‹ Souvenirs de la Belgique, cent jours d'infortunes: ou le procès mémorable; avec des notesChapitre 13 sur 30 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le Fiançais , dit - on , est adroit ; mais le Hollandais est très-industrieux* Il faut laisser un libre cours à la haine naturelle que produit la trop grande fierté du fils de Bamevelt , avec la présomption française....... Cest maintenant le seul hasard qui

peut prononcer en ma faveur ; voilà ce que je pensais après avoir parcouru plusieurs fois Tarrét de la cour supérieure de Bruxelles. Déjà , il n était gestion , à Louvain , que de mon pouvoir magique ; les gens sages n y croyaient point ; mais le peuple, ami du merveilleux , assurait que je paraissais sous trois formes différentes , à l'exemple des

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Circée du pays de Larisse , je faisais descendre la lune à Yolontë , ou bien , inspirée par les tK>rcières de la Thessalie , que voyait Polémon , j*avais la puissance d ouvrir les sépulcres, d exhumer les morts, et que BAcmbus , dont se servaient , dans leurs opëratioBS de nécromancie , les sibylles de Tantiquité ,

, était sans doute , renfermé dans cette loupe magique que j avais à la main , pour enchanter probable-

) n»enl; mes juges.

On. croyait brôierun petit grain d'encens aux pieds du despotisme , en décochant quelques traits contre celle qui na jamais attaqué que les abus des frelons politiques ; mais ime promenade sous la garde des familiers de la sainte inquisition * y dans les rues.de Louvain , et un bûcher pour lit de repos , au bout de sa course , aiuraient produit un merveilleux effet sur les amateurs d! autodafé, et auraient convaincu ceux qui auraient honoré de quelque intérêt l'auteur des ouvrages qui dépiaisaient aux hypocondriaques , qu'il aurait commis un«

« * rentemis sonner toutes les cloches de la ville , le petçle se » presse eo foule pour voir raugustâ cérémonie de Faulo<2a/é : » au «milieu de l'appareil de la p«is9«Bce, on a^^fi^oit ]»eait6t la « baiiière de l'inquisition. *Le3 tristes victimes que le saint-offîce » veut immoler sont revêtues d'habits couverts de flapimes » ^^ » démons y etc. tieux qui doivent être brûlés ont des flammes » droites ; ceux qui ne seront que fouettés ou bannis ont des » flammes renversées , la tète ornée de carochas ; chacun d'eux a » pour parrain un grand seigneur qui a la faiblesse déahoBoraote

faute «rès^grave, en propagant des faits que Ton

Toulait écoulfer. Ces oeuvres , selon eux , sont un

Térkable assassinat de la morale , et le poison cor-

« rapteur des empires.

■ Les eœurs reconnaissans y trouveront au contraire, J à chaque page, l'amour de lliumanité, Péloge des tl Tertus, la haine de la persécution, Thorreur d^s - préjugés , des abus et du crime ; la défense des opprimés, rindignation contre les oppresseurs, la 5atire des scts^ le respect pour la vérité et le zèle pour la tolérance , etc. , etc. On voit par là combien il est facile d'inventer des imputations calomnieuses sur un simple mot qui pouvait m'étre échappé sans dessein. La plupart de ceux qui me rendaient des visites habî* ruelles avaient commencé avec un sentiment de crainte à m'honorer de leur présence , et continuaient ces visites par un touchant intérêt. De ce nombre était une personne qui, loin de me rassiurer sur Fissue de mon procès , me disait chaque jour : Votre condamnation

» de joner un rôle dans cette tragédie*. » Prétendue magicienne française, mon persécuteur (qui , dans cette circontance , répondait de moi), en m'accompagnant au bûcher, aurait poussé la galanterie, sans doute , jusqu'à me gratifier d'un grand scapulaire de toile jaune parsemé de croix de Saint- André peintes en rcuge , et d'un bonnet de carton élevé en forme de pain de sucre jiet couyttt de signes emblématiques , pour me faire entendre , à moi , Sibylle parisienne , que je n'avais plus de miséricorde à espérer ; que j'étais condamnée.

*(Dellon.)

est certaine *; dans cette hypothèse, il faudra dèman-der votre grâce au roi des Pays-Bas. Je frémis à cette idée, et je formai le projet de ne j^amais solliciter cette honteuse faveur. Un refus me paraissait bumUiant et cruel ; en obtenant tout de la clémence royale , je ne pouvais plus être en paix avec moi-même. Ah ! lui «Usje, si votre souverain connaissait la pureté de mon cœur, s'il savait quels sont mes vœux et pour lui et pour son auguste famille , peut être alors que la pitié , la reconnaissance.... Sentimens glacés, repris-je avec véhémence ! pouvez- vous satisfaire l'honneur offensé ?*

* Commeat mon persécuteur pourra-t-il se justifier, aux yeux^ du Brabant , sur les ordres secrets transmis à ses sicaires ? ils sont ses instrumens ,... leur faiblesse d*esprit , leur peu de caractère , sont la cause de leur servilité. Un désir de cet homme ferait décapiter un innocent ; la fureur et la ruse s'emparent de lui tout à coup, surtout quand il veut accomplir une résolution quelconque,, bonne ou 'mauvaise...

Lorsque je voulus réclamer à Louvain un délai de quelques jours , pour connaître les autécédens de ma procédure , des rugissemens, pareils à ceux du tigre qui déchire sa proie , exilèrent du temple de Thérais l'humanité et la justice.

Aussi qu'est-il résulté de cette opposition de M. le procureur du roi ; c'est que dans cette ville de Louvain , où l'on a été plus a portée de juger la conduite et la doctrine de mon oppresseur , les suffrages populaii^es m'ont unanimement accueillie. On ne m'a jugée, par mes œuvres, que comme une femme que la délation avait poursuivie , et que la persécution avait frappée. Voilà ., je pense , l'expression la plus forte de la réprobation publique du système inhumain que l'on n'a cessé d'exerter envers moi.

pouvez-vous me rendre ma tranquillité que j'ai per* due ?.... Oh ! non , jamais....* Si un jugement illégal venait me frapper ^^ 9 je consens à enchaîner le cri de

la haine ; celui de la douleur me convient mieux. Les illusions du bonheur et la perspective du succès ne troubleront plus mon sommeiL L'infortune siégeait à mes côtés. La prison de Louvain est son véritable séjour. Je vais paraître en public ; il le faut pour ma justi&ïation, il le faut pour démontrer aux personnes bienveillantes qui ont honoré mes écrits d'un regard tutélaire , que je suis toujours digne de leur protection; que je ne suis pas restée inférieure à mon noble caractère , et que je mérite toujours l'estime et la considération des Belges qui ont bien voulu m'accueillir. Dès que je me sentis la force d exprimer mes pensées , je pris la plume et je traçai , non sans quelque émotion , une lettre au roi des Pays-%Bas * , que les cir-

* TenToyai à S. M. le roi des Pays-Bas , la copie de mon arrêt de renvoi à LouTain , qui venait de m'étre signifié ; je n'avais point préparé de moyens de défense , et je me trouvais à la veille àe comparaître devant le redoutable tribunal ! M. Vanpieen , avocat célèbre , voulut bien se charger de répondre pour moi au mi« lustère public , qui m'accusait d'avoir un génie , etc. , etc^ Le jour où le crime heureux allait triompher , je ne me dissimidai point mon danger réel , mais j'étais résignée. £n entrant à l'audience, le 7 juin à neuf heures du matin , mon défenseur me demande Jarret de la chambre d^accusation de Bruxelles qui me renvoyait à Louvain ; sur mon observation que le tout se trouvait entre les mains de son maître, il me blâma ouvertement sur ce qu'il

eoBStances rendaient très-dif&cile à composer; je joi* gnis la copie de Farrét que je venais de recevoir ; je aolËcitais uniquement Sa Majesté de daigner le parcourir pour se convaincre de mon innocence. Quant à moi, lui dis^je, je ne veux, mon prince, que me justifier dans totre esprit; si j'obtenais la faveur d'un entretien secret avec votre auguste personne , je finirais par Féclairer sur les fausses inculpations dirigées contre moi. Pas un mot de prière ne m'échappa. Je me jpitis néanmoins plus tranquille quand cette lettre fut envoyée à ce gracieux souverain.

Enfin, j'avais saisi la clef des trames que mes persécuteurs avaient forgées contre moi. De ce nombre étaient les accusations qui avaient été puisées dans mon ouvrage d'Aix-la-Chapelle. Aussi disaient-ils haute* ment : EUe sera condamnée à une peine sévère , en

nommait mon impréToyance ! « Comment plaider, me dit-il, sur ce que je ne connais pas. » Cependant il s'en acquitta en orateur instruit, en défenseur conyaincu de la justice de la cause qu'il soutenait. Honneur à l'homme intègre, à I*homme délicat, qui n'a point désespéré du triomphe de la lutte où il me voyais si malheureusement engagée ! qui, sans me connaître, m'a tendu une main tutélaîre, qui n'a point exigé à l'ayance des florins pour yenir à Bruxelles , etc , etc. Honneur encore une fois a celui qui a supposé à une Française une âme assez nohle , assez grande , asse^ généreuse pour ne point oublier ce qu'elle deyait à la reconnaissance , et surtout au talent modeste, éclairé ! Que ne puis-je en dire autant d'un sieur Veh*** ! mais gardons le silence en rhonneur du barreau , dont il fait partie ; il a refusé de yenir à Louvain , s' au préalable on ne lui comptait 5oo francs..

( "3 ) faveur de Vaccmil fu^elle a- reçu des plus augustes personnages. Elle sera punie d^OAfoir toujours conservé, tesUmA et la considération de ses compatriotes.

Ce. n'est jamais sans un sentiment pénible que j'en* tretie;nfl mes lecteurs de moi. C'est au milieu des horreurs d'une prison et des périls de cette hitte opiniâtre eitfre le ministère public et sa victime que je me rap-» pelais que Bossuet plaçait la vérité au-dessus du trône desTois, el confondait dans le néant toutes les hu» maines grandeurs *... Ici, ma plume s'arrête; j'abandonne les résultats i^turs, et je ne m'occupe que des présens.

Les kistans s'écoulaient, et j'approchais insetxsible* ment de cehd où mon sort devait être décidé ^^.

fiélas ! quel spectacle s*appréte !

Souvenirs de Louvain , pesez moins sur mon cœur.

Je parus devant le tribunal avec le calme de imnocence , la justice réclamait au moins un examen approfondi des moyens d'accusation : mais l'acharnement rejetait toutes les preuves qui parlaient en

* Lumière de la France ! et vengeur de Tégiise y n en soutient lîi gloire , il en défend les droits ; Et, debout sur la tombe où la grandeur se brise^ Il Qse vfiXmeto^T la povissière dea rcns.

M. LAL-AinrE.

ma faveur, et si j ouvrais la bouche pour me dé-> fendre contre des faits imaginaires , que Ton repré* sentait comme Thistoire de ma vie entière , le président m'imposait silence. Un tumulte violent s élevait quelquefois au milieu des spectateurs, tous semblaient dire : Mademoiselle Lenormand n est point coupable , proclamez son innocence: sans l'honneur, la liberté n a point de charmes pour elle.

Tous les témoins assignés à la requête du ministère public furent entendus à huis clos. La plupart d'entre eux durent se trouver surpris de figurer dans une affaire semblable , moi-même j eus quelque peine à conserverver mon sérieux pendant Fabsurde interrogatoire que Ton me fit subir ; rien de plus maladroit et de plus indécent que les questions de M. le président Lintsa. Il aurait dû apprendre de ses conseillers celles qu'il devait appuyer et celles qu'il devait combattre ; avant de soutenir son système , il fallait d'abord le connaître. « L'histoire du muet & Agrippa w d^Aubigné , que vous avez rapportée dans votre se- » cond mémoire justificatif , est l'unique cause de la » sévérité du ministère public à votre égard. Pourquoi >» avez -vous exhumé cette dangereuse production? » c'est celle de Satan. Quand vous racontez l'histoire » de ce petit monstre, vous êtes dûment atteinte

« et convaincue de sortilège, * Vous nç pouvez vous

* Gonçoit>oii un tel excès de délire et de fureur au dix-neui Tiéme siècle ! Suivant les apparences , les héritiers de Laubarde»

» justifier d'un crime aussi 'réprëhensible aux jéux » des habitans de la Belgique. » Ainsi s'exprime* Y Oracle de Louvain,

Jamais un intérêt plus vif, plus général, n éclata pour une cause d'une aussi légère importance. * Il s'agissait de savoir si de vaines clameuf s , sorties de l'antre des vengeances , seraient assez puissantes pour motiver mon injuste condamnation.

La décision seule du tribunal manquait encore

mont n^ont pas changé de doctrine ; pour peu. qu'on les laissât faire y ils me -traiteraient bientôt comn^e leur digne clief traita Urbain Grandier et Gaufredy, etc. , etc.

* M. le procureur du roi voulut bien rapporter un article de la Biographie moderne, imprimée chez Walhem , à Bruxelles , où il est dit <r que feu l'impératrice Joséphine m'honorait de sa confiance. » Il en tirait l'induction que c'était au moyen du pouvoir extraordinaire qu'il me supposait que Je l'avais obtenue. De même, il m'accusa publiquement d'avoir trompé S. M. la reine des Pays-Bas , ainsi que les plus augustes personnages. C'était aussi par magie , s^ns doute , que j'avais obtenu le succès de mes ou« vrages , et qu'ils avaient été agréés ; pour couronner cette œuvre delà sottise , il ajouta : On est convaincu que cette magicienne a ua génie Jrielj qu'elle possède une flèche d'Abaris et un talisman précieux. Tontes les richesses nécromahtiques sont en son pouvoir, pour persuader l'existence d'une force supérieure ou d'un crédit extraordinaire ; en conséquence , je conclus à un an d'emprisonnement , pour lui ravir et lui 6ter les moyens de correspondre avec les esprits. ^ etc. , etc.

pouf confinner le ridicule réqoÎMtmre de M. le procureur du roi , réquisitoire dicté par lacharnement , prononcé par la yengeance ; on ne peut soupçonner quil se soit même donné la peine d'attaquer mon livre , car , s'il layait lu , je me trouverais forcée d'en tirer une conséquence fâcheuse : c'est qu'3 aurait mis une perfidie insigne dans sa censure. Il prétend qu'il est mystique et respire une doctrine dangereuse. Eh bien ! c'est une ironie, ce livre est moral , rdigieux ; nais peut-être, pour les sots , est-il trop effirayant de vérité : il est respectueux pour l'autorité. Tartufe, lui-même, n'aurait pu y trouver la plus légère apparence d'un délit , malgré son art hypocrite pour l'interprétation. Que ne puis-je dire de celui qui m'accuse : Il ne sacrifiera jamais à la conservation de sa place le repos de sa conscience ? Oh î non assurément , je suis loin d'y songer ; maintenant qu'il a rempli sa tâche pour plaire au grand inquisiteur, le pauvre homme voudra bien.^ rae permettre de m'aoquitter de la mienne.

Mon grand crime, aux yeux de certaines gens, est d'avoir mis au jour les mémoires d'une femme célèbre. Gomment mécônnabsent-ils si faeilement Joséphine 'y qu'ils encensèrent de son vivant? je trouve quelque^ chose de vil et d^odieux dans ces palinodies. * Je ne répondrai point à Taccusadon

* Si j'eusse gard<é le silence surf impératrice Joséphine , je n'aa* rais, je le crois bien , été Fobjet (f aucune attaqne. Si j eusse écrit

( "7 ) banale d ayoir &it des thèmes de aaiissances , etc. La sage et sévère vérité ne fut jamais éi^ergumène , mais ce qui passe toute crojaace y c'est le mélange de légèreté , de déraison et de ihauvaise foi j avec lequel on me représente comme metant vantée dans des écrits publics ( la Sibylle aux congrès ) , d avoir à mes ordres le génie Ariel y de posséder la ioupe magique , le talisfimn précieux , etc. , etc. On est honteux de voir cette ignorance d'une part , et ce manque de respect de l'autre ! ! ! Les favoris à courtes vues dans les affaires, et autres grands hommes de la même force , oui prouvé toute leur Dullité par une accusation aussi bizarre qu'elle est déplacée ; je l'avoue avec franchise , c'est leur inex-

an roman scandaleux sur cette femme' bienfaisante , il eût peutêtre obtenu des éloges... Grâces soient rendues aux destins de n'a- ▼oir pas ordonné de me soustraire aux devoirs que m'imposait la recoimaissanee. Je m*bonore delà hakie des ingrats !!! mais je les foie de me faire grâce 'de leurs soupçons y sans me porter enTÎe f car ils sont loin de m'îmiter ! Qu'ils admireut mon courage ! leurs principes ne sont pour eux que des armes; ils les -déposeraient avec joie , s'ils pouyaient en ressaisir de plus redoutables : l'esprit de parti n'est pas changé, et, comme il arrive toujours , il entraîne les hommes éclairés qui devraient le diriger... Heureusement , il ne peut me faire d*ftutre mal que d'inspirer le dessein de hre les mémoires historiques et secrets que j'ai publiés sous son nom; les SouTenirs de la première épouse de Napoléon Bonaparte aisurent l^ur tvîoinphe, et leur* détracteurs m'auront rendu, sans te savoir , d'émineB* services.

( "8 ) périence , cest le désir de faire leur coui* à ceux qui m'imputent le crime d*avoir dit que- je vivrais ii5 ans....^... Mais un autre fait allégrué par M. le prociureur du roi doit ici trouver sa place : Matiemoiselle Lenormand a fait des prédictions , il en est qui se réalisent encore

«Tous les spectateurs riaient aux éclats du pompeux galimatias du ministère public ; on espérait cependant que la défense ferait écrouler tout cet échafaudage de calomnies et dlmpostures. Ce tribunal , dominé par ses propres passions , et l'esclave des volontés supérieures, rendit un arrêt aussi pitoyable pour le fonds qu'injuste pour la forme ; jamais on n'en prononça de plus contraire aux lois dans le royaume des Pays-Bas.

Cette pièce est un digne ornement des archives de la bassesse et de la tyrannie , mais la flatterie devine avec promptitude le nombre des armes qu'emploie souvent une indigne puissance ; aussi , cette sentence injuste , outrageante , devait irriter mon amour-propre et aigrir encore ma trop juste colère : je ne devais point balancer entre la crainte et l'honneur , je devais finir par prendre la plume pour

électriser l'opinion ,.... l'opinion des Belges , et

m'écrier ensuite : Frappe , ou sois frappée ? . A la grande surprise , au scandale de tous les gens de bien , à la honte du barreau , on me condamna au minimum de la peine portée par l'article 4o5. Lorsque le président prononça ce jugement

exécrable , * la consternation s'empara d une grande partie de l'auditoire , un frémissement unanime âtin* dignation annonce Forage qui va éclater contre les pervers. L'assemblée entière se soulèye en exprimant une horreur profoi^de contre cette mesure yiolenteet^annique ; MM. Lintsaet de Cocqueaua, etc. , se retirent accablés de reproches, et se condamnent d'eciXf^mémes à l'obscurité **.

Je tombai dans un raome. silence ; des larmes brûlantes s'échappèrent de mon cœur oppressé ***, et mes

* Il faut obserrer que ce jtigement fut rendu sans instruction préalable , sans ayoir entendu contradictoirement les parties. Je ne sais si je me trompe , mais il me semble que cette marche blesse les principes de toute justice , et place les prévenus dans une position qui n'est autorisée par aucune loi , et surtout par aucun principe d'équité.

** Ah! si l'ingénieux Despréaux avait vécu de nos jours! à quel rameau de l'arbre de la «atire il aurait suspendu messieurs les juges de Louvain!

*^*Le sentiment de la plus juste indignation éfectrisait mon âme; àsaB ce moment Boéme , j'os«ii déclarer publiquement à mes juges qae'j'appellerais du jugement inique qu'ils venaient deportev catUtietr moi. Messieurs , leur dis-je av^ le calme que produit la douleur, un nouveau Cambyse (i) me vengera un jour... en l'attendant , la ooDseieiiee a' <ie» verges vengeresses .

(x) Cambyse fit mourir Sisomme , un des juges de la Perse , pour s'être laissé oonnmpM par Vsi^nt et-a^mir reada ub jugement injuste , et l'ayant fait écorefaer après sa mort , il fit pouvrir de sa peau le tribunal sur lequel il ayait siégé. Il voulut que son fils y siégeât après lui , en lui donnant pour leçon de n'oublier jamais le' crime et lechâtimetit de son père. Artaxerce , ' aulw foides Perses „ Air enoo» ^us sévère enveiM'eertaiB» juges préTari<cateurs , car il les fit écorcher vifs et revêtir leurs sièges judiciaires de leur peau , afin que les autres eussent toujours sous les yeux l'exemple de la jnstice-vengée.

( lîo ) yeux immobiles restèrent attachés sm* la . terre. Tout à coup, je pensai aux injustices qu'il me fallait dévorer, et qui m attendaient encore. J'apercevais d'un coup d'œil tous les périls, et je succombais sous. le poids de mes peines... Mon âme se soulevait contre l'infâme jugement qui venait d'être. prononcé; je repoussais avec indignation l'injustice dont j'étais la victime. Le supplice que j'éprouvais est impossible à décrire; l'honneur me disait sans doute que le sort me destinait un deuil universel.

D*un triste jour je retrace l'horreur ,

£t tout Louvain est muet de terreur;

A ce forfait à peine veut-on croire ,

Que des juges pervers renouvellent Thistoire

Du grand Cambyse.... 24.

O juges * ! si vous aviez pu connaître toute l'horrenf de la punition que vous me faisiez subir , vous n'auriez sans doute pas poursuivi l'innocence avec tant d'acharnement !

Enfermée de nouveau dans un triste séjour, mes idées furent tumultueuses et mes résolutions incertaines; rien ne pouvait plus alléger le pénible fardeau qui pesait sur mon cœur. Bientôt je fais la réflexion suivante,

* En voyant monsieur Lintsa f je me représente la caricature du Tartufe; en passant près de lui je crois toujom's lui entendre dire :

Laurent , serrez ma baire ayec ma discipline

( i3i ) qui me paraît un trait de lumière : est-il bien certain que larrêt du tribunal de Louvain soit pour moi celui d'une cour souveraine? dois*je ' appeler de cette sentence, que l'injustice même a imaginée ? La leçon lui . était donnée sur ce qu'il avait à faire pour être agréable à un honune vénal, calomniateur, injurieux, sans jamais pouvoir cesser d'être niais; qu'il me soit permis

d'examiner la légalité de ma procédure* ? Une chose

grave, c'est d'avoir, sans que cette mesure fût nécessaire pour éclairer les débats , prononcé publiquement des noms que le respect devait rendre sacrés ; c'est d'avoir ajouté, à la dureté de la proscription et à la douleur d'une sentence injuste, l'affirmation que j 'avais trompé S. M. la reine des Pays-Bas, et les principaux personnages de l'État

J'appellerai du jugement de Louvain ** , tout doit faire renaître mon espoir, et cependant une sourde

* Puisque la science de Vavenir paraît un problème à MM. le« juges de Louvain ; problème dangereux , propre à exaspérer les passions des hommes , comment ont-ils pu prendre à la lettre d'innocentes fictions que je m'étais^ permises dans mes écrits. M. lé procureur du roi.se permit d'employer l'armie de l'ironie, ce qui était non^eulement déplacé, mais répréhensible. La Sybille se fiche , dit le magistrat. Non, Monsieur, repris-je avec force , non, Monsieur elle n'est qu'indignée.

** Dtligite justitfam, qui judicatis terrant: sentite de donûno in honitate , et in simplicitate coréUs quœritote illum,

« Âimezla justice, juges de la terre : ayez des sentimens conformes à -la bonté de Dieu , «t chercbez-k dans la simplicité du cotuir. »

agitation tourmente mes esprits. Qui peut donc suspendre mon allégresse? qui peut donc excit^ mes crainte^? si une vanité particulière estblesséç; si 1 orgueil d'un ministre est humilié, fautrilquejea sou|Ere encore ?

Les uns regardent ma condamnation comme une disgrâce complète auprès des honorables personnes qui avaient daigné sourire à mes travaux littéraires; les autres, et je suis de ce nombre, ont pensé que M. Yanderfossa avait tenté da^igmenter sa réputation et de s assurer un ministère.

Ce fiit dans ce dessein ( de le servir) que je présentai ma requête d appel à la cour supérieure de Bruxelles. Déjà la renommée d un greffe avait annoncé que le ju* gement de Louvain serait confirmé; on attendait ce dénoûment, afin de m'épargner des incertitudes, et de me donner une lueiu* d espérance; on semblait cependant regarder ma perte comme indubitable; je cherchais à m*inspirer quelque confiance à moi-même , pour reprendre ma tranqpiillité. J'éprouvais, sans pouvoir les définir, des pressentimens secrets ;^ j<^ çrpj^a^s 4écouYrif d^s les moindres cirçonst^pe^ 4^$ pF4 çage^ avant-coureurs d'ipi destin, plus heureux : devais-je être déçue dans mes espàpances.>^

Je retombais souvent dans un désespoir inexprin^^Ie; qui pourrait dépeindre 9 en eCÇet, ^horre^r d^ se vqÎjj poursuivie, et retranchée ipppiiçntanément du sein de ^ §PÇifi¥ï Wïî^nÇW.P^n*rç.iîi^gpiç.dç.s^ çpnfiaiip^

Oh ! cette horrible situation est mille fois plus cruelle que la mort même ! *

Mon esprit, accablé par tant de sôunrances^ éprouvait Un trouble que je ne peux moi-même définir. Cette époque de ma vie , tel qu*un songe pénible , ne se retracera point à mon imagination sans la remplir d'effroi.

C'était uniquement par honneur que je souhaitais de voir infirmer cette sentence ^^; elle a laissé des traces dans le cœur de tous les hommes qui estiment des magistrats intègres y et une femme recommandable par ses talens.

Uiié ktttiée d^empristmfiement^ si j eusse été coupable, aurait pu m'effrayer , et i^e faire recoutir à la cléntenisci royale. Victime , je dervais me résigner à souffrit : j'espiais déjà, saxiê me pkindre, d'une manière trô]]l t)rtt^e, les périls de k célébrité; il m'était peutèUë tésétvé dé âéebir k tète souslè'dnôtrvélles fourchea» Caudines.

Cépêndâiit je lïé poiitài^ ift'iriiagîner que ce redoùtablé Toi^ de Bruxelles avait pu àdoptef le féquisitdlfé du liifaiistèré |nibii(^, et lés côncfùsiohs dé l'âréo-

* Sans la religion , ceUe fidèle compagne de Tliommé'y son seul appui y je n aurais peut-être pu montrer un tel courage; je me séiràiis exh'àléé en reprochés. Loin de conserver ce noble calme qui peint si bien l'innocence , j'aurais ajourné mes juges et fdt tram* bler mes accusateurs.

page des . trois. Ne. savait-il pas, comme nous tous , que le redoutable glaive se tourne dans la main de loppresseur contre celui qui en condamne Fusage ? ne savaitil pas que celui qui ose abuser de la justice royale court le risque de perdre à la fois l'existence et ITionneur? Comment se persuader que ce haut et puissant Janus ait pu conseiller à des magistrats de faire prononcer une condamnation aussi injuste que flétrissante pour eux? Je suis convaincue que mon ennemi travaille l'esprit et séduit le jugement de ceux qui naguère me témoignaient quelque bienveillance. Dieu de vérité! m'écriai-je dans le tendre mouvement de ma compassion pour lui (je ne pouvais m'empêcher de le plaindre)! comment peux->tu permettre que lodieux mensonge abuse les amis de la vérité.^ pourquoi n'ont-ils pas écouté (pour moi) les conseils delà mojiération et de la vertu , que jusqu'alors ils avaient toujours encensées? Eh! quoi des hommes si généreux, si sensibles, peuvent-Us prêter une oreille attentive aux insidieux rapports de courtisans pervers !

Sans doute les magistrats de Louvain sont accoutumés depuis long-temps à voir respecter leurs. ari:êts; ils trouveront sans doute . audacieux à une femme étrangère d'appeler de leur jugement.

Quelque auguste et respectable que soit ce tribunal , une réunion d'hommes ne doit pas toujoiu's être infaillible, le Créateur peut seul être le souverain juge, dont les sentences soient sans erreur et sans appel.

Pour vous , illustre prince , me disais-je souvent , vous, dont jai reéherché Testinre, parce que je révère votre bonté, parce que j'ai la plus haute opinion de la grandeur de votre âme , avez- vous daigné parcourir la lettre que je vous ai adressée ? les lignes en étaient tracées par la main du malheiu* ; c'est du sombre séjour d une prison qu'elle a dû vous parvenir ? Vinnocence y gémit encore , victime de sa reconnaiis-

sance sa détention doit-elle encore se prolonger?

En vérité , elle l'ignore , et beaucoup d autres l'ignorent aussi. Tant que durera son exil de la France , elle se dira : si celui qui m'accuse était de bonne foi , il ne redouterait point que j'employasse tous les moyens d'une légitime défense. Gehii qui m'accuse, n'aurait pas tant d'inquiétudes , de soupçons et de craintes , s'il n'était embarrassé de jouer son rôle , de prouver ce qu'il avance ; que ne s'élève-t-il hautement contre moi , sans m'attaquerdans l'ombre ? Les lois sont-elles donc sans vigueur en Belgique? le sou- Terain n'en est-il pas le gardien et le protecteur? Si la justice est respectée, si tous les hommes sont égaux devant la loi , on pouvait me faire juger à Bruxelles. Que je sois innocente ou coupable , les magistrats de cette viUe ne suffisent - ils point pour m'absoudre ou pour me condamner? Si ceux qui me poursuivent ont de l'honneur , pourquoi , ô prince ! ne me signalent-ils pas aujomrd'hui devant vous? C'est avec les preuves à la main que l'on peut convaincre ! ! ! Monarque clément et juste , votre religion , comme celle

des meilleurs souverains , ne peut-elle pas être surprise ? Si l'on m avait traduite devant les magistrats que vous avez créés pour rendre la justice en votre nom^ alorslaconscience du tribunal ne doit jamais paraître redoutable qu'aux criminels et aux calomniateurs. Mais la politique de certaines gens serait-elle d'opprimer celui qu'ils ont offensé , et qui possède assez de talent et d'énergie pour se faire valoir ! ! ! ! Eh ! pourquoi ne parviendrais-je pas à ressaisir le bonheur dont je jouissais sans mon imprudent voyage sur cette terre néerlandaise? Que ne dois-je pas augurer de mon destin , lorsque j'ai tant fait pour ma réputation ? déjà j'ai fixé la célébrité autour de mon char : le souvenir du passé devait me préparer un heureux avenir. Les dieux , dit Cicéron , attachent à la destinée des hommes qu'ils favorisent , \m génie particulier qui les guide dans toutes leurs entreprises^. De même, entraînée dans mes desseins par une force supérieure y je dirai que j ai été assez heureuse pour obtenir quelques suei^ès littéraires , que les hommes les plus célèbres ont accordés à quelques personnes de mon sexe ; il n'est point en effet d'entrepr.ise si grande et si difficile

* £b ! quel seniit, grand Pi«tl, Fasile d^ c^tinfortooéq^la tyrannie opprime à force ouverte, ou que Tignorance condamne sous le Toile de la justice , 3*îl n'était point de Dieu qui le dérobât aux fureurs de Thomme. La philosophie qui enseigne le crime coD' duirait au felonheur plutôt que celle qui enseigne 11 yerta ; et Néron y qui embrase sa patrie, serait tolim i»ge que Coirm ^ etjpire pour elle.

( "37 ) • qu on ne soit capable de conduire par sa prudence , de soutenir par son génie , d'achever par son courage : telle est ma confiance dans la crise actuelle ! ! ! Je la vois me préparer une apothéose au milieu des vrais rroyans , qui déjà m ont accueillie avec des cris d allégresse.

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