‹ Souvenirs de l'émigration polonaiseChapitre 2 sur 8 · AUX VILLES DE L'EST · texte numérisé non relu

AUX VILLES DE L'EST

O passi graviora, dabit Deus hic quoque/inem.

Virgile.

Le 19 février -1832.

Quand une heure de deuil, par tant de deuils suivie,

Sonna dans nos cités la mort de Yarsovie.

En songeant à ses fils proscrits dans l'univers,

J'écrivis le premier ces prophétiques vers :

« La sainte colonie arrivant sur nos côtes,

« Retrouvera partout des cœurs compatriotes :

« Au foyer de la France elle viendra s'asseoir ;

« Elle prendra sa coupe à nos tables du soir;

« Et chez notre bon peuple, où tant de vertu brille,

• Chacun d'un nouveau fils accroîtra sa famille. »

Oh ! je songeais à vous nobles Français du Rhin ,

A vous, Metz et Nancy, brave peuple lorrain,

A toi, terre d'honneur qui sers d'hôtellerie

A ces grands pèlerins qui n'ont plus de patrie ;

Patronne seeourable à d'augustes clients,

Temple d'exil ouvert à tous les suppliants.

O villes qui dormez dans vos murailles fortes,

Sitôt que le malheur vint frapper à vos portes,

Jour ou nuit, à toute heure, une voix lui répond,

On soulève la herse et l'on baisse le pont;

Vous conservez encor dans vos pieux usages

Cette hospitalité des héroïques âges,

Où l'étranger poudreux, objet d'un noble accueil,

Du toit choisi par lui sanctifiait le seuil.

Les Françaises du Rhin, les femmes de la Meuse,

Ont lavé les soldats sous l'aiguière écumeuse;

Elles ont essuyé de leurs pieuses mains,

Les pieds qu'avaient meurtris les cailloux des chemins;

A ces proscrits courbés sous les douleurs amères.

Elles ont prodigué les tendres soins des mères,

Et jeté dans leur tronc avec un zèle égal Le denier de la veuve et l'anneau conjugal; Et par eux et par nous, femmes, soyez bénies! De nos frères du nord les peuplades bannies , A peine en effleurant ce sol hospitalier, Ont vu quel pacte saint avait su nous lier ; Aux portes de la France elles ont pu connaître Quel saint amour dans nous la Pologne fit naître ; Ah ! ce premier accueil a chassé leurs soucis El raffermi leurs pieds sur le seuil indécis. Oh ! venez confiants en vos nobles misères, Glorieux vagabonds, peuple de Bélisaires, Voyageurs ; renouez voire ceinture aux reins, Vous trouverez partout des visages lorrains ; Pour vous fournir un toit et veiller sur vos vies, Oui, toutes nos cités seront des Varsovies • Sur l'horizon de France il n'est pas un clocher Qui ne fasse à vos yeux le signe d'approcher; Pour réchauffer la nuit la garde polonaise, Partout l'hôtellerie allume sa fournaise , Partout sous nos lambris, à vos repas du soir Sur vos genoux poudreux nos fils viennent s'asseoir. La ville aux eûtes d'or, à l'aiguille ardoisée, Dijon, a votre abord, pour vous s'est pavoisée; Du haut des rocs pendus sur le Val-de-Suzon Vous l'avez aperçue au bout de l'horizon, Jetant au grand chemin, pour recevoir ses hôtes, Son splendide escadron déjeunes patriotes, Avec la longue lance appendue aux harnais, Et le luxe attrayant de l'habit polonais.

Jusqu'ici les vainqueurs ont obtenu des fêtes; 11 est temps do voter des honneurs aux défaites : En face du malheur nul hommage n'est faux ; ÎVobles vaincus, passez sous les arcs triomphaux! Quand vous traverserez la France tout entière, Vous trouverez partout les cœurs de la frontière.

aHH^MHI

Les traités d'alliance écrits par les Congrès

Dans le cerveau des rois s'éteignent par degrés :

La trompeuse amitié de la diplomatie

Par rinlérètdes cours est bientôt obscurcie ;

Mais quand deux peuples grands font des pactes enlr'eux,

Ils revivent plus beaux dans les jours désastreux.

Polonais, qui passez sur nos terres amies,

Venez voir si quinze ans d'un règne d'infamies

Ont arraché des cœurs ce traité d'amitié

Dont nous avons chacun conservé la moitié !

frères pour toujours ? on s'en souvient encore

Votre bannière est sœur du drapeau tricolore ;

Au moment des périls vous serriez notre Qanc ;

L'aigle de l'empereur aimait votre aigle blanc ;

Votre fidèle armée était notre compagne

Quand nous prenions d'assaut les rochers de l'Espagne,

Et que Soma-Sierra qui plane sur le val,

Par vos jeunes lanciers fut conquise à cheval.

Dans nos champs de bataille, il n'est pas une tombe

Où vous n'ayez fourni votre part d'hécatombe ;

Notre mémoire est forte ; oh ! nous nous souvenons

Qu'une commune flamme allumait nos canons :

Que le môme soleil, sur la cime des lentes,

Colorait le matin nos bannières flottantes,

Quand aux mômes bivacs après avoir dormi,

Nous montions à cheval pour battre l'ennemi

Tous ces vieux souvenirs de gloire fraternelle

Ont partout dans la France une page éternelle

Ecrite sur le roc ; dans nos moindres hameaux

On raconte le soir vos héroïques maux ;

Il n'est pas de chaumière en la plaine isolée

Qui n'ait sur son vieux mur quelque image collée,

Peignant d'un trait naïf la comtesse Plater,

Ou Poniatowski s'engouffrant dans l'Elsler.

famille étrangère et pourtant si connue,

Viens toute dans nos bras et sois la bienvenue 1

Que ton voyage heureux soit libre de souci •.

Tour le favoriser l'hiver s'est adouci -,

Point de fleurs aujourd'hui prés des lieux où tu passes

Qui dans la saison froide amoncelle des glaces ;

Point de neige qui tombe et rappelle à ton cœur

Ta déserte patrie où le Russe est vainqueur ;

Le vent triste du nord, la brumeuse rafale

IVimportunent jamais ta roule triomphale;

De nos belles cités, aux heures où lu pars,

Le soleil luit toujours aux adieux des remparts ;

C'est que vous êtes saints, c'est que le ciel protège,

Et la Pologne et ceux qui lui font un cortège !

C'est que jamais les yeux des hommes d'à présent

Ne virent jusqu'ici tableau plus imposant -,

Sauvé par un prodige à travers le carnage,

Un peuple a commencé ce grand pèlerinage,

Emportant avec lui, dans ses bras mutilés,

Les pénates vaincus, si chers aux exilés,

La croix qui pare encore sa poitrine meurtrie

Et l'aigle de Praga qui n'a plus de patrie.

On dit que nos vaisseaux sur les côles d'Alger ,

Porteront les débris de ce peuple étranger;

Que la cité papale où Saint Pierre eut un trône,

Avignon qui se mire à l'eau claire du Rhône,

Accueillant dans ses murs les Polonais errants,

Agrandira pour eux l'hôtel des vétérans.

Qu'importe sur quel sol, ô sainte colonie ,

Tu dois fixer enfin la course indéfinie !

Soit que vous respiriez sous nos brumeux climats,

Ou dans nos ports du sud tout hérissés de mâts,

Partout si, sous le poids d'une douleur récente.

On peut sourire loin de sa patrie absente,

Partout, vous trouverez les tendres soins promis,

Des cieux sereins, des cœurs, des visages amis.

Un jour quand sourira la fortune orageuse,

Vous reprendrez encore la tente voyageuse ,

Pour vous rendre les biens qu'en vain nous vous offrons,

Le soleil du retour rajeunira vos fronts :

Le nord verra ses fils revenir en colonne, Comme le peuple saint tire de Babylone, Exilés de Sion qui, jusqu'au jour venu, Pleurèrent si longtemps sur un fleuve inconnu. Le sort, qui de Praga maintenant vous écarte, A mis entre elle et vous la moitié do la carte ; Courage ! sous le ciel il n'est rien de certain.,. La parole des rois fléchit sous le destin, Le hasard est fertile en chances opposées, 11 refoule au néant les choses proposées, Et chez les affligés quand l'espoir est perdu,

Il fait jaillir l'éclair d'un bien inattendu ;

Pour que votre infortune en bonheur soit changée,

Il faut qu'elle ait atteinl son horrible apogée. C'est fait : soyez contents : le ciel doit être las

De veiller si longtemps au sort d'un Nicolas ;

De ses récents exploits que son orgueil se vante;

Moi, pour son avenir son bonheur m'épouvante ;

Ce stupide Kalmouck qui n'a rien d'humain,

S'il monte dans un char, doit verser en chemin ;

L'auréole de paix, œuvre des protocoles,

Ne doit pas rejaillir sur des faces mongoles.

La Russie est féconde en désastreux hasards ;

Elle connaît le gouffre où vont tomber les czars :

Aux bords de la Neva, des miasmes putrides

Révèlent le palais des modernes Atrides ;

Sur le lit nuptial le réveil est douteux ;

Leur cour pour les punir n'a pas un pied boiteux ;

Un éternel poignard est suspendu par elle ;

L'assassinat des czars est leur mort naturelle ;

Ces princes ont appris dans l'alcove de sang (I)

yuel droit héréditaire ils gagnent en naissant.

(Il Allusion à la mort de Paul ter, étranglé en 4801. L'auteur aurait pu ajouter l'empoisonnement d'Alexandre \™ h langarou en 1825, et celui de Constantin en 1834 ; le bruit a couru que l'empereur Nicolas est mort d'une paralysie de poumons, occasionnée par la strangulation.

Nous étions au 26' janvier 1832. Les officiers français de la garnison de Lauterbourg venus à notre rencontre nous abordèrent avec la courtoisie et l'urbanité caractéristiques de leur nation ; ils nous embrassèrent et nous donnèrent le bras pour entrer dans la ville toute pavoisée en notre honneur. Il serait difficile d'exprimer notre émotion à la vue des étendards aux trois couleurs sous lesquelles nos pères avaient combattu pour la France sur tant de champs de batailles, en Europe et même à Saint-Domingue et en Egypte : car la malheureuse Pologne n'a recueilli que la compassion de ses frères d'armes poulie sacrifice de plus de cent mille de ses enfants morts au service delà République et del'Empire. Ces souvenirs d'un passé glorieux faisaient luire à nos yeux l'espoir de reformer bientôt nos légions à l'instar de nos pères pour porter à l'Europe entière la liberté et l'indépendance sous l'égide de la France. Vains rêves qui jusqu'à ce jour n'ont été qu'une amère déception ! . . . .

Le général commandant à Lauterbourg nous reçut officiellement et nous harangua longuement ,

en

nous rappelant les devoirs que nous avions à remplir en entrant en France. On visa nos passeports pour Strasbourg où ils devaient être échangés, et le lendemain, montés sur des charriots comme dans notre voyage à travers l'Allemagne, nous fîmes route pour Bischwiller où toute la colonne fut parfaitement accueillie et moi particulièrement par mon hôte, M. Goulden, dont j'ai été assez heureux pour conserver le nom.

De Bischwiller nous allâmes à Strasbourg. Au dehors de la ville, non seulement une population

immense nous salua de frénétiques vivat, mais la ■aide nationale, drapeaux déployés, musique en tête, était venue au devant de notre colonne, avec une foule d'officiers et de soldats de la garnison. Nous fîmes notre entrée à Strasbourg au milieu de ce brillant et nombreux cortège chantant en chœur la Varsovienne de Casimir Delavigne. La génération actuelle si différente de celle de 1830 aura peine à croire aux récits de toutes ces fêtes, de ces transports et démons (rations de fraternité.

Elle doutera peut-être de leur véracité, tant les hommes et les idées sont changés. Quand je compare l'esprit qui régnait en France en 183*2 avec celui de nos jours, il me semble être transporté à mille lieues, vivre dans un autre siècle et chez une autre nation ; il me semble n'avoir fait qu'un rêve , et que tout ce passé n'a été qu'un jeu de mon imagination.

Mais, ce qui fut une douce réalité pour moi , ce sont les soins attentifs, nobles et délicats, dont m'entoura M. Ign. Arnold, rue des Tonneliers, n° 6, artilleur de la garde nationale, chez lequel j'étais logé. Puisse l'expression de ma gratitude que je consigne ici le trouver encore vivant 1

Nous séjournâmes deux jours à Strasbourg, et de là nous atteignîmes successivement Benfelden et Schlestad, voyant toujours les populations accourir sur notre passage. J'ai conservé le nom de mon hôte de Schlestad, M. Fackler, qui tenait un café, si j'ai bonne mémoire , et qui me traita comme un enfant de sa famille. Je garde encore comme un précieux souvenir de Schlestad un petit portefeuille qui me fut donné avec l'inscription suivante :

LebensicWohl und zufrieden und errinen sie sich

H^H^^BBH^H

œftorsan die (lie Stollz ist so ein braver Kniger unter die Zalil ihrer freinde zu rechnen.

Sclilestad, den 2 februar 1832.

M\UEr.oy I'eltz.

Que cette famille généreuse reçoive le faible témoignage de nia reconnaissance pour son hospitalité.

Le même jour, nous arrivâmes à Colinar. Ainsi <|u à Strasbourg, nous y entrâmes escortés de la garde nationale avec musique et drapeau, et entourés d'un grand concours de peupla poussant des cris de Vivat enthousiastes.

Le lendemain, 3 février, Guebwiller nous offrit un banquet. Parmi les convives qui nous fêtaient, j'ai conservé les noms de MM. Ulrich, notaire à Guebwiller, Ziegler père, Suisse d'origine, et Mader Pharer. Partis de Guebwiller, nous passâmes par Isseuheim, où me fut donnée une pièce de vers que je rapporte ici.

Den tapfferii Polen bel

Ihrem Zuge dureh hsenheim den 3 Febriear ^ 832-

Seid willkommcn tapfern Polen Cnterdriichte unverzagle, l>ic der nordische Ifarbar Aus dein Ileimath verjaglc Who er Freiclieit auch versagte, Die euch mehr als leben war ; Seid willkommen! Unscre Thra?ne (Insère Ziihncknirsche sagen, Besser als ein lecres Wort ; Das ein gert mil euch gesehlagen Eure Wiizgcr zu verjagen Unser llerz zogszu euch fort

Als des Autokrates Heere Ihm zur Sehande, euch zur Ebre Sclavisch euch mitgegen zogen

— Aber ach !.... nur fur euch bellien.

Und nich slreiten durflen wir Denn mit leerem kaltem Herzen Sich den diplomat die Schmerzen Die euch driicklen. Denket ihr :

Das dies, unvergelten bleibc !

— Nein !... es Kommt der Tag der R&che Die vergeltung bleibt nich aus !

Siegen muss die gutte Sache !

Freicheit liaelt getreue Wache Aucli in der Despotes Haus.

Ce même joui-, 3 février, nous couchâmes à Cernay et le lendemain à Belfort, où plusieurs de mes camarades et moi nous reçûmes l'hospitalité deMM.lcs capitaines du 36 e régiment de ligne qui nous donnèrent à dîner avec une cordialité toute militaire. J'ai retenu les noms de MM. les capitaines Guilhert, A.-L.-R. Desbon, Froidefond, Chastain, Kauffmanii, Krugs Kommissoriat Schreiber. Je dois particulièrerement un souvenir de reconnaissance à M. le capitaine Guilbert, qui me remit des lettres de recommandation pour ses amis d'Avignon, où nous étions dirigés. J'aurais été bien heureux depuis, si l'occasion m'avait permis de le recevoir à mon foyer.

De Cernay nous allâmes à Clerval et de là à Baumeles-Dames, dont M. le maire fit placarder une affiche pour annoncer notre arrivée. J'en avais arraché une qui malheureusement s'est égarée et que je voulais garder. A défaut du témoignage matériel de cet acte de courtoisie de cet honorable magistrat , j'ai garde le souvenir que ses administrés ont répondu et au-

delà aux recommandations qu'il leur faisait en notre faveur.

Que dirai-je de notre réception à Besançon? Elle fut, comme celle de toutes les grandes villes et principalement des villes de guerre, empreinte d'une chaleureuse sympathie. De Besançon , nous suivîmes la route parQuingey, Salins, Arbois, Poligny, Lons-le- Saunier , Saint-Amour, Bourg , Chalamont et Montluel.

Si je ne m'arrête pas à raconter les détails de toutes nos stations, c'est que : 1" malade en arrivant en France, et malgré cela obligé de figurer dans toutes les fêtes et banquets, ma tête se perdait un peu, et j'oubliais de noter ou je ne prenais que des notes incomplètes ; 2° il me serait vraiment impossible de faire une distinction, puisque partout nous étions fêtés, dans les chaumières comme dans les châteaux; partout les gardes nationales, musique en tête , le peuple en foule et de nombreux représentants de l'armée de tous grades, généraux, officiers et soldats nous recevaient comme des frères, et partout avec ce cachet de courtoisie caractéristique des Français.

Qu'il me soit permis néanmoins de faire une exception pour la seconde ville de France, Lyon, la riche et généreuse cité.

Sur la route de Bourg, et loin avant le faubourg St-Clair, nous vîmes venir au-devant de nous un nombreux rassemblement de peuple de toutes classes avec le drapeau aux couleurs nationales en tête, accompagné de la musique d'un régiment de dragons. Descendus de voiture, nous marchâmes vers la ville entre une double haie de Lyonnais. Le cortège, déjà très-nombreux, grossissait à mesure que nous avancions, et faisait retentir l'air des chants patriotiques

de Fiance. Parmi les chants, j'en distinguai un qui avait été composé pour la circonstance. Je ne peux résister au plaisir de le rappeler ici, regrettant infiniment de ne pas citer Le nom de l'auteur que je n'ai jamais su.

Nobles débris d'une vaillante armée, Venez, venez, nos bras vous sont ouverts; Ne craignez rien pour votre renommée , Qui doit survivre à vos cruels revers.

Avec orgueil franchisse! nos frontières ; Duczar alors vous braverez les coups.

Malheur à lui, si ses hordes guerrières Venaient encor (bis) vous chercher parmi nous.

Le sol français est l'asile des braves

Vous dormirez à l'ombre des lauriers.

Ici du moins vous n'aurez point d'entraves ;

La liberté veille sur nos foyers.

Dans les châteaux comme dans les chaumières

On tâchera d'adoucir vos douleurs :

De vous servir nos femmes seront fières

Et vous feront (bis) oublier vos malheurs.

Nous détestons la froide politique Qui l'emporta dans le conseil des rois- Ah ! si la France eût été république, De l'honneur seul elle eût suivi les lois.

Mais c'est en vain qu'à votre délivrance Nos citoyens demandaient à courir, On répondit à ce cri de la France, Que vous étiez (bis) condamnés à mourir.

Quand vos héros sacrifiaient leur vie, Quand ils mouraient pour sauver leurs drapeaux... On nous disait : l'ordre est à Varsovie.

C'était, hélas ! le calme des tombeaux !

En défendant la Pologne chérie,

Le nombre seul a pu vous accabler ;

Car les enfants de la Scandinavie

Dans les combats (bis) n'ont jamais su trembler.

Nobles enfants qui fuyez l'esclavage, Qui donc pourrait ne pas vous admirer ?

Pour vos vertus et pour votre courage D'un saint respect on se sent pénétrer.

De nos trois jours vous effacez la gloire.

Oui, vous avez surpassé les Français, Et désormais au temple de Mémoire Le premier rang (bis) est pour les Polonais.

La liberté peut revenir encore De vos tyrans détruire le pouvoir.

Tant qu'ils verroni un drapeau tricolore, Vos citoyens doivent garder l'espoir.

Si conkre nous le czar de la Russie Dans Les combats veut tenter le destin, H peut un jour flotter à Varsovie; Car nos soldats (bis) en savent le chemin.

C'est ainsi escortés que nous traversâmes Lyon et que nous nous rendîmes à la Guillotière, où nous attendait un splendide banquet présidé par M. le maire de cette ville aujourd'hui réunie à celle de Lyon. Ln grand nombre de personnes distinguées y assistaient, et même quelques employés de la préfecture. Je fus l'hôte d'un de ces Messieurs qui m'ac câbla de prévenances. Depuis que j'habite Rive-de- Gier, j'ai souvent regretté de ne m'être pas informé de son adresse, qui m'eût permis de le retrouver et peutêtre d'avoir le bonheur de le recevoir à mon tour.

Lyon, ville essentiellement religieuse, brilla toujours par ses idées de progrès et de véritable libéralisme. Aussi sans vouloir diminuer en sa faveur le me-

rite de tout ce que l'on a fait pour nous dans les autres villes de France, dois-je dire, pour rendre hommage à la vérité, que c'est de Lyon que nous avons reçu les marques les plus touchantes d'un affectueux intérêt.

Nous y trouvâmes établi un Comité Polonais, formé d'hommes éminents tant par leur science que par leur position sociale, et dont j'aurai plus tard l'ocasion de parler en m'occupant des autres réunions de ce genre en France et à l'étranger.

Grâce à la générosité lyonnaise, l'émigration, soit à son départ de la ville, soit à son arrivée à Avignon, fut pourvue de tout ce qui lui manquait pour les premiers besoins de la vie , et surtout de vêtements ; beaucoup de mes pauvres compatriotes se trouvaient dans un dénûment absolu après notre désastreuse campagne de guerre.

Cette sympathie pour les émigrés polonais s'est perpétuée à Lyon et dans les contrées qui l'environnent. Un certain nombre d'entre nous sont revenus s'y fixer, et s'y sont attachés comme à une nouvelle pat rie .

Nous ne séjournâmes qu'un jour à Lyon, et le lendemain nous fûmes embarqués sur le Rhône aux frais du comité lyonnais pour l'émigration. Les bateaux qui nous portaient étant de simples bateaux à la rame , nous dûmes faire encore plusieurs stations avant d'arriver à Avignon : la première à Serrièrelès-Annonay, la seconde à Valence, dernière ville importante que nous eussions à traverser , et où la garde nationale et l'armée rivalisèrent de zèle en nous rendant les honneurs militaires, et en nous offrant un banquet auquel présida l'esprit de la plus franche fraternité.

Le 21 février, après avoir couché une nuit au

Pont-Saint-Esprit, et la suivante à Roquemaure,nous arrivâmes enfin à Avignon, l'ancienne ville des papes. Nous y fûmes rejoints successivement par plusieurs colonnes de nos émigrants, dont le nombre devint si considérable, que celles qui suivaient furent arrêtées à Besançon et dirigées sur Bourges et Châteauroux.

Nous étions si nombreux que beaucoup se réfugièrent en Belgique, en Suisse, en Angleterre et jusqu'en Amérique ; rien qu'en France , nous étions plus de cinq mille. Il y en avait autant au moins disséminés dans les autres États de l'Europe. Aujourd'hui, malgré la mort qui a bien éclairci nos rangs, malgré la désertion de ceux qui ont sollicité la permission de rentrer dans leur pays, l'émigration nouvelle de 1846, 1848 et 1850, a reporté notre nombre à peu près au chiffre de 1832.

Nous fumes d'abord assez froidement reçus à Avignon. On nous regardait comme une troupe de barbares faisant irruption dans le Midi. Quelques membres du clergé, nous dit-on, manifestèrent cette prévention contre nous ; mais , au bout de peu de temps, l'opinion changea sur notre compte. On vit que nous professions la foi catholique , que nous avions des aumôniers qui tous les dimanches célébraient les saints offices, dans une église que Mgr l'archevêque avait mise à notre disposition, et que presque tous les émigrés y assistaient sans distinction d'âge ni de grade. Par la suite, bien des personnes, bien des ecclésiastiques devinrent pour nous de chauds amis. Lorsque le gouvernement jugea convenable de diviser ce dépôt de réfugiés par trop nombreux et de les envoyer, partie dans l'ouest, partie dans l'intérieur, les Avignonais demandèrent par une pétition qu'on en laissât le plus que possible

dans leur ville. Aussi , plusieurs de mes camarades se sont établis à Avignon , y ont contracté mariage, et y restent avec leurs enfants, dans l'attente de la résurrection de la Pologne, si la Providence, dans sa miséricorde, daigne un jour lui rendre la liberté et l'indépendance.

Après avoir raconté la marche presque triomphale de l'émigration polonaise à travers l'Allemagne et la France, et son arrivée au but qui lui était assigné, il me reste à dire quelques mots sur ce qu'est devenue cette émigration, quelle sympathie elle a pu se concilier, ainsi qu'à sa mère-patrie, par son séjour dans les pays qui l'ont recueillie, et enfin, quel bien a pu produire pour la Pologne son exil volontaire. Ce sera le sujet de la seconde partie de ce petit ouvrage.

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