‹ Souvenirs de l'émigration polonaiseChapitre 4 sur 8 · III I · texte numérisé non relu

III I

en Circassie, raconte que ces braves gens chantent nos airs patriotiques polonais en rendant le dernier soupir, avec autant d'enthousiasme que si c'étaient les leurs propres, qu'ils nous aiment comme des frères, victimes comme eux du despotisme et de l'ambition russe. Il est vrai que chez eux aussi nous avons propagé la connaissance de nos droits et des leurs, et ce sont autant des amis que nous avons gagnés à notre cause, que des ennemis suscités à la rapacité dévorante de la Moscovie,,

Je terminerai ce travail en citant un passage tiré d'une brochure publiée à Londres par un anonyme en septembre 1856 et intitulé : De ce qu 'il faut faire à présent; à la page 11 on lit ce qui suit:

« En vérité, il n'y a pas beaucoup de nations qui, ayant autant souffert que la nôtre,... aient conservé autant d'espoir et de foi!... Il n'y a pas beaucoup d'émigrations contemporaines qui puissent, comme la nôtre, compter plusieurs générations et se flatter d'une persévérance semblable.

A l'époque actuelle, siècle de mobilité dans les opinions politiques, de trahisons, de mercantilisme, de dégradation, de matérialisme et d'un égoïsme sans frein, . . . notre émigration est une chose rare et extraordinaire. Ce sera un jour l'orgueil de l'histoire de notre pays et de l'émigration elle-même, ce l'est déjà de nos jours, et c'est de plus la preuve d'un pressentiment infaillible de l'immortalité de la Pologne et de nos prédestinées providentielles dans la famille européenne.

« Notre nation sent instinctivement qu'elle doit régénérer et transformer le nord et l'est de l'Europe ; qu'elle renferme dans son sein le germe inépuisable

de cette révolution future que l'émigration y a semé au profit de son pays et qu'elle conserve pour un prochain avenir. »

Le publiciste démocrate poursuit eucore sa thèse de cette mauière :

« Ce n'est pas seulement parce que nous aimons notre pays, que nous sommes polonais ; nous ne demandons pas l'indépendance de la Pologne, parce qu'elle lui est due de droit divin comme à tous les peuples, tels que les Italiens, les Hongrois, les Bohémiens et tant d'autres ; mais encore c'est parce que,et avant tout, par l'indépendance de 22 millions de nos compatriotes, par celle de 60 millions de nos frères Slaves,.... les 200 millions d'habitants de l'Europe doivent obtenir les avantages des droits de l'homme et du citoyen ; c'est-à-dire vivre librement et sûrement de leur travail,... manger chaque jour leur pain dans un accord fraternel,... jouir tous des mêmes libertés, vivre paisiblement ensemble sous les rayons bienfaisants du soleil qui nous éclaire. Tel est le patriotisme polonais, et c'est pourquoi nous sommes polonais.

« La Pologne est le cœur de l'Europe ; ... les ennemis de l'humanité ont partagé ce cœur en trois fractions afin qu'il ne batte plus, et en effet ses mouvements se sont arrêtés... C'est pour cela que la tête de l'Europe aujourd'hui est engourdie malgré son habileté, et est embarrassée de savoir comment s'y prendre, voilà pourquoi les muscles et les membres agissent confusément, sans harmonie, au détriment de tout le corps... Cet état d'atonie durera jusqu'à ce que le cœur déchiré soit réuni de nouveau et ne forme qu un seul organe qui recommence à fonctionner comme par le passé.

Un autre défenseur de la démocratie, dans une brochure sur la guerre d'Orient et la paix, publiée à Paris en 1856, s'exprime ainsi à la page 21, article 81:

« Une chose de très-haute importance que l'on ne doit pas passer sous silence, c'est que la cause de notre patrie surgit pour ainsi dire d'outre-tombe, et reparaît sur la scène, dans toutes les circonstances graves qui agitent l'Europe, malgré tous les obstacles et toutes les haines;.... elle s'impose et se présente comme unique remède à la plus grave maladie de cette partie du monde.

« Napoléon I er a succombé parce qu'il n'a pas voulu rétablir la Pologne. Le congrès de Vienne a fait la plus grande faute d'avoir négligé de mettre une barrière entre la Russie et l'Allemagne, en reconstruisant la Pologne libre et indépendante.

a Les révolutions de 1848 ne seraient pas tombées entre les mains des réactionnaires ni des utopistes du socialisme, si elles avaient voulu donner le gage le plus assuré des libertés européennes en rétablissant la Pologne.

« Pendant la dernière guerre les esprits graves et sérieux, en vue de dénouer le nœud gordien de la politique européenne, proposaient le rétablissement delà Pologne.... Aujourd'hui même, après la paix conclue, des voix éloquentes s'élèvent en faveur de la Pologne, et reprochent amèrement aux alliés d'avoir négligé cette question importante.

« Et il ne peut pas en être autrement, car la Pologne a son caractère particulier,... une position unique, . . . qui ne ressemble en rien au sort des autres nations opprimées.... Car la Pologne, subjuguée ou triomphante, ne déclare pas seulement la guerre à

mort au tzarat mongolo-allemand, elle porte encore des paroles de consolation, de fraternité et de liberté au peuple russe qui est obligé de porter seul sur les bras tout le fardeau de ce tzarat.

« L'indépendance de la Pologne signifie et annonce a liberté des cultes, la liberté politique et individuelle 1 émancipation des masses de l'abrutissement et de la misère, l'abolition de tous les monopoles, des privilèges, et de tous ces vieux préjugés qui mettent un obstacle au progrès industriel et au bien-être public... Elle signifie la pensée de la grande fédération slave, ou claque famille considérable de la même race pourra se développer l.brement sur un terrain commun....» Aussi l'émigration ( a dit un autre écrivain et je me plais a le répéter avec lui) est immuable dans sa foi a la justice de ses droits, au milieu de tous ces changements que la Providence a permis comme un enseignement pendant un quarl de siècle.... Elle se repose aujourd'hui, elle veille, certaine que nulle œuvre humaine ne peut réussir en Europe, que nulle ne sera longtemps victorieuse et bénie si elle n'a la restauration de la Pologne pour mobile et pourdermer but l

Afin que le Tout-Puissant nous accorde sa grâce , nous donne du courage et de la persévérance dans I accomplissement des devoirs de notre mission sacrée, je termine par la traduction française d'une prière prononcée à l'occasion de l'anniversaire delà révolution du 29 novembre, par M. l'abbé Skorzynski , dans 1 église de St-Germain-des-Prés , à Paris , après la messe, près du tombeau de Jean Casimir, roi de Pologne :

« Dieu Tout-Puissant, vous qui d'un seul de vos " 'a puissance des rois de la terre, qui

regards brisez

en un seul instant anéantissez leurs projets infâmes et sanguinaires , permettez-nous , à nous qui avons confiance en votre protection , ô je meilleur des Pères, d'invoquer aujourd'hui pour la vingt-huitième

fois votre miséricorde aux pieds de vos autels!

Voyez aussi, Seigneur, que l'ennemi ne cesse d'exercer sa vengeance sur notre Patrie.

« Par la violation la plus inique, hélas 1 il a subjugué notre peuple; il a dévasté notre territoire, et il l'a arrosé du sang des innocents, il a arraché des enfants chéris aux bras défaillants de leurs pauvres mères ; il a rempli ses prisons de victimes infortunées , et non content d'avoir exilé dans des déserts sauvages les vieillards, la fleur de la jeunesse , et le sexe faible, tous surchargés de fers , il veut encore anéantir sur notre terre la sainte foi de nos pères , extirper de nos cœurs l'amour de la Patrie, et effacer jusqu'au nom de la nation polonaise.

« Seigneur , voici que nos lois , nos monuments nationaux sont foulés aux pieds ! nos églises détruites ou destinées au culte schismastique;... parmi les ministres de vos autels , les uns sont conduits dans un esclavage lointain, ou incorporés comme simples soldats dans les rangs d'une horde barbare ; les autres sont condamnés à un long exil, où ils invoquent votre miséricorde près d'autels étrangers, et ceux qui restent dans le pays ne goûtent pas plus de bonheur. Dans cette triste situation de l'Eglise et du pays, nous nous adressons à vous, Dieu tout-puissant, notre seul espoir et notre seul refuge! O Dieu qui fûtes le protecteur de la Pologne dans son berceau, notre Dieu dans nos jours de gloire et de bonheur, qui êtes toujours notre Dieu dans notre malheur et dans l'exil , ayez pitié de nous.

JBS

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