CHAPITRE XII
Mon droit a toujours paru si légitime à tous les esprits éclairés , que toutes les fois qu'on a tenté de l'anéantir ou de le suspendre en le couvrant d'apparences trompeuses , la malveillance l'a présenté sous les formes hideuses du délit, a flétri le nom d'unes Française , en soulevant contre elle une injuste indignation; cette noire calomnie a créé des crimes , a frappé l'innocence opprimée, a vu, dans le. même jour, à Louvain , compromettre sa personne , son bonheur et sa réputation.
Au moment où je me livrais à ces tristes réflexions, la nuit couvrait la terre de son ombre ; le silence régnait; j'étais assise sous la rampe. d'un escalier obscur; là, je composais mon trop fameux mémoire ; je crayonnais ces mots : Est-ce ma faute , à moi Française , si
( ï87) les Espagnols ont marché dans la route des révolutions ! Si les Napolitains ont voulu suivre le même exemple, si les Allemands ont pénétré. dans Rome^ si les Gr.ecs ont levé letendard de Findépendance, si les Turcs sont menacés de perdre le trône de Bysance ^^ ??? Tout à coup des accens plaintifs suspendirent mon attention et la dirigèrent vers un nouvel objet. Ces sons, que Técho semblait redire au loin, se rapprochent tout à coup et se changent en cris lamentables. Tout, dans ces lieux, nourrissait ma profonde mélancolie; cependant mon âme paraissait paisible; les sentimens les plus opposés bouleversaient mes pen-
sées; lespoir , la joie , la crainte , se succédaient tour à tour dans mon cœur ; un rayon vivifiant le pénétrait en songeant que j'allais peut-être bientôt revoir le séjour de la France; combien la vie orageuse dune prison me faisait savourer les charmes du bonheur domestique 3^? Mais Ton voit si souvent, à Bruxelles, la cause du malheur échouer contre la sévérité des formes judiciaires , que je pouvais me dire à bon droit : Cette autorité qui me poursuit , inquiète et inquiétante , ridicule par ses soupçons, quand elle n'effraie pas par ses menaces, feindrait-elle de croire, d accord avec monsieur le procureur-général , que je suis plongée dans un sommeil conspirateur?
Enfin je reçus une assignation pour comparaître devant la cour suprême. Je ne témoignai aucune émotion; soutenue par mon innocence , un secret pressentiment m animait, une douce illusion électrisait mon âme;
}*étab heureuse et libre en perspective ! c'est toujourt» par un sentiment despoir que les hommes sexposent aux périls ; il n'est personne qui y sans la certitude de les surmonter , osent les affronter avec un regard tranquille.
« Vous serez acquittée, me dit, la veille de l'audience, M. Stévenotte, l'un des journalistes prisonniers. Ce mot de liberté absolue va retentir délicieusement à vos oreilles; je m'^i réjoub sincèrement pour vous. — Je forme à votre égard le même souhait , mon cher camarade d'infortune; montrez -moi seulement l'intérieur de votre main gauche, je veux y découvrir le mont de Jupiter. » M* Stévenotte me sourit gracieusement, et voulut bien se prêter à ce qu'il nommait un joyeux délassement. « Vous allez gagner votre procès , sauf l'amende de 5oo florins et la peine de quelques heures de prison ; une nouvelle instruction est déjà sur le bureau de M. Tânderfossa; la partie publique, fidèle à son plan de justice, y va déployer une grande fermeté, ...*.. La confiance est loin d'être rétablie envers le propriétaire du vIyU Li" hérallW * Galmez>-vous cependant, votre destin doit s'adoucir dans le cours d'une olympiade ; acceptez-en l'augure! -— Y pensez-vous? jamais je ne reparaîtrai en scène. — Je vous atmonce , pour vous distraire , tm nouveau mandat. Vous semblez destiné à devenir un être bien intéressant. Soyez certain que l.i
* M. le comte de la Fertc,
( i89) persécution augmentera le nombre de vos admirateurs! On est doublement curieux de lire louvrage d un proscrit; vos articles seront à la mode; on supposera toujours que lautorité , pour de bonnes et légitimes raisons, a dû en agir de cette manière; l'homme dont on parlait le moins avant son emprisonnement reste tout surpris, en sortant de lantre du secret, de se trouver en crédit; de voir s'accroître une naissance réputation. Convenez , de bonne foi , que tout est contradictoire ici bas ; si on critique un abus , il ne fera que s'enraciner. Faites saisir le plus mauvais ouvrage , prohibez une production étrangère, on recherchera davantage ces objets ensevelis dans l'ombre. Un auteur est presque toujours certain d'enlever tous les suffrages, pourvu qu'il se dé» clare l'ennemi du ministère : sa fortune s'améliore , mais il faut l'acheter par la prison et par l'amende légale. Que pensez-vous de mes observations, il vous est impossible d'y répondre .^ ,., . Je vous annonce que vous passerez un jour par de nouvelles épreuves... On pe devient vraiment sage qu'au creuset de l'adversité , après : periculum ex alus facile^ tibi quod ex ush sciet * 3 et vous direz de moi , j'en suis certaine : elle a le jugement sûr; elle possède la singulière prérogatiye de lire aux fond des copurs. »
La nuit du ^5 au 26 juillet fut une des plus calmes que j'aie jamais passées ; dès l'aurore , j'étais sur pied pour mettre en ordre mes notes. Je m'étais élevée,
* Il faut faire son profit des sottises • des autres.
depuis mon double malheur à Bruxelles, à des réflexions grandes et sublimes; je sentais mieux Tidéai des vains songes de la terre que ceux qui m'avaient précipitée dans ce néant; aussi étais-je plus libre, moins tremblante que ces esclaves de co^r qui rampent devant un maître , et qui redoutent à chaque instant de perdre ce qu'ils ont obtenu par surprise, et sans lavoir mérité. Jamais peut-être ceux qui cherchaient à me ravir ma réputation n'éprouvèrent autant de calme que moi. Heureux celui qui, prévenu d un crime qu'il n'a pu commettre , produit au grand jour l'invraisemblance de son accusation ! Heureux celui qui , dans des momens difficiles , peut conserver assez de sang-froid, assez de présence d'esprit pour donner quelque suite à ses idées ! L'injustice révolte; un seul mot peut motiver une condamnation ; une haine de corps est toujours dangereuse ; chacun se croit intéressé à soutenir la cause la plus injuste, si des personnes de son parti partagent les mêmes sentimens. Mais la Providence veillera sur l'innocent; et sa manière de préciser les faits, d'interroger ses témoins 3^, achèvera sans doute de porter la conviction dans l'âme de tous les magistrats. Dès lors sa justification sera pleine et entière. Je connais les 'moyens employés pour obtenir certaines révélations. Je sais beaucoup de choses ; qu'on ne me force pas à être indiscrète ; et tâchez du moins , ô vous qui vous plaisez à me faire tant de maux ! ô vous qui me faites boire à longs traits le calice de la douleur ! tachez du moins, dis-je, d'éviter ce
( 19' ) scandale : je vous le dis, pour la défense de ma réputation, nul danger n abattra jamais mon courage.
Quand je passai à travers la foule immense de eurieux qui encomb^-aient toutes les avenues du palais de justice , mon cœur battait plus fort qu'à lordinaire : je me rappelai avec douleur ce cercle aimable qui m'environnait à Bruxelles ; là , un grand nombre d'auditeurs paraissait pour me plaindre, et les autres pour me blâmer. Arrivée à la porte du tribunal suprême , j'y entre d'un pas rapide ; le spectacle qui m'attendait était propre à calmer ma trop juste inquiétude.
Déjà l'assemblée commençait à voir que l'honneur était du côté de la persécution ; la justice allait remplir ses augustes fonctions.
Il fallait une grande précision pour séparer la barrière des vérités reconnues des mensonges consacrés , il fallait un certain courage pour éclairer des aveugles clairvoyans , pour désarmer le fanatisme du pouvoir occulte qui consacre ses poignards, pour imposer aux agens mercenaires qui feignent de déverser le ridicule sur tout ce qu'on admire : partout ici l'ange des ténèbres le dispute à l'ange de lumière.
M. l'avocat général soutint l'accusation avec force et véhémence , et même avec un acharnement extraordinaire; et quoiqu'elle ne fut appuyée que sur des apparences douteuses, sur des présomptions illusoires, la malignité parvint à leur donner les couleurs trom-
( 19» ) de tous ceux (jui conservaient encore quelques principes de justice *.
Vous remarquerez sans doute, messieurs, ajoute Favocat géiiérar, que j ai laissé de côté un fait qui m eût fourni des armes plus certaines et plus irrésistibles que toutes celles que j'ai employées; je nai point
* Cette circonstance ajoute quelque prix à l'arrêt de la cour supérieure de Bruxelles ; un tel acte d'impartialité , dans cet état de choses , deyîent presque une bonne action ; je remarque cette conduite parce qu'elle est rare. Le jugement de Louvain, fruit de l'ignorance du moyen âge , paraît à M. le procureur général la quintessence du génie : c'est là ce qu'il appelle nécessaire, ce qu'il regarde comme un chef-d'œuvre. S'il fallait croire et ses conseils et ses vœux, j'aurais été déclarée magicienne à la face de tout l'uniyers. Alors le Brabant atteindrait bientôt le plus haut de^é d*ij3 tolérance* politique ^t religieuse. De pareils principes ne sont pas sans danger , de semblables décisions sont tranchantes et trop souvent à craindre. Le pouvoir usurpé lui semble un privilège qu'il regarde comme un droit légitime inhérent à sa qualité ; il doit se rappeler que
La nuit , le jour être sur le qui vive ,
Saus cesse avoir oonibat nouveau ,
Quelle ejtistence et quelle perspective;
La guerre sur la défensive
N'est pas saus iDConvéniens :
Seul contre tous , avec le temps ,
On doit succomber, c'est l'usage. ^
( 193) parlé jusqu alors de cet étrange mémoire publié par la demoiselle Le Normand.
» Le mémoire, toutefois, existe ; il est sous vos yeux î je le possède moi-même ; il est injurieux pour le tiûbunal de Louvain ; et si je n*étais pas contraint par ces dénégations imprudentes , et par des attaques mal calculées contre ses magistrats , je ne m appuierais pas aujourdliui sur ces moyens,
» A qui fera-t-oB croire, messieurs, que la demoiselle Le Normand soit innocente : elle compose des vers * pour propager une fausse doctrine ; mais j attribue sa prescience au hasard. En retraçant à votre souvenir la connaissance d une loi qui existe en Angleterre contre ceux qui prétendent interpréter les oracles , je dis que la science divinatoire , qui remonte , à la vérité , aux premiers siècles, n'en est pas moins un délit dans le nôtre; délit punissable y d^ autant plus que les personnes d^uiL rang .élevé jr croient. Bien plus, \à. demoiselle
* Tel faisant Fesprit fort me raille dans le monde
Tant que ses affaires vont bien , Qui de moi sollicite un moment d'entretien Aussitôt que sur lui le moindre orage gronde.
Tel autre aussi , qui rougirait De Ifdsser voir qu'il croit à ma science , Vient cependant me trouver en secret.
Et pour mon coeur quelle douce vengeance i Pour bien du monde en£n nM>n cabinet
Est le temple de TEspérance.
L». SyhilU aux congrit d* Aix^la^ChapeUç et de Cmrlshad, page 2o3.
( 194) Le Normand Tof&e à ses adeptes arec tout ce que Fart peut ajouter au génie. Je conclus à la confirmation du jugement de Louvain , et je fais mes réserves pour poursuivre Fauteur d'un libelle calomnieux qui tend à répandre le blâme sur messieurs les juges qui ont prononcé dans cet étrange procès. »
La surprise était au comble dans l'auditoire; on n'osait à peine se regardei* ; l'on attendait en silence à quoi se réduirait tout ce ridicule échafaudage de présomptions. Une telle persévérance à m'accuser n'était pas vraisemblable ; aussi croyait-on qiie j'allais réfuter avec force d'aussi pitoyables raisonnemens , et surtout de manière à terminer cette scène tragique sans qu'il en résultât pour moi des conséquences désavantageuses *.
Ce jour devait mettre fin au long silence que j'avais observé dans ces derniers momens. Retenue , non par aucune crainte, mais par la douleur, et par ce que je me dois à moi-même, je ne redoutais pas les secrètes
* M. le président me demanda si je trouTais nécessaire à ma défense qu*il mlnterrogeât sur la science divinatoire , ainsi qu'on Fayait fait à Louyain ; je me bornai à cette réplique , pour Thonneur de la magistrature : « Je consens à m*opposer à des demandes irréfléchies, dignes du quatorzième siècle ». Alors il m*interpella de déclarer si je prétendais appuyer ma défense sur le mémoire qu'il avait sous les yeux , ou bien m'en réserver un moyen devant la cour de cassation. Mon avocat ne s'attendait pas à une telle observation , il en parut ménlie surpris ! Une idée me frappa tout à coup : si je déclare me servir de ce métnoire
( 195 ) pensées du tribunal de Bruxelles. Vous voyez, pouvaisje leur dire , jusqu'où ma confiance s étend ; de quelle lumière votre sagesse vient m éblouir ! J élèverai la voix autant que je le pourrai pour me faire entendre de tout le peuple belge. S'il me demande le nom qui convient à mes malheurs , je répondrai qu'une fatalité déplorable a surpris et entraîné l'esprit d'un homme qui se croit un personnage très-éclairé ; qu'on ne s'étonne donc point que la prudence humaine ait succombé sous, le poids d'une force supérieure.
J'ai reçu du ciel ce don le plus rare, ce caractère qui seul fait agir, et les obstacles mêmes m'irritent et m'engagent à les surmonter. La prudence et la candeur me conseillaient également de raconter les faits avec la plus exacte vérité , et de les appuyer par un grand nombre de circonstances. L'accusation avait parlé , il fallait bien lui répondre. Je le fis avec une force et une franchise qui enlevèrent tous les suffrages. La justesse de mes raisons , et la fermeté avec laquelle je les représentais , allaient me faire rendre' enfin une
pour mettre en doute la compétence des juges qui m'ont déjà condamnée , alors la cour supérieure , devant laq[uelle je parais aujourd'hui, peut se récuser sur-le-champ. Je présumai qu'il était sage de lui répondre que je n'attachais d'autre importance à cet écrit que de vouloir en faire jaillir quelques traits de lumière , pour éclairer le tribunal devant lequel j'avais l'honneur de comparaître. MM. les conseillers se retirèrent pour en délibérer , ils restèrent près d'une heure aux opinions ; ils reparurent et continuèrent les débats.
( J96) justice que j'implorais en vain depuis long-temps. Je n'avais pas craint de me défendre moi-même contre Tattaque terrible de mon agresseur ; j'avais su opposer le cri de la vérité à des subtilités ou à des raisons spécieuses. Je me disais : Je gagnerai ou je perdrai mon affaire. Si je la gagne , c'est le triomphe de la vérité sur l'imposture ; si je la perds , j'ai trois cent soixante-cinq jours de prison pour perspective, et Féclipse momentanée d'une réputation que mes ennemis n'avaient pu jusqu'alors entamer.
Déjà la majorité des voix semblait s'élever en ma faveur ; je voyais l'un de mes juges dans une grande incertitude; eUe était accompagnée d'une inquiétude secrète qui lui inspirait une tendre compassion pour celle qu'il alkit peut*^tre' sacrifier sluis le vouloir. Ce n'était pas sans peine qu'il lançait la foudre des lois sur une tète innocente; qu'il l'immolait sur l'autel de la vengeance; qu'il la présentait comme l'objet de l'indignation publique; mais un magistrat, amovible dans ses fonctions , craint souvent de déplaire ; s'il recevait l'ordre injuste de condamner un nouvel Aristide, il écrirait froidement $0» nom sur ses indignas tablettes *. Le télé pour la punition du crime est loiiable , sans doute ;'mais quand il s'agit de satisfaire les passions des
QuQ YOtts n'eûtes januis de plus g^aiid çoiieiai. Qu'il est un patelin , qu'il est un faux ami^ Qu'il appela sur tous les chagrins , la digràce ; Qu'il TOUS fit dénoncer pour avoir votre place ;
( ^97 ) Dcanj^res politiques, on ne doit point obéit aveuglément, sinon un magistrat derient, sans le savoir, le complice d*une lâche agression.
Par un contraste frappant, la sérénité rentrait dans mon âme; une sombre inquiétude agitait les esprits des agens cki despotime;la paix de l'innocence édatait dans mes regards. Le pouvoir du vulnérable Yan^ derfossa semblait annoncer lapparition d*une éclipse de cour ; pour mortifier l'orgueil et H présomption des philosophes, le ctel permet que les hommes les plus célèbres fournissent les exemples les plus frappans des faiblesses humaines. Si le génie sert bien dans quelques circonstances, il devient souvent, dans beaucoup d'autres , le compagnon d'un étemel malheur ; on s'égare quelquefois , en ne cohsidérant point le but qu'on v^ut atteindre, et surtout s'il sera possible de le franchir» Un sage écrivain a dit que « la plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse , et qu'il n'y a qu'un demi- tour de cheville qui conduit de l'une à l'autre. »
Avant que M, l'avocat général eût cessé de parler, la fcKTtune avait déjà changé pour moi à mon avaûtage; ce magistrat ne savait que répondre à mes allégations ; il disait simplement : « A la vérité , la de-
Qa*il n*a fait promptement ce voyage à Paris Qve pour la demander ; ^'il la veut à tout prix , Que s*il a dit partout qu'il venait vous défendre. Ce n'était qu'un moyen plus sûr de vous surprendre.
( «98 ) moiselle Le Normand a fait des prédictions qui se réalisent dans ce moment même; mais le hasard seul des circonstances y contribue *. »
Qu'importe, après tout, lui dis«je respectueusement, que j'explique le principe du mal , si je ne sème point lepouvante dans la société? Vous faites semblant de prendre tout à la lettre, et vous tous plaisez à répandre le désordre et le scandale. Je donne le seul sens qui sache prêter une^couleur raisonnable à celles de mes expressions où Ion peut supposer du mystère ; que ne me demahdez-<Tous, par exemple , lexplication de quelques autres chapitres? On s'en est servi, en très- •grande partie, pour m'intenter le plus ridicule des procès passés , présens et futurs^
Qui pourrait donc me blâmer si je consacre mes loisirs à la culture des lettres? ce goût est d autant plus pard:onnable qu'il sert à perfectionner ce talent que j'ai toujours employé à faire le bonheur de mes semblables. Si je ne présente ici que cjo stériles avantages, au moins cette insidieuse attaque immortalisera mon séjour en Belgique. Ce sont des monumens, des trophées, des triomphes que j'élève à la gloire du peuple belge, et au sommet desquels j'inscrirai le nom de ses augustes souverains.
Il est des causes où la justice s'irrite de l'insufS-
* Dirai -je de M. Tavocat général ce que Madame de Lassey disait de l'abbé Terrasson: // n'y a qu'un homme de Beaucoup d*€S' prit qui puisse être d'une pareille imbécillité.
( ^99 ) sance des preuves * : celle-ci est du nombre; si c'est un crime d'avoir dit la vérité, celui qui a voulu la connaître n'est pas moins coupable que celui qui la révèle.
Mais dois-je rougir de ma conduite, ô magistrats^ moi qui, depuis tant d'années, me dévoue au bonheur d autrui avec un zèle que n'a point paralysé le soin de mon propre intérêt ou de mon repos ?
Etes-vous de bonne foi, vous tous qui prétendez prouver que j'ai tort? Vos moyens sont à la fpis fai* blés et frivoles; il est. évident que vous les avez, proposés pour vous conformer à la marche ordinaire des accusations. Vous me reprochez mon séjour en Belgique, comme si j'étais partie de France dans l'intention de m'enrichir aux dépens de vos Nababs hollandais; ici la médisance ne peut pas interpréter mes actions d'une manière défavorable ; c'est une calomnie outrageante de m'avoir accusée : assurément, si c'est un crime à vos yeux d'avoir possédé la confiance des personnages les plus illustres, je ne manquerai pas (pour se réunir contre moi) d'ennemis insidieux; le sort m'a fait monter sur un théâtre où je p^ux exercer
* Il faut que la justice soit indépendante de toute autre chose que de la loi , il faut que le pouvoir judiciaire soit distinct de tous les autres pouvoirs ; tous ces principes sont des vérités con- Tenues. H faut donc empêcher la politique de pénétrer dans |a justice, dont le mélange ne peut que la pervertir : Entre ^Ues toute intelligence est corruptrice , tout contact est pestilentiel,
F- Gdxsot.
( aoo )
tt faire connaître mes talens. On ne peut me refuser des éloges, moi qui , depuis 1 epoipie de la révolution , n'ai jamais eu d autre but que de me rendre utile à mes concitoyens *.
Enfin, s'il faut l'ayouer, j'ai obtenu le suffrage du peuple et la bienveillance des personnes du rang le . plus distingué.
Ne vous étonnez plus maintenant de l'empire que j'exerce sur les esprits. Je leur ai souvent rendu la tran- 1 quillité; et, dans les momens les plus terribles, j'ai | prévenu de grands maux, et j'ai mis, par mes conseils , des digues à la corruption.
Tels sont les résultats d'un talent que vous surnommez frivole , et qui remonte à la plus haute antiquité.
/ * Les premiers empereurs romains cliassèrent de l'Italie les ' philosophes, les mathématiciens et les chaldéens , comme des gens qui tronblaient le monde par leurs systèmtes, leùts calculs et leurs prédictions s ^^i& s^^ moins ils ne les ^priaounaient point et ne les condamnaient qu'au bannissement. Ils se seraient hien gardés de les faire juger publiquement , et pour cause... Ils trouvaient au contraire d'une saine politique de rester dépositaires de leurs secrets sans donner de la publicité à leurs oracles. Lé peuple
aime naturellement ce qui ressort des choses ordinaires ; frappez les esprits , alors^ils prendront des réveriçs pour des mystères , ils expliqueront la succession des choses» et les malheurs qui, selon eux , doivent en dériver. La persécution a fait de tous les temps des adeptes , et mes quatre jugemens en Beli^i^e , en attendant le cinquième , pour cette œuvre , etc. , m'auront fait et me feront des/ milliers de prosélytes en Europe, et ce , jusqu'au joar de Véternel repos ! î !
( aoi ) Mon art est de semer quelques fleurs sur le champ aride de la YÎe, et de soustraire des victimes à des argus in<visibles qui se cramponnent dans une place qu'ils feignent de quitter, pour y revenir à Tinstant même. Si j'avais fait moins de progrès dans l'étude du cœtir humain , je serais plus discrète dans mes éloges. Ce n'est pas de moi que je veux entretenir mes lecteurs , mais de ceux qui m'ont devancée , et que j'appelle mes maîtres.
Je n'oublierai pas que je me défends moi-même y et que c'est le ministère public que je combats : aussi je lui dirai : Vos inculpations sur l'ouvrage de la Sibylle €iux congres d^ Aix-la-Chapelle et de Garlsbad offrent^ d'un cAté , une conduite toujours pure aux regards des personnes raisonnables ; de l'autre , elles fortifient les racines de l'arbre de ma science. Je m'exprimerai toujours avec autant de franchise que d'énergie; je suis digne non seulement de la liberté, mais encore de l'attention , pour n'avoir pas fléchi le genou devant la puissance secrète qui m'accuse. La pureté de la conscience se fait connaître ; et tandis que l'innocent n'éprouve aucune inquiétude, le coupable doit penser sans cesse au châtiment qui galope sur ses traces. Dans toutes les circonstances , le peuple s'est prononcé en ma faveur ; ce même peuple est maintenant convaincu de la persécution à laquelle je suis eh butte ; il en a la certitude par mon assurance devant mes juges, et par la fermeté de ma défense.
Ma procédure devant la noble cour est un flambeau qui brille au milieu des ténèbres..,.. La conséquence
que Ton en peut tirer est que vous n avez jamais pu croire que les preuves de mon innocence éclateraient au grand joUr. Restant parmi vous, je vous ai défié de consommer le monument de Fimposture et de la plus coupable politique *.
On aurait peut-être dû, avec une femme telle que moi, qui sait parler et écrire, et dont toute la vie est sans reproche, on aiu*ait dû, dis-je, ou me rendre une justice complète, ou me renfermer dans une étroite
"^ L'odieuse calomnie a cherché à verser sur moi ses dangereux poisons , des sicaires à gages ont répandu les bruits les plus faux comme les plus absurdes. Une demoiselle de Bruxelles m'avait remis tantôt looo, 2000, 3 000, même 5ooo fr.,pour obtenir un sylphe pour époux : un très-grand personnage avait eu la fantaisie de me consulter sur la durée de son pouvoir , et n'avait pas été satisfait de ma réplique ; beaucoup de Belges étaient devenus hjppocondriaques à l'aspect de mes Tharots, en un mot j'avais ouvert la boîte de Pandore sur les remparts de Bruxelles; chacun du plus au moins s'en était ressenti. Un mensonge politi<jue est venu pour ainsi dire mettre le sceau à toutes ces fausses allégations. L'on a osé dire , l'on a osé répandre le bruit que mon voyage en Belgique avait un tout autre but que celui de faire valoir mes talens. Perfides , puis- je dire , 6 vous qui ne spéculez , qui ne vivez que sur la ruine des ^tats , qui n'en calculez que les chances, voulez- vous bien me dire, où seraient les miennes? car encore më faudrait-il bien glaner dans le champ/ertile d'une révolution ; si un bon ministère, même un gouvernement belge, pouvait m'étre assuré à l'avance, ils rehausseraient mon courage et me donneraient la force nécessaire pour essayer l'entreprise. Mais une femme simple qui ne possède que lés vertus de sou sexe sans avoir les prétentions du vôtre, que pourraitrelle ga-
prison , et non me condamner à qwnzefrancs d'amende pour aToir devine juste. (Certes , je n aurais jamais acquitté cette injuste taxe, si une main protectrice ne s'en était chargée.)
Tel est Fexposé du procès entrepris avec le pfais insolent succès, parce qu'il était conduit sans ordre et sans plan par l'injustice, toujours tremblante dans sa politique. Rien de moins constant que le vulgaire, de plus impénétrable que l'intention des. hommes, et de plus trompeur que l'esprit des courtisans.
gner ? de l'or , et le mépris et le blâme. Un double rôle fut tou« jours étranger à ma personne y mon âme est généreuse , reconnaissante , elle fut dans tous les temps étrangère aux divers partis qui minent les états et finissent par les engloutir ; aussi n*ai-je cessé dans mes discours, deméme que dans mes écrits, de proclamer hautement la sagesse du gouyernement belge , et de former des vœux pour les Bruxellois qui m'avaient si bien accueillie ? H est bien permis d'errer en politique , mais affecter de croire , et être assez perfide pour le manifester, que j'ai formé le projet de réunir les Pays-Bas à la France, cela passe le nec plus ultra de la démence. Rassurez-vous, trembleurs, je n'enlèverai pas la Belgique sur ma flèche èi Aharis , pour la naturaliser en France ? je n'en eus jamais la pensée. H est dangereux et même très - dangereux d'adopter un système d'innovation. Je suis l'ennemie la plus prononcée des révolutions ; j'admire les princes , je les respecte ; mais je serais desespérée , s'il me fallait les craindre : l'amour rend les peuples fidèles , et la justice exacte qu'on leur rend les enchaîne à jamais au souverain qui leur évite soigneusement tout ce qui pourrait leur ramener les guerres intestines. Pour mon propre compte , il me sera bien permis aujourd'hlii de vous dire : Repos, repos à l'étranger pmsihie qui est Denu s'asseoit ^ihrément sur votre sol hospitalier !! !!
( ao4 )
Ah ! combien de circonstances doivent éveiller ma surprise et mon indignation ! J'ai triomphé, il est vrai, mais j'ai surmonté de grands obstacles pour parvenir à ma justification. On ne voulait pas me laisser remporter une victoire complète; il fallait la modérer par l'application de l'article 479 *> ^^ n'^i dû mon salut qu'à h force de 1 opinion publique. Jamais , dans aucune circonstance, elle ne s'est manifestée avec autant de vigueur. Les journaux n'ont pu rendre que faiblement ces marques si touchantes d'un intérêt général , qui me furent prodiguées par toutes les classes de la société au moment où l'on me déclara libre. Tous répétaient ensemble : « Lorsqu'on veut forcer le sens des lois , dénaturer les intentions du législateur , on tombe nécessairement dans l'absurdité ; là où il n'y a point de crime,
* Une personne de Bruxelles , qui assistait aux débats de mon procès , ne put supporter l*idée de voir que le sieur Delan*** , second témoin de Tinformation , avait dénoncé la carte de Tharot n^ la , où selon lui figurait un singe noir ; il fallait éclairer mes juges sur ce point délicat , aussi s'empressa-t-elle de rae faire remettre en public Les soixante-dix-huit tableaux dont le jeu se compose , pour convainore les magistrats de Fabsurdité de l'accusation. J'avais déposé publi quement sur le bureau dç MM. les conseillers des titres honorables , pour motiver les caoses de mon séjour à Bruxelles. L'arrêt qui cassa le jugement de Louvain ordonna la, saisie des objetç propres à la divisa tion. Le procès- verbal du ai avril, certifié véritable par MM. Greindl , ete , etc, t déclare , qu'il n'existait chez la demoiselle Le Normand que SCS œuvras littéraires ; comment se faît-il qu'un jeu de cartes qui ne m'appartenait pas (qu'un oubli avait fait laisser
il n'y a pas de criminels, il ny a que des victimes. » La seule chose que je me reproche est d avoir ajouté foi au zèle de quelques personnes qui m'avaient engagée à revenir cette seconde fois en Belgique , et de m'étre reposée avec confiance sur la justice néerlandaise^
O vous tous ! fuye2 les contrées où le législateur s'é« lève au-dessus des lois , et où la vérité et la vertu peu* vent être punies comme des crimes; et si vous n'êtes pas libres de choisir, cherchez au moins à vivre obscurs dans ce pays'; ne courez ni après les suffrages, ni après les dignités; car on n'aura pas plutôt deviné vos talens et votre mérite, que vous deviendrez , comme moi, la victime de la calomnie et de la cupidité. L'innoc^ce la plus pure ne trouve point de défense co itre les atta* ques des méchant qui ont le pouvoir de nuire, et qui ont l'art de surprendre b faveur du souverain.
en éTidence sur le bureau de ;greffîer du la cour) ait pu servir de
prétexte pour motiver Tamende de i5 francs. Il m'a fallu signer
sur le registre du greffe que je devais renoncer à ce mystérieux
jeu de Tkarot , pour recouvrer des lettres précieuses , lettres
mises jKms les yeux de M. le président, lettres que j^avais laissées,
de sou aveu, au greffe(pour éclairer les consciences ) ; on ne peut
pousser plus loin l'abus de l'autorité ; c'est un véritable coup de
Jarnac ministériel^ je le déclare hautement , aussi je porte un défi
à quiconque oserait soutenir le contraire. Ainsi donc , on a saisi,
contre toutes les lois, ce qui n'était point saisissable ; j'ai préféré
pajfp les firais d*un procès ga^é , plutôt que de laisser trafner
dans la poussière d'un greffe des écrits honorables, et qui m'étaient
adresséa par lH. 1^ colbnel du Caylar, Mesdames les liarpiines
d'J^storff et de Fagel, au nom des plus grands, des plu^ illustres
personnages du royaume des Pays-Bas.
Tout ce (Jue j*ai avancé me parait suffisamment établi. Il n appartenait qu a une femme de mon caractère de rester ferme dans le malheur, sans que les outrages, les périls puissent la rebuter. Orgueilleuse de mes chaînes , je ne perdis jamais la fermeté , qui ne peut s afEûblir dans les âmes dune certaine trempe. Tous devaient déplorer l'exagération de leurs mesures et la honte qu'ils allaient s'attirer. Le peuple applaudit avec transport , et fit entendre des cris d'allégresse.
Aussi mes ennemis dispariu*ent confondus. J'allais reparaître à Bruxelles avec les honneiu's d'un martyr d'état. O vous qui traitez un écrit, même modéré, de pamphlet calomnieux contre les juges de Louvain , et qui l'assimilez aux délits prévus par l'article 36^ , pensez-vous qu'une malheureuse captive qui gémit loin de la société , et loin de la puissance des lois qui la régissent ( qui ont été infructueuses pour elle ) , tienne de la nature et de la justice le droit de tout faire, et d'employer ses efforts pour rompre les liens de l'esclavage ? pensez-vous que je sois répréhensible d'avoir éclairé les conseillers de la cour du Brabant, d'avoir fait casser l'arrêt du tribunal de Louvain, et d'avoir prouvé mon innocence à l'univers et reconquis l'estime générale ? Oh î non , * vous ne le pensez pas ; ce serait vous supposer dépourvus de bon sens, de lumières, et même de toutes les facultés intellectuelles.
Mon- triomphe est un titre de gloire; il devient même un monument à l'estime et à la reconnaissance de
( ^«7 ) ceux qui m'honorent de quelque bienveillance. J ai
compté mess uccès par de nobles et généreuses actions; aussi mon accusateur , semblable au génie du mal ,
n a pu usurper son empire sur moi que dans les ténèbres.
Cependant lavocat général reconnut bientôt que les efiforts qu'il faisait pour rétablir le combat étaient inutiles; on attendait avec impatience l'effet de ses réserves. On me fit passer au greffe pour y signer le &meux mémoire * ; mais dans l'anéantissement où me plongeait le changement subit de mon sort, je ne com-
* Je présentai le manuscrit de mon troisième mémoire jus^ tificatif à un homme instruit et animé pour moi des meilleures intentions , je le priai de censurer lui-même cette nouvelle manière d'établir ma défense , de retrancher sans pitié ce qu*il pourrait n'être pas prudent d'avancer dans la circonstance où je me trouvais : de concert nous éliminâmes ce qui pouvait prêter à la satire ou outrager la dignité du tribunal qui m'avait condamnée. On ne pouvait pousser la précaution plus loin. Honneur à ce digne mentor , il m'a garanti par sa prudence d'un chef d'accusation peut-être mérité ; je devais nécessairement faire casser l'arrêt de Louvain ; mais je me serais rivé des fers peut-être pour long-temps : on n'est guère raisonnable quand on est en prison!!! et surtout si l'on est en droit de publier hardiment que la méchanceté seule et la sottise ont ourdi la fameuse intrigue qui enlève la liberté et la réputation. Malgré ma minutieuse prévoyance, le ministère public fit ses réserves. Un ^^/t/e supérieur vint à mon aide, il fit déposer aux mains du concierge- de ma prison ( le sieur Fontanassa ) les frais d*un procès que j'avais gagné ', et me sauva ainsi, en dépit de moi-même , de mes persécuteurs.
( ao8 ) pris pas le sens de ses conclusions ^7 ; et voyant Vim* mensité des spectateurs qui accouraient en foule autour de moi pour me prodiguer mille éloges ( mon cruel adversaire n'inspirait que la haine ou le mépris, même à ses adulateurs); dans rivfe^e de mon bonheur, je m élançai au milieu de mes juges; et, trop vivement émue pour remarquer M. lavocat-général qui déjà tenait la plume , j adressai à MM. les conseillers , ainsi qu a leur digne président , mes actions de grâces sur leur justice éclairée et magnanime. Combattue par la joie et la haine que je conservais à mes persécuteurs, j'allais sans doute devenir indiscrète ; mais je me tins sur la réserve , et je répondis à Forgane du mbiistère public d'une manière si ferme et si vigoureuse, que je le vis se troubler et rougir de mes réflexions.
Il s'épargna la réplique et ne chercha point à pénétrer ce que je crus devoir retenir Il' est- essentiel, lui dis**je, de traiter de la paix au mommit où je n'ai fait paraître encore que cent cinquante exemplaires d'un mémoire qui va être porté à quinze cents, lorsque ce n'est pas la mauvaise foi ou l'erreur qui demande des choses injustes ; c'est la justice qui exige avec rigueur tout ce qu'elle a droit d'obtenir. La défense est permise à tout être pensant; l'honneur a dirigé la mienne ; elle seule me place à l'abri des poursuites de mes ennemis ; il ne tient qu'à vous d'essayer de troubler encore ma sécurité; cependant, il vant mieux, dans la position où nous sommes, faire de mutuels sacrifices. Vous venez d'être le témoin de l'élan
généreux des Belge» en ma faveur, des félicitations qu'on m'adresse ; les vœux que Ton forme pour moi ne sont point le langage d'une froide cérémonie, c'est l'expression du cœur , du sentiment et d'une vire ind^ation contre mes persécuteurs ; elle approche * de l'idolâtrie. La voix du peuple est la voix de Dieu , il est souvent dangereux de ne la point écouter; veuillez-y réfléchir : la sûreté est la fille de la pru* dence ; si la mienne doit être compromise, n'attendez point au lendemain, signez un mandat, je vais reprendre, mes fers. L'admiration qu'inspire mon courage me prépare de nouveaux triomphes. L'on dira de moi : elle a gagné par la défense tout ce qu'elle a perdu par l'agression. Daignez en instruire M. le procureur général; évitons des suites qui peuvent dévenir dangereuses , et posons mutuellement les armes: sinon , je les reprends , et jure de ne les quitter qu'à mon derniers'soupir.
C'était là, sans doute, le langage d'une femme énergique; mais j'avoue que la marche du scrupule est toujours lente et timide , et la mienne ne devait plus être retardée par de nouveaux obstacles.
J'avais fait la dangereuse épreuve , depuis cent jours, que Ton pouvait espérer d'acquérir, par de nombreux artifices, les lumières et les secours qui manquaient encore pour élever l'édifice dont il semblait que l'on avait conçu le plan.
L'impatience et la passion ne calculent rien., et se livrent avec une vive impétuosité aux moyens les plus
( aï« )
prompts de se satisfaire. Le ministère public avait cherché k m'entraver dans mes moyens de défense , il aurait dû , au contraire , conserver envers moi quelques ménaj^emens à cause de ma triste situation. Cependant le bandeau de Fiilusion était tombé de tnes jeux y je prenais la ferme résolution d'oublier la Belgique , et de lui &ire un éternel adieu. Je la regardais comme un sqour malheureux et comme une vallée de larmes où j'avais expié ,, d'une manière cruelle, le péril d'ime réputation trop étendue * ; on m'a vu soupirer après un avenir qui semblait s'éloigner de mes regards et laisser le présent rembruni par les teintes les plus sombres. Mon courage était grand , sublime , et digne de mes sentimens religieux ; la pensée consolante de mon innocence me soutenait dans mes peines, et le chagrin fuyait sur les ailes du temps : ce n'était plus ce poison qui mine et qui dé-
* Madame de Krudner , forc^ de sortir de Zurich , f e re-* tourna vers la TtUe, et , en étendant les bras , la maudit : « Idalheur » à toi , &*écria-t-elle , ^ille profane , où les enfans eyx-méroes » ont des visages d*Hol(^herne ! » De même elle en voulait beaucoup aux agens de la police , elle les menaçait du feu du ciel. Sans croire i la fatalité , je suis fondée à augurer que ce pays ne me présage rien d'heureux : une première fois, j'ai un procès avec les douaniers belges ; une seconde , je sais arrêtée , jugée , condamnée pour avoir trop bien écrit ; s'il me prenait fantaisie de revenir une troisième fois à Bruxelles , je devrais probablement y laisser ma tète , ou triompher généreu- Mment de mes emiemis et non les écraser aoiu le poids de mon
truit peu à peu lespérance, au contraire, mes idées devenaient plus tranquilles; enfin j osai croire au retour et à la durée du bonheur; je jetais un voile sur la source de mes peines, et je travaillais avec un nouveau courage au plan sur lequel je voulab fixer Fattention générale.
Quoique mon livre sur les congrès d'Aix-la-Chapelle et de Carlsbad m*ait attiré damères persécutions en Belgique , Fétude procure du moins une grande jouissance et beaucoup de considération à une femme vraiment instruite. Les critiques dont les ouvrage$ sont Fobjet peuvent être très -aisément supportées quand on a quelque élévation d ame , et quand on aimé les grandes pensées pour elles-mêmes encore plus que pour le succès qu'elles peuvent vous procurer ; d'ailleurs le public , tôt ou tard , devient toujours équitable. Il faut que Famour-propre s accoutume à faire crédit à la louange; car, avec le temps, on obtient ce qu'on mérite , quand même on aurait
sceptre magique. Je n'imiterai point Fenchanteresse Canidie , je me garderai de dire comme elle : « Qoe tous sert de me prier? » mes oreilles sont fermées pour tous , les rochers battus par la
> tempête ne sont pas phis sourds aux cris des matelots qui
* périssent; si tous TiTez plus que je ne Toudraiv , ce sera pour
> vivre malheureux, tos jours ne seront prolongés que. pour
* fournir sans cesse à de nouveaux tourmens ». Non , mes per«< sécuteurs , rassurez -tous , c'est sous d'heureux auspices que je saurai mêler à la sagesse un peu de folle : rien n'est si doux que de laisser dormir à propos sa raison en attendant une action mémorable ! ! !
( ^ïa )
long-temps à souflErir de Finjustice. Je ne conçois pas de meilleur asile contre elle que la méditation de la philosophie et Fémotion de ^éloquence. Ces facultés mettent à nos ordres tout un monde de vérité et de sentiment^ dans lequel on respire toujours à Taise. « De même vais-je recommencer décrire; et l'histoire de mes malheurs en Brabant sera la première œuvre de ma liberté. Aussi les lettres, que je cultive avec une noble indépendance , seront toujours consacrées au triomphe des bons principes. »
Enfin l'heureuse nouvelle de ma délivrance est publiée , et les aiies de la Renommée ne seront pas assez rapides pour la porter au fond des provinces belgiques ; ses cent voix ne seront pas assez fortes pour la faire retentir des bord^ de la Meuse jusqu'aux rives de la Seine. On me vie reparaître dans le monde avec étonnement; déjà le bruit, qui s'était répandu dans Bruxelles , que les ordres étaient donnés pour me préparer une retraite à Vilvorde, avait alarmé mes amis *. Je reçus mille complimens qui portaient le
* n existe à Bruxelles un cœur généreux , une âme nobJe ; mon adversité la fit briller sous un nouveau jour. C'est, à elle que je dois des consolations quand tout m'abandonnait , elle me recherchai dans ma solitude , elle travailla, elle agit pour , moi , tandis qu'il en éuit qui m'avaient de grandes obligations qui n'osaient se montrer au jour , ni me protéger contre
les loups qui venaient m'attaquer Elles rougissent aujourd'hui
d'avoir pu me méconnaître ! Je leur pardonne volontiers celte acte de pusillanimité ; mais elles me dispenseront de leur offrir la palme du courage , elle appartient aux Anglais , eux seuls ne m'ont point délabsée Aihis rares, ils ont été fidèles à l'm-
caractère de la sincérité *; mon premier sentiment, fut de rendre grâces au ciel de m*élancer d une mer agitée dans le port **. Je m étais confiée à mes seuls
fortune d'une femme , qu'il était alors de bon ton de critiquer , pour faire sa cour k je ne sais queh protecteurs de l'intolérance politique et religieuse ; sans doute il en est qui seraient forcés de baisser les yeux devant moi : je pourrai faire rougir ceux qui me flattaient dans la prospérité et qui m'ont abandonnée dans la disgrâce ; je pourrai voir assis à ma place ceux que fai vus si souvent assis à mes câtés ,,».,, Mais est-ce 'là une considétion ^capable de suspendre le cours de la justice , et sommesnous pour toujours dans un temps où il faille repousser le malheureux , pour tranquilliser les ingrats ? Non î encore une fois , non !
* Au moment où l'arrêt de la cour supérieure fut prononcé , l'intérêt que me portaient les habitans de Bruxelles devint une ivresse générale ; le peuple se précipitait en foule autour de moi pour me témoigner la satisfaction qu'il éprouvait de me voir remporter sur mes ennemis une si éclatante victoire ; les portes du tribunal furent mises en pièces et les barrières forcées , ou m'environna de toutes parts ■* vive Le Normand ! s'écriait-on , vive la femme courageuse. Les Flamands répétaient à haute voix : Prophetia , etc. Plus de vingt milles personnes étaient sur pied , j'eus la plus grande peine à m'avancer jusqu'à ma voiture ; le peuple f entraîné par l'enthousiasme , montait sur le cercle des roues pour me féliciter ; je répondais à ces marques honorables de l'attachement des Belges, en leur offrant aussi des vœux sincères pour leur prospérité : ils m'accompagnèrent jusqu'à la maison d'arrêt où je me rendis pour reprendre mes papiers. Le troisième jour de ma délivrance , j'assistais à la dernière représentation que donnait Mademoiselle Mars à Bruxelles , je fus unanimement applaudie ; mes persécuteurs étaient présens , quelles durent être alors leurs réflexions ? peut-être éprouvèrent-ils , par raison ou calcul, le repentir de leur coupable conduite • envers moi .*•
** Le tourbillon du Seigneur , sa fureiu* impétueuse , sa tem^ pète toute prête va fondre sur les pervers , et le Seigneur ne détournera point sa colère et son indignation jusqu'à ce ' qu'i* ait accompli les desseins de son cçpur. Jér. xxx. a3.
moyens, mais TiDJasdce ou Timprévoyance pouyait me faire rentrer sous la puissace de mon ennemi J et Ton devait dès lors penser que son caractèml absolu se développerait à mon égard d*une manière très-prononcée; il me voyait décidée à rester quei< ques instans à Bruxelles, ou letat de ma santé , laiie mélancolique d*une prison ( qui en est la suite ), me forcèrent à m'adresser au docteur Plancke, pour! me donner quelques soins. Le lendemain de mon triomphe, je reçus un avis secret et officieux de n y séjourner que quarante-huit heures ^*. Que craignait-on des conseils dune Française ? d*exalter Timagination des Belges : eh! pouvait-elle influer sur leur destinée politique? On me faisait entrevoir^ que je courais le péril d^être arrêtée pour le fameux mémoire. On allait jusqu a dire que c'était sur le réquisitoire de Messieurs les juges de Louvain. On n* oserait ^ m^écriai'-jel ce serait vouloir mettre le comble à ma
réputation Au moins, cette fois, je paraîtrais sur
les bancs sous le poids d'une accusation honorable; si Ton me poursuivait pour ines écrits j ce serait, en vérité, leur faire trop d'honneur, et le public me venge déjà, de la manière la plus signalée, aux yeux du Brabant, sur le ridicule procès qui ma été fait par une fausse et coupable combinaison. Je me contenterai de prévenir les effets précipités d'une vengeance irréfléchie; je me bornerai à dire : Le monarque le plus éclairé peut concevoir des soupçons que lui soufflent des hommes méchans, parce qu'il lui est impos-
-JL-
sible de promener ses regards sur tout son empire ; il est f&cheux qu'il se repose sur quelques courtisans, qui, loin de mériter sa confiance, la trahissent toutes les fois qu'il lui est nécessaire de leur en administrer des preuves.