‹ Souvenirs de l'emigration, à l'usage de l'époque actuelleChapitre 4 sur 4 · I-yS SOTJVKNIRS · texte numérisé non relu

I-yS SOTJVKNIRS

nom de Son Altesse Royale Monseigneur le Duc d'Angouléme. J'interrompis toute communication de mon arrondissement, avec le chef-lieu du département. J'arrêtai les fonds qui se trouvaient dans la caisse du receveur particulier au moment de leur départ pour Rodez. 11 y avait 3o,ooo fr. Je fis placer des sentinelles à sa porte. J'ordonnai la mise en activité de la garde nationale à pied et à cheval, et pris l'attitude militaire que la localité permettait.

Tout en prenant les moyens administratifs qui dépendaient de moi et ceux militaires qu'offraient les localités, j'envoyai le chevalier de Marcillac, mon frère, auprès de M. le baron de Vitrolles, pour lui représenter l'insuffisance des forces qu'il mettait à ma dispositron , pour rappeler à l'obéissance au Roi un département soumis à l'usurpateur , et dont je lui faisais connaître la position réelle. Je lui faisais entrevoir la certitude de la défense de Rodez, facile en raison de sa situa-, tion sur une montagne escarpée du côté de Villefranche, et défendue par deux cents Espagnols réfugiés , armés ; par un grand

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nombre d'officiers à demi solde, et par une population exaspérée. Je lui demandais des renforts, du canon et de la poudre, afin de pouvoir soutenir le mouvement dans le cas où la tentative sur Piodez ne réussirait pas à la première attaque.

Mon frère trouva M. de Vitrolles imbu d'idées exagérées sur la position réelle du département de l'Aveyron qui lui avait été représenté , par le comte Dulac , maire de Villefranche , comme entièrement dévoué au Roi , et offrant de grands moyens de résistance. Il rectifia les idées de M. le Commissaire extraordinaire qui lui exprima le regret d'être dans l'impossibilité de m'envoyer, canons, poudre, ni aucun renfort. En me rapportant cette réponse il me remit le titre suivant , complément de la lettre du 3i mars.

« Nous, commissaire extraordinaire c!u » Roi , d'après les ordres de Monseigneur , )• duc d'Angouléme , lieutenant général , pour )^ le Roi , dans les divisions du Midi, avons » donné ordre à M. le marquis de Marcillac, » sous-préfet de Villefranche, de se trans-

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porter si besoin est, et d'après les instructions que nous lui en avons données , à Rodez, clief-lieu du département , pour y prendre , en qualité de commissaire du Roi, dans le département de l'Aveyron, l'administration supérieure, et y rétablir l'exécution des ordonnances du Roi et arrêtés de Monseigneur, et lui donnant pouvoir de poursuivre par toute voie, et faire arrêter ceux qui se seraient montrés traîtres ou délinquans à leurs sermens et de les faire juger par un conseil de guerre permanent qu'il établira , si mieux n'aime me les envoyer à Toulouse où ils seront jugés suivant la rigueur des lois.

» Fait à Toulouse, le 2 avril 181 5.

w Le commissaire extraordinaire du Roi.

) Signé le baron de Vitrolles. »

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Déçiï de l'espoir que j'avais d'obtenir de Toulouse des munitions et une augmentation de forces , j'envoyai M. Maritan à M. de Villeneuve, préfet du Tarn-et-Garonne, qui donnait à Montauban les preuves d'une énergique fidélité. J'espérais que cet administrateur pourrait mettre à ma disposition, et momentanément, les renforts que je demandais afin de lever toute chance d'incertitude dans le succès de l'expédition contre Rodez, favorable à sa position.

J'avais été informé que dès qu'on avait connu à Rodez le parti que j'avais pris, on avait fait non-seulement des préparatifs de défense , mais qu'on projetait même de se porter sur Villefranche , pour me forcer à la soumission.

Plusieurs royalistes des environs de Rodez s'étaient annoncés comme voulant se joindre aux volontaires royaux à cheval de Villefranche, et MM. René de la Goudalie, le chevalier de Pruynes et de Parlan , furent les seuls qui se présentèrent pour s'incorporer.

A ces causes locales se joignaient l'influence des circonstances ; la soumission de

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la France presqu'en entière ; l'attitude ferme que prit de suite le gouvernement usurpateur; les insinuations perfides des malveillans. Tout ce qui m'entourait ( Montauban excepté) était sous le régime Napoléonien , le peu de moyens que le gouvernement central du Midi avait pour se soutenir avec vigueur , tout enfin portait le découragement dans le cœur des hommes fatigués par vingt- six ans de convulsions, et qui avaient une tendance à s'isoler des grands intéiéts pour n'envisager que leur tranquillité personnelle. La réflexion , la prudence , tout tendait à diminuer les ressources que le premier élan m'avait offertes.

Le 5 j'appris à midi que Toulouse avait été surpris dans la nuit du 3 au 4 -, que MM. de Vitroiles et de Damas étaient prisonniers : je sus le 6 au maiin que Montauban s'était soumis dès la veille. La sagesse de la décision du conseil de guerre fut prouvée par ces événemens malheureux.

Je me soumis le 6; le 7, Monseigneur duc d'Angouléme évacua Montélimart , et opéra sa retraite sur Orange. Le 8 , il fut

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fait prisonnier par le général Gilly- J'étais à loo lieues, nord, de ce prince. J'eusse eu contre moi toutes les forces qu'on avait employées contre S. A. R.

Les actes du gouvernement furent affichés à Villefranclie le 6 , sans proclamation des autorités supérieures, ni locales. Mais telle était l'opinion , que ces affiches furent enlevées presque au même instant par les fidèles serviteurs du Roi.

Villefranclie soumis à l'Empereur , les actes du gouvernement mis en vigueur , plusieurs maires de l'arrondissement vinrent me consulter sur le parti qu'ils avaient à prendre relativement à leur place dont ils paraissaient vouloir se démettre. Je leur représentai que les Français étant contraints par la force des circonstances de reconnaître le gouvernement usurpateur, il était dans l'intérêt des peuples, dans l'intérêt même du Roi , que les places fussent occupées , que la direction des opinions fût donnée parles personnes honnêres et dont les principes assuraient la tranquillité publique et éloignaient la démoralisation, première base des combi-^

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naisons révolutionnaires; qu'ils devaient rester en place jusqu'à ce qu'on leur demandât le serment qui les dégagerait de celui prêté au Roi légitime; que ce moment venu, chacun devait consulter sa conscience ou la politique de la France , que mes conseils s'arrêtaient là. J'ajoutai que quant à moi j'étais décidé à continuer l'administration jusqu'à cette époque.

Je ne fus pas long-temps dans l'incertitude sur ma position. Le gouvernement de Napoléon la détermina en ordonnant ma destitution , mon arrestation et ma translation à Paris. L'exécution de cette mesure fut confiée, non au pouvoir administratif , seul compétent cependant vis-à-vis d'un fonctionnaire qui tient à l'administration civile, mais au pouvoir militaire. Je fus instruit de cette mesure à mon égard , le 17, par un royaliste qui partait d'Aurillac pour m'en prévenir.

Le 19, le général W arriva à Villefranche. Dès que je le sus arrivé , je montni à cheval pour éviter le sort qui m'était réservé.

Le général W.... B se rendit chez

moi pour me signifier lui-même ma des-

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titution et l'ordre de me rendre à Paris. H s'adressa à ma femme, enceinte de 6 mois, et lui demanda tous les renseignemens qui pouvaient l'instruire sur ma marche. N'ayant pu rien obtenir de satisfaisant pour l'exécution de ses ordres , il laissa à mon adresse les lettres dont il était porteur.

J'ai su depuis , par le rapport de la gendarmerie , que si je n'avais pas pris le parti de quitter Villefranche , tout était disposé pour me conduire à Paris escorté par un officier de cette arme. Je dois cependant à la vérité de dire que ce général n'envoya pas la gendarmerie à ma poursuite.

Réfugié chez une personne amie , j'appris toutes les démarches qu'on faisait pour m'arrêter. On m'affirma que des officiers à demi-solde avaient offert leur service pour procurer mon arrestation , et qu'ils parcouraient l'arrondissement déguisés , afin de chercher à découvrir le lieu de ma retraite.

Après avoir réglé quelques affaires, je me décidai à me rapprocher de l'Espagne , afin de passer dans ce royaume si les circon-

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stances Texigeaicnt pour sauver mes jours, et me trouver près clés combinaisons qui devaient ramener Monseigneur, duc d'Angouléme , sur ce point de nos frontières.

Mon frère vint me trouver chez les personnes qui m'avaient donné l'hospitalité dans le département du ïarn. Je lui fis un adieu comme devant être le dernier : je laissais ma femme enceinte , des affaires dérangées par les dépenses que j'avais faites pour le service du Pxoi , et une filie âgée de six ans ; je fuyais la mort et ne voyais en perspective que les pays étrangers et la séparation de ma famille, car je pouvais croire aux succès de celui qui était arrivé de l'île d'Elbe à Paris sans brûler une am.orce , et à des mesures rigoureuses contre les personnes en place qui avaient marqué par leur attachement aux Bourbons. Je laisse au lecteur à juger les réflexions qui venaient m'assaillir dans ma fuite. Il faut avoir éprouvé cette position pour en sentir toute l'amertume. Rien ne peut la compenser ; s'il est des dédomraagemens aux peines morales , ils ne se trouvent pas dans {'excès des services et des sacrifices.

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J'appris à Toulouse que Monseigneur, duc d'An goulème, m'avait nommé le i5 juin dans un travail fait à Barcelone , préfet du département de l'Aveyron : ma commission avait été envoyée à un des agens dans l'intérieur, mais ne m'était pas^ parvenue. Toulouse était alors sous l'influence du général Decaè'n , commandant la dixième Division. Les mesures les plus sévères y étaient prises pour comprimer l'opinion royale. Les portes de la ville, deux exceptées , furent fermées afin de faciliter la surveillance d'entrée et de sortie; et le lendemain de la nouvelle de la défaite de Waterloo , on afficha un ordre du général qui enjoignait à tons les citoyens de porter la cocarde dite nationale. L'ordre fut récidivé lorsqu'on eut les détails du résultat de la défaite de l'armée, avec un article de sévérité de plus qui enjoignait aux postes mililaires d'arrêter les personnes qui Xie se conformeraient pas à l'ordre donné.

Je reçus la nouvelle que, le u5 juin, les fidèles habitans de Villefranclie avaient donné une nouvelle preuve de cette fidélité qui ne se dément jamais dans le cœur des

bons et vrais Français. Dès qu'on avait appris l'événement de Waterloo, on prévit que les Bourbons allaient être de nouveau rendus à la France. Les sujets dévoués qui, en i8i4^ avaient, les premiers du département de TAveyron , reconnu l'autorité légitime, voulurent encore être les premiers à arborer, au centre de la France , les couleurs de la fidélité.

Dès le :2 3 juin , le bruit se répandit que le Roi était en marche vers Paris. Impatiens d'apprendre la confirmation de cette nouvelle, le 2 5 au matin, plusieurs jeunes gens montèrent à cheval pour aller au-devant du courrier. Ayant appris, non la marche du Roi , mais les résultats de la bataille de Waterloo, ils rentrèrent en ville avec la cocarde blanche et en prononçant ce Vive le Roi , mot de ralliement des Français. Le brave Cardaillac, commerçant en cuivre, capitaine des chasseurs de la garde nationale , se met à la tète des habitans de son faubourg , et par lequel arrive le courrier ; il parcourt les rues de Villefranche en proclamant Louis XVIII. La population entière se

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joint à lui, et toute la ville est pavoisée de drapeaux blancs. Le sous-préfet et le maire veulent arrêter ce mouvement. Escortés par quelques fédérés , ils se portent avec audace au-devant du rassemblement des royalistes. Le sous-préfet se précipite sur le capitaine Cardaillac et veut lui arracher la décoration du lys que celui-ci défend avec honneur et succès. Les autorités se retirent dans la maison commune, font battre la générale et fermer les boutiques. Plusieurs brigades de gendarmerie, qui avaient été réunies àVillefranche pour en imposer aux royalistes , montent à cheval et se mettent en bataille dans la cour de la municipalité. Les fédérés s'y rassemblent et on leur délivre des armes et des munitions. Les royalistes , voyant ces préparatifs , se mettent en mesure de repousser la force par la force : tout annonçait un combat à outrance. Les fédérés désiraient le pillage et criaient : A bas les Rojalistesl Les postes leur sont confiés par l'autorité. MM. Philippe Dalmas et Daugnac se hasardent et réussissent à pénétrer jusqu'à la

maison commune. Ils représentent au souspréfet et au maire que la garde la ville doit être confiée aux personnes intéressées à maintenir la tranquillité , et non à ceux qui ne veulent que le désordre et le pillage; on ne les écoute pas. Leurs représentations étant restées sans effet» les royalistes établissent aussi des postes , et tout prend l'attitude guerrière entre les habitans de la même ville; mais, comme les propriétaires et les royalistes y sont en nombre supérieur, ils en imposèrent par leur majorité et leur bonne contenance , et maintinrent la tranquillité ainsi que les couleurs royales jusqu'au 1 3 juillet, époque où l'on apprit la rentrée du Roi à Paris. Je dois citer ici les personnes qui se sont plus particulièrement distinguées, dans ce moment difficile, par leur zèle et leur dévouement à la cause des Bourbons. ]MM. Cardaillac, commerçant, capitaine des chasseurs de la garde; Philippe Dalmas; Daugnac ; Lobinhes neveu ; Raynaldy ; Bruel , négociant ; Théron , avocat ; Tabournel , avocat, capitaine des grenadiers de la garde nationale ; Delbes, négociant; Delbes , orfèvre;

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Delbes, pharmackn; Hérauîd fils aîné; Rigal , arliste vétérinaire ; Rigal , médecin ; Marmiès ; Laraussi ; Fabry ; Olié frères ; Peret frères ; Moulinons, négociant ; Poiircels, fondeur; Mirais frères; Latapie, trompette de la garde à cheval; Alets neveux; Louis Fabre, négociant; Cabrols, sergentmajor des chasseurs; Jansans; Py , ex-niihtaire; Mazières ; Armand -Michel ; Saurine fils; Farjou père et fils; Granier, officier à la demi-solde, depuis capitaine dans la légion de l'Aveyron ; Granier, frère de cet officier. Je voudrais pouvoir nommer tous les vrais et bons citoyens qui ont rivalisé de fidélité et de courage avec ces royalistes , et qui ont aussi bien mérité du Roi et de leur patrie. L'autorité administrative n'osa sévir contre la ville fidèle, et les couleurs royales restèrent arborées.Villefranche partagea avec Marseille l'honneur d'avoir donné à la même époque le signal de fidélité , et Villefranche a la priorité de vingt-quatre heures. Marseille a arboré l'étendard royal le 26. Ce n'est pas pour amoindrir le courage des fidèles Marseillais que je ferai remarquer que la position dh

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deux villes, l'une centrale, l'autre port de mer, donne un mérite de plus à la ville qui ne pouvait recevoir aucun secours, et qui devait trouver dans l'énergie de ses habitans tous les moyens de résistance. Pour perpétuer cette conduite noble et courageuse, j'ai demandé en i8r8, que Villefranclie fut déclarée bonne ^ille. Le ministre, M. Laine, m'objecta que ce n'était pas un chef-beu de département ! ! !

Ayant appris ce mouvement , je quittai Toulouse dans les premiers jours de juillet. Je laissai cette ville sous le régime sévère d'une administration civile et militaire dévouée à l'excès au gouvernement usurpateur. Je dus me couvrir de la cocarde tricolore pour passer une des deux portes ouvertes. Je trouvai Montauban dans une direction toutà-fait royale quant à l'opinion.

Quel fut mon étonnement de trouver, à une lieue de cette ville, la garde nationale à cheval de l'arrondissement venant au-devant de moi.

Après avoir passé en revue cette garde dévouée, je continuai ma route escorté par

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elle. Mon cœur fut vivement ému lorsque je trouvai la population entière en avant de la ville , me recevant aux acclamations de uii^e le Boi, et daignant y ajouter des expressions trop flatteuses pour sortir de ma mémoire. Un arc de triomphe était élevé à l'entrée de la ville que je parcourus dans tous les sens ; elle fut illuminée dès que j'arrivai. Toutes les fenêtres étaient ornées du pavillon blanc. Conduit à ma demeure, la musique de la garde nationale vint me donner une aubade , et je sus le lendemain que des braves y avaient , à mon insu , monté la garde pendant la nuit, afin d'empêcher les mesures dont les autorités de Napoléon pouvaient me rendre l'objet. Ce zèle me pénétra de reconnaissance. O Louis, pourquoi n'avez-vous pu jouir de l'élan d'amour que vos peuples et ceux du Midi , surtout , ont mani- / festé avec cette chaleur de sentiment qui leur est propre ? Combien votre âme eût été heureuse! C'est alors que vous eussiez connu l'opinion réelle des Français ! ! !

Je ne rappellerai point ici comment , ayant

été nommé préfet de l'Aveyron par le Prince, une autre personne^ M. de Koquefeuille , se présenta muni d'autres pouvoirs ; comment les autorités hésitèrent entre les deux nominations , quand la validité de l'une ne pouvait être l'objet d'un seul doute , et comment, toujours conduit par des principes de dévouement, j'attendis de la justice du Roi une décision qui reconnût mes services.

Tout le Midi de la France avait arboré le drapeau blanc avec cet enthousiasme qui part du cœur des fidèles habitans de ces provinces, La ville seule de Toulouse était restée sous l'influence du général Decaen qui y maintenait le gouvernement impérial. On assure même que, résolu de le soutenir, ce général avait envoyé un officier proposer à l'armée de la Loire de se joindre à celle du Midi et de se jeter dans les montagnes du Gévaudan, de l'Auvergne, etc., etc., pour faire une guerre de partisans , si le Roi ne leur accordait pas des conditions avantageuses. Cet officier passa à Montauban avec ordre de diriger sur la Loire un convoi de poudres parti de Toulouse.

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Le maréchal Përignon , nommé par Monseigneur le duc d'Angouléme gouverneur de la lo". Division militaire, résolut de forcer le général Decaen , renfermé dans Toulouse avec 3,000 hommes , à reconnaître l'autorité royale. Il demanda des gardes nationaux aux déflartemens de la Division pour cette opération. Je fus instruit de ce mouvement comme je l'avais été de la mission de l'officier envoyé à l'armée de la Loire. Je devais, dans les intérêts du Roi , prévenir toute chance de coopération de la part des malveillans qui commençaient à répandre dans le public qu'avant trois mois Napoléon remonterait sur le trône. Je crus de mon devoir de garantir le département de l'Aveyron de l'agitation que l'opération sur Toulouse pouvait déterminer , surtout si l'armée de la Loire faisait un mouvement sur les départemens des montagnes du Midi.

Mais le général Decaen, instruit de la résolution qu'avait prise le maréchal Pérignou, reconnut l'autorité royale et fit arborer la cocarde blanche à ses troupes; il quitta Toulouse dans le même moment , et le mare-

chai Pérignon y établit son quartier général.

Monseigneur le duc d'Angouléme avait pénétré en France par le département de l'Arriège. Il se porta de suite sur Toulouse et il y fut reçu avec un élan d'amour qui ne sortira jamais du cœur d'un Prince, qui réunit à de brillantes qualités celle du souvenir et de la reconnaissance , qualités bien précieuses chez un Souverain particulièrement.

M. le marquis de Villeneuve avait été nommé , par le Prince , administrateur général du Midi ; je m'abouchai avec lui pour régulariser ma position. On s'attendait à la sanction du Roi pour les nominations faites par le Prince en son nom. Je mis en même temps sous les yeux de S. A. R. un travail sur les diverses branches de l'administration civile et militaire du département de l'Aveyron.

Le Prince fut appelé à Paris ; il partit de Toulouse le 7 août , emportant l'admiration et des regrets sincères. Je retournai à Villefranche attendre la décision de S. M.

Le lendemain de mon retour arriva le

lieutenant général comte R , qui allait à

Toulouse prendre le commandement de la

dixième Division militaire. Il me fit part de sa position , qui était , il est vrai , assez embarrassante, et offrait quelque difficultés. Le duc d'Angoulême avait nommé le comte de Caldagues commandant de la Division, et cet officier général était installé. Je lui fis connaître le pouvoir royal en vertu duquel S. A. R. avait conféré des emplois dans le gouvernement des 9^., 10^. et 11^. Divisions militaires; mais, suivi par l'esprit de vertige du moment, le général n'hésita pas à me dire que le duc d'Angoulême avait voulu se mettre la couronne sur la tête , et qu'il méritait d'être traduit à un conseil de guerre, lui et ses adhérens. Il m'ajouta que lorsque le ministre lui avait ordonné de partir, il lui avait représenté que , connaissant la Division qu'il allait commander, il lui en aurait répondu trois semaines plus tôt ; mais qu'il ne pouvait prendre aucune responsabilité sur lui, depuis l'exaltation que le duc d'Angoulême y avait développée. Il me dit qu'au surplus il exhiberait ses lettres de service au maréchal Pérignon , et qu'il rejetait tout sur sa décision. J'observai au général qu'il par-

lait à un fonctionnaire du Roi, qui avait été Ebnoré d'une marque de confiance particulière de S. A. R. ; que si je n'avais égard à l'état dans lequel il se trouvait ( ce général se promenait à grands pas dans sa chambre, avec tous les symptômes d'une colère portée au dernier degré), je le ferais arrêter et conduire à Paris. — Dans une de ces reparties qui tiennent à la chaleur de la discussion , et lui parlant de l'unité d'opinion qui existait dans le Midi : «Oui, mais unité d'exalj) tation, me répondit le général; au surplus )) vous savez que nous savons faire le coup ;) de fusil. — Est-ce qu'il y a e.ri France, » objectai-je, des personnes qui veulent se » battre contre les amis du Roi ? » Cette question ramena M. le général à un état de calme dont je profitai pour lui faire connaître la vraie position de S. A. R., et les preuves multipliées qu'elle avait données d'une soumission passive aux volontés du Roi. M. Granier Vuzac, père, était présent à cette conversation.

La décision de S. M., relative aux nominations faites par le Prince, fut annoncée

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par une proclamation du duc d'Angoulérae , du 1 3. Il faisait savoir que les pouvoirs que le Roi lui avaient confiés étaient expirés, et que toutes les nominations faites par lui, dans le civil ou le militaire , étaient comme non avenues.

Celte décision leva toute espèce d'incertitude relative à ma position administrative, en me remettant dans les fonctions de souspréfet. Elle tranquillisa le général Ricard qui partit de suite pour Toulouse.

Les papiers publics du i^^\ septembre m'apprirent qu'on avait nommé M. Frayssinous à ma sous-préfecture. Aucune lettre ministérielle ne me donna avis de ce changement qui fut envisagé, au premier moment, par quelques-uns de mes administrés, comme un antécédent de nomination à une préfecture. Je ne me fis pas illusion; et la conversation du général, jointe à la proclamation du Prince, ne me laissèrent aucun doute sur la mesure qu'on avait prise à mon égard.

Je me décidai à aller, à Paris, appuyer par ma présence les réclamations que je faisais.

La veille de mon départ , je reçus de mes administrés une marque d'intérêt qui ne s'effacera pas de mon cœur, parce qu'elle était un témoignage flatteur de ma conduite et de l'estime dont elle était le résultat.

J'avais obtenu, depuis mon retour dans l'Aveyron, des documens positifs sur l'opinion du gouvernement des cent jours sur ma gestion; elle prouve qu'on joignait la surveillance à la persécution; j'avais acquis aussi des détails positifs sur les moyens employés par les malveillans de mon arrondissement pour se débarrasser de ma personne.

Mon premier soin, en arrivant à Paris, fut de rendre compte à Monseigneur, duc d'Angouléme, de ma destitution. Ce Prince daigna y prendre part. Je vis le ministre de l'intérieur, M. le baron Pasquier, qui me parut s'occuper très-peu des fonctions de ce ministère qu'il réunissait , par intérim , à celui de la justice. A peine se rappelait- il du changement opéré dans ma sous-préfecture , et il en ignorait complètement le motif.

Je sollicitai et obtins des bontés du Roi une audience particulière. S. M. me permit

de lui témoigner toute la peine que j'éprouvais de ne pouvoir lui donner de nouvelles preuves de mon dévouement , et surtout d'en être privé par une destitution que j'envisageais comme portant atteinte à mon honneur, puisque n'étant appelé à aucun autre emploi, l'on pouvait présumer que S. M. n'était pas satisfaite de mes services. Le Roi daigna me dire avec cet accent plein de bonté qui arrive toujours au cœur d'un sujet fidèle , et surtout d'un Français : « Je suis » très-satisfait de vos services , je ne les ou- » blierai jamais, et votre honneur ne peut » être blessé de ce qu'on vous ôte d'un em- » ploi pour vous en donner un autre. » Pénétré de ces paroles royales bien consolantes, je suppliai S. M. de confirmer la nomination de préfet, que S. A. R. avait daigné me conférer au nom du Roi , et de me placer dans tel département qui conviendrait à S. M.

A cette époque le Roi changea son ministère ; il fut remplacé par des personnes dont l'opinion était plus favorable aux principes de la royauté. M. lecomtede Vaublanc, préfet à Marseille , fut appelé au ministère de

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l'intérieur, M. le duc de Feltre fut nommé à la guerre, et M. le chevalier Dambray, chancelier de France , reprit les sceaux et la justice. La chambre des députés, que le Roi qualifiait à'introuvable , s'efforçait d etabhr les bases de la monarchie de manière à la mettre à l'abri des atteintes révolutionnaires. Une des premières mesures , après la loi pour l'expulsion des régicides, fut un apurement dans toutes les parties de l'admmistration civile, militaire et judiciaire. On crut un moment que les places de la monarchie ne devaient être confiées qu'à des hommes monarchiques; et en conséquence des changemens considérables se firent dans tous les ministères.

Dans le mois de janvier 1816, M. le duc de Feltre me rencontra chez M. le ministre de l'intérieur. M'ayant pris à part, il me dit : (( Paris est le point central politique du quel » tout dérive. Il nous faut ici des personnes » d'une énergie éprouvée ; je viens de compo- » ser un nouvel état major pour la première » Division militaire ; on va juger les géné- » raux qui sont compris dans l'ordonnance

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» du 24 juillet : vous serez des conseils de » guerre. J'ai jeté les yeux sur vous ; vous » avez l'habitude des affaires ; vous soutien- » drez les principes du gouvernement de » droit, et en cela vous rendrez des services » plus essentiels à la monarchie, qu'en ad- » ministrant une préfecture : vous êtes com- » pris dans l'état major. »

Étonné d'une nomination que je n'avais pas sollicitée , d'ailleurs hors la ligne que je suivais, je lui demandai dans quel grade il m'employait. « Dans le vôtre , de colonel,» me répondit le ministre. Je lui observai qu'envoyé en 1800 pour commander une province , qu'ayant eu , en 181 5, des troupes et un lieutenant général sous mes ordres, je ne pouvais rentrer dans le grade de colonel que j'avais depuis le I'^ janvier 1797; que je reprendrais la carrière militaire, si Sa Majesté me croyait plus utile dans cette partie que dans celle de l'administration, mais que je ne pouvais servir qu'en qualité d'officier général; que Sa Majesté avait, en i8i4» fait connaître au maréchal Soult, alors mi-» nistre de la guerre, qu'elle désirait que je

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fusse promu à ce grade, et que si je n'avaia pas eu mon brevet , je n'en trouvais la cause que dans un mouvement de passion condamnable, qui portait le maréchal Soult à ne pas me pardonner d'avoir fait mon devoir en i8i4, en interceptant des vivres destinés à son armée qui n'avait pas encore reconnu le Roi. — «Vous savez, me répondit » le ministre, que le Roi a remis au i''. juil- » let toute promotion : vous serez fait ma- » réchal de camp à cette époque, et d'ici là -» vous serez utile à la cause du Roi. Au sur- » plus vous êtes nommé et je compte sur » vous, y^

Chargé de la présidence du premier conseil de guerre de la première division militaire, je m'efforçai d'y soutenir les principes incontestables de lalé£:itimité et de la stabilité des trônes , en combattant lessophismes du gouvernement de fait, que l'on s'efforçait souvent de faire prévaloir sur le gouvernement de droit , base solide de la tranquillité et du bonheur des nations. Ces mêmes principes furent aussi soutenus par mon collègue M. le comte de Courteil , pré-

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sident du deuxième conseil de guerre. Je fus, dans beaucoup de circonstances, à même de juger jusqu'à quel point on s'égarait en voulant rallier des personnes qui ne connaissent maintenant que le trône , sans s'informer de celui qui l'occupe. Je pus remarquer aussi jusqu'à quel point le despotisme militaire était porté sous le règne de Napoléon, et combien il prévalait sur les principes de justice, en éloignant même l'effet des lois; car je fus, une seule fois, il est vrai, dans le cas de rappeler à mon lieutenant général , que ma conscience et les lois étaient la seule direction que je recevais dans le jugement des affaires portées devant le conseil que je présidais.

Les conseils, pour les généraux, venaient définir. La cbambre de 1816 demanda des économies dans les états majors : la première porta sur l'état major de la première division , remarquable par sa composition. On rejeta sur le nombre le motif qu'on n'osait pas encore avouer , la pureté des opinions. Vingt-quatre officiers furent mis en expectative au mois d'avril 18 16. Dans cette circon-

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stance, sans trop rechercher si les désignations de réforme sont venues des bureaux de la guerre, ou sont la suite de la proposition du lieutenant général comte Despinois, commandant la première Division, l'on remarqua que sur les quatre colonels mis en expectative, deux (le comte de Mallet et moi), étions les plus anciens, n'ayant ni l'âge ni le temps de service déterminés pour être admis à la retraite , et les seuls qui eussions suivi les chances du Roi pendant la révolution; que trois officiers de l'état major avaient suivi le Roi à Gand ; que la réforme porta sur eux. Lorsque je fis ces observations au ministre , il me dit que je ne devais pas m'étonner de ce procédé , qu'il était la suite du système, et que la j^éforme avait du porter sur les personnes les plus connues par leur dévouement au B.oi. Pour comoléter les motifs de ma sortie d'activité, je dois dire que, trois semaines avant cette réforme, S. M. avait daigné me faire témoigner, par son ministre de la guerre, sa satisfaction de ma conduite dans les conseils de guerre.

Peu après cette réforme , le ministre me fit

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connaître officiellement aussi , que S. M. avait décidé que je serais promu au grade de maréchal de camp à la première promotion qui, du mois de juillet, fut remise au mois d'août, puis enfin ajournée en 1821.

Ainsi s'exécutait le projet de décourager et d'éloigner les vrais royalistes.

Nous sommes ramenés par le but de cet écrit à quelques réflexions sur la conduite que le gouvernement a tenue depuis l'époque de la restauration en 18 14. Loin de nous l'esprit de critique , loin de nous toute récrimination ! aucun sentiment amer n'influera sur les observations que nous livrons au public avec la sécurité de la conscience et l'impartialité de l'écrivain. Ces souvenirs nous sont pénibles, puisqu'ils rappellent une marche fausse dans laquelle on a entraîné un monarque qui abordait un pays qui lui était , on pourrait dire inconnu , tant les mœurs et les usages avaient changé depuis qu'il l'avait quitté.

Adopter ou repousser la révolution. Tel devait être le souhait du roi légitime ramenant en France le souvenir d'un gouvernement

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héréditaire qui date de l'an ^10 , et qui avait réi^i le royaume de France, depuis l'an 800 , par les capitulaires d'un grand monarque qui remplit l'univers de son nom, qui illustra son règne par ses victoires , par ses vastes connaissances dans l'administration des peuples , par la sagesse de ses lois , et par son amour pour les lettres.

Après l'abdication de l'empereur et la restauration de la famille des Bourbons , les Français offrirent à l'Europe le spectacle imposant d'une nation dans une attitude passive , quoique livrée à l'enthousiasme , et silencieuse dans son opinion législative. Elle attendait la manifestation des volontés de son Souverain avec une respectueuse soumission , et une tranquillité qui tenait à la confiance qu'inspirait une famille héréditaire des vertus de ses ancêtres. Elle était moralement préparée à toute espèce de changement, et disposée à recevoir la loi que lui imposerait le monarque qui remontait sur le trône de ses pères. Le rétablissement du régime ancien dans toute son étendue ne l'eût pas étonnée. La restitution

même des biens nationaux était considérée comme une conséquence naturelle du retour du Roi. Les acquéreurs de ces propriétés s'empressaient de jouir d'un bien qui paraissait devoir leur échapper. Ils tiraient parti de tous les produits en dépouillant les terres de leurs arbres, haies, etc. Les plus ardens , parmi ces possesseurs des biens nationaux , faisaient des vœux pour qu'on leur abandonnât la jouissance de l'arriéré, c'est-à-dire, les revenus perçus pendant la jouissance. Dès que la nouvelle de la déchéance de Napoléon et du rappel de Louis XVIII arriva dans l'Aveyron , la majeure partie des acquéreurs des biens de ma famille me firent proposer de me les rendre, en me demandant le remboursement de leur achat d'après l'échelle de proportion.

Le Roi fit connaître ses intentions dès qu'il aborda le sol français. On prétend qu'un personnage , devenu ministre , lui avait représenté la sanction des biens nationaux comme le nne quâ non de la restauration. Il lui avait fait envisager les acquéreurs des biens nationaux comme fbr-

mant une puissance redoutable qui disposait de l'opinion de la France. Ce ministre avait voulu sans doute ignorer les détails que nous avons présentés, qui ont été à la connaissance de tout le monde. Il n'avait pas même pris la peine de vérifier les états des ventes des propriétés d'émigrés , et de donner au Roi, par suite du dépouillement qu'il aurait dû faire , la connaissance de la force de cette puissance qui , malgré ses grands efforts n'a pu empêcher les nominations de i8i5, et de 1820 à la chambre des députés. Si ce ministre, qui crut que, parce que les cardinaux de Retz, de Richelieu avaient élé des hommes d'état, la science administrative était inhérente au petit collet , s'était donné la peine de faire cette recherche utile, pour asseoir son opinion sur une base solide , il aurait su que, sur le nombre qui compose cette puissance de propriétaires de la révolution, il n'y en a qu'un nombre insignifiant qui possède de grandes propriétés et qui ait par conséquent quelqu'influence locale. Le surplus est formé de laboureurs et de petits propriétaires nuls clans le calcul de l'influence et

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même de Topinion, par conséquent d'aucun poids dans les combinaisons d'état.

Qu'on prenne la liste des éligibles en France, c'est-à-dire, des propriétaires payant mille francs et plus d'impôts directs ; et l'on trouvera que, sur vingt-huit millions d'habitans, quinze mille seulement sont dans la catégorie de l'éligibilité. Qu'ofi déduise de ce nombre les propriétaires de biens nationaux , et l'on verra s'ils peuvent faire poids dans la balance.

Nous avons vu que le cardinal de Richelieu avait voulu détruire la puissance des grands propriétaires en les sortant de leurs châteaux crénelés pour les amener à la cour : ne pourrait-on pas supposer à M. l'abbé de Mon tesquiou l'idée d'avoir voulu empêcher les grands propriétaires de reprendre la consistance que donne la richesse, dans la crainte, sans doute, qu'une influence trop monarchique ne nuisît à l'établissement d'un système nouveau pour la France. 11 aurait pu cependant observer, qu'en Angleterre les gros tenanciers, les gentilshommes ( Squires ) sont les plus fermes défenseurs

(lu gouvernement représentatif. C'est cette noblesse qui sauva la constitution anglaise sous le règne de Cromw^ell. Ce fut elle qui s'opposa au despotisme d'un soldat et qui maintint cette liberté qui fait l'orgueil et la force de la nation britannique.

On aura représenté au Roi qu'en consolidant la vente des biens nationaux, il donnait à la constitution qu'il voulait établir une base solide en y attachant tous les intérêts lévolutionnaires ; et cependant qu'a produit cette sanction royale ? une augmentation de méfiance sur la légitimité de ces acquisitions; car, loin de reprendre le niveau de la valeur des propriétés foncières, elles sont restées à une différence considérable de la valeur des biens-fonds patrimoniaux. Aucune garantie royale ni législative n'a pu détruire cette dépréciation , parce que rien ne peut balancer le jui^ement intérieur qui sait établir la différence entre le bien et le mal , entre le juste et l'injuste. Une autre considération, non moins puissante , a nui et nuira toujours au repos de la conscience des propriétaires de ces biens : Cest le droit de

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propriété , principe sur lequel on peut argumenter d'une manière victorieuse en s'appuyant sur la morale et sur les limites du pouvoir , et en livrant à la discussion la valeur du mot dî'oit.

On ne craint pas une chose qui ne peut arriver ; on ne redoute que ce qui est dans les chances de la possibilité. Si les acquisitions nationales étaient consacrées mentalement , on n'en parlerait pas plus que des biens patrimoniaux qui ne demandent aucune solidarité; mais la conscience des acquéreurs est tourmentée par une crainte qui est pour eux celle qu'imprime le remords d'une action injuste. Leur conscience dit constamment : «Tu es coupable;» et plus on cherche à les rassurer par des garanties nouvelles, plus on redouble leur terreur, car les lois de l'équité sont au-dessus de l'empire des passions.

Si le gouvernement, qui reprenait une possession légitime appuyée sur le droit d'hérédité , croyait impolitique d'ordonner la restitution f\ç.^ propriétés héréditaires aux charges du remboursement du prix d'achat ; il

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pouvait ne faire connaître aucune opinion ( je ne dis pas i^olonté pour ne pas mettre ce mot en discussion ) sur ce sujet si important ; il pouvait , et je dirai même , il devait laisser à l'opinion générale le soin de déterminer la validité ou le dépouillement d'une certaine quantité de propriétaires qui ne pouvaient être accusés de félonie , puisque , loin d'avoir été traîtres , ils avaient obéi à l'ordre du gouvernement qui leur avait tracé impérieusement la conduite qu'ils avaient à tenir. Par ce silence, au moins politique, on eût abandonné l'opinion à elle-même, et nous sommes autorisés à croire que les transactions eussent été presque générales ; si surtout on eût fait ressortir avec élop;es les premiers exemples qui se seraient offerts. Mais l'aveuglement du ministère était tel , qu'on faisait dater les actes royaux de la vingtième année de notre règne en contresignant les actes qui avaient renversé la royauté et détruit les bases du gouvernement monarchique.

Toute la révolution , toute l'opposition qu éprouve le gouvernement dans la conso-

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lidation du système monarchi - révolutionnaire, est dans les biens nationaux : c'est la crainte d'une loi de restitution qui éloigne le rapprochement des opinions; et tant qu'une compensation n'indemnisera pas les dépouillés et ne tranquillisera pas les consciences des dépouillans, on n'obtiendra pas cette confiance indispensable à la marche d'un gouvernement qui discute sur le principe de Légitimité et qui veut fonder ses lois sur des spoliations.

L'empereur avait eu le projet de compenser les dépouillemens révolutionnaires , et il voulait aussi rendre les rentes dégagées de féodalité. Il avait proposé cette dernière mesure plusieurs fois à son conseil d'état ; et sa volonté, fortement prononcée au sujet de cette réintégration , eût sans doute déterminé cet acte de justice. Nous n'avons pas su que cette mesure ait même été mise sur le tapis du conseil d'état du gouvernement réintégré.

La position dans la quelle se trouvent la France et l'Europe, depuis i8i4, prouve d'une manière incontestable que, dans toutes circonstances et surtout après des convul-

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sions politiques, il faut planer sur les opinions, les contenir toutes et ne pas mettre en frottement journalier les passions des hommes ambitieux , de ces hommes essentiellement égoïstes qui fondent leur fortune sur lesbouleversemens des Etats. Le gouvernement français n'a voulu être ni révolutionnaire ni royaliste ; il a émis le mot constitutionnel et importé d'Angleterre celui de ministériel pour exprimer la ligne qu'on devait suivre. Il a erré au point de croire possible que des hommes, agités par plus de vingt ans de convulsions, pourraient devenir tout à coup des êtres passifs, s'assujettissant, sans même réfléchir, à un régime qui n'appartient à aucun régime; qui n'a jamais offert aucune mesure positive; qui s'essaye et se balance sans pouvoir trouver son aplomb, qui marche d'incertitude en incertitude sans pouvoir fixer même un système.

Nous croyons devoir joindre à nos réflexions sur le sort des émigrés, celles insérées dans le Drapeau Blanc du \f\ janvier 1820, et signées par un des plus nobles défenseurs de la royauté , M. Martainville :

« Quels moyens , nous demandera - t-on , pouvait-on prendre pour allier les intérêts anciens aux intérêts nouveaux , pour contenter tant de gens froissés , tant d'ambitions déçues ; pour satisfaire tant d'espérances, récompenser tant de services , et compenser tant de sacrifices? Ces moyens nous paraissent simples et dérivent tous d'une volonté forte et sans ocsillation , d'un caractère hors de toute influence autre que celle d'une justice aveugle.

» Puisque le gouvernement royal ne voulait pas rappeler les institutions de l'ancienne monarchie comme trop éloignées de l'esprit du siècle, il se fût rapproché de l'esprit et des mœurs du siècle en adoptant l'intégralité du système impérial, bien monarchique assurément, qui avait extirpé du sol français les germes révolutionnaires.

» S. A. R. Monsieur, daignant en i8i4 me parler de l'état de la France , et des moyens à prendre pour lui donner une législation en harmonie avec l'esprit du siècle, ma réponse fut qu'il fallait substituer le nom de Louis à celui de Napoléon , adoucir le mode de

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conscription en exemptant du tirage les fils aînés, changer le mode des perceptions indirectes sur les boissons , alléger les impôts directs , ne pas parler des biens nationaux ^ et par ce silence en faciliter les transactions. » J'ai entendu des propriétaires de biens nationaux dire : Si le lloi n'avait pas parlé des biens de cette nature, nous nous serions arrangés avec les anciens propriétaires et tout serait terminé. »

ISota, Cet ouvrage a été terminé en 1 822.

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