anxiété en me demandant si, oui ou non, ce serait pour cette fois. Eh bien! je crois que maintenant cela ne me fait plus rien, et on me dirait : « On vient de vous rayer du « tableau, et vous passerez lieutenant dans trois (c ans à l'ancienneté, » il me semble que je resterais complètement indifférent, et que je me dirais : Dans soixante ou quatre-vingts ans d'ici, un maréchal et moi nous ne vaudrons pas plus l'un que l'autre. — Mais je n'en finirais pas, mon Joseph, si je voulais te faire part des montagnes de réflexions qui s'emparent de moi à pareille heure.

<c Quelle perte, mon cher, pour notre famille! car après tout, voilà le dernier lien qui nous unisse tous; et une fois rompu, chacun vire de son côté, et n'en conserve plus que suivant la plus ou moins grande mémoire du temps passé. »

Malgré les excellentes notes de ses chefs, Emma-

28 EMMANUEL DE EEAUREPAIRE.

nuel dut attendre jusqu'au mois d'août 1869 le grade de lieutenant. A la nouvelle de sa nomination il écrit de Verdun à son frère Charles : « Encore six semaines et j'allais terminer ma cinquième année de grade. En résumé, ce n'est ni brillant ni bien remarquable. J'avais le numéro cinq à l'ancienneté, et ainsi je passe avant quatre autres. Si M. de Bismarck ne pouose pas à la roue, je ne serai pas maréchal de France avant l'âge de quatre-vingts ans, en supposant même le choix à chaque grade. » — L'année suivante, ses désirs belliqueux ne furent que trop bien exaucés.

Au moment de la déclaration de guerre contre la Prusse, le 63* de ligne se trouvait au camp de Châlons, et il reçut l'ordre de se rendre à Saint- Avold. Emmanuel se hâta d'aller se confesser au curé de Mourmelon-le-Grand, et il put avant le départ recevoir la sainte communion. Arrivé sur la frontière, il écrivit à sa belle-sœur, Mme la comtesse Charles de Beaurepaire ; « Ma chère Pauline, je vous remercie bien de votre dernier mot" soyez certaine que le guerrier de l'armée de la Moselle ne vous oubliera pas facilement, et d'ailleurs il ne remplira que son devoir en restant toujours en communication avec Filescamps, qui est son grand quartier général. (Filescamps est le

EMMANUEL DE BEAUREPAIRE. 2g

nom de l'habitation de la famille.) Nous sommes toujours sur la frontière, et notre division ne l'a pas encore franchie. On veut être entièrement prêt avant de pousser plus avant. La nuit dernière j'étais de grand'garde avec ma compagnie derrière un talus du chemin de fer situé à cinq cents mètres de 'ta frontière. Nous étions chargés de le protéger contre les incursions malveillantes des Prussiens. La nuit tout entière s'est donc passée l'œil au guet, et en pareille circonstance nul n'est porté à dormir. Notre division n'a pas encore eu de coup de fusil; mais la 2""* division a tous les jours quelque fusillade avec les avant-postes prussiens de Sarrebrûck.

« Nous sommes définitivement S"* division du jme corps de l'armée du Rhin. Ajoutez toujours, rorps Frossard. C'est le nom du général qui commande notre corps d'armée. — Le quartier général est toujours à Saint- Avold (Moselle).

« Nous vivons constamment au jour le jour. Cependant ma popote commence à se monter. Mais je n'ai point de cuisinier. Apprenez-moi donc à cuire un morceau de Lœuf dans son jus, et deux ou trois sauces qui n'exi£;ent pas grand frais. Je regrette de ne pas avoir poussé plus à fond mes études culinaires quand i'étais à Filescamps. J'ai

EMMANUEL DE EEAUREPAIRE.

voulu travailler de suite dans le grand, atteindre la perfection des œufs à la neige, et je ne sais accommoder ni un foie de veau ni une cervelle.

(c Me voilà fort embarrassé. Je vous mettrai au courant de mes progrès. — Mais, allez-vous me dire, vous ne pensez qu'à^ vous, grand égoïste, et encore à ce qu'il y a de moins distingué chez vous.

« La faute en est, si toutefois le reproche est fondé, au genre de vie que l'on pratique en campagne. On ne pense qu'à dormir, manger, boire et marcher, et tous les moments de la journée sont absorbés par ces soins divers. C'est si fort que l'on a souvent le plus grand mal à se rappeler et le jour de la semaine et le jour du mois. Mais, d'autre part, je proteste énergiquement contre un tel reproche. Vous avez su vous ménager une si grande place dans les souvenirs de certain lieutenant du 63°"^, qu'il n'y a pas de jour où sa mémoire ne vous rende visite. Alors, on se promène seul et solitaire devant la grand'garde le long d'une route, en arrière du camp, et là on vient vous rendre visite; on cause, on jase, on se pique, on fait la moue, et puis,quand on est sur le point de recueillir un sourire aimable, juste récompense d'une si longue visite, crac! une sonnerie se fait entendre, on appelle aux armes, ou c'est un bruit quelconque

EMMANUEL DE BEAUREPAIRE. 3l

qui me réveille tout à coup, en me rappelant que je ne suis pas du tout, comme je me l'imaginais, dans le parc de Filescamps.

K Vous allez donc partir pour Bever; vous aussi vous arborez le drapeau neutre. Je lis cependant, en parcourant les Journaux, que, malgré tout, la Belgique ou plutôt les Belges nous suivent avec sympathie. Je compte sur votre influence pour développer ces bons sentiments, et si j'en juge par mon expérience, eUe sera bientôt toute-puissante.

«. Nous ignorons pour aujourd'hui quels seront les projets du lendemain. La croyance générale est cependant que nous resterons ici deux ou trois jours, après lesquels iigjs marcherons sur Sarrebrûck.

ce J'espère que la sainte Vierge nous protégera tous dans cette circonstance, comme elle l'a déjà fait si souvent dans d'autres. Comme il faut néanmoins être toujours prêt, vous saurez que chez le brave curé de Mourmelon, j'ai fait passer mon linge sale au blanc avant de quitter le camp. Maintenant^, les malles sont bouclées, et, s'il le faut, je suis prêt à prendre le billet du grand voyage sans train de retour. Quant à vous, compte^, toujours sur mon amitié la plus profonde, et c'est parce que je ne

3a EMMANUEL DE BE A L' R E P A I U E .

doute pas de c:\\e que vous voulez bien m'accorder que je vous embrasse en frère bien affectionné.

a Emmanuel.

« Pardonnez dorénavant mes griffonnages, mais je n'ai plus d'autre table que mes genoux et la terre est mon seul fauteuil. »

Le 5 août, Emmanuel put encore se confesser et communier. Le lendemain, jour de la bataille de Forbach, il fut l'une des premières victimes; une balle le traversa de part en part en brisant l'épine dorsale. On le transpo.ia d'abord dans l'église de Spiecheren, et bientôt une sœur de Berhern-les- Kerbach (Moselle) vint lui prodiguer ses soins avec une affection toute maternelle. Aussi, quand on parla de le séparer de son infirmière qui adoucissait ses souffrances par les consolations de la foi chrétienne, il refusa d'y consentir : « Si vous me quittez, ma sœur, je ne veux pas aller à Forbach; je veux rester ici. » Tout s'arrangea pour le mieux, et sa garde-malade vint s'installer auprès de lui à Forbach chez M. Sadler, notaire, qui avait transformé sa maison en ambulance. Tout ce que la charité la plus ingénieuse et la plus délicate peut suggérer fut vainement mis en œuvre pour arrêter

les progrès du mal. Il ne savait comment remercier celle qui nuit et jour veillait près de son lit: « O ma sœur, lui disait-il, que ne faites-vous point pour moi ?» — Et comme la sœur, touchée de sa résignation et de sa piété, lui répondait que le soigner était un grand bonheur dont elle remerciait Dieu : « Et moi donc, ajout?, Emmanuel, je lui dois encore plus de reconnaissance ! »

Dans la nuit du 1 1 au 12, vers minuit, on vint prévenir M. Sadler que le malade réclamait sa présence. On s'aperçut qu'il n'avait plus que quelques instants à vivre, et le prêtre averti se hâta d'accourir. Les blessés qui se trouvaient dans la maison furent transportés à bras ou sur des matelas tout autour du lit d'Emmanuel. Ce fut au milieu des larmes et des prières de ses compagnons d'armes qu'il reçut les derniers sacrements. Deux prêtres célébrèrent devant lui le saint sacrifice de la messe; et vers trois heures du matin, tenant dans ses mains le crucifix qu'il pressait souvent contre ses lèvres, il rendit le dernier soupir. Tous les blessés se traînèrent vers sa couche pour embrasser leur lieutenant, et le lendemain les jeunes gens de Forbach transportaient au cimetière sa dépouille mortelle. Après la guerre, quand le corps fut exhumé pour être conduit dans le caveau de sa famille,

toute la population de la petite ville l'accompagna jusqu'à la gare^ couvrant de fleurs et de couronnes le cercueil de ce jeune officier mort en brave, en vhrétien.

La sœur qui l'a soigné écrivit aux parents d'Emmanuel : « 11 me disait qu'il n'avait plus ni père ni mère; j'ai donc été sa mère et je le suis encore. Sa belle âme est au ciel, j'en suis convaincue. Combien j'aurais souhaité vous le rendre entièrement guéri! Mais Dieu l'aimait encore plus que TOUS, et il a voulu l'avoir pour lui seul. »

Page 1