Souvenirs de l'émigration polonaise
Quelques personnes seront étonnées de l'apparition de cet opuscule traitant d'événements passés depuis plus d'un quart de siècle. D'autres pourront se demander dans quelle intention je l'ai fait et quel a été mon but en le publiant si tardivement. Je répondrai en peu de mots pour faire cesser la surprise des uns et pour satisfaire la curiosité des autres.
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Aux premiers je dirai :
Tout passe ici-bas et nous aussi. Cependant, si les hommes et les nations disparaissent, ils laissent après eux des monuments, des souve. nirs et des idées qui traversent les siècles. A la moindre occasion favorable, les idées qu'on a cru anéanties avec leurs auteurs, reparaissent souvent sur l'horizon avec une vigueur toute nouvelle qui atteste leur vitalité et les relève de leur mort apparente.
Les générations se succèdent, mais ne se ressemblent pas : les mobiles intimes qui les font vivre et mouvoir n'ont souvent rien de commun : mais, malgré ces différences, malgré l'inconstance des choses de ce monde , l'idée de justice ne périt jamais. Elle peu être étouffée momentanément ; mais elle se réveille bientôt chez les hommes privilégiés, au cœur noble, à l'âme généreuse, que la Providence prédestine à l'accomplissement des
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grandes choses. C'est là que gît l'espoir de la malheureuse Pologne. Nous croyons au triomphe de sa cause, comme nous croyons en Dieu, en sa justice divine et immuable.
Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor.
Alors même que personne aujourd'hui ne s'occupe de nous, ni dans la presse, ni dans les cabinets diplomatiques, alors même que nulle part on ne veut plus entendre parler de la Pologne , sauf en Angleterre, j'ose rappeler à la génération actuelle une époque non moins glorieuse, oùles plus beaux génies, les hommes les plus haut placés dans la hiérarchie sociale, prenaient part aux débats soulevés à notre occasion , et se montraient fiers d'être considérés comme les amis et les défenseurs de la Pologne.
Je voudrais faire revivre, s'il était possible, les sentiments élevés qui animaient ces hommes au commencement de ce siècle : car il
peut arriver qu'un jour l'Europe se repente de sa froideur vis-à-vis d'un peuple qui a succombé en défendant les libertés de tous!. ... L'étendard que nous avons déployé le 29 novembre \ 830, portait cette mémorable inscription : POUR NOTRE LIBERTÉ ET LA VÔTRE !... In
magnis voluisse sat est...
A ceux qui désirent connaître mon intention et mon but, je dirai :
Le temps passe si vite qu'à peine nous laisse-t-il parfois quelques instants pour recueillir les souvenirs de notre jeunesse, que nous aimons à nous rappeler quand nous parvenons à un certain âge. Ces souvenirs, souvent bien pénibles et bien douloureux, retraçant néanmoins à notre mémoire des faits qui ont fait époque, ne doivent pas être ensevelis dans l'oubli, surtout lorsqu'il s'agit de payer une dette de reconnaissance : dans ce cas, mieux vaut tard que jamais.
Dans le grand drame de la guerre de \ 850-34 , qui s'est joué sous les yeux du monde entier, et qui se continue encore aujourd'hui, je n'ai été et je ne suis qu'un soldat, acteur et témoin inaperçu et sans importance. Cependant, j'ai voulu apporter mon faible contingent à la cause pour laquelle je supporte volontairement l'exil et les tristes conséquences qui s'y rattachent, en publiant ce petit travail, écrit à différentes époques, et que j'ai tâché de rendre plus complet par de nombreux extraits traduits de la Chronique de l'émigration polonaise. Malgré cela, il y aura encore beaucoup de lacunes, surtout en ce qui concerne les défenseurs et amis de la Pologne, disséminés sur toute la surface du globe, leurs actes, leurs écrits ou leurs discours depuis 4830 jusqu'à ce jour. Habitant en province, loin du foyer des lumières, privé des matériaux nécessaires pour une œuvre complète , capable de répon-
dre à l'attente du public généreux qui daigne encore jeter quelques regards de pitié et de compassion sur notre cause regardée comme perdue , j'ai fait ce que j'ai pu, mais non ce que j'aurais voulu.
DE
L'JÈMSOKATîOSf POLONAISE
PREMIÈRE PABTIE.
Passage de la troisième colonne à travers l'Allemagne , en 1831 et 1838 , et sou arrivée en France.
Amour de la patrie, 6 toi, vertu suprême!
Trésor des nobles cœurs, devise des héros !
Tu nous fais supporter l'exil et la mort môme, Dans l'ombre des prisons, sous le fer des bourreaux. Il n'est point de douleurs que ta voix ne domine : Tu donnes aux mourants d'ineffables transports ; Quand on est inspiré de ta flamme divine, On peut vivre avec gloire et mourir sans remords. (Krasicki. Traduction, de M. le O Christien Ostrowski.)
Parler des causes qui, le 29 novembre 1830, firent lever en Pologne l'étendard de la liberté et de l'indépendance ; rappeler l'enthousiasme et les efforts surhumains que l'on vit au début de cette mémorable révolution ; raconter les batailles et les combats livrés au colosse du Nord par une poignée de braves, ainsi que les revers et la chute de cette gigantesque entreprise, serait un récit superflu. Que pourrais-je dire
de nouveau et d'intéressant après les travaux de mes honorables compatriotes, MM. Maurice Mochnaeki, Joacbim Lelevel, ministre de l'instruction publique et membre du gouvernement national en 1831, qui ont traite la question au point de vue politique? de MM. Brzozowski, Louis Mirostawski, qui l'ont traitée au point de vue militaire? Et parmi les étrangers, après ceux de M. Sarrans, rédacteur en chef de la nouvelle Minerve et aide de camp du général Lafayette ; de MM. Spazier et Schmidt , écrivains allemands , et de tant d'autres que je passe sous silence ?
Déjà, dans le temps, on a publié plusieurs relations intéressantes sur l'émigration polonaise et surson passage à travers l'Allemagne et la France. Je citerai principalement celles de MM. Ignace Domeyko, Xavier Bronikowski, Haro-TIaring, auteur anglais; les Souvenirs de l' émigration polonaise, ou cinq tableaux représentant : 1° la Pologne en 1834; 2° les Polonais reçus en Belgique ; 3° le passage des Polonais par l'Allemagne; 4° les Polonais en France ; 5° les Polonais en Angleterre: ouvrage publié à Bruxelles en 1834 par Modeste Rottermund. Néanmoins, je reviens sur cette lamentable histoire, après vingt-sept ans de silence, afin de payer ma dette personnelle de reconnaissance aux amis dévoués de notre nation.
L'accueil sympathique que nous avons reçu en \llemagne, en France, en Belgique, en Angleterre, en Suisse , partout où nous avons paru, ne doit être oublié ni de ceux qui en ont été l'objet, ni de leurs descendants. Puissent-ils, plus heureux que nous, témoigner de leur reconnaissance envers les nations généreuses qui fêtaient leurs pères, alors qu'une malheureuse destinée les obligeait d'abandonner le
sol natal pour aller dans de lointains pays chercher un asile et l'hospitalité !
Sans entrer dans les détails des causes qui nous valurent cet accueil chaleureux, qu'il me soit permis d'en exposer quelques-unes qui me paraissent prohahles.
Celui qui étudie et veut approfondir l'histoire de l'humanité, y trouve que, depuis son origine jusqu'à nos jours , il a toujours existé deux mobiles distincts qui la font mouvoir en sens contraire ; deux idées qui se combattent sans cesse, sans pouvoir se détruire; deux éléments qui font le canevas de cette histoire; ce sont : la liberté et le despotisme ; l'égalité et le privilège; la fraternité et Fégoïsme; la civilisation et la barbarie ; le progrès et la réaction. La lutte continuelle de ces idées-mères fait la base de l'humanité entière.
Dès son apparition comme nationalité, la Pologne a toujours combattu pour la prééminence de la première de ces idées ; ses premiers gouverneurs palatins furent électifs, d'après le principe de l'égalité et de !a fraternité, qui y étaient pratiquées avant l'introduction du christianisme.
Bien des luttes eurent lieu avec des succès différents entre les Polonais et leurs rois, depuis l'an 860 jusqu'en 1573, époque à laquelle Henri III de Valois monta sur le trône de Pologne, et à laquelle la noblesse prit les rênes du gouvernement, et s'affranchit, pour ainsi dire, de l'autorité royale, qui ne conserva plus que l'apparence du pouvoir placé dès lors entre les mains de l'aristocratie militaire. Le roi n'était que le premier citoyen de la République, au nom de laquelle, et non pas en son nom personnel, il parlait à la nation et aux puissances de l'Europe.'
Sous le règne de Ladislas le Nain ou le Bref, il y eut, en 1319, une première réunion des Etats-Généraux àChenciny, et en 1331, une première assemblée législative. La Pologne était donc déjà un Etat constitutionnel , le berceau des libertés modernes pour lesquelles a coulé tant de sang généreux dans presque toutes les contrées de l'Europe , en Angleterre , en Suisse, en France, et, de nos jours, en Allemagne, en Espagne, en Italie et en Portugal. La Russie, au contraire, dont l'existence ne date à peine que de quelques siècles , et qui a été constamment l'antagoniste le plus acharné de la Pologne, n'a combattu et ne lutte que pour les idées opposées à celles de liberté.
Qu'on lise l'histoire des deux pays, on y trouvera les preuves irréfutables de ce que j'avance. Ce sont des faits que rien ne peut anéantir, pas plus la mauvaise foi de certains hommes, que l'or et le platine des monts Ourals avec lesquels les czars de Russie les soudoient.
L'idée récente de l'émancipation des paysans dans cet empire n'est qu'une ruse politique, dont le but est d'anéantir l'influence de la noblesse polonaise et sa nationalité, en essayant de rattacher le bas peuple au système moscovite. C'est de la poudre qu'on veut jeter aux yeux de l'Occident civilisé. Cette émancipation des classes laborieuses n'est pas nouvelle en Pologne. Elle y a été entreprise à diverses époques par les Polonais eux-mêmes sans avoir pu parvenir au résultat généralement désiré. La constitution de 1791 ,en admettant tous les citoyens du royaume aux charges publiques, anéantissait ainsi les privilèges de la noblesse, et commençait l'émancipation graduelle de la classe la plus nombreuse et la plus utile, dont elH
abolissait le servage, et à laquelle elle rendait se* droits légitimes. Au mois de mars 1831, un projet d'émancipation des paysans , ayant pour but de les rendre propriétaires des terres qu'ils cultivaient, fui porté devant les deux chambres réunies, par feu le comte Roman Soltyk, général d'artillerie et nonce de Konske; ce projet fut longuement discuté, accepté et sur le point d'obtenir la sanction de la loi ; la guerre seule entrava son exécution. La chute de notre révolution doit en grande partie être attribuée à cette omission involontaire du sort de la classe la plus nombreuse qui fournissait d'aussi vaillants défenseurs que ceux de Grochow, de Wielkie-Dembe, d'Iganie, de Kock, de Ryczywol , de Stocze^ d'Ostrolenkaet de Varsovie. Il n'en est pas moins vrai que cette question importante, je dirai même vitale pour la Pologne, a été débattue dans les Chambres pendant notre révolution. La constatation de ce fait est consignée dans un article de la C/uxiiiique de l'émigration polonaise, \.. m, p. 74 et 75.
Le cri de liberté poussé en France en 1830, cet appel à l'émancipation des peuples opprimés, des nationalités détruites par le Congrès de Vienne en 1815, n'a eu nulle part autant de retentissement qu'en Pologne, dont les relations amicales avec la France remontent à plusieurs siècles : témoin le traité d'alliance conclu en 1500 entre le roi de France, Louis XII, et le roi de Pologne Jean-Albert, dans lequel il est dit : « Ad renovandam veteram amicitiam, « vetustaque fœdera , olim inter eorum majores et t predecessores percussa. . . et quamvis multo locorum < inlervallo eorum imperia distent. »
Les Polonais, dit-on, journellement, sont les Français du Nord. Ce mot n'est pas une invention de nos
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— G — jours, destinée uniquement à flatter notre amour-propre Déjà avant qu'Henri de Valois ne montât sur le trône de Pologne, Warszewicki, nommé par la diète pour conclure le traité du 11 septembre 1573, avait dit quelques paroles qui ont rapport aux divers traits de ressemblance existant entre les deux nations. On lit dans le texte: « Et audivi ego quidem (Warszewicki) « Gallorum etPolonorumarmamultis retroactisseeu- « lis indiversis orbis terrarum partibus, varia simulac '< difficillima bella confecisse, ut minime mirum vi- « deri debeat si nunc denuo arcano quodam lice minio conjungentur Pauca prœter linguam et
« babitum sunt quibus Galli inter se Polonique diffe- « runt (Chronique de l'émigration polonaise, t. vu, p. 4). » A la page suivante, on lit qu'en 1666, Colbert, le grand ministre, disait à Louis XIV : « Sire, a j'avoue que toute fête inutile coûtant 3,000 livres a m'afflige beaucoup; mais s'il s'agissait d'un mil- « lion pour la Pologne, je vendrais tout mon avoir , « je mettrais mon épouse et mes enfants en gage, « j'irais à pied toute ma vie pour pouvoir contribuer « à l'offrande. Pardonnez-moi, Sire, pardonnez-moi « l'exaltation de mon esprit, »
Cette sympatbie, cette amitié, la Pologne les a dignement reconnues en fournissant plus de cent mille bommes à la première République etau premier Empire, soit pour la propagation des principes de 89, soit pour la conservation de son territoire et de son honneur. Elle n'a jamais abandonné ni la République ni l'Empereur des Français. Rien plus! Après avoir versé leur sang sur divers champs de bataille en Europe, en Afrique, en Amérique, ses fils, réduits à un bien petit nombre, faibles débris d'une vaillante armée, préférèrent l'exil de l'île d'Elbe et l'honneur de
servir encore le plus grand homme des temps anciens et modernes, an bonheur de revoir leur patrie.
C'est au caractère brave , loyal et franc de nos aïeux, c'est à leur attachement sincère au principe de la liberté de tous les peuples, à leur esprit de tolérance en matière politique et religieuse, à la justice et à la sainteté de notre cause, à la vaillance avec laquelle nous avons soutenu de tout temps les grands principes humanitaires , qu'il faut attribuer la sympathie universelle que l'on nous témoigne.
Notre poète national, Ignace Krasicki, archevêque de Guézne, a dépeint en ces termes, il y aura bientôt un siècle, l'attachement sincère de ses compatriotes à ce principe sacré :
Liberté, bien céleste, inconnu du vulgaire,
Huit siècles pour la foi nous avons combattu;
Symbole de la paix, ornement de la guerre,
Tu verses dans nos cœurs l'amour de la vertu-
Jamais les Polonais ne seront des esclaves,
Car ils l'aiment toujours, toi qu'aimaient leurs aïeux ;
Qui meurt en le servant a brisé ses entraves,
Ou tombe avec l'honneur à la face des cieux !...
Cette traduction est due à M. le comte Cliristien Ostrowski, poète distingué de l'émigration, dont je nepuis m'empêcher de reproduire les morceaux suivants :
L'Ange de la Liberté.
La liberté fut-elle montrée à l'homme pour qu'il n'en put jamais jouir ? Fut-elle sans resse offerte à sis yeux comme un fruit sur lequel il m put porter la main 'ans être frappé du mort ?
GuuroT.
Du fer ! du fer ! disait la Franoe :
A ce cri du Tape à l'Euxin,
Après une longue souffrance,
Vingt peuples sonnaient le tocsin, Et concevaient la plus nolilo espérance Un ange alors éclatant de beauté Du haut des cieux s'écria : « Liberté! »
A sa voix le canon sonore A grondé trois jours dans Paris, Et le peuple rêvait encore Sa gloire et ses droits reconquis, El saluait l'arr-cn-eiel tricolore.
Ah! quel réveil après les trois grands jours : Tarquin n'est plus, les Cza a toujours!
Du fer ! du fer a la Delgique :
Et le lion qui sommeillai I
Sortant d'un repos léthargique
En rugissant se réveillait.
Oui, c'est en vain que dans leur politique Quelques tyrans ont juré son trépas:
Il se rendort ; ne le réveillez pas !
Du fer! du fer aux fils du Tibre Par tant de malheurs abattus Et l'Italie un instant libre Rêvait le retour des Bratusl Au Capitule! écoulez... l'airain vibre :
Quoi, vous fuyez?... où sont donc vos aïeux Que Breunus même avait pris pour des dieux?
Du fer! la Pologne succombe ;
Mais l'Europe a trahi sa foi.
Pologne , elle l'ouvrit la tombe :
Elle était indigne de toi, Et consacra ton immense hécatombe.
Tu la faisais rougir par tes vertus :
Peuples, tremblez, vos remparts ne sont plus !
De l'or ! de l'or à nos esclaves,
Cria le Czar en frémissant :
Ils veulent briser leurs entraves.
Retrempons-les : il faut du sang!
Pour l'épancher n'avons-nous pas des braves, Pour le payer n'avons-nous pas de l'or?
Versons le sang : versons, versons encor.
Du fer ! du fer, assez de crimes
Ont souillé les mains des brigands.
Attendez-vous, tristes victimes,
De voir enlever vos enfants :
Les rois aimés sont les seuls légitimes.
Du fer! du fer! frappez ! le Czar est là !
La Liberté sur ces mots s'envola.
{Semaine d'exil, par M. le comte Chhistien Ostrowski.)
L'amour et le dévouement des Polonais de tous les temps "pour la liberté ainsi que leur dernière chute glorieuse leur ont concilié des amis partout, chez les peuples opprimés et chez ceux jouissant déjà euxmêmes de cette sainte liberté. Dans tous les pays où passait l'émigration polonaise, ceux cpii souffraient, ceux qui avaient un cœur noble lui tendaient les bras et lui offraient unje hospitalité exceptionnelle.
comme on n'en trouve pas dans les annales de l'émigration d'aucun autre peuple, soit de l'antiquité, soit de nos jours.
Les gouvernements eux-mêmes, mus par un sentiment secret d'humanité, s'apitoyaient sur notre sort. Quel être au monde pouvait être insensible aux malheurs d'un peuple brave, hospitalier, grand jadis, et toujours défenseur des libertés européennes? Est-il quelqu'un qui ne soit touché au récit de l'épisode de la prise du fort d'Ordon par les Russes pendant l'attaque de Varsovie, les G et 7 septembre 1831 ? Lisez ce récit d'un aide de camp, acteur et témoin , mis en vers par notre immortel poète Mickiewicz, et traduit par M. le comte Christien Ostrowski.
Le fort d'Ordon.
Marration d'un Adjudant.
« Mos canons se taisaient: — j'étais sur les remparts.
Deux cents bronzes sur nous tonnaient de toutes paris :
Déjà les ennemis en colonnes sans nombre
Autour de la cité s'étaient formés dans l'ombre.
Paszkéwitsh est leur chef : il accourt, à sa voix
L'armée a replié ses immenses pavois.
Voici les artilleurs : l'infanterie esclave
S'avance lentement comme un ruisseau de lave ;
Semé de mille éclairs, et, volant sur ses pas,
Un aigle à double front les conduit au trépas.
Vis-à-vis voyez-vous comme une île lointaine
Le fort du brave Ordon qui domine la plaine?
Six canons de ses flancs vomissent tous leurs feux ;
VA la rage est moins prompte en mots injurieux ,
Le ciel a moins d'éclairs, que durant la bataille
Ces bronzes n'ont lancé de flamme et de mitraille.
Vois cet obus qui plonge au sein d'un bataillon,
Il laboure en courant un lugubre sillon ;
Comme un volcan sous l'onde, il fume, siffle, tonne,
Et d'un désastre immense il frappe la colonne.
Vois ce pesant boulet : il roule, se débat,
Mugit comme un taureau qu'irrite le combat,
El boa furieux, il bondit, il se traîne,
Ecrasant de ses bonds, brûlant de son haleine.
Quelquefois sur sa route, on ne voit, on n'entend
Que le choc d'un cadavre ou le cri d'un mourant.
Comme si , d'un seul trait franchissant tout l'espace.
Un ange de la mort avait laissé sa trace.
Mais le roi, dont l'arrêt les envoie à la mort.
Est-il parmi les siens ? partage-t-il leur sort?
Non ! du pôle lointain il contemple la guerre.
C'est lui qui fait trembler la moitié de la terre :
Quand du haut de son trône il fronce les sourcils.
Mille mères en deuil ont dû pleurer leurs fils.
C'est lui, c'est l'Empereur, dont le terrible oukase
Frappe soudain de mort du Niémen au Caucase.
Au signal de sa main le knout obéissant
Ne cesse de frapper un peuple gémissant.
toi , dont tous les jours se comptent par victimes,
Toi, Dieu par ta puissance et Satan par tes crimes.
Quand les Turcs du Balkan redoutent ton courroux.
Quand la diplomatie est toute ta tes genoux,
La Pologne bravant l'éclat qui l'environne,
Eils orgueilleux des Czars, l'arrache une couronne.
Héritage sacré des Jean, des Boleslas,
Que tu souillas d'un sang qui ne t'appartient pas !
Le Czar est étonné, ses courtisans soupirent,
Le Czar est furieux, et de crainte ils expirent.
Mais voici les soldats dont la divinité,
Dont la foi, c'est le Czar : « Le Czar est irrilé,
« Mourons tous, disaienl-ils, pour calmer sa colère. »
Paskéwitsh conduisant un nomade hémisphère,
Actif comme le knout dans la main du bourreau,
Venait dans notre sol lui creuser un tombeau.
llouia ! houra! voyez ces immondes peuplades
Gravissant par milliers nos blanches palissades ;
Comme au lieu de fascines, ils comblent les fossés.
De leurs troncs mutilés, de membres entassés ;
Comme un seul bastion de son bronze sonore
Rougit tous ces débris et les foudroie encore.
Tel un beau papillon qu'insultent les fourmis
Brille avant de mourir. Déjà les ennemis
Ont couronné le fort, quand sa dernière foudre
Tout à coup démontée a roulé dans la poudre,
Et quand serrant sa pièce un ancien cannonier
La teignit de son sang, et mourut le dernier.
Les feux avaient cessé ; le Russe est aux barrières.
Où sont donc les fusils? leurs balles meurtrières
Ont mille fois autant résonné ce matin
Qu'aux combats simulés du grand-duc Constantin.
Pourquoi se taisent-ils? Ali ! c'est qu'une poignée
Dans le sang des milliers aujourd'hui s'est baignée ;
C'est que les bataillons, à la crainte étrangers,
N'entendent que la voix qui leur dit : Feu ! charger !
C'est que leur sein brûlant aspire la fumée,
Que leur bras défaillant soutient l'arme enflammée :
C'est que depuis le jour, sans reculer d'im pas,
Le héros fantassin affronte le trépas :
Alors ivre de sang, muet, presque en délire,
Sans crainte et sans mémoire, il charge, il arme, il tire ;
Ses bras , comme agités par un secret ressort,
Font mouvoir son fusil, et l'instrument de mort
Semble emprunter l'instinct de l'œil qui le gouverne.
Lorsqu'enlin en fouillant au fond de sa giberne
Il cherche une cartouche, il n'y trouve plus rien ;
Il sent que le fusil s'embrase dans sa main ;
Une pâleur mortelle a couvert son visage,
Et le soldat succombe en écumant de rage.
Cependant l'ennemi pénétrait dans le fort,
Comme les vers impurs qui s'emparent d'un mort.
Ici des pleurs brûlants obscurcissent ma vue,
J'entends mon général : — que sa voix est émue!
Le télescope en main, il avait bien longtemps
D'un regard soucieux suivi les combattants
« Perdu! » dit-il enfin, trahissant ses alarmes,
El je vis de ses yeux s'épancher quelques larmes.
« C'est là, me disait-il , qu'Ordon a combattu ,
« Ordon, le brave Ordon! ami, le connais-tu?
« Vois ; ton jeune regard vaut bien mieux que ces verres.
— Ah! si je le connais! Ordon? mille tonnerres!
Que de fois l'ai-je vu debout sur le rempart,
Animant ses soldats du geste et du regard.
Oui, — je le vois encore — à travers la fumée —
Menaçant l'ennemi d'une lance allumée ;
On le saisit : — il meurt ! — ob ! non, la flamme en main,
S'échappant de leurs bras, il court au souterrain...
« Bon! dit le général, ils n'auront pas les poudres. »
Ici luit un éclair, et le bruit de cent foudres
Epouvante aussitôt et la terre et les cieux.
La terre en mille éclats rejaillit à nos yeux ;
Les affûts ont croulé sous leurs pièces brisées ;
Le sol s'est embrasé, les mèches enflammées
D'étincelles sans nombre ont parsemé les airs,
Et le vent nous couvrit d'un tourbillon d'éclairs.
On n'entendait plus rien que le bruit de la bombe
Qui tombe en éclatant, se disperse et retombe :
Je regardai : le champ, les soldats et le fort,
Tout avait disparu comme un rêve de mort :
Seulement du rempart la ruine isolée
S'élevait tristement, informe mausolée,
Où ceux qui le gardaient, ceux qui l'ont emporté,
Pour la première fois conclurent un traité.
Si môme l'Empereur lui disait démenai tre,
Pour la première fois, à la voix de son maître,
Le Moskal serait sourd Ici, tant d'ennemis
Dans le même tombeau se trouvent endormis. .
Où vont après la mort l'homme libre et l'esclave ?
Qui le sait! Mais Ordon ! il est le saint du brave,
Le patron des remparts. Car la destruction
Est un acte aussi saint que la création,
Lorsque d'un Dieu vengeur s'accomplit la justice.
Dieu prononça : « Qu'il soit! » — et dira .- « Qu'il périsse ! •
Quand un jour les vertus du monde ensanglante
Fuiront avec la Foi, la sainte Liberté,
Et quand le despotisme, assis sur des victimes,
Comme le forld'Ordon, l'inondera de crimes,
Dieu punira le monde cnvalii parles Czars,
Et le fera sauter comme Ordon ses remparts....
Quand une nation est capable de produire de tels actes de dévouement et d'héroïsme, il n'est pas étonnant qu'elle ait inspiré une sympathie universelle dans tous les pays civilisés , soit pendant la guerre , soit après la paix. Les articles des journaux politiques de l'époque, les discours prononcés en différents lieux et dans des circonstances solennelles, les poésies publiées par les hommes les plus éminents en font foi. Tous ceux, dis-je encore une fois, qui avaient du cœur, de la vertu, des lumières , désiraient le salut et le triomphe de la Pologne^ même au prix des plus grands sacrifices, même à celui dedéclarerla guerre à laRussie.. .Le sort, hélas! en devait décider autrement. Les gouvernements ont préféré le repos et la tranquillité des catacombes au magnanime élan de leurs peuples. Ils ont vu d'un œil sec et froid la malheureuse Pologne se débattre dans les étreintes mortelles île la Moscovie : ils ont assisté l'arme au bras à son
M. deTocqueville. dans son ouvrage De la démo-
cratie en Amérique, t. ir, p. 202, raconte ce qui
suit
« J'habitais momentanément l'une des plus grandes « villes de l'Union > lorsqu'on m'invita à assister à « une réunion politique, dont le but était de venir « au secours des Polonais et de leur faire parvenir « des armes et de l'argent. Je trouvai deux à trois « mille personnes réunies dans une vaste salle qui « avait été préparée pour les recevoir. Bientôt après, « un prêtre, revêtu des habits ecclésiastiques, s'avança < sur le bord de l'estrade destinée aux orateurs. Les: « assistants, après s'être découverts, se tinrent debout « en silence, et il parla en ces termes :
« Dieu tout- puissant! Dieu des armées! vous qui « ayez maintenu le cœur et conduit le bras de nos « pères lorsqu'ils soutenaient les droits sacrés de « leur indépendance nationale; vous qui les avez fait « triompher d'une odieuse oppression, et qui avez « accordé à notre peuple les bienfaits de la paix et de « la liberté, 6 Seigneur! tournez un œil favorable « vers l'autre hémisphère ; regardez en pitié un peu- " pie héroïque, qui lutte aujourd'hui comme nous * l'avons fait jadis et pour la défense des mêmes « droits! Seigneur, qui avez créé tous les hommes sur " le même modèle, ne permettez point que le despo- « lisme vienne déformer votre ouvrage et maintenir < : l'inégalité sur la terre. Dieu tout-puissant! veillez « sur les destinées des Polonais, rendez-les dignes « d'être libres ; que votre sagesse règne dans leurs « conseils, que votre force soit dans leurs bras; ré- « pandez la terreur sur leurs ennemis, divisez les « puissances qui trament leur ruine, et ne permettez « pas que l'injustice dont le monde a été le témoin, il « y a cinquante ans, se consomme aujourd'hui. Sei-
- eneur, ({ui tenez dans votre main puissante le tœur « des peuples comme celui des hommes, suscitez des « alliés à la cause sacrée du bon droit ; faites que la « nation française se lève enfin, et, sortant du ifipos a dans lequel ses chefs la retiennent, vienne combat- « tre encore une fois pour la liberté du monde.
« O Seigneur ! ne détournez pas votre face de « nous ; permettez que nous soyons toujours le peuple « le plus religieux comme le plus libre.
« Dieu tout-puissant, exaucez aujourd'hui notre « prière, sauvez les Polonais. Nous vous le demandons « au nom de votre Fils bien-aimé , Notre Seigneur « Jésus-Christ, qui est mort sur la croix pour lesalut « de tous les hommes. Amen.
« Toute l'assemblée répéta Amen avec recueille- « ment. »
Telle est l'expression des sentiments religieux d'un peuple ami, bien éloigné de nous, d'un peuple qui nous connaît peu, que nous connaissons moins encore, eLqui cependant adressait ses prières à Dieu pour notre réussite au moment où nous versions notre sang sur les champs de bataille.
En même temps, un ami aussi généreux que grand artiste, M. Jones , des théâtres de New-Yorck, guidé par les sentiments de son noble cœur, recrutait une armée de jeunes gens pour venir à notre aide. Déjà il avait donné plusieurs représentations pour atteindre son but. Malheureusement il n'y eut que le docteur Howe qui put venir et arriver pour être témoin de l'agonie de la Pologne (Chronique, t. iv, p. 352).
Mais, pour se faire une idée de la sympathie la plus vive et la plus enthousiaste qui nous fut témoignée, c'est vers la France qu'il faut tourner les yeux, vers ces anciens camarades de tant de batailles
livrées en commun contre le despotisme du Nord. C'est là que se trouvent les chantres de la Pologne et ses défenseurs à la tribune et dans la presse ; les Casimir Delavigne, les Béranger, les Barthélémy, les Edgard Quinet, les Michelet, les de Salvandy, les Odillon-Barrot, les de Montalembert, les d'Harcourt, lesSt-Marc-de-Girardin, lesVillemain,les Lebrun, les Dupaty, les Havin, les Léon Plée, etc., etc. Pour les citer tous, il faudrait nommer presque tous les Français éminents de cette époque, appartenant à toutes les opinions politiques comme à tous les cultes religieux.
Qui de nous ne se rappelle les discours prononcés en faveur de la Pologne à la Chambre des pairs , à celle des députés, au sein de l'Académie française. A ceux qui auraient oublié ces poésies, ces chants qui sortaient de toutes les poitrines, j'en rappellerai quelques-uns en les rapportant ici, et dans le but aussi de les léguer à la postérité polonaise. Je commence par la Varsovienne de Casimir Delavigne.
Il s'est levé ! voici le jour sanglant !
Qu'il soit pour nous le jour de délivrance !
Dans son essor voyez noire aigle blanc, Les yeux fixés sur l'arc-en-ciel de France , Au soleil de juillet dont l'éclat fut si beau, Il a repris son vol, il fend les airs, il crie :
Pour ma noble patrie Liberté, ton soleil, ou la nuit du tombeau... Polonais, à la bayonnette !
C'est le cri par nous adopté ; Qu'en roulant le tambour répète :
A la bayonnette !
Vive la liberté!!!
MM
' Guerre I à cheval, Cosaques des déserts !
Sabrons, dil-il, la Pologne rebelle.
« Point de Balkans, ses champs nous sont ouverts : « C'est au galop qu'il faut passer sur elle. •> Halle ! n'avancez pas ; ces Balkans sont nos corps; l.a terre où nous marchons ne porte que des braves,
Rejette les esclaves, El de ses ennemis ne garde que les morts.
Polonais ! à la bayonnette ! etc.
Pour toi, Pologne, ils combattront, tes fils, Plus fortunes qu'au temps où la victoire Mêlait leurs cendres aux sables de Memphis,
Où le Kremlin s'écroula sous leur gloire
Des Alpes au Thabor, de l'Ebre au Pont-Euxin, Ils sont tombes vingt ans sur la rive étrangère :
Cetle fois, ô ma mère !
I eux qui mourront pour toi dormiront sur ton sein ! Polonais, à la bayonnette! etc.
Viens, Kosciuszko, que ton bras frappe au cœur Cet ennemi qui parle de clémence; En avait-il, quand son sabre vainqueur Noyait Praga dans un massacre immense?
Tout son sang va payer le sang qu'il prodigua ; Celle terre en a soif, qu'elle en soit abreuvée : Faisons sous sa rosée Reverdir les lauriers des martyrs de Praga '. Polonais, à la bayonnette ! etc.
Allons, guerriers, un généreux effort!
Nous les vaincrons : nos femmes les délient.
U mon pays, montre au géant du Nord
Le saint anneau qu'elles le sacrifient ; Que par noire victoire il soit ensanglanté ; Marche et fais triompher au milieu des batailles L'anneau des fiançailles
Qui L'unit pour toujours avec la Liberté !
Polonais, a la bayonnettc ! etc.
A nous, Français! les balles d'iéna Sur ma poitrine ont inscrit mes services; A Marengo le fer la sillonna ; De Cbampaubert comptez les cicatrices.
Vaincre ou mourir ensemble autrefois fut si doux ! Nous étions sous Paris... Pour les vieux frères d'artnes
N'aurez-vous que des larmes?
Frères, c'était du sang que nous versions pour vous ' Polonais, à la bayonnette! etc.
vous du moins, dont le sang glorieux S'est dans l'exil répandu comme l'onde.
Pour nous bénir, mânes victorieux, Relevez-vous de tous les points du monde !
Qu'il soit vainqueur, ce peuple, ou martyr comme vous: Sous les bras du géant qu'en mourant il retarde. Qu'il tombe à Pavant-garde Pour couvrir de son corps la liberté de tous ' Polonais, à la bayonnelte ! etc.
Sonnez, clairons; Polonais, à ton rang!
Suis sous le feu ton aigle qui s'élance.
La Liberté bat la cbarge en courant,
Et la victoire est au bout de ta lance.
Victoire à l'étendard que l'exil ombragea.
Des lauriers d'Austerlilz, des palmes d'Idumée '
Pologne bien aimée, Qui vivra sera libre, qui meurt l'est déjà !
Polonais, à la bayonnette !
C'est le cri par nous adopté, Qu'en roulant le tambour répète :
A la bnyonnelle, Vive la liberté 1 ! !
A cette chaleureuse inspiration , joignons les non moins chaleureuses poésies du célèbre Déranger.
Hâtons-nous !
Février i v )i.
air : Ah! si ma dame me voyait.
Ah ! si j'étais jeune et vaillant.
Vrai hussard je courrais le monde, Retroussant ma moustache blonde, Sous un uniforme brillant, Le sabre au poing et bataillant.
Va, mon coursier, vole en Pologne; Arrachons un peuple au trépas.
Que nos poltrons en aient vergogne Hàtons-nous; l'honneur est là-bas (bis).
Si j'étais jeune, assurément J'aurais maîtresse jeune et belle.
Vite en croupe, mademoiselle ; Imitez le beau dévoûment Des femmes de ce peuple aimant ; Vendez vos parures; oui, toutes.
En charpie emportons vos draps.
De son sang sauvez quelques gouttes.
Hâtons-nous ; l'honneur est là-bas.
Bien plus; si j'avais des millions, J'irais dire aux braves Sarmates :
Achetons quelques diplomates, Beaucoup de poudre, et rhabillons Vos héroïques bataillons.
L'Europe qui marche à béquilles, Biche goutteuse , ne croit pas A la vertu sous des guenilles, llàtons-nous ; l'honneur est là-bas,
. i ■ H wmmmmmm
Pour eux, si j'étais roi puissant, Combien je ferais plus encore!
Mes vaisseaux, du Sund au Bosphore.
Iraient réveiller le Croissant, Des Suédois réchauffer le sang, Criant : Pologne, on te seconde!
Un long sceptre au bout d'un bon bras Peut atteindre aux bornes du monde.
Hàtons-nous ; l'honneur est là-bas.
Si j'étais un jour, un seul jour, Le Dieu que la Pologne implore, Sous ma justice avant l'aurore Le Czar pâlirait dans sa cour; Aux Polonais tout mon amour!
.le saurais, trompant les oracles, De miracles semer leurs pas.
Hélas ! il leur faut des miracles !
Uàlons-nous ; l'honneur est là-bas.
Hàtons-nous ; mais je ne puis rien.
roi des cicux , entends ma plainte, Père de la liberté sainte , Fais de moi son ange gardien ; Dieu, donne à ma voix la trompette Qui doit réveiller du trépas, Pour qu'aumonde entier je répète :
Hâtons-nous ; l'honneur est là-bas (ôts).
Poniatouski.
Juillet ('.:.'
un : Des trois couleurs.
Quoi! vous fuyez, vous les vainqueurs du monde ! Devant Leipzig le sort s'est-il mépris?
Quoi ! vous fuyez ! et ce fleuve qui gronde,
D'un pont qui saute emporte les débris.
Soldats, chevaux, pêle-mêle, et les armes,
Tout tombe là ; l'Elster roule entravé.
Il roule aux vœux, aux vies, aux larmes :
« Rien qu'une main (bis), Français, je suis sauvé !
« Rien qu'une main? malheur à qui l'implore ! « Passons, passons ! s'arrêter, et pour qui? » Pour un héros que le fleuve dévore :
Blessé trois fois, c'est Poniatovvski.
Qu'importe! on fuit. La frayeur rend barbare. A pas un cœur son cri n'est arrivé.
De son coursier le torrent le sépare :
« Rien qu'une main. Français, je suis sauvé. »
11 va périr ; non, il lutte, il surnage -,
11 se rattache aux longs crins du coursier.
« Mourir noyé ! dit-il, lorsqu'au rivage,
« J'entends le feu, je vois luire l'acier !
« Frères, à moi ! vous vantiez ma vaillance.
« Je vous chéris ; mon sang l'a bien prouvé !
« Ah ! qu'il m'en reste à verser pour la France !
n Rien qu'une main, Français, je suis sauve : »
Point de secours ! et sa main défaillante I.àche son guide: adieu, Pologne, adieu!
Mais un doux rêve, une image brillante Dans son esprit descend du sein de Dieu.
« Que vois-je? enfin, l'aigle blanc se réveille, « Vole, combat, de sang russe abreuvé.
• Un chant de gloire éclate à mon oreille.
« Rien qu'une main, Français, je suis sauvé '
Point de secours! il n'est plus, et la rive Voit l'ennemi camper dans ses roseaux.
Ces temps sont loin, mais une voix plaintive Dans l'ombre encore appelle au fond des eaui ;
KL depuis peu : (grand Dieu, fais qu'on me croie !) Jusques au ciel son cri s'est élevé.
Pourquoi ce cri que le ciel nous renvoie :
« Rien qu'une main, Français, je suis sauvé ! »
C'est la Pologne et son peuple fidèle Qui tant de fois a pour nous combattu; tëlle se noie au sang qui coule d'elle, Sang qui s'épuise en gardant sa vertu.
Comme ce chef mort pour notre patrie, Corps en lambeaux dans l'Elster retrouvé, Au bord du gouffre un peuple entier nous crie : « Rien qu'une main. Français, je suis sauvé ! »
Si la sympathie et les encouragements de la France ne nous ont pas manqué pendant la guerre, lors de noire chute son affliction ne fut pas moins vive. J'en recueille l'expression dans les poésies suivantes extraites de la A'émcsis de M. Barthélémy, poète distingué comme les deux premiers dont j'ai cité les vers.
Seize septembre 1831.
Vendredi soir , jour où fut connue à Paris la capitula lion de Varsovie , qui avait ouvert ses portes aux Russes te 8 >/u même mois.
Destinée à périr !!! l'oracle avait raison!
Faut-il accuser Dieu, le sort, la trahison ?
.Von, tout était prévu, l'oracle était lucide. Qu'il tombe sur nos fronts le sceau du fratricide ! Noble sœur ! Varsovie ! elle est morte pour nous ! Morte un fusil en main, sans fléchir les genoux : Morte en nous maudissant à son heure dernière ; Morte en baignant de pleurs l'aigle de sa bannière, Sans avoir entendu notre cri de pitié, Sans un mot delà France, un adi"u d'amilié !
l'uni ce que l'univers, la planète des crimes,
Possédait de grandeur et de vertus sublimes ;
Tout ce qui fut géant, dans notre siècle étroit
A disparu ; tout dort sous le sépulcre froid !
< uehons-nous, cachons-nous ! nous sommes des infâmes ;
Rasons nos poils, prenons la quenouille des femmes,
Jetons bas nos fusils, nos guerriers oripeaux,
Nos plumets citadins, nos ceintures de peaux :
Le courage à nos cœurs ne vient que par saccades -,
Ne parlons plus de gloire et de nos barricades ;
Que le teint de la bonté embrase notre front ;
Voulez-vous voir venir les Russes : ils viendront !!!
La France s'unit à ce cri déchirant de douleur et de désespoir que laissait échapper l'âme ardente de l'auteur delà Némésis. La population parisienne s'y associa par des manifestations publiques.
M. Barthélémy publia encore la pièce suivante le 25 septembre 1831 .
Varsovie .
yenit summa dies et ineluctabile (empus.
Les rois prennent le deuil quand les monarques meurent,
Tel est l'usage antique entre ces grands voisins ;
Ils honorent ainsi, sans que leurs yeux les pleurent.
Des hommes inconnus qu'ils nomment leurs cousins.
Simulacre obligé des tristesses humaines 1
Ils règlent leur douleur par mois ou par semaines ;
Leur chagrin d'étiquette a des termes subits;
Ils prolongent gatment ces lamentables rôles
Jusqu'à ce qu'un valet leur dise ces paroles ;
Sire, ne pleurez plus, voilà d'autres habits.
MM
Et nous qu'a contrislés une peine si forte, Quand notre sœur aimée est pendue à la croix, Quel deuil porterons-nous quand la Pologne est morte ? Faut-il suivre aujourd'hui l'étiquette des rois ? Quelle nuance attend notre sombre toilette?
Faut-il qu'elle soit noire, ou blanche, ou violette? Quel symbolique fard teindra notre douleur ?
Le rouge, mes amis, c'est le deuil militaire ; Rouge comme le sang qui jaillit d'une artère ; Varsovie en mourant avait cette couleur.
Une douleur royale effleure l'épiderme,
Jamais chagrin de cour n'a blanchi des cheveux ;
Mais la douleur d'un peuple est saignante et sans terme ;
Un père au lit de mort la lègue à ses neveux :
C'est le deuil qui nous suit en pointes corrosives,
L'entretien des travaux et des heures oisives.
Le spectre se réveille avec nous le matin,
Qui fait tomber des pleurs dans nos coupes rougies,
D'un verdâtre reflet couronne les bougies,
Et met un catafalque au milieu d'un festin.
Non, le sang veut du sang 1 pleurer c'est une honte ! Le deuil même n'est plus qu'un appareil menteur-, Ce qu'il nous faut, à nous, c'est la vengeance prompte, C'est un drame de guerre où chacun soit acteur : Eh! qu'importe l'hiver, temporiseurs timides? Avons-nous toujours eu le ciel des pyramides? C'est en hiver que l'aigle étouffa les Strélilz ; La glace est notre pont sur la Meuse et la Sambrc; Austerlitz rayonna sur nous le deux décembre, Le printemps ressuscite au soleil d'Austerlitz.
Voilà le cri du peuple! il éclate, circule Comme un dernier écho parti de la Vistule, Et pour se faire entendre aux oreilles des sourds L'émeute polonaise est dans nos carrefours.
^Hi W
noble Varsovie! o sœur assassinée !
Ceux qui t'avaient d'avance à périr destinée,
Que font-ils aujourd'hui? Pleurant le grand malheur,
Parmi le deuil public ont-ils traîné le leur?
Les pieds nus, l'œil éteint, les tètes abattues,
Lesa-t-on vus passer sur le pont des statues?
Avez-vous entendu leurs cris de repentir?
Ont-ils pleuré trois jours sur le peuple martyr ?
De l'assassin Tartare impassible complice,
Perrier s'est-il couvert de cendre et de ciliée ?
Justice est-elle faite? et le froid Moniteur
A-t-il mis sur leurs noms le sceau réprobateur ?
Non, rien n'a secoué leur coupable inertie;
Frappez sur le caillou de la diplomatie,
11 n'en jaillira point d'étincelles de feu :
Là, tout est calculé, jusqu'au poids d'un cheveu :
Pour qu'un cabinet pleure, il faut un protocole;
Bien plus! comme un régent d'une mutine école,
Plus hardi que jamais, Perrier, le lendemain.
Vint siéger au sénat la férule à la main;
L'orgueil, prêt à quitter l'hôtel des Capucines.
A poussé plus avant ses profondes racines :
Ils sont venus tous deux sans pleurs pour nos héros,
Sans haine pour le ezar, sans tiel pour les bourreaux.
Et quand d'un peuple entier la tombe est assouvie,
Ils ont dit froidement : L'ordre est à Varsovie !
Ils l'ont dit 1 et les murs du saint temple des lois
N'ont point sué le saug à travers leurs parois ;
Et les claqueurs payés, par qui tout se décide,
Ont tous battu des mains à ce grand homicide ;
Et les dieux du budget, demain reconnaissants,
Acquitteront en or ces fétides encens!
Ah ! si la bayonnetle, à leur voix accourue ,
N'eût imposé silence aux conseils de la rue,
Si les longs roulements des obstinés tambours
N'eussent couvert sa voix qui parlait aux faubourgs ;
Si Perrier pour s'ouvrir de périlleuses traces,
N'eut fait autour de lui galoper des cuirasses,
Et devant le sénat, à la place des gonds,
N'eût sous le péristyle incrusté deux dragons,
Sans doute, raitigeant sa crise de colère,
Il eût mieux respecté la douleur populaire,
Et sans justifier un honteux abandon
Son orgueil eût peut-être imploré le pardon.
Certes, quand la tribune érigée en prétoire
Cita le ministère à l'interrogatoire,
Elle nous présageait de plus nobles efforts ;
Que n'a-t-elle écouté le jury du dehors?
Le crime était flagrant et les preuves précises:
Il fallait le juger à ces grandes assises ;
Le fort de Ilam est vaste, et pour les trahisons
Il peut encore ouvrir de nouvelles prisons.
Mais non; grâce aux douceurs du ton parlementaire,
Le procureur du peuple a fini par se taire,
Et les deux Scipions, sortis tout radieux,
Montant dans leur voilure, ont rendu grâce aux dieux.
Ainsi de tout destin notre France maîtresse N'a donc pu secourir une sœur en détresse !
Varsovie était loin : un compas à la main, Les froids calculateurs ont toisé le chemin ; Car, pour se faire entendre à leur charité morte, Il faut que le malheur pleure assis à leur porte. Ah! depuis neuf longs mois que nos frères proscrits Fatiguent l'univers de lamentables cris, S'ils eussent étalé leur misère profonde A quelque peuple assis aux limites du monde, A ces hommes cuivrés des lointains archipels Qui répondent toujours aux belliqueux appels, Et qui sur leurs bras nus gravent par des entailles Les services rendus sur les champs de batailles ; Ces peuples généreux n'auraient pas calculé Si la voix de, douleur part d'un sol reculé,
MB
Ni compris qu'au-delà de telle latitude
L'homme civilisé s'absout d'ingratitude :
Mais saisis tout à coup d'un électrique clan,
Des iles du Cancer aux flots du Magellan,
Ils auraient réveillé tout le peuple insulaire;
Et de là, l'œil tendu vers l'étoile polaire,
Troublant la vaste mer de chants de mort joyeux,
Emportant dans leurs mains les os de leurs aïeux,
Ils auraient eu le temps, avant son agonie,
D'arriver par Tilsit dans la Lithuanie ;
Et contre l'aigle noir que l'été faliga,
Le peuple océanique eût défendu Praga.
Et nous, nous leurs voisins, nous qui sous le grand règne,
Avons de notre sang rougi la même enseigue,
Quand tous ces naufragés, les yeux vers nos climats,
Hissaient leur pavillon à la pointe des mâts,
Qu'ont fait nos citoyens pour leurs compagnons d'armes ?
Ils se sont cotisés pour verser quelques larmes ;
Puis, sur leur front chagrin resserrant le bandeau,
Ils ont laissé la vague engloutir le radeau.
Mais que sert de nourrir de poignantes pensées? Ce désastre a pris rang dans les choses passées. Varsovie a vécut... ses murs sont démolis Et les peuples du Nord ont leur Nécropolis.
Qui sait? peut-être à l'heure où le chagrin nie navre, Le "rand-duc donne un bal dans la cité-cadavre ; La fête est ravissante aux lueurs des flambeaux ; De longs lapis de Perse ont caché les tombeaux; Les fleurs et les parfums sont semés sur la fosse. Les voilà tous rangés autour du chef molosse, Tous ces feld-maréchaux, tous leurs aides de camps, Soldatesque difforme échappée aux Balkans; Aux grincements aigus des grossières cithares, Ils dansent; voyez-vous leurs petits yeux tartarcs? Ne se donnent-ils pas les grâces de Paris, Avec ces fronts kalmoucks platement équarris,
Ces faces de mandrille aux saillantes narines,
Et ces gésiers hideux qui gonflent leurs poitrines?
Sentez-vous autour d'eux celte odeur de bétail?
Oh! de nos douces mœurs grotesque épouvantait !
Gentillesses d'ours blanc, valses d'hippopotames!
Ils agitent le sabre et demandent des femmes!
Des femmes! il leur faut celles d'un noble sang;
Ils meurtrissent leurs chairs d'un contact flétrissant :
Puis, quand ils sont repus des blondes Scandinaves,
Ils les poussent du pied aux mains de leurs esclaves,
Et l'estomac brûlé de lubrique alcool,
Les sauvages Baskirs hurlent un chant mongol.
Hélas! ce n'est pas tout : à ce jeu sacrilège, La triste Varsovie a fourni son cortège ; Traîtres dont l'infamie a gangrené le cœur, Ils sont venus lécher la botle du vainqueur, Ces hommes du milieu dont la bouche impunie Au peuple polonais prêchait l'ignominie ; Ils sont enfin sortis de leurs caveaux profonds Tous les Dupins du Nord, tous les lâches bouffons; A l'exécrable bal où le Czarles invite Ils viennent égayer le hibou moscovite, Et du sang fraternel fumant sous ces lambris Au prince impérial ils demandent le prix.
El cependant, la nuit de cette horrible fête, Sans guide, sans abri pour reposer leur tôte, D'héroïques soldais, exilés de leurs toits, S'enfoncent au hasard dans le désert des bois.
Varsovie a brisé sa couronne murale, Ce n'est plus aujourd'hui qu'une ombre sépulcrale, Un spectre qui conduit sur des steppes sans fin Des soldats décimés par la guerre ou la faim... Oh ! si nos bras n'ont pu sauver leur sainte ville, Allons tous au-devant des modernes dix mille !
Que du moins nos vaisseaux, tutélaires abris, Partent pour recevoir d'héroïques débris.
Les vaincus de Praga courent vers la Baltique; Comme les compagnons de Xénophon antique, Quand d'un long cri de joie ils salueront la mer, Sans doute ils trouveront leur chagrin moins amer. I. 'aigle de Frédéric, fermant son bec rapace, Laissera le champ libre au malheureux qui passe, Et s'il le réclamait sur la rive du port, Nous irions a Berlin prendre son passeport ; C'est un chemin connu, Berlin est le domaine Que la France a pour but quand elle se promène.
L'Angleterre, vaisseau de cent mille canons, Elle qui pleure aussi sur de sublimes noms.
Avec sa voix d'airain qui porte l'épouvante Dirait : » Laissez passer la relique vivante.
Place aux soldats du ciel! Autriche, je le veux, « Et malheur à qui touche un seul de leurs cheveux La sainte colonie arrivant sur nos côtes Retrouverait partout des cœurs compalrioles ; Au foyer de la France elle viendrait s'asseoir, Elle aurait une coupe à nos tables du soir, El chez notre bon peuple, où tant de vertu brille, Chacun d'un nouveau lils accroîtrait «a famille :
Et puis pour adoucir leur noble adversité, Sur le fleuve voisin une jeune cité, S'improvisant aux jeux de la France ravie.
Adopterait ce nom : Nouvelle- Varsovie.
Heureux imitateur, l'art qui sait tout saisir. Qui partout sous sa main sait créer un plaisir. De mensonges bâtis bordant le cours du fleuve, Tromperait leur exil dans une Praga neuve :
Ils reverraient encore les champs par eux semés Et ta jeune Vistuleet ses jardins aimés.
«MPI
De tout ce qui fut grand ces heureuses copies
Ne s'écrouleraient plus sous le fer des impies;
Car on verrait debout sur les remparts chéris
Le lancier de Pologne et l'enfant de Paris.
Pour jeter son obole à ce grand édifice,
Quel cœur reculerait devant un sacrifice?
Qui ne porterait point, par l'exemple excite,
Son atome de sable au mur ressuscité ?
Et si l'or nous manquait pour tinir l'œuvre sainte.
Pour couronner Praga de sa quadruple enceinte.
Il faudrait étaler dans un nouveau bazar
Le linge ensanglanté des victimes du Czar,
Et vendre au monde entier sur nos places publique*
Des martyrs polonais les augustes reliques.
Là, pour se disputer ces restes d'une sœur,
Tout l'univers connu serait enchérisseur.
Tout homme qui pleura sa dolente agonie,
Sans doute applaudirait l'heureuse simonie (-1).
Et nos femmes en deuil, brûlant d'un zèle égal
Vendraient à ce bazar leur anneau conjugal.
O rêve de bonheur qui fonderait une ère !
Hélas! nous bâtissons la ville imaginaire ; Nous tenions d'échauffer l'égoïsme des cours : Vain espoir! pour sentir ce chaleureux discours. Pour féconder le plan que Némésii projeté, 11 faut le cœur d'un homme et lame d'un poète '
En lisant ces poésies, ou comprend (le teste quel était l'esprit public de l'Europe civilisée, et comment il se manifesta par un accueil enthousiaste en Allemagne et en France, ainsi que nous allons le von bientôt.
Revenons d'abord au moment terrible où. après
{\) Simonie, vente des choses saintes.
une campagne de dix mois, mêlée de succès et de revers, de gloire et de lâches trahisons, l'armée nationale, ainsi que les membres du Sénat etceuxdela Chambre des nonces et des députés, furent obligés, par une coïncidence fatale d'événements désastreux, de déposer leurs armes en Prusse et en Gallicie, pour sauver au moins l'honneur national, n'ayant pas pu sauver leur malheureuse patrie.
Emigration.
Le 4 octobre 1831 , l'ordre du jour suivant fut public :
Soldats ,
Le moment terrible et décisif est arrivé. L'ennemi nous a présenté des conditions si humiliantes pour notre dignité nationale , qu'il ne nous reste rien de mieux à faire pour sauvegarder notre honneur, que de les rejeter et de franchir les frontières pour entrer dans les Etats de S. M. le roi de Prusse et y demander un refuge. La prolongation de la guerre dans l'état actuel des choses n'aurait d'autres résultats que d'attirer de plus grands malheurs encore sur le pays. Les armes que nous avons prises pour la défense de la cause sacrée d'émancipation de notre chère patiie, nous allons les déposer momentanément jusqu'à ce que l'Europe prononce sur le sort de notre pays et sur le nôtre, l'Europe, sous la sauvegarde de laquelle nous nous mettons, tout en protestant contre la violation de nos droits imprescriptibles et contre les outrages qui nous ont été faits.
Si, contre toute attente, nos demandes n'étaient
pas exaucées, si la réparation conforme à la justice éternelle nous était refusée par les puissances de la terre, Dieu vengera les désastres et l'injustice qui nous accablent, et la pierre tumulaire qui retombe en ce moment sur la Pologne, couvrira les nations insensibles à notre malheur.
Notre sang versé dans tant de batailles, notre persévérance, notre dévouement, notre constant amour de la patrie , l'histoire les transmettra à la postérité comme d'admirables modèles à suivre.
Soldats ! marchons où nos devoirs nous commandent d'aller! Sacrifions tout, sauf notre bonne cause, que personne ne pourra jamais nous contester ni nous ravir! Marchons avec le calme de l'esprit et de la conscience, afin de mourir avec la conviction que nous avons bien mérité de la pairie!
Au quartier-général à S-svicdzilino, le i octobre 1831.
Le général en chef de l'armée nationale,
Math. Rybinskî.
Le 5 octobre, jour de funeste mémoire , après un combat ou plutôt une escarmouche dont le but était de maintenir à une certaine distance un corps de l'armée russe prêt à nous couper la retraite, le général en chef, M. Math. Rybinski, ordonna à l'artillerie placée sur les hauteurs de tirer sur les Russes, et à la cavalerie d'exécuter plusieurs charges pour leur faire nos adieux à coups de mitraille, de sabres et de bayonnettes.
Dans l'après-midi, nous franchîmes avec armes et bagages les frontières actuelles du royaume de Prusse. Nous étions plus de trente mille hommes, d'après
feu Bonaveiiture Nicmojowski, dernier président du gouveraeinent national. Nous traversâmes Jastrzembie, et nous atteignîmes Brodnica (aujourd'hui Strasbourg). Là, nous déposâmes les armes en présence d'un corps d'année prussien.
Dire le désespoir de? officiers, sous -officiers et soldats à ce niouient suprême, quand il leur fallut se séparer de leurs armes, de leurs canons, de leurs chevaux! je ne le puis : à la pensée seule de ce navrant souvenir les larmes coulent de mes yeux. J y supplée en rapportant ici une pièce écrite pour cette circonstance, le Désespoir du Kraktts, dont je donne le texte polonais, de même que je citerai quelques pièces allemandes dans leur langue même, afin de n'altérer ni l'originalité , ni le sens intime, ni les nuances des pensées de leurs auteurs.
Dalej Bracia rzuéwa kasy i zaptaesmy razem,
Dzispadaja Polski losy, pod zdrady zelazem; Nie pomoga iuz Krakusy, choc l«ia maja silo Zdrada icli oreze kruszy, o Polski mogitc.
[Sic iuz nie obroni,
Orta i Pogoni !..
Milo liylo znosicblizuy, dladrogicj Ojczyny, l.eez iak dzisiaj rany bota, rozdarte niewola... l'ulsko raiiiac teski czyste , zegnaj sie z nadziija Twe elioragiewki barwiste, nigdy mi ptmieja.
Me iuz nie obroni,
Orla i Pogoni!..
Poslepujeie simiato Rusy, iuz w Prusach Krakusy, Podtosc Was dzisiaj zastoni, od ich dzielanej broni Slepil zotnierz kosc twarda bron' o zieuaie rzueit, Na sdrajeow spojrzat z pogarda i smutnie zanueit. Nie iuz nie obroni, Orla i Pogoni ! .
Precz u urnie taki mospanie cos' sie kryt pod pierzeiu. Lepszy ia wbiatej sukmanie niz ly z VVtodximierzein, Choc dzis troska mym udziatcin milo sie z nia cblubié Bo iak ty ini pomy slatem Polske, zdrada zgubié.
Niciuz nie obroni,
Orta i Pogoni !...
Lecz ieszeze nadzicja w Mcbic, iezcze dziato ieknie Polsko Krakus ujrzy Ciebie i w podkovvki, brzelnic : Jeszcze Moskalow wyprzemy, Matce byt wro'éiemy. J krzy kiemy Bogu ckwata, Poslka nasza eaïa.
Oj dana, dana
Oje/.yzno Kocbana ! ! !
Traduction libre du Désespoir «lu Krakus.
ilélas ! frères ! jetons bas nos faulx el pleurons ensemble !
Le sort de la Pologne succombe aujourd'hui par la trahison.
I.esKrakusnc peuvent plusrien, quoiqu'ilsaient la force des lions:
La trahison brise leurs armes sur le tombeau de la Pologne. Rien ne peut défendre L'aigle blanc et son cavalier (1).
Il était doux degagnerdes cicatrices pour la chère pairie Mais combien font souffrir les plaies déchirées par l'esclavage ! Pologne, en versant des larmes limpides, dis adieu à l'espoir: Tes banderolles à deux couleurs ne (loueront plus désormais : Personne ne défendra plus Ton aigle blanc et ton cavalier.
Avancez hardiment, Russes. Les Krakus sont déjà en Prusse;
La lâcheté seule vous garantira des coups de leurs armes ;
[1) Blason du royaume de Pologne el du grand duché de thuanie.
■ mÊ*
Le soldat a émoussé sa faulx dure et a jeté son arme à terre Il porte un regard de mépris sur les traîtres et entonne avec tristesse l'air :
Personne ne défendra plus L'aigle blanc et le cavalier.
A bas le beau seigneur > qui se cacbe sous l'édredou ! je vaux plus couvert de ma burc/que lui décoré de Wladimir (\), Quoique je n'aie en partage que le chagrin dont je me glorifie : Car je n'eus jamais la pensée de trahir la Pologne. Personne ne défendra plus L'aigle blanc et le cavalier.
Mais il est encore un espoir en Dieu, c'est que le canon gémira
[encore.
Pologne ! le Krakus te reverra et fera résonner ses éperons : Nous chasserons encore les Russes et nous rendrons la vie à notre
[ mère :
Nous crierons gloire à l'Eternel ; notre Pologne vit de nouveau
libre et entière.
ma chère, ma chère, Mon adorée Patrie !
Dans ce même moment, notre poète Adam Mickiewicz adressait aux Polonaises l'épitre suivante dont je donne la traduction française faite par de M. le comle Christien Ostrowski.
A une Hère polonaise.
mère polonaise! alors que le génie Etrille au front de ton lîls de sa plus vive ardeur, Dans ses regards si beaux de grâce et d'harmonie De ses nobles aïeux rayonne la grandeur ;
(1) Décoration russe.
Et quand loin des enfants, compagnons de son âge. Il s'en va du vieux barde écouter les beaux vers, Et qu'alors tout pensif et penchant son visage De s» belle pairie il entend les revers;
nue ton fils est à plaindre, 6 mère infortunée ! Va, contemple plutôt la Mère du Sauveur,
Et regarde les maux qui l'ont environnée
Car un trait bien cruel va déchirer ton cœur.
Lorsque des nations, reniant leur histoire, S'abandonnent sans crainte au plus lâche sommeil, Son destin le condamne à des combats sans gloire, Au trépas du martyr, sans espoir de réveil !
Ah ! qu'il aille plutôt, solitaire et farouche, Du souffle des tombeaux respirer le poison ; Avec le vil serpent qu'il partage sa couche, Qu'il se fasse aux horreurs de l'humide prison.
Qu'il couve dans le sein sa joie et sa colère, Que ses discours prudents distillent le venin, Que son cœur soit un roc et son àme un mystère, Qu'il soit, comme un serpent, perfide en son maintien.
I.e Christ à [\azarelh, aux jeux de son enfance, Associait la croix, symbole de sa mort :
Mère du Polonais! qu'il apprenne d'avance Le combat qui l'attend, les outrages du sort.
Accoutume ses mains à la chaîne pesante, Qu'il apprenne à traîner l'immonde tombereau, A mépriser la mort sous la hache sanglante, A loucher sans rougir la corde du bourreau.
Car ton fils n'ira point, sur les tours de Solime, Parmi les chevaliers détrôner le Croissant.
Ni comme le Gaulois, dans son pays sublime, Semer la liberté, l'arroser de son sang.
11 lui faudra combattre un tribunal parjure, Recevoir le défi par uu agent secret :
La liée du combat, c'est la caverne obscure : l'n puissant ennemi va signer son arrêt.
11 meurt : pour monument el pour pompes funèbres Il aura d'un gibet les horribles débris:
Quelques pleurs d'une femme, et parmi les ténèbre- I es (listes entretiens de quelques vieux amis !
{Semaine d'exil, par H. le comte Christii n Ostrowski.)
Le jour où nous avons déposé nos armes, le soleil s'est couché tristement, voilé pat- d'épais et sombres nuages; il semblait partager la douleur et le deuil de la Pologne.
Le lendemain, après une nuit de fiévreuses angoisses, chaque corps de l'armée reçut l'ordre de sa destination et se mit immédiatement en route.
Le lb' e régiment d'infanterie de ligne, auquel j'avais l'honneur d'appartenir, ainsi que le L>< de la même arme formant la 1 rc brigade de la Indivision, prit la route de Verder ( Zutawv en polonais). Les pays que nous traversions appartenaient jadis à la Pologne ; les habitants, Polonais comme nous, se pressaient sur notre passage pour nous voir et compatir a notre infortune comme à la leur propre. Ils ne voulaient pas en croire leurs yeux et s'étonnaient, qu'étant m nombreux, nous eussions déposé les armes, et nous laissassions conduire comme des prisonniers de guerre, escortés par des soldats prussiens.
Je me souviens d'un pauvre paysan, chez lequel I ''tais logé pour une nuit; il me disait les larmes aux yeux : « Pauvres Polonais! si vous aviez triomphé du « monstre de Moscovie, ma fille et moi nous serions « allés vivre chez vous. Mais, puisque les choses ont
« tourné différemment, j'aime mieux rester chez moi « que de me livrer ainsi que mon enfant entre les « mains de ces sbires. »
Nous traversâmes sur notre route TNeumarck , Deutsch-Eylau , célèbre par la victoire remportée en 1807 parles Français sur les Russes, Rosemberg, Marienbourg (Malborg en polonais), et nous prîmes nus cantonnements à Tigenboff au Verder pour quelque temps seulement ; car bientôt après arriva l'ordre du gouvernement de nous séparer de nos braves soldats.
Les officiers de notre brigade furent envoyés à Saalfetd, petite ville de la vieille Prusse ou Prusse ducale. A mon premier comme h mon second passage par Marienbourg, je fus logé sur la Grande Place, u° 1(5, «liez un jeune horloger nommé Kauffmann , qui me. fit ainsi que sa sœur un accueil flatteur, dont j'ai toujours conservé un bien doux souvenir. Il est vrai dédire que partout où nous passions nous recevions des marques de sympathie, non-seulement des anciennes populations polonaises , mais encore de .elles d'origine allemande. Le gouvernement même de S. M. Frédéric-Guillaume III nous traitait assez. bien, nous accordant une solde suffisante pour vivre, nous laissant jouir paisiblement de la cordiale hospitalité des habitants, tâchant d'adoucir le sort déplorable que nous avaient fait les désastres sous lesquels nous avions succombé.
À Saafeld , nous étions très-bien vus et choyés de tout le monde. Je me rappelle surtout le calé de M. Hartmann , où nous passions agréablement nos loisirs, malgré l'agitation et les émotions diverses que nous causait la préoccupation de notre sort à venir. Nous attendions avec impatience des ordres ullé-
rieurs, lorsque, vers la mi-décembre, arriva M. Kaunitz, colonel des hussards noirs prussiens, avec la mission expresse de nous engager à demander l'amnistie, ou plutôt à retourner en Pologne sur la seule parole du bon vouloir de l'empereur Nicolas.
Fort peu d'officiers acceptèrent cette proposition; presque tous préférèrent l'émigration , dans quelque pays de l'Europe que ce fût, ou même dans le Nouveau-Monde. Quant à nos braves sous-officiers et soldats de toutes armes, la niasse entière partageait le même sentiment. Ils ne se séparèrent de nous que les larmes aux yeux et le désespoir dans le cœur; car ils ne nous cédaient en rien en fait de patriotisme. Ils le prouvèrent par les .nombreux et sanglants combats qu'ilslivrèrent après notre départ aux soldats prussiens qui les forçaient, à coups de crosses et de bayonnettes, à rentrer en Pologne. Que' de braves épargnés par le fer, les balles moscovites et le choléra asiatique, désarmés qu'ils étaient, furent lâchement assassinés par la soldatesque prussienne !
Départ
Je fis mes adieux à nos amis de Saafeld le ! 9 décembre, et le 21 j'arrivai à Stum, ville autrefois polonaise, mais où personne aujourd'hui ne comprend notre langue,tant l'élément germanique a pénétré dans les mœurs et les habitudes de la population actuelle. C était le rendez-vous de ceux qui s'étaient décidés a emigrer; aussi de tous cotés il y arrivait des officiers de toutes armes avec quelques sous-officiers, et des soldats en très-petit nombre que le gouverne-
ment prussien nous permettait de garder coin me domestiques, un sur quatre officiers. Nous nous formions en colonnes de 120 à 150 sous le commandement d'un officier supérieur, el aussitôt les passeports délivrés, nous partions accompagnés d'un officier et de quelques soldats prussiens, chargés de nous faciliter les transports et les logements partout où nous passions, le tout aux frais de leur gouvernement. Il fautque je paie ici un juste tribut de reconnaissance à MM. les officiers prussiens; ils étaient admirables d'égards et de dévouement pour nous ; nous fûmes heureux même de leur offrir quelques objets en souvenir de leurs bons offices.
Je me trouvai dans la troisième colonne de départ, commandée par M. le major Balthazar Labecki , du J«r r égi men t c le chasseurs à pied. Nous quittâmes Stum le 23 de grand matin et par un temps trèsfroid ; nous étions en plein hiver. Nous traversâmes encore une fois Marienbourg , oii je n'eus (pie le temps de renouveler mes adieux à la jeune famille Rauffmann, et nous nous dirigeâmes sur Dirschau.
Les jours suivants, nous passâmes très-rapidement Stargard, Czersk, Kronie, Petersvalde, Jastrow , Deulsch-Krone, Schloppe , Woldenberg, Friedberg, Lantzberg, et enfin la forteresse de Kùstryn, où nous craignions, mal à propos, d'être retenus ; mais après y avoir passé une demi-journée et une nuit , nous partîmes pour Francfort-sur-1'Oder, grande et belle ville où nous fûmes accueillis avec beaucoup de bienveillance, non-seulement par les habitants, mais encore par MM. les officiers prussiens. La soirée que j'y ai passée est encore aujourd'hui un de mes plus agréables souvenirs.
La sympathie des habitants devint plus démonstrative encore lorsque, quatre milles plus loin, nous approchâmes de Beeskow. Le bourgmestre vint audevant de nous à la tête du conseil municipal, nous harangua longuement en nous félicitant de notre arrivée dans sa ville. Nous fûmes sensiblement touchés de cet accueil officiel tout nouveau pour nous. Une réception non moins chaleureuse nous attendait encore à Lùbben. Partis de là, nous traversâmes les villes de Luckau, Hercberg, la forteresse de Torgau, où nous nous attendions à être enfermés ; mais nous en fûmes encore quittes cette fois pour la peur. On nous en fit partir le lendemain, comme d'habitude, sur des voitures de paysans pour Eilenburg et nous entrâmes, le 13 janvier 1832, dans le royaume de de Saxe, à Tauchcnj où nous trouvâmes préparé un déjeuner confortable.
Beaucoup de gens distingués y étaient venus à notre rencontre, de Leipzig et des environs. La roule jusqu'à Leipzig était couverte de cavaliers, d'équipages élégants , de personnes à pied qui obstruaient littéralement le chemin et empêchaient d'avancer. Partout les cris Vive la Pologne ! Vivent les Polonais ! se faisaient entendre et redoublaient de force à mesure que nons approchions de la ville , où nous eûmes beaucoup de peine à pénétrer,tant les avenues, les faubourgs et les rues étaient remplis de gens appartenant à toutes les classes de la société.
Les Saxons depuis longtemps sont liés avec les Polonais. Au xvm' siècle, deux de leurs électeurs, occupèrent le trône de Pologne comme rois électifs. Plus tard, la constitution de 1791 transformait le chaos aristocratique et républicain de la Pologne en un royaume constitutionnel, héréditaire dans la fa-
mille des électeurs de Saxe , et de ces deux peuples d'origines différentes elle n'en faisait qu'un seul, par une alliance consentie d'un commun accord, et non imposée de force comme celle à laquelle les czars île Russie veulent nous contraindre.
11 y avait à Leipzig un comité composé de Polonais et de quelques-uns de nos plus chauds partisans saxons. Déjà ce comité avait quelques fonds à distribuer aux plus nécessiteux des émigrants , dont le nombre alors était fort restreint, parce que, comme nous l'avons déjà dit, nous touchions tous du gouvernement prussien une solde suffisante. Nos amis nous offrirent un dîner splendide dans les premiers hôtels. Je n'oublierai jamais ce qui m' arriva sur la fin du repas. Pendant que je m'abandonnais à causer avec un brave saxon qui était mon voisin, je me sentis frapper si rudement sur l'épaule droite que je me levai brusquement croyant à une insulte; mais a l'instant je fus saisi par des bras vigoureux, et j entendis crier à mon oreille : « O mon brave et fidèle « ami, permets que je t'embrasse cordialement. « Muet de surprise à cette démonstration d'amitié toute allemande, je ne pus que m'asseoir, m'efforçant de calmer les sentiments divers qui m'agitaient, el malgré la douleur que je ressentais à l'épaule, il me fallu! embrasser ce chaleureux ami et trinquer avec lui a la prochaine résurrection de la Pologne.
Après le repas, on nous fit parcourir toute la ville pour nous en montrer les principaux monuments ; ensuite nous dirigeâmes nos pas sur les rives de l'Elster, où périt le prince Joseph Poniatowski, et nu son corps fut retrouvé, cette excursion était pour nous un devoir. Nous y vîmes avec plaisir et avec une vive satisfaction pour notre orgueil national un
petit mausolée en marbre blanc, portant l'inscription suivante :
POMIYIK X. J. PONIATCnVSKtEiHlI,
d. 19 pazdziernika 1813 r. zyt lat 52.
te skromna pamiatke, t.zami swemr skropiona polak wspol rodakowi zotnierz wodzowi swf.mu polozyl ! ! !
Alexander Roz'niecki.
Mausolée du prince Joseph Poniatowski, mort à l'âge de 52 ans, le 19 octobre 1813. Ce modeste monument, arrosé de ses larmes, un Polonais à son compatriote, un soldat à son général l'a fait ériger.
Quelques émigrants , qui nous avaient précédés à Leipzig, avaient effacé, à tort, le nom de celui qui avait érigé ce monument, car c'était la plus belle action de sa vie. Ce fut sans doute parce que, depuis lors, il avait accepté les fonctions de cbef de la police secrète de Varsovie sous le grand-duc Constantin Paulowicz.
Ce mausolée a inspiré les vers suivants à M. A. de Custine, lors d'une visite qu'il fit au tombeau de Poniatowski à Leipzig, le 20 septembre 1836.
Chronique, t. 3 p. 323.
C'était le soir, la pluie avait fait plier l'arbre,
Dont les rameaux soyeux pleurent sur l'humble marbre,
Où fut gravé le nom de gloire et de douleur,
Du héros qui périt pour sauver l'Empereur.
Mort qui, dans le bon temps, valait mieux que la vie,
Et qui, même aujourd'hui, doit encor faire envie
Aux peuples engourdis dans ce sommeil épais,
Qui pour les abrutir a pris le nom de paix.
Une famille en deuil pleurait là réunie :
« Nous n'avons que la mort pour fuir la tyrannie;
« C'est bien du sang des preux qui bout dans notre cœur,
« Mais il ne peut pas couler comme a coulé le leur :
« Plus de guerre!... Fléchir ou conspirer dans l'ombre;
« Des traîtres, par vertu, grossir le triste nombre :
a Baiser les pieds du maître, en jurant contre lui ;
. Voilà tous les exploits des héros d'aujourd'hui !
« Celui-ci dans sa chute, a pu se dire encore
« Qu'il servait le pays que son trépas honore ;
« La France alors marchait vers un but incertain,
« Et l'aveugle Pologne unissait son destin
« A celui d'un grand peuple armé par un grand homme,
« Pour ramener le monde aux prodiges de Rome ;
« Sans penser que la gloire a ses pièges dorés,
« Qui de ses sectateurs d'abord sont ignorés,
« Puis, s'ouvrant tout-à-coup sous le pied le plus ferme,
« Aux plus vastes projets marquent enfin leur terme.
« Si Leipzig avait vu d'autres drapeaux vainqueurs,
« Nous aurions vu plus lard reverdir nos couleurs,
« Et la Pologne en feu, secouant ses entraves,
« Eût rendu fers pour fers à ses tyrans esclaves.
« Sous ce marbre bien plus qu'un homme est englouti :
« Nous y venons pleurer un peuple anéanti. »
Le jeune homme se lait ; son noble front se penche ; 11 s'approche du saule, il en coupe une branche ; Et sa mère qui pleure adoucit ses regrets, En adorant tout bas les éternels décrets.
Cependant la nuit vient, et, sous son voile humide, Cache l'Elster fangeux qui fuit d'un cours rapide A travers les brouillards el les touffes d'osiers Dont se couvre ce bord funeste à nos guerriers.
Sans parler, je suivais celte noble famille : Les deux fils, l'un proscrit, et la mère et la lille, Pleuraient le triste honneur d'être nés polonais. El m'enviaient celui de m 'appeler français!
La gloire qui ne sert qu'aux discordes publiques, La licence forgeaut les sciences politiques, L'espionnage assis, môme au coin du foyer:
Cette histoire avait bien le droit de m'effrayer ! Et puis je méditais sur tant de destinées, Dans un lieu, dans un jour à finir condamnées : Tant de frères, d'amis, seuls, sans un mot d'adieu!. Emportés toul vivants au tribunal de Dieu !... Chaque fois que moD pied posait sur cette terre J'entendais une voix qui me criait: Mystère !... Et ces cris se mêlaient aux murmures des vents... Je n'appartenais plus au monde des vivants...
A mes yeux fascinés tout devenait fanjôrne ; Satan nie conduisait dans le sombre royaume Où les peuples, brûlés jusqu'en leurs ossement?. Font la guerre à la nuit, au vide, aux éléments. Qui m'aurait dit alors qu'un beau jardin de ville, Avec ses courts gazons et son pont inutile, Croissait élégamment dans ces champs des combats Cultivé par l'orgueil d'un bon marchand de bas ? Je ne l'aurais pas cru!... Travail de la nature, Travail de l'industrie, inhumaine parure, D'un sol fertilisé par le sang des humains:
Je ne vous voyais plus dans mes songes divins !
Mais des voix de la terre onl frappé mon oreille.
Et de sa vision mon esprit se réveille.
J'entends le mot adieu, mot toujours solennel,
Qui dit départ d'un jour ou départ éternel.
Je leur réponds : « Partez! que le Ciel vous protège,
« S'il vous condamne au joug, qu'un noble espoir l'allège.
— - -K — « Au secours du présent appelez l'avenir, « Méritez le bonheur... c'est plus que l'obtenir... « Adieu! » Ces simples mots firent couler leurs larmes Sans amertume, et moi je trouvai quelques charmes A voir tomber ces pleurs qui présageaient pour eux Des sentiments plus doux et des jours plus heureux. Auprès de ce tombeau leur haine s'est tarie ; En retrouvant la gloire, ils rêvent la patrie, Et peut-être le temps, ce dieu des nations, Changera leurs regrets en bénédictions. ,
Le prince Joseph Poniatowski était aussi connu et aussi aimé en France que les maréchaux et les généraux les plus illustres ; son nom y était, pour ainsi dire, aussi populaire que celui de Napoléon. Dans toutes les chaumières des habitants des campagnes, comme chez les ouvriers des villes, au nord, au midi, dans l'est comme dans l'ouest, partout on voit suspendus aux murs des tableaux représentant quelques épisodes de la vie du prince, et surtout sa fin tragique. On se souvient de lui, on en parle comme d'un contemporain. Il est pour le peuple le fidèle portrait de la nation polonaise entière , comme le feront comprendre ces quelques vers de M. Edgard Quinet, extrait de son poème intitulé Napoléon. {Chronique, t. [v. p. 1 4 4 . )
Poniatowski.
Ainsi qu'une noire fumée
Aux flancs des monts, toute une armée
S'est dissipée avant la nuit,
Avant le jour, pâle et sans bruit
Un cavalier passe dans l'ombre
Ah ! que sa lance est froide et sombre !
Sur son chemin retentissant Qu'elle a déjà pleuré de sang !
— Ma bonne lance polonaise, Qui ce matin tressaillais d'aise, Pourquoi pleures-tu, dis-le moi ?
— Poniatowski, noble roi !
Je ne sais pas, quand vient cette heure, Pourquoi j'ai froid, pourquoi je pleure.
Le ciel est lourd, l'herbe gémit, Le fleuve est grand, le bord frémit.
— Toi, mon vaillant cheval de guerre, Qu'as-tu pour baisser ta crinière ?
— Poniatowski, noble roi !
Le sabre est las, la lance a froid.
Fuyons là bas, vers mon étable Où dans leur litière de sable, Comme un cheval sous les harnais Dorment les fleuves polonais.
— Ton étable est dans la mêlée, Sous les pas des lions foulée ; Ton herbe croît dans les combats.
La Pologne n'est plus là bas :
Elle est toute ici sur la grève, Avec ma lance, avec mon glaive, Avec la dépouille des morts
Que ce fleuve arrache à ses borda.
Sans que l'aiguillon l'éperonne Ah ! le noble cheval frissonne.
Sans que son maître ait dit un mot, Il s'est élancé dans le flot.
Le flot blêmit, l'onde murmure On voit surnager une armure, Puis tout se lait, puis tout sanglant Le fleuve se vide en tremblant.
Ah ! quand reviendra sur la grève Le cavalier avec son glaive ?
Déjà cent vagues l'ont bercé ; Déjà mille flots ont passé.
Quand sortira-t-il de l'abîme ?
La vague pâlit à sa cime -, L'hirondelle effleure le bord ; Le flot se tait, le flot s'endort.
Quand reviendra dans sa vaillance Le cavalier avec sa lance Aux bords des fleuves polonais ?
Quand son cheval sous le harnais lietrouvera-t-il son élable ?
La vague caresse le sable ; Le pluvier niche sur le bord ; Le flot se lait, le flot s'endort.
On me pardonnera cette digression après laquelle je poursuis mon récit. Après vingt-quatre heures du plus agréable séjour, nous nous séparâmes avec douleur de nos amis de Leipzig, en leur disant au revoir et à bientôt. Je regrette de ne pas pouvoir citer les noms de quelques-uns d'entre eux : je ne retrouve sur mon carnet que celui de M. Cari Hopstorck , Leipzig, Haynst rase, n° 203. S'il est encore vivant, qu'il agrée mes vifs remercîments pour la cordiale hospitalité que j'ai trouvée chez lui. — Qu'il repose en paix, s'il n'est plus! Hommage à sa mémoire! ainsi qu'à la mémoire de ceux qui l'auront suivi dans la tombe, et que j'ai déjà nommés, ou que je nommerai dans la suite.
Partis de Leipzig, nous avons passé par Margranstad , Weissenfeld , Nauburg , où nous fûmes par-
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faite.ne.it accueillis, et plus particulièrement encore dans cette dernière ville.
Nous traversâmes ensuite Eckardtoberg, et de la, mous arrivâmes à Weimar, où nous fûmes conduits au "alop et par des rues détournées, afin de dérober notre vue aux habitants. Cette mesure nous blessa au point que nous refusâmes le dîner cpn nous fut otlert >ar S A le grand-duc régnant, beau-frère de 1 empereur Nicolas, dans une auberge de la route a une
heure de Weimar.
Ce jour, nous couchâmes a Erfuth, forteresse occupée par les l>russiens,et le lendemain nous étions a Goha/riche et jolie ville, où nous Runes reçus tres-amicalément et même traités aux frais de S A. le grandduc régnant ; ce prince, non content de nous avoir ,„voyédu gibier de sa chasse, nous honora de sa visite pédant que nous étions à table. S. A. s entretint longuement avec le commandant de notre colonne, le major Labeski et avec plusieurs officiers de tous grades C'était pour nous une grande consolat.on de nous voir considérés et fêtés, non-seulement par toutes les classes de la société, mais encore par une tête couronnée. Que Son Altesse veuille bien agréer 1 expression respectueuse de notre bien vive reconnaisance pour l'accueil généreux et plein de noblesse fait à tdus nos compatriotes émigrants. Tant que nous vivrons, ce souvenir vivra dans nos cœurs
Nous nous dirigeâmes le lendemain sur Eisenach. Vachau, Hersfeld. Si ma mémoire ne me trompe pas, ce fut avant d'arriver à cette dernière ville, que nous rencontrâmes tout un pensionnat de jeunes gens venus à notre rencontre avec leurs professeurs. En un ,hn-d'œil, et sans demander permission, cette bouillante jeunesse eut envahi nos chamois; elle se mit a
causer avec nous, à chanter des chansons patriotiques allemandes avec autant d'intimité que si nous nous fussions connus depuis longtemps. Aussi en étions-nous tous attendris.
Voilà une manifestation de la sympathie et de l'hospitalité allemandes dont on n'a pas une idée dans notre pays, où l'on regarde comme ennemi tout ce qui porte le caractère de la race germanique : idée fausse contre laquelle proteste toute l'émigration polonaise. Car il ne faut pas confondre les hourgeois prussiens, les habitants de la Saxe surtout, et de divers autres Etats, et ceux des provinces rhénanes, chez lesquels on trouve une bonhomie, une franchise, une pureté de mœurs et un sentiment de l'hospitalité dignes des premiers âges, avec la soldatesque brutale et les employés rapaces qui se font passer pour allemands dans les provinces polonaises soumises à la domination de la Prusse et de l'Autriche.
Dans le grand-duché de Hesse-Cassel, nous reconnûmes avec surprise que nos couleurs nationales, blanc et amaranthe, étaient aussi celles de ce pays ; la garde nationale portait le même uniforme que le nôtre, à l'exception du schako. Partout des visages ouverts et gracieux, partout un accueil expansif qui me faisaient illusion ; un moment je me crus au sein de ma chère patrie. Hélas! cette illusion dura peu ; au lieu du polonais, le pur allemand seul frappait mon oreille, et mes yeux se désillant, je ne voyais plus que la route de l'exil.
En la poursuivant, nous atteignîmes Alsfeld, Grunberg : partout même accueil. Je mentionnerai particulièrement Friedberg, dans le duché de Hesse-Darmstadt, où nous passâmes une nuit agréable au Casino. J'avais inscrit sur mon carnet une note au crayon
eomméniorative de cette nuit; je regrette de n'y avoir un déchiffrer que le nom de M. le capitaine Krauss, au souvenir duquel je l'avais consacrée.
Le 21 janvier 1832, nous arrivâmes dans la ville libre de Francfort-sur-le-Mein. La réception qu'on nous lit fut tellement brillante qu'elle mérite que je m'y arrête un instant pour en rappeler tous les souvenirs. ,
A notre approche, nous fûmes salues par un rassemblement immense de peuple poussant énergiquemenl. les cris de : Vive la Pologne! Vivent les Polonais. Péreat Nicolas'. Ces cris faisaient suffisamment comprendre l'esprit qui animait cette foule. Lorsque nous entrâmes dans la ville, toutes les fenêtres étaient gainies d'hommes, de dames et d'enfants. Partout s agitaient des mouchoirs blancs; partout on levait les chapeaux et les bras ; partout on répondait aux cris de la foule qui nous faisait cortège.
Descendus dans les hôtels de premier ordre, nous fûmes aussitôt entourés d'amis nombreux qui nous conduisirent dans nos chambres pour nous reposer.
Après un peu de repos et notre toilette faite, nous fûmes conv'iés à un dîner splendide qui nous atténua» au milieu d'une société choisie. À le voir, on n aurait pas dit que c'était un repas préparé pour de pauvres émigrés, pour des vaincus fuyant loin de leur malheureuse patrie, mais bien plutôt pour des vai.iqueui ayant le droit de se montrer difficiles. Tel etjUeb déplové que nous le comparâmes au festin de Balthaza, ce qui fit naître maints gais propos Ballhazar étant le nom de baptême du commandant de optre > coknne; on le félicitait d'être le convive et non 1 ^phytnon
Après le dîner qui dura plusieurs heures , on nous conduisit à la promenade dans les différents quartiers
Vivent les Polonais! Vive la Pologne ! Peieat
de la ville pour en voir et admirer les nombreux monuments et édifices publics. Le peuple se précipitait en foule sur nos pas, et malgré le froid rigoureux, nous étions constamment obligés d'avoir la tête découverte pour répondre aux acclamations de la sympathie enthousiaste dont nous étions l'objet. Si, fatigués de la marche, nous entrions dans les cafés, tonl le monde se levait, et nous étions salués des mêmes cris Nicolas !
Dans un de ces cafés, j'eus le plaisir de voir M me Adèle Smiatkowska, portant, comme on le voit, un nom polonais, mais ne comprenant pas un seul mot de notre langue. C'était une véritable fille de cette bonne et vieille Allemagne qui nous traitait si bien. Elle était heureuse de voir et de causer avec des compatriotes de son mari, qui, si je ne me trompe, était dans le commerce.
Des dames et de jeunes demoiselles , non moins désireuses de nous voir que les hommes, entraient dans les cafés avec leurs maris ou leurs parents, afin d-e pouvoir causer un instant avec nous et nous questionner, soit sur les événements de la guerre que nous venions de soutenir, soit sur les parents et amis que nous avions laissés dans notre pays. Ces demandes toutes naturelles, preuves d'un intérêt sincère , ne laissaient pas que de réveiller en nous de douloureux souvenirs au milieu du bruit de cette ovation.
Sur le soir, en sortant d'un café, je demandai la liberté de me promener seul un instant dans la rue avoisinantmon hôtel ; mais à peine sorti, je fus presque immédiatement enveloppé par des jeunes gens de douze à seize ans qui me firent littéralement prisonnier. Ils m'emmenèrent bon gré mal gré dans une
brasserie , où il me fallut trinquer de nouveau avec eux. Ne voulant absolument pas me quitter, ils me (enduisirent ensuite en procession au théâtre , dont ils ne me laissèrent pas même payer l'entrée. Leur nombre s'était accru à mesure que nous avancions. Quelques-uns des plus grands montèrent avec moi aux premières loges; les autres m'attendirent à la porte. Lorsque je sortis, je les retrouvai tous , et en m'apercevant, ils entamèrent en chœur un chant patriotique allemand , qu'ils entremêlaient des cris habituels : Vive la Pologne ! Vivent les Polonais! Mort à Nicolas! Ils allèrent ensuite à l'hôtel du consul de Russie dans l'intention de se livrer à quelques manifestations hostiles ; mais déjà toutes les vitres en avaient été brisées la veille et l'avant-veille à l'occasion du passage des deux premières colonnes d'émigrants. J'eus toutes les peines du monde à prendre congé de ces jeunes gens qui ne me quittèrent qu'à la porte de mon hôtel et me laissèrent enfin respirer un moment en liberté ; ce dont j'avais grand besoin , car après la fatigue du voyage et de ces ovations continuelles, il me fallait reprendre des forces pour assister à une petite fête aux environs de Francfort, à laquelle j'avais été invité avec trois de mes camarades.
Il ne me reste malheureusement de cette agréable journée que la note suivante inscrite sur mon carnet :
Zum Andenken an die Vergniegten Tagen in Francfurth an Mein, vond dein treun Freind. Den 21 januar 1832.
Moritii Deaxh.
Le 22 janvier au matin, avant notre départ pour la campagne, j'étais sorti seul de l'hôtel pour admirer
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à mon aise les beautés de la ville. J'avais à peine fait quelques pas dans la rue, lorsque je fus abordé patun homme de distinction. Après les saints d'usage, il me pria de faire une visite à sa femme qu'il médisait être Polonaise. Sous peine d'incivilité, je ne pouvais le lui refuser* il me donna le bras, et nous nous dirigeâmes vers sa demeure en causant avec autant d'intimité que si nous eussions été deux amis d'enfance. Au bout d'une centaine de pas, nous entrâmes dans un hôtel magnifique , aux appartements richement meublés. Introduit dans un superbe salon, à peine étais-je assis, que je vis entrer une jeune femme âgée tout au plus de dix-huit à vingt ans, éblouissante de beauté , aux cheveux d'ébène, au teint d'albâtre, à la taille élevéa«t svelte, type d'une origine du Midi plutôt que du Nord, dont les grands yeux noirs, vifs et brillants, n'avaient rien de la langueur et de la mélancolie de nos blondes Polonaises. Après les premiers compliments : « Quoique je ne sois pas Polo- « naise de naissance, » me dit-elle en mettant la main sur son cœur, « là, bat un cœur pour la Pologne et « pour les Polonais, et j'espère que vous ne nous re- « fuserez pas le plaisir de déjeuner avec nous. Mon « mari et moi nous serons si heureux de vous posséder « quelques instants »
II était encore de bonne heure, à peine neuf heures ; et il m'était impossible de refuser une aussi gracieuse invitation. Je passai plus d'une heure avec ce couple sans m'apercevoir que le temps s'écoulait. Il fallut pourtant se séparer , et , après nous être embrassés comme si j'étais de la famille, nous nous dîmes adieu, au revoir, à bientôt, comme nous l'avions fait dans toutes nos stations à travers l'Allemagne. Car, nous autres émigrés, ainsi que tous les Allemands, nous
pensions ne faire qu'une excursion en France, et revenir avec une invincible armée française pour rétablir les droits de la Pologne; nous espérions même visiter l'empereur Nicolas à St-Pétersbourg.
M. *** me raccompagna à mon hôtel. Que n'ai-je osé lui demander son nom? je pourrais aujourd'hui en le citant lui offrir publiquement mes reinercîments pour l'amitié qu'il m'a témoignée tant à moi personnellement que pour la cause de l'émancipation de mon pays.
A peine rentré, je sortis de nouveau avec mes trois compatriotes , invités comme moi à une partie de campagne aux environs de Francfort, chez un noble cl riche personnage, que nous trouvâmes à l'approche de son château, venant à notre rencontre et accompagné de quatre fort jolies personnes. Nous offrîmes nos bras à ces jeunes dames ou demoiselles et nous entrâmes au château , où nous dûmes accepter un dîner d'apparat qui nous attendait. Après le dîner, on passa au salon pour prendre le café. Tout à coup un orchestre choisi se fait entendre en provocateur : il fallut danser, valser tant bien que mal, chacun selon sa capacité, comme disaient feu les Saints Simoniens.
La fête fut pleine d'entrain, et sur le soir fort tard, accablés de fatigue, nous revînmes à Francfort en compagnie de nombreux amis et d'aimables personnes. Soit étourderie, soit oubli bien involontaire, excusable seulement par l'état de surexcitation oii j'étais, je ne me suis pas informé du nom de l'homme généreux qui, pour nous distraire un moment de nos chagrins, nous avait si noblement fêtés. Qu'il veuille bien agréer l'expression sincère de mes regrets pour ne pouvoir pas inscrire son nom parmi quelques-uns
que j'ai conservés, tels que ceux rappelés par les notes suivantes de mon carnet :
Jeh Ran , nur den Glùcke danken das midi mit einen Geleden Von Polen naher zusamen gebracb bat. und bitte nur sicb mir zu erinen.
Den 22 januar 1832.
CHATHERINA GuTTAlANN.
Carolina Dielmann. Auf. frœlicbes Wiedersebn. Nocb ist Polen nicb Verloren.
Den 22 januar 1832.
Mina Freincben. Auf frœlicbes Wiedersebn. Nocb ist Polen nicb Verloren.
22 januar 1832.
HeinritbMoses. Nanetle Krœtzer.M. Megenboffen. M. Krœtzer. Marie Megenboffen. Mai ia-Dorotbea Megenboffen. Lencben Holzbeimer.
Plus loin je trouve inscrit :
Amore more
ore
re
Probantur amicitise. Scripsit Cantor.
Den 22 januar 1832.
F. Megenboffen ,
Voici la dernière note qui a son cacbet et son mérite particuliers :
Vergessenie deinen traun Freind Muller, der mit Leib und Seele an der polniscben sacben an der Freicbeit aller Nationen bœrtb.
Francfurt an Mein Den 22 januar 1832.
P. Garl Moller.
atÊammmmm*
~ 58 — Les personnes qui nous avaient offert cette fête champêtre nous tinrent compagnie toute la soirée jusqu'à deux heures du matin du 23 janvier, et nous firent monter dans une voiture de poste fort commode, abondamment approvisionnée de viandes froides et de vins fins pour notre déjeûner. Nous nous séparâmes alors, comme nous l'avions fait sur toute notre roule, en nous embrassant et en répétant au revoir, à bientôt. C'est ainsi que nous parvînmes à Flocheim où nous traversâmes le Rhin, et où nous rejoignîmes notre colonne partie de Francfort dès le 22 au malin. De là, nous fîmes roule sur Oppenheim.
A mesure que nous approchions des frontières de France, l'enthousiasme des peuples allemands semblait devenir plus vif. Partout des repas de luxe, des bals, des spectacles, et partout des libations de vin du Rhin par trop nombreuses ; partout des flots de population se pressant sur notre passage ; partout les balcons et les fenêtres garnis de dames qui nous jetaient des couronnes de lauriers : ce qui, tout en flattant notre amour-propre, nous attendrissait jusqu'aux larmes. Reaucoup de mes compatriotes descendaient de leurs voitures, et, suivant la coutume polonaise, allaient baiser les mains des beautés allemandes en signe de leur respectueuse reconnaissance pour ces sympathiques démonstrations.
Après une nuit passée au bal donné en notre honneur àOppenheim, je montai en voiture exténué de fatigues. Je dis à mon compagnon de voyage, le lieutenant Constantin Kozeracki, du 12 e régiment d infanterie de ligne , que si nous n'arrivions pas bientôt en France, je risquais demourir en Allemagne, et que pour conjurer cette chance, il faudrait éviter
- 59 — dorénavant toute nouvelle ovation et tâcher, partout où nous passerions, de nous loger dans un hôtel modeste où nous pourrions nous faire traiter à notre guise, comme des proscrits et non comme des sybarites, prendre du repos la nuit et ne pas nous agiter pendant le jour. Tout en causant de ce projet je m'assoupis malgré un froid piquant. Depuis longtemps déjà je dormais, lorsque je fus réveillé en sursaut par des cris réitérés de Vive la Pologne! Vivent les Polonais ! Nous arrivions à Worms. A l'instant nos voitures furent assaillies par les habitants qui se disputaient à l'envi la possession de quelques pauvres émigrés. Deux Messieurs s'approchèrent de notre voiture et nous demandèrent si nous parlions l'allemand. Nous leur répondîmes que non. en fort mauvais allemand. — Parlez -vous* français ? — Pas davantage. — Parlez-vous italien ou latin? — Encore moins. Désappointés ils se dirigèrent à la hâte vers d'autres voilures , tandis que de nouveaux arrivants nous abordaient et s'éloignaient tour à tour , n'obtenant que notre invariable réponse : nie versthé niclils deuisch. Quelques-uns allèrent jusqu'à nous dire que peu importait que nous ne comprenions aucune langue morte ou vivante, el ils nous engageaient à les suivre. Mais nous leur répondîmes toujours sur le même ton: nie vers! lu' nichts deutsch. Enfin on nous laissa libres lorsque l'on vit l'inutilité de toute sollicitation. Nous priâmes alors notre conducteur de nous mener dans un petit hôtel garni, pour prendre un modeste repas et nous livrer au repos.
Jamais je n'ai vu homme plus ébahi que le maître d'hôtel , lorsqu'il nous entendit parler assez bien l'allemand. Nous lui expliquâmes que par motif de
— GO — santé , nous désirions simplement un potage et un
t en guise de dessert.
Le b
rave
rôti, puis un bon
maître d'hôtel n'en tint compte. Il nous servit un dîner copieux et fin. Au moment où nous allions nous mettre à table, deux messieurs se présentèrent nous demandant la permission de dîner avec nous ; nous y consentîmes avec plaisir, dans l'espoir de prendre une petite revanche avec quelqu'un de ces bons allemands qui nous défrayaient si généreusement depuis un mois ; nous ne pouvions d'ailleurs sans incivilité refuser leur demande à laquelle ils avaient l'air de tenir beaucoup et dont notre acceptation les enchanta. Il n'y avait plus moyen de soutenir que nous n'entendions pas l'allemand ; le maître d'hôtel nous eût facilement donné un démenti. Après le dîner nous voulons payer pour tous. Le maître d'hôtel refuse notre argent, disant : tout est payé. Quelle que fut la contrariété que nous éprouvions , il fallut absolument subir de bonne grâce les conséquence de l'esprit hospitalier allemand. Nulle part il ne nous était permis de faire accepter un salaire quelconque. Il semblait que partout un ordre supérieur avait imposé cette réponse invariable : tout est payé. Nous fûmes donc obligés de nous contraindre et de déguiser la contrariété que nous éprouvions : car il fallut céder à des instances plus que pressantes d'aller au bal du Casino. J'avoue que malgré mes vingt-un ans je succombais aux fatigues de ces fêtes de nuit et de jour.
J'ai conservé quelques noms d'aimables cavaliers dont nous fîmes la connaissance au Casino. Ce sont : MM. Félix Pélissier, Fredrick Julio, A. D. Winter.
Nous couchâmes le lendemain à Freinkenthal, où nous trouvâmes l'enthousiasme poussé au plus haut
Gl — degré, quoiqu'il fûtdifficile défaire plus pour nous que dans les différentes villes d'où nous venions.
Que pourrais-je dire de notre entrée à Speyer ou Spire et à Germersheim, où nous fûmes pour ainsi dire portés en triomphe, où les couronnes de lauriers pleuvaientsur nos têtes? Le souvenir ne s'en effacera jamais dans le cœur des émigrés. Car les ovations qui nous accueillirent allèrent presque jusqu'au délire. Je ne puis m' empêcher de transcrire ici les vers qui furent faits à cette occasion par M. Daniel Louis, professeur à Germersheim.
/.mu frœhligeu Empfang der durchrclsendcu Edcln Polcn .
Zu Germersheim am 24 januar 1832.
Mélodie : Am Rhein, am Rhein, etc.
Seid, lieldenmulli'ge Polen uns willkommen
Am lichten heilern Rhein !
Da Russland eure Heimath eingenommen,
Wolllihr nieht Sklaven seyn.
Ein frètes Yalcrland zu erringen
In der Bcgeist' rung Gluth, llabtihr gefochten unterAdlers Schwingen
Mit wahrem lleldenmutli.
Euch liai der grosse Zwingherr nicbl erschreckei
Mit seiner Ueherinacht ; Mitew'gcm Ruhmc habt ihr euch bedeoket
In maneher blul'gen Schlacht.
Ein heisser Wunsch durchdrang stels unser l'ielien
Das euer sei der Sieg !
Das alte l'olenreich mûeht' neu erstehen
Durch Ruhnen Freiheilskrieg !
Wolil durflet ihr aufmelir als Wiinsche warten
Vom Freiheitsruf derZcit ; Als ihr noch siegreich schwanget die Slandarten
Fur Unabhnaegigkeit.
Uoch sollte wirkungslos derRuf verhalien
An kleiner Menschen Sinn, Bis endlich tœnt das Schrcckenswort : Gefallen
Ist Warschau und Modlin !
Ihr habt den Kampf noch standliaft ausgerungen !
Reicht, Brûder, eure Uand !
Mil Kraft und Muth liabt ihr dafur erschwungen
Ein lioh'res Valerland.
la glaubt es : « Polen ist noch niclit' verlorcn ! »
Ein Polen stehet noch !
In freier Maenner Brust ist's neu geboren,
Dies Polen lebe hoch !
Was aile freien Maenner hoch begeistert,
Vereint dies Heigoland.
Die Bessern, die ein edler Sinn bemeistert,
Umsclilinget all'ein Band.
ies Polenland wird nimraermehr veralten, Hofft fest in eurer Noth !
Iiafiir wird die Begeist'rung nie erkalten, Hell strahlt's im Morgenroth !
la bliebe euch die Heiraath auch verschlossen,
Dies Wabrschau stehet doch !
Nicht fruchtlos istder Polen Blut geflossen.
Polonia lebe hoch !
Je ne sais ce que l'on doit le plus admirer dans ce morceau de poésie, de la mâle vigueur de l'expression ou de l'élévation des idées philosophiques, pleine»
d'espérances et de consolations. Je voudrais que tout Polonais qui comprend la langue allemande pût lire cette pièce empreinte du véritable caractère des peuples de l'Allemagne, en général si bons, si hospitaliers , sans ostentation, afin que cette lecture fît revenir de l'injuste prévention que Ton nourrit contre eux dans ma patrie.
Landau fut la dernière ville que nous traversâmes avant de quitter ces belles contrées. Ne parlant avec les habitants (pie dans leur idiome, nous étions tellement familiarisés avec eux que nous les considérions comme des compatriotes. Nos cœurs et nos vœux se confondaient. Le principe sacré de la liberté est seul capable d'unir et de faire sympathiser des peuples différents de race, de langage, de religion.
L. Junius Brutus a dit : « La liberté a trop de « charmes pour ne pas trouver partout des défen- « seurs ; » il avait parfaitement raison, et j'ajouterai non-seulement des défenseurs, mais aussi des amis et des admirateurs, comme l'on vient de voir.
Enfin nous touchions aux frontières de Fiance
France! ce nom seul faisait violemment battre nos cœurs. Ce nom était pour nous ce qu'est le mot terre pour les passagers d'un navire battu pendant une longue navigation par les flots de l'Océan, lorsque tout-à-coup le mousse en vigie crie : terre. A peine pouvions-nous en croire nos yeux ; être si près decette terre promise, terme de notre pèlerinage ! lîeaucoup de mes compagnons ', officiers de tous grades, en rentrant dans ce pays qu'ils avaient
connu, nous racontaient les merveilles qui les avaient frappés aux temps de la République et du premier Empire.
Jeunes et vieux nous descendîmes tous de voiture à la frontière, pleurant de joie comme des enfants qui retrouvent leur mère après une longue absence. Nous nous embrassions, nous nous félicitions d'avoir échappé aux griffes moscovites : car plus d'une fois nous avions craint d'être retenus dans quelque forteresse de la confédération germanique par les ordres de S. M. le roi de Prusse, beau-père de l'empereur Nicolas. Avant de franchir la frontière à Lauterbourg nous nous retournâmes encore une fois pour dire adieu à l'Allemagne hospitalière, et pardessus tout à notre Pologne bien aimée, et malgré nous, à la joie que nous ressentions de poser le pied sur la terre de France, venait se joindre un triste pressentiment qui nous rappelait cette inscription du Dante :
Lasciate ogni spera?iza, voi ch'enlrate.
Cependant que de motifs de consolations ! cette terre de France que nous allions fouler était imprégnée du sang de nos pères; beaucoup de nos compagnons étaient français ; nous entrions chez eux comme des hôtes. Et cependant l'incertitude de notre avenir et du sort de notre patrie venait mêler quelqu'inquiétude à nos pensées.
Notre arrivée en France fut annoncée non-seulement par les journaux politiques, mais encore par différentes pièces de vers, publiées à cette époque, parmi lesquelles je vais citer celle insérée par M. Barthélémy dans la Némésis.
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L'émigration Polonaise