‹ Souvenirs de la Belgique, cent jours d'infortunes: ou le procès mémorable; avec des notesChapitre 16 sur 30 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

A l'exemple de M. Gendebien , honorable député de la deuxième chambre des états - génér^wc du royaume des Pays-Bas, qui raconte un rêve qu'il a fait et dans lequel il abandonne sa profession d avocat pour se faire couimerçant , je me trouvais , la nuit du II au 12 juillet 1821 , livrée st un songe ; j'avais des ailes et je m'étais transportée à Bysance , comme auteur français ; cette ville , bâtie en amphithéâtre , présentait un coup d'œil ravissant ; la verdure , qui se confond avec les coupoles dorées des mosquées, répand sur toutes les villes d'Orient; quelque chose d animé qui contraste avec la triste monotonie de nos cités aussi je voltigeais ça et là dans ces magnifiques environs baignés par le Bosphore ; j'entrai

même dans ce riant séjour des eaux douces , et m'inclinai très-respectueusement devant le sultan et son auguste famille \ je déposai eiitre leurs mains la collection de mes œuvres diverses , ils daignèrent m encoiu'ager et me firent des présens.

Le grand visir avait lu mon ouvrage sur les congrès d'Aix-la-Chapelle et de Carlsbad , il avait essayé d'en analyser quelcpies pages; mais dans un sens contraire, en s en faisant à lui-même la juste application ; il entreprit de venir me voir pour asseoir sur moi son opinion : je lui représentai qu'il m'était impossible de lui foire couper le mystérieux jeu de Tharot de la main gauche , sans examiner avec attention le Mont de Saturne de la droite , (ju'ensuite il me devenait nécessaire , pour opérer la solution d'un i^A^/Tz^ parfait, d apprendre et de calculer toutes les lettres initiales de ses prénoms, etc. * Ce personnage fameux se soumit à toutes les épreuves que je jugeai convenable de lui Élire subir , sa curiosité trouvait un aliment dans lenvie de soulever le voile du présent et celui de l'avenir.

* C. F, V***, M***, né en 1770 , etc. , etc. , etc.

Lorsque tu yins me consulter , tu croyais que mes prédictions iraient au-devant de tes souhaits , tu t'étonnais de ce que j'avais la fermeté de te représenter le9 fautes dans lesquelles tu tombais ; cette liberté » que tu regardais comme une audace insupportable » m'attira ta baine , tu résolus de me perdre , tu me fis emprisonner sous de vains prétextes , tu voulais flétrir ma réputation en ordonnant de me condamner.

( *7o ) Je supputai les nombres et me. mis à consulter mes tablettes mathématiques; alors,

Sentant battre son cœur , je lui dis à Finstant : Allons , prête ToreiUe an destin qaî t'attend.

Visir, Thérr.is est la déesse qui vous a constamment protégée , vous avez souvent fréquenté son temple ; les événemens politiques survenus dans votre patrie vous firent errer , comme tant d'autres !!!! votre destinée vous appelait à servir le fils de celui que vous n'avez pas craint d'oublier....; au passé vous avez dû remplir des fonctions judiciaires ; à trente - six ans la lettre L * vous a été favorable et environna votre nom d'un immense crédit ; vous aviez des partisans et de nombreux ennemis , c'est l'histoire ordinaire des grandes réputations; ensuite, vous avez fait la dangereuse épreuve que l'on perd à la fois sa place et la confiance ; on éleva sur vous le soupçon de favoriser le chef suprême de la confédération ; cette action était contraire aux intérêts de votre souverain, vous fûtes frappé par la disgrâce ! ! ! Le frère de votre maître , par de nouveaux arrangemens politiques , vous donna des marques de son souvenir , il vous rendit le dépositaire de la fortune et de l'honneur de vos concitoyens ; bien plus , il vous entoura des pl*euves de sa munificence, en vous faisant entrer dans un ordre de chevalerie qu'il venait de créer.

* Louis B********

( '7^ ) De la quarante-troisième à la quarante-quatrième année de votre âge , un événement singulier vous mit à même de réparer des erreurs et de prouver de rares talens ; vous réunîtes à cette époque des pouvoirs immenses , vous eûtes le bonheur de devenir le bras droit d*un nouveau Sésostris*, Le nombre i6 consolida votre autorité en vous plaçant au timon des affaires. Vous semblez craindre les écrivains , que ne peuvent- ils ajouter à votre histoire quelques traits Je douceur , de justice et de modération ? Au milieu des accès- la colère est ennemie de la prudence, votre volonté les condamnait, votre clémence les^ sauvés, vous êtes donc resté seul invincible puisque v6us avez triomphé même de la puissance et des rigueurs de 1^ justice. Je me rappelle ici votre belle réponse , à une certaine époque ; vous revient-elle quelquefois à la mémoire ?. Je ne peux^ intenter des poursuites contre un homme qui y suivant mon opinion y n*a commis ni crime ni délit. Êtes -r vous le même aujourdTiui , visir ? O vous , que la nature à créé bon ! pourquoi rougiriez-rvous d etrç sensible ? pourquoi réprimez-vous les agitations d'un cœur qui se trahit malgré vous ? Ce trouble de la pitié , que vous devez ressentir aux plaintes des malheureux , n a-t-il pas pour votre âme une douceur inexprimable ? Qu'il est beau , qu'il est glorieux de faire le bien ! qu'il est consolant de pouvoir , pour un homme honnête et puissant , imiter quelquefois l'exemple de Titus,

* S. M. Guillaume I , roi des Pays-Bas.

Qui rendit de son joug Funivers amoureux ; Qu^on n'alla jamais voir sans revenir heureux ; Qui soupirait le soir , si sa main fortunée N'avait , par des bienfaits , signalé la journée !

Un grand visir devrait, à toutes les heures, se demander ce qu'il a fait pour là gloire de ^son souverain et le bonheur des peuples.

Je vous parle , ô favori de la fortune ! avec la liberté d'une femme qui sait mal farder la vérité. Mais Fimportance de votre place vous donne une immense considération ; l'exactitude à la remplir attire sur vous l'estime publique: un sage évite d'ulcérer les cœurs par des jugeméns marqués au coin de la partialité.

La justesse de mes réflexions déplut au grand -z;;!»)*, il me conserva du ressentiment , me fit noter par le cadi général sur ses tablettes accusatrices, pour se rappeler au besoin que je lui avais dit « que la &veur était légère comme le vent des saisons; que la clameur publique n'était que trop souveht le précurseur des orages; qu'il n'y avait qu'un pas à franchir <ïes salons dorés de l'opulence dansTintérieur d'une prison.

Aussi me fit-il bientôt renfermer aux Sept Tours : là , il me surveillait lui-même ; son œil planait toujours sur la forteresse où j'étais retenue : par les raygns d'une certaine loupe, qu'il croyait un attribut magique, je le

voyais, je lisais dans son cœur, et condamnais ses fa-> lies pensées *.

Un moment , Monseigneur p Oubliez la grandeur , Pour plaindre Tinfortune :

Que jamais à vos yeux elle ne soit importune.

Un Grec, qui m'avait connue en France, et devinait les pensées du gi-and visir , me dit un jour : Française, vous serez jugée dans Bysance, mais pour une toute autre cause que celle dont on paraîtra s'occuper ; vous avez eu le malheur de déplaire à une exceUence, et ce ministre a fait tous ses efforts pour dénaturer un livre que vous avez dédié au fils aîné de notre gracieux souverain. On fait circuler adroitement le bruit cpie vous favorisez -notre nation , et que vous désirez

* Je n'ai rien de commun avec vous , visir que la fortune cDivre et que Terreur entraine ; déserteur de la raison , vous suivez en folâtrant les illusions de la puissance ; quant à moi ^ j'invoque la justice des cadis de la cour supérieure. Mes chants ne sont point des chants de joie , et mon génie n'aspire point à l'honneur honteux de sortir des bornes de la raison ; je ne m'avilirai point jusqu'à défendre la cause de l'oppression, je ne chercherai pointa ennoblir ce qui est vU, ni à honorer ce qui est méprisable; jamais mon pouvoir magique , si tant est qu'il le soit, ne s'abaissa devant le vice ; je ne cacherai point un visage difforme sous un masque séduisant ; en un mot , je ne serai point un écrivain coupable pom* applaudir à l'abus du pouvoir et demander imprudenunent à la louange le salaire ^ de la vérité. Ma plume n'est point complaisante , un charlatan politique n'éblouit point mes

( »76 ) nonça lui'-méme mon arrêt... Aussi maître Bridoison lapprouva. J oiai en appeler devant des cadis supérieurs; le Grec me vint dire en secret : «Le codevt des lois qui régit cet empire a été enlevé du sanctuaire |to où lempereur lavait fait déposer. Votre perte est certaine, ô Française ! votre réputation excite l'attention générale ; vous possédez , dit-on , la confiance des Ottomans, des pachas, des bâchas, des che& des janissaires, etc., etc.; c'en est trop pour éveiller les re soupçons d'un grand visir. Deux hommes très-puissans jt vous persécutent.... l^armi les ambassadeurs qui figurent ^ auprès de la Sublime Porte , l'un prend ouvertement -s^ votre défense ; il se range sous la bannière des gens de il bien qui vous aiment et qui vous plaignent : mais je ] connais ime abeille de la coiu* qui a cédé sa ruche \i à l'un de nos jj^rinces ottomans; sans cesse elle dé- i verse sur vous le mépris et le blâme *; elle voudrait

LE SSRPEITT.

C'est que maintenant dans le inonde ] Il faut ramper pour être grand.

* Le médisant est la plus cruelle des bétes farouches , et le flatteur , la plus dangereuse des bétes privées : ayis à celui qui a osé dire au milieu d'un grand cercle : « Mademoiselle Le Normand est une magicienne , et je dénoncerai quiconque a été assez curieux pour aller la voir à l'hôtel de Beîle-Fue ; n'importe l'âge , le sexe, le rang, ma famille même. Tout serait assigné à comparaître devant le redoutable tribunal , qui , j'espère bien , fera une bonne et prompte justice de cette protégée àeBeJzebut?» Fi donc ! monsieur , lui dit une dame d'un rang très -distingué ,

( '77 ) dénoncer à ia fois tous les grands de Fempire , sa iille unicpie, etc. , etc. Enfin , quand ce courtisan parle de vous dans le monde ,1e cercle des belles en frissonne d épouvante; celles qui le composent craignent de figurer à la barre d un tribunal. Si vous n'étiez discrète , vos rérélations pourraient troubler les esprits timides. Ce terrible dénonciateur serait peut-être bien surpris de rencontrer de grands coupables au sein de sa famille.... Mademoiselle, la lettre f^ vous est fatale, daignez y réfléchir sérieusement. » Ainsi parle cette seconde fois le Grec.

Kh ! si je succombais, me disais-je, dans cette ville

de Bysance , le réveil du lion serait terrible pour de

certaines gens qui ne s*y attendent pas.

Tout à coup un grand bruit se fait entendre dans

Imtérieur de la forteresse. Chacun se disait : Il faut

briser nos chaînes.

fi donc ! ie râle de dénonciateur est si méprisable , que je suis enc(H% è coDceyoir comment et pourquoi tous osez tenir ici , devant nous, un pareil langage La meilleure preuve que Mademoiselle Le Normand n'a rien de commun avec le diable, c'est qu'elle devait se garantir d'être arrêtée. Du moment qu'elle reste paisible dans sa prison , qu'elle refuse même d'en sortir avant d'être jugée , je vois en elle une femme douée d'un caractère ferme et prononce , qui' tient à conserver la réputation qu'on lai accorde et qu'elle mérite ; mais pour des pouvoirs extraordinaires , je ne lui en attribue aucun; du reste , si vous voulez dénoncer , com^

! mencez par 'vous-méme ; vous pouvez échapper au naufrage , M. J. d'Ho^** y***^ mais plaignez les malheureux qui sont encore

I le jouet des flots. ( Allusion à tous ceux qui craignaient M. le juge

I Grendl. )

11 m était facile de voir qu une révolte se préparait aux Sept-Tours : j en plaignais les dociles admirateurs et j'en blâmais les coupables.

Le grand visir cherchera sans doute à calmer les esprits; il ne parviendra qua les aigrir; le mal gagnera insensiblement toutes les classes , jusqu aux journalistes ( car il s'en trouve dans cette capitale comme ailleurs ) ; ils finiront par le blâmer , et chaque gazette du soir répétera à lenvie : Toile ! toile /...

La feuille privilégiée du grand visir rapportera ses articles mensongers ; il voilera la vérité à son souverain; ce prince ne rêve que le bien de ses peuples, mais il est forcé de s'en rapporter à ceux qui se font un plaisir d'abuser de sa confiance.

Qui sait si quelque jour il ne &udra pas prendre des moyens pour apaiser les murmures des grands, et prévenir le soulèvement de toutes les classes de la société ? Déjà on a procédé avec rigueiu* contre de petits xauStis qui espèrent bien s^élei^er au pou^^oir suprême. Le grand visir avec le chef qui commande après lui ont voulu les faire exiler; mais les cadis supérieurs ont rempli leur devoir sans trahir leur conscience; et les trois prisonniers , dont l'un était secrétaire des deux autres, sont sortis de prison aux cris de l'allégresse générale * ; et leurs ennemis tremblèrent.

Les chefs principaux de l'une des villes qui touche aux portes de cette capitale méridionale furent très-

* Allusion à MM. les ficaires-généraux du diocèse de Gand.

(^79) mal TUS par le grand visir ; pour la forme uniquement on eut lair d'en référer au conseil aidique, ces nobles défenseurs des droits du peuple furent arrêtés , même livrés aux tribunaux ; ils osèrent supplier le souverain de leur épargner les honneurs du triomphe ! L'un d'eux resta comme otage des deux autres; son innocence était tellement démontrée dans le pays , que d'une voix unanime il fiit rétabli , ainsi que l'avaient été ses confrères , dans ses nobles fonctions *. Le peuple lui décerna des couronnes; le grand visir et son cadi. général en frémirent de terreur.

Enfin arriva pour moi ce jour où je devais paraître devant le peuple de Bysance ; je fus amenée des Sept Toiu*s dans un char hermétiquement fermé ; deux janissaires en assiégeaient l'intérieur ; je comparus à la barre du tribunal suprême ; on me désignait partout comme une victime. C'en était assez pour fixer l'attention publique ; on daigna , cette fois-là , me prêter l'oreiUe. Je plaidai ma cause, je la gagnai, et je fis trembler mon adversaire ; j'aurais pu, si je l'eusse voulu, implorer le témoignage du grand visir , des pachas , des hachas, desagas, et des dames les plus illustres de .Bysance , des officiers supérieurs de l'armée ottomane, des envoyés de diverses provinces, etc., etc., je ne fis comparaître personne (excepté les onze témoins,

*AUasionàM. Henneqmn,raembrede la régence deMaestrecht.

soi - disant accusateurs , et qui n étaient qu admira^teurs), je les interpeliai moi-même; l'auditoire était immense et brillant; chacun, venait applaudir à me» observations. Je 6as acquittée , Tallégresse et lenthou* siasme furent au comble; les cris, les applaudissemens , le délire , étaient universels ; mon nom volait de bouche en bouche, ceux de mes puissans persécuteurs furent répétés , mais dans un sens contraire ; si la prudence n'avait cessé de me diriger pendant tout le cours de ma procédure, vu l'exaltation où étaient les esprits , j'aurais pu opérer un grand mal. Les moindres causes amènent souvent les plus fâcheux événemens. L'exemple de Masaniello me revint à la mémoire; si j'avais été assez imprudente pour dire à ce peuple immense, rassemblé siu: mes pas : « Ma persécution est le firuit des conseils salutaires que j'ai donnés à l^homme a la bourse ainsi qu'à l'homme à la baU^nçe ^; voilà le fruit qu^ je recueille de m'étre opposée | de tout mon pouvoir, aux taxes nouvelles qu'ils veulent &ire peser sur cette admirable Bysance », je Igis^e à penser aux plus sages le mal que ce peu de mots aurait pu produire sur des hommes dans le délire, surtout si j'avais ajouté.... mais je respectais le sultan et les princes ses fils. Pour un grand visir , un cadi général , un très-petit mufti et une abeille de cour, je ne devais point allumer d'incendie ; je sais oublier sincèrement le passé, je n'impose l'ingratitude à personne ^^\ aussi , je restai calme

* La Sibylle aux congrès d' 4ix ^ la- Chapelle , etcJ Pages 217

et remerciai les étrangers qui tinrent en foule me fé*liciter d ayoir échappé à la dent meurtrière du bai^ilic! titré; maiâ le Grec reparut bientôt, il Venait tne donner les renseignera ens les plus précieux.

J'en profiterai; et je jure, pour cette fois, que si ion m'emprisonnait de nouveau pour aVoir osé publiei", en 1822 , que (le 28 septembre 1818 ) on voulut "me dérober mes effets aux portes de Bysance ; qu'une seconde fois, en 1821 (18 avril), on s'est emparé de ma personne pour me faire juger et condamner comme coupable de magie ^ je saurai éclairer le sultan, les princes ses fils et les fidèles croyans ; et je commencerais par leur dire :

Il m'est permis de braver mes ennemis et de ne pas leur répondre; car j'ai composé des livres, et toute femme auteur est inflexible quand on l'outrage , pourvu ([u'elle possède la science du maître : cela devrait paraître démontré aux yeux du grand visir.

Or cet homme n'est pas la lumière de son siècle, le CbnJPiicius de l'Europe, le législateur des rois. A-t-il de la générosité ? Non ; car il devrait pardonner à ses ennemis; et moi, pour avoir cherché a l'éclairer, et même à le garantir du péril , il me poursuit avec un achioirnement sans exemple; il me force à lutter contre sa puissance avec un courage qui Firrite.

Et pourtant il se dit l'ami de votre auguste famille. Cette prétention ne me semble pas appuyée d'une ma-

nière indubitable * ; car, pour maintenir un royaume en paix, il ne faut rien bouleverser ; il £aut prévoir lavantage ou rinutilité des famines. On est furieux de ce que la prescience d une sibylle annonce le naufi*age : le grand artdu vîsir est la dissimulation ; mais pourra-t-il long-temps vous en imposer ? ô Princes ! Déjà certain pacha a son rapport tout prêt ; il prétend connaître les ressorts qui font mouvoir ces excellentes pensées. O siècle ! ô temps! ô mœurs ! ô honte pour cet empire , que de ramper sous Itî joug de la ruse , enveloppée d'un changement de décoration qui est prêt à s opérer au premier signal du traître !

Heureusement on me constituera de nouveau prisonnière d état pour le rassurer... J entends sa terrible menace.... J^ ordonne? ai qu *elle soitjugée^ condamnée, ren* fermée ; sa voix ne pourra plus désormais se faire entendre, et tout appel à la clémence royale ** lui sera même interdit. *

Et je me réveillai dans un trouble inexprimable à décrire, etje m écriai ; Lorsqu'on commence à souffrir, on a toute sa force, et le temps encore ne la point

* Semblable aux Narcisse et aux TigelUn , il servirait Néron , pourvu que Néron eût des places à donner.

** Je ne connais point de plus beau trait , dans Toraison de Gicéron pour Ligarius , que celui où il dit à César , pour le porter à la clémence : « Vous n'avez reçu rien de plus grand de la fortune , que le pouvoir de conserver la vie ; ni rien de meilleur ^e la nature , que la volonté de le faire ».

. ( i83 ) affaiblie; mais, après de longues peines, on ne peut plus recommencer . une carrière de douleurs , parce qu'on se trouve épuisé par une trop longue infortune. J ai .d abord, avec courage, avec constance, soutenu le poids de mon adversité; mais jai vu mes, maux s'accroître et se multiplier chaque jour. Je ne vois plus mes amis qui feraient toute ma joie ; je ne suis environnée que de gardiens affreux et d'osmanlis barbares. Bysance serait-elle menacée ? Cependant , je suis encore loin de répéter ici avec Horace :

« Vaisseau infortuné, de nouveaux orages vont encore t'entraîner au milieu des flots. Hélas ! que faistu ? tiens-toi ferme dans le port. Ne vois-tu pas tes flancs se dégarnir de rames, ton mât brisé par les aquilons, et les antennes gémissant sous leurs efforts? Ne vois-tu pas que , sans l'appui de leurs ancres , les navires ont peine à résister à la mer en furie ? Tu n'as plus tes voiles entières, tu n'as plus de dieux que tu puisses invoquer dans la crainte d'un nouveau naufrage. En vain le Pont te donna la naissance; enfant.de ses forêts célèbres, tu vanteras inutilement son nom et ton origine ; . des poupes embellies de peintures ne rassurent point le pilote alarmé. Âh ! si tu ne veux pas servir de jouet à la fureur des vents , fuis le danger. toi qui me donnas de si cruels ennuis , aujourd'hui l'objet de mes regrets et de mes vives inquiétudes, évite surtout les mers qui séparent les Cyclades ! »

J'attendais le jour avec la plus vive impatience, pour revoir, à travers mes barreaux, diverses scènes plus

désafitreuBès les unes que les autres. Parmi les per* sonnes qui s offraient à mes jeux , ï^Lferùe^aiis quelques Belges sensibles au malheur * ; je me retraçais dans la mémoire ces scènes du passé ; je les comparais au présent; je me disais : Quoi ! c'est moi qui, tout à llieure y me trouvais à Bysance, honorée des suffrages des peuples (et libre surtout). Aussitôt je levai la main sur ma tête pour voir si j'avais réellement conservé ma raison : mon domaine alors était une petite chambre à la maison d arrêt de Bruxelles ; j'étais sous le poids du jugement de Louvain , en appel à la cour supérieure

* Je Toudrais pouvoir douter d'nli fait dont j'of&e ici la preuve irrécusable, le rapport est d'une personne digne de toute confiance.

Une très-grande dame de Bruxelles écrivit à M. le procureur général qu'elle était l'une des causes de mon voyage en Bel* " gique. « Madame , répoud l'insensible magistrat à son envoyé , dites bien à la duchesse de L*** C*** , que si elle veut visiter sa protégée en prison , cela ne me regarde pas. Mademoiselle Le Normand $erm jngée comme une autre ; reprenez cette lettre, dont je n'ai remarqué que la signature». Uiie altération alors s'opère dans tous les traks de M. le vicomte ; il ne peut dissimuler son trouble ; on remarqua qu'en écrivant sur cette même lettre , avec uU crayon , le nom de M. Favocat général Spruyt 33, sa main tremblait , son cœur battait plus fort qu'à l'ordinaire; il pensait alors à m'envoyer à Yilvorde , expier ma célébrité ; selon lui rien ne doit ré»

sister aux efTdrts de l'art conduit par le génie et pourtant

une captive victime des persécutions *les plus extraordinaires allait

voir son cachot s'ouvrir à Bruxelles, au cri de l'allégresse générale.

Un sage procureur général évite de blesser les cœurs par la

( '85) du Brabant méridional ; et tout à l'heure je me croyais certaine que mes ennemis ne pouyaient plus me nuire *.

O délateurs ! monstres de ma patrie , Monstres nés de l'enier , allons ! rentrez-y tous ?

partialité de ses jugemens , et les gagne par la facilité de ses audiences.

* Les ordres les plus formels étaient donnés par M. le procureur général , pour m'empécher de communiquer avec personne ; un homme très-distingué trouva cependant le moyen de pénétrer dans l'intérieur de cette prison pour m*y rendre yisite ; Tamitié se servit d'un adroit subterfuge , elle m'envoya deux étrangers doiniciliés à Bruxelles , sous prétexte de me fournir des eaux minérales ; ils furent chargés par elle de m'encourager et de m'apprendre le résultat de l'opinioo de certains personnages : je me doutai sur-le-champ quelle était l'importance de leur mission ; ce n'était qu'avec une peine extrême qulls avaient pu obtenir de de M. Spruyt l'autorisation d'un entretien avec moi , encore, devait-il avoir lieu en présence d'un témoin. Tandis que cet argus mercenaire cherdiait à graver dans sa mémoire et les demandes et les réponses , la conversation s'engagea en langues anglaise et italienne ; je répétai ce mot: patienui. Je m'amusai beaucoup de l'invention, et surtout de l'étonnement où était ce geôlier ; interrogé bientôt par des prisonniers sur l'importance de la révéla- . don qu'il allait faire au greffe : ■ D'honneur , leur répond-il , je demeurais immobile : d'une main, mademoiselle Le Normand agi- ' tait les attributs de la magie, de l'autre elle saluait avec un air d'hilaiité ceux qiû étaient venus la voir ; je n'ai pu rien comprendre à leurs discours , et pourtant ils se pariaient tantôt latin , tantôt allemand ; ils s'entretenaint sans doute ou des Grecs ondes Turcs, le nom de l'Angleterre a même été prononcé.

Page 1