‹ Souvenirs de l'émigration polonaiseChapitre 3 sur 8 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Séjour de I -émigration en France , en Angleterre, etc.

Dulce et décorum est pro patria pati et mari.

Si, en toute chose, le commencement est pénible, celui de l'émigration polonaise fut affreux. Etre séparé de tout ce qu'on a de plus cher au monde, père, mère, épouse , enfants , amis; se trouver subitement seul loin de sa patrie, de tout ce qui rend la vie agréable et la mort plus douce près des tombeaux de sss pères, être jeté au milieu d'une autre nation, quelqu'hospitahère, quelqu'amie qu'elle puisse être, mais différente d'origine, de mœurs et de langage ; se souvenir du respect, de la considération dont on était entouré de la part de ceux auxquels on commandait, et tomber, dans le pays où l'on est venu chercher une hospitalité généreusement accordée par les populations , sous le coup de la surveillance de la police (1), hors de la loi commune qui étend sa protection sur le dernier individu ; n'avoir devant soi ni présent ni avenir, peut-il rien arriver de plus cruel pour tout être sensible, doué d'un noble cœur? Quelque raisonnement que l'on se fasse, quelque fort que

H) Loi du 21 avril 1832.

soit votre esprit, tout parait mort autour de vous Ceux qui compatissent à vos douleurs, qui s'efforcent de les adoucir, ont à vos yeux l'air de se railler. La gaité des uns vous attriste , la morosité des autres vous confond.

Ce sont ces pensées qu'a exprimées, dans son épitre Aux heureux, notre honorable compagnon d'exil, M. le comte Christien Ostrowski, dont j'ai déjà cité quelques poésies empruntées à la Semaine d'exil.

Aux. heureux

Ah ! qu'un front et qu'une Ame à la tristesse en prol Feignent mal aisément et le rire et la joie.

André Chénier.

Si vous voulez d'une gaité sincère Dans vos festins éprouver les transports, N'invitez pas l'étranger solitaire Qu'un jour l'orage a jeté sur ces bords ; Car il viendra, fantôme hostile et sombre, Troubler le cours de votre heureux destin, Et parmi vous s'asseyant comme une ombre Souiller de pleurs la coupe du festin

Voyez ce front courbé par l'anathème, Et de ses trails la mortelle pâleur.

Dans son regard, un éternel blasphème Qui semble aux cieux reprocher son malheur.

11 se souvient, hélas ! il veut sourire, Des pleurs amers s'échappent de ses yeux :

Il veut chanter, il ne peut que maudire; 11 veut prier il insulte les cieux.

A son aspect, la joie à peine éclose Se tait soudain : le rire est impuissant ;

De vos bouquels voyez pâlir la rose, Le lis fané penche un front languissant.

De la beauté disparaissent les charmes ; Vos entretiens ont perdu leur douceur.

Il a parlé : vous pleurez et vos larmes Comme du sang retombent sur son cœur.

Pourquoi le plaindre? encore un jour de vie, Avant le soir ses peines vont finir.

Car dans le monde il n'a d'autre patrie Que les tombeaux et puis le souvenir.

Salut, salut, ôjour de délivrance !

Soleil brillant de l'immortalité, Viens m'éclairer! mais il vient, il s'avance, En m'apporlant la sainte Liberté.

Fuyez, amis, fuyez le solitaire Qui n'a plus rien de commun avec vous :

Il n'attend plus de bonheur sur la terre, Et du destin il méprise les coups. Car c'est en vain qu'une voix importune Veut de son sort adoucir la rigueur ; Retirez-vous : et loin, de l'infortune Rêvez en paix le rêve du bonheur.

Lorsque parfois revient à ma mémoire l'image affreuse du commencement de l'émigration, j'éprouve un tremblement nerveux. A la seule pensée des souffrances physiques, et surtout des souffrances morales que j'ai endurées pendant plusieurs années, je me sens saisi d'une espèce de panique qui trouble mon repos actuel, quoique je jouisse d'une position honorable et assurée. Que de larmes n'ai-je pas versées en entendant la voix d'une jeune et belle Provençale nous répéter ce chant de l'exilé si approprié à ma position.

et qui m'allait droit au cœur, quoique composé pour un autre exilé?

Pourquoi me fuir, passagère hirondelle ?

Ah, \iens fixer ton nid auprès de moi !

Pourquoi me fuir, lorsque ma voix t'appelle, Ne suis-je pas étranger comme toi?

Peut-être, hélas! des lieux qui l'ont vu naître, Un sort cruel te chasse ainsi que moi....

Viens déposer ton nid sur ma fenêtre ; Ne suis-je pas voyageur comme loi?

Dans ce désert le destin nous rassemble ; Vas, ne crains pas d'y rester avec moi, Si tu gémis, nous gémirons ensemble !....

Ne suis-je pas exilé comme toi ?

Quand le printemps reviendra le sourire.

Tu quitteras et mon asile et moi, Tu voleras au pays du zéphyre....

Que ne pourrai-je y voler comme toi !

Tu reverras la première patrie,

Le premier nid de tes amours, et moi

Dont le malheur a consumé la vie....

Ne suis-je pas plus à plaindre que loi ?...

Je ne puis m'empêcher de joindre à ces jolies stances celles que M. le comte Christien Ostrovski a données dans sa Semaine d'exil, et qu'il a dédiées à Béranger.

L'Exilé.

.... Et dulcemoriens..

ViRGUr,.

On me disait, sur les bords de la Meuse :

Jeune étranger, pourquoi verser des pleurs?

Vois nos bosquets, notre cité joyeuse, L'air est si pur, la plaine a tant de fleurs ! Heureux Liégeois, ô peuple aimé de Flore, Pays d'amour, des plus douces vertus, Ali! pour vous seuls je chanterais encore, Mais l'exilé ne chante plus.

l'eut-il chanter, quand la Pologne expire, Quand les tyrans ont juré son trépas?

Contre une épée il a changé sa lyre, Sur un tombeau la rose est sans appas ?

Entendez-vous? c'est le clairon sonore, Le glas du bronze et les cris des vaincus, Amis! voilà les chants qu'il aime encore, Mais l'exilé ne chante plus.

Peut-il chanter, ô comble des misères !

Quand un Tartare assis sur des débris Veut s'enivrer des larmes de nos mères lit boit le sang dans les crânes des (ils.

Dans le cercueil, Alice qu'il adore Peut-être a-t-elle expié ses vertus....

Pour la venger un jour il vit encore, Mais l'exilé ne chante plus.

Peut-il chanter, quand le présent l'accable, Quand le passé de pleurs fut inondé ?

Le sort pour lui fut-il inexorable ?

Sur lui la foudre a-t-elle assez grondé ?

Quand l'avenir entier se décolore Par tant d'espoir, tant de rêves déçus....

Pour son supplice, hélas ! il vit encore, Mais l'exilé ne chante plus.

11 eut aussi son beau rêve de gloire :

Ce rêve seul vaut une éternité.

Ah! s'il tombait dans un jour de victoire Quel beau destin ! il l'avait mérité.

— Su — C'est te trépas désormais qu'il implore :

Ciell rends-lui les biens qu'il a perdus, 11 te demande an jour de gloire encore, Mais l'exilé ne chante plus.

Comme les preux partant pour l'Italie, Il n'a pas pris, pour en couvrir ses yeux, Un peu de terre à la sainte patrie, Il n'a pas pris les os de ses aïeux :

Leur sang coula du couchant à l'aurore, Waterloo ! tes guerriers les ont vus :

Sur leurs tombeaux il vient pleurer encore, Mais l'exilé ne chante plus.

On l'a revu, prodigue de sa vie, D'un sang impur son fer était trempé :

Soudain il tombe en disant : « Varsovie ! »

Et bénissant le plomb qui l'a frappé !

Vers son pays son âme s'évapore, 11 devient libre et ses fers sont rompus :

En expirant it souriait encore, Mais l'exilé ne chantait plus.

Transportés subitement du climat froid du Nord sous le soleil de la Provence , sortis de la vie active etsévèredes camps, après une campagne pénible de dix mois, les émigrés polonais, livrés à eux-mêmes, condamnés à une oisiveté complète, le sangécbauffé d'ailleurs par le genre de vie auquel les avait exposés une succession non interrompue de fêtes et de banquets, se livrèrent entre eux, comme passe-temps, à de vives discussions sur les événements de la guerre et sur les actes de l'administration civile pendant la courte période de notre indépendance. La rude franchise des camps habituelle chez tous les hommes ayant appartenu aux armées et souvent portée trop loin, fit quel-

— 8G — quefois dégénérer ces discussions en querelles fâcheuses qui se terminaient par des duels et la mort de très-braves officiers. On a vu les plus paisibles d'entre nous, des amis, des camarade? de lit et de table, emportés par l'irritation que produisaient chez eux les contrariétés et les malheurs de l'exil, aller se battre en duel sans savoir pourquoi, pour un oui ou pour un non, et chercher ainsi la mort comme le seul remède aux souffrances morales dont ils étaient torturés.

On répandit des écrits satiriques et calomniateurs contre ceux des émigrés qu'on soupçonnait ou qu'on accusait de montrer quelque faiblesse, et ces écrits laissaient en paix les traîtres, les vrais coupables restés en Pologne et y jouissant des fruits de leur trahison. On se diffamait les uns les autres à la face du monde entier, comme si nos malheurs n'étaient pas assez grands, sans nous rabaisser aux yeux de nosamis qui plaignaient sincèrement notre aberration, et à ceux de nos ennemis qui se réjouissaient du comble de notre infortune.

Hélas! l'homme est fait ainsi. Dans le bonheur, il oublie tout, même ses bienfaiteurs ; dans le malheur, il s'en prend à tout le monde, sauf à lui-même : il cherche, il voit partout les auteurs de ce qui lui est arrivé ; il maudit tout,jusqu'à son Créateur. On comprend cette aigreur de l'esprit quand on a tout perdu, même l'espérance. Dans cette situation, on est bien aise d'épancher son fiel sur quelqu'un, ne fût-il pour rien dans vos infortunes.

Il est juste de dénoncer le fauteur unique de ces discordes, nées au sein de l'émigration polonaise aussitôt après son arrivée sur la terre d'exil. C'est l'empereur Nicolas qui a voulu nous y poursuivre de sa vengeance. Ce Néron du Nord , frappé au vif dans

son orgueil, bravé pendant dix mois par une poignée de braves, tourmenté d'une haine implacable contre tous ceux qui ont entravé ses projets d'envahissement, voyant s'échapper de ses serres tout ce que la Pologne possédait d'hommes de cœur, de caractère, de lumières et de haute position sociale, comprit que de pareils hommes, par la sympathie universelle qu'ils exciteraient, quoique désarmés et inoffensifs, pourraient nuire à ses projets ultérieurs de conquête de la Turquie d'abord, et de domination sur l'Europe entière. Il a proclamé à la face du monde que les Polonais émigrés n'étaient que des factieux, un amas de jeunes étourdis sortis des écoles militaires et de l'Université, ou de vieux révolutionnaires pareils à ceux de 1791 , capables de porter le feu, la flamme et la désolation partout où ils poseraient le pied. Pour prouver son dire, il nous a envoyé quelques centaines de pseudoémigrés, de faux frères, d'agents de sa police secrète, avec la mission de susciter des querelles entre nous; de nous mettre en guerre ouverte les uns contre les autres; de pousser ceux qui y seraient enclins à commettre toutes sortes de bassesses et d'infamies ; de nous détourner d'entreprendre la moindre chose qui pût nous créer une position ; de nous compromettre clans des échauffourées qui n'avaient pas le sens commun ; en un mot, de nous déconsidérer et avilir aux yeux de l'Europe; et principalement enfin de nous entraîner à des manifestations collectives, dans le but d'enlever son prestige à notre illustre prince Adam Czartoryski, qui jouissait comme il jouit encore d'une haute considération près des cabinets d'Occident et près des personnages les plus distingués, les plus éminents de notre époque.

Or, il n'y avait rien de plus facile que de jeter un

Polonais dans l'erreur, en le prenant par son côté le plus sensible, son patriotisme, et sous le masque d'un faux. Libéralisme, de le conduire aux idées erronées des innovations étrangères, en lui représentant qu'il ne devait pas rester en arrière de la civilisation de l'Occident.

Le moyen était trouvé; la pomme de discorde fut lancée au sein de l'émigration. Gurowski, Krempoweicki et consorts, sans doute par ordre de l'empereur Nicolas, fondèrent une société dite démocratique , pour mieux masquer les desseins de la politique russe. Car, je le demande à tout bomme sensé, pouvait-il y avoir des aristocrates parmi de malheureux émigrés qui n'avaient pas de quoi vivre et qui seraient tous morts de faim ou de misère sans les subsides qui leur étaient accordés. Malgré cela, beaucoup de jeunes gens s'enrôlèrent sous cette bannière de patriotes de nouvelle espèce. Ils signèrent des déclarations et des protestations rédigées par les agents russes contre le vénérable prince Adam Czartoryski, et par cet acte insensé, ils renouvelèrent l'infâme confédération du 14 mai 1792, de Targowica, qui, tout en protestant comme eux de son patriotisme, vendit la Pologne en consentant à sou démembrement.

A la vue de ces désordres et de ces infamies, l'empereur se réjouissait des éminents services de ses émissaires qui faisaient retentir la presse de tous les pays , et en remplissaient les colonnes du récit calomnieux d'actions honteuses imputées au compte de l'émigration, et commises par les agents secrets euxmêmes.

Je citerai, à l'appui de ce que j'avance, la lettre du général Dwernicki à ses compatriotes et compagnons d'exil , lettre insérée d'abord dans le journal

polonais, la Semaine, et reproduite ensuite par la Chronique de l'émigration, t. i, p. 216.

« Il est à ma parfaite connaissance, écrivait le gé- « néral, et j'en ai des preuves irréfutables, que clans « ces derniers temps il est arrivé en France des émisse saires de nos ennemis, chargés d'une mission spé- « ciale, afin de savoir si nous avons des relations avec « nos compatriotes restés dans le pays, et qui doivent « par une conduite infâme, nous déconsidérer aux « yeux des Français et détruire la sympathie pour « nous de cette nation généreuse.

« Afin d'empêcher la réalisation de cet infernal « projet, je m'empresse de le porter à la connaissance « de l'émigration pour qu'elle se tienne sur ses gar- « des, spécialement vis-à-vis de ceux des Polonais qui « ont déjà été vus avec nous et qui, retournés ensuite « en Pologne , reviennent aujourd'hui de nouveau, « munis de passeports russes.

« Je prie mes compatriotes, dès l'apparition de ces « individus dans quelques dépôts, de m'en prévenir « le plus tôt possible.

« Paris, 6 juillet 1834.

« Signé : Général Dwernxcki. »

L'envoi des émissaires et agents secrets continue encore même à présent. A leur mission primitive en est jointe une nouvelle qui consiste à nous engager à retourner dans nos foyers, en nous vantant très-haut la magnanimité de l'empereur Alexandre II et en nous promettant son amnistie.

L'empereur Nicolas, dans le temps, n'ayant pas réussi, malgré tous les méfaits de ses agents, à nous priver assez vite de la sympathie qui nous entourait, s'avisa de nous faire un grand cadeau, en

nous envoyant, en 1840, un individu nommé André Towianski.Cet homme jouait lerôle d'un fou mystique, se proclamait le sauveur de l'humanité, un nouveau Christ, et n'était en définitive ni fou, ni rédempteur, mais tout simplement un agent de la police russe.Towianski trouva quelques émigrés souffrants et affaiblis par la longue durée de leur exil et par les misères qui en résultent. 11 fit tourner la tête à plus d'un d'entre eux et les conduisit par le mysticisme, à l'apostasie,à la renonciation de leur patrie et du nom polonais, et en fit les sujets très-fidèles et très-obéissants de S. M. le Czar de toutes les Russies, comme le prouve le manifeste qu'ils ont publié à la fin de 1857, sous le titre de : Les raisons pour lesquelles une partie de V émigration ne peut pas accepter l'amnistie.

Au bout d'un certain temps, le gouvernement Français fut convaincu des machinations infernales de la Russie par les renseignements de la police ; guidé par un sentiment d'honneur et de pitié pour l'émigration polonaise, après avoir acquis les preuves de la mission de cet homme, il l'a fait partir en compagnie de deux gendarmes et l'a dirigé vers la frontière suisse. C'est à Genève que ce nouvel apôtre a fixé sa résidence, où il prêche encore aujourd'hui même son culte nouveau, en attendant qu'un autre gouvernement charitable le fasse enfermer avec ses quelques néophytes à Charenton ou toute autre maison de santé, ou plutôt dans une maison de correction.

On le voit donc , tous les moyens sont bons au gouvernement russe pour parvenir à ses fins. Ainsi qu'il le fait envers les Grecs unis de son empire pour leur conversion au schisme, il n'est sorte de bassesses, d'astuces, d'avilissements, de cajoleries ou de menaces , et même de persécutions poussées souvent jus-

qu'au martyre, qu'il n'emploie envers les pauvres Polonais, afin de détruire tout ce qui regarde leur religion , leur langue , leurs mœurs, leurs usages, leurs coutumes, et qu'il ne reste rien qui puisse rappeler l'histoire des temps passés de leur gloire et de leur grandeur.

Ces faits se passent encore aujourd'hui sous le règne d'Alexandre II, qui cherche à éblouir les peuples civilisés de l'Occident par son projet soi-disant d'émancipation des paysans. N'est-ce pas Catherinela-grande, l'amie de Diderot et de Voltaire, qui a le plus contribué au démembrement de la Pologne, tout en professant des principes de philosophie, de libéralisme et de progrès? — progrès, sans doute, dans le brigandage, le vol et la corruption des mœurs.

Tandis que, par le moyen de ses agents, l'empereur Nicolas flattait par dessous main la Société démocratique de l'émigration polonaise et enflammait son patriotisme, c'était par milliers qu'il envoyait les familles polonaises en Sibérie, aux mines d'Oural et dans le Caucase, condamnant les uns aux travaux forcés des mines, contraignant les personnes d'un rang élevé à servir comme simples soldats et à peupler ses colonies militaires désertes.

Mais l'empereur s'est trompé dans son calcul sur la Société démocratique de l'émigration. La plupart des émigrés ne voulurent pas s'y enrôler, et parmi ceux qui en font partie, un grand nombre comprirent la ruse infernale de l'autocrate, se formèrent à la politique dans cette école et devinrent de très-bons patriotes.

Dès que le gouvernement français s'aperçut de la mésintelligence qui régnait parmi les émigrés et qu'il

en connut le véritable instigateur, il donna l'ordre de les disséminer par toute la France, afin qu'il leur fût possible de trouver des occupations sérieuses, plus utiles pour eux que les discussions stériles de la politique , et leur accorda des secours suffisants pour parer aux premiers besoins de la vie, et leur faciliter ainsi les moyens de se procurer une existence plus honorable et plus convenable pour leur position.

Nous ne pouvons vouer qu'une reconnaissance éternelle à la nation française ainsi qu'à son gouvernement d'alors et à ceux qui lui succédèrent. Les avis salutaires, les encouragements à nous créer des positions sociales ne nous manquèrent pas. Ils furent hautement exprimés à la tribune dans lesdeux Chambres par les ministres du roi et par les membres de la majorité attachée au gouvernement. Mais les agents russes cherchèrent à empêcher l'effet de ces bons conseils. Ils faisaient entrevoir de prochaines révolutions en France et en Europe, une guerre universelle et, à la suite, notre retour dans notre patrie. De plus, ils représentaient comme de mauvais Polonais , de mauvais patriotes ceux d'entre nous qui voulaient suivre les avis du gouvernement ; encourageant ainsi chez ceux qui les écoutaient le désœuvrement, l'oisiveté, mère de tous les vices, et les entraînant dans une profonde misère, qu'ils savaient très-bien devoir en être la conséquence inévitable.

Beaucoup de mes infortunés compagnons d'exil se laissèrent prendre aux pièges astucieux tendus par les agents russes, et préférèrent rester sans rien faire plutôt que d'accepter une occupation dans les ateliers ou dans le commerce, ou de fréquenter les écoles de sciences ou d'arts et métiers, ce qui leur eût permis non seulement d'échapper aux filets russes, mais en-

core de tomber dans la position déplorable où ils se trouvent sur leurs vieux jours.

Mais si, d'un côté, une partie de l'émigration courait aveuglément à sa perte en se jetant à corps perdu dans les utopies, d'un autre côté, la plus grande partie, la plus saine d'esprit, dirigée par des hommes d'un rare mérite, se groupait autour de la personne de S. A, le prince Adam Czartoryski.

L'émigration, ainsi divisée en deux camps bien distincts, a tracé son programme politique, que je trouve consigné dans la Chronique de l'émigration, t. iv, p. 49. Voici d'abord la manière d'envisager le but de l'émigration par le parti du prince :

« 1° Le rétablissement d'une Pologne indépen- « dante est le seul but de tout Polonais, son seul es- « poir, la première base de tout bonheur et de toutes « les améliorations sociales.

« 2° Notre force unique, le but final de notre existe tence est l'amour de la patrie, qui n'est pas l'effet « des études politiques,mais l'héritage des siècles, ce- « lui que nous ont légué nos aïeux : c'est la volonté « de Dieu.

« 3° Tous les moyens qui conduisent au rétablis- » sèment de notre patrie sont permis, pourvu qu'ils « soient sûrs et énergiques, qu'ils s'appuient sur des « bases solides, et non sur des terrains mouvants.

« 4° Les moyens les plus prompts et les plus sûrs « de notre salut peuvent nous être fournis par les cir- « constances politiques elles-mêmes. Mais si ceux-là k nous trompent et qu'il arrive un bouleversement « général , il faut le servir , et , dans l'éruption des « volcans, attiser le feu de l'espérance. La patrie doit a être le but principal de toutes nos actions et nou « servir de drapeau.

« b° S'il surgit une guerre quelconque, pourvu « qu'elle soit contre la Russie, nous y prendrons part « de toutes nos forces. Quelle que soit la forme de « gouvernement adoptée par la Pologne régénérée, « nous nous y dévouerons entièrement. »

Voici maintenant l'exposé de la théorie politique de la Société démocratique :

« 1° Les réformes sociales doivent être le but « principal des Polonais; car ce n'est que par elles « qu'ils peuvent espérer reconquérir leur patrie et la « rendre digne d'être rétablie.

« 2° Les sources de la force sont les masses. 11 « faut les pénétrer de patriotisme et leur confier le « gouvernail de l'esquif qui porte nos espérances. « L'attrait du bien-être matériel peut remplacer l'idée « morale de la patrie. Les grandes théories de la Ré- ■< volution française peuvent nous servir de guides et « nous faire comprendre nos devoirs.

« 3 8 La révolution, les changements radicaux de « la société sont les seuls moyens du rétablissement « de la Pologne. Là seulement gît la force : le reste « n'est qu'un rêve.

« 4° Les rois nous ont perdus ; les rois nous ont « démembrés ; les rois nous ont abandonnés. N'espé- « rons reconquérir la Pologne qu'après la chute des « trônes. Changeons l'Europe, et alors nous trouve- « rons une place pour la Pologne. S'il arrive quelque « guerre entre les rois, prenons-y part. La révolution « doit être notre but principal.

« 5° La guerre étant entreprise dans l'esprit ré- « volutionnaire, les chefs imbus de l'esprit révolu- « tionnaire, les moyens révolutionnaires peuvent « seuls nous sauver. La guerre conçue dans un esprit « contraire est notre perte. Si la Pologne régénérée

« ne doit pas être une Pologne démocratique, il vaut » mieux qu'elle reste sous le joug moscovite. »

L'on voit clairement d'après ces citations que, si le but était le même pour les deux partis, les moyens pour y parvenir étaient bien différents. Néanmoins , on se mit à l'œuvre de part et d'autre ; on la poursuivit avec ardeur, on la poursuit encore sans avoir rien obtenu jusqu'à présent. Les travaux et les efforts des uns et des autres méritent d'être mentionnés comme devant fournir quelques belles pages de plus à l'histoire de la nation polonaise, qui sera fière un jour d'avoir produit d'aussi fidèles défenseurs, persévérants et inébranlables dans leur projet, malgré les circonstances peu favorables.

Aussitôt que l'émigration fut établie sur le sol hospitalier de la France, on vit les hommes les plus éminents , tant par la position sociale qu'ils occupaient dans leur pays que par leur patriotisme, leurs talents, leurs connaissances littéraires et scientifiques, s'organiser et se réunir dans le but de continuer les travaux de la Société des amis des sciences, lettres et arts de Varsovie, qui avait cessé d'exister par l'émigration a l'étranger de ses membresles plus illustres et par l'oukase impérial qui mettait à néant toutes les institutions tenant à la nationalité polonaise.

Le 3 mai 1 832., ils jetèrent les premiers fondements de la Société à Paris , sous la présidence de S. A. le prince A. Czartoryski, et la vice-présidence de M. le comte Louis Plater; sénateur castellan. Elle fut composée de quatre sections :

La i re section littéraire, président le prince Adam Czartoryski ; 2« — historique, président J. Ur. Niemcewicz, sénateur castellan ;

La

section statistique, président le comte Louis Plater, sénateur castellan ; — de protection et secours pour les jeunes gens qui se livrent à l'étude des sciences et des arts, président général Kniazewicz (1).

En 1834, cette Société comptait déjà 26 membres titulaires, 3 honoraires, 53 associés et 30 correspondants.

Depuis sa formation jusqu'au 18 mai 1534 , soit dans 1 espace de deux ans, elle a tenu 37 séances des sections littéraire et politique, et 16 des autres sections Elle a publié { c'est toujours la Chronique qui parle), 41 articles dans les journaux et 40 ouvrages littéraires et scientifiques. Dans ses diverses réunions, ) a été lu 85 dissertations, dont 10 historiques, 2 de droit, 2 d'économie politique, 53 purement politiques, 1 de pédagogie, 5 de littérature, 3 de beauxarts? 2 de mathématiques, 2 d'art militaire, 1 de physique, 1 de chimie, 3 d'administration.

Pour bien faire comprendre le but de la Société, je donne ici la traduction en français, aussi fidèle qu'il m'a été possible, du discours prononcé le 18 mai 1834 par le prince président, en présence de toutes les sections réunies :

« Eloignés du lieu de notre naissance et de tout ce qui rattache à la vie, pauvres émigrés, nous avons lâche de nous créer des occupations qui puissent apporter quelque soulagement à nos souffrances, nous rappeler les temps passés et l'esprit qui nous animait quand nous défendions le sol sacré de la patrie. Au

(\) Chronique de l émigration polonaise, t. t, p, 138.

jourd'hui comme jadis, nos pensées doivent avoir le même but.

« Quand notre cruel oppresseur, en anéantissant notre existence politique, a détruit également nos institutions, nos monuments scientifiques et historiques, au moment où il essaie de détruire notre littérature, et qu'il va même jusqu'à vouloir nous ravir la gloire et l'honneur acquis au prix de tant de sacrifices et de tant de sang versé dans toutes les parties du monde pour la. liberté et l'indépendance, nous nous sommes réunis ici pour défendre contre la barbarie, autant qu'il dépendra de nous, le précieux héritage de nos pères.

« Nous nous sommes proposé de faire revivre au sein de l'émigration, si nos faibles moyens nous le permettent, la Société des amis des sciences, lettres et arts, fondée datis le même but, il y a trente ans, à Varsovie , et actuellement détruite par un sauvage vainqueur. Les services éminents rendus au pays par ce corps savant devaient attirer sa vengeance. Ses membres les plus distingués sont errants sur la terre étrangère, ou se cachent dans la misère, ne recueillant que le mépris dans les lieux mêmes où leur savoir était admiré, où il propageait les lumières et les nobles sentiments de notre nationalité.

« Recueillir et garder précieusement ces étincelles, ces germes de la civilisation et de l'esprit national, que la main de fer d'un barbare se propose d'étouffer, est un but si grandiose, d'une si haute portée, que notre Société ne peut pas, n'ose pas se flatter un seul instant de pouvoir se dire qu'elle pourra réussir un jour, qu'elle pourra répondre à ses vœux et à ses efforts, peut-être pas même de concevoir une espérance quelque peu fondée.

* Vous pourrez vous convaincre néanmoins, Messieurs, d'après le rapport qui va vous être soumis de nos travaux annuels, qu'ils ne sont pas sans utilité. Plus d'une vérité historique, falsifiée et travestie par nos ennemis éternels et acharnés, a repris son vrai jour, sa valeur réelle ; plus d'une calomnie, sortant de la même source, manquant à tous les égards dus au comhle de notre malheur , a été victorieusement réfutée. Pour nous conformer aux besoins de l'époque, la plus grande partie des œuvres lues au sein de la Société ont été obligées de revêtir la forme de simples articles, et se renfermer dans certaines bornes pour pouvoir trouver un accès plus facile dans les écrits périodiques de la presse. Un grand nombre de nos collègues, cependant, se sont livrés à des travaux de plus longue haleine qui nous présagent des ouvrages plus étendus et d'un intérêt plus durable.

« En général , comme vous le verrez par le rapport, les travaux de la Société ont progressé. L'année qui vient de s'écouler a été plus riche que les précédentes en œuvres importantes. C'est d'un bon augure pour l'avenir, et cela nous inspire la foi dans la réussite de nos efforts, dans la pureté et l'opportunité de nos intentions. Félicitons-nous d'avoir pour témoin de nos travaux et de notre entreprise le grave et vénérable président de la Société des amis des sciences et des arts de Varsovie, M. le castellan sénateur J, Ur. Niemcewicz. Qu'il nous juge; qu'il nous guide; qu'il nous apprenne comment nous devons supporter les disgrâces du sort, comment après la destruction du fruit de nos longs travaux nous devons commencer une nouvelle carrière avec espoir et courage. Toute la vie de cet honorable compatriote est pour nous un modèle de conduite. Dans les sombres prisons

moscovites, comme dans les forêts vierges du Nouveau-Monde, et à présent dans l'exil qu'il partage volontairement avec nous, malgré ses forces épuisées et les fatigues de l'adversité, partout il fut, partout il est pour nous un modèle de vertu, de patriostime, d'abnégation et de sacrifices.

« Depuis le commencement de notre pèlerinage, depuis notre arrivée sur le sol hospitalier de la Fiance, nous avons éprouvé toutes les consolations que peut offrir la considération en face d'un malheur immérité. Mais la seule consolation possible en ce moment pour le Polonais, c'est l'espérance. Le bienfait de cette unique consolation, à qui le devons-nous plus qu'à ces nobles hommes qui, clans le désastre, n'ont pas abandonné notre sainte cause, qui se sont assimilés à nous, et qui du haut de la tribune de France, ont rappelé à l'Europe entière que la Pologne vit encore, qu'elle n'est pas oubliée; que les droits des opprimés sont toujours sacrés et ne se prescrivent jamais; que l'usurpation, basée uniquement sur la violation de tous les droits internationaux, ne peut rester impunie ni se légitimer.

« Nous sommes heureux de voir au milieu de nous l'un de nos défenseurs les plus chaleureux, M. Odillon-Barrot, à la prudence, à l'habileté et à la merveilleuse éloquence duquel notre cause est redevable de si grands services. Il nous est agréable de le saluer notre collègue et de lui témoigner toute notre reconnaissance.

« Que nos généreux défenseurs ne se découragent pas de ne point voir leurs efforts persévérants couronnés par des résultats immédiats ! La puissance des nobles âmes et des grands talents est immense quand elle se concentre sur un objet jugé par elle

digue de ses préoccupations. Un jour viendra où leurs paroles prophétiques seront suivies de faits et d'événements plus favorables à la justice et à l'humanité , où elles dévoileront au inonde entier un destin caché aujourd'hui dans un avenir inconnu. »

M. Odillon-Bairot a répondu à peu près en ces ternies :

« MM. je ne suis nullement préparé à un accueil aussi honorable. Je vous remercierai de ma réception dans votre Société, non pas par un discours recherché, mais par ces quelques mots simples et francs. Depuis longtemps je tiens à honneur dêtre considère comme un ami de la Pologne; car votre patrie est une fidèle image du combat de la liberté et de la civilisation contre le despostime et la barbarie, combat dont elle a partagé toutes les chances. Lorsqu'un noble élan réveille l'esprit des nations, les appelant à l'œuvre de leur émancipation, votre nom se trouve dans toutes les bouches et dans tous les cœurs: tout le inonde désire proclamer votre restauration. Dans les temps de réaction, de terreur, d'égoïsme et d'asservissement, votre cause se ressent de leurs effets : mais ne perdez pas courage. Le droit et la justice marchent toujours, et s'ils s'arrêtent parfois, c'est un repos qui donne une vie nouvelle à son cours

« Je voudrais bien pouvoir vous adresser quelques paroles de consolation ; car si je n'ai jamais encensé le succès, j'ai toujours honoré le malheur. Je ne puis cependant vous cacher qu'il faut que vous vous armiez de beaucoup de courage, que vous soyez persévérants et préparés à de dures et longues épreuves.

i II est beau de voir qu'à l'exemple des anciens

— toi —

peuples qui, forcés d'abandonner leurs toits paternels, emportaient leurs dieux domestiques, vous ayez transporté sur la terre étrangère votre patrie vivante, votre patrie intellectuelle. Quoique votre épée soit rentrée dans le fourreau, votre guerre continue ; car vous arrachez à la rage de votre oppresseur votre littérature, vos documents historiques et la vérité. Vous soutenez dignement la cause et l'honneur de votre patrie. Il est des hommes qui" se rient de la puissance du droit; mais le moment approche où il faudra compter avec cette puissance; car déjà elle pénètre jusque dans les rangs de la force matérielle et commence à la paralyser. Ne vous découragez doncpas. Les champs de bataille en faveur de la civilisation et de la liberté sont toujours ouverts tant qu'existe la liberté de la presse et de la tribune. Que les Polonais s'y joignent, qu'ils y placent leur espérance.

« Je n'avais pas besoin d'être votre collègue pour me vouer à la défense de votre cause; car votre cause n'est pas celle d'un peuple seul, elle est celle de tous les peuples; elle ne représente pas une liberté seule, mais toutes les libertés. Partout le droit l'a emporté sur la force; chez vous seuls il a succombé! Mais cette anomalie est par trop monstrueuse pour durer longtemps. Que cette pensée soit pour vous une consolation et une assurance. »

A la réunion de la Société, le 3 mai 1 8 3 ô , pour célébrer l'anniversaire de la constitution du 3 mai 1791, le prince président prononça une longue alloculion, dont j'extrais les passages suivants.

« Nous célébrons aujourd'hui, mes chers compatriotes et honorables collègues, une fête vraiment nationale, le souvenir de l'époque la plus glorieuse

peut-être de nos annales. Partout où se trouvent des Polonais, la journée du 3 mai ne se passera pas sans une commémoration religieuse, sans que des vœux et des soupirs partis du fond de tous les cœurs et de toutes les poitrines, au moment même où je parle, dans les immenses forêts de l'Amérique, comme aux mines de la Sibérie, ne se joignent aux nôtres et ne soient dirigés vers notre chère patrie.

« Il y a quarante ans, ô pareil jour, la Pologne a lavé la tache des anciennes erreurs qu'on lui reprochait et a reconquis l'estime et la sympathie des peuples civilisés de l'Europe. La journée du 3 mai a montré notre cause belle, innocente, pure et brillante comme les rayons d'un beau soleil, et l'a assimilée à celle de la civilisation européenne.

« L'égalité devant la loi, qui passait partout ailleurs pour une nouveauté, tandis que c'était cheznous un principe très-anciennement mis en pratique, fut consacrée ce jour-là par la constitution. La voie des améliorations matérielles de position fut ouverte à tout individu ; l'accès à tous les emplois fut permis à tous les citoyens.La haute société, seule privilégiée jusqu'alors, fut la première à tendre la main et à se rapprocher des autres classes. Abandonnant ses privilèges de son propre mouvement , elle a su fonder un gouvernement régulier, fort et qui devait être stable; condition essentielle de toutes les améliorations, de toutes les libertés, et même de l'existence nationale.

« Ces changements importants et salutaires n'ont été arrachés ni par la force brutale, ni par la terreur, ni par la guerre civile entre des partis différents, mais ils furent l'effet d'une action calme et tout à fait spontanée, d'une civilisation progressive généralement

désirée ; l'effet d'une conviction profonde, dictée par le bon sens et par l'amour de la patrie et de l'humanité. S'il avait plu à la Providence de laisser la Pologne suivre son propre mouvement, de la laisser se gouverner par elle-même, que de grands changements, que d'améliorations en tous genres, dignes d'admiration, ne se seraient-ils pas opérés ? Peut-être auraient-ils pu marcher de pair avec ceux des antres pays civilisés de l'Europe !

« C'est sur cette œuvre méritoire et glorieuse pour l'humanité, ne nuisant à personne, qu'osèrent se précipiter la trahison, la méchanceté et l'envie rapace rie nos voisins. Leurs forces réunies ont mis en lambeaux notre malheureux pays, détruit cette belle entreprise, cette œuvre sacrée, et noué le nœud gordien du sort futur de l'Europe qui n'a pas encore été dénoué jusqu'à nos jours. »

(^Chronique de rémigration, t. m, p. 44.

Plus bas, en parlant des partis qui divisèrent l'émigration, S. A. s'exprimait en ces termes :

« Pendant tout le temps de ma vie qui s'est écoule en Pologne, je n'ai jamais connu que deux partis, Polonais ou étrangers, honnêtes gens ou traîtres, bons ou mauvais patriotes, gens qui voulaient une patrie libre et indépendante ou gens courbant ignominieusement la tête sous le joug des oppresseurs. Tout le reste de ce qui s'intitule un parti, comme nous l'entendons dire ici , ne procède pas de la Pologne, mais est l'écho de voix étrangères, fruit de la terre étrangère, modèles superflus, répétitions de maximes qui n'ont pas la moindre raison d'être, je dirai plus, qu'il est de toute impossibilité de nous assimiler. Car il n'y a pas en Pologne une noblesse qui détourne ses

yeux de la vérité, qui clans son propre intérêt repoussetoutes les améliorations sociales, même les plus utiles. C'est au contraire par la noblesse que les changements furent opérés ; c'est par elle qu'ils furent poussés au progrès avec toute l'énergie possible. Notre cierge de Pologne ne fut jamais hostile à la liberté, servile pour le despotisme ou sous l'influence étrangère : séculier ou monacal, vivement pénétré des principes sublimes de la véritable religion de Jésus-Christ, il s'est toujours distingué par son dévouement à la patrie et par son attachement aux lois civiles.

« Jamais nous n'avons vu en Pologne le peuple, poussé par l'envie ou le désir de la vengeance, haïr tout ce qui était au-dessus de lui; il existait, au contraire, entre le seigneur et le paysan, un certain attachement de famille, un sentiment de fraternité qui les poussait instinctivement à se prêter des secours mutuels; c'est ce sentiment qui forme la base essentielle et nous offre la plus sûre garantie de notre restauration future. C'est par cette raison que tous nos mouvements politiques pour briser le joug étranger ont été l'œuvre commune de toutes les classes de notre société. C'est en raison de cela encore que nos oppresseurs cherchent constamment à rompre cet attachement mutuel, en semant la défiance entre les uns et les autres, et suscitant la discorde parmi eux avec une perfidie indignement calculée.

« Nous ne renions pas notre passé ; nous reconnaissons, au contraire, comme élément essentiel de notre vie cet attachement à nos usages, à nos mœurs, et aux souvenirs historiques de notre patrie, que l'on voudrait éteindre en nous. Il n'y a point chez nous

de vieille et de jeune Pologne La Pologne esl

toujours la même C'est un arbre séculaire (il

compte plus de neuf siècles !), qui repousse constamment nourri de la même sève ; Dieu nous préserve qu'un jour nous levions une hache parricide sur cet arbre sacré qui renferme notre vie et notre existence en y introduisant, une sève étrangère. Nos ennemis n'en demanderaient pas davantage. »

M. Odillon Barrot, présent à cette séance, s'exprima à peu près ainsi : « Messieurs, chaque fois que je me trouve au milieu de vous, j'éprouve une émotion nouvelle. Dignes enfants d'une patrie en deuil, vous avez emporté avec vous dans l'exil tout ce qui constitue une nation : ses traditions, ses souvenirs, sa langue, sa littérature et enfin ce courage que les adversités ne savent pas vaincre.

« Il est juste que vous célébriez l'anniversaire du jour mémorable où la Pologne s'est donné une constitution si libérale. La véritable vie d'une nation ne commence qu'à l'accomplissement de cette œuvre importante, car un peuple qui n'a pas de constitution, n'est qu'une réunion d'esclaves qui dépendent de la volonté d'un seul homme.

« A part la vive et forte sympathie que j'éprouve pour votre cause sacrée, j'ignore ce qui a pu nie valoir ce titre de citoyen Polonais que vous m'avez accordé; je considère seulement que vous étiez en plein droit de le faire, car je vois parmi vous les plus illustres et les plus dignes représentants de votre patrie ; là où vous êtes, est la Pologne vivante ; et je suis lier

de ce droit de citoyen Polonais

« Je voudrais terminer, Messieurs, en vous adressant quelques paroles consolantes : votre cause est

noble et juste Oui, la Pologne vivra, car il va

une Providence et une Justice éternelles !

% Cependant je ne voudrais pas faire naître des

— I Ofi — illusions dans vos cœurs, le temps en est peut-être encore très-éloigné ; mais persévérez dans votre entreprise. L'engourdissement moral, la profonde léthargie dans lesquels on est plongé aujourd'hui, étouffent les sentiments nobles et élevés ; mais il mentirait celui qui prétendrait que ces sentiments sont éteints. Le réveil sera d'autant plus terrible, que le sommeil aura duré plus longtemps.

« N'écoutez pas ceux qui, guidés par un vil égoïsme r peuventvous conseiller de préférer l'intérêt personnel aux sentiments généreux et de sacrifier l'honneur

au bien-être matériel ; ce serait vous calomnier

Tanl que la France existera, elle ne reniera jamais les nobles sentiments et les hautes idées philantropiques

qui l'animent toujours Elle ne se séparera jamais

de ses alliés naturels.... de ceux avec lesquels elle est unie par une fraternité indestructible.... Au reste, je suis plus que convaincu que l'indépendance de la Pologne est intimement liée à notre avenir, et qu'elle est la base de notre propre tranquillité, car ce qui est le plus juste est également le plus utile. »

Cette société savante qui compte aujourd'hui dans son sein un très-grand nombre d'hommes distingués s est acquis des droits réels à la reconnaissance nonseulement de l'émigration polonaise, mais encore du pays lui-même, par la publication de travaux historiques, littéraires et scientifiques très-importants ; elle a répondu dignement aux vœux exprimés par son illustre président dans la séance du 18 mai 1834. Elle tient, chaque année, deux séances solennelles : l'une en commémoration de la constitution du 3 mai 1791, et l'autre en commémoration de la révolution du 29 novembre 1850. Les discours qui s'v prononcent; ont, pour la plupart, une portée politique; ils

tendent surtout à ranimer le courage des émigrés, abattus par tant d'adversités et par la durée de leur exil dont ils ne prévoient pas le terme.

Pour activer ses éléments de vie et remplir les conditions essentielles de son existence, la Société a fonde au commencement de 1839, une bibliothèque publique, rue Duphot, n° 10. Cet acte important de l'histoire de l'émigration est ainsi rapporté dans la Chronique, t. vin, p. 64 :

« En l'absence du prince Adam Czarloryski, président du conseil d'administration delà bibliothèque, le castellan sénateur J.U. Niemcewicz a présidé celte séance solennelle, dans laquelle le très-vénérable patriarche a béni la fondation nouvelle. Après avoir exposé que son but est d'apporter quelque soulagement aux émigrés qui cherchent des consolations dans l'étude, il a continué en ces termes :

«Dans cette création, il y a encore une autre pensée.

« La Pologne, jadis très-riche en bibliothèque» publiques et privées, ne possède plus rien aujourd'hui. L'usurpation de nos voisins nous a fait perdre ces trésors et ces ornements. Les ouvrages anciens ont disparu de notre pays , et à leur place il en paraît de nouveaux , mais sous la surveillance de la censure.

« La bibliothèque de Saint-Pétersbourg, dont les Russes s'enorgueillissent de nos jours, a été formée en grande partie des dépouilles de la Pologne. C'est en s'enrichissani constamment par le vol et la rapine qu'elle est parvenue à sa splendeur actuelle.

« En 1704, Pierre 1 er accapara 2,500 volumes à Mittawa. Ce sont les premiers cléments de la fondation de cette bibliothèque.

« En 1772, pendant la confédération du Bar, Catherine II fit enlever à Nieszawa 17,000 volumes appartenant à la famille Radziwill.

« Les Russes avouent euxm-êmes avoir, en 1795, spolié la bibliothèque de Zatuski, en lui prenant 260,000 volumes. Le reste fut dilapidé par eux ; car je me rappelle qu'au temps de ma jeunesse, cette bibliothèque comptait 400,000 volumes.

« En 1831,on a pris 200, 000 volumes à la bibliothèque de l'Université de Varsovie ; 30,000 à celle de la Société des «mis des sciences, lettres et arts de la même ville ; 20,000 à celle de l'Université de Wilna; 30,000 au lycée de krzeminiec ; 3G,000 à la bibliothèque du conseil d'Etat, une partie de celle de Putavy, environ 15,000 volumes. Si à cela on ajoute tout ce qui a été enlevé dans les 200 monastères ou maisons religieuses les plus remarquables et les plus riches en ce genre, on peut hardiment porter à 700,000 le nombre des volumes dont la Russie a dépouillé la Pologne

« Le souvenir amer de cette spoliation a inspiré l'idée de l'établissement que nous avons fondé sur une terre étrangère, sur le sol hospitalier de la France.

« Plus d'une personne, en mettant en parallèle la grandeur de notre entreprise et l'insuffisance de nos collections et de nos moyens, prendra nos efforts en pitié et doutera de la réussite. Mais nous avons un exemple devant nous. Il y a cent ans, l'aïeul de l'un de nous présent à celte réunion, Zatuski, évêque de Kijovie, émigré comme nous au temps du roi Stanislas Lesczynski, comme nous accueilli en France, avait conçu le projet de fonder une bibliothèque polonaise et avait pleinement réussi. La fameuse biblio-

thèque Zatuski avait donc une origine pareille à celle fie l'établissement dont nous jetons aujourd'hui les fondements. »

L'honorable vice-président a exprimé ensuite sa reconnaissance envers le gouvernement français pour sa haute protection, dont la bibliothèque avait déjà reçu des preuves incontestables ; envers les généreux donateurs français qui se sont empressés d'apporter leurs offrandes, entr'autres, à M. Pierre Dufart, libraire à Paris, qui avait donné 193 volumes , dont 153 composant la Collection des classiques latins, par Lemaire, et 40 volumes, X Art de vérifier les dates ; et envers les autres donateurs étrangers qui y ont contribué chacun pour une part moins importante.

Il a terminé son discours par ces mots :

« Soyons reconnaissants envers la France pour sa magnanime hospitalité. Unis sous cet abri sur parles liens de l'amour fraternel et du plus pur civisme, consacrons nos loisirs à l'étude : mettons à profit ces trésors qui sont déjà d'une certaine valeur, et je ne doute pas qu'ils ne s'augmentent tous les jours par vos soins, par votre zèle pour le bien et pour la gloire de notre cbère patrie. Travaillons et espérons que le Dieu de nos pères, qui nous a punis pour nos fautes, et surtout pour celles de nos pères, jettera bientôt un regard de miséricorde sur nos souffrances et hâtera l'heure de notre délivrance.

« Grala superveniel, quœ non sperabitur liora ! »

Au commencement de 1834, la 4 c section de la Société, dite section de protection et de secours, a fondé à Paris, rue du Bac, n° 89, une école militaire polonaise pour former déjeunes officiers. L'enseignement

fit-*

était donné par le capitaine Bielinski, pour les fortifications; par le capitaine Prince Czetwertynski, pour l'artillerie; parle colonel Paprocki, pour l'école d'infanterie; par le général Sznayde, pour l'école de cavalerie (1).

Presque en même temps, c'est-à-dire au commencement de 1835, pour faciliter aux jeunes émigrés l'accès des carrières civiles, on a fondé une Société polytechnique , sous la présidence du brave général Josepli Béni, de mémoire à jamais regrettable (2 .

Aujourd'hui il existe à Paris, sous les auspices immédiats de S. A. le prince A. Czartoryski, une école supérieure de ce genre qui rend les plus grands services à la génération actuelle des fils d'émigrés et à quelques-uns des jeunes Polonais qui viennent s'initier à Paris aux progrès de la civilisation de l'Occident , et qui ne peuvent v séjourner que pendant un temps très-limité.

L'école inférieure, établie à l'instar des lycées fiançais, a été créée d'abord à Orléans, à Nancy et transportée ensuite aux Batignolles, à Paris. Elle jouit aujourd'hui d'une prospérité remarquable par le grand nombre de ses élèves et par l'instruction nationale qu'ils y reçoivent. Elle les prépare aux études supérieures de l'école polytechnique dont je viens de faire mention. L'école des Batignolles est sous la direction d'un excellent patriote M. le docteur Galezouski et .sous les augustes auspices et la protection de S. A. I. le prince Napoléon qui s'y intéresse particulièrement.

Après l'échauffouree de 1854 en Savoie, conduite par le traître Bainorino, un petit nombre d'émigrés

(1) Chronique t. i, p. 8.

(2) Chronique !. m. p. 102

qui y avaient pris part, se trouvèrent privés de tout moven d'existence. Mais comme la fraternité est une des principales vertus du Polonais , à l'appel de feu général Dwernicki, président du Comité national de Paris et à celui de ses collègues, M. le comte Ledochowski et M. Jeto-wicki, nonce à la diète, il se forma une Commission de secours, dont le président était le général Sznayde, et les membres MM. Joseph Tomaszewski et Bohdan Zalevvski.

Plus tard, cette commission vit entrer dans son sein MM. Aloïse Biernacki, nonce; Ulrich Szaniecki; général Stanislas Gawronski ; Ordega ; J. Zalevvski ; castellan Olizar et autres. Malgré les pertes nombreuses qu'elle a éprouvées par la mort du général Sznayde, du prince Janusz Czetwertynski ; des nonces Aloïse Biernacki et Szaniecki ; du colonel Bronievski; du capitaine Antoine-Alphonse Starzynski; de l'abbé Jean-Paul Dobrowski ; du docteur Casimir Dôbrowolski; de'Bomûald Gedroye et de Constantin Parczewski (1), elle s'est constamment renouvelée par l'adjonction de nouveaux membres. Grâces au zèle et aux efforts persévérants de son honorable secrétaire actuel, M. André Smolikowski, elle a survécu à toutes tes crises politiques et financières de l'émigration. Elle tend la main à tous ceux qui se trouvent dans le besoin, sans avoir égard à leurs croyances religieuses ou à leurs opinions politiques, pratiquant ainsi la charité chrétienne qui ne connaît pas de distinctions parmi les hommes, qui les regarde tous comme des frères, quelles que soient leur origine et leurs convictions.

(1) Complc-reudu de la commission des fonds de l'émigration polonaise depuis le 1er janvier 1837, jusqu'au i«c janvier

La commission est composée aujourd'hui de :

MM. Calixte Morozewicz nonce à la diète, président; Le docteur Raciborski, trésorier; Xavier Godebski, nonce à la diète, 1 Le major Alexandre Roguski, \ membres ;

Kisielewski, . ]

André Smolikowski, secrétaire.

Elle s'est adjoint quelques membres correspondants hors de Paris, et c'est à ce titre que j'ai l'honneur de lui appartenir depuis quelques années.

Je dois encore citer parmi les œuvres de l'émigration la création d'une banque qui fut instituée beaucoup plus tard, et qui est bien une véritable banque d'exilés, car elle ne possède que 30,000 francs pour tous fonds de roulement. Néanmoins, elle trouve encore le moyen de rendre service aux pauvres Polonais expatriés qui veulent entreprendre quelques travaux, en les aidant soit à satisfaire ,aux premiers besoins de la vie, soit à se créer une position par leurs entreprises.

Tout eu se préoccupant de la fondation des établissements d'utilité dont je viens de parler, l'émigration polonaise a essayé à plusieurs reprises de se constituer une espèce de gouvernement qui pût s'occuper de ses intérêts matériels et moraux.

Sitôt après l'entrée des différents corps d'armée, soit en Prusse, soit en Gallicie, plusieurs de nos compatriotes s'étaient dirigés instinctivement en France, etavaient formé, le 8 décembre 1831 , un Comité polonais à Paris, sous la présidence du savant professeur Joachim Lelewel, comité qui fonctionna jusqu'en 1832, époque à laquelle il fut dissout par ordre du ministre de la police.

Ce comité fut remplacé par un autre, présidé par Ikmaventure Niemojowski, qui avait été le dernier président du gouvernement national pendant la guerre de l'indépendance. Mais les émigrés étaient alors travaillés par les intrigues des agents russes qui avaient pour mission d'empêcher toute organisation civile et militaire et qui, en contribuant ainsi à la dislocation du comité, ne lui laissèrent pas le temps de faire tout le bien qu'il aurait pu faire.

Après quelques débats assez animés, le feu général Joseph Dwernicki fut nommé président d'un troisième comité. Ce dernier, quoiqu'il ait duré plus longtemps que les précédents, a été obligé de se dissoudre au bout de peu d'années par suite des intrigues et des faux bruits semés contre lui parmi les Polonais émigrés par les agents russes.

Rien donc n'a pu résister aux persécutions et aux vengeances exercées par la Russie contre nous jusque dans notre exil. Nous ne pouvions rien entreprendre sans qu'on nous suscitât des embarras de toute espèce, même les poursuites de la police française. C'est ainsi qu'ont échoué toutes les tentatives d'organisation régulière de l'émigration, qui aurait pu en faire aux yeux de l'Europe un corps compact, imposant, respecté de tout le monde comme le noble débris d'une grande nation. Mais il était de la politique russe de nous diviser par nos opinions, de nous isoler les uns des autres, et de nous représenter comme un peuple anarchique, incorrigible, incapable d'organisation sociale, haineux, et se déchirant luimême jusque sur la terre de l'exil. Le gouvernement russe a parfaitement réussi. Car, qui peut résister ii l'influence de son cabinet infernal, lorsque les nations du premier ordre s'y trouvent soumises ? Que pou-

valent quelques milliers de pauvres proscrits, réduits à eux-mêmes, sans expérience en politique, sans appui dans la diplomatie, dénués de ressources, même de celles nécessaires à la vie? Nous devions nécessairement succomber.

Cependant la Providence a eu pitié de notre détresse. De nos dissensions mêmes est surgi un nouvel ordre de choses. L'émigration s'est divisée eu deux partis bien distincts, comme je l'ai déjà expliqué: l'un monarchique constitutionnel, qui a suivi et suit encore la bannière de S. A. le prince Adam Czartoryski; l'autre républicain démocratique, qui est entré dans la Société démocratique et qui a formé un centre d'action en vigueur même aujourd'hui, quoique l'époque soit si défavorable aux émigrations en général et à la nôtre en particulier depuis le traité de Paris de 1856.

Un troisième parti , peu considérable, appartenant principalement au corps de l'armée, désireux de rester sous le commandement de son chef naturel, est resté attaché au dernier général en chef, S. E. Mathieu Rybinski et attend avec impatience, comme les deux premiers, le moment propice pour se présenter de nouveau sur les champs de bataille et terminer en soldats leur longue carrière.

Bienavant notre arrivée en France etpendant notre guerre de l'indépendance, il s'était formé à Paris un comité central présidé par l'immortel général Lafayette dans le but de venir en aide aux Polonais qui combattaient alors pour la liberté de tous. Ce comité, composé d'hommes éminents tant à Paris qu'en province, a rempli honorablement et avantageusement sa tâche et rendu de grands services à notre cause et à celle de l'humanité. Aussi je ne puis m'empêcher de lui ex-

primer ici les vifs sentiments de reconnaissance de toute l'émigration Polonaise.

Ce comité n'était pas le seul qui s'occupât d'adoucir nos souffrances. Il s'en était formé dans le même but, à Christiana en Norwège, à Bruxelles en Belgique : ce dernier était sous la présidence de M. Van Meenen président de la cour d'appel, et la vice-présidence de MM. de Mérode beau-père de M. le comte de Montalembert, et Verbaegen chef du parti libéral en Belgique; il était composé de MM. Gendebien, Dumortier, Castiau, membres de la cliambre des députés, du général Le Hardy de Beaulieu, et de plusieurs notabilités de la ville. En France il y en avait à Lyon, à Metz, a Strasbourg, au Havre, à Nismes, Avignon, Montpellier et dans presque toutes les principales villes.

Je ferai une mention spéciale du comité de Lyon, dont je trouve le compte-rendu depuis 1831 jusqu'à 1 836, dans la Chronique de l'émigration, t .iv,p. 314, ainsi rapporté.

« La ville de Lyon est une des premières en France qui après notre révolution du 29 novembre 1830 ait manifesté pour nous une sympathie énergique. Pendant notre guerre quelques-uns de ses principaux citoyens ont formé une Société ayant pour but de porter secours à la Pologne, et comme elle recueillait les dons volontaires de toute nature dont elle opérait ensuite la vente, elle se donna le nom de Bazar Polonais.

« Cette société n'a pas voulu représenter exclusivement un parti seul ; elle s'est adressée à tout ce qu'il y avait d'honorable dans tous. Aussi recevaitelle des marques d'estime et d'intérêt du général La-

— 1.1 6 — Fayette et de M. Casimir Peirier, comme du prince A. Czatioryski et de M. Joachim Lelewel.

« M. le maire de Lyon lui offrit une salle au Palais des Arts de la ville. En 48 heures celte salle fut remplie de toutes sortes d'objets. Les dames y apportèrent des bijoux ; les artistes et artisans des produits de leurs travaux ; des ouvriers se réunirent pour offrir quelque chose en commun ; des élèves de collèges et de pensionnats, des enfants, apportèrent leurs médailles, leurs prix, récompenses de leurs travaux, et jusqu'à leurs joujoux ; les journalistes ouvrirent leurs colonnes au service de la société ; les messageries facilitèrent le transport des effets et le voyage des personnes qui s'occupaient de celte affaire ; car les dons et offrandes provenaient non-seulement de Lyon mais encore de plusieurs villes voisines.

« Le bureau était composé de :

M. Acher, Président.

MM. Trollier, Janson, Bredin, Vice- président s.

MM. A. Champagneux, A. Riboud, Victor Arnaud, T. Tissot, Chevrolat, Grandperret, Dessaix, Bruyn, Godemard, Rolland, Dr Gilibert, Auguste Perret, Membres.

Auguste Bon toux, Trésorier,

$il vain Blot, Secrétaire.

« Parmi les personnes qui se sont spécialement intéressées à cette œuvre et qui l'ont protégée, il faut citer MM. Fulchiron, Jars, Dugas-Montbel, députés du Rhône; Prunelle, ancien maire de Lyon ; Bouvier- Dumollard et Gasparin, anciens préfets du Rhône; les généraux Hulot, Delort, Fleuryet Aymard. »

Ce ne fut qu'après l'arrivée des émigrés Polonais en Amérique en 1834, que l'on forma un comité à New-Yorck. Il était présidé par M. Albert Gallatin et

composé de MM. J. V. Wilder, Théodore Devighl, G. James Ring, William, W. Wodlsey, Moses, H. Grennel, Pelatiach, Périt, W. B. Towsend.

Les principaux protecteurs de ce comité furent des maisons de commerce, parmi lesquelles M me Few ; MM. Albert Chrystie ; Bronsohn ; Hàyde et Little.

Le comité de Boston était présidé par M. le Dr Samuel G. Howe.

Si la bravoure de. notre armée pendant la guerre de 1831 avait excité l'admiration, notre chute glorieuse et les désastres qui en furent la suite firent naître la compassion chez nos ennemis mêmes. Ainsi, lorsqu'en 1836 les trois puissances qui s'étaient partagé la Pologne envahirent la ville libre de Craeovie, pour en expulser nos compatriotes qui y avaient trouvé un asile après la guerre de 1831, ceux que l'on transportait à Trieste pour les embarquer à destination de l'Amérique furent très-bien reçus sur toute leur route et principalement dans l'archiduché d'Autriche par toutes les classes de la société, et surtout par les dames de haut rang, dont le cœur et l'esprit élevé sont plus capables de sentir et de comprendre tout ce qui est noble et beau. Chronique t. v. p. 20.

Notre séjour en Prusse nous y a gagné beaucoup d'amis. A plusieurs reprises il y eut jusque dans la capitale des manifestations delà part de la bourgeoisie «t principalement de la jeunesse de l'Université en faveur de la nationalité Polonaise. Cet esprit de justice réparatrice avait pénétré même dans les rangs de l'armée, au point que le 8 août 1835, après une revue-passée à Francfort-sur-Mein en l'honneur de la fête du roi, quelques corps entonnèrent notre chant national : « La Pologne ri est pas encore perdue,

« tant que nous wons. » Les officiers supérieurs furent frappés d'étonnement et les généraux se crurent un moment non-seulement compromis mais perdus. Chronique, t. m. p. 24.

Je tiens de plusieurs de mes compatriotes qui ont cté prisonniers en Russie et qui ont été envoyés dans le Caucase, d'où ils se sont heureusement échappés et qui se trouvent actuellement en France, que le peuple moscovite n'approuve pas les atrocités et les barbaries qu'exerce son gouvernement envers la Pologne, qu'il compatit secrètement aumallieurdenotre nation,tout en désirant cependant ne pas abandonner sa proie.

Cette digression finie, je reprends mon récit sur I histoire de l'émigration, qui est le but principal de cette partie de mon travail.

Au commencement de l'année 1834, S. A. M me la princesse Czartoryska, née princesse Sapieha, touchée des profondes misères des familles polonaises qui successivement s'expatriaient depuis la chute de la Révo. lution du 29 novembre 1830, fonda à Paris une Société de dames de bienfaisance non-seulement pour venir en aide aux plus nécessiteux, et à ceux dontl'âge ou les infirmités, suites de la dernière guerre, réclamaient des secours, mais encore pour fonder un pensionnat où seraient reçues les jeunes filles des émigrés ( 1 ).Cet éta-

(•I) Le même bienfaisant génie qu'on retrouve partout où il y a pour I émigration des souffrances à soulager, a fondé encore en 1846, l'école de St-Casimir, rue d'Ivrv, n°1, pour recueillir les orphelines polonaises les plus pauvres': elles vsonl élevées, au nombre de 40, par des sœurs de charité polonaises {Journal slave du 23 juillet 1850, p. 99).

Cet établissement, créé pour l'émigration polonaise et protège par le gouvernement français, existe encore aujourd'hui Outre les jeunes filles, on y reçoit de vieux vétérans de la guerre de -1831. Il mérite certainement bien d'attirer l'attention de tous les Polonais.

blissement, qui occupe l'hôtel Lambert, appartenant au prince Czartoryski, dans l'île St-Louis, fonctionne depuis de longues années, et il s'y est formé d'excellentes maîtresses d'étude pour l'enseignement supérieur à donner aux jeunes demoiselles. Tous les ans, quelques-unes des élèves concourent avec honneur à la Sorbonne, et après avoir obtenu leurs grades dans l'enseignement , se répandent dans divers pays pour se créer une position, et souvent pour procurer une existence sinon aisée, du moins supportable, à leurs vieux parente.

La Société des daines patronesses se compose de quelques dames polonaises , mais surtout de daines appartenant à tout ce qu'il y a de plus distingué en France et en Angleterre, comme on pourra en juger par les noms que je citerai tout à l'heure.

Pour réaliser les vues que cette charitable Société s'est proposées , elle donne tous les ans des concerts et des bals; elle fait une vente publique des objets donnés à cette intention. Alors il est touchant de voir (es princesses, ces marquises , toutes ces dames de haut parage ne pas dédaigner de se faire marchandes ces jours-là. Ces ventes, qui avaient lieu d'abord dans les magnifiques salons de M. Carteslat, rueChausséed'Antin, se font aujourd'hui à l'hôtel Lambert.

Je regrette sincèrement de ne pouvoir citer les noms de toutes ces généreuses bienfaitrices, mais je ■ne peux rapporter que ceux qui se trouvent consignés dans la Chronique de l'émigration polonaise, et comme cet ouvrage a cessé de paraître en 1839, combien de noms n'y a-t-il pas à ajouter depuis cette époque jusqu'à ce jour ? Voici cette liste qui du moins'comprend toutes les dames fondatrices.

MM mes la princesse Belgioso ; la comtesse de Per

tuis ; la comtesse Daru-d'Oi aison ; Thaer-Bertrand ; Thaer, née duchesse de Padoue; de Vaudreuil ; de Bany; la comtesse Boubers; Bignon ; la comtesse de Bradi ; Dawson-Damer; la comtesse Grabowska ; de Fielder ; la comtesse Labédoyère; de Lamartine ; la princesse de la Moskowa ; la princesse de Massa ; la comtesse d'Oraison; Amedea Thaer; lady Sandwich; de Beinhart ; de Simpson ; la comtesse de Banny ; deTascher; d'Esclingnac ; la duchesse Decazes ; la duchesse d'Abrantès ; Veiss (née Bonaparte) ; la générale Desmichel ; Garât ; la marquise Arrighi ; Panckoucke ; Dukle ; la princesse de Wurtemberg ; Mariani ; la comtesse Dolomieu ; Baymond ; la comtesse de Montijo ; Salvage ; d'Ailly ; Bordesoult , Ancelot ; Balatier; Buccioli ; Sauders; Yorch ; Hugon; la comtesse Plater ; Fitz-William ; Luszezeska ; la jeune princesse Isabelle Czartoryska, aujourd'hui comtesse Dziatynska, etc.

Les bienfaiteurs de cette Société étaient LL. MM. le roi et la reine des Français ; S. A. B. la princesse Adélaïde ; M me Chapert, née Bertrand ; M me Begnault-Saint-Jean-d'Angély ; MM mes de Rothschild, Mallet, Chanou; MM. le comte de Montalembert ; de Baudrand ; de La Rochefoucault , de regrettable mémoire ; Jean-Conrad Lindheimer, négociant distingué de Francfort-sur-le-Mein qui a fait à cette Société par son testament en 1837 un legs considérable .

Afin que cette Société put répondre suffisamment au but qu'elle s'étaU proposé, S. A. Me la princesse Czartoryska parvint, au moyen de ses relations intimes avec les personnes les plus haut placées dans la hiérarchie sociale en Angleterre, à étahlir à Londres, un comité provisoire qui fut d'abord sous la prési-

deuce de M me la marquise de Lansdowne dont le mari était président du conseil des ministres ; ce comité était composé de M me la duchesse Hamilton, lady Francis Sandon, M me Leicester Stanhope 7 M mc Wentworth Beaumont, M me Gally Knight, lady Dudley Stuart, M™ Norton, M me Henry Webster, M me Jung, M lle Berry, M Ue Anna Berry, M me Martinau, M Ile Julie Schmith, lady Francis Eggerton belle-sœur du duc de Sutherland. Il avait pour secrétaire M me Lach-Schyrma, polonaise.

En tête des bienfaitrices de l'association figuraient: feu M me la duchesse de Kent mère de S, M. la reine Victoria, M rae la duchesse de Sommerset, M me la duchessede Sutherland, M me la marquise de Clauricardc M me la marquise de Breadalbane, M me la comtesse de Rosberry, M m « Couper, M me Stanhope, M mc de Minto, lady Francis Sandon, M me Mary Fox, M me Francis Egerton, M me Wiecher, M me Howick, lady Charlotte Lindsay, M rae Georgina Stuart-Worthley, M" Anna Maria Daunkin, lady Stuart, M me Wranclifle, M me Damer, M me Anson, lady Peel, lady Canning, lady Vivian, M me Singleton, M lle Campbell de l'île de But, M me la duchesse de Devonshire {Chroniq. t. n, page 97).

Un comité semblable fut fondé à Edimbourg sous la présidence de M me la duchesse de Halmiton ; il était composé de M me de Breadalbane, M mc Hallyburton, M me Jeffreys, M™ L. II. Murray, vice-présidentes ; M me Ayton, M" e Gordon, M me H. Erskinc M' le Viner, M™ R. Nastrangt, M™ A . Cruickshand'. Il avait pour trésorier M.Alexandre Cruickshand, et pour secrétaire M. II. -D. Erskine. {Chroniq. t. h! page 99.) A tous ces noms je dois ajouter, pour les signaler à la reconnaissance de nos descendants ceux

de Mesdames Levis et Brander de Portsmouth qui confectionnèrent elles-mêmes des chemises pour les émigrés polonais qui abordaient dans ce port.

De son côté le prince Adam Czartoryski, par ses liaisons d'amitié avec les personnages les plus éminentsdes trois royaumes unis, contribua puissamment à la fondation de la Société historique et littéraire des amis de la Pologne à Londres, au commencement de l'année 1833. Cette société, modelée sur celle de Paris, présentait et présente encore cette différence, que l'élément polonais prédomine dans cette dernière, les étrangers n'y formant qu'une très-faible minorité, tandis que celle de Londres fondée par l'illustre poêle feu Thomas Campbell a toujours compté et compte encore dans son sein tout ce que les trois royaumes renferment de plus illustre par la naissance, les talents et la fortune ; le nombre des Polonais qui en font partie est infiniment restreint.

Cette Société savante a rendu et rend encore des services immenses à la cause polonaise par ses diverses publications empreintes d'un profond savoir. Elle a si bien popularisé en Angleterre l'histoire de la Pologne.qu'il y a beaucoup d'Anglais plus capables de raisonner sur cette histoire, que les Polonais qui n'ont pas quitté leur pays ; aussi nos compatriotes qui veulent s'instruire de ce qui s'est passé chez eux depuis un siècle et plus sont-ils obligés de venir en France, en Angleterre ou en Belgique pour l'apprendre ; cela tient à ce que la Russie non-seulement a travesti, dans l'enseignement, tous les faits historiques depuis l'origine de notre nation, mais encore permet-elle a peine de dire quelques mots, dans les collèges inférieurs et supérieurs, sur la province russe que l'on appelait jadis rovaume de Pologne, et que Ion

prétend avoir toujours été sous la domination des Czars de toutes les Russies et n'ayant jamais eu son autonomie.

Indépendamment de son but scientifique, cette Société s'occupe encore de venir en aide aux émigrés polonais réfugiés en Angleterre. Comme celle de Paris, elle tient deux fois par an des séances publiques en commémoration du 3 mai 1791, et du 29 novembre 1830; ce sont deux fêles nationales vraiment polonaises. Elle organise des bals, des concerts, des soirées publiques au bénéfice des pauvres émigrés, et en cas de besoin elle provoque des meetings, quand elle juge à propos de faire intervenir les masses dans la décision d'une question politique concernant la Pologne.

Voici la liste des membres de cette Société dès les premières années de son existence :

MM. Thomas Campbell, décédé: Thomas Wenlcvortb-Beaumont , membre du parlement, décédé; Thomas Atwood, membre du parlement, décédé ; lord Beaumont , décédé ; le comte Camperdowen ; lord Pan m ure, décédé; lord Dudley-Stuart, décédé; lord Lumbey; R. C. Fergusson, décédé; O'Connor don; docteur Lushiugton; Hill; W. Huit; W. G. Gillon; docteur Brown ; E. D. Romilly , membre du parlement ;R. Tynte; K. T. H. Mackenzie; B. Schmith ; D. O'Connel, décédé; lord Brougham , ancien chancelier de l'échiquier; M. Abely ; le colonel Leicester- Stanhope; M. Joung ; le capitaine Norton ; Edmond Beales , encore aujourd'hui défenseur intrépide et persévérant de la Pologne ; Joseph Hume , membre du parlement, décédé ; marquis de Breadalbane ; W. Williams , membre du parlement; Wilson Palten, membre du parlement ; le comte de Scarborough ; M.

■MH

Urguhart ; Thomas Gisborae ; Hunter Gordon ; John Hlacke Kirby ; William Adams Smith ; J. Emerson Tennent; C. B. Scheridan ; J. Thurston; E. S. Blundel ; H. Rear ; W. IIorton-Lloyd ; H. W. Lewel ; G. Bell ; B. J. Wilson ; Francis Burdell; le duc de Sutherland ; le marquis de Northampton ; le comte de Harrowby ; le comte Fitz-William ; lord Ashley , membre du parlement ; le comte Fortesem ; le comte Zetland ; le comte Arundel and Surrey ; lord Kinnard; lord Robert Grosvenord, membre du parlement ; le capitaine Towshend , de la marine royale, membre du parlement ; le colonel Henry Salvey, membre du parlement; J. Abel Smith, membre du parlement : R. Monckton Milnes , membre du parlement; William Pinney , membre du parlement; Francis Mowatt, membre du parlement; Georges Wilbraham ; le comte Shelburn ; lord vicomte Lof tus, membre du parlement; Gisborn Creing ; Georges Bowyer; Edward Johnstone ; Georges Bering ; le comte llehester ; le comte Hawrington ; le comte Shafterbupy ; le marquis Townsend ; le vicomte Raynham , membre du parlement, président actuel de cette Société ; William Sholefield, membre du parlement; Thomas Phin, membre du parlement; lord Palmerstou, membre du parlement et premier ministre pendant la guerre de la Crimée; William Lloyd Birkebeck; le docteur Worthington; le colonel Each-Schyrma polonais ; le major Sulczewski : le docteur Brohier, de l'île de Jersey, etc., etc.

Je regrette de ne pouvoir donner les noms de tous les honorables membres de cette savante Société dont je suis fier de faire partie moi-même, comme d'y voir figurer mon savant et excellent ami le professeur don Serapio Escolar, médecin en chef de l'hôpital général

125 — de Madrid, secrétaire perpétuel de l'Académie de médecine et de chirurgie de la même ville.

Je ne puis clore le chapitre de la Société de Londres sans payer un juste tribut de regret à la perte douloureuse et prématurée de lord Dudley Coutts Stuart, protecteur généreux et actif de l'émigration polonaise^ dont lord Melbourne disait un jour dans une conversation familière : « Stuart is quitte mth the Pôles. » (Stuart a perdu la tète à cause des Polonais.) Chronique, t. m, p. 227. Il était l'âme et le cœur de tout ce qui se faisait pour la nation polonaise dans la Grande-Bretagne. Il avait fondé plusieurs autres sociétés, à l'instar de celle de Londres, notamment à Glascow, à Edimbourg, à Canterbury, etc. Non-seulement il provoquait les meetings, mais il obtenait des ministres anglicans qu'ils prêchassent dans leurs paroisses en faveur des Polonais catholiques. En voici un exemple.

Le 5 janvier 1837, à St-Andrew'Church, à Edimbourg, le vénérable prédicateur Christian Benevolcee prononça en faveur des réfugiés polonais un discours dont les passages suivants sont insérés dans la Chronique de l'émigration, t. vi, p. 143 :

« C'est une des bases fondamentales de la chante chrétienne de s'assimiler et de regarder comme les siens les souffrances et les malheurs de ses semblables. Que toute mère, présente q cette assemblée, pense à la douleur qu'elle éprouverait si la main barbare d'un despote venait lui arracher ses enfants, et les envoyait dans des pays lointains pour les façonner à sa manière 1 Ayez pitié des mères polonaises frappées de ce malheur.

« Que tout homme ici présent pense à ce qu'il ressentirait en voyant un étranger s'emparer de sa mai-

son, de sa foi-tune, réduire ses enfants à la misère et à la mendicité? Ayez pitié des Polonais qui ont éprouvé un sort pareil.

« Enfin, que ne ressentirait pas tout chrétien qui verrait ses temples profanés, la foi de ses pères méprisée , couverte d'ignominie , et ses prêtres chassés de leurs autels? Ayez pitié du peuple polonais, à qui un despotisme étranger a infligé tous ces outrages et ces calamités. Et maintenant que quelques exilés polonais sont arrivés parmi nous, ouvrons-leur nos cœurs pour les consoler; empressons-nous de leur porter notre superflu pour les secourir. »

Passons maintenant à un autre ordre de faits concernant l'émigration.

Lorsque, agitée par les sourdes menées de ses perfides voisins, par l'anarchie qui régnait dans la haute noblesse, et par la guerre civile et étrangère, la Pologne fut, à la fin du siècle dernier, déchirée en lambeaux et vit son nom effacé de la carte d'Europe, nos pères s'expatrièrent spontanément comme nous, pour pleurer sur le sort de notre patrie et revendiquer ses droits les armes à la main. Plus heureux que nous, ils ont vécu dans le temps où l'Europe occidentale venait de secouer la vieille poussière de la féodalité, et faisait la propagande des idées nouvelles à coups de canons et de baïonnettes. Ils formèrent des légions polonaises devenues célèbres, et qui ont dignement soutenu l'honneur militaire national en servant fidèlement la France, sa République et son Empereur.

Vivant à une autre époque, il ne nous a pas été permis de nous illustrer sur les champs de batailles, et de verser notre sang pour la civilisation et pour la solidarité mutuelle des peuples. Cependant, aussitôt leur arrivée en France, beaucoup de nos frères d'aï-

mes et d'exil s'engagèrent clans la légion étrangère et se sont battus vaillamment en Afrique. On en trouve une preuve clans le rapport du général Duvivier après la bataille du 5 mars 1834, rapport où il est fait une mention honorable particulière des compagnies polonaises et de ceux qui s'y étaient distingués, entr'aulres les sous -lieutenants Borkovski et Huczkowski ; le sergent-major Iwanezewski ; les sergents Szotowski . Narewski et Jakobinski . « Les compagnies polonaises, * dit le rapport, « ont montré beaucoup de bravoure et. « de sang-froid. Leur commandant, cbef de bataillon « Horain (Polonais), a le plus contribué à la réussite « de cette sortie. » {Chronique, t. t, p. 34.)

Dans le cours de cette même année 1834, notre brave général Bem fut appelé à défendre la cause de la liberté et celle de dom Pedro en Portugal; mais il ne put réussir dans ses projets pour l'organisation militaire polonaise. 11 en fut empêché, d'un côté par les agents russes, et de l'autre par le refus du ministre portugais d'obtempérer à ses demandes. Les agents russes se faufilèrent dans la Société démocratique polonaise, et en excitèrent secrètement des membres, qui furent leurs dupes, contre ce général qui était une de nos plus belles gloires, et qui faillit par deux fois être lâchement assassiné par eux, une fois à Bourges en 1834, et l'autre fois à Pestb, en Hongrie, en 1849. Quant aux difficultés qui surgirent entre lui et le ministre de la guerre portugais, elles provinrent de ce cpie le général voulait que les légions polonaises conservassent leur drapeau et leur uniforme national, conditions auxquelles le ministre refusa de consentir dans la crainte sans doute d'offenser la Russie. Néanmoins plusieurs de nos officiers qui avaient accompagné le général Bem, entr'autres les capitaines Urbanski.

Michatowski, Dzierzawski et le sousdie-Uenant Chetmickiont arrosé de leur sang le sol portugais.

J'ai entendu moi-même en 1850, à Rive-de-Gier, un brave colonel Espagnol qui avait servi dom Miguel en Portugal et don Carlos en Espagne, vanter beaucoup la bravoure de nos compatriotes ; il ne tarissait pas en éloges sur le compte surtout des cliasseurs à pied, probablement de l'infanterie de ligne en Portugal, et sur celui des lanciers polonais en Espagne, avec lesquels il s'était fréquemment battu. « Malgré mon « courage, » disait-il, « chaque fois que j'avais affaire « à eux, je reconnaissais tout de suite au début de la « bataille mes adversaires du Nord, et c'était une be- « sogne bien rude pour moi. »

Au mois de juillet 1835, le gouvernement français avait envoyé la légion étrangère en Espagne au service delà reine Isabelle IL A cette époque, il y avait clans cette légion un bataillon entier de Polonais sous le commandement de leur compatriote Thadée Horain. Dans l'affaire qui eut lieu à Vittoria les 16 et 1 7 janvier 1836, où la légion prit sa glorieuse part contre les troupes de don Carlos, le bataillon polonais se distingua particulièrement; son commandant fut promu au grade de lieutenant-colonel et nommé chef d'étatmajor de la Division ; il avait été déjà décoré de la croix de St-Ferdinand sur le champ de bataille, ainsi que plusieurs officiers, sous-officiers et soldats.

Dans la suite , on forma un régiment de lanciers polonais, dans lequel on fit entrer les anciens soldats de cavalerie qui avaient fait partie de ce bataillon; les officiers de ce nouveau régiment envoyèrent une adresse au général en chef Cordova, pour le prier d'accepter le titre honoraire de général-colonel de ce régiment; ils en reçurent la réponse suivante :

« Messieurs,

« J'ai eu l'honneur de recevoir votre lettre du 20 avril 1836, datée de Larrassonne, dans laquelle vous avez bien voulu m'offrir le titre de général— colonel du régiment de lanciers polonais qui fait partie de la division auxiliaire française sous les ordres du général Bernelle. Je ne puis assez, Messieurs, vous exprimer toute ma reconnaissance pour cette marque d'estime et de confiance en moi . Je prendrai avec orgueil cet uniforme à jamais illustré clans les plus belles pages de l'histoire militaire. La bravoure, l'énergie et la fidélité des Polonais excitent une sympathie universelle pour le sort malheureux de votre noble nation. Puissent vos efforts pour la résurrection de votre patrie être bientôt couronnés du succès que tous les nobles cœurs vous souhaitent et que vous assurent vos vertus, votre courage, ainsi que vos droits inaliénables. J'accepte, Messieurs, le beau titre qui m'attache à vous comme un véritable camarade; mais je sentirai mieux encore tout le prix de cet honneur, lorsque, à la tête de votre régiment, je rappellerai avec vous à l'Europe que la bravoure, la gloire, la fidélité et la victoire accompagnent partout et toujours les nobles fils de la Pologne et ses immortelles couleurs.

« Croyez à mes sentiments, mes chers camarades, aussi bien qu'à l'amitié de votre général-colonel , ei agréez en même temps l'expression de ma considération.

« Le général en chef de l'armée du nord, général-colonel des lanciers polonais.

« Don Luis Fernandez de Cordova. » {Chronique, t. iv, p. 334.)

WÊÊ

3?*sui

Le Charivari du 6 juillet 1836 a cité un chant militaire composé pour la légion étrangère, qui commence par ces strophes que je transcris de la Chronique, t. v, page 61.

Nobles proscrits, ennemis des tyrans, Réfugiés de tous les points du monde, La liberté vous montre d'autres champs Où le canon d'un peuple libre gronde

Son bruit, par l'orage emporté,

Ebranle la vieille Ibérie.

Combattez pour la liberté !

Vous reverrez tous la Patrie.

Au premier rang, Polonais généreux, Marchez ! l'honneur vous vit toujours fidèles. Pour vous guider, déjà du haut des eieux Votre aigle blanc a déployé ses ailes.

La Vierge libre a répété

En abandonnant Varsovie :

Combattez pour la liberté !

Vous reverrez tous la Patrie, etc.

Dans le récit que le Constitutionnel du 30 du même mois donna du combat livré par le général Bcrnelle sous les murs d'Estella, on lit ce qui suit :

« Sur l'aile gauche de la division française était la brigade commandée par le colonel Horain (Polonais); elle avait passé par Morantin, près du pont, où l'on a commencé un feu bien nourri avec les tirailleurs de l'ennemi qui occupait cette position avec deux de ses bataillons. Dans ce combat qui n'a pas duré longtemps, elle a eu trois blessés seulement; le colonel Horain a reçu une contusion. »

Le 2 août, les lanciers polonais prirent part au combat qui eut lieu à Zubiri et qui fut gagné par le général

Bernelle sur le général Villaréal. Dans cette affaire, les carlistes avaient perdu 200 morts et 100 prisonniers. Voici un extrait du rapport du général Bernelle, tel que je le trouve dans la Chorniquc, t. v, p. 33 :

« Le régiment de lanciers polonais a paru pour la première fois au feu, et s'est illustré par des traits d'une bravoure incontestable ; il a exécuté plusieurs charges sur un terrain très-défavorable, avec une telle ardeur et une telle résolution qu'il a excité l'admiration de tous les Espagnols; on se disait de tous côtés que la cavalerie n'avait jamais rien fait de pareil. La position, défendue par un bataillon retranché, paraissait imprenable ; cependant elle a été enlevée au galop par ce brave régiment que le général Bernelle se fait gloire d'avoir organisé. »

Mais cette brillante victoire, où l'aigle blanc marchait en tête, fut chèrement achetée par la mort du capitaine Calixte Borzewski et de quatorze de ses vaillants compatriotes. Après le combat, les officiers Mùller et Skarzynski, ainsi que plusieurs sous-officiers et soldats furent décorés.

En 1836, on forma à Pampelune un régiment composé de trois escadrons {Chronique, t. iv, p. 574 . Voici la liste des officiers :

Commandant honoraire du régiment : le général en chef Cordova; — Commandant titulaire: le colonel Henri Krajewski.

1" Escadron.

Capitaine commandant l'escadron, Constantin Ledochonski ,

— en second, Vincent Skarzynski ;

Lieutenant en premier, Félix Sawicki ;

— en second, Fabre (français);

Sous-lieutenant en premier, Valérien Bielinski ;

— en second, Maximilien Ruclnicki.

2 e Escadron.

Capitaine commandant,

— en second, Lieutenant en premier,

— en second, Sous-lieutenant en premier, — en second,

Wern (polonais) ; François Zarembicki; Bernelle, neveu du général

français ; Rokicki,

Dreux (français) ; Jean Ilniski.

3 e Escadron.

Capitaine commandant,

— . en second, Lieutenant en premier, — en second, Sous-lieutenant en premier, — en second,

Stanislas Przytuski ; Lucien Woroniecki; Clemens Pagowski ; Louis Swidzinski ; Antoine Wodzinski :

Au bout d'un an, ce beau régiment fut presque entièrement détruit par suite de nombreux combats où il soutint glorieusement l'honneur militaire polonais. Au mois de juin 1837, il ne comptait plus qu'un escadron sous le commandement de Michel Horain ; il avait besoin d'être réorganisé; cette mesure motiva la lettre suivante adressée par le général en chef Espartero , comte de Luchana , au colonel Krajewski , insérée en langue espagnole clans la Clironiqiie, t. vi, p. 220, d'où je l'extrais :

« He recibido la atenta comunicacion que V. S. ha servido dirigerme desde Zaragoza, fecha 10 del présente, inanifestandome sus sentimientos con respecto al cuerpo de su digno niando, y deseos de que su deposito se transfiera à Tudela û otro punto con total separacion del reslo de la légion ausiliar francesa; y tengo una verdadera satisfaction en poder manifestar al bizarro regimiento de

Ianceros polacos, la estimacion que me inerece por sa brillante comporlamiento enlos combales y perfecla disciplina que observa en todas ocasiones.

« En consecuencia, y non dudando conlinuarâ desplegando las mismas virtudes, he dispuesto que toda la fuerza del dicho regimiento se incorpore à las tropas que marchan a mis inmedialas ordenes, lo cual me ofrecerâ la ocasion de presenciar los hechos con que basta ahora ha demostrado su décision par el trono légitima de la reina de Espana y de la independenàa de esta naeion ; y en efecto, lo ha realizado ya el comandante de escuadron S. Horain, a la cabeza de 98 hombres de tropa é igual numéro de cabellos : a este gefe he comunicado las instrucciones cuya copia acompano.

« Pot ellas advertirâ V. S. lie designado Logrono, para eslablecer el deposito del este regimiento, con la idea de conciliar su mas ventajosa situacion y la deproporcionar V. S., pueda restablecerse de su honrosaherida, en un punto inmediato k los bano& termales de Arnedillo, à k\ vîsta de dicho deposito, inlerin tengo la satisfaccion de poder volver à ver V. S. k la cabeza de los valientes, que en repetitas ocasiones ha conducido k la Victoria. « Aprovecho esta ocasion para asegurar k V. S. que el regimiento de Ianceros polacos encontrarâ siempre en rni la solicitud é interes â que es acreedor.

« Dios guarde à V. S. m. a.

.< Cuarlel-general de Lodosa, 20 de junio de 1837.

.c El conti; de Llchana. «

Quoique cette lettre soit si flatteuse pour le régiment de lanciers polonais et pour son cligne chef, le colonel Henri Krajewski, qui était l'un des amis de ma famille en Pologne, et que je connaissais persoa-

— 13 i — nellomenl,je n'eu donne pas la traduction française ; puisque je la comprends parfaitement en la lisant sans le secours même d'un dictionnaire, moi qui n'ai jamais appris la langue espagnole, je pense que cette lecture sera aussi facile pour tout le monde qu'elle l'est pour moi.

Je transcris encore le passage suivant concernant la légion polonaise, que je trouve dans la Chronique t. vin, p. 253: 268. 269.

« La légiou polonaise, depuis sa formation jusquau mois de juin 1837, époque à laquelle, après les batailles meurtrières de Huesca et de Balbastro , elle se trouvait tellement èclaircie que l'infanterie dut se rendre à Pampelune et la cavalerie à Logrono pour s'y reorganiser, a soutenu avec éclat et avecbravoure l'honneur militaire polonais. Cette conduite honorable lui a valu la sympathie et un accueil amical de la part de tous les Espagnols, qui, en général, n aiment guère les étrangers. Ceux d'entre eux qui avaient combattu contre les Polonais du temps des guerres de Napoléon I er et qui savaient les distinguer, s'en souvenaient et en parlaient avec plaisir et enthousiasme. Tous ceux qui connaissaient l'histoire de la Pologne, son anéantissement et la cause de 1 emigration actuelle, étaient sincèrement attachés à ceux des nôtres qui combattaient en Espagne, et ne les confondaient pas avec les autres étrangers; ils étaient bien persuadés que les Polonais ne servaient pas comme des mercenaires, offrant le concours de leurs bras au plus offrant, mais qu'il s'étaient voués fidèlement à la défense des principes de leur conviction intime, à celle de la cause de la liberté.

« Les partisans de don Carlos n'étaient pas euxmêmes précisément animés de sentiments de haine

— 1.35 contre nous ; on peut en tirer la preuve du fait suivant :

« Tous les étrangers faits prisonniers par les troupes du prétendant étaient passés par les armes pendant cette guerre acharnée. Le sous-lieutenantThomas Jedrzejewski fut amené comme prisonnier étranger devant le général Cabrera, à Cantavieja. Celui-ci lui demanda d'où il était. Notre malheureux compatriote ayant répondu qu'il était de Varsovie et qu'il avait servi dans la guerre de 1831, au lieu d'entendre prononcer son arrêt de mort, vit le général Cabrera se tourner vers son état-major et lui adresser ces paroles : 11 est digne de pitié et d'un meilleur sort.... ils se sont également battus pour l'indépendance et pour la religion. Quelque temps après, il fut échangé contre un prisonnier carliste.

« Le général Espartero, qui était l'adversaire politique du général Cordova, entourait aussi les Polonais de sa bienveillance. Après la destruction du régiment des lanciers polonais, qui servit pendant un an auprès de sa personne, il en incorpora les débris, le 15 septembre 1838, dans le 8 e régiment de cavalerie légère des guides, sans que l'armée espagnole en prît le moindre ombrage. Ce fut donc sans opposition que les officiers dont les noms suivent y entrèrent : le colonel Henri Krajewski ; le chef d'escadron Michel Hora'm; les capitaines Vincent Skarzynski , Lucien Wroniecki, Clément Pagowski ;- les lieutenants Louis Swidzinski , Charles Cieciszcvviski ; le souslieutenant Thomas Jedrzejewski (le même qui devait être fusillé); le chirurgien-major du régiment, docteur Jacques Sirometnikof; les sous-officiers Wiewiorow ski. Jean Pogonowski, et un grand nombre de soldats. Il y avait en outre dans le 4 e de hussards le capitaine

Horodyiski ; dans le 2 e régiment de cavalerie légère, le sons-lieutenant Félix Rokieki ; dans le 6 e régiment de cavalerie, le sous-lieutenant Maurice Muller ; dans l'escadron des Francos de Cuenea,Ies lieutenants Bieliaski et Zienieski ; dans un des escadrons des Francos de Castille, le capitaine Purzyckij dans le 9 e régiment d'infanterie légère, le lieutenant Mogielnicki; dans l'escadron de la légion anglaise, le sous-lieutenant Julien Morawski. Le colonel Sulikouski, commandant un régiment des provinces, était un des rares débris des légions polonaises qui avaient combattu en Espagne au commencement de ce siècle du temps des guerres de Napoléon I". »

La justice divine a voulu que les fils de ces mêmes Polonais qui, vingt-trois ans auparavant, avaient concouru à imposer à la Nation Espagnole un roi étranger, vinssent en Espagne pour défendre celte fois le trône de la reine constitutionnelle, combattre en faveur des libertés de cette nation, et payer de leur sang, de leurs vies même, des torts que pouvaient lui avoir fait leurs pères ; c'est ainsi que les capitaines Calixtc Borzewski, Tytenbroii,Zelbacho\vski,le lieutenant Ignace Mokronowski, les sous-lieutenants Maximilien Rudnicki,Zegrada,Iesous^fficier Labanowski, etc. , reposent en paix sur le sol de l'Espagne ; que la terre amie leur soit légère! ! !

< Le maréchal Espartero (dit encore la Chronique, t. yi, p. 2G8) a fait tout son possible pour favoriser les Polonais sans exciter la jalousie des autres étrangers qui servaient en Espagne, et sans enfreindre les lois ai les règlements du pays. De là, on peut conclure que, malgré la guerre civile qui faisait verser des Ilots de sang, les principaux personnages qui se sont succédé à la tête du gouvernement, se sont tous

intéressés au sort des Polonais, non par conformité de principes politiques, ni en raison des services qu'ils auraient pu en attendre, mais parce qu'ils partageaient la sympathie générale qui se manifestait dans tous les partis en faveur de l'héroïque Pologne gémissant sous le joug despotique de l'étranger. »

A l'appui de ce que je viens de citer, je pourrais ajouter, s'il m'était permis de parler de moi-même, que mes travaux scientifiques n'ont été dans aucun pays de l'Europe plus encouragés qu'en Espagne ; nulle part je n'ai été comblé de tant de titres honorifiques que par les Académies et les Sociétés savantes de ce beau pays ; sans y avoir jamais mis les pieds, j'y compte cependant de nombreux amis en tête desquels je me plais à voir figurer le professeur don Serapio Escolar , de Madrid ; le docteur don Benito Ballester y Broceta , de Valence ; le docteur don Eusebio Castello y Sera, médecin des hôpitaux de Madrid ; MM. Mateo Seoane , président de l'académie des sciences de Madrid ; Mariano Lorente, secrétaire de la même société; Agustino Bicio, président de l'Académie de médecine et de chirurgie de la même ville; Fr. Marron, président de l'Académie de chirurgie; Natalis Medrano , secrétaire de la même Académie ; Vicente Gasio et Ignacio Vidal, de l'Académie de Valence: Flor. Ballarin et Paolo Lorano y Enalde, de l'Académie de Sarragosse , José Vicente Fillos et Joaquin Bodrigo y Barza ; Joaquin Casan et Antonio Navarre, de l'Institut médical de Valence; Agustino Perez de la Biva et Antonio Lemon de Xerres de la Frontera; P. G. Gordon et Fr. de Pansa Barca , de la même ville, etc.

Plût à Dieu qu'à cette époque nous fussions tous allés en Espagne chercher sur les champs de bataille

une mort glorieuse ou une position militaire, plutôt que de languir clans l'oisiveté et la misère, de voir aujourd'hui quelques centaines de faux frères se couvrir d'opprobre sur leurs vieux jours et s'attirer les malédictions des générations futures de la Pologne, en demandant la permission de rentrer dans leur pays au gouvernement spoliateur de l'autocrate russe.

Adiré vrai, les offres ne manquaient pas de la part d'un très-grand nombre d'officiers polonais. Notre brave général Henry Dembinski a été en négociation avec l'ambassadeur d'Espagne à Paris, pour le compte de son gouvernement pendant le mois dejuillet 1835; il ne s'en est guère fallu que presque toute notre émigration allât combattre eu Espagne pour la liberté et le trône d'Isabelle II. Mais notre général, guidé par de nobles sentiments de patriotisme, voulait que le corps d'armée confié à son commandement portât le nom de légions polonaises, l'uniforme polonais, et conservât l'aigle blanc de la Pologne pour drapeau : que, sur trois officiers, il y en eût au moins deux polonais. On ne voulut pas lui accorder ces conditions, par des considérations politiques, sans doute par égards vis-à-vis de la Russie , quoique cette dernière n'eût jamais voulu reconnaître officiellement la légitimité du gouvernement de la reine,qu'en ces derniers temps sous le règne d'Alexandre II. Voilà comment échoua, au commencement du mois d'août 1835, l'organisation des légions polonaises en Espagne {Chronique, t. ni, p. 214), et pourquoi il ne s'y est pas trouvé un plus grand nombre d'entre nous, qui aurions tous vivement désiré prendre une part active dans la guerre de la Péninsule ibérique.

Déjà au commencement de l'émigration polonaise, le général Dembinski, et c'est à la connaissance de

tout le monde, avait été appelé pour organiser en Egypte l'armée du vice-roi Méhémet-Ali ; il ne voulait pas former des légions polonaises, mais seulement y faire entrer des officiers polonais pour qu'ils fussent aguerris et prêts à prendre part à une nouvelle lutte en faveur de l'indépendance nationale contre la Russie , s'il y avait lieu. En 1834, plusieurs officiers polonais avaient déjà pris du service en Egypte ; je citerai entr'autres : Louis Sabatowski ; Michel Koczkowski ; Antoine Rzepecki ; Louis Muchlinski ; Jean Ivoch ; Gustave Hage ; Vincent Kruszevvski ; Mathieu Zychlinski ; Joseph Zaha; Alexandre Alexandrowicz; Kasperowicz ; Maciejiowski ; Grodke ; Gesiorowski ; Julien Duszynski; le docteur Hermanowicz, et le docteur Kruszevvski , morts tous deux de la peste ; le pharmacien Bandtke {Chronique, t. n, p. 320); Sabatynowski , orientaliste ; Szpicnagel ; Putawski IJadzi-Mehemet-Bey ; le docteur Sawicki, etc., etc. Un grand nombre y ont péri , les uns emportés par des maladies contagieuses, les autres dans la guerre contre les tribus sauvages de l'Afrique. Les survivants ont été obligés de revenir en Europe, par suite de l'intervention de l'empereur Nicolas, qui ne pouvait voir nulle part les Polonais se créer une position honorable, et qui surtout s'est toujours opposé à ce que les émigrés se consacrassent à l'art de la guerre dans quelque pays que ce fût.

Ainsi, au commencement de 1839, les empereurs d'Autriche, de Russie et le roi de Prusse intervinrent officieusement et officiellement auprès de S M. Léopold I er afin d'empêcher notre brave général Skrzynecki de prendre du service dans l'armée belge. Et comme S. M. ne voulut pas obtempérer à leurs demandes, les cabinets de Vienne et de Berlin retirèrent

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leurs représentants diplomatiques de Bruxelles et interrompirent leurs relations politiques. Le ministre des affaires étrangères de Russie, M. le comte de Nesselrode dans sa note adressée aux cours de Vienne et de Berlin à la fin février 1838, disait : que tout emploi donné à un sujet russe qui a pris part à la révolution en 183 I , doit être considéré comme un cas de guerre contre les trois puissances co-partageantes île la Pologne !

Comme la Russie n'avait pas de représentant à Bruxelles, elle donna à son ambassadeur envoyé à la conférence de Londres la mission expresse d'empêcher les Polonais de trouver une fonction dans aucun état de l'Europe, et surtout que la Belgique où nos compatriotes avaient été reçus à bras ouverts et où déjà un bien grand nombre avaient pris du service dans l'armée, les fasse sortir de ses rangs, les privant ainsi de tout emploi.

Je dois payer ici le tribut de la vive reconnaissance de l'émigration polonaise à la généreuse nation belge, à son magnanime roi et à son gouvernement philanthrope, non seulement pour l'hospitalité qui lui a été accordée dans ce pays, aussi cordialemement qu'en France, mais encore pour les positions sociales, civiles et militaires, dont un très-grand nombre de nos compatriotes ont été comblés jusqu'en 1848, où la vindicative et implacable politique russe obligea la Belgique par un traité secret de les priver tous, sans exception, de leurs emplois. Malgré cela un nombre très-considérable de nos compatriotes habitent ce pays hospitalier qu'ils ont adopté provisoirement, en attendant la résurrection de la Pologne et leur retour vers la Mère- Patrie qui les a vus naître.

On voit, par ce qui précède, que l'émigration po-

s'endc

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bnaise ne s'endormait nulle part ; partout ou elle se trouvait, et selon que les circonstances lui étaient plus ou moins favorables, elle tâchait de s'organiser civilement ou militairement ; mais partout on lui a suscité des obstacles insurmontables, en sorte que nulle part elle n'a pu atteindre son but. Malgré cela, l'opinion publique grandissait toujours, et se prononçait dans tous les pays par des manifestations sympathiques , principalement en France et en Angleterre

Des voix puissantes s'élevèrent en sa faveur et en celle de la Pologne qu'elle n'a cessé de représenter. Dans la chambre des députés, en France, je citerai ; MM. Glais-Bizoin ; Baude; Larabit; Odillon-Barrot; Maugin ; de Tracy ; Bignon ; Lasteyrie ; Chapuis- Montlaville ; le marquis de Sade ; St-Marc-Girardin ; le marquis de Mornay ; Mathieu de la Bedorte ; Salverte ; Lafitte ; Fr. Arago ; Laurence; Teste ; Viennet; Vatout, etc., M. de Carné député ministériel qui dans les discussions sur les affaires d'Orient qui ont eu lieu les 1 er , 2 et 3 juillet 1839 a prononcé un discours où il a dit entre autres :

«Non, Messieurs, nous n'insisterons pas sur le statu quo actuel de l'Europe, pas plus pour nous que pour nos amis politiques et surtout pour ce peuple héroïque que vous bercez tous les ans de l'espoir de sa prochaine restauration. Je ne cache pas ma profonde conviction, et cette conviction je l'ai manifestée bien avant de faire partie de cette honorable assemblée ; je ne cache pas que s'il y a quelque lueur d'espérance de sauver la Pologne c'est dans ce moment

qu'il faudra distribuer autrement les possessions acluelles de l'Europe.

« La France ne doit donc pas renoncer à cette

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pensée, autrement tes adresses annuelles ne sont qu une risée et une amère ironie. »

Dans la chambre des pairs, je rappellerai : MM le comte de Tascher; le comte de St-Germain; M le comte d Harcourt ; le marquis de Brézé ; le général Ultemaot; surtout le comte de Montalembert, qui pour pouvoir mieux apprécier et comprendre notre itterature et notre histoire, s'est mis à étudier notre langue et qui a parfaitement réussi.

Le 3 mai 1835, M. d'Harcourt, dans la chambre nés pairs, ht une proposition tendant à ce que la loi exceptionnelle du 21 avril 1832 sur les réfugiés fût supprimée afin que les réfugiés polonais pussent circuler librement et s'établir partout ou il leur plairait. M. le comte de Montalembert, appuyant cette proposition, prononça un discours où se trouve le passage suivant : « Il n'y a pas de plus grand malheur au monde que celui de la Pologne ; ce n'est pas an parti politique seul qui est vaincu, c'est une nation entière qui est écrasée, dont les débris appartenant aux divers degrés de l'échelle sociale, aux opinions les plus diverses, sont venus, couverts de gloire déposer sur notre sol les restes de leur existence. Je ne comprends pas que ces pauvres malheureux, qui comptent parmi nous tant de compagnons d'armes puissent être considérés comme des esclaves attachés a la glèbe, ou comme des criminels qui doivent rester sous la surveillance de la police. » Dans la même séance, M. le baron Mounier dit « qu'il n'était pas permis aux cœurs généreux de ne pas rendre justice à la noble et glorieuse entreprise des Polonais, de leur refuser les éloges qu'ils ont mérités pendant la guerre d émancipation de leur patrie, et de ne pas déplorer les fâcheuses conséquences dont elle a été suivie »

M. le comte Mole' , président du conseil des ministres, prononça à cette occasion ces mémorables paroles : « Je partage entièrement et de tout mon cœur les sentiments exprimés par les honorables membres de cette chambre, car je ne connais pas d'infortune plus digne de la sympathie de toutes les nations que celle de la Pologne. Tout ce qui a été dit dans cette enceinte prouve suffisamment l'intérêt qu'inspire chez nous ce peuple héroïque. L'asile et les secours que nous accordons à tous les Polonais qui se sont réfugiés en France, attestent également que nous partatageons cette sympathie universelle, etc. »

{Chronique, t. vu, p. 2.)

Ce n'est pas seulement dans les assemblées législatives soit de France, soit des autres nations que notre cause a été plaidée ; elle l'a encore été au sein de l'Institut de France, à l'Académie française. En voici deux exemples. A la réception de M. le comte de Salvandy, de regrettable mémoire , M. Lebrun , désigné pour répondre au récipiendaire en 1836, s'exprima ainsi :

« Vous avez écrit l'histoire de la Pologne, comme si c'eût été celle de la France; c'est avec plaisir que je parlerai de ce savant ouvrage, que la conduite récente des trois puissances co-partageantes oblige en quelque sorte tout le monde à relire. A la vue du malheur dans lequel est tombé ce peuple héroïque, pour adoucir les sentiments douloureux qu'il fait naître, chacun aime à reporter, comme vous, ses pensées aux temps plus heureux où la Pologne existait pleine de vie et de grandeur..., où le héros... le roi polonais couvrait de son manteau étincelant de gloire les plaies de sa patiie... Non, il est impossible de lire votre œuvre

sans éprouver une profonde émotion... Cette héroïque défense de Vienne,dans laquelle Sobieski et ses soldats polonais repoussaient au fond de l'Asie les hordes barbares conduites par Mahomet IV contre l'Empire d'Occident, qu'ils ont sauvé au péril de leur vie...., ce même Empire qui les aspoliés un siècle plus tard.., cet empire qui, au moment où je parle, les chasse du dernier recoin de leurs anciennes possessions... du dernier refuge de leurs libertés (Cracovie) ! Vienni ! Podhayce ! Chocim ! noms glorieux , donnez par ma voix du courage à ce malheureux peuple..., et s'il se trouve dans cette enceinte quelque émigré de ce noble pays, que votre souvenir adoucisse sa profonde douleur ! »

(Chronique, t. iv, p. 281.)

L'année suivante, M. Dupaty, en prenant possession à la même Académie du siège laissé vacant par la mort de M. Laine, disait :

« Si le fidèle interprète de vos pensées (M. Villemain), à qui vous avez confié la mission perpétuelle de représenter votre science et vos nobles sentiments, vous demandait qui de nous représentera le mieux cet amour de l'humanité dont M. Laine s'honorait , je lui répondrais, pour la considération et la gloire de l'Académie, personne ne le représentera mieux que celui qui a défendu devant la chambre des pairs l'M. Villemain lui-même) la nationalité du noble peuple qui, lié avec le nôtre par les mêmes sentiments d'héroïsme, a été souvent appelé à partager les triomphes de notre gloire... celui qui jugeant la France d'après lui-même et d'après vous , a garanti qu'elle ne peut pas rester froide spectatrice du meurtre politique d'une nation... celui qui a contresigné le

discours royal où se trouvent ces paroles prophétiques : La nationalité polonaise ne périra />aj.Paroles saintes ! qui ont retenti depuis l'Ukraine jusqu'à la Courlande... Déployer ses talents à la défense de grands malheurs , à laquelle prendront part un jour tous les peuples, doit être le but essentiel d'un orateur et d'un écrivain... » (Chronique, t. v, p. 342.)

M. Villemain, en défendant la cause polonaise soit dans les chambres, soit dans le sein de l'Académie, exprimait les plus nobles et les plus généreux sentiments ; il a été nommé cette année-ci (en 1858), membre correspondant de l'Académie impériale de St-Pétersbourg , et il a accepté ce titre avec un certain orgueil. On peut conclure de ce fait, que la défense de la cause polonaise est un mérite, même aux yeux de nos ennemis les plus acharnés puisqu'ils ont nommé un de ses plus zélés partisans leur membre correspondant. Notre cause est donc parfaitement bonne et juste.

Voyons maintenant ce qui s'est passé en Angleterre par rapport à l'émigration et à l'émancipation de la Pologne. Mais, avant d'aborder ce sujet, faisons remarquer que des liens nombreux nous unissent à la France; ceux de famille, la ressemblance de caractère, la conformité des opinions et des tendances politiques, celle des convictions religieuses, les anciens traités d'alliance, scellés du sang des deux peuples sur tant de champs de bataille, le souvenir de la gloire acquise en commun, tout nous attire vers elle; il n'y;i donc rien d'extraordinaire que ces deux nations éprouvent depuis plusieurs siècles une sympathie trèsvive l'une pour l'autre, et que la France ait accordé une hospitalité généreuse aux débris de la Pologne

échappés au désastre de 1831. Rien de pareil n'existait entre les Anglais et nous, sauf les idées de liberté. Aussi a-t-il fallu la chute et l'anéantissement de notre patrie pour les tirer de leur indifférence à notre égard, pour les excitera faire quelques manifestations publiques en faveur de notre cause*. Ce n'est qu'après l'arrivée de nos émigrés en Angleterre qu'eut lieu la fondation de la Société historique et littéraire des amis de la Pologne à Londres et dans d'autres villes dont j'ai déjà parlé ; ce n'est qu'après diverses publications historiques sur la Pologne dans la presse quotidienne, que l'Angleterre a compris le danger que couraient ses colonies des Indes, et que la guerre qu'elle y soutient aujourd'hui ne pouvait être suscitée que par notre ennemi commun, l'ennemi de toutes les libertés européennes Aussi il y eut une différence immense entre la réception qu'on nous fit eu Angleterre et celle de France et de Belgique, où régnait la cordialité la plus fraternelle et où les gouvernements eux-mêmes, tout en nous surveillant, s'occupaient très-sérieusément de nous assurer une position et de nous préserver de la misère dans l'avenir.

En Angleterre, au contraire, le gouvernement laissait bien à chaque émigré toute la liberté possible ; chacun d'eux pouvait se mouvoir comme il l'entendait, quitte à mourir de faim ou à se suicider de désespoir, si bon lui semblait; il les laissait absolument à la merci de la charité publique ; c'est ce qui donna lieu aux nombreux meetings qui se tinrent à cette époque, et aux prédications qui se firent dans les temples et dans les églises pour venir au secours dey pauvres émigrés. Ces appels ne furent pas vains; nous comptâmes bientôt beaucoup d'amis et de dé-

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fenseurs clans tous les rangs de la société, dans toutes les opinions politiques, dans toutes les sectes religieuses. Commençons par citer les noms des membres du parlement qui se sont le plus mis en avant pour la défense de notre cause.

Dans la chambre des communes figure en première ligne, à titre justement mérité, feu lord Dudley Stuart, qui depuis la chute de notre révolution, s'est montré notre défenseur soit dans le parlement , soit en dehors, avec tant de persistance et de vivacité qu'on l'a accusé d'être atteint de polo/iomanie, ainsi que le disait lord Melbourne : Stuart is quitc mad with tlie Pôles. Aussi les émigrés polonais lui offrirent en 1836, comme faible témoignage de leur vive reconnaissance, son portrait entouré des armoiries polonaises avec l'inscription causas non fata sequor. Ils avaient précédemment offert une médaille commémorative au général Lafayette et à Cuttar Fergusson. La mort prématurée de lord Dudley Stuart, de même que celle de ces deux derniers personnages, fut une calamité pour la Pologne et pour l'émigration qui porta le deuil de ces trois bienfaiteurs et protecteurs de notre cause.

Lord Londondery est le premier qui se soit déclaré en notre faveur dans le parlement ; vinrent ensuite Cuttar Fergusson, le général Lacy Evans, le fameux agitateur de l'Irlande D. O' Connel, le colonel Stanhope, le comte Darlington ; MM. Sheil Leach, H. Verney, Sinclair, J. Atwood, Whaltig,Buckingham, S. Rice, T. W. Beaumont, Joseph Hume, lord Stanley, MM. Gisborne,H. Inglis, Francis Burdett, Hawes, D. Bowring, sir Strafford Canning, lord Sandon, lord Palmerston, lord Morpeth, lord Russel, le vicomte Raynham, MM. John Angerstein, John Abel Smith,

William Shedlefied, Thomas Plmin, les deux frères

Kenneth .

En dehors de cette chambre nous comptions parmi nos défenseurs S. A. R. le prince de Sussex, lord Argyle, le marquis de Lansdowne,lord Yarmouth, le comte de Scarborough, de Belfast, le comte d'Orsay ; MM. John Churchil, Georges Lennox, William Bentink,de St-Vincent,lord maire de la cité de Londres, MM. Elekt, Pritchard,Galloway, Peakock, Laurence; alderman Venables; Williams Flécher, Hall, conseillers de la municipalité; lordprévostdeGlascow, Wilhelm Mills; John Reid; Wilson poète philosophe a Edimbourg, Warburton; Villiers Stuart, Sandford, Talk peintre écossais, Willhelm Allan, dont le tableau représentant les émigrés polonais est un chefd'œuvre; H. G. Bell de Portsmouth ; William Gnffen, Lang, Creusé, Owers, Gaddock, docteur William, le duc de Devonshire, T. Spring Rice, Butler, docteur Landeneur, Patrick Stewart, Frédéric Pigon, Richard Shéridan, Wynn Ellis, Georges Bell, Georges Basse vi, marquis Connyngham, Robert Pigon, Marc Ilwrait, le poète John Brant auteur de Lajs of Poland, lord Howard, William Dick. le poète Leigh Cliffle auteur de The expatried a taie of modem Poland le colonel Dawson Damor, le colonel Fox, le major H. Vivian, le capitaine Byng, T. S.Ducombe, Vincent artisan, docteur Wade; MM. Saul, C.Kennyse Tynte, Haro Haring; ce dernier s'est battu en duel pour les Polonais avec un soi-disant étudiant allemand; je croirais plutôt que c'était un Courlandais, fidèle sujet de la Russie ; car ce serait faire injure aux étudiants des Universités Allemandes dont les manifestations sympathiquespour la Pologne étaient si unanimes et si vives pendant notre passage, que q en

supposer un seul parmi eux capable de se fane le champion du despotisme russe.

Quelques mots, maintenant, sur ce qui a eu heu en Angleterre en notre faveur.

Ce n'est qu'en Angleterre, cette terre classique des libertés, que l'on voit des hommes de toutes les classes pouvoir se réunir par milliers dans un endroit convenu, au vu et su de tout le monde, annonce longtemps à l'avance; ils peuvent y discuter librement, dire tout ce qu'il leur plaît, sans que personne intervienne pour troubler leur réunion. C'est une nation réellement étonnante sous tous les rapports, avec son sang-froid, son gros bon sens, son génie industriel et commercial, au milieu de ses richesses fabuleuses a côté de ses misères affreuses, avec ses libertés illimitées et que personne ne songe à violer. On est stupéfait et sans y rien comprendre, quand on voit une cité monstre, comptant plus de deux millions à habitants, n'avoir pour toute garnison que quinze cents soldats de la garde de la reine, auxquels il n est pas permis de porter des armes dans certains quartiers, comme par exemple dans la City ; et néanmoins partout régner un ordre étonnant et une tranquillité parfaite, maintenus,il est vrai,par une fourmilière de policemens. Ceci se passe cependant au milieu d'une population qui n'est pas toute riche, dont un grand nombre souffrent même de la misèrent qui n'ont seulement pas la pensée d'enfreindre les lois et les usages du pays, tant ils sont habitués à les respecter. O peuple heureux ! Pourquoi es-tu le seul en Europe a jouir de ces libertés pour lesquelles il se verse tant de sang humain dans tout l'univers?...

Ces assemblées, qui se tiennent souvent en plein air et que l'on nomme meetings, se pratiquent très-

fréquemment en Angleterre. C'est là qu'ont lieu des débats animés sur la marche de la politique tant extérieure qu'intérieure du gouvernement ; c'est là que l'on discute sur les élections, sur les réformes à introduire; c'est là que des voix généreuses se sont éle vées en faveur de la nationalité polonaise et de l'émigration. Dans ces assemblées, tout se fait par des propositions que l'on développe, et qui y sont appuyées ou combattues par des discours chaleureux.

Je vais faire mention de quelques-uns des meetings tenus en notre faveur pour donner une idée de tous. Je commencerai par celui du 19 février 1834, sous la présidence du brave général Lacy Evans, seulement colonel alors ; on y adopta une pétition au parlement dans laquelle il était dit:

« Les pétitionnaires vous exposent avec confiance que les peuples ont, aussi bien que les hommes en particulier, des devoirs d'humanité à remplir les uns envers les autres malgré la différence de leur origine. Quelqu'un qui voit maltraiter son semblable par un autre plus fort ou par une bande de brigands, doit porter secours à celui qui est plus faible ou qui est lésé. Les nations doivent encore moins s'exempter de remplir les mêmes devoirs entre elles ; car un simple particulier lésé dans sa personne, dans son honneur ou dans sa fortune, peut chercher protection et demander réparation par devant les tribunaux institués dans ce but, tandis que pour les nations opprimées , il n'y a pas d'autres tribunaux où elles peuvent en appeler si ce n'est à la justice et à l'humanité des autres nations. » Lord DudleyStuart, le comte Darlington , MM. Seilb, Leach, Cuttar Fergusson, D. O' Connel, le colonel Leicester Stanhope prirent la parole en faveur de la Pologne dans ce meeting.

Dans celui qui eut lieu le 3 mai de la même année, lord Morpeth et M. E Romilly proposèrent de déclarer:«Que les émigrés polonais qui se trouvent en Angleterre, ayant tout sacrifié pour la défense de leurs droits, de la liberté et de l'indépendance de leur nation, méritaient une sympathie exceptionnelle de la part du peuple anglais. » Cette proposition fut appuyée par MM. Thomas Wentworth Beaumont, Joseph Hume, W. A. Smith, lord Sandon, W. Palten, Sheil, lord Dudley Stuart, Fergusson, Buckinghamet D. 0' Connel qui ne se gêna nullement pour proclamer que l'Empereur Nicolas n'était qu'un monstre.

Dans une réunion publique qui se tint au mois d'août 1836, à Mary-le-Bone, lord Nugent déclara «Que la Pologne occupait le premier rang dans les fastes de l'humanité, tandis que la Russie, malgré sa puissance et son immense étendue, n'était qu'un pays sauvage, et que par cela même, les Polonais doivent être accueillis dans tout l'univers comme des concitoyens et comme des frères. »

Le 14 juin 1839, il se tint clans la loge des francsmaçons près de la rue Great-Queen un meeting présidé par S. A. R. le duc de Sussex, oncle de S. M. la reine Victoria* il y avait un concours immense de personnes appartenant à toutes les classes et des dames de très-haut parage. On y remarquait MM. le marquis de Breadalbane, le comte de Rosbery, le comte de Lovelace, le vicomte Loftus, le comte de Montalembert pair de France, lord Dudley Stuart, les colonels Leicester Stanhope et Angerstein, le capitaine Crawfort, le chevalier Ducombe, et parmi les membres du parlement le Comte Euston, le vicomte Sandon, lord Charles Fitz-Roy, MM. Charles Villiers, T. Strangways, Georges Sinclair, David Roche, John

Ouest, William Denison, Georges Wilbraham, William Gibson Craig, Wilson Palten, J. Eaton, William Villiers Stuart, D. O' Connel, Otway Cave, Thomas Wyse, Joseph Hume, Wyun Ellis, Thomas Atwood, J. W. Williams, Gally Knight, J. M. Gaskell, Swyaften, Jervis, E. Handley. etc., etc.

Le marquis de Northamtou, lord Kinaird, lord Cranstoun, le docteur Lushington, Robert Fergusson, MM. Emerson, Tenent , Charles Standich , Patrick Stewart, s'excusèrent par lettres de ne pouvoir prendre part à cette réunion, en déclarant qu'ils adhéraient à toutes les propositions qui pourraient y être faites. Après la lecture de ces lettres le prince président expliqua que le but de la réunion était de manifester au monde entier les sentiments qui animent la Nation Anglaise envers la Pologne el d'apporter autant qu'il dépendra d'elle du soulagement aux souffrances des émigrés qui cherchent aujourd'hui un asile dans son. sein. « Selon moi, dit S. A. R., l'Europe constitue une seule famille ; nous sommes tous chrétiens ; sur tous nos drapeaux se trouve la même croix ; par cela même nous appartenons à la même famille. Les calamités qui affligent une contrée de l'Europe doivent être considérées comme si elles les frappaient toutes.

« Si nous tournons nos regards vers les siècles passés, nous voyons qu'il n'y a pas de nation qui ait surpassé en courage la nation polonaise. Elle était l'ornement du monde civilisé ; elle s'est illustrée par sa

défense Et qui donc ne connaît pas le héros So-

bieski, le sauveur de Vienne, qui a sauvé l'Europe du joug musulman? La bravoure polonaise en préservant Vienne a rendu un service éminent à l'univers entier. Est-il permis de la récompenser par le massacre et

l'anéantissement? Est-il permis qu'une nation qui a si bien mérité de l'humanité soit condamnée à périr, à être rayée de la carte d'Europe, età voir disparaître jusqu'à son nom du nombre de ceux de la société européenne? Non je ne tremperai pas dans une pareille infamie en y souscrivant. Et je suis convaincu que vous pensez tous comme moi. (Cris unanimes oui, oui). Justice is the best policy : La justice est la meilleure politique, a ajouté S. A. R.

« Les décrets du Tout-Puissant sont sacrés, il est vrai ; il peut à son gré élever ou renverser les nations, et je ne dois pas murmurer contre sa volonté ; mais je m'opposerai de toutes mes forces à cette doctrine arrogante qui reconnaît à une nation le droit d'en anéantir une autre.

« La cause de la Pologne est celle de la chrétienté tout entière. — H y a vingt millions de Polonais, et ces vingt millions doivent-ils perdre leur rang de nation? Doivent-ils perdre tout ce qui attache un homme à la vie? Anglais, y a-t-il quelqu'un parmi vous qui se soumettrait à un pareil sort ? (exclamations unanimes, non, non). Je suis certain que non; je suis sûr que chacun de vous crierait : Aux armes!!! Et si tels sont vos sentiments, il vous appartient de porter secours aux opprimés. J'ai la conviction que l'indépendance de la Pologne garantirait mieux l'Europe et lui assurerait une paix universelle plus solide que celle basée sur quelque expédient inventé par la diplomatie moderne.

« Je ne dois pas passer sous silence la conduite exemplaire des émigrés polonais ; je n'en parle exprès que parce qu'il y a eu, dit-on, une ou deux exceptions. Je ne connais pas les personnes, peut-être sont-ce des Polonais ? Peut-être sont-ce des loups recouverts de

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peau d'agneau ? J'avertis les vrais Polonais d'y prendre garde. Il n'y a pas longtemps que je suis aile à Portsmoutli, où il se trouve un très-grand nombre d'émigrés, et où ils se sont attirés l'estime de tous les citoyens. Je serais injuste si je passais sous silence cet éloge mérité, etc. »

Après l'allocution du Prince-président , M. le marquis de Breadalbane, chargé de présenter la première proposition à l'assemblée , prit la parole ; il adressa les compliments d'usage au Prince-président, et continua ainsi :

« Je me réjouis de voir une réunion aussi nombreuse de personnes si honorables, présidée par Son Altesse Royale. Je me réjouis surtout de la voir composée d'hommes de toutes les opinions , de tous les partis. C'est une preuve que la cause de la nation polonaise n'est pas une affaire de parti , mais qu'elle appartient à tous les hommes comme à toutes les nations.

« Quel est le but de notre réunion ? Quels malheurs avons-nous à déplorer? C'est avant tout la perte de la Pologne , dont le premier démembrement a renversé de fond en comble en Europe les bases de la morale, de la justice, et de l'indépendance des nations.

« Les puissances co-partageantes se sont conduites envers la Pologne comme les brigands de grands chemins qui attaquent une maison, la pillent, s'y établissent et réduisent ses propriétaires en esclavage. Cette action infâme , digne des peuples barbares, est la source de tous les maux de la Pologne. Ce fut délivre d'une puissance sauvage que je condamne ici solennellement. Quel fut le résultat de cette iniquité? Le voici : On a détruit une nation pour l'as-

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servir à un joug étranger ; on l'a déchirée en lambeaux sans égards pour la noblesse de son caractère, pour sa position géographique , pour sa langue ; et de là ont découlé toutes les conséquences qu'il était facile de prévoir à tout homme sensé qui s'occupe d'approfondir l'histoire de l'humanité... etc. , etc.

« Je fais donc la première proposition : de déclarer que, dans les circonstances actuelles , il est du devoir des amis de la Pologne de manifester hautement et publiquement leur sympathie pour ses malheurs et ses souffrances. »

Lord Fitz-Roy appuya cette proposition en ces termes :

« Je fus toujours le partisan sincère d'une liberté sage, guidée par l'esprit du christianisme; mais qui ne s'intéresserait à la Pologne ? Cette Pologne qui dans les jours de sa puissance tendait une main fraternelle à toutes les autres nations? On s'est souvent demandé pourquoi la Pologne n'a pas pu se sauver . elle-même. Elle a été forte, il est vrai , et elle en a fourni la preuve en 1831, quand en se soulevant, elle vengeait seule l'injustice commise envers elle La Russie eût succombé dans la lutte, le général en chef de ses armées les eût vu anéantir sans l'intervention de la Prusse. Aujourd'hui que la Pologne est ' désarmée et privée de toutes ressources , il lui est impossible de secouer le joug qui l'opprime , et encore moins de reconquérir son indépendance. Mais elle la recouvrera un jour par suite de manifestations pareilles à celle que nous faisons aujourd'hui ; non qu'elles puissent produire le salut par elles-mêmes, mais elles y contribueront puissamment. C'est la goutte d'eau qui, tombant incessamment . finit par creuser le rocher. »

La proposition fut votée à l'unanimité.

Lord Sandon se leva pour faire une seconde proposition et s'exprima en ces termes :

« Je ne viens pas ici réchauffer votre zèle; ce serait chose superflue. Depuis longtemps les cœurs Anglais sont pleins d'enthousiasme pour la Pologne. Tout ce qui porte respect aux principes sacrés, tout ce qui a du cœur, tout ce qui est capable de sentir ce que c'est que la perte de la liberté et de l'indépendance, s'est inscrit déjà parmi les défenseurs de la Pologne

« Je vous fais cette seconde proposition de déclarer: « Que la bravoure des Polonais, dans leur dernière lutte avec le despotisme étranger, leur donne droit à l'estime et à la considération de tous les peuples et de tous les partis, et nous font espérer qu'ils recouvreront un jour l'indépendance pour laquelle ils ont déjà si vaillamment combattu. »

« Y a-t-il ici quelqu'un qui oserait ne pas soutenir cette proposition? Quelqu'un oserait-il douter de la bravoure des Polonais ou de la justice 'de leur cause? En voyant les persécutions auxquelles ils sont en butte, quelqu'un pourrait-il penser que par cela même les Polonais n'inspirent pas de plus vives sympathies aux cœurs anglais? Quelqu'un enfin douterait-il que les Polonais ne soient dignes de ces sympathies, et que la Providence , dans ses desseins cachés , ne prépare déjà les voies inconnues par lesquelles elle les conduira au salut, etc., etc. »

Après cet orateur, M. W. Denison prit la parole à son tour, et dit :

« S'il y a quelqu'un qui ait le droit d'appuyer la motion que vous venez d'entendre, c'est moi ; car je

suis du nombre des Anglais qui furent les témoins oculaires de l'enthousiasme unanime avec lequel lut accueillie la constitution polonaise du à mai l/yi, dont le célèbre Burke a dit que tout le monde y avait çagnc et que personne n'y avait rien perdu. Je n'oublierai jamais les combats glorieux qu ont soutenus alors les Polonais, sans armes, sans ressources, abandonnés de tout le monde; le moindre secours, de quelque côté qu'il vint, les aurait sauves, pourquoi est-il arrivé que personne ne leur en ait ac-

cordé? , . ,

« Comparons maintenant avec leur conduite dans leur dernier soulèvement contre le grand duc Constantin la barbarie de la Russie envers eus Elle condamne les plus généreux à l'exil; elle accable de vexations et d'humiliations ceux qui sont restes dans leur pays. Et cependant, la Pologne était une nation indépendante et puissante! ... Si Napoeon , qui connaissait son influence en Europe, lui avait tenu parole, il aurait continué à régner en France : la Pologne serait libre et indépendante, et la Russie aurait été obligée de reculer et de se renfermer dans ses propres limites.

/il fut un temps où la Pologne rendait des services immenses à la liberté de l'Europe J espère vivre assez pour la voir appeler ses enfants sous les armes, et qu'ils combattront alors, non pour une cause étrangère, mais pour leur propre indépendance. Le jour viendra, où ranges sous les ordres de quelque grand général , comme le phénix, ils renaîtront de leurs cendres et reprendront leur place parmi les nations civilisées. » t t (

Lord Loftus. « Quoique je ne sois pas autorise a soutenir la motion, je profite cependant de cette

circonstance pour exprimer ma profonde sympathie pour les Polonais expatriés. Quand je pense d'un cote a leur déplorable situation , et de l'autre à leurconstance et a leur conduite exemplaire, je ne puis assez admirer leur dévouaient, et je ne puis pas croire qu un pareil peuple ne soit pas digne de constituer une nation.

« Notre gouvernement a pris part aux traités qui garantissaient l'existence de la Pologne. Que sont devenus aujourd'hui sou indépendance , sa langue ses usages sa religion , sa place même sur la carte d Europe ? N est-il pas du devoir de tout Anglais d employer toute l'énergie de son intelligence, toutes ses forces physiques pour rendre à la Pologne ses libertés . J S il en fut jamais temps, c'est aujourd'hui que nous devons nous préoccuper de son sort Les partisans eux-mêmes de l'autocrate ne peuvent pas mer les artifices dont la Russie se sert pour étendre sa domination en Orient. Si l'on n'emploie pas des moyens énergiques pour l'arrêter, nous devons nous attendre à de grands malheurs.

«Dans l'espace de 70 ans, la Russie a doublé l'étendue de ses possessions ; et il faudrait aujourd'hui les forces réunies de l'Europe entière pour réprimer son insatiable ambition. C'est pour cela que j'espère que le ciel, dans sa miséricorde , me permettra de voir la Pologne rétablie grande et puissante comme par le passé. »

M. Hume : « Je ne pensais pas d'abord prendre la parole. Je suis cependant forcé de dire quelques mots pour appuyer les vœux exprimés par le noble lord.

« L'intervention de l'Angleterre dans les affaires de la Pologne est de toute nécessité. L'état actuel de

ce pays est une honte pour la Grande-Bretagne. La Russie a joué un rôle infâme envers la Pologne; et je suis convaincu que sous peu il s'opérera une réaction en faveur de cette dernière ; réaction que provoqueront les intérêts anglais menacés par les empiétements de la Russie en Orient.

« La cause Polonaise est la cause de la liberté, et par conséquent celle de l'Angleterre; donc, la Pologne redeviendra libre. Il est à déplorer que ses enfants les plus vaillants soient réduits à chercher un asile sur des terres étrangères, ou à gémir sous le joug despotique d'un ennemi vindicatif. La cause de a Pologne n'est pas aujourd'hui seulement celle de l'Angleterre, mais encore celle de l'univers entier ; car elle est celle de la liberté pour laquelle battent tant de cœurs. à mon avis , jamais l'espoir de la Pologne ne dut être plus fort.

« J'ai observé la conduite des émigrés Polonais, et cet examen m'a donné pleine satisfaction. Nous avons un double devoir à remplir envers eux : 1" les soulager dans leurs misères; 2° soutenir leur courage si nécessaire pour une guerre qui pourrait être prochaine.

« Je suis convaincu que l'Angleterre profitera de toutes les circonstances favorables pour leur manifester ses sympathies : je suis convaincu qu'elle ne désertera pas la cause polonaise, que la Pologne pourra recouvrer son indépendance comme la Belgique ; et que les nations se réuniront pour l'aider dans cette œuvre de régénération. »

La seconde proposition passa comme la première à l'unanimité. >

Le fameux agitateur del'Irlande,DanielO Connel, devait présenter une troisième motion, mais comme

il avait été obligé de s'abseuter momentanément, ce fut M. P. T. Wyse, son compatriote qui la présenta en ces termes.

« Suivant l'assentiment unanime du meeting, la restauration de la Pologne sera la garantie la plus sûre des libertés européennes, de la paix universelle et du bonheur de l'humanité. »

L'honorable orateur développa cette proposition dans un fort long discours et prouva par les faits consignés dans l'histoire que l'immense étendue de l'empire de Russie serait la cause de sa ruine. Voici un passage de ce discours.

« Celui qui a lu l'histoire de Rome sait parfaitement que chaque fois qu'une nation s'étend outre mesure, elle devient par cela même moins forte : les membres inférieurs épuisent les sources de la vie dont le cœur a besoin. Je crois donc que la Russie, à mesure qu'elle grandit, devient moins redoutable. La nation qui approche le plus de sa décadence est celle qui fléchit sous son propre fardeau : mole mit sua. Ce fardeau la fera tomber en ruine plutôt que le bras de ses ennemis. Je suis convaincu que la Pologne sera reconstituée ; que ce royaume opprimé et éprouvé par tant de malheurs reprendra son rang parmi les nations civilisées, dont le devoir est de protéger la liberté civile et religieuse dans tous l'univers. »

M. Sinclair se leva pour ajouter ces quelques mots :

« Tant que les hommes pourront parler, tant qu'on verra la Pologne gémir dans l'esclavage, les prières ne cesseront de s'élever jusqu'au Tout-Puissant pour obtenir qu'elle soit replacée au rang des nations indépendantes. Si l'exaucement de ces vœux répondait à la justice de la cause, il y a longtemps que le despote autocrate aurait chancelé sur son trône. »

M. P. T. Atwood a ensuite appuyé cette dernière motion clans un long discours qu'il m'est impossible de reproduire en entier, mais dont je citerai la péroraison pour en faire comprendre le sens général.

« Qu'il soit permis au représentant de la grande et industrielle cité de Birmingham, d'adresser ici quelques paroles au nom d'honnêtes et libres ouvriers (le l'Angleterre.

* Il n'y en a pas un seul parmi eux qui ne soit ami de la cause polonaise.Quel spectacle plus touchant que celui de l'union intime dans cette cause noble et sacrée de toutes les classes de la nation à partir du Prince qui touche de si près au trône et des plus hauts personnages de notre vieille aristocratie jusqu'aux classes ouvrières? La Pologne était l'avant-garde de l'Europe : son existence libre et indépendante est une nécessite pour mettre un frein à l'ambition moscovite. Qui ne sait que partout où nous éprouvons des embarras, aux Indes comme au Canada, partout nous trouvons des émissaires de la Russie.

« Un jour viendrait ce jour n'est pas très-éloigné, où il faudra que la Pologne ressuscite. J'ai toujours été si convaincu de sa restauration que l'on m'a dit être atteint de polonomanie . Depuis lors je n'ai cessé et je ne cesserai de marcher sur les traces de cet illustre Romain, auquel je n'ai pas la prétention de me comparer, mais dont j'emprunterai la fin de mon discours. Il n'a cessé de crier : Delenda est Carthago. Je ne cesserai pas de dire : Renovanda Polonia !

« Le moment n'est pas loin où le grand œuvre doit s'accomplir. S'il faut du sang, il en coulera par torrents.... Mais nous ne consentirons jamais que la Pologne reste dans l'état actuel »

Il m'est encore moins possible de rapporter ici le discours que prononça feu Daniel O'Connel dans cette mémorable séance, à cause de sa longueur; je me bornerai à dire qu'il prouva par des arguments nouveaux mêlés de saillies piquantes qui lui étaient familières, la nécessité absolue de la restauration de la Pologne pour assurer la paix universelle et le bonheur général. Il regardait l'empereur Nicolas comme le plus grand révolutionnaire, car il s'est insurgé contre la constitution polonaise et contre ses propres serments qu'il avait juré de ne jamais violer. Il rappela la journée du 17 mai 1832 où. l'on enleva 450 enfants des deux sexes dans les rues de Varsovie, et où la soldatesque barbare tua la pauvre mère qui défendait son enfant qu'on arrachait de ses bras ; à cette occasion, il traita l'empereur Nicolas de monstre des temps fabuleux. Il rappela également l'enlèvement de 500 jeunes filles qu'on envoya peupler les colonies militaires russes, et l'histoire de deux malheureux pères qui furent chargés de chaînes et précipités au fond d'un cachot pour avoir osé réclamer leurs jeunes enfants ravies. « Si nous avons, dit-il, une goutte de sang anglais dans les veines, pourrions-nous supporter froidement ces crimes que se permet un homme portant une couronne sur la tête. » Puis, s'adressant aux Polonais, il termina en disant :

« La situation dans laquelle vous vous trouvez exige, avant tout, que vous laissiez de côté vos dissensions sur certains points pour plus tard, quelqu'attachement que vous ayez chacun pour votre opinion ; elles ne peuvent aujourd'hui qu'amener les plus tristes résultats et vous couvrir de ridicule. Fous n'avez aujourdhui qu'un seul devoir, c'est de tâcher de vaincre vos ennemis, et vous ne pourrez jamais

y parvenir sans donner l'exemple de l'union et de la concorde. (Chroniq. polon. t. vnr, p. 184. — Compte-rendu du meeting p. 15, 16, 17).

Lord Dudley Stuart, le grand instigateur de cette brillante réunion, et l'âme de tout ce qui se faisait en Angleterre en faveur de la cause polonaise, prononça ensuite un discours plus long encore, et dont je vais extraire seulement quelques passages :

« Avant tou^ dit-il, je ne puis cacher ma joie extrême et mon orgueil à la vue d'une réunion aussi imposante, présidée par un Prince du sang Royal, et à laquelle assistent les très-hauts lords membres du parlement, et les personnes les plus considérables du pays, voulant manifester ainsi au monde entier par leur présence, que la sympathie de l'Angleterre pour la Pologne n'est pas affaiblie, et prouver, suivant la dernière motion, que laplus sûre garantie des libertés européennes et du bonheur de l'humanité, c'est le rétablissement dune Pologne libre et indépendante. »

L'illustre lord ajouta ensuite que la restauration de la Pologne n'était pas une chimère, mais une chose parfaitement réalisable ; qu'il n'en doutait pas un seul instant d'après tout ce qui se passe en Pologne, d'où la Russie a exilé en Sibérie mille étudiants qui voulaient conserver leur langue et leur religion. « Le nombre des Polonais dépasse vingt millions, dit-il, et lorsqu'une nation s'élevant à ce chiffre important, n'a recours qu'à des moyens raisonnables, elle est toujours sûre de recouvrer son indépendance. Ces moyens dépendent tous de l'esprit de concorde et d'union, comme l'a fait comprendre l'honorable représentant de Dublin (Daniel O' Connel).

« Que les Polonais mettent de côté toutes leurs susceptibilités personnelles , toutes ces mesquines

jalousies ; qu'ils les déposent sur l'autel de la patrie. Leur chef a besoin de compter sur leur obéissance; il ne faut pas prendre les armes avant son ordre ; mais quand il fera appel, tout le inonde doit être prêt à marcher.

« De pareils conseils donnés par un homme aussi célèbre que le représentant de Dublin, qui jouit auprès de ses compatriotes d'une estime et d'une confiance sans exemple dans l'histoire, trouveront à coup sûr de l'écho parmi les Polonais. J'ai pour garant leur bon sens et leurs lumières.

« J'espère aussi que les paroles que je prononce ici devant des Polonais émigrés, parviendront à ceux qui sont restés dans leur pays sous le joug de la Russie, qu'elles pénétreront également dans les châteaux comme dans les chaumières, et qu'elles impressionneront assez les esprits pour les leur faire conserver toujours présentes h la mémoire. Je croirais être injuste envers eux, si je n'ajoutais que ces avertissements sont probablement superflus, car je ne doute nullement qu'ils ne tirent plus d'un heureux résultat de leur malheur, qu'ils ne consacrent tout leur temps soit dans leur patrie, soit dans l'exil, à chercher les moyens d'arriver à leur émancipation quand l'heure sonnera, et qu'ils ne fassent en sorte que ces moyens soient efficaces pour aboutira leur but d'une manière certaine et définitive. »

Les faits ont parfaitement répondu à ces conseils amicaux, car les Polonais qui ont abandonné leurs familles, leurs fortunes, préférant l'exil et la misère la plus profonde aux honneurs et aux richesses, ont déjà fait preuve d'une abnégation toute patriotique; ils n'ont tous qu'un seul but, celui de la reconstitution de la Pologne, et malgré la divergence de leurs

opinions politiques, déjà ils se sont donné la main en 1848, et se la donneront encore au premier moment opportun qui peut se présenter, pour le salut de leur Patrie.

Lord Dudley Stuart, en terminant son discours, présenta à l'assemblée M le comte de Montalembert 1 un de nos plus ardents défenseurs à la chambre des pairs de France, qui s'exprima à peu près ainsi :

« Si je me trouve, messieurs, au milieu de vous, quoique français ; si je me permets de prononcer quelques paroles,' en me conformant au désir de mon noble ami lord Dudley Stuart, dont toute l'Europe sait que le nom est intimement lié à la cause polonaise; si je profile de l'autorisation de S. A. R. qui préside cette assemblée et de la bienveillante attention des auditeurs, c'est pour témoigner hautement qu'il ne s'agit pas ici d'une question qui intéresse l'Angleterre seule, et que ce n'est pas seulement dans ce pays que s'élèvent des voix généreuses en faveur des désastres de la Pologneet queseformentdes vceux ardents pour son rétablissement.

« Ces sentiments sont dans le cœur de tout ami de la liberté et de la justice. La cause polonaise a pour elle non seulement les hommes de toutes les opinions et de toutes les classes de la société dans les trois royaumes, comme l'a dit l'honorable représentant de la cité de Birmingham (Thomas Atwood), mais je ne crains point d'ajouter qu'elle a pour elle tous les hommes honnêtes et respectables de toutes les nations de l'Europe. Elle est un lien de sympathie entre la France et l'Angleterre ; ces deux puissances sont redevables à la Pologne.... Toutes les deux ont une dette à lui payer. . . . Elle nous a sauvés non seulement pendant le siège de Vienne, mais encoreen 1831 quand son esprit

d'indépendance a contenu un moment la grande puissance delà Russie, comme elle est encore un obstacle aujourd'hui à ses projets d'envahir l'Occident. Elle a combattu fort longtemps pour nous, il est juste que nous nous mettions à la brèche pour elle. C'est une dette commune que nous lui devons.. ..Selon moi, cette (Jette commune est un des liens les plus durables de l'alliance entre la France et l'Angleterre, alliance qui est l'événement le plus heureux des temps modernes, comme elle est le plus beau et le plus fécond des résultats de leur civilisation. Mais si jamais une fausse politique, soit d'un côté, soit d'un autre, ou si les efforts de nos ennemis communs venaient à la faire rompre (et Dieu nous en préserve !), si les préjugés nationaux que nous avons naguère étouffés venaient à se produire de nouveau, et que l'Angleterre regrette notre alliance ou qu'elle en ait

besoin qu'elle invoque le nom de la Pologne et je

suis assuré que la France lui répondra cordialement avec une énergie qui retentira dans l'Europe entière. Alors nous verrons engager cette lutte désirée depuis i-i longtemps entre la liberté et la justice d'un côté, et l'infâme tyrannie de l'autre, entre la civilisation de l'Occident et la barbarie de l'Orient ! lutte dans laquelle les deux premières nations de l'Europe n'ont rien à perdre et tout à gagner.

« Sous peu dejours, je retournerai dans ma Patrie; je raconterai avec orgueil à mes compatriotes tout ce que j'ai vu de votre noble et sincère attachement à la cause polonaise, et dont je trouve la preuve dans cette honorable et brillante assemblée. Je m'estime heureux d'avoir pu prendre part aux questions qui viennent de s'agiter sous les auspices du Prince aussi illustre qui préside cette réunion, et qui touche

— 1G7 — d'aussi près le trône de votre grande nation. » etc. [Chronique, description du meeting, p. 30).

Ce simple aperçu de ce brillant meeting peut facilement donner l'idée de tous ceux qui l'ont précédé ou qui se sont tenus depuis; je n'ai donc pas à y revenir. Il n'est pas besoin non plus de s'étendre davantage sur la sympathie qui entourait notre cause en Europe ; tout le monde la comprendra aisément.

Jouissant partout d'une hospitalité sincère, l'émigration polonaise scrutait les événements politiques qui se préparaient en France; et tout en profitant des conseils de ses bons amis, elle attendait avec impatience une ère nouvelle qui paraissait à l'horizon , et qui s'ouvrit au mois de février 1848.

Le coup de canon parti le 23 février à Paris, eut un puissant retentissement dans toute l'Europe, principalement à Berlin, à Vienne et à Milan. Au milieu de ces circonstances, l'émigration polonaise se trouva debout prête à marcher. Toutes les divergences d'opinions politiques disparurent en un clin-d'œil , et les adversaires de la veille se tendirent la main et marchèrent ensemble sous le même drapeau. Comme la révolution qui venait de s'opérer en France, était républicaine et démocratique , les émigrés monarchiques constitutionnels firent le sacrifice de leurs opinions politiques, et entrèrent en masse dans la société démocratique qui devait jouer le principal rôle.

Le 4 mars 1848, la pièce suivante fut publiée à Paris, et envoyée à tous les membres de l'émigration Polonaise.

« Les soussignés, militaires Polonais , convaincus me les graves événements actuels dont la marche

peut changer d'un moment à l'autre, exigent une action immédiate ; que s'appuyer sur l'autorité militaire supérieure, est le seul moyen pratique pour arriver à la réorganistion de l'armée polonaise, et de rétablir l'union si nécessaire au service de la Patrie, sous cette glorieuse bannière de la liberté et de la fraternité qui se déploie devant nous,... Sans nous séparer du corps de l'émigration , et sans avoir la prétention de résoudre la question de la constitution de l'autorité, sur laquelle les événements futurs peuvent seuls prononcer ;

« Egalement convaincus que ce serait un crime de haute trahison envers la Pologne et les autres peuples de l'Europe , que de se laisser guider par l'une des fractions politiques qui divisent actuellement l'émigration , et que chacun doit faire le sacrifice de ses opinions personnelles en présence d'une autorité militaire régulièrement constituée ;

« Forts de leurs convictions et pénétrés de la sainteté de leur cause , ils ont jugé à propos de déclarer par le présent acte, leur volonté immuable , et s'obligent en outre :

« 1° De présenter une demande immédiate au gouvernement de la République , pour nous mettre à la disposition du ministre de la guerre , en vue d'une organisation prochaine, ayant pour unique but la restauration de la Pologne ;

« 2" De former des comités de toutes armes, en y appelant les officiers honorablement connus, et sans avoir égard à leurs opinions politiques ;

« 3° De se mettre immédiatement en rapport avectous les militaires Polonais, à commencer par MM. les généraux quise trouvent en Franceou ailleurs, en les invitant à donner leur adhésion au présentacte.

« Les soussignés ayant adopté ces poinls principaux, font appel à leurs compagon s d'armes et d'exil, et les prient de faire parvenir leur adhésion, le plus tôt possible, vu l'urgence de la situation, à l'adresse de M. le major Svviecicki , rue Saint- Jacques, 94. Fait à Paris, le 4 mars 1848.

Signé par MM. Podezaski , colonel-commandant du 20" d'infanterie de ligne ; Rotkowski , colonel du 1" de lanciers ; J. Borzecki, colonel du 4 e de ligne ; M. Jackowski , colonel ; A. Janowicz , colonel du 13" lanciers ; Mastowski , colonel d'artillerie; J Swizinski, major du 4* d'infanterie de ligne ; A. Przeciszewski , colonel ; W. Horain , major de l'état-major; Jzenszmidt, major; J. Urbanowiez, major du 19 e d'infanterie de ligne ; M, Sicinski, major du 4* d'infan-

terie de ligne; A. Rosicki, major du 4 e d'infanterie de ligne , Stamirowski , major ; Roszkiewicz, chef d'escadron du 1 er de lanciers; O. Korzeniow ski, capitaine d'artillerie ; Ortowski, capitaine d'artillerie; M.- T.Risielewski, capitaine ; J.Kasprzykowski, capitaine; J. Migurski, capitaine ; M. Tawrowski, capitaine ; J Dziengielevski, lieutenant ; Cieszkowski, lieutenant;. J. Wodnicki , sous-lieutenant ; Piotrowski , souslieutenant; W. Migurski, sous-lieutenant ; A. Czechowicz, sous-lieutenant ; A. Kaminski , sous-lieutenant; Mitaszewski , sous-lieutenant; A. Smolikowski, sous-lieutenant du génie; Jean-Félix Roskowski , sous-officier du 2 e régiment des Rrackus ; Pierre Panek , sous-officier de la garde des chasseurs à cheval ; Ignace Rozikowski , sous-officier du 3' infanterie de ligne; Antoni Waskiewicz, sous-lieutenant d'artillerie; Frédéric Wotowski, sous-officier du 3 e de chasseurs à pied ; Vincent Zbyszewski , souslieutenant du 15» de ligne ; W. Marcinkowski , lieu-

tenant-, Stan. Kurow, lieutenant du 10" d'infanterie de ligne ; Ignace Trepka , aumônier : Joseph Wyszkowski, capitaine du 4« de ligne; Joseph Waskiewicz, capitaine du 4 e de ligne ; Jazwinski, capitaine de cavalerie ; Vincent Rudnicki , capitaine du 4 e de ligne; Jean Juszkowski , capitaine du 1 er des chasseurs; François Billewicz major; Hippolyte Zoltowski, lieutenant d'infanterie ; Jacob Faron , commandant d'état-major ; K.Losiewski, sous-lieutenant du 3 e d.€ lanciers; Jean Wojciechowski, sous-lieutenant du 1™ des chasseurs à cheval; Hieronim Ossuchowski, lieu" tenant du 1" des chasseurs à cheval.

Officier Polonais , et capitaine de la garde nationale de Rive-de-Gier, j'envoyai par le courrier suivant mon adhésion pleine et entière à cet appel , en me mettant aux ordres du Généralissime; ensuite j'attendis en vain sa décision et qu'il disposât de moi à son gré ; un grand nombre d'autres Polonais suivirent mon exemple. Mais il y en eut beaucoup qui se laissèrent entraîner par leur ardeur et leur impatience ; n'écoutant pas les conseils de la prudence, et se fiant aux promesses fallacieuses que M. de Lamartine avait faites à la députation des émigrés Polonais, ils prirent les devants, et se fourvoyèrent avec une légèreté sans exemple dans les échauffourées de la Poznanie et de Cracovie, dont ils eurent plus tard à se repentir. Car, malheureusement la vie de dévouement du Polonais est encore un mystère pour tout le monde. On l'accuse de vendre sa vie, quand il la sacrifie pour la cause des autres ; et lorsqu'il combat pour sa patrie, on l'appelle rebelle!

A la suite des adhésions nombreuses qu'obtint le manifeste que je viens de citer, et en raison de leur

importance, M. le général Kybinski publia la proclamation suivante :

Frères d'armes,

« Sans pouvoir préciser les conséquences qu'aura la l'évolution accomplie en France pour l'émigration polonaise, nous devons cependant veiller à ce que nous puissions conserver l'indépendance de notre action et la liberté de notre jugement , dans le but de profiter, avec prudence mais avec fermeté, de toute occasion qui favoriserait la renaissance de notre pays. Vivement et sincèrement pénétrés de vos devoirs qui sont difficiles, sévères, mais sublimes , vous saurez maintenir, je n'en doute pas, l'honneur conquis sur tant de champs de batailles , la mission de l'armée et la dignité de la Pologne.

«■ Il y a des conditions indispensables pour l'accomplissement de ces devoirs : l'année doit se rallier avec zèle et fermeté autour de ses étendards ; elle ne peut rien souffrir de ce qui porterait la désunion dans son sein , lors même qu'il y aurait des motifs pour manifester un dévouement honorable, mais trop précicipité. Que l'organisation de l'armée reste inviolable, c'est le seul élément d'ordre et de force qui ait survécu à tant d'autres essais. Sachons comprendre l'enseignement salutaire que nous donne la France : — la liberté et l'ordre ; — l'énergie unie à la modéraration ; — le plus profond sentiment de l'union, sans laquelle les circonstances les plus favorables à nos espérances resteront sans résultat; elles disparaîtront sans que nous ayons eu l'intelligence de les comprendre et d'en profiter noblement et utilement. Divisés jusqu'à ce jour, ne sachant pas ou ne pouvant pas réunir nos efforts, nous n'étions à peu près

capables de rien pour nous-mêmes, pour notre patrie et pour l'Europe. L'histoire conservera sur notre compte quelques pages douloureuses et peut-être humiliantes.

« Je ne vous cacherai pas, Frères d'armes, combien un fait récent m'a péniblement affecté. Des officiers supérieurs, sans consulter leurs égaux, oubliant les convenances militaires , et sans aucun mandat, s'interposent entre le gouvernement français et nous , lui offrent de mettre à sa disposition les militaires Polonais,sans savoir s'il désire accepter laars services, et surtout sans s'informer s'il est décidé à adopter les mesurés qui promettraient à la Pologne un meilleur avenir. On dispose de vous, sans vous. On importune le gouvernement ; on traite trop légèrement les plus graves intérêts de notre pays. Une telle conduite de la part de ceux qui auraient dû montrer l'exemple de la gravité, du calme, et d'une sollicitude intelligente pour les plus saintes espérances, ne peut que nous attrister et nous inspirer des craintes.

« Si je vous parle comme commandant en chef de l'armée polonaise, j'ai lieu d'espérer que vous rendrez justice à mes intentions, que je puise dans les considérations de l'ordre le plus élevé. J'ai, en outre, la conviction que l'unité la plus rigoureuse du pouvoir nous est nécessaire; elle est indispensable pour notre cause elle-même, et surtout pour la mission à laquelle les événements peuvent nous appeler ; elle le sera à celui qui me remplacera et qui aura l'honneur de conduire vos héroïques phalanges sur le champ de bataille; car c'est sur les champs de batailles que chacun de vous trouvera l'occasion de servir son pays, et de s'élever par ses talents aux premières dignités militaires. Mais nous compromettrions notre salut , et

nous le rendrions peut-être impossible , si nous ne préservions pas notre discipline de toute atteinte; si désertant nos rangs , nous nous jetions dans des entreprises individuelles et partielles.

« Je suis profondément pénétré de la justice et de la pureté des convictions que je vous expose. Je croirais trahir notre pays, vous et moi-même , en abandonnant ma place. La députation des officiers supérieurs n'a fait que fortifier ces convictions, en m'invitant à ouvrir des relations avec le gouvernement de la République Française , et à entreprendre tout ce qui nous rapprocherait du grand but auquel tend votre dévouement. C'est avec une profonde déférence que j'ai reçu leur appel ; il m'était impossible de nepas apprécier leur zèle patriotique, de même que je suis certain que la désunion et toutes les tentatives individuelles produiraient les plus funestes résultats.

« Je sens, Frères d'armes, le besoin de m 'appuyer sur vous, sur votre patriotisme, sur vos lumières, sur votre union la plus intime , sur votre ferme volonté d'imprimer l'énergie nécessaire à notre action commune. Nous avons à accomplir, par nos forces réunies, l'œuvre immense de l'affranchissement de notre pays; mais, avant tout, il faut la préparer, et nous opposer à tout ce qui compromettrait notre honneur militaire, notre mission et notre dignité nationale. Vous ne l'ignorez pas, les intentions les plus généreuses peuvent devenir nuisibles et même dangereuses , si elles ne tendent pas à l'union, si elles ne sont pas dirigées par un pouvoir unique, maintenu et respecté dans l'intérêt de tous.

« Quant à moi, je crois pouvoir vous assurer que dans tout ce que j'ai fait et dans tout ce que je ferai encore au milieu des circonstances actuelles, j ai

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maintenu et je saurai maintenir religieusement l'honneur de l'armée et la dignité de la Pologne. Je n'oserais m'adresser à vous, ni entreprendre quoi que ce soit sans être sûr que je remplirai ces devoirs sacrés, et si je ne comprenais clairement ce que je dois aux étendards polonais et aux espérances de notre chère patrie ; à cet égard, je ne redoute pas la responsabilité devant vous et devant le pays ; c'est avec calme que j'attends les jugements de l'histoire.

« L'armée polonaise, au milieu des épreuves souvent les plus difficiles, a su servir noblement son pays; les Polonais, on l'a dit, promettent l'impossible, et ils font plus que l'impossible. Il n'y a pas d'étendard couronné d'une gloire plus pure que le leur, et qui soit l'objet d'un dévouement plus désintéressé. Nous attirerions sur nous une honte ineffaçable, si nous pouvions abandonner ce noble insigne de ralliement, consacré par le respect et la reconnaissance de la Pologne. Jurons donc honneur, union et fidélité à ces étendards immortels. La révolution française, appelée à fonder un nouvel ordre européen basé sur la justice, sur le respect dû aux grandes nationalités historiques, ne saurait, sans porter une très-grave atteinte à son principe, abandonner la Pologne et continuer cette politique qu'elle avait proclamé si opposée aux devoirs et aux intérêts de la France.

« Toutefois, sachons attendre et modérer notre juste impatience. L'opinion politique qui préside maintenant aux destinées de la France, en reprochant si énergiquement l'abandon de la Pologne, a pris en face du monde l'engagement solennel de réparer cette grande iniquité des temps modernes. Ayons donc confiance dans ce sentiment généreux et unanime de

la France, mais surtout ayons confiance en nousmêmes; laissons au gouvernement français la liberté de choisir le moment opportun pour son intervention en faveur de la restauration de notre patrie ; nos démarches ne sauraient ni l'avancer ni la retarder, elle est inévitable.

Paris, ce 12 mars 1848,

le généralissime

M. Rtbinski.

Quelque temps après, le prince Adam Czartoryski. ainsi que ses amis politiques, généraux et anciens membres de la diètede 1 830, se souvenant des paroles qu'il avait prononcées le 29 novembre 1846, dans une réunion commémorative : « qu'il préférerait plutôtmourir que d'être cause de la désunion dans l'émigration, » donna un bel exemple par sa soumission aux exigences des circonstances politiques et aux vœux de ses propres partisans, en partant avec ses amis pour servir la patrie sous un drapeau qui n'était pas le sien.

Voici ce qu'on lisait dans les journaux de l'époque sur son passage, le 26 mars, à Cologne.

« Depuis quelques jours, on voit passer dans notre ville des corps de volontaires Polonais.

« Hier, la nouvelle s'est répandue que le prince Czartoryski était arrivé ici avec plusieurs généraux polonais se rendant avec lui en Pologne. Aussitôt, mille individus environ se portèrent à l'hôtel ou le prince était descendu. L'étendard noir, rouge et or, et le drapeau blanc et rouge flottaient devant le cortège. Le docteur d'Ester a harangué le prince Czartoryski, et lui a exprimé toutes les sympathies de l'Allemagne pour la cause de la Pologne. 11 a crié

Vive la Pologne et présenté au prince la cocarde noire, rouge et or pour la placer à côté des couleurs polonaises. Le prince a prononcé quelques paroles en langue française sur la régénération de sa patrie. Un polonais a demandé au prince ce qu'il entendait par la liberté de la Pologne, attendu que cette liberté n'était pas celle de l'aristocratie, mais celle du peuple. Le princea répondu que tous ses efforts tendraient à une régénération démocratique.

« Le prince, avant de partir, a adressé à la population de Cologne des adieux dans lesquels il déclare de nouveau qu'il veut une Pologne libre, sans privilèges, en un mot une Pologne démocratique. Il veut que la Pologne soit digne de l'Allemagne et soit son égale en libertés. »

La même Gazette de Cologne raconte plus tard son arrivée à Berlin dans les termes suivants :

« Le prince vient d'arriver à Berlin où il a été accueilli avec entbousiasme. On dit que si sa présence devait se prolonger dans cette ville, l'ambassadeur de Bussie,M. le baron Meyendorf, quitterait aussitôt Berlin. »

Le mérite des tentatives faites à cette époque pour relever l'étendard polonais revient tout entier à la Société démocratique, et il faut lui rendre cette justice qu'elle a bien mérité de la patrie, par ses manifestations, ses protestations en face de l'Europe et par «es efforts inouis pour lui reconquérir son droit d'existence. Ses paroles énergiques ont eu partout un immense retentissement, principalement en France, en Allemagne, en Hongrie et en Italie. Voici une de ces proclamations qui remuèrent les masses à cette époque.

Le Comité central delà Société démocratique polonaise à la Nation Française, Peuple de France, « La Pologne nous appelle. Adieu !

« Nous avons été longtemps auprès de vous les interprètes de sou peuple opprimé, les organes fidèles de ses vœux, de ses droits, de sa volonté inflexible de les reconquérir ou de mourir à la tâche. Aujourd'hui nous courons remplir nos engagements, et bientôt notre patrie émancipée, en décidant par la victoire le triomphe définitif de la liberté universelle sur le despotisme, de l'égalité sur le privilège, de la fraternité des peuples sur l'antagonisme égoïste des cabinets, vousapportera la plus noble, lameilleurepreuvedenotre reconnaissance pour votre fraternelle hospitalité.

« Et cependant, en quittant votre sol, nous ne pouvons nous empêcher de vous exprimer nous-mêmes nos remercîments, car l'hospitalité que nous avons reçue est le moindre des bienfaits que nous devons à la France. Nous n'avions pas encore touché son sol, que déjà un grand nombre de comités, organes spontanés du sentiment populaire, se préparaient par leur accueil, leur assistance et leurs encouragements, à vivifier nos espérances, à fortifier notre foi, h nous maintenir dans cette persévérance, qui après dix-sept ans d'efforts infructueux, est enfin sur le point de se voir couronnée de succès. A chaque nouvelle persécution en Pologne, répondait un nouveau cri d'indignation de la France : à chaque nouvelle tentative de notre patrie, une immense acclamation de joie; à chaque tracasserie suscitée par une diplomatie hostile, de nouveaux témoignages de fraternité de la part des patriotes et des journaux français, qui depuis les obsèques du général Lamarque et les barri-

cades du cloître St-Méry n'ont cessé de joindre ail cri de Vive la République, celui de Vive la Pologne. Dès-lors, se trouva proclamée la solidarité fraternelle de la démocratie européenne, et nous pûmes, sous la sauvegarde de l'approbation populaire, préparer la réorganisation démocratique de notre patrie ; ce fut encore sous le blâme de cette même voix souveraine du peuple en France, qu'expirèrent les derniers efforts de notre propre aristocratie. Aussi le manifeste de Cracovie insurgée a eu beau être lacéré par les sicaires de Metternicb, la démocratie française l'a salué comme le drapeau sanglant mais sacré de la Pologne future. A sa vue la France entière s'émut, et le comité exécutif des journaux républicains de Paris a publié la baute expression de ce tressaillement.

« Depuis lors, de nombreux comités formés sur tous les points de la France, suivant l'impulsion donnée par ceux du National et de la Reforme, ne cessèrent de préparer, de propager et d'assister notre cause. Pendant deux ans les fonds réunis par eux servirent à activer dans notre pays la propagande imprimée et orale ; pendant deux ans les articles éloquents et lumineux des journaux de la démocratie présentèrent incessamment et sous son vrai jour la cause polonaise aux yeux de la France amie.

« Le sentiment de la fraternité internationale enfin, dont émanaient toutes ces manifestations, en nous rattachant de cœur à la grande famille des peuples, en nous faisant participer à leurs progrès, et en les

■ rendant solidaires de notre destinée, a jeté les fondements de l'existence future de la Pologne, il a élevé par là nos obligations personnelles mêmes à la hauteur

d'une reconnaissance toute nationale.

"■ C'est que les peuples sont solidaires entre eux

en destinée, comme en progrès, en droits et en devoirs: c'est que la sécurité de l'Europe dépend autant du succès de la cause polonaise, que celle-ci dépend de la liberté et du progrès en Europe.

« Mais, s'il en est ainsi, quel immense fardeau de gratitude la révolution française n'a-t-elle pas imposé aux peuples qui ont reconquis depuis, ou qui, a son exemple, vont reconquérir leur liberté? et auquel d'entre eux plus qu'au nôtre, au peuple de Pologne ? « Rompre par notre départ tout rapport avec les démocrates de France aurait été aussi impossible à nos cœurs que préjudiciable aux intérêts de l'émigration ; c'est pourquoi nous avons délégué pour nous représenter parmi vous une commission présidée par notre confrèreWorcell et composée des citoyens Korabiewiez, Teclaw, Staberski et Dobrowslski.

« C'est à elle que nous prions nos amis de s'adresser pour les rapports qu'ils désireront entretenir avec nous, ne reconnaissant aucun autre représentant des idées démocratiques polonaises, que ceux que nous instituons ainsi légataires de quinze années de travaux et de la confiance qu'avait placée en nous la société démocratique polonaise qui se rend aujourd'hui sut le sol natal pour le féconder du sang de ses membres. « Au nom de la démocratie polonaise, « Honneur donc et reconnaissance à la France républicaine et à son peuple héroïque !

« Salut et fraternité ; Les membres partants du comité central de la société démocratique polonaise :

Victor Heltemann, Albert Darasz, Vincent Mazurkiewicz, François Sznayde.

Pour copie conforme, Stanislas Worcell, membre délégué restant. Paris le 3 avril 1848.

Avant son départ le comité central publia l'adresse suivante à la Prusse :

Braves Berlinois r

Vous venez de briser vos chaînes et celles de nos frères désormais les vôtres. Vous venez de donner ainsi le premier gage à l'alliance des peuples. Ce premier acte de votre souveraineté est le signe de votre victoire.

« Nos frères les Viennois suivront votre exemple ; les cachots du Spielberg, d'Olmùtz et de Kurstein vont s'ouvrir ou peut-être sont déjà ouverts ; et nos frères, les martyrs de la Pologne, vont sortir de leurs glorieux tombeaux.

Braves et généreux Allemands,

« Le réveil des peuples a sonné ! Vous êtes déjà libres, nous ne le sommes pas encore. Notre ennemi commun a inondé notre patrie de ses esclaves qu'il pousse vers la vôtre. Là aussi, la dernière lutte entre les deux principes irréconciliables est imminente.

« Demain nous pouvons nous trouver au milieu de vous ; demain vous pouvez être appelés à combattre à nos côtés. Nous comptons sur vous, comme vous pouvez compter sur nous.

Le Comité central de la Société démocratique polonaise,

François Sznayde , général; Stanislas Worcell, Albert Darasz, Vincent Mazurkiewicz , Victor Heltemann.

Voici la réponse que firent les démocrates Allemands :

Les démocrates Allemands à Paris, aux démocrates Polonais,

« Nous ne sommes plus le peuple muet , ainsi que

vous nous avez surnommés. Vous l'entendez; l'Allemagne réclame et revendique à haute voix et avec impatience ses droits imprescriptibles ; elle rappelle avec instance la démocratie naissante à ses devoirs, a l'acquittement de la grande dette qu'elle a contractée envers votre patrie. = ,

« Elle l'y rappelle par le cri mille fois répète de sa jeune génération , par ce cri qui doit remplir vos cœurs d'allégresse avant tous les autres : avec La France contre la Russie.

«Ce cri exprime la conviction profonde du peuple Allemand sur la nécessité d'une guerre prochaine et inévitable , de la guerre entre les deux mondes de la liberté et de l'absolutisme , entre lesquels la Pologne semble avoir été placée pour décider le triomphe de l'une ou de l'autre cause par l'issue définitive de ses destinées orageuses. ,

« En poussant ce cri, l'Allemagne est entrée dans une alliance indissoluble avec la Pologne , et nous n'ajoutons rien au sens profond de ce cri généreux en le modifiant ainsi : avec la France, avec la Pologne soulevée contre la Russie.

' « La dernière révolution française a repousse pour toujours le principe des conquêtes : c'est le principe ,1e la faiblesse, et l'Allemagne, l'Allemagne démocratique, nous nous en portons les garants , saura donner à cette idée la sanction d'un grand acte.

« Etre contre la Russie, signifie ne pas prendre part à ses caprices , ne pas partager sa proie ; être contre la Russie, signifie lui arracher cette proie mustement acquise.

« Une Allemagne libre et unie n'a pas besoin de l'annexe d'une nationalité étrangère; elle n'y gagne rien en force. Au contraire, dans nos convictions

intimes, la liberté et l'unité de l'Allemagne deviennent impossibles avec une pareille annexe qui serait un vol. N'hésitons pas à le déclarer, cette liberté ne serait qu'une chimère, sans le rétablissement d'une Pologne puissante, libre et démocratique, placée entre l'Allemagne et la monarchie absolutiste de l'Orient; car tant qu'un coin de terre Polonaise restera Prussien, la Prusse restera dévouée à la Russie ; et tant que la Prusse sera dévouée à la Russie , l'inimitié régnera entre le nord et le sud de l'Allemagne.

« La question polonaise est donc une question de vie ou de mort pour nous comme pour vous , et la garantie de la solution heureuse de cette question ne se trouve que dans l'immuabilité de nos sentiments démocratiques. Car la démocratie est maintenant la seule arme éprouvée contre l'absolutisme, et quoique nos sympathies soient depuis longtemps acquises à toute votre natiou , c'est vous que nous avons salués de préférence , vous qui avez reconnu et proclamé les premiers que, pour la Pologne aussi, il n'y avait de salut que dans la démocratie.

« Courage donc, Frères ! Votre heure est venue. La justice éternelle, vient déjà de confondre un de ces gouvernements si cruellement coupables envers vous. Nous l'avons vu tomber en poussière devant le courant du peuple ; ce gouvernement perfide , qui avait inauguré son ignominieuse carrière, en vous trahissant, en vous abandonnant dans votre lutte héroïque.

« Le jour de la vengeance contre notre ennemi commun est proche, et les démocrates Allemands ne déposeront pas les armes jusqu'à ce que le nom polonais retentisse plus glorieusement que jamais dans le concert des nations européennes.

« Alors notre ennemi commun cessera de l'être. Car dans l'ivresse d'une fraternisation générale gardons-nous de prononcer aucune exclusion irrévocable. La liberté franchit toutes les barrières; elle marche , marche toujours , et nous concilie partout des frères. Le salut de la Pologne sera le salut de la Russie. Ainsi soit-il. Nous avons le même chemin a parcourir -, nos destinées sont unies. Que notre cri de guerre soit aujourd'hui : Pas d'Allemagne libre sans une Pologne libre ! Pas de Pologne libre sans une Allemagne libre. »

Au nom des démocrates Allemands à Paris, Georges Herwegh.

Le mouvement révolutionnaire, gagnant partout du terrain, à Berlin comme à "Vienne, mit le gouvernement russe dans le cas d'avoir l'air de céder aux circonstances qui se produisaient dans le reste de l'Europe. L'on écrivait de Varsovie, au mois d'avril : « Le Courrier de Varsovie, journal officiel, vient d'annoncer hautement le départ de la députation qui doit se /endre à St-Pétersbourg , pour demander a l'empereur la réorganisation du royaume de Pologne.

« La publicité donnée à Varsovie même à un acte de cette importance, annonce assez que l'empereur, s'il n'a pas donné son assentiment , est du moins disposé à examiner sérieusement cette question.

« On pense qu'en présence de la situation européenne , l'empereur Nicolas voudrait résoudre les difficultés d'une façon qui fût favorable à la question polonaise. Il voudrait , en rendant sa nationalité à la Pologne, exciter assez sa reconnaissance pour s'en faire

une avant-garde contre l'Europe révolutionnaire, au lieu de la voir former l'avant-garde de l'Europe. Mais l'oppression cruelle qu'il a fait peser si longtemps

sur la Pologne, ne permet guère de supposer que ceHe-ci secondera ces combinaisons par un facile oubli.

Les candidats russes au trône futur de la Pologne sont le grand duc Constantin et le prince de Leuchtemberg. La Russie, quoi qu'en disent certaines feuilles allemandes, fait en ce moment d'immenses préparatifs militaires. » (National, du 27 avril 1848. J

Quand, après leur victoire des 18 et 19 mars, les Berlinois eurent ouvert les portes des prisons politiques, notre estimable compatriote Louis Mierostawski et ses compagnons de captivité furent portés en triomphe au palais du roi, qui non seulement consentit à l'élargissementdes prisonniers condamnés à mort, mais promit solennellement à la face de son peuple et de toute l'Europe, la reltauration de la nationalité polonaise dans les provinces soumises à son sceptre. Des ordres même furent donnés dans ce but, et il se forma à Posen un comité national qui.se mit à l'œuvre. Revenu bientôt de sa panique, le gouvernement prussien, après quelques semaines d'expectative, non seulement n'exécutariende ce qu'il avaitpromis, mais encore démembra ces provinces pour la septième fois, et fit massacrer les cadres des troupes polonaises qui commençaient à peine à se former sous, les ordres de M. Louis Mierostawski.

Je passe sous silence le récit des tristes événements de cette époque, et je me contente de rapporter ici les conclusions du manifeste du général J. Dwernicki, président du comité national de Posen :

« Le comité national estime que, s'il ne veut passer, aux yeux de ses compatriotes et de l'histoire, pour trahir les intérêts nationaux, il ne peut négocier plus longtemps avec le gouvernement prussien ; car

il est bien convaincu que ce gouvernement n'accordera rien à la cause polonaise.

« Le comité national, en vue d'éviter l'effusion du sang, se dévouait et agissait tant qu'il en voyait la possibilité. S'apercevant aujourd'hui qu'il lui est impossible d'accomplir sa tâche, le comité se dissout, et se fait remplacer par une commission chargée de veiller à la réalisation de la promesse solennelle faite au peuple de Berlin.

« Protestant donc avec force en face de l'Europe contre les violences exercées sur nous, nous déposons le mandat qui nous a été confié par le peuple pour faire triompher la cause nationale par les voies légales et non par la violence ; la force brutale a brisé nos pleins pouvoirs.

« Nous le déposons avec le sentiment de la plus poignante douleur, mais avec la forte et constante détermination de ne pas rester inactifs, et de nous sacrifier pour notre sainte cause avec le plus inébranlable dévouement. Sifflé: Le général Joseph Dwernicki. » (National du 21 mai 1848).

On se rappelle combien de sang polonais a coule dans les massacres des nouvelles levées de cette nation qui était sans armes, commis par les troupes prussiennes, et combien ont été persécutes les émigrés polonais qui s'étaient rendus dans le duché de Posen, afin de travailler à la réorganisation de leur nationalité.

En Autriche, en avril et mai, pendant que le peuple de Vienne levait l'étendard de la liberté et régnait en souverain après sa victoire, le gouvernement autrichien ne fut pas moins prodigue de promesses et de protestations en faveur de notre nationalité. Je n'ai besoin pour le prouver que de rapporter les réponses de l'archiduc Jean d'Autriche à la députa-

tion polonaise qui s'était rendue auprès de lui pour le prier d'intervenir en notre faveur auprès de l'empereur. En voici un extrait que je trouve consigné dans le National du 1 1 mai :

« Soyons francs, (disait l'archiduc), mon aïeule et le roi Frédéric II ont commis un crime en partageant la Pologne. Ce partage est le plus grand malheur de l'Europe. Depuis cette époque, la tranquillité et la loyauté ont cessé d'exister et le trafic des peuples au profit des gouvernements a commencé.

« Ce mal ne sera éloigné que lorsque la Pologne aura recouvré son existence ; cette existence est une chose indispensahle et naturelle ; il n'y a donc pas à discuter des moyens de son rétablissement, car une chose indispensable arrive à son but d'elle-même, sans qu'on s'inquiète des moyens d'exécution.

« Il est donc plus prudent de ne pas parler aujourd'hui des moyens de reconstituer la Pologne, mais de se préparer à cette reconstitution, etc. »

Avant d'être congédiée, la députation ayant prié l'archiduc Jean d'appuyer la Pologne dans le conseil impérial, et observé au prince qu'en sa qualité d'Allemand aimant son pays, S.A. I. apprécierait sans doute l'attachement des députés à leur patrie, il répliqua vivement :

« Je suis plus encore qu'Allemand ; avant tout je suis homme, et je déclare avec franchise ma sympathie pour tous les principes dictés par l'humanité. Mes fonctions ne sont pas fixes, car le gouvernement me confie des missions dans différentes contrées ; mais soyez sûrs qu'aujourd'hui que je peux parler franchement, j'userai de cette faculté, et qu'interpellé sur votre cause par le gouvernement, je me prononcerai toujours selon les principes que je vous manifeste ici. »

187 — Quelques jours plus tard, Cracovie a été bombardée, et les paysans de la Gallicie se sont soulevés contre les propriétaires terriens à la suite de nouvelles intrigues de la bureaucratie autrichienne, (on aurait pu ajouter comme ils avaient déjà fait en 1846, lorsqu'ils égorgèrent presque toute la noblesse polonaise a l'instigation du gouvernement). Les émigrés polonais à peine arrivés de France, sur la foi des promesses de l'empereur d'Autriche, furent cbassés du territoire autrichien.

Si la déclaration de l'archiduc Jean était sincère et partait du cœur, il est à regretter qu'il n'ait pu ou qu'il n'ait pas voulu l'appuyer par des actes ou par toute autre manifestation. Voilà des faits palpables et saissables. Que l'opinion publique les apprécie, les juge, et rende son arrêt définitif.

Il m'est infiniment pénible et douloureux de parler des événements de 1848 et 1849, qui semblaient devoir nous rendre notre chère patrie après tant d'années d'exil, tant de souffrances physiques et morales , tant de promesses fallacieuses qui nous arrivaient de tous côtés, après tant d'espérances renaissantes et déçues tour-à-tour , et de raconter toutes les persécutions qui suivirent cet élan presque universel en faveur de la reconstitution de la nationalité polonaise, et qui s'était produit même chez nos ennemis qui promettaient de réparer l'injustice commise envers notre pays.

Aussitôt que la réaction eut repris le dessus à Berlin et à Vienne , on défendit sévèrement l'entrée^ de ces villes aux émigrés polonais; il ne leur fut lias même permis de séjourner dans les provinces jadis polonaises, et aujourd'hui courbées sous la domination de ces deux puissances qui en avaient fait leur proie

Partout on pourchassa les réfugiés comme des bêtes fauves. Ceux qui parvinrent à s'échapper des massacres de Poznanie et de Cracovie, les uns par Magdebourg, les autres par Breslaw, retournèrent en France le cœur navré et tes yeux remplis de larmes, eux dont le départ pour la Pologne avait été partout salué d une joie indicible et cependant mêlée de tristesse ; j'en citerai pour exemple le récit qui fut envoyé au National sur celui de Florence, en voici les termes : « Les Polonais depuis longtemps résidant à Florence, viennent de quitter cette ville pour rentrer dans leur patrie. Avant leur départ ils ont été l'objet des témoignages de la plus vive sympathie de la part des Italiens. La séparation a été une journée solennelle pour Florence. C'était une fête, nous écriton de Florence , triste comme les regrets , radié\ise comme l'espérance.

« Le poète Mickiewicz qui se trouve en ce moment à Florence r a été dans cette journée l'objet d'une ovation particulière, et par de chaleureuses paroles, il s'est fait l'interprète des sentiments de la Pologne envers toutes les nations amies qui lui ont tendu une main fraternelle dans son exil. »

Un grand nombre des émigrés qui revenaient en France, ne firent que s'arrêter à Strasbourg, et au heu de se diriger sur les endroits qu'ils habitaient avant leur d épart, prirent la route de l'Italie pour se rendre à Milan, où notre A. Mickiewicz avait conclu une convention avec le gouvernement Lombard, en vertu de laquelle la légion des croisés Polonais qui avait pris naissance à Rome , et qui marchait sous le drapeau bénit par le pape Pie IX fut officiellement reconnue , m que cette légion est animée de l'esprit du peuple polonais chrétien, vu quelle est le

- 1 89 — premier noyau de la Pologne renaissante. « N«* nous rendons, disaient-ils, immédiatement a Milan , afin de commencer sous le drapeau de cette légion le service actif pour Dieu, notre patrie et la liberté de tous les peuples. .

« Une colonne de 340 hommes, conduits par le colonel Raminski, quitte Strasbourg le 19 mai, pour se rendre à Milan. » {National du 23 mai.;

Repousses de leur propre sol , les émigrés voulurent payer leur dette de reconnaissance aux nations de l'occident qui leur avaient accorde un asile, en combattant et en versant jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour les libertés de celles ^ui secouaient

leur joug. , . . , «

Ce n'est qu'avec un serrement de cœur et les larmes aux yeux, que je mentionnerai les .hauts laite d'armes de nos vaillants généraux Joseph Bem «et Henry Dembinski, accomplis en 1849 en Hongrie.

Les généraux Bem et Dembinski relevèrent par leurs victoires signalées le nom polonais oublie depuis quelques années sur les champs de bataille Notre immortel Joseph Bem créa une armée de bU,UUU hommes; à la tête de ses compatriotes il s empara de plusieurs villes ouvertes et de quelques places tortes, il occupa la Transylvanie et le Banat soumis a l autorité de Kossuth. Il n'y avait pas le moindre combat qu'il n'v prît part, et que son nom ne sortit de toutes les bouches comme celui d'un autre Napoléon. La proclamation du gouvernement hongrois, publiée le 12 mai 1849 à Debreczin, raconte ainsi ses exploits : . Le général Bem a battu les Russes près de Tyrnau le 7 mai , et les 9 et 10 du même mois , près d'Arsa. Dans le premier engagement 6,000 hommes ont été contraints de rendre les armes, et dU,UUU

clans le second ; leurs officiers combattent à présent dans les rangs de l'armée hongroise. Quarante mule

n a eur m T m T mi " e fUSilS ' SO - nte - d -ze canons neuf m dle chevaux sont tombés en son pouvoir ( National du 26 mai 1849.) pouvoir.

Une épée d'honneur et un diamant détaché de la couronne de saint Etienne, lui ont été offerts comme récompense pour la prise des villes fortes de Carls- Durg, d Hermanstadt et de Temervar.

Voici quelques mots extraits de la proclamation qu'a fait afficher notre général Bem adressée aux habitants de Kronstadt après la prise de cette ville forte.

Regardez, ma victorieuse armée, disait-il. Elle se compose de Tchèkhs, de Croates, d'Allemands, de Slovaques de Polonais, unis aux Madghyars,et aux Roumains.Nous ne combattons pas dans l'intérêt d'une naiion.Loinde la, nous ne voulons plus qu'unpeupleen gouverne un autre: notre causeest celle de tous C'est pourquoi Dieu nous a permis de battre les Russes,ces ennemisjures de tout bonheur national ; et Dieu aidant nous saurons encore les repousser ; car partout où ils arrivent, la liberté et la nationalité s'en vont Nous combattrons jusqu'à ce que nous ayions détruit l'absolutisme et inauguré sur ses ruines une ère nouvelle pour le monde. Les victimes immolées à Vienne à Cracovie, à Léopold, à Prague et en Italie, crient vengeance. Notre victoire doit assurer l'indépendance de Ullemagne, de la Hongrie et de la Slavie tout ennere ; car nous avons juré de ne remettre le glaive dans le fourreau que quand la cause des peuples aura obtenu un triomphe complet. ,, (Journal la Pologne par M. Cyprien Robert, p. 54).

Notre glorieux général Dembinski , malgré la jalousie et les contrariétés sans nombre que lui susci-

tarent les envieux et les traîtres qui lui sortirent le commandement en chef pour livrer l'armée nationale hongroise aux Russes, s'illustra non moins que le général Bem dans cette guerre. Tous les deux non-seulement excitèrent l'admiration de leurs armées, mais celle même des généraux ennemis qui rendirent justice à leur tactique, à leur stratégie et aux manœuvres savantes dont ils avaient fait preuve sur les divers champs de bataille.

Je citerai surtout la victoire signalée remportée a Waïtzen par le général Dembinski , dont l'extrait suivant de son rapport a été inséré dans le National du 24 avril 1849 :

« Le 6 avril à cinq heures du matin, nous ouvrîmes l'attaque contre l'aile gauche de l'ennemi qui , attiré par une feinte retraite de nos troupes sous le feu croisé de huit batteries, fut rejeté jusqu'à Paszio, après une perte épouvantable.

< L'aile droite et le centre avaient été attaques en même temps. Dès la seconde charge , exécutée avec une bravoure et une audace sans exemple par la huitième légion polonaise, la deuxième allemande, qui s'intitule la Légion de la mort et qui porte à son tlrapeau un crêpe de deuil, le régiment Zriny et les hussards, le centre fut complètement rompu et prit la fuite vers Pesth en pleine déroute. Dans la bagarre, l'aile droite, commandée par Jallachich, avait été tellement rejetée à droite, qu'elle se trouva complètement séparée du centre et fut refoulée vers Sarsksar, où elle tomba entre les mains du général Vetter, qui prit ou précipita dans le Danube la plus grande partie des fuyards.

a Le chef des Croates, Jallachich, se trouve, diton , au nombre des prisonniers ; je ne puis le garan-

tir, mais il est certain que son corps est anéanti Huit carres presque entièrement composés de Croates ' ont ete complètement écrasés par notre cavalerie • 26 canons, 7 drapeaux et 3,200 prisonniers ont été les trophées de cette glorieuse bataille, qui brillera d un éclat durable dans les fastes de la Hongrie Ainsi

El* 7 C,e di î' 'r égiment de Z, ' inv > unième légion polonaise, la deuxième allemande et nos glo-

ZZ ' Tnnn' ^^ êtPe ***»®****t mentionnes .6,000 ennemis, morts ou blessés , couvraient le champ de bataille, où nous avons trouvé un immense butin en armes, munitions, etc. Je ne puis indiquer au juste le chiffre de notre perte, mais elle peut être évaluée à 2,000 morts ou blessés

« J espère déposer les drapeaux conquis sur l'autel de la patrie, à Pesth. ^

« Vive la Hongrie ! vive la liberté. »

11 fallait pour vaincre la vaillante armée hongroise de cette époque, commandée par des généraux et des othciers polonais, non-seulement toutes les forces disponibles de l'Autriche et de la Russie, mais encore la plus lâche trahison d'un Hongrois , de l'infâme t>orgey, 1 opprobre de sa nation, qui a ruiné toutes les espérances de ses frères et assassiné sa Mère-Patrie îsi la Pologne maudit encore un misérable Krukowlecki, la Hongrie maudira aussi pendant des siècles le traître Gorgey, qu'elle reniera pour un de ses enfants -La légion démocratique polonaise commandée par Wysocki , ne fa. lht pas non plus à ses devoirs. Tous rivalisèrent de zèle avec ceux que j'ai déjà cités pour servir fidèlement la cause de l'émancipation de notre bonne voisine, et arriver ainsi à servir celle de leur patrie:

C'est ainsi qu'ont fait nos généraux Matthieu Ry-

hinski et Chrzanowski eu Italie, Sznaydc et Mieroslawski en Allemagne et en Sicile , mais hélas ! bien

inutilement Le sang des émigrés qui avait coulé

dans différentes contrées de l'Europe pour les émanciper et les affranchir du joug despotique , leur a attiré dans la suite la proscription et le martyre de la part des vainqueurs. Si la France, l'Angleterre et la Turquie n'eussent recueilli ces vaillants débris, ils eussent été obligés de quitter l'ancien monde pour toujours, et d'aller chercher une retraite parmi les peuplades sauvages de l'Amérique, pour se soustraire au glaive vindicatif qui les poursuivait.

La défaite générale du mouvement révolutionnaire qui avait pris naissance à Paris enle%ait aux émigrés le dernier espoir de rentrer actuellement dans leur patrie. Néanmoins l'élévation à la présidence de la République Française d'un neveu de Napoléon-le- Grand que les Polonais avaient servi si fidèlement, non seulement dans le temps de sa gloire sur divers champs de bataille, mais encore dans son infortune, quand il était abandonné de tout le monde, même de ses meilleurs amis, ranima leurs espérances défaillantes; ils pensaient que le président de la République pourrait suivre a cet égard les traditions de son oncle ; et que les circonstances lui permettraient de réaliser les vœux que le grand homme avait exprimés eu faveur des Polonais pendant les dernières années qu'il habita l'île de Ste-Hélène, surtout d'après les regrets qu'il avait manifestés de n'avoir pas reconstitué la nationalité polonaise.

Ces douces illusions nous bercèrent agréablement pendant plusieurs années ; elles prirent de la consistance de jour en jour, et nous crûmes tout-à-fait que nous étions dans le vrai quand éclata en 1854 la

guerre d'Orient. Nous connaissions l'entêtement de l'empereur Nicolas qui disait qu'il sacrifierait jusqu'à son dernier rouble et à son dernier moujick plutôt que de céder à qui que ce fût, en quoi que ce soit ; nous considérâmes sa mort subite et inattendue comme un malheur pour l'émigration et pour la Pologne, qui allait ressusciter cette fois-ci à coup sûr. En effet, l'issue de la guerre n'était pas douteuse un seul instant ; plus de la moitié de l'Europe s'était coalisée en peu de temps contre la Russie sous l'égide des deux plus grandes puissances de l'Occident; elles pouvaient aller tambour battant droit à Moscou et à St-Pétersbourg, si telle eût été leur intention. Nous espérions voir au milieu de ce conflit, la Pologne renaître de ses cendres comme le phénix ; des milliers d'émigrés se préparaient à aller saluer leur patrie libre et indépendante , et l'aider à reprendre son rang parmi les peuples civilisés.

Je trouve ces espérances consignées dans les deux pièces suivantes publiées par le Moniteur du 1 1 mai 1855 après L'attentat contre la vie de l'empereur Napoléon III. Voici ce que disait cette feuille:

« Une députation des Polonais résidant à Paris et aux environs a eu l'honneur de présenter à l'Empereur l'adresse suivante.

Sire,

« Les Polonais réfugiés en France unissent avec le plus vif empressement leur voix à celle du peuple français, pour exprimer la joie qu'ils ressentent de ce que le crime tenté contre vos jours n'a eu d'autre résultat que celui de faire éclater un sentiment universel d'horreur contre l'attentat, de respect et de dévouement pour Votre Majesté. C'est un tribut de

reconnaissance qu'Us paient avec ardeur au chef du pays qui leur accorde une si gracieuse hospitalité, au neveu du héros qui fut le régénérateur de leur patrie, au glorieux empereur qui fait palpiter d'espoir tous les cœurs polonais.

« Daignez agréer l'hommage du plus profond respect avec lequel nous sommes,

SlKE,

de votre majesté.

Les très-obéissants serviteurs.

« La députation se composait de MM. le prince A. Czartoryski, ancien président du gouvernement national de la Pologne ; le général Chrzanowski ; le général Skarzynski ; Théodore Morawski, ancien ministre des affaires étrangères de Pologne en 1830 ; Adam Mickiewicz. » ,

« L'Empereur a reçu la lettre suivante du gênerai

llybinski :

Sire,

« L'émigration polonaise remercie Dieu pour la conservation de la vie de Votre Majesté Impériale, que l'on voudrait briser au moment où elle combat l'ennemi non seulement de la France, mais encore de l'Europe et de ses intérêts les plus élevés.

« L'espoir d'un avenir calme et grand, qui domine l'Europe dans ce moment, ne peut être réalisé, Sire, que par votre initiative vraiment providentielle et héroïque. Sans vous, l'Europe s'arrête ou retombe dans les abîmes. Avec vous, son chef véritable , elle s'avancera hardiment vers ses destinées nouvelles.

« La Pologne conservera religieusement, avec amour et vénération, ces traditions glorieuses, qui, relevées et développées par Votre Majesté Impériale,

ouvrent une époque nouvelle pour la France et pour la Pologne, et par l'union de ces deux pays pour Ja grande famille européenne.

« Sire, la Pologne espère tout de la justice divine, et dans sa foi en Votre Majesté, elle est convaincue que cette justice ne sera exercée que par vous.

t Les sentiments que je présente respectueusement à Votre Majesté Impériale, au nom des officiers et soldats de l'ancienne armée polonaise, sont partagés, j'en ai l'assurance, par la Pologne entière.

« Elle ne me désavouerait pas, s'il lui était permis d'exprimer sa pensée. Oui, Sire, elle souffre, et elle regarde vers l'Occident, où elle ne voit et n'aime que Votre Majesté Impériale.

Je suis, Sire,

de Votre Majesté Impériale le très-humble et très-dévoué serviteur.

M. Rybinski, dernier général en chef de l'ancienne armée polonaise en 1831 .

Mais , hélas ! notre espoir quelque fondé qu'il parût, a encore été trompé cette fois-ci. Les puissances alliées ne voulurent faire aucune déclaration favorable à notre égard , et ne consentirent pas à la formation de légions polonaises; elles n'employèrent qu'individuellement ceux des émigrés qui désirèrent prendre part à la guerre d'Orient.

Ce ne fut qu'à force d'importunités et d'explications sans nombre de la part du prince A. Czartoryski et d'autres émigrés jouissant d'une certaine considération près des deux cours de France et d'Angleterre, que, après un temps infini et au moment où

peut-être ou songeait déjà à conclure la paix avec la Russie, on permit au général comte Ladislas Zamojski de former une division composée de lanciers polonais et de quelques bataillons d'infanterie qui ne sortirent pas de la Turquie et ne purent par conséquent aller au feu.

Un Polonais seul, M. Michel Czaykovvski, aujourd'hui Méhémed-Sadyk-Pacha , sut heureusement organiser deux régiments de Cosaques Ottomans, qui purent prendre part à la guerre , et faire momentanément sortir de l'oubli le nom de la Pologne , sous une forme en quelque sorte étrangère.

Mais à peine commençait-on à s'organiser en Turquie, que le congrès se réunit à Paris ; les hostilités , suspendues déjà depuis longtemps , cessèrent tout-à-fait au commencement du mois de mars 1 806, et la paix fut conclue entre le nord et le midi de l'Europe.

Par ce traité on signa à Paris , non pas La mort de la Pologne, puiqu'elle n'existait pas et qu'il n'avait pas été question d'elle pendant tout le temps des négociations, mais la ruine des espérances des pauvres émigrés et de leur pays ; je ne dirai pas cependant à tout Jamais ; car il n'y a rien de stable perpétuellement sous le soleil , et d'un jour à l'autre, du côté d'où nous l'attendrons le moins, nous pourrons voir poindre à l'horizon la nouvelle aurore du salut pour la Pologne.

Dieu, en donnant l'intelligence à 1 homme, n a point mis de bornes à ses aspirations ; de même que chaque individu en particulier a une vocation à remplir dans ce monde, de même chaque peuple à son tour a la sienne à accomplir dans les phases de l'humanité. Et, je le répète, nous croyons à la restauration de la Polo-

gne, comme nous croyons en Dieu et en sa justice divine ; lui seul sait l'heure de notre délivrance, et si elle n'est pas encore venue, nous n'avons qu'à nous soumettre sans murmurer à la peine qu'il nous inflige. Pour être convaincu que, malgré tout ce qui peut nous arriver, nous ne fléchissons pas dans notre foi , il suffit de lire attentivement les quelques lignes écrites à l'occasion d'un anniversaire de la révolution du 29 novembre, qui retracent notre position actuelle , et dont voici la traduction française que j'ai faite d'après le texte original inséré dans la Chronique t. m, p. 371.

« Le 29 novembre nous rappelle le double souvenir et de la guerre nationale qu'il a soulevée , et «lu martyre qui en a été la suite. Nous qui , dispersés dans des contrées éloignées, passons nos jours d'exil dans l'abandon et l'isolement, abreuvés d'amertumes qui en sont les conséquences inévitables, nous avons à célébrer ce jour, et à penser continuellement qu'il est celui du début de la grande mission nationale que nous accomplissons au nom de notre Patrie.

« C'est en vain que le Czar envahisseur, dont rien ne peut arrêter la haine et la vengeance, et que nous regardons comme un instrument de la colère divine, resserre chaque jour la Pologne dans des chaînes plus lourdes ; c'est en vain qu'il l'étouffé de sa main ensanglantée qu'il a posée sur sa poitrine, et qu'il en scrute tous les mouvements au moyen de ses sbires ; le cœur de la Pologne v bat encore, son esprit y vit toujours, sa parole se fait entendre, grandit et se répand par nos bouches. .. ; c'est en vain qu'il annonce son triomphe à l'Europe, et que pour le prouver, il se propose de ruiner de fond en comble l'héritage de nos Sigismonds , il n'a pas pu désarmer sa victime

qui comple en nous des milliers «le soldats prêts a marcher au premier signal. La Pologne a sa tribune et son camp parmi nous; c'est là qu'est le premier des grands devoirs de l'émigration.

« Les Polonais, en quittant leur pays, et par leur dévouement volontaire à toutes les infortunes et à toutes les afflictions de l'exil, ont excité l'étonnement et l'enthousiasme chez tous les peuples. Ces jeunes <rens , ces hommes mûrs , ces vieillards abandonnant leur patrie , leur fortune, tous les plaisirs et toutes les espérances de la vie, uniquement pour servir leur

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Patrie et pouvoir souffrir au moins pour elle, p qu'ils n'avaient pas pu mourir sur les champs de batailles, c'était un spectacle réellement extraordinaire

et grandiose.

« Les sentiments qui guidaient et accompagnaient ces nobles, voyageurs , semblaient ramener l'Europe aux temps poétiques des pèlerinages des croisades.^

« Une pareille abnégation ne pouvait naître qu au sein d'un peuple héroïque et animé de l'esprit religieux. Notre émigration a cela de particulier qu'elle se compose en majeure partie de volontaires, d'hommes qui auraient pu rester dans leur pays ou y retourner immédiatement. Ils ont fait un vœu spontané de se sacrifier pour leur patrie pendant tout le temps de son expiation ; ils n'ont pas voulu accepter leur bonheur personnel, ils y ont renoncé exprès. Il n Y avait pas de leur part le moindre calcul mondain ; il y avait un amour excessif de la patrie , une de ces inspirations propres aux cœurs honnêtes, une pensée profondément religieuse. Tel un fils voyant sa mère en larmes et ne pouvant essuyer ses pleurs, pénétre de l'amour filial, ce sentiment qui, comme tout ce qui est beau et sublime dans l'homme et ne peut

s'expliquer par la raison, reste un secret impénétrable du cœur ; tel, disons-nous, un fils s'impose à luimême des souffrances, comme s'il pouvait ainsi soulager celles de sa mère, laisse échapper la nourriture de ses mains, chasse le sommeil de ses paupières, et ne veut prendre part à aucun plaisir.

« Tel encore un chrétien, plein de ferveur envers Dieu, quand il ne peut lui donner d'autre preuve de son amour, se couvre la tête de cendres, renonce à tous les plaisirs de la vie, s'enveloppe d'un cilice, et attaché d'esprit et de cœur à la croix du Calvaire, consomme volontiers son sacrifice jusqu'au moment de son union avec le Seigneur.

« Le mérite de notre acte de dévouement ne doit pas nous être attribué individuellement, mais à la nation dont nous ne sommes qu'une parcelle imperceptible.... c'est dans le cœur de la nation qu'il a été conçu et qu'il a pris naissance; il s'est seulement réveillé en nous ; la puissance d'un pareil acte ue se trouve pas dans les individus isolés, de même que le fruit que porte une branche ne provient pas d'elie seule, mais de la vie végétative de l'arbre entier.

« Il est certain que l'émigration, dans tout ce qu'elle fait aujourd'hui, ne remplit que le rôle d'une machine, et non celui de moteur intime ; c'est à ce point qu'aucun de ses membres ne se flatte d'être, à cause de son mérite personnel, l'apôtre d'une pensée sublime.

« Inspirés de l'esprit de la nation, encouragés par son consentement, nous nous sommes mis en route pour rester orphelins et souffrir toute notre vie, comme les serviteurs élus de l'Église qui vouent leur vie aux autels et entrent dans les monastères pour prier constamment; quoiqu'éloignés du monde, ils

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n'en sont pas entièrement séparés ; ils en deviennent au contraire les défenseurs, ils constituent sa force et répandent sur lui des bienfaits qui restent méconnus par lui. Et nous aussi, quokpie sépares de notre chère patrie par de nombreux pays, nous n'en sommes détachés d'aucune manière ; au contraire, nous lui rendons actuellement dans notre état de délaissement et de souffrance, de très-grands services, quoique ce ne soit pas elle peut-être qui nous en récompensera. La Pologne tout entière est aujourd'hui sous le joug de l'oppression et dans le deuil, mais la victime vivante qui souffre en expiation pour elle, c'est l'émigration: telle est sa seconde vocation.

« Réfléchissons donc un instant sur notre situation ; résumons en une seule heure tous les moments de notre vie. Quelle heure de douleurs 111 Des milliers d'hommes qui n'ont pas une pensée de bonheur.... dont pas un seul front ne soit ridé par les soucis, l'ennui et le chagrin ;.... éloignés du sol natal, privés de la préseuce des personnes qui leur sont chères, de toutes les douceurs, des consolations, de tout ce qui aide à vivre, plongés dans l'abandon, l'isolement et la misère la plus profonde. Quelle différence, y a-tilpour nous d'un jour à un autre? Quelle consolation avons-nous eue hier ? Quel sort avons-nous aujourd'hui devant nous ? Quel est celui qu'U nous est permis d'espérer demain ? N'est-ce pas d'un seul et unique moyen que nous attendons tous la vie, n'estce pas par lui que nous la désirons, que nous l'appelons constamment ?

« Il est vrai que l'espérance remplit nos cœurs, car la sainteté de notre cause nous nourrit et nous soutient ; mais qui nous dira la fin de nos épreuves ! Sont-ce ces tombeaux que nous avons creusés autour

de nous pour tant de nos frères et de nos compagnons d'armes, sur lesquels nous avons jeté une poignée de terre étrangère en témoignage de leur persévérance jusqu a la fin ? Après vingt-sept ans passés dans l'exil r habitues aux douleurs, fortifiés dans la persévérance, nous pouvons aujourd'hui jeter un coup d'oeil sur ce tableau de nos misères, non pas avec désespoir, le chrétienne doit pas s'y laisser entraîner; non pas avec frayeur, le Polonais ne la connaît pas ; non pas avec faiblesse et regret, ce qui ne convient qu'à des femmes, et nous ne serions pas dignes du nom de martyrs volontaires ; mais avec une noble fierté nationale, qui nous donne le courage non seulement de soulever mais encore de porter cette croix!!!.

« En célébrant l'anniversaire du 29 novembre, de ce jour mémorable, qui a été la source de tant et de si graves événements enregistrés dans les annales de la Pologne, donnons de nouveau à la Patrie l'assurance que rien ne nous détournera des devoirs qu'elle est en droit d'exiger de ses fidèles enfants ; que c'est pour elle et en son nom chéri que nous supportons notre sort sans le moindre murmure. Puisse ce témoignage, que je rappelle, non pour flatter notre amourpropre, ni pour faire comprendre quels services rendent des orphelins exilés, séparés de leur mère depuis si longtemps, parvenir un jour jusqu'au foyer paternel ! Qu'il nous y assure l'unique récompense qu'ambitionnent nos cœurs, celle d'une bénédiction de sa part et de l'assurance de son amour pour nous !!! » Mais revenons aux espérances que les émigrés fondent sur Napoléon III, et qui se basent sur la conviction dont ils sont pénétrés , que S. M. s'efforce de continuer le glorieux règne de Napoléon-le-Grand , qui répétait surtout pendant l'exil, après une triste

expérience : que le rétablissement de la Pologne était essentiel à toutes les puissances de l Occident , et tant que cet état ne serait pas restaure , l Europe serait sans frontières du cdté de la fiussie (1 ). L'émigration ne doute pas que S. M. ne cherche a réaliser les vœux de son oncle, et que par leur accomplissement il ne fasse passer son nom à la postérité comme celui du plus grand bienfaiteur de 1 humanité opprimée, à laquelle il aura fait rendre justice, tout en lavant l'Europe de la tache ineffaçable de sang et du crime de lèse-nation qui pèse sur elle depuis plus d'un demi-siècle.

Avant de terminer cette esquisse de ce qu a tait l'émigration polonaise jusqu'à ce jour, je mentionnerai brièvement les travaux divers qu'elle a produits, en dehors de ceux publiés par la Société démocratique et par la Société du 3 mai composée d'hommes professant l'opinion monarchique constitutionnelle. Elle a fait paraître un nombre infini d'écrits particuliers sur divers sujets d'histoire et de politique, et plusieurs journaux, surtout dans le commencement : c'est ainsi que l'on a vu naître :

1» Le Démocrate Polonais, par Tomkiewicz, qui cessa en France et ressuscita à Londres.

2° La Gazette Nationale, qui n'existe plus, ainsi que les suivants :

3° Le Pays et V Émigration par Janusz Woromcz : 4° Chronique de V émigration polonaise, par Charles Roffmann ;

5° La jeune Pologne, par J. B. Ostrowski ;

6° Le Pèlerin polonais, par EustacheJanuszkiewicz ;

(I) Histoire de l'empereur Napoléon, par M. Laurent (de TAvdèche), édition de -1839, p. 539 et suiv.

7o Polisch exil, à Edimbourg ; 8° Le Polonais, journal des intérêts de la Pologne, par Ladislas Plater ;

0° Polonia, or montly reports an polisch affairs, published by the litterary association of the Friends, of Poland. London ;

10" La Pologne, par Ulrich Szaniecki, à Paris ; 11 ° La Revue des Annales polonaises, à Poitiers; 1 2° La Société démocratique polonaise, à Paris ; 1 3° Le Trois Mai, à Paris ; 14° V Aigle blanc, à Bruxelles; et bien d'autres publications éphémères cjue je passe sous silence. Il n'existe aujourd'hui de toute cette nomenclature que le Démocrate polonais , ({m se publie à Londres, el les Nouvelles polonaises qui paraissent à Paris une fois par semaine, et qui ont succédé au Trois Mai, dont elles suivent les principes politiques.

^ Si, de son côté, l'empereur Nicolas avait pris à tâche d'extirper tout ce qui se ressentait de polonais dans les anciennes provinces de ce nom soumises à sa domination, comme l'attestent les ukases exécutés par Szypow et Muchanow, ses ministres en Pologne, de leur côté les émigrés prirent l'engagement formel de relever et de propager tout ce que la main du despote anéantissait.

Ainsi, dès que l'empereur ordonnait de dévaliser les bibliothèques publiques et particulières, et d'en transporter les livres à Saint-Pétersbourg, et qu'il fit dissoudre la Société des Amis des sciences et des arts de Varsovie, l'émigration fonda une bibliothèque publique polonaise à Paris, et deux nouvelles sociétés, celle de Paris et celle de Londres.

L'empereur défendit d'enseigner dans les écoles

l'histoire de la Pologne qu'il avait déjà tant fait dénaturer de notre temps en Pologne, l'émigration se mit à l'œuvre: notre célèbre Joachim Lelewel reprit cette histoire dès l'origine et a continué de la raconter jusqu'à nos jours; notre savant Léonard Chodzko a publié Y Histoire de la Pologne, la Pologne illustrée, l'Histoire des légions polonaises, etc. ; une société de littérateurs fit paraître la Pologne pittoresque ; MM. Maurice Mochnacki, Brzozowski et Louis Mierostawski ont fait des travaux sur les événements qui précédèrent et accompagnèrent notre glorieuse révolution du 29 novembre 1 830; Zebrowski a fait imprimer un coupd'ceil général du royaume polonais depuis sa fondation jusqu'à sa chute. Les généraux Roman Soltyk, Uminski, Bem, Dembinski, Dwernicki, Chrzanowski, Snayde, Wronieki, le lieutenant colonel Zwierkowski ont écrit sur l'histoire des derniers événements de 1831 et sur l'art militaire. Je sais personnellement, en outre, que notre dernier général en chef M. Mathieu Rybinski a composé un manuscrit sur l'histoire militaire des événements de 1831, qui attend encore sa publication, faute de moyens pécuniaires.

Le gouvernement Russe permet à peine de parler polonais une fois par semaine aux. élèves des collèges, et ne veut pas qu'on leur fasse sentir les beautés de notre littérature ; l'émigration , renfermant dans son sein tout ce qu'il y avait de plus distingué , fait ses efforts pour l'enrichir de nouveaux chefs-d'œuvres en poésies et en éloquence; parmi l'élite de nos littérateurs, on voyait MM. J.-M. Niemcewicz, Adam Mickiewicz, Bodhan Zalewski , Antoine Gorecki , Gaszezynski, Godehski, Witwicki, comte Christien Ostrowski, Stowacki, Wicrzejski, Olizarowski, S. A. le prince A. Czartoryski.

André Stowaczyriski et le comte Louis Plater ont publié cinq statistiques de l'ancienne Pologne ; feu Straszewicz sacrifia le reste de sa fortune, sauvé comme d'un naufrage, à la publication de la biographie des Polonais et des Polonaises qui se sont fait un nom célèbre en 1831. M. Léon Zienkowicz a publié à Strasbourgune histoire des mœurs, coutumes et usages des paysans polonais. M. Michel Czaykowski, actuellement Méhétnet-Sadyk-Pacha, a raconté en plusieurs volumes les mœurs, les usages et les guerres des habitants de l'Ukraine. M. Félix Wrotnowski, rédacteur actuel des Nouvelles polonaises, a fait des mémoires sur l'insurrection de la Lithuanie, de la Volhynie, de l'Ukraine et de la Podolie pendant la guerre de 1 831 . AI. Czynski a écrit : 1° sur la question des Juifs en Pologne, envisagée comme question européenne ; 2° sur le système pénitentiaire Russe des prisons en Pologne; 3° sur le grand duc Constantin Paulowicz et sur sa femme la grande duchesse Joanna Grudzinska ; 4° sur Stenko le Rebelle ; 5° sur les Cosaques ; 6o sur Casimir-le-Grand, le roi des paysans ; 7° sur la vie et les travaux de Copernic , notre compatriote, n'en déplaise à la Prusse ; 8° une histoire de Pologne, etc. M. J.-R. Ostrowki a fait plusieurs ouvrages historiques et politiques remarquables par une verve critique qui lui est propre, et plusieurs autres ouvrages qui ne sont pas sans importance. M. le Lieutenant- Colonel Tabasz Kronowski a fait paraître l'AJmanach historique de l'Emigration polonaise, publication remarquable qui se trouve entre les mains de tous les émigrés et même en Pologne.

On doit encore au général Rutharyn, uncoup-d'œil sur la guerre de Hongrie en 184 8 et 49; à M. Chojecki, un extrait de la vie de nos pères.CzernyLudewita écrit

un mémoire sur ce qu'il y avait à faire après la paix, de Paris en 1856 ; l'abbé Kajsiewicz, des sermons et des oraisons funèbres ; Kubrakiewicz, un Essai sur le gouvernement paternel et les mystères de l'Autriche; Mitkowski, la part que les Polonais ont prise dans la guerre d'Orient; Niewegtowski, une géométrie élémentaire; Napoléon Orda, une Grammaire de la langue polonaise à l'usage des Français; le général Antoine Ostrowski, la vie de Thomas Ostrowski, et des Considérations sur les réformes sociales ; Stanislas Plater, les Polonais au tribunal de l'Europe, un Atlas historique de Pologne, et une relation des sièges et batailles qui ont eu lieu en Pologne ; André Stowaczynski, la Pologne sous forme de Dictionnaire lustorico-statistico-géographique ; Raymond Suminski , les paroles du prophète; Zarczynski, sur les effets des fausses doctrines; le docteur Raciborski, sur le diagnostic différentiel des maladies, etc., etc.

L'émigration a figuré jusque dans l'exposition universelle de 1855 à Paris. Pour le constater, je ne puis mieux faire que de reproduire ici l'article de M. le comte Christien Ostrowski, qui parut dans un numéro du Siècle de cette époque.

« Quelque modeste que soit le contingent fourni par l'industrie polonaise à l'exposition de Paris , nous devons cependant y constater sa présence. A côté des envois de la Pologne autrichienne et prussienne se trouvent les produits exposés par les réfugiés établis sur tous les points de l'Europe, et qui n'ont pas voulu rester étrangers à son mouvement industriel. Ce sont d'abord les pianos de M. Jastrzembski , facteur du roi des Belges, parmi lesquels nous avons remarqué un piano droit transpositeur,en palissandre, de six octaves trois-quarts , richement sculpte et

garni de bronzes d'un goût exquis , qui lui a déjà valu la price medal à l'exposition de Londres.

« L'horlogerie de Patek de Genève est digne de sa réputation européenne. Ses montres microscopiques pour lorgnons , bracelets , colliers et flacons de senteur, sont des chefs-d'œuvre de précision , de délicatesse et de bon goût. Ses chronomètres de poche ont toute la régularité des grandes montres marines. M. Netrebski, ancien élève de l'école centrale de Paris, a inventé une machine à vapeur à cylindre mobile et oscillant, d'une simplicité remarquable.

« Les modèles d'estampes, de gravures sur bois , d'imprimés et de lithographies sur le papier non préparé, de l'invention de Adam Pilinski à Paris, sont pour la composition comme pour le fini dignes des plus grands éloges , ainsi que les dessins de Lubienski pour impressions sur étoffes La verrière de madame Ilermanowska de Troyes, peinte en émail , est d'un dessin irréprochable.

« Parmi les produits de l'Algérie, les oranges, les fèves, les pavots , les farines de blé tendre et dur , etc. , de M. Roczanowski , frappent tous les yeux par leur magnificence, leur éclat, leur maturité. Un fils d'agriculteur polonais ne pouvait employer plus noblement son temps , son activité , son intelligence , que d'offrir en hommage à la France, des fruits tirés du sein de cette terre conquise sur le désert et fécondée aussi par le sang polonais.

« Citons encore pour mémoire le plan de drainage deKoscieski , à Rois-le-Houx ; le compteur à l'usage des usines de M. Gajewski, à Corbeil ; les tissus imperméables et les mesures linéaires sur les rubans de M. Dybowski, à Charonne ; les belles impressions sur châles, mérinos , foulards , crêpes de Chine, etc., de

HH

Stanowicz, à Paris; les chocolats et les dragées de Lemanski, à Reims ; les fils de laine, draps de castor et cuirs de Witkowski, à Vire ; les armures , coffres et .ornements anciens, reproduits en fer et en acier par Wendeski ; les papiers de luxe et de bureaux, les étiquettes gaufrées de F. Appelt ; les teintnres de M. Casimir Urbanowski de Lyon; et enfin les machines ingénieuses à compter, de M. Joseph Baranowski, à Paris, etc. »

A l'exposition des produits agricoles de t 857, notre compatriote et compagnon d'émigration, M. Zielinski a obtenu tous les premiers prix à Montbrison.

En résumé, l'émigration polonaise a organisé, comme on a pu le voir, un collège aux Batignolles à Paris, à l'instar des lycées français ; un pensionnat de demoiselles à l'hôtel Lambert, pour les filles d'émigrés ; un orphelinat de jeunes filles, rue d'Ivry ; une école supérieure, dans le genre de l'école polytechnique, une école militaire, une bibliothèque nationale publique ; deux Sociétés savantes, l'une à Paris, l'autre à Londres ; deux sociétés de bienfaisance et de secours fraternels à Paris ; une banque polonaise d'émigrés.

Elle a pris une part active au mouvement littéraire, scientifique et industriel de l'Europe, ainsi que sur tous les champs de bataille, où il s'agissait de la civilisation, de la liberté et de l'émancipation des peuples qui l'iiabitent, et ou elle a soutenu'son honneur, quoique ses efforts n'aient pas été Couronnés de succès.

Tous ces faits indiquent une vie nationale, qui ne s'éteint pas chez nous, malgré l'exil prolongé, les adversités et les misères, grâces à la persévérance que nous inspirent nos amis de France, d'Angleterre, d'AI-

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lemagne,de Belgique, de la Suisse,de l'Espagne, d'Italie, etc., et aux encouragements qu'ils nous donnent; grâces surtout à l'appui que nous ont prêté les journaux politiques.anciens et nouveaux, parmi lesquels je citerai en France, l'ancien Constitutionnel, les Débats, le Courrier français, la Nouvelle Minerve, le National, la Réforme, le Bon Sens, le Monde, Y Univers religieux, le Temps, le Censeur de Lyon, le Mercure Ségusien, le Siècle qui seul est resté sur la brèche ; fidèle à ses inspirations généreuses, et comme survivant aux autres, il est le seul qui de temps en temps fasse encore mention de la pauvre Pologne, et verse sur nos plaies un baume consolateur ;

En Angle! erre, Jhe 'limes, Morning-Herald, Chronicle, Post-Advertiser, The Standart, etc. En Suisse, Y Europe centrale, le Nouvelliste vaudois, et YHehétie; en Espagne, Revista espanola, en Belgique, la Voix du Peuple , en Italie, la Jeune Italie ; etc. Quoique la plupart de ces feuilles n'existent plus, nous leur devons toujours de la reconnaissance en souvenir de l'intérêt qu'ils ont porté à notre cause.

Je ne dois pas oublier, dans cette liste, le nom de Plater, poète allemand qui a chanté notre gloire et nos malheurs ; les poètes anglais Thomas Campbell, Young, Clifft, etc., qui stimulaient par leurs écrits la sympathie du peuple de la Grande-Bretagne.

Du reste, ce n'est pas seulement dans les pays civilisés de l'ancien et du nouveau monde que les Polonais réfugiés se sont acquis de la sympathie, ils l'ont rencontrée jusque parmi les vaillants montagnards qui habitent le Caucase et qui méritent aussi qu'on jette sur eux un regard de pitié pendant qu'ils se débattent dans les étreintes mortelles de la Russie. M. Edmond Spencer dans ses Voyages en Crimée et

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