‹ Souvenirs de l'invasion prussienne en NormandieChapitre 11 sur 11 · DERNIERS ÉVÉNEMENTS · texte numérisé non relu

DERNIERS ÉVÉNEMENTS

(Décembre 1870, — Janvier — Mars ISli .)

Le défilé des troupes françaises qui évacuaient Rouen, availt commencé vers cinq heures du matin (5 décembre). Un incident qui se produisit au début prouve combien le moral de ces troupes é,tait affecté. L'avant-garde gravissait la montée de Grand - Couronne, les premiers rangs n'étaient plus qu'à une centaine de mètres de la crète^ quand le bruit se répandit que l'ennemi occupait les hauteurs avec du canon. La tête de la colonne fit immédiatement volte-face, et il y eut là, entre les deux courants opposés, un conflit qui aurait pu avoir de graves conséquences, si cette alerte

n'eût été démentie presque aussitôt.

Notons encore un fait caractéristique, qui ae doit pas être perdu pour Thistoire. Ce fut seulement à Pont-Âudemer qu'on se souvint que les dernières troupes qui avaient dû se replier directement de la vallée d'Andelle sur la rive gauche de la Seine par le Pont-de-l'Arche, n'avaient pas reçu l'ordre de rompre le pont derrière elles, et que, par conséquent , cet important débouché restait à la disposition de l'ennemi. Cet étrange oubli rendait à peu près inutile le sacrifice déjà accompli des autres ponts. . .

La retraite s'opéra dans les plus fâcheuses conditions, par une neige épaisse et un froid des plus vifs. Des approvisionnements attendaient, ditron, les soldats à Pont-Audemer, mais en quantité bien insuffisante. L'avant-garde n'atteir gnit Honfieur que dans l'après-midi du lendemaio, après une marche forcée de plus de trente heures, pendant laquelle beaucoup de jeunes gens tomberai morts ou mourants de froid, de fatigue et d'inanition. Tel était le résultat des mesures minutaires concertées avec tant de sagesse et d'apropos par la délégation de Tours.

Les communications postales, absolument interrompues depuis la prise de Rouen, reprirent leur cours dans notre contrée vers le 20 décembre,

mais avec beaucoup de lenteur, à cause de la des« truction des ponts de la Seine. Nous n'avions plus, en effet, de rapports avec le territoire non envahi que par Evreux, que l'ennemi n'occupait pas alors d'une façon permanente.

Au commencement de Tannée 1871, on eut une lueur de véritable espoir. Pour la première fois depuis un mois, \h bruit du canon avait de nouveau frappé nos oreilles. Il venait de la rive gauche de la Seine, où l'on se battait, en effet, à sept ou huit lieues de nous. Il nous semblait que cette reprise d'offensive, se combinant avec un mouvement semblable des troupes du Havre et avec celui de l'armée du Nord, pouvait amener la reprise de Rouen et d'Amiens. Bientôt nous apprenions de source certaine qu'Elbeuf venait d'être enlevé par les mobiles de l'Ardèche, qui, dans cette boucle delà Seine, comme naguère à Villegast et à Vernon, avaient fait preuve d'une solidité, d'un élan admirables. Pendant qu'un de leurs bataillons s'emparait d'Elbeuf, les deux autres disputaient à l'ennemi Ghàteau-Robert et la Maison-Brûlée, et en restaient maîtres après une lutte acharnée. Les Prussiens se repliaient enfin à leur tour ! Ils avaient successivement reperdu toutes leurs positions sur la rive gauche, sauf celle

de Grand-Couronne, où ils se maintinrent en utilisant les travaux de défense français. En même temps, des derniers contreforts du Vexin vers Textrémité inférieure de la vallée d'Andelle, et notamment du haut de la falaise légendaire des Deux Amants^ on apercevait distinctement les soldats ennemis qui occupaient Pont-de-l'Arche et Alizay, se préparant à défendre ce débouché et faire au besoin sauter le pont. . .

Toutes nos espérances aboutirent à une nouvelle etamère déception. L'armée du Nord combattit honorablement, mais sans avantage marqué ;

i celle du Havre, imparfaitement réorganisée et plus imparfaitement commandée, fut. retenue à peu

' près immobile au moment le plus décisif.

Dès le 9 décembre, tandis qu'une autre colonne prussienne entrait à Dieppe, la ville de Bolbec avait été envahie et dépassée par une forte partie du 8® corps, qui marchait alors sur le Havre, et dont les éclaireurs allèrent jusqu'à Montivilliers. Le 12 et le 13, on eut la consolation de voir rétrograder ces troupes, rappelées précipitamment dans la direction d'Amiens par le premier revirement offensif de l'armée française. Néanmoins, l'avant-garde de celle du Havre ne parut en vue de Bolbec que huit jours après. Le 23 au soir,

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lé mité d'Yvetot, M. Guillet, doDt k conduite fut exeifipUiré de tout point dans ces cruelles circonstances , était averti et prévenait aussitôt les chefe français de rapproche d*un détachement ennemi venant d^Yvetot en réquisition, et de la pos** siblité de le surprendre. On envoya de ce côté quelques troupes qui faillirent elles-mêmes être surprises ; il y éuf un léger combat d'artillerie qui se termina de notre côté par une retnûte générale au moins inutile, car Tennemi n'était pas en force et se retirait aussi. Du 25 au 30, les troupes françaises se reportèrent en avant, mais avec une circonspection extrême, et sans dépasser la vallée de Bolbec. C'était pourtant le cas ou jamais de prendre énergiquement l'offensive, pour seconder les opérations qui commençaient dans la boucle de la Seine. Il est vrai que pour cela il aurait fallu les connaître, et l'on en avait reçu aucun avis. C'est ce que m'affirmait dernièrement encore un des principaux officiers de cette armée du Havre. On se contenta donc de mettre en déroute un nouveau détachement venu d'Yvetot, et de porter une avantgarde sur les hauteurs de Bolletot au-delà de Bolbec. Ainsi se passèrent les trois premières journées de janvier, instants décisifs pendant les-

quels un mouYement vigoureux de eette armée, se combinant avecreffort du côté de Grand-Couronne, aurait pu délivrer Rouen. Euiîn, dans la nuit du 3 au 4, l'ordre arriva de rétrograder sur le Havre. On se croyait menacé, du côté de Fécamp, par un corps d'armée qui n'existait pas !

Depuis cette époque, Bolbec se trouva, comme le Bourgtheroulde sur la rive gauche de la Seine, et comme naguère Etrépagny, dans une situation des plus dangereuses. Visité de même alternativement par les avant-gardes des deux partis, Bolbec n'échappa que par miracle aux mômes désastres. Le 14 janvier, un lieutenant de cavalerie prussien ayant été tué dans la ville par des francs- tireurs, elle fut, en raison de cet exploit, chèrement rançonnée et menacée d'un bombardement à fond. Plusieurs notables furent conduits comme otages au quartier général prussien pour être de là transportés en Allemagne, si l'on ne payait pas, sous quarante-huit heures, la contribution imposée à la ville, et fusillés si Ton revenait y tirer sur lei Prussiens. Pendant le trajet, des gens d'Yvetot, annés de bâtons, ayant tenté de délivrer les otages, cette tentative valut à la ville d'Yvetot une contribution spé-

ciale de 25,000 francs. Bolbec dut en payer quatre fois autant (1).

Trois jours après, un détachement prussien, envoyé en reconnaissance au-delà de Bolbec dans la direction du Havre, vers Saint-Romain, s'y heurta contre une forte avant-garde de francs tireurs, qui lui infligea, dit-on, des pertes sensibles. Cette avant-garde était composée des M ocquart et de tirailleurs havrais. Ils tinrent plus ferme dans cette circonstance que ne l'avait fait, quelque temps auparavant, non loin de la Seine, une autre compagnie franche, qui occupait, conjointement avec des mobiles, un poste important. Au commandement d'avertissement pour rétrograder, cette compagnie, suivant son^ habitude,

avait détalé sans attendre l'ordre de marche, qui précisément fut contremandé cette fois. De plus, elle était partie d'un si bon pas, qu'on ne la rattrappaqu'à l'étape suivante. Aux reproches du commandant supérieur , le chef de cette troupe si alerte à se replier fit cette réponse mémorable : « Que voulez-vous, mon commandant? il fallait bien que je les suivisse , puisque je suis leur chef! »

(1) Renseignements communiqués par MM. Baillard et L. Lemaître, de Bolbec.

Après ttie série de tiiriiilleiaeikts, de tàtoDn^ments déplorables , l'armée du Hnvre Tenait en&n de passer sous la direction d'un homme ^énergiqud tt capable , le g^ral LoyseL Mais il ne faisait qoe id^arriver quand Tarmistice fut conclu... PienâMt ees deux derniers mois; le délaut subsoki d^ entente, de notre côté, avait laissé (eonstamment au général ennemi la facilité de faire arriver des forces supérieures sur les points sur cessivement menacés, de contenir Tarmée du Nord et de revenir accabler les troupes qui opéraient sur la rive gaudie de la Seine L'insuccès final de leur entreprisie sur Rouen entraîna Tévaeuation d'Elbeuf, et bientôt après l'abandonde la ligne si forte de la Rble, la perte de Tarrondissement de Pont-Audemer, puis de celui de Bernay, envahi par une partie de l'armée du duc de Mecklembourg, en marche d'Alençon sur Rouen. Le Calvados était entamé à son tour : l'armistice serait arrivé trop tard pour préserver une grande partie de l'arrondissement de Lisieux et celui de Pont-l'Evêque, sans l'énergie du jeune sous-préfet de cette dernière ville, M. V. du Bled, qui parvint à rassembler plusieurs milliers de gardes nationaux, et retarda ainsi, au dernier moment, les progrès des éclajreurs le^ïk^emis. 3i

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le gouyernemeiit du 4 septembre n'ayait eu que des sous-préfets comme celui-là, et des préfets tels que mon vieil ami Anatole de Laforge, le défenseur de Saint-Quentin, les Allemands auraient payé plus cher leur triomphe.

L'histoire devra aussi une mention des plus honorables à la garde nationale sédentaire de Bernay, qui , depuis plusieurs semaines, faisait avec une constance admirable, par un hiver des plus rudes, le service de troupe de marche. Abandonnés à eux-mêmes, ces braves gens allèrent se poster en tirailleurs aux abords de leur ville. Là, ils osèrent encore tenir tète à une avant-garde de plusieurs milliers d'hommes, et retardèrent d'une journ(^e entière son entrée dans Bernay. Toute proportion gardée, le combat du 21 janvier 1871 est un des plus honorables qui aient eu lieu, non pas seulement en Normandie , mais dans la France entière (1).

L'occupation de cette ville vint nous enlever de nouveau toute communication avec les dépâr-

(1) On trouvera un récit exact de ce combat dans la bro« cbure : les Prussiens à Bemay. Bernay, 4871. Ce dévouement valait bien celai de certaines villes bien autrement vantées, que des milices venues du dehors ont aidées et contraintes parfois à ximtM plus longtemps qu'elles n'auraient voulu.

téments non envahis. Ce cruel hiver ne nous épargnait aucune souffrance ; pour la troisième fois nos campagnes disparaissaient sous un linceul de neige. Il y eut là huit ou dix jours d'anxiété, de torpeur, que je n'oublierai jamais! Le silence de mort qui nous enveloppait n'était parfois interrompu que par le roulement des fourgons allemands qui passaient sur la grande route, et dont on entrevoyait la noire silhouette à travers les tourbillons de neige ou le brouillard

Cependant, on avait entendu vaguement parler d'une nouvelle sortie, d'un suprême effort de l'armée parisienne. On se reprenait à espérer une revanche complète et terrible, quand survint la nouvelle de l'armistice. Ce fut, je crois, le l*"" février, que les deux cavaliers prussiens qui faisaient le service de la correspondance, entre Gisors et Fleury, dirent en passant . à Ecouis : € Paris rendu ! bonne nouvelle pour vous, meilleure pour nous! » Cette bonne nouvelle trom^ longtemps des incrédules. Les articles de la con-^ vention étaient déjà affichés partout , que beaucoup de gens s'obstinaient à croire Paris débloqué, Versailles investi, etc

Une dernière épreuve nous était réservée, celle des logements militaires , dont nous avions été

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exMapte i4]ftqu^là. Nous n'eûmes i h subir^ toutefois, qu'après la conclusion de la paix. Ce fut le 7 mars que nous reçûmes , pour la première fois, la visite d'une compagnie d'infanterie prussienne. Les officiers paraissaient fort heureux de voir la guerre terminée, fort impatients de revoir leur patrie ; aussi redoutaient-ils beaucoup d'être appelés à &ire partie des dernières troupes d'occupation. Leur régiment, qui faisait partie du contingent de Prusse orientale, avait figuré aux sièges de Metz et de Mézières, aux combats de Formeries et de Villers-Bretonneux, à l'occupation d'Amiens et de Rouen, aux opérations contre l'armée du Nord et sur la rive gauche de la Seine, notamment à Moulineaux et au Bourgtheroulde.

D'après le détail des différentes évolutions qu'on leur avait fait faire sur la ligne d'Amiens à Rouen, en décembre et janvier, je compris dès lors que, par suite du défaut de concert entre les généraux Faidberbe et Roy, et de l'inaction des troupes du Havre, Manteuffel et son successeur von Gœben avaient eu toute facilité pour faire faire impunément à leurs troupes quantité de marches et contre-marches, d'une extrégiité à l'autre de leur ligne d'opérations... Nos hôtes forcés nous dirent aussi que leur compagnie, forte de deux cent

cinquante hommes au début, a^ait subi, dans le cours de la campagne, une diminution totale, sur cet effectif originaire , de cent cinquante - trois hommes morts, blessés ou malades. Cette énorme lacune avait été comblée au fur et à mesure, il est vrai, par l'arrivée dé nouvelles recrues, dont plusieurs n'avaient certainement pas dix-huit ans. Ceci peut donner une idée des pertes qu'ont faites les Allemands dans cette guerre.

Malgré la politesse recherchée de ces messieurs, on comprend qu'aune semblable visite n'avait rien d'agréable jpour moi. J'éprouvai pourtant un certain allégement en voyant l'impression que produisit sur eux la vue d'un beau portrait en pied de Napoléon r*", peint par Gérard. Dans ce portrait, dont il existe plusieurs répétitions, notamment au Musée de Versailles, il est représenté revêtu des ornements impériaux; le visage est d'une ressemblance frappante, mais l'expression en est sévère, presque menaçante. A l'aspect de cette figure aussi bien connue d'eux que de nous, tous ces Prussiens s'arrêtèrent comme pétrifiés. Ils s'assirent ensuite \ et restèrent quelques minutes dans une contemî plation muette en face du tableau. Je les regardais ; leur physionomie exprimait à la fois l'admiration, la haine et une sorte d'effroi presque superstitieux.

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Enfin, le capitaiaô me dit en allemand : « Vous souvenez-^ous. des paroles qu'il prononça en présence du tombeau de Frédéric: Si ce roi avait vécu, je ne serais pas ici ! » Il n'acheva pas, mais on pouvait facilement deviner quelle succession d'idées avait évoqué en lui ce souvenir. « S'il avait pu se réveiller ! » dis- je à mon tour, répondant moins à ses paroles qu'à sa pensée. Lui aussi me comprit à merveille, car après un moment de silence, il reprit : Es ist mœglich ! C'est possible ! Ils écoutèrent, avec un intérêt marqué, l'odyssée véritablement assez curieuse de ce portrait, qui, après avoir figuré successivement à Varsovie en 4811, dans le salon de mon beau-père (le baron Bignon), alors ministre de France en Pologne pendant la campagne de Russie, puis dans les appartemients du duc de Bassano, à Vilna, demeura longtemps caché dans un couvent de cette ville, et ne fut rapporté en France qu'après la révolution de 1830. Pendant tout le temps que ces messieurs passèrent chez moi, j'étais toujours sûr d'en trouver quelqu'un en extase devant cette peinture. Ce petit incident me fit faire de tristes réflexions sur l'opportunité du système de dénigrement à outrance, sciivi depuis quelques années' par certains patriote! à l'égard du premier Empire.

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' Ces Pms^ans d^yaieiait d'abord nom r^^t^r cinq jours, et paraissaient fort &'ea réjouir. Mais j'eus la satisfaction de voir arriver le lendemain matin un cavalier qui leur apportait Tordre de plier incontinent bagage, pour faire place à deux compagnies de l'un de9 régiments Ucen-^ ciés de l'armée de Paris, h 50* de marché, composé de mobiles de la Saine - Inférieure, qui retournaient dans leurs foyers. D'après les termes de l'ordre aUandandy ca déplacameat n'aurait été que pour un jour ;. cette compagnie prussienne devait revenir aussitôt après le départ des mobiles. Aussi les officiers partirent en répétant à plusieurs reprises au ravoir ! Nous nous obstinions à répondre adieu ! espérant qu'un nouveau contr'ordre surviendrait dansl'intervallç. Vitellius disait qu'un ennemi mort ^ent toujours bon ; je dirais volontier3 qu'un «nnismi vivant et victorieux sent toujours mauvais.

Nous revoyions enfin des uniformes français, des soldats français, mais désarmés, et dans quel état déplorable ! Leurs visages, hâves et amaigris, portaient encore la trace des souffrances du siège, ravivées par la fatigue de deux longues journées de marche. Ce régiment avait vigoureusement donné dans plusieurs sortia^i notamment au Bourget, à

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Baz6nYal, et surtout à Villiers ; il avait cruellement souffert du feu de rennemi et aussi de la rigueur du froid. Plusieurs de ces mobiles avaient eu les mains et les pieds gelés. Pendant une des nuits les plus glaciales, ils avaient campé en plein air, non loin du fort d'Àubervilliers, dans le champ de* venu trop fameux par le forfait de Tropmann.

Il faisait un tel froid dans ce lieu sinistre que plusieurs soldats sentirent, en s'éveiilant, leurs cheveux collés au sol par la gelée.

Nous croyions- à tort être quittes de nos hôtes prussiens. Huit jours après, nous vîmes reparaître la même compagnie d^infanterie, plus deux escadrons entiers de cavalerie, avec le colonel et son état-major. Ces troupes arrivaient de Rouen, où elles avaient assisté à la revue du Prince Royal, et se dirigeaient sur Beauvais. Les cavaliers appartenaient à l'un des régiments de la Lithuanie prussienne, qui ne se souvient' guère, hélas ! d'avoir jadis été polonaise. Leur colonel était un homme distingué dans son genre, parlant très-correctement le français, d'une urbanité exquise, trop exquise peut-être ! Dans une situation aussi fausse, l'extrême politesse n'est guère moins irritante que la franche brutalité. Du reste, la conversation de cet officier était parfois intéressante. Il me raconta.

entre autres eho^s, qxCmTL environs d^Ëlbeuf, sa voyant fort incoiQ>madé da fea d'une compagnie de mobiles postée dans je ne aais quel château, il avait été contraint, à son grand regret (et sauf à recommencer au besoin) de « mettre quelques obus » dans cette habitation, bien qu'elle fût la propriété de personnes des plus respectables.

Ces messieurs me racontèrent quelques épisodes caractéristiques des derniers temps de leur séjour en Normandie. Ils m'apprirent les premiers qu'à Rouen, on avait infligé la punition d'un double logement de troupes aux habitants qui avaient eu l'audace de tendre leurs maisons de noir sur le passage du Krçn Prinz. Quelques ouvriers, s' étant pris de querelle avec des soldats, allaient être passés par les armes ; mais l'atebevèque avait intercédé pour eux, et le prince, toujours grand et généreux , avait fait grâce presqu^entière. On avait seulement fusillé pour Vexemple un seul ouvrier, père de six enfants. A Elbeuf, une scène plus déplorable encore avait eu lieu. Un ouvrier, se trouvant avec un Prussien dans une boucherie, avait saisi un coutelas et s'amusait depuis quelques moments à en diriger la pointe contre la poitrine de l'étranger ; un autre soldat entre, voit ce geste, et croyant la vie de son camarade

menacée, dégaine et fend la tète de Touvrier. Il s'en suivit une rixe des plus sérieuses, à laquelle prirent part un certain nombre de soldats et d'habitants. Il y eut deux morts, sept à huit blessés, et le tout se passait le 5 ou le 6- mars, c'est-à-dire en pleine paix...

Dans nos communes, je dois le dire, la conduite de nos hôtes fut assez satisfaisante. On ne se grisa guère, et l'on ne vola que très-peu de chose. Pour ma part, je n'eus à regretter que la disparition d'un petit dessin encadré et trop portatif, qui orne sans doute présentement la chambre de quelque Gretchen kœnigsbergeoise. Nous en étions donc relativement quittes à bon marché. L'envahissement, d'ailleurs, touchait à son terme dans nos contrées; les Prussiens se retiraient, non pas cette fois grâce à nos armes : grâce à nos milliards ! L'affront de Rosbach revivait, grandi, multiplié à l'infini, comme par les facettes d'un miroir diabolique. Mais qui l'aurait cru à Valmy, à léna! ! !

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